Le tunnel de TAVANNES

(Par René le GENTIL)

 

 

 

« Je peux vivre cent ans, je me souviendrai toujours des heures vécues dans ce ghetto, tandis qu'au-dessus la mitraille faisait rage.

Imaginez un boyau long de quinze cents mètres, large de cinq, fait pour une seule voie par où passait le chemin de fer allant de Verdun à Metz et où de 1000 à 2000  hommes travaillaient vivaient, mangeaient et satisfaisaient à tous leurs besoins!... »

(René le GENTIL)

 

 

Titre : tunnel de Tavannes septembre 1916 - Description : Explosion du tunnel de Tavannes septembre 1916

 

 

Dans les premiers temps de la lutte gigantesque autour de la cité, des troupes, cherchant un abri contre le déluge de fer et de plomb, s'abritèrent là; puis, comme cela durait, des services s'installèrent au petit bonheur, à l'entrée et à la sortie.

Un jour enfin, quelqu'un constatant que ce tunnel constituait le plus sûr des abris et pouvait servir à quelque chose, décida d'y installer tous les services du secteur. Des cabanes furent aménagées par le génie qui y prit sa place, planches, tôles ondulées, toiles goudronnées furent mobilisées et formèrent les baraques qui devaient donner asile à cette fourmilière militaire, du moins aux autorités, aux services.

 

Avec de l'organisation, c'eût été d'une utilisation intelligente, mais... la dynamo qu'on y avait installée était trop faible et ne pouvait fournir qu'un pauvre éclairage, si bien qu'on y voyait à peine et qu'on manquait à chaque pas de glisser sur le bout des traverses de la voie ; mais, chose pire, l'eau manquait absolument, car un seul robinet existait au milieu du tunnel; et ceux qui venaient la étaient condamnés à rester des dix, voire douze et quinze jours sans se nettoyer, malgré les pires besognes à accomplir.

C'est ainsi que j'ai vu de nos hommes, qui venaient de s'infecter les mains en transportant des cadavres délabrés, être obligés de manger sans pouvoir se laver. Et quand je demandai pour eux un désinfectant quelconque l'aimable pharmacien (Il fut tué quelques jours après), chargé de ce service, me fit des reproches amers. Je compliquais les choses en réclamant ainsi !

Ah !! L’hygiène du tunnel de Tavannes, transformé en égout humain!

 

Après deux ans de guerre et cinq mois que durait la lutte devant Verdun, on n'avait pas encore pu installer quelques ventilateurs renouvelant l'air méphitique qu'on y respirait, ni le désinfecter en vaporisant quelque chlorure.

Au milieu, vous entendez bien, juste au milieu des couchettes étaient les latrines !

On eût pu se servir d'une double série de tinettes désinfectées, emporter les pleines, mettre les vides à leur place. C'eût été trop simple et propre. Les territoriaux vidangeurs les tiraient, vidaient leur contenu dans des boîtes rectangulaires à brancards munies de couvercles qui s'adaptaient rarement, et les remettaient en place... emportant le long du tunnel leur marchandise empuantant l'atmosphère!

J'ai vu faire cette besogne, tandis que les hommes mangeaient leur soupe - dans des gamelles ou assiettes qu'ils ne pouvaient, faute d'eau, nettoyer - à côté d'eux !

 

 

Description : Description : tavanne5

 

 

Après les différents services, les hommes s'installaient comme ils pouvaient... sur la voie même du chemin de fer, dans le noir complet, la vermine et la saleté. Il y avait bien eu un timide essai de cadres treillagés qui avaient servi de couchettes, mais ils étaient défoncés, abîmés, et les divisions se succédant rapidement, hélas! nul ne s'inquiétait de les remplacer ; toutefois, voulant dégager le bas, le génie du secteur avait commencé l'installation, à mi-hauteur du tunnel, d'un premier étage en plancher; là gîtaient les territoriaux ; mais comme il n'y avait pas de place pour tout le monde, cela ne faisait qu'augmenter encore, pour ceux qui étaient en dessous, le grabuge infernal et la saleté qu'on n'avait plus seulement aux pieds, mais encore sur la tête; car, par les planches mal jointes, la terre tombait sur ceux qui se trouvaient là.

 

Quant à reposer, à dormir un moment, à moins d'être sourd, il n'y fallait songer. Les cabanes contenant les services et les abris des chefs prenant, avec la voie, tout le côté droit du tunnel, il ne restait guère, pour aller et venir, qu'un espace de 1,15m, du côté gauche.

Or, c'est par cet étroit chemin que passaient tous les groupes, les troupes allant relever celles qui attendaient, les territoriaux et le génie montant au « travail » avec leurs outils ; c'est par cet espace où, à la file, se suivaient parfois pendant des heures des centaines et des centaines d'hommes, qu'il fallait assurer, dans des conditions pénibles, l'évacuation des blessés, -- quelquefois des cadavres - qu'on amenait des lignes, et qu'on évacuait ensuite sur le « Cabaret Rouge », relais automobile, à près de deux kilomètres de là, et ce, à bras.

 

Double manœuvre pénible où des hommes, souvent éreintés par le chemin fait sous les obus et pouvant à peine regarder à terre, manquaient à chaque pas de glisser sur les traverses ou les rails d'un petit Decauville qui ne fonctionnait pas! ... naturellement.

On aurait pu, évidemment, mettre les postes de secours et celui des brancardiers au commencement du tunnel; l'évacuation eut été plus rapide, les blessés et ceux qui les portaient y auraient gagné, le service aussi, mais cela encore eut été trop simple, et on les avait logés à deux cents mètres à l'intérieur!

On aurait pu, puisqu'on avait installé un Decauville qui allait jusqu'au « Cabaret rouge », s'en servir, évacuer par ce moyen, mais on ne jugeait pas ce système assez long et compliqué.

Au milieu du tunnel, il y avait même un dépôt de munitions et, chaque soir, nous nous demandions anxieusement si les territoriaux qui passaient, en transportant les caisses de grenades sur leurs épaules au moyen d'une perche qui fléchissait sous le poids, n'allaient pas glisser et laisser choir leurs terribles citrons de fonte !

 

Un jour, on entendit une explosion : un madrier était tombé sur une caisse de grenades; il y eut un tué et deux blessés.

Le lendemain, en mettant de l'ordre dans notre poste, j'ouvris une caisse qui nous servait de siège et sur laquelle je faisais mon courrier ; il y avait là tout ce qu'on voulait, et même ce qu'on n'eût pas voulu ; de vieux masques contre les gaz, des paquets de pansements individuels, des biscuits et... des grenades chargées. Je les fis enlever par mon brave DEHLINGER, qui connaissait cet article.

Régulièrement, les deux ravins formant l'entrée et la sortie du tunnel étaient arrosés par la mitraille, par des projectiles qu'on n'entendait presque jamais venir, à cause du départ de nos 75 qui donnaient par batterie, sans discontinuer; aussi l'évacuation des blessés était-elle chose pénible et dangereuse. Pénible, difficile, à cause du chemin accidenté.

Représentez-vous une voie de chemin de fer avec, de chaque côté, un contre-bas, un petit espace plein de trous, de bosses, de traverses, de pierres détachées, parfois de troncs d'arbres abattus ; dangereuse, par les tirs de barrage que l'ennemi ne manquait jamais de déclencher deux, trois fois par jour, surtout aux heures de ravitaillement.

Ajoutez à cela la pluie tombant régulièrement et détrempant une terre grasse qui s'attachait aux pieds, emplissait les trous d'obus ou en creusait d'autres qu'on ne pouvait pas combler.