HISTORIQUE DU 60ème REGIMENT D’INFANTERIE

PENDANT LA GUERRE 1914-1918

 

Historique du 60ème RI (Berger-Levrault,sd)

Transmis par Vincent JU....merci à lui

voir le désastre de Crouy avec cartes vérifier les dates

 

 

 

PREMIERS COMBATS

LES PRÉLIMINAIRES A LA RESCOUSSE SUR LA SOMME : fin août 1914

LA RETRAITE : début septembre 1914

LA BATAILLE DE LA MARNE : 5 au 9 sept. 1914

LA POURSUITE : sept. 14

Du 20 septembre 1914 au 23 juillet 1915 :

           30 octobre. La ferme de Saint-Victor

           L'affaire du 12 novembre : Le plateau de Nouvron

           SOISSONS (12, 13 et 14 janvier 1915) : Le plateau de Crouy

           Janvier à août 1915

OFFENSIVE DU 25 SEPTEMBRE 1915

 

 

 

 

 

 

….Au mois de juillet 1914, le 60ème R. I. occupait comme garnison, depuis 1875, la ville de Besançon. Par suite des dispositions du recrutement, il est composé de Comtois, Bourguignons, Bressans, pour une bonne part, puis de Gascons, Périgourdins, Lyonnais et Parisiens qui vont tous apporter leurs qualités particulières à l'ensemble. Foi tranquille et tenace, courage, gaieté, esprit, discipline et bonne camaraderie.

Au cours des combats, les recomplétements, dus, surtout au début, aux, Francs-Comtois patriotes, résistants, vigoureux et disciplinés, en feront un régiment particulièrement fort.

Cet esprit de corps, ces qualités primitives se maintiendront jusqu'à la fin dans les contingents nombreux et variés qui viendront combler les pertes du régiment.

Officiers composant l'état-major et les cadres du 60ème R. I. à la mobilisation.

ÉTAT-MAJOR ET C. H. R.

BOURQUIN……………………Colonel commandant le régiment.

PEYROTTE……………………Capitaine adjoint au chef de corps.

ROCHET (H.-M.)………………Lieutenant porte-drapeau.

MAGNIN (F.-A.)……………….Lieutenant officier de détail.

ROLLAND (Lécn-Marie-Jcs.)….Lieutenant officier d'approvisionnement.

MORVAN (J.-J.-Y.-R).................Médecin- major de 1ère classe méd. chef.

CRIBEILLET (Louis)…………..Chef de musique de 1ère classe.

BULLE (Simon-Elisée)…………Sous-lieutenant, chef du service téléphone.

1er BATAILLON

SPITZ……………………………..…Chef de bataillon.

BASSARD (E.-C.-A.)………………Médecin aide- major de 1ère classe.

MUNIER (A.-C.)……………………Lieutenant, 1ère section de mitrailleuse.

1ère compagnie.

FAUCOMPRE (L.-A.-H.)………..…Capitaine commandant la compagnie.

KAH (E.-C.-M.)…………….…….…Lieutenant.

COLIN (F.-M.)……………………...Sous-lieutenant.

MARJOULET (J.-A.-M.)…...............Sous-lieutenant.

2ème compagnie.

DOILLON (A.-H.-C.)…………….…Capitaine commandant la compagnie.

RIEU (L.-E.)……………….………..Sous-lieutenant.

DE MARESTE……………………...Sous-lieutenant.

3ème compagnie.

REVERCHON (I.-P.-H.)…….……...Capitaine commandant la compagnie.

TRENET (L.)……………………..…Lieutenant.

BENEZECH (E.-J.-V.)……….……...Sous-lieutenant.

PARANT (E.-E.)…………….………Sous-lieutenant.

4ème compagnie.

DROMARD (P.-M.-J.)…………..…Capitaine commandant la compagnie.

DUFFET (C.-L.)……………………Lieutenant.

FAIVRE (R.)………………………..Sous-lieutenant.

PIOT (L.)…………………………....Sous-lieutenant.

2ème BATAILLON

ARNOULX DE PIREY (G.)………Chef de bataillon.

AVINIER (G.-M.-F.)………….….…Médecin aide-major de 2ème classe.

DEMARQUE (A.-J.-L.)……….….…Lieutenant, 2ème section de mitrailleuse

5ème compagnie.

DURAND (J.-B.-M.)……………..….Capitaine commandant la compagnie.

FELTIN (F.-L.)…………………..…..Sous-lieutenant.

PININGRE (G.-A.)…………….…….Sous-lieutenant.

PROST-TOULLAND (C.-H.)…….…Sous-lieutenant.

6ème compagnie.

BONNOTTE (J.-L.-C.)……….……..Capitaine commandant la compagnie.

DUFFAUD DE SAINT-ÉTIENNE… Sous- lieutenant.

MAGRIN-VERNEREY (C.-R.)……..Sous-lieutenant.

BIDAUD (S.-V.)……………………..Sous-lieutenant.

7ème compagnie.

MATRINGE (A.-A.)………………...Capitaine commandant la compagnie.

BLANC (C.-M.)……………………...Lieutenant.

ENGLER (G.-N.)…………………….Sous-lieutenant.

BERNARD (H.)……………………...Sous-lieutenant.

8ème compagnie.

DENNY (G.-B.)……………………...Capitaine commandant la compagnie.

DUPUY (P.-H.).....…………………...Lieutenant.

LONGCHAMP (P.-L.-M.)…………...Lieutenant.

BONMARCHAND (J.-A.)…………...Sous-lieutenant.

3ème BATAILLON

THIBAULOT (A.)…………………..Chef de bataillon.

BIÉTRIX (L.-H.)……………………Médecin aide-major de 1ère classe.

COLOMB (M.-A.-H.)……………….Lieutenant, 3ème section de mitrailleuse

9ème compagnie.

DUBOS (P.-R.)………………………Capitaine.

VAGNE (J.-M.-A.)……………...…...Sous-lieutenant.

WEILL (A.)…………………………..Sous-lieutenant.

10ème compagnie.

GUILLAUME (M.-H.-C.)…………..Capitaine commandant la compagnie

CAMUSET (O.-P.-C.)……………….Sous-lieutenant.

FLORY (L.-C.)………………………Sous-lieutenant.

MOREL (R.)…………………………Sous-lieutenant.

11ème compagnie.

QUENOST…………………………..Capitaine commandant la compagnie.

CHAUMONT (L.-A.-J.)…………….Sous-lieutenant.

BERTRAND (L.-M.-P.)…………….Sous-lieutenant.

HAMAN (E.-P.)…………………….Sous-lieutenant.

12ème compagnie.

FRONT (F.-H.)………………………Capitaine commandant la compagnie.

DUFOURG (J.-M.-J.)………………..Sous-lieutenant.

ROUSSELET………………………...Sous-lieutenant.

DEVILLERS (E.-P.-M.)……………..Sous-lieutenant.

 

 

PREMIERS COMBATS : août 1914

C'est à ce régiment si remarquablement entraîné, si solidement encadré, qu'allait incomber d'abord le rôle de couverture d'une partie précieuse et, croyait-on, menacée de notre frontière vers Belfort.

Lorsque, le 1er août vers 17 heures, se firent entendre à la citadelle de Besançon les trois coups de canon attendus avec angoisse qui annonçaient la mobilisation, le régiment était déjà prêt, et s'embarquait les 1er et 2 août.

 

Le 3, le 2ème échelon quittait Besançon. Il n'y avait plus de 60ème dans la vieille cité comtoise : il n'y rentrera que la guerre terminée, avec les honneurs dus aux soldats victorieux.

Transportés à Belfort en chemin de fer, les éléments du régiment occupent des cantonnements situés à l'est de la place, à une distance d'au moins 10 kilomètres des pays annexés. Le 60ème était donc stationné à Chèvremont, Fontenelle, Petit-Croix, Novillard, Bessoncourt (É.-M.), Frais.

 

Le 6 août, la guerre étant officiellement déclarée, la division tout entière s'ébranle, sous le commandement de son chef le général Curé. Le 60ème, partant à 2 heures, va prendre position à Foussemagne, à la frontière même, et lance des reconnaissances dans plusieurs directions.

L'une d'elles, appartenant à la 4ème compagnie, bouscule des cavaliers ennemis à Chavannel'Étang, pendant que le 3ème bataillon reçoit des coups de fusil à la Maison forestière. La 10ème compagnie a un blessé, le premier de la campagne.

 

Le lendemain, 7 août, le régiment se met en route de grand matin par Elbach, Wolfersdorf, Dannemarie. Aux abords de ce dernier village, le 2ème bataillon engage un vif combat et s'empare de haute lutte de la barricade qui défend l'accès du pays. A 12h 30 commence la marche sur Altkirch, jolie petite ville bâtie en amphithéâtre sur la rive droite de l'Ill, devant laquelle les Allemandsoccupaient des positions fortifiées.

Le 2ème et 3ème bataillons sont presque aussitôt engagés : le 1er reste en soutien.

La 6ème compagnie, commandée par le capitaine Bonnotte assisté des lieutenants de Saint-Étienne et Magrin-Vernerey, était d'abord en soutien d'artillerie. Elle attaque bientôt avec le reste du bataillon. Pendant que les autres compagnies enlèvent le passage à niveau près de la gare et la rame de wagons où quantité d'Allemands sont abrités, la 6ème détermine le repli général de l'ennemi par un mouvement tournant exécuté par Aspach, en direction de la station, et suivi d'une charge à la baïonnette renouvelée des plus beaux temps du premier Empire.

Le capitaine et le lieutenant de Saint-Étienne sont tués. Les Allemands évacuent Altkirch et les hauteurs environnantes, laissant entre nos mains 18 cadavres qu'ils n'ont pu faire disparaître. Les régiments de la division font leur entrée dans la ville le lendemain 8 août, musique en tête et drapeau déployé.

Après eux défilent les cavaliers de la 8e division et l’artillerie de corps, aux acclamations des habitants. A quatre ans de distance, nous avons gardé un souvenir très vivant de ce défilé gai et pimpant s’il en fut.

Ce n’était pas encore la guerre ! On fête dans les cafés la résurrection de l’Alsace désormais française, cependant que la 9ème compagnie rend les honneurs funèbres aux morts de la veille et que le commandant Thibaulot prononce sur leur tombe un discours enthousiaste et émouvant.

On sait assez la suite des événements. Altkirch pris, là 28ème brigade (35ème et 42ème) fonce sur Mulhouse où elle fait sans coup férir une entrée triomphale. Le 60ème est placé en réserve de C. A.

 

La journée du 9 août se passe pour lui en déplacements légers et en travaux de fortification au Signal d’Altkirch.

Le 10 août, il s’engage sur la route d’Illfurth. Il faut bientôt revenir en arrière, serré de près par les Allemands qui débuchent en force de la forêt de la Hardt. Le 2ème bataillon du 60ème s’établit à Carspach, avec mission de défendre la position coûte que coûte. L’on creuse partout des tranchées sommaires et l’on retraite au fur et à mesure de l’écoulement vers la frontière française des unités du C. A.

Finalement le régiment s’établit vers Fontaine et Vauthiermont, à la frontière même. Pendant ce temps, les Allemands occupent « Mulhouse et perquisitionnent » chez, les habitants soupçonnés de cacher des soldats français, et se livrent à de multiples brutalités, en particulier au couvent de Riedisheim transformé en ambulance et rempli de nos blessés.

Cependant, revenus à la frontière, nos régiments se reforment à la hâte. Isolés et disparus reprennent leur place dans les compagnies et, sous le commandement supérieur du général Pau, le C.A., augmenté de nouveaux régiments venus du Centre, reprend sa marche sur Mulhouse.

 

Le 13 août, le 60ème prend part au petit combat de Reppe-Bréchaumont, aux côtés du 44ème. Les Allemands sont vivement bousculés. Deux compagnies du 3ème bataillon (9ème et 11ème) leur font subir de lourdes pertes. De notre côté, nous n’avons à déplorer que la mort d’un seul homme, atteint d’une balle à la tête. Le sous- lieutenant Magrin- Vernerey (6ème), tout récemment sorti de Saint-Cyr et portant encore la tenue de l'École, commence alors la série imposante de ses blessures. Atteint d'une balle à la main, il refuse de se faire évacuer. Comme il défaille, les brancardiers l'emportent.

Revenu à lui, revolver au poing il exige qu'on le fasse retourner à sa compagnie.

On forme un détachement spécial composé de deux bataillons du 60ème et d'un groupe d'artillerie, sous le commandement du colonel Bourquin, pour assurer la liaison avec la 57e D. I. placée à sa droite.

 

Ce détachement part pour Elbach, assure le 15 août la garde du viaduc de Dannemarie et marche le 16 vers le nord, gêné par la pluie qui tombe à torrent.

Mulhouse

 

Le 18, il est à Bernwiller d'où il part le lendemain pour Mulhouse où l'on doit faire « une rentrée » triomphale.

A 10 heures commence la bataille de Dornach. Le 60ème est en deuxième ligne, mais le 2ème bataillon est bientôt légèrement engagé à droite et la 4ème compagnie passe en première ligne à la gauche du 35ème et a de ce chef 15 hommes tués ou blessés.

Le caporal Renaudot est tué au moment où il se précipite, sous un feu très violent, à la tête de son escouade en criant de toutes ses forces :

« En avant ! en avant ! »

Le soldat Bouchy prend aussitôt le commandement de la troupe et continue à pousser de l’avant. L’attaque des positions boches, vivement menée par le 42ème surtout, a un plein succès. Nous faisons 800 prisonniers et nous nous emparons de 24 pièces de 77. Les Allemands sont en pleine retraite.

Le 60° traverse Mulhouse ainsi qu’il était ordonné.

A 3 heures ; pour la deuxième fois en dix jours, les troupes françaises entrent à Mulhouse, accueillies avec enthousiasme mais on ne voit plus les manifestations « florales » du 8 août, de crainte de se faire remarquer par les mouchards. On délivre les religieux et les Alsaciens francophiles qui étaient en prison. Le régiment va prendre les avant-postes au-delà de la ville, au couvent de Modenheim. Il organise défensivement les abords de Mulhouse et spécialement la voie ferrée.

Des reconnaissances sont poussées dans la forêt de la Hardt. L’une d’elles, sous les ordres du lieutenant Péquignot, de la 6ème, tombe sur un train bondé d’Allemands installés sur des trucs et munis de mitrailleuses. Elle tire dans le tas avec succès et se retire sans être inquiétée. Le commandant de Pirey peut apercevoir de la lisière est de la forêt le pont de Chalempe, sur le Rhin, garni déjà de réseaux de fil de fer. Par ailleurs le temps des combats paraît, presque passé.

La vie de garnison reprend. Les soldats sont invités dans les familles : à 6 heures du matin, le 20, le drapeau français est hissé sur l’Hôtel de Ville. Il y avait cent seize ans (1798) que du perron de ce vieux monument municipal avait été proclamé la réunion à la France de la petite République de Mulhouse.

Les cinq premiers jours de vie française furent autant de jours de félicité. Le bonheur régnait partout, et déjà on parlait de la reprise des affaires, et, dans la population ouvrière, de la réouverture des usines.

 

Dans la journée du 24 août, des ordres arrivent : il faut évacuer Mulhouse. La division tout entière s’ébranle à la nuit. Aux avant-postes les habitants se portent en foule vers les officiers : «Vous reviendrez, dites, vous reviendrez ! » Les commandants d’unités s’efforcent de multiplier les précautions pour que notre repli échappe à l’attention dés ennemis. Le régiment reprend le chemin de Belfort et s’en va par Lutterbach, pont d’Aspach, Remingen, Lachapelle, Offémont.

Le lendemain au petit jour, il n’y avait plus de Français à Mulhouse.

 

LES PRÉLIMINAIRES A LA RESCOUSSE SUR LA SOMME : fin août 1914

Le régiment s’était embarqué à Belfort le 26 août dans la matinée.

Officiers et soldats ignorent d’ailleurs les événements militaires qui se sont déroulés dans le Nord, les défaites de Charleroi et de Mons, la retraite sur la ligne de la Somme, la marche de von Klück ; Tous se perdent en conjectures sur la destination du régiment. Finalement, tout le monde débarque le 27 au soir dans la région de Villers-Bretonneux, un village dont le nom reviendra souvent par la suite dans l’histoire du 60ème !

Le régiment va cantonner dans la zone de Bayonvillers, Harbonnières, Guillaucourt.

La chaleur est accablante. Le spectacle de ces plaines immenses coupées de routes sur lesquelles s’allonge indéfiniment la file des gens qui fuient l’invasion, chassant devant eux leur bétail, traînant sur de petites charrettes ce qu’ils ont de plus précieux, campant la nuit par troupes nombreuses aux portes des villages et reprenant au petit jour leur marche échevelée sans savoir au juste où porter leurs pas, tout cela provoque chez nous tous l’étonnement et un certain malaise.

 

Le 28 est une journée de repos.

Le 29, le régiment est alerté au petit jour et se porte sur Rosière, Rainecourt, Proyart et Framerville. Les avant-gardes de l’armée de von Klück approchent. « Tout semble indiquer l’intention des Allemands de déborder l’armée française par la gauche. »

Le 28, ils ont occupé Péronne, le 29 ils attaquent vers 9h 30.

Le poids de l’attaque porte surtout sur le 44ème et le 60ème soutenus par les 45ème et 55ème chasseurs. Un combat acharné s’engage autour de Proyart, de Rainecourt et Framerville.

Le premier de ces villages est perdu, puis repris et successivement la plus grande partie des corps de la division viennent renforcer les éléments de première ligne qui résistent avec acharnement à la poussée ennemie, malgré l’effet moral puissant produit par les « gros noirs » que l’on entend pour la première fois et qui seraient capables de jeter le trouble dans des troupes moins bien trempées. Le capitaine Faucompré, de la 1ère compagnie, est tué en s’obstinant à rester debout.

Le général Berge, commandant la brigade, est blessé et il passe son commandement au colonel Bourquin, et le commandant de Pirey dirige désormais le régiment. La 8ème compagnie, chargée de délivrer une batterie du 47ème qui est en péril d’être prise, part à l’attaque. Le capitaine Dènny et le lieutenant Bonmarchand sont tués et reposeront par la suite dans la même tombe.

Le lieutenant Dupuy continue la charge qui dégage la batterie.

La 3ème compagnie, capitaine Reverchon, reçoit l’ordre vers 11 heures d’attaquer la cote 80 derrière laquelle se trouve une batterie de 77 allemande.

En cinq minutes la compagnie est balayée et son chef est atteint d’une balle qui lui fracasse la mâchoire. Le cycliste Gendre, tué depuis, se fit alors remarquer par son sang-froid et son courage extraordinaire, en portant les ordres à travers champs dans les conditions les plus difficiles.

Pendant ce temps, le 3ème bataillon est en réserve. Il reçoit l’ordre d’aller renforcer le 2ème, en même temps que le 35ème et le 42ème commencent à entrer en ligne. Mais le C. A. envoie bientôt l’avis de rompre le combat et de faire un mouvement de repli sous la protection du 35ème.

Le mouvement de rupture, très difficile à exécuter en plein jour et dans des conditions particulièrement délicates, est commencé à partir de 17h30.

Ce fut l’occasion de pertes très sensibles pour les troupes engagées. Il se fait néanmoins en deux colonnes, lentement et en bon ordre. Beaucoup de blessés restèrent sur le terrain faute de moyens de transport. Les Allemands tardèrent beaucoup à relever nos blessés. Quelque s-uns, se traînèrent ou furent transportés dans une grange, les autres laissés sur le terrain y succombèrent pour la plupart, une partie, cependant fut sauvée par des habitants d’Amiens, en particulier MM. François Lionel et Bugniez Pirimagny, prévenus au bout de cinq jours par un vieillard de Proyart. Les morts du régiment furent inhumés sur place ou au cimetière de Framerville où le curé en recueillit 60. L’ennemi subit lui aussi de très grosses pertes : 2.000 tués furent, assure-t-on, le prix de son succès.

On releva trois Allemands pour un Français sur le champ de bataille, et le capitaine allemand Kietzmann, du 49ème R. I., écrit sur son carnet de route à la date du 29 août :

«Pour la première fois nos troupes se sont trouvées aujourd’hui en face des troupes françaises de l’active, paraissant à peu près fortes d’une brigade sur un front étendu et qui aurait pour mission d’arrêter notre marche en utilisant merveilleusement le terrain. »

 

Cette brigade, c’était la 27ème. Le 60ème y était allé magnifiquement de toute son énergie.

La retraite. début septembre 1914

Le 29 au soir, la rupture du combat et le repli avaient pu heureusement s'effectuer, quoique au prix de pertes assez lourdes. Les colonnes s'écoulent par des routes encombrées de voitures et de caissons, encadrées par des obus fusants que l'ennemi envoie sans trêve. Heureusement la route est large, les obus éclatent trop haut, le mouvement peut se faire sans trop d'à-coups et sans affolement. Il continue, de mieux en mieux réglé, le lendemain et les jours suivants, par Gratibus, Clermont,Warville où l'on commence à organiser des centres de résistance constitués par des tranchées et des abatis à la lisière des bois.

 

Le 2 septembre, on est à Neuilly-en-Thelle, le 3 à Beaumont, où l'on traverse l'Oise. Les ponts sautent dès que le dernier homme de la division est passé. Les marches sont du reste terribles par le fait d'un soleil de plomb.

Les puits sont vides, les villages déserts, les ravitaillements fort irréguliers. Malgré tout, l'ordre règne et il y a peu de traînards. La présence vigilante du général de Villaret, commandant la division, se fait sentir partout.

« Sur la route nationale qui mène à Senlis, écrit un témoin, les régiments de la 14ème division active défilent en ordre magnifique, et ce spectacle après la retraite démoralisante réconforte tout le monde. »

Après avoir aperçu à l'horizon les tours du Sacré-cœur de Montmartre et la Tour Eiffel, l'on arrive à Louvres dans l'après- midi du 3 septembre. Le régiment s'établit de suite en réserve de division près du village, en liaison avec la 55ème D. R.

 

Le 4 septembre, la matinée se passe dans un calme complet. Le soir on change de cantonnement et le 60ème tient les avant-postes près de Villeron ; le 5 septembre, la division se porte en avant face à l'est. Le régiment va s'établir à Plailly. Dans le lointain on entend des bruits de bataille.

Cette fois la retraite est terminée.

« Je fis donner à mes troupes un seul ordre, dira plus tard le général Maunoury, commandant l'armée : Assez reculé comme cela. Demi- tour et en avant ! »

Cet ordre, d'une simplicité parfaite, eut un effet énorme sur les hommes qui, la veille encore, marchaient épuisés et sombres. L'ardeur renaît chez tous. La bataille de l'Ourcq allait commencer.

 

LA BATAILLE DE LA MARNE : 5 au 9 sept. 1914

Dans la nuit du 5 septembre paraît un message du général en chef adressé à toutes les troupes des armées françaises.

Encore qu'il soit dans toutes les mémoires, rapportons-en ici la fin, pour l'instruction des plus jeunes :

 

« Tous les efforts doivent être employés à attaquer et à refouler l'ennemi. Une troupe qui ne peut plus avancer devra, coûte que coûte, garder le terrain conquis et se faire tuer sur place plutôt que de reculer. Dans les circonstances actuelles, aucune défaillance ne peut être tolérée. »

 

A partir de 1h20, la division marche sur une seule colonne et se porte par Vers, Silly- le-Long et Chèvreville sur Bouillancy.

Le 3ème bataillon du 60ème, avant-garde de la division, bouscule l'ennemi vers 8 heures à Silly-le-Long, puis continuant à le refouler par Ognes et Chèvreville, débouche sur Bouillancy que le régiment occupe non sans pertes.

La marche continue sur Acy-en-Multicn, étayée à droite par un bataillon du 35ème, à gauche par le 42ème, et sous un feu « sévère" d'artillerie lourde, après de violents combats sous bois, la crête est de Bouillancy est enlevée.

Le lieutenant Camuset est tué dans cet assaut. Le caporal Oziol, blessé, essaie de transmettre les ordres dont il est porteur et meurt sur sa bicyclette.

Nous sommes arrêtés à l'entrée même du village d'Acy. Des maisons part un feu de mousqueterie terrible. Il faut retraverser en hâte le ruisseau déjà franchi.

Beaucoup d'hommes tombent alors, les uns sur le pont qui est bientôt encombré de cadavres, les autres dans le lit même du ruisseau.

Le capitaine Quesnot et le sous-lieutenant André sont tués, les commandants Thibaulot et Spitz sont blessés.

Le sous lieutenant Flory reçoit à l'entrée du village plusieurs balles dont l'une lui fracasse l'épaule, il restera étendu plus de trente-six heures sur le champ de bataille dans d'atroces souffrances.

Le sous-lieutenant Magrin est blesse à nouveau. Une balle lui fracasse la cuisse. Étendu sur le sol il continue à diriges sa section et refuse de se laisser emporter.

Il restera ainsi quatre jours dans les lignes boches sans recevoir de soins.

Le sergent Guilleminot, de la 10ème, tombe, au moment où, s'élançant pour franchir à la tête de ses hommes un terrain battu, il s'écriait : « A moi l'honneur ! »

Le sergent Allard, de la même compagnie, se distingue en arrêtant l'ennemi qui débouchait d'un petit bois.

 

On se retire par ordre sur Bas-Bouillancy, mais à 20 heures on repart à l'attaque. On peut ainsi dégager une batterie d'artillerie sur le point d'être prise, réoccuper le cimetière d'Acy et le petit bois triangulaire.

La lutte fut alors si acharnée qu'on retrouve deux jours plus tard dans ce bois 150 cadavres sur un espace de 200 mètres.

Le régiment bivouaque sur ses positions. Le 1er bataillon passe la nuit dans une vallée entourée par les Allemands de deux côtés.

 

La ferme Nogeon

 

Le 7 au matin, le régiment revient près de Bouillancy pour être regroupé.

Il passe en réserve de division et se trouve remplacé par le 35ème qui pénètre dans Acy d'où il est bientôt rejeté.

L'attaque reprend sur toute la ligne.

Le 60ème est porté sur la ferme Nogeon, où il arrive vers 9 heures. La résistance ennemie est acharnée sur la ligne Acy-Étavigny. Nos fantassins tentent en vain d'escalader les pointes de la Gergogne et ils subissent des pertes énormes.

Les cadres disparaissent peu à peu.

Le capitaine Guillaume, de la 10ème, est blessé et sa compagnie est commandée désormais par l'adjudant Grosjean.

Le commandant de Pirey est blessé lui aussi, transmet le commandement du régiment au capitaine Peyrotte.

Le colonel Nivelle, du 5ème d'artillerie, sauve la situation en se portant en avant avec quelques pièces qui ouvrent à 1.200 mètres un feu terrible sur les masses ennemies qui s'avancent.

Le Boche se retire en désordre et n'attaquera plus ce soir- là.

Dans la soirée, vers 22 heures, se produisit un épisode curieux. La ferme Nogeon, qui se trouve à l'intersection des routes de Puisicux et de Vincy, était occupée par des troupes appartenant à la 63ème D. I. et au 60ème.

La ferme et la distillerie attenante étaient en flammes dans un clair de lune splendide. Les troupes qui devaient attaquer le lendemain vers 3 heures prenaient leurs dispositions et commençaient à se ranger. Les Boches faisaient un bruit infernal à l'aide de fifres et de clairons, peut-être pour faire croire à une attaque imminente de leur part.

Le lieutenant Kah, commandant la 1ère compagnie, envoie une section en reconnaissance sous le commandement du sous- lieutenant Colin. Cette troupe s'engage dans une avant-ligne allemande.

Une voix s'élève dans la nuit, c'est celle d'un officier boche :

-         Y a-t-il un officier français? –

-         En voici un, répond le lieutenant Colin. - Rendez- vous!

Moi ! s'écrie le lieutenant, et saisissant son revolver il s'élance.

Un corps à corps général s'engage.

Au cours de la mêlée, le lieutenant, qui a abattu son adversaire, s'empare d'un drapeau qu'il passe à un homme placé derrière lui, croyant le donner à un soldat de son régiment.

Le drapeau était celui du régiment d'infanterie n° 38 des fusiliers de Magdebourg, décoré de la Croix de fer en 1870.

L'homme qui le reçut était le soldat Guillemard, du 298ème R. I. Celui-ci emporte le drapeau et le présente à son colonel comme sa conquête personnelle. Il fut décoré de la Médaille militaire par le général Gallieni et promu caporal, puis sergent.

Il mourut frappé d'une balle le 28 septembre, à Vingre (Aisne)

Quant au sous- lieutenant Colin dépossédé de son trophée, il fit son rapport à son chef, le commandant do Pirey alors blessé, qui lui signa un papier que la famille du lieutenant, tué à Autrèches quelques jours après, doit posséder encore.

Le caporal cycliste Boutrand, naguère passé dans l'aviation, reste encore comme témoin de ce fait d'armes.

 

Le 8 septembre, la bataille reprend avec violence dès le lever du jour. Le canon tonne furieusement sur toute la ligne. Les Boches reçoivent le renfort d'un corps d'armée actif qui tente de déborder nos troupes par le nord. La division est prise de flanc.

Le 60ème est reporté en avant dans la direction de Vincy-Manceuvre sans être appuyé suffisamment par l'artillerie qu'on n'a pas attendue, il est décimé par le feu terrible des organisations allemandes.

En cinq minutes, la plupart des compagnies sont désorganisées.

Les capitaines Dubost et Front sont tués, les sous-lieutenants Bidault, Engler, Vagne sont blessés.

Le capitaine Peyrotte, qui commandait le régiment, est blessé lui- même. Il dit aux hommes qui l'entouraient, au nombre de 12, de rentrer à la ferme Nogeon. Pour lui, il reste entre les lignes, recevant des balles des deux partis et réduit à la nécessité de se creuser un trou dans le sol à l'aide de son couteau de poche.

Le capitaine Doillon prend le commandement. Il faut tenir coûte que coûte.

Les débris du régiment se regroupent près de la ferme Nogeon où ils creusent des tranchées encore qu'exténués de fatigue et leurs vivres épuisés.

A la nuit ils passeront en deuxième ligne, et le régiment ne compte plus que 12 officiers et 926 hommes.

 

La journée du 9 septembre se passe dans ces conditions.

« Le 9 au soir, écrit un officier, après cinq jours et cinq nuits de lutte, décimés, harassés, affamés, cernés de tous les côtés, nous nous étions couchés sur la terre nue, n'ayant plus au fond de nos âmes que la résolution de nous faire tuer le lendemain matin afin d'accomplir l'ordre reçu : « Là où l'on ne « pourra plus avancer, on se fera tuer sur place. »

 

Le 10, à l'aube, nous avons repris nos armes et, la bouche sèche, le cœur gros, nous sommes repartis vers l'ennemi. Il n'y avait plus d'ennemi : il était en retraite. »

 

Le 9 au soir, une partie de ce qui reste du régiment, sous le commandement du lieutenant Kali, s'installe à la lisière nord de Bouillancy, l'autre partie, sous les ordres du lieutenant Duffet, organise la lisière est; tous deux ont l'ordre de tenir jusqu'à réception d'un ordre formel de retraite.

La division a fait filer ses convois en arrière, les troupes combattantes se replient et creusent des tranchées aux Ormes d'Hurbuby.

Au petit jour, des patrouilles sont envoyées en avant, elles ne trouvent plus d'Allemands.

Ceux qui se croyaient vaincus se réveillent victorieux, tant il est vrai qu'à la guerre la victoire appartient à celui qui sait tenir le plus longtemps.

Vous l'avez vu par la suite, mes chers camarades de Ville-en-Tardenois et de la Croix-Greuzard, votre endurance et votre constance à vous aussi ont eu raison du Boche. Saluez bien bas vos anciens de Bouillancy, qui avec des moyens inférieurs, sans autre perspective de récompense que la satisfaction du devoir accompli, ont fait des prodiges et forcé l'Allemand à déguerpir.

LA POURSUITE : sept. 14

Le régiment, décimé, passa la journée du 10 à se réorganiser et le 11 au matin, par un temps très mauvais, reprit la marche en avant sur Vie-sur-Aisne.

 

Le 12 au soir, il franchit cette rivière derrière le 42e. Le 1er bataillon cantonne à Sacy, les deux autres bataillons sont aux avant-postes - le 3ème à Bonval et Autrèches - accrochés au rebord d'un plateau sur lequel les Allemands tiennent résolument dans des tranchées préparées depuis plu sieurs jours peut-être.

C'est là qu'ils reçoivent communication de l'ordre du jour fameux du général Maunoury, commandant la VIe armée, qui se termine ainsi

«Grâce à vous, la victoire est venue couronner nos drapeaux. Maintenant que vous en connaissez la glorieuse satisfaction, vous ne la laisserez plus s'échapper.

«Quant à moi, si j'ai fait quelque bien, j'en ai été récompensé par le plus grand honneur qui m'ait été décerné dans ma longue carrière, celui d'avoir commandé des hommes tels que vous !... »

 

 Le 60ème était de ces hommes- là et cet ordre du jour qui sera conservé dans ses archives consacrera son mérite à tout jamais...

 

A partir du 12 septembre, chaque jour est marqué par des combats très durs dans le voisinage des petits villages de Cagny, Haute-Braye, Saint-Christophe, Berry, Chevillecourt, Autrèches et de la ferme Moufflaye.

Nos pertes sont considérables en hommes et en officiers, comme il est facile d'en juger par la multitude des petites croix qui marquent l'emplacement de tombes, isolées ou groupées par cinq ou six, aux lisières des bois comme dans les jardins.

Il faut repousser sans cesse les attaques de l'ennemi dans une région fort difficile et sur un front où il n'est pas facile d'assurer les liaisons.

 

Le 20 septembre, les Allemands parviennent même à s'emparer d'Autrèches et Chevillecourt.

Dans ce dernier village, ils cernent par un temps de brouillard intense et grâce à l'existence d'un « trou » dans la ligne, une fraction importante du 35ème.

A Autrèches, ils s'emparent du poste de secours central du régiment et emmènent tout le personnel, y compris le médecin chef, M. Morvan. Dorénavant le front de bataille va se fixer sur ce point.

 

Du 20 septembre 1914 au 23 juillet 1915

L’ère des grands combats terminés, le régiment occupe la rive droite de l'Aisne entre Soissons et Vic-sur-Aisne.

La guerre de tranchées va commencer. C'est en ces lieux que le 7ème C. A., composé des 14ème et 63ème D. I., s'établit définitivement en fin septembre 1914, l'année presque entière se passe à aménager le secteur et à en faire une position défensive de premier ordre.

La chose était d'autant plus urgente que les régiments étaient accrochés au rebord, du plateau et dans une situation très défavorable. Il fallait garder à tout prix la tête de pont de Vic-sur-Aisne et nous la gardâmes.

 

Tout ce que l'on peut rapporter de cette longue période assez vide et monotone se cristallise en quelque sorte autour de trois dates : 30 octobre et 12 novembre 1914, 12 janvier 1915.

 

30 octobre. La ferme de Saint-Victor

Ce jour-là, l'ennemi réagit assez fortement sur tout le front de la Vle armée française et spécialement dans la région de Wailly.

Pour soulager le reste de l'armée, le 7ème C. A., commandé par le général Vauthier, reçoit l'ordre d'attaquer sur l'ensemble de son secteur. 

Le 60ème a pour mission d'enlever la fameuse ferme de Saint-Victor et le bois attenant. Le 3ème bataillon, le seul en ligne, doit attaquer, le 2ème prendra sa place dans les tranchées laissées libres et le 1er sera en réserve de brigade.

Mais le morceau à enlever est trop dur, là préparation d'artillerie n'est pas suffisante; pour mieux dire, elle n'a pas existé. Les 12ème et 10ème compagnies gagnent quelques centaines de mètres et doivent revenir au point de départ après avoir éprouvé des pertes considérables.

Le soldat L’HOMME, de la 12ème, se fit alors remarquer par son courage admirable. Trois de ses camarades étant tombés en assurant la liaison, avec la section voisine assez éloignée, il s'est offert spontanément pour remplir cette mission et l'a exécutée à diverses reprises en terrain découvert, sous un feu violent de l'ennemi posté à moins de 200 mètres. Le même jour il s'était déjà offert pour aller reconnaître en avant du front une lisière de bois qu'on supposait occupée par l'ennemi. Il avait fait cette reconnaissance seul et avait rapporté à son chef des renseignements très précis et tout à fait intéressants. Il fut pour ce double motif cité à l'ordre de l'armée.

 Quelques jours après, Thibaulot, remis de ses blessures, prenait le commandement du 3ème bataillon.

A cette date, d'ailleurs, le 1er était sous les ordres du commandant Thievant, et le 2ème, du commandant Poupinel.

L'affaire du 12 novembre : Le plateau de Nouvron.

La 63ème division occupait à notre droite le secteur de Fontenoy. Elle reçoit l'ordre d'attaquer le 12 novembre le plateau de Nouvron.

La 14ème doit favoriser le mouvement en redoublant d'activité sur son front.

L'attaque est fixée à 8 heures.

Le 60ème interviendra par ses 1er et 3ème bataillons, le 2ème restant en réserve.

Le 1er a pour mission de porter son effort à l'ouest de Barricade pour atteindre le petit bois rectangulaire et l'occuper. Le 3ème doit s'établir entre le chemin creux de Saint- Victor et la route d'Autrèches-Chevillecourt.

Dès le 11, à 23 heures, l'artillerie ouvre le feu ; malheureusement, la « lourde » n'existait guère alors : elle n'était représentée que par quelques canons de 90 ou quelques rarissimes 120. Le feu augmente d'intensité à partir de 7h 30 et l'attaque d'infanterie se déclenche à 8 heures.

Le 1er bataillon s'élance, la 1ère compagnie à gauche, la 4ème à droite, sous le commandement du capitaine Duffet. Une section de la 2ème, conduite par le lieutenant Feuvrier, prend la ferme comme objectif. Mais il faut bientôt stopper car le flanc droit du bataillon n'est pas étayé : si la gauche du 3ème bataillon a pu gagner quelque terrain, la droite n'a pu déboucher, et le bataillon entier doit rétrograder.

Les 1er et 4ème compagnies sont presque anéanties. En cette occasion difficile, les dévouements et les actes de courage abondent. C'est le sergent COTE, de la 1er, qui fait sortir ses hommes de la tranchée sous un feu très violent, les dispose en tirailleurs et les entraîne en avant.

Tous ses hommes ayant été atteints, il reste toute la journée sous le feu, maintenant en place par ses exhortations pressantes des soldats de la fraction voisine qu'il parvient à ramener le soir dans nos lignes. C'est encore le caporal Vauchez, les soldats Marie et Beurey, de la 1ère, qui, restés seuls de leur section à 20 mètres de la tranchée ennemie, se maintiennent toute la journée en cet endroit sous un feu extrêmement violent, après s'être creusé de leurs mains un masque individuel.

A l'ennemi qui leur offre la vie sauve s'ils veulent se rendre, ils opposent un refus formel et net.

La nuit venue, ils rentrent en rampant dans nos lignes, au prix de mille efforts. Les sergents Viennot et Foray, de la 4ème, parviennent avec une partie de leurs hommes à la tranchée ennemie après une course de 50 mètres sous un feu terriblement meurtrier. Ils sautent dans la tranchée et engagent le combat corps à corps.

Tous leurs hommes sont tués ; le sergent Viennot est atteint mortellement, le sergent Foray, blessé, est emmené par les Boches.

 L'attaque sera renouvelée le soir à 15h 45, après un quart d'heure de préparation d'artillerie.

Cette fois les 2ème et 3ème compagnie, sous les ordres du capitaine Doillon, appuyées à droite par la 12ème et la 5ème compagnie, entrent en scène. Le 3e bataillon doit reprendre son mouvement du matin.

Au moment de l'attaque, un prêtre, le sergent Humbert, de la 9ème compagnie, dressant sa haute taille dans la tranchée, avertit ses hommes qu'il va leur donner l'absolution de leurs péchés. Il récite sur eux la formule sacramentelle.

Quand il a terminé : « Et maintenant, dit-il, mes amis, allons-y gaîment. »

Ce disant il part et tombe presque aussitôt, atteint d'une balle.

Son corps, pieusement recueilli par ses camarades, fut inhumé par eux le lendemain près de la route Hautebraye-Autrèches.

 

Cette fois encore l'attaque fut brisée par les barrages de 105 et les feux de mitrailleuses des Allemands sortis en masse des carrières où ils avaient cherché un refuge pendant le bombardement. Il fallut renoncer définitivement à tout essai d'offensive. Nous laissions sur le terrain un officier, le lieutenant Mettetal de la 4ème, les adjudants Peyre et Bepoix de la 10ème, 26 sous-officiers ou soldats. Nous avions 103 blessés et 156 disparus.

 

Quelques jours auparavant, le 19 novembre, s'était du reste produit un événement curieux.

Après quelques conversations engagées de tranchée à tranchée, dans lesquelles nos hommes prétendaient narguer le Boche qu'on disait alors dépourvu de victuailles, un officier allemand appela un caporal français de la 5ème présent en cet endroit, le caporal Jacquin.

Comme celui- ci hésitait à répondre, le Boche fit sortir des lignes 10 hommes dépourvus d'armes. Le caporal sortit à son tour. Il y eut échange de courtoisies, offre de vivres, de cigares, etc...

Le Boche déclara qu'il n'en voulait pas aux Français et que si nous ne canonnions plus, dans trois jours il y aurait du nouveau. Le caporal, cousin du lieutenant Mettetal tué le 12 novembre, demanda à enterrer les morts qui gisaient entre les lignes et spécialement son parent.

L'officier allemand lui répondit que cela ne dépendait pas de lui, mais qu'il en parlerait aux autres officiers du secteur. Il y eut aussi échange de journaux. Par la suite, un ordre de la division interdit formellement, comme de juste, toutes conversations de ce genre.

Le lendemain, à 9 heures, heure convenue, l'officier vint rapporter les papiers du lieutenant Mettetal et ses clefs. Au petit paquet était jointe une carte postale adressée au lieutenant, qui représentait la place Bellecourt, à Lyon, ornée de canons pris aux Allemands au début de la guerre.

Une lettre l'accompagnait : «Monsieur mon Camarade, y était- il écrit, plusieurs de vos braves soldats sont encore avant vos lignes de tirailleurs et avant les nôtres. Je vous prie de fixer un temps pour les enterrer. J'ordonnerai à mes soldats de ne pas tirer. Je vous prie d'arranger de même. Répondez s'il vous plaît à ma lettre; votre camarade Peters, lieutenant. » Cette histoire eut un épilogue.

Le lendemain, dans la matinée, le groupe de brancardiers divisionnaires recevait l'ordre de se munir des instruments nécessaires et de franchir les lignes françaises au même endroit à midi, drapeau de Genève déployé, de façon à procéder à l'enlèvement et à l'inhumation des morts.

Les brancardiers partent de Vic-sur-Aisne en colonne, franchissent sans encombre le terrain placé sous les vues de Saint-Victor et se présentent au commandant Poupinel, chef du secteur. Celui-ci, qui n'était pas prévenu, demande des instructions à ses chefs hiérarchiques. D'échelon en échelon on en réfère à l'armée qui donne l'ordre de surseoir à l'opération.

 

Telle fut l'affaire du 12 novembre, elle coûta cher au régiment.

Le 13 décembre, le 60ème était relevé par le 170ème d'infanterie..

 

Il se rendit à Parcy-et-Tigny près de Soissons et le 23 décembre le colonel Bourquin était appelé au commandement de la 60ème brigade.

 

Le 29, le lieutenant-colonel Graux prenait le commandement du régiment. .

Le repos fut de courte durée. Après un changement de cantonnement qui amena le régiment dans la région Villebouil, Chacrise, Nampteuil le 2 janvier, deux bataillons sont mis le 8 janvier à la disposition du général commandant le 5ème groupe de division de réserve.

Les 2ème et 3ème bataillons, désignés à cet effet, se rendent à Courmelles et à Vigneulles, aux portes mêmes de Soissons. C'est l'affaire de Soissons qui va commencer.

 

SOISSONS (12, 13 et 14 janvier 1915) : Crouy 

voir le désastre de Crouy avec cartes

On sait assez les traits généraux de cette tragédie mémorable. La vallée de l'Aisne à Soissons décrit un arc de cercle. Sur la rive droite, un grand plateau domine le fleuve, et il est creusé de trois profonds entonnoirs : l'un à Cuffy, l'autre à Crouy, le troisième à Chivres.

La vallée de Crouy est dominée à l'ouest par un éperon appelé la cote 132, qu'une route à lacets, la route de Béthune, escalade de front. Au pied de la cote 132 passe la route de Maubeuge et le chemin de fer. Cette région remplie de grottes et de carrières était tenue solide ment par l'ennemi; là, en effet, se trouvait la charnière des positions allemandes. Or, dans les journées qui précédèrent le 12 janvier, nos troupes de la VIe armée, abordant la route de Béthune, en avaient conquis un à un tous les lacets et avaient atteint une ferme. Restait à prendre la cote 132, au sommet du plateau et à droite.

On s'efforçait de l'attaquer par Crouy en traversant la voie du chemin de fer et en grimpant la côte à l'abri des bois. Plus tard on voulut attaquer plus à l'est, par Le Moncel, mais les Boches contre-attaquent avec fureur. Nantis de forces imposantes, ils parviennent, la crue de l'Aisne aidant; à rejeter nos troupes jusqu'à la rivière et il s'en fallut de bien peu que Soissons ne fût repris par eux.

 

Lundi 11 janvier

Donc, le lundi 11 janvier, les 2ème et 3ème bataillons du 60ème, commandés par les chefs de bataillon Poupinel et Thibaulot, cantonnés dans les faubourgs de Soissons, reçoivent l'ordre de relever, sous la conduite du lieutenant-colonel Graux, le 231ème R. I. aux tranchées allemandes de la cote 132, conquise le jour précédent.

L'ordre ne donnait pas d'autres indications, mais le lieutenant-colonel Auroux, du 204ème, avait mission de donner sur place les renseignements nécessaires.

Le 2ème bataillon s'installe en première ligne.

Le 3ème bataillon doit rester en deuxième ligne.

La relève, faite par une nuit noire dans un terrain inconnu, bouleversé, transformé en marécage par la pluie des jours précédents, est tout à fait difficile. Elle ne se termine que le 12 à 4 heures du matin.

Le colonel installe son P. C. dans une grotte-abri, dite la grotte du Zouave.

A 7h 30, une contre-attaque boche se déclenche. Un violent bombardement, le plus violent peut-être de toute la campagne, y prélude et sévit sur tout le front du 2ème bataillon. L'abri du commandant Poupinel est écrasé par un obus.

 

Le commandant transporte son P. C. au poste même du colonel. Il n'y a plus de téléphone, ni d'agents de liaison. Cependant les compagnies tiennent bon et la 7ème repousse très facilement une petite attaque d'infanterie.

A 9 heures, le bombardement s'accroît et devient d'une violence inouïe.

Le commandant Thibaulot, les capitaines Blanc, de la 10ème et Munnier, de la 11ème compagnie, mandés par le colonel, arrivent au rendez-vous. Le médecin clef y vient aussi.

Vers 10 heures, un obus de 210 cm tombe sur la grotte, dont la voûte s'effondre ensevelissant sous les décombres le colonel, l'officier adjoint, capitaine Rochet, le médecin chef, les commandants des 2e et 3e bataillons, les capitaines Blanc et Munnier, toute la liaison du colonel et du commandant Poupinel.

On entend distinctement la voix du colonel qui crie : « Vive la France ! » cependant que les témoins de la catastrophe se précipitent pour dégager le commandant Poupinel et le sergent de Bordes, fonctionnaire adjudant de bataillon, pris dans les décombres jusqu'à la ceinture.

Dans le cas particulier, cet accident ne pouvait manquer d'avoir de graves conséquences, le régiment se trouvant privé de ses principaux chefs. Le commandant Poupinel prit le commandement dans ces circonstances singulièrement difficiles.

Les Allemands débouchent alors en deux colonnes. L'une d'elles, venant du nord-ouest, se dirige vers les positions du 276ème R. I., à gauche.

La 7ème et la 6ème compagnie du 60ème R. I. la prennent de flanc et l'obligent à détourner ses efforts contre elle-même dont les effectifs sont très réduits.

L'autre colonne attaque à droite, venant du nord-est. Elle fonce sur la 5ème qui fait face à l'est et la déborde. Ces trois compagnies ainsi que la 9ème doivent se dégager à coups de baïonnette, et bientôt il ne reste plus du bataillon qu'un mince cordon sur le rebord sud de l'éperon 132; les compagnies, sous le commandement énergique de leurs chefs, le capitaine Picard (7ème), le sous- lieutenant Luccantoni (5ème), le sous- lieutenant Rangod (9ème), engagent un combat très dur, l'ordre étant de tenir coûte que coûte.

A ce moment, le capitaine Picard, remplaçant momentanément le commandant Poupinel parti se faire panser au P. S., appelle à la rescousse le 3ème bataillon déjà fort éprouvé par les bombardements du matin. Au bout d'un instant, le commandant est de retour, il reprend son commandement.

La situation est, à ce moment, très critique. La Montagne Neuve est menacée. Le général de Maimbrey, de la 101ème brigade, appelle à son aide tout le 60ème disponible. Le 2ème bataillon tiendra sans renfort et le 3ème bataillon s'en va, sous le commandement du capitaine Kali, vers l'endroit menacé où lutte déjà la 10e compagnie avec des éléments des 276ème et 282ème R. I, Un combat très violent s'engage et l'on vient presque au corps à corps.

La 12ème compagnie brise la contre-attaque boche. Le sous-lieutenant Drogrey, passé depuis au 44ème, séparé de sa compagnie avec quelques hommes, occupe une corne de bois abandonné, et, repoussant l'ennemi à la baïonnette; se maintient toute la journée sur sa position.

Le lieutenant Marjoulet, à peine guéri d'une blessure antérieure, est tué.

L'adjudant-chef Courtot, le sergent Girerd, les caporaux Dutartre et Carrichon, les soldats Guinchard et Letondal se distinguent particulièrement.Jusqu'à la tombée de la nuit, la bataille se poursuivra avec acharnement.

Vers 17 heures, un bataillon du 204ème R. I. vient renforcer notre 3ème bataillon cette fois le moment critique est passé!

La journée du 1er bataillon.

Mardi 12 janvier

Le lendemain, 12 janvier, le 1er bataillon intervenait à son tour.

A 1 heure du matin, il monte en ligne et occupe les tranchées à l'est de la route de Terney, la 1ème et la 4ème compagnie en avant. La nuit est terriblement obscure : le terrain est une véritable fondrière où les hommes s'enfoncent jusqu'à mi- jambe, au point que certains y perdent leurs chaussures.

Du reste, les guides font défaut : « Devant vous, leur a-t-on dit simplement, c'est la cote 132 : les Boches y sont! »

Il faut cependant attaquer tout de suite.

De fait le bataillon attaque vers 4 heures du matin, il prend deux tranchées où il se maintient. Le commandant Thiévant, puis après lui le capitaine Doillon, sont blessés mortellement à la tête du bataillon.

La 10ème compagnie attaque la 2ème à la baïonnette.

La 4ème compagnie marche sur la route en liaison à gauche avec un bataillon du 44ème engagé dans les mêmes conditions. C'est là que se distingue le soldat Franchi, de la 4ème compagnie. Il s'avance en rampant sur le bord d'une tranchée ennemie, détourne avec la crosse de son fusil le canon d'une mitrailleuse en train de tirer, attaque les deux servants, qu'il tue, et il revient dans nos lignes après avoir réussi à se dégager.

Après la mort du capitaine Doillon, le commandement passe au capitaine Duffet, qui dispose alors d'un groupement comprenant les quatre compagnies du bataillon, et des éléments appartenant au 44ème qui arrivent à la rescousse transportés en camions. Nos forces sont ainsi reconstituées et un groupement organisé existe à nouveau vers 8 heures; le Boche attaque à son tour : il est repoussé par les éléments commandés par le lieutenant de Bordes (2ème) et le sous- lieutenant Ruty (3ème).

Une lutte très dure s'engage à la grenade dans les boyaux, nous faisons même 78 prisonniers qui sont envoyés à Soissons.

Le reste de la journée se passe sans incident.

Mercredi 13 janvier

Le lendemain, il est rendu compte au commandant que la liaison à gauche n'existe plus.

Pendant la nuit du 13 au 14, en effet, les Allemands ont opéré un groupement différent de leurs forces. Ils attaquent en masse par l'extrémité de notre aile droite et s'emparent des villages qui sont au pied de la côte de Vrigny, Missy et Bucy-le-Long.

La situation est tout à fait critique : nous sommes débordés et la crue de l'Aisne artificiellement provoquée par l'ennemi a emporté les passerelles, il faut évacuer les hauteurs de la rive droite. L'ordre en a été donné aux 2ème et 3ème bataillons et à tous  les autres éléments en ligne sur le plateau de Crouy.

Ce même ordre fut donné au 1er bataillon et au 44ème, mais il ne parvint pas à destination, les estafettes ayant trouvé la mort en cours de route. Le commandant du 1er bataillon s'en va vers la gauche pour se rendre compte de ce qui se passe et il voit nettement des troupes ennemies défiler sous bois derrière nos positions.

Il faut dès lors se replier.

Un groupe de la 2ème compagnie est cerné au château Saint Paul et s'y défend jusqu'à la dernière cartouche, sous les ordres du sous- lieutenant de Bordes qui, grièvement blessé, est fait prisonnier.

Les autres éléments, conduits par le capitaine Duffet et le sous - lieutenant Ruty, après s'être ouvert le passage à la baïonnette, rejoignent la Verrerie en rampant dans les fossés de la route de Soissons.

 

A la nuit du 14, le capitaine Duffet rentrait à Soissons, ramenant avec lui 1 officier, 2 ou 3 adjudants et 188 hommes du 60ème et du 44ème. Tel fut dans ses grandes lignes, autant qu'il est possible de le reconstituer à cause de son caractère « chaotique » et fragmentaire, le combat de Soissons.

Ce fut un échec pour les armes françaises, mais Montaigne n'a-t-il pas dit qu'il y a des défaites triomphantes à l'égal des victoires? Le 60ème a sauvé l'honneur de l'armée et a assuré la retraite par sa belle conduite.

Malheureusement il laissait sur le terrain 25 officiers dont le colonel et deux commandants, et 1.800 hommes de troupe. Beaucoup de ceux-ci furent faits prisonniers. Avec ce qui restait du régiment on put faire cinq petites compagnies. Elles furent dirigées sur Taillefontaine où les renforts arrivèrent.

Janvier à août 1915

Dès le 28 janvier, le régiment était reconstitué par le nouveau colonel, Auroux, assisté des commandants Naeser, Poupinel, Devant. Ce même jour se faisaient les reconnaissances en vue de l'occupation d'un nouveau secteur et 1er février le 60ème prenait position aux avancées de Fontenoy.

Dès cette époque, les jours vont se succéder singulièrement vides et monotones, tous semblables les uns aux autres. Les nouveaux venus au régiment arrivent de partout : on a vidé les « fonds de tiroirs » des dépôts et l'esprit n'est pas très bon.

Il faudra un long et patient travail des officiers de compagnie pour plier les plus rebelles à la discipline et à une conception du devoir militaire conforme aux traditions du régiment; la main forte, rude à l'occasion, du colonel Auroux ne contribue pas peu à obtenir ce résultat. Il est rappelé en mai 1915 à un autre commandement et remplacé le 20 du même mois par le colonel Laparrat. Celui-ci, au bout de quelques jours, tombe frappé mortellement par un éclat d'obus alors qu'il inspectait un secteur voisin, celui de Quennevières où le 42ème allait bientôt donner  un assaut brillant.

 

Le colonel Mittelhausser prend le 13 juin le commandement du régiment.

Le commandant Thivel remplace au 1er bataillon le commandant Naeser et le commandant Poupinel, appelé à l'état-major de la division, transmet le commandement du 2ème bataillon au commandant Peyrotte, revenu de convalescence et nouvellement promu. Le régiment a un bataillon en première ligne dans les quartiers de Sabran, de Perreyra, de la Demi- Lune.

Un autre bataillon occupe la vallée de l'Aisne.

C'est un secteur partie tranquille et calme, partie agité où les coups de main sont fréquents comme dans la région d'Asly et du moulin de Châtillon, et où du fait des grenades, des fléchettes, des obus de gros calibres, et aussi des grosses torpilles « seaux à charbon » qui font leur apparition, le régiment perdit beaucoup de monde, les quelque 200 sépultures groupées dans le cimetière de Fontenoy autour d'un petit monument de pierre tendre dû à un soldat, en sont le témoignage.

De ces morts, celui qui écrit ces lignes en a connu un très grand nombre et il salue respectueusement la mémoire du sous- lieutenant Retrouvey, tué par une torpille, du sergent Paul Bonnet, de la 2ème compagnie, un jeune homme de grande distinction et d'une élévation de sentiments incomparable, et celle du capitaine Lacroix, de la 10ème, blessé en surveillant lui-même la pose des fils de fer et transporté à l'ambulance au château Firino, où il s'éteignit après avoir reçu la  rosette d'officier de la Légion d'honneur, dans des sentiments de foi, de résignation et de confiance vraiment admirables.

C'est ainsi qu'à travers les journées ternes dont la monotonie était à peine rompue par les bombardements, on atteignit le milieu du mois de juillet.

 

A cette époque la division entière fut relevée. Elle alla cantonner dans la région de Neuilly-Saint-Front, d'où elle partait bientôt, après une grande revue passée le 6 août par le général en chef, à la ferme des Loges. Elle fut transportée en chemin de fer à Saint-Hilaire-du-Temple et se rendit près de Suippes pour commencer les préparatifs de l'attaque de Champagne.

Tenir les secteurs difficiles, préparer les offensives par un travail long et pénible, attaquer, organiser défensivement les positions conquises, toute l'histoire de la division et du 60ème pendant la guerre tient en ces quelques mots.

 

OFFENSIVE DU 25 SEPTEMBRE 1915

C'était un beau régiment que le 60ème quand, le 21 août, il arrivait au bivouac Goureau, tout près de Suippes.

Il venait alors de l'Aisne accompagné, ainsi que les régiments frères, par la réputation que lui avaient valu ses exploits. Sous la main ferme et habile du lieutenant-colonel Mittelhauser, qui avait complété l'oeuvre du lieutenant-colonel Auroux, le régiment avait retrouvé son vieil esprit de vaillance et de discipline; les jeunes des classes 1914 et 1915 avaient apporté au corps tout un afflux de jeunesse et d'activité.

Le régiment comprenait approximativement : 54 officiers, 160 sous-officiers, 215 caporaux, 2.500 hommes de troupe.

 

I. - Préparatifs de l'attaque.

Nous arrivâmes le 21 août.

Le secteur était assez calme. Il n'y avait de ruines que celles accumulées par les batailles de 1914 et du début de 1915. Quand, chaque jour, nous allions au travail nos yeux voyaient s'étaler au premier plan les villages de Jonchery-sur-Suippes et de Saint- Hilaire- le-Grand, ce dernier fortement endommagé; nous traversions sur les passerelles, très nombreuses et parfois très longues, les rivières et les marécages de l'Ain et de la Suippes.

Au-delà, c'était la ferme de Wacques, le village de Souain presque entièrement rasé; au fond, les crêtes occupées par l'ennemi et les hauteurs dominant Saint-Souplet et Sainte-Marie-à-Py.

Dans cette région, les Allemands avaient accumulé des défenses formidables. C' étaient d'abord trois lignes de tranchées continues, protégées d'épais réseaux. Ici ou là, étaient organisés des centres de résistance, véritables places fortes. Tel celui qui, sur un espace de 5 kilomètres, flanquait à l'est la route de Saint-Hilaire-le-Grand à Saint-Souplet, jusqu'à la route de Souain à Sommepy. C'est justement ce point que devait attaquer le 7ème C. A., constitué par les 14ème et 37ème D. I. Dans le secteur ainsi délimité, la première ligne était constitué, par un ensemble de trois à quatre lignes de tranchées et de fortins, ceux-ci représentés sur les plans directeurs par les lettres A, B, C, D. Derrière se trouvaient des bois organisés, tel le bois Raquette. A trois kilomètres en arrière était établie la deuxième ligne qui portait le nom de parallèle de l' Épine de Védegrange, longue d'un kilomètre et qui se trouvait sur la crête d'un long versant. Elle était redoublée .en arrière et à contre-pente par une tranchée dite parallèle du bois Chevron, qui se prolongeait à droite par les tranchées des Homosexuels, des Tantes et de Lubeck. Cette tranchée du bois Chevron était défilée et difficilement vulnérable; elle ne poussait sur la crête que de simples postes d'observation. D'après les ordres reçus, les saillants A et B étaient du ressort du 42ème et du 44ème ; le rôle du 60ème était de s'emparer du fortin C. Cela fait, il devait, comme l'avait dit le général en chef dans un ordre du jour qu'il avait lancé à cette époque, « pousser sans trêve, de jour et de nuit, au delà des positions, de deuxième ligne, jusqu'en terrain libre. A la cavalerie, réunie en grande masse, d'exploiter ensuite le succès à grande distance en avant ». Le travail de préparation fut énorme. Il fallait d'abord rapprocher les lignes pour mettre les combattants à distance d'assaut, constituer des places d'armes à l'abri, pour les réserves; assurer les communications avec l'arrière par des boyaux suffisamment larges qui permettraient les ravitaillements et les évacuations de blessés. Les Allemands se rendaient bien compte de nos préparatifs et ils s'efforçaient de les contrarier par leurs feux. Du 3 au 23 septembre, nous comptons 20 tués et 47 blessés, parmi lesquels le souslieutenant Laurent. Nos premières lignes reçoivent d'énormes torpilles du calibre 240, du poids de 108 kilos. C'est ainsi que 3 des nôtres furent ensevelis dans un abri. Le 22 septembre, à 6 heures du matin, commence la prépa ration d'artillerie. Les pièces de tous calibres réparties dans le secteur entrent en action; le tir est méthodique et nourri. Un nuage énorme de poussière blanche barre l'horizon. Le fantassin se réjouit à entendre pareil déclanchement de tir. Pour cette fois Fritz écope, et sérieusement. Aussi bien le Boche est- il presque muet; de temps à autre un obus arrive sur la route ou dans les environs de la ferme de Piémont. Parfois on entend aussi le ta-ka-ta d'une mitrailleuse ou le sifflement d'une balle tirée par Marius. Nos hommes accoudés sur les parapets suivent les effets du tir et s'intéressent surtout aux évolutions des torpilles qui doivent détruire les fils de fer tout près d'eux. Ils font leurs derniers préparatifs, confectionnent des bandes et des carrés de toile blanche qu'ils s'appliquent dans le dos pour faciliter à distance le jalonnement des lignes pendant l'action, ajustent les casques récemment distribués et qui paraissent grands et lourds; pendant ce temps les officiers lisent et commentent l'ordre du jour du généralissime et celui du colonel qui précise et complète les indications du premier : EXTRAIT DE L'ORDRE DU RÉGIMENT N° 159 Soldats du 60e, Vous allez voir des journées formidables. La France, après de longs mois de recueillement, a préparé un effort qui doit être décisif, et vous avez l'honneur d'être en première ligne pour l'attaque générale qui va se produire. L'heure est venue de nous venger de l'insulte allemande. Votre effort répondra à l'attente confiante de votre pays. Sous le couvert d'une artillerie puissante, nous avons le devoir de pousser jusqu'aux batteries ennemies et de clouer les servants sur leurs pièces. A vous d'écrire un nouveau nom glorieux sur les plis de votre drapeau qui vous accompagne dans votre élan. 24 septembre 1915. Le Colonel, MITTELHAUSER.

 

II. - L'offensive.

A partir de minuit, les troupes prennent leurs emplacements de départ. Le 3ème bataillon partira le premier, le 2ème suivra; le 1er restera en réserve. Les bataillons de tête sont échelonnés en profondeur, et doivent constituer quatre vagues d'assaut. Le colonel marchera au centre et derrière lui s'avancera le drapeau porté par le sous- lieutenant Billey. La mission de chacun est bien définie. Des ordres et des éclaircissements minutieux l'ont portée à la connaissance de tous. Les deux premières vagues franchissant la première tranchée boche, se précipiteront incontinent sur la deuxième, puis sur la troisième, à la lisière du bois 168. La troisième vague, puis la qua trième suivront immédiatement, prêtes à renforcer les précédentes et à protéger leur flanc. Quant au 1er bataillon, il a son rôle à part. Les 3ème et 4ème compagnies, aux ordres du commandant Thivel, assureront la liaison à droite avec le 44ème. La 1ère et la 2ème, sous le commandement du capitaine Duffet, resteront à la disposition de la brigade. Les mouvements préalables s'accomplissent au petit jour. Il y a un peu d'encombrement ici ou là. Tout finit par se tasser. A 9 heures, les hommes sont en place et le colonel à son P. C. de la Grande Mine. A 9h 10, on met baïonnette au canon. A 9h 15, l'artillerie allonge soudainement son tir : toutes les premières vagues bondissent sur le parapet d'un élan magnifique, cependant qu'à gauche les cavaliers du 11ème chasseurs à cheval s'élancent à toute allure et que les pièces du 47ème désignées pour accompagner l'infanterie viennent se mettre en batterie tout près de nos lignes. Minute inoubliable qu'il faut avoir vécue si l'on veut comprendre ! Hélas ! quelque intense qu'ait été le bombardement, le Boche n'était pas anéanti. Il attendait. Quand les casques paraissent au-dessus du parapet un tir effroyable de fusil et de mitrailleuses se déchaîne, accompagné par le fracas dés minen et des canons qui s'acharnent sur certains points. Les pièces d'accompagnement ont leurs chevaux tués et le plus grand nombre des hommes sont mis hors de combat. Nos vagues d'assaut sont prises de front par les mitrailleuses du point 202, de flanc par celles qui tirent de 230 et de 140. En cinq minutes, une bonne partie des assaillants sont couchés sur le terrain bouleversé. Le capitaine Delarue, de la 12ème, est coupé en trois par une torpille qui l'atteint en plein corps; 27 hommes de sa compagnie tombent sur deux lignes, au pied du réseau, derrière le sous- lieutenant de Buyer. Tués aussi les capitaines Marconnet et Collilieux, les lieutenants Olivier, Boucher, Pauthier, Donnet, l'adjudant Febvre. Le lieutenant Schneider, commandant la 10ème, est grièvement blessé et meurt dans un abri où on le retrouvera huit jours plus tard le visage et les mains dévorés par les rats. Le commandant Devant marche toujours en tête des débris du bataillon. Quand il est parvenu à proximité immédiate du fortin, il reçoit une balle en plein front et meurt sur- lechamp. Non loin de lui agonise le sous -lieutenant Renaud atteint d'une balle au ventre. De tous les commandants de compagnie, seul le capitaine Reverchon n'est que blessé; les autres sont morts. Le sol est jonché de corps étendus sans vie. Quand, les jours suivants, il sera procédé 'à l'inhumation des morts, on ne trouvera pas moins de 218 cadavres des 12ème, 11ème, 9ème et 8ème compagnies. Pendant que la tempête se décha îne sinistrement, les vagues d'assaut continuent leur marche. Le colonel peut arriver dans la ligne allemande, où le caporal Pacaud, de la 1ère, qui est de garde au drapeau, tue trois ennemis. Le colonel s'installe au point 154 avec une poignée d'hommes et c'est là qu'il donne aux compagnies de réserve l'ordre de venir le rejoindre. Celles-ci avaient, de leur côté, grandement souffert du fait des tirs de barrage. Déjà un peu avant 9 heures, au moment où il se dirigeait à la tête de ses compagnies vers la rue du commandant Fromont et la tranchée Bellune, le commandant Thimel avait trouvé la mort. Voyant les boyaux qui conduisaient aux parallèles remplis plis de soldats des 60ème et 44ème qui n'avaient pu encore découvrir leur place, le capitaine Boulle (4ème), prend le commandement, mais il est, blessé presque aussitôt; le sous-lieutenant Ruty (3ème) lui succède, mais il tombe lui aussi et il mourra quelques jours après à l'ambulance du mont Frenet. Les 3ème et 4ème sont ainsi privées de leurs chefs, avant d'être sorties de la tranchée. Désorganisées par les tirs de barrage, elles sont mises en réserve. Le capitaine Duffet envoie successivement au colonel la 1ème puis la 2ème compagnie; en passant à la hauteur du saillant B, l'une et l'autre sont-très fortement éprouvées par le tir des Allemands qui tiennent toujours dans ce réduit, au nombre d'environ 300 hommes. Pourtant, la progression continue : ce qui reste des trois premières vagues, conduit par le commandant Peyrotte, s'avance vers la deuxième tranchée, qui est traversée malgré les pertes nouvelles que nous subissons. Le capitaine Stéfa nacci, de la 7ème, et le lieutenant Cottez sont tués près de la tranchée, et, à côté d'eux, on pourra recueillir les restes de 44 hommes des 3ème et 2ème bataillons. Les prisonniers commencent à affluer. Le sous-lieutenant Boivin s'empare personnellement d'un officier et contribue à la reddition de très nombreux hommes. Le sous-lieutenant Petrement, avec son peloton, cueille 70 prisonniers. Le soldat Tissot, de la 12ème et le soldat François Henri se font remarquer par leur ardeur et leur sang- froid. Le dernier fait à lui seul 7 prisonniers. Le soldat Jacquet, de la 4ème, voyant ses camarades tombés autour de lui du fait d'une mitrailleuse embusquée dans la tranchée, saute résolument sur elle, tue les trois mitrailleurs boches et s'empare de la pièce. L'on dépasse bientôt le bois C. Malheureusement, il faut marquer le pas en cet endroit, notre artillerie tirant trop court. Il faut même revenir un peu en arrière, à la deuxième tranchée, occupée encore sur certains points par de nombreux défenseurs contre lesquels nous engageons une lutte à la grenade des plus violentes. Bientôt les Boches se réfugient de partout dans des centres de résistance situés à l'est du point C (8e). Ils y tiendront encore tout le reste de la journée et même une bonne partie de la nuit. On ne pourra les réduire que pied à pied, car ils sont braves et leurs chefs énergiques. La nuit arrive bien vite, par ce ciel sombre et pluvieux d'automne; le régiment se réorganise sur le terrain conquis en attendant le moment de bondir à nouveau. Il a fait dans la journée 400 prisonniers et capturé 4 mitrailleuses et 4 minen. Il compte malheureusement 13 officiers tués, parmi lesquels 2 chefs de bataillon et 7 commandants de compagnie. Il a de plus 13 officiers blessés, dont 3 capitaines. Le nombre des hommes tués ou blessés est très considérable; leur évacuation presque impossible de jour est très difficile encore la nuit venue. En attendant, les malheureux s'accumulent au poste de recueil, sur l'Ain.

III. - La progression du 26.

Pendant la nuit, très pluvieuse, le régiment n'est pas resté inactif. Les 1ère et 2ème compagnies, mises à la disposition du commandant Peyrotte, progressent, homme par homme, dans l'ouvrage 153. Le sous- lieutenant Drogrey se distingue entre tous par son allant et son énergie et il contribue pour une, grande part à l'enlèvement de la position. La 3ème et la 4ème arrivent elles aussi avec le capitaine Duffet. La 3ème encercle complètement le saillant C, devant lequel le 44ème est encore arrêté, et, son oeuvre terminée, rejoint le régiment. Celui-ci, averti par ses patrouilles que l'ennemi battait en retraite, était parti vers 7 heures. La 1ère compagnie, sous lieutenant Drogrey, marche en tête; elle traverse la troisième tranchée et les réseaux qui ont peu souffert du bombardement; elle s'en va par les bois 168, 167, 171 et la cote 139 jusqu'à la crête au sud du bois Chevron. Le régiment suit et, chemin, faisant, s'empare de batteries lourdes, défendues seulement par de faibles contingents d'arrière- garde. Arrivé devant la dernière ligne allemande, il envoie des reconnais sances qui constatent que la position est fortement occupée. Notre, artillerie se porte en avant pour rendre la ligne intenable avant que l'ennemi ait pu renforcer ses organisations déjà très fortes. A 14h 30, le colonel reçoit l'ordre d'attaquer la tranchée du bois Chevron, à partir du point 1200. Partout la tranchée est à contre-pente et protégée par un réseau de fil de fer gros comme le petit doigt et large d'au moins 15 mètres; elle est très fortement occupée d'ailleurs. L'artillerie commence sa préparation, mais ses obus à trajectoire trop tendue n'atteignent ni la tranchée ni les réseaux. A l'heure fixée, nos fantassins s'élancent à la suite du capitaine Duffet. Le reste du régiment suit le 1er bataillon avec le colonel et le drapeau. Dès que les hommes débouchent des bois 3 et 4, ils sont reçus par un tir de barrage extrêmement violent qui atteint surtout les derniers échelons. Le capitaine Magnin est tué. Le capitaine adjoint au colonel est blessé. La première ligne progresse au delà du bois Allongé jusqu'aux réseaux où elle est mitraillée à outrance et perd beaucoup de monde. Quelques hommes munis de cisailles tentent de couper les fils de fer. Tous sont tués ou blessés. Des patrouilles explorent en rampant le réseau afin de découvrir quelque part une brèche. C'est en vain. Il faut une fois de plus s'arrêter et se retrancher sur place. Le régiment ne compte plus que 800 fusils. La nuit trouve le régiment dans cette situation. Des patrouilles s'efforcent d'assurer la liaison à droite et à gauche. Malgré tous les efforts, elle ne peut s'effectuer. Il y a donc eu repli à droite et à gauche. Pour ne pas rester en flèche, le colonel décide que le régiment ira prendre position à quelques centaines de mètres en arrière. L'on rassemble les morts et l'on effectue le repli prescrit en bon ordre, sous la protection du 1er bataillon dont une patrouille, conduite par l' adjudant Chatelain de la 4ème, reconnaît les bois situés immédiatement en avant de la tranchée allemande. Elle y constate la présence partout de l'ennemi en force.

 

IV. - Nouveaux efforts.

Les journées suivantes seront marquées par des assauts sans cesse répétés et toujours infructueux. Chacun se rend compte que l'offensive est enrayée pour un temps et qu'il est nécessaire de refaire une préparation complète. Le 27, la 37ème division d'infanterie, à gauche, réalise cependant des progrès sérieux et s'empare de l'Épine-de-Védegrange. Le 2ème bataillon a reçu l'ordre d'appuyer cette attaque. Réduit à deux maigres compagnies, il parvient jusqu'au bois de la cote 170, mais il est arrêté et doit revenir en arrière pour se reformer. Le 44ème est réuni au 60ème et constitue avec lui un seul régiment de marche. Le colonel Mittelhauser fait creuser des tranchées au sud du chemin de fer de campagne et demande des munitions et des renforts. Le 28, l'ordre arrive d'attaquer la tranchée du bois Che vron et de l'enlever à tout prix. Il faut faire coûte que coûte une brèche et atteindre l'objectif : les hauteurs au nord de Sainte-Marie-à-Py. L'ordre est d'attaquer à fond. L'artillerie lourde prend à partie les positions ennemies, mais son tir est inefficace sur des organisations placées à contre-pentes des reconnaissances où se distinguent le soldat Deboulet et le sergent Claudet explorent le réseau sans trouver de brèches nulle part. A 15h 30 cependant, les compagnies vont à l'attaque; la 3ème enveloppe le bois des mitrailleuses et parvient à y pénétrer sous le commandement du sous - lieutenant Lambert. A un signal convenu d'avance, tous s'élancent dans l'ouvrage ennemi : l'adjudant Voinot et le soldat Philippe sautent des premiers dans le boyau. Ce dernier tue un officier allemand. Nous faisons trois prisonniers; le sol est couvert de cadavres boches. Nos hommes progressent d'environ 50 mètres et se trouvent arrêtés par une barricade formée par des havresacs. On se met de suite à la démolir, mais les assaillants sont accablés par une pluie de grenades lancées par les défenseurs postés derrière la barricade. Nous subissons de fortes pertes. Nous perdons encore deux officiers : le lieutenant Durand et le sous- lieutenant d'Oussières. On se replie à 30 mètres du bois et l'on se terre. Une fois de plus, l'échec est complet; malgré tout, le moral reste très élevé. La nuit est terriblement froide. Les sapeurs du génie viennent préparer des emplacements pour les canons de 58, dont l'action est indispensable si l'on veut tenter de nouveaux efforts. Les canons arrivent au petit jour commandé par le capitaine Féline. Le ravitaillement en grenades s'opère de même assez facilement. Les grenades envoyées sont de deux sortes : les unes ne partent pas parce que la pluie a détrempé la matière inflammable; les autres sont d'un modèle nouveau que les hommes ne connaissent pas. Le jour venu, le colonel est informé que la 28ème brigade (35ème et 42ème), renforcée par de nouveaux corps, a atteint à droite le point 1204 et que la brèche est faite de ce côté. Il faut « bourrer » et donner la main aux camarades. 8 heures arrivent, l'ordre est donné à l'artillerie de commencer la préparation. Canons lourds et légers, crapouillots ouvrent le feu. Le temps s'est remis au beau. Le vent sèche le sol et les vêtements : cette fois va-t-on réussir? A midi, l'attaque se déclanche. Dès la première minute, nos hommes sont accueillis par un tir très violent de 105 qui fauche les premières vagues. Toute la liaison du colonel et le sous- lieutenant Petrement, le chef des sapeurs, sont tués dans le trou d'obus où ils sont accroupis. Le colonel, qui s'est installé avec le drapeau au nord du bois Allongé, est soudain frappé lui aussi très grièvement. Il passe le commandement au chef de bataillon Peyrotte qui vient d'être blessé légèrement et qui a été soigné sur place par l'aide-major Aubertin. Le Dr Dumas, du 3ème bataillon, accourt auprès du colonel et lui donne sous le feu les premiers soins. Malgré ces débuts peu encourageants, nous progressons. La 3ème pénètre à nouveau dans l'ouvrage occupé la veille et s'avance dans le boyau à coups de grenades. Elle est malheureusement arrêtée par un obstacle muni d'une mitrailleuse qui prend le boyau d'enfilade. Elle subit des pertes tout à fait nombreuses et perd son chef, le sous- lieutenant Lambert, qui est blessé mortellement. Les autres compagnies par venues elles aussi au réseau fondent à vue d'oeil. Elles doivent revenir au point de départ, et les sous-lieutenants Vuillemin et Grosjean tombent grièvement blessés. Le colonel, dans l'intervalle, a été transporté rapidement à l'arrière par les soins des Dr Dumas et Héron de Villefosse. Quand on est parvenu dans un endroit quelque peu abrité, il trouve la force de dicter de son brancard, le sapeur Deroche lui soutenant la tête, un ordre du jour très bref, que les hommes du régiment écouteront le lendemain avec émotion : « Le lieutenant-colonel commandant le 60ème, blessé dans une dernière attaque, quitte à regret le commandement du régiment dont il aurait voulu assurer la reconstitution. Mais, avant de partir, il exprime aux survivants sa fierté d'avoir eu à conduire au feu un aussi beau régiment. Le 60ème, dans l'offensive du 26 septembre, a été à la hauteur des plus belles réputations militaires. Le lieutenant-colonel ne désespère pas d'ailleurs de revoir le 60ème, mais s'il ne doit plus entreprendre le commandement, il exprime ses souhaits à son régiment et compte que jusqu'à la victoire finale, il restera digne d'une réputation désormais établie. »

 

V. - L'arrêt définitif.

 Cette fois, c'est la fin. Les régiments de la division ont trop souffert pour être à même de tenter un nouvel effort. Les quatre colonels sont tués ou blessés, 9 commandants sur 12 ont été frappés à mort. Il n'y a presque plus de capitaines ni, même d'officiers. Le 60ème a perdu 42 officiers et 1.700 hommes. La relève s'effectue dans la soirée du 29. Le régiment est remplacé par le 120ème B. C. P. et il rentre au camp de Suippes d'où il s'en va au bivouac de la voie d'Aigny, près du village des Grandes-Loges, pour s'y réorganiser. Enfin, le 19 octobre, le régiment s'installe au secteur de l'Épine de Védegrange, conquis par la 37ème D. I. et occupé par la 8ème. La veille, il avait reçu son nouveau chef : le lieutenant-colonel de Pirey, récemment promu. Le 60ème connaissait déjà son colonel pour l'avoir possédé en qualité de commandant du 2ème bataillon au début de la campagne. Blessé grièvement à Bouillancy, il était revenu après sa guérison au 35ème, et il était un des rares survivants de l'attaque du 25, qui avait du reste coûté la vie à l'un de ses frères, capitaine dans son bataillon. Un ordre du général de Castelnau, commandant le groupe d'armées du centre, qui cite à l'ordre du groupement le 7ème corps tout entier, fut la première récompense des efforts fournis et de l'héroïsme déployé. Quelques jours plus tard, les régiments de la division étaient cités par le général Gouraud à l'ordre de la IVème armée, et les éloges accordés au 60ème dans cette citation n'étaient pas les moins flatteurs. Le 60e régiment d'infanterie. Sous les ordres du lieutenant-colonel MITTELHAUSER, s'est élancé le 23 septembre, drapeau déployé, à l'assaut des tranchées allemandes. A successivement enlevé les trois premières ligne de première position ennemie sous un feu des plus violents et des plus meurtriers. Poursuivant ensuite l'ennemi sur 4 kilomètres, a fait plus de 300 prisonniers, s'est emparé d'une batterie lourde et a atteint la deuxième position allemande. S'est maintenu sur le terrain conquis bien que privé de son chef, grièvement blessé, et d'une grande partie de ses cadres, et a repoussé victorieusement toutes les contre-attaques de l'ennemi. Q. G., le 23 janvier 1916. Le Général commandant la I Vème armée, Signé : Gouraud. C'était la première fois que la valeur du régiment était officiellement reconnue. Hélas! il avait payé bien cher cet honneur. 

 

VERDUN

I. - Avant l'offensive.

Nous avons laissé le régiment en Champagne, au secteur de l'Épine de Védegrange dont il avait pris possession le 20 octobre 1915. Il y restera jusqu'au 23 novembre. Cette partie du front, tout à fait agitée au début, devient de plus en plus calme : le nombre des victimes du bombardement, assez considérable tout d'abord, devient à la longue presque nul. Nous avons co mpté au total 18 tués et 93 blessés. Relevé le 23 novembre, le régiment s'en va dans la région de Saint-Quentin-sur-Coole, qu'il quittait au bout de quelques jours pour gagner les environs de Saint-Dizier. Il passe là tout le mois de décembre et une partie de janvier 1916. Ce séjour ne fut pas pour lui des moins agréables. Vers le milieu du mois de janvier, nous allions par étapes au camp de Mailly. Le 2 février, quand l'instruction est terminée, le régiment est embarqué à Arcy-sur-Aube, et transporté près de Bar-le-Duc. Il s'installe le même jour à Robert-Espagne. Soudain, le 11 février, la division est alertée. Toutes les troupes prennent la direction de Verdun. Il fait un temps épouvantable : partout c'est un cahot, un grouillement de voitures, de chevaux et d'hommes. Les bruits les plus divers circulent et trouvent créance dans l'âme des soldats. L'impression générale est qu'on va attaquer. . Le 16, des camions arrivent qui transportent d'urgence le régiment à la caserne de Jardinfontaine, aux portes de Verdun, sur lequel commencent à pleuvoir de très grosses marmites, des « maous », comme disent les hommes. Le 19, nous montons à Chevert et au fort de Belrupt : la division reçoit l'ordre d'occuper le secteur nord de la R. F. V. (région fortifiée de Verdun). On parle vaguement d'une attaque boche imminente : partout on travaille avec une activité fébrile à la réfection des ouvrages de défense. Soudain, le 21, un lundi, à 7 heures du matin, un bombardement for midable se déclanche sur tout le front de la rive droite de la Meuse. L'attaque de Verdun est déclanchée : c'est le début du terrible assaut. II. - L'offensive allemande du 21 au 26 février. Quand on arrive d'Étain ou de Spincourt et qu'on approche de Verdun, on voit surgir brusquement, au delà de la plaine marécageuse de Woëvre, des collines d'une altitude moyenne de 200 à 350 mètres. Ce sont les Hauts de Meuse. Ces hauteurs sont profondément entaillées par des ravins profonds. Entre les ravins, s'étendent de grands plateaux. Les centres de Brabant, Consenvoye, Haumont, le bois des Caures, forment notre première position. La deuxième ligne s'appuie sur Samogneux, la cote 344, la ferme Mormont, Beaumont, pour ne parler que des lieux où le régiment inter viendra tout à l'heure. Toutes ces positions sont occupées par des troupes des 72ème et 51ème divisions appartenant au 32ème C. A. (général Chrétien). Donc, le 21 février, à 7h 15, l'ennemi ouvre le feu et arrose copieusement tout le terrain qui s'étend jusqu'à Verdun Gare, Eix, Abaucourt, au sud la ligne boisée Brabant, Jumelles-d'Ormes. Dix saucisses planent au-dessus des lignes boches et dirigent le tir qui atteint, vers 16 heures, sa plus haute intensité. A ce moment, l'infanterie entre en scène. Nos éléments de première ligne résistent de leur mieux, d'aucuns se cramponnent au sol jusqu'à la mort. Pendant ce temps, dans la nuit du 20 au 21, le 1er bataillon, commandé par le capitaine Duffet, part en auto pour la région de Samogneux-Consenvoye. Le 2ème bataillon, commandant Peyrotte, et le 3ème, commandant Falconnet, sont embarqués en chemin de fer, transportés à l'est de Bras, dans le voisinage de la côte du Poivre, pour prendre part aux travaux de défense. Le bombardement est si intense que toutes les sections sont obligées de cesser le trava il et de se réfugier dans les abris habitables. Les maisons sont en feu. A la nuit, les bataillons reçoivent l'ordre de revenir au point de départ du matin. Le lendemain, il faut reprendre le travail qui n'a pu être exécuté la veille. Les 2ème et 3ème bataillons partent de bonne heure, 1er à midi et va rejoindre le reste du régiment au pied de la côte du Poivre. Là, toutes les compagnies sont établies en position d'attente sous bombardement incessant qui cause pas mal de pertes. Dans la soirée, le colonel reçoit l'ordre de mettre des bataillons à la disposition de la 72ème D. I. De sa personne, avec le 2ème bataillon, il doit donc se porter dans le voisinage de l'embranchement de la route de Vacherauville-Louvemont. Le 3ème bataillon occupera le ravin de la Cage, à 2 kilomètres au nord de Vacherauville. Quant au 1er bataillon, le lendemain vers midi, il est dirigé sur Vacherauville et Samogneux. Le régiment se trouvera de la sorte engagé sur trois points différents sans liaison d'un bataillon à l'autre. Ce même jour, 22 février, l'ennemi a dû marquer un temps d'arrêt aux deux ailes de Brabant-sur- Meuse et à l'Herbebois; par contre, il a pu s'emparer au centre, au prix de fortes pertes, du bois d' Haumont et d'une partie du bois des Saures. Le lieutenant-colonel de Pirey et le 2ème bataillon reçoivent l'ordre de reprendre le bois le Fays, où les Allemands seraient parvenus, et à arrêter les fuyards qui désertent le combat. La nuit est horriblement noire, la pluie tombe et les rafales d'artillerie se succèdent sans interruption. On ne sait pas grand'chose de la position exacte des Allemands. Les sections s'avancent avec précaution, baïonnette au canon. Après une marche très longue et fort pénible, on arrive à la cote 240, puis au bois le Fays qui n'est pas occupé. On organise la position. La 6ème envoie des patrouilles dans toutes les directions pour savoir au juste où est l'ennemi. La journée du 23. - Pendant la matinée du 23 février, le colonel reçoit un nouvel ordre. Cette fois, il faut attaquer et reprendre le bois des Caures. Le mouvement du 2e bataillon du 60ème doit être soutenu par un fort parti du 365e qui occupe à gauche la ferme d'Anglemont. Le colonel donne aussitôt ses ordres. Au moment où notre attaque va partir, une violente canonnade ennemie se déclanche, accompagnée d'une fusillade effroyablement nourrie. L'Allemand attaque lui aussi, et nos vagues d'assaut doivent rester en place La 8ème à gauche engage cependant un violent combat sous bois, elle fait d'abord 18 prisonniers, mais par la suite subit des pertes très fortes. Malheureusement le 365e, à gauche, est rejeté sur la ferme d'Anglemont, l'ennemi s'infiltre par le trou qui vient de se faire, encercle la 8e qui se maintient, mais la nuit venue est contrainte de déposer les armes. Maître de la totalité du bois des Caures, l'ennemi tente d'en sortir pour déborder le bois le Fays. La 5ème, appelée en hâte à la rescousse, lui barre le passage. La 6ème et la 7ème se retranchent sur place et sur la route même. Une compagnie du 2ème zouaves, 37ème D. I., arrive en renfort et appuie la 5ème. L'après- midi est marqué par un bombardement incessant qui multiplie les pertes. Le caporal Roy, de la 6ème, a le bras arraché; malgré son horrible blessure, il garde tout son sangfroid et il trouve encore la force de crier, avant de mourir « Vive la France ! » La journée du 23 coûte au bataillon 21 tués et 102 blessés. La nuit venue, tout rentre dans le calme le plus complet. Le 2ème bataillon se retranche à l'aide de tranchées et de fils de fer que l'on trouve sur place. Pendant toute cette même journée du 23, le 3ème bataillon est resté sur ses emplacements de la veille, au ravin de la Cage, ignorant tout de la situation. Quant au bataillon Duffet, il est dirigé, vers midi, sur Samogneux et y arrive vers 16 heures au prix d'un certain nombre de pertes. Le chef de bataillon et le sergent Mulatier, de la 1ère compagnie, se mettent à la recherche du colonel du 351ème, au milieu des obus qui pleuvent littéralement et des moellons qui s'écroulent de partout. Quand ils l'ont retrouvé, ils reçoivent les instructions nécessaires pour attaquer Brabant le lendemain au matin. En attendant, le bataillon doit passer la nuit à Samogneux. Dans la soirée, les affaires prennent une tournure inattendue. Le 324ème R. I. cède, et les Allemands parviennent jusqu'à la lisière nord de Sainogneux. Bien plus, ils arrivent à l'écluse, située au sud-ouest du village. Une conséquence de cet état de choses est que l'attaque sur Brabant est remise à plus tard. Le bataillon doit se préoccuper de prendre ses sûretés, car il apparaît de plus en plus qu'on ne saurait faire grand fond sur les troupes de l'avant, qui sont démoralisées. La 1ère compagnie se poste donc entre Samogneux et le canal; la 3ème monte sur les hauteurs à l'est du village où elle est renforcée par une compagnie du 324ème qui erre dans la plaine, désemparée. La 2ème et la 4ème s'installent au sud de Samogneux et toute la nuit travaillent d'un labeur obstiné. Au point du jour, il y avait deux lignes de tranchées battant tout le terrain au sud du village. La journée du 24. - Pendant la nuit, les Boches n'étaient pas restés inactifs. A l'aide de liquides enflammés, ils avaient progressé dans le village de Samogneux dont ils s'étaient emparés. L'ennemi ne peut en déboucher parce que le 1er bataillon tient toutes les issues sous son feu. Vers 5 heures, le commandant Duffet reçoit l'ordre d'attaquer le village et de le reprendre. C'est une opération très difficile; on s'efforcera cependant de la réaliser en manoeuvrant par la droite. Le capitaine Leroux,  de la 3ème compagnie, soutenu par une sec tion de 4, adjudant Schlottaubert, entraîne ses hommes à l'assaut. Tout le monde part fort énergiquement et à très belle allure. On progresse de 400 mètres jusqu'au moment où le feu de l'ennemi devient extrêmement meurtrier. Il faut revenir en arrière, laissant sur le terrain beaucoup de monde, dont les sous-lieutenants Championnet et de Rivasson. Vers 7h 30, deux Boches traversent le canal et se présentent à nos hommes tout ruisselants d'eau et de vase, tenant d'une main une « boule » de pain et de l'autre une boîte de «singe ». Conduits au commandant du bataillon, ils lui apprennent qu'une attaque allemande se prépare et qu'elle doit se faire à 13 heures. De fait, un bombardement ennemi violent commence, prélude d'une attaque d'infanterie. Le capitaine Duffet la sentant venir, demande en vain le secours de l'artillerie. Les Boches débouchent soudain des carrières et marchent face au canal, laissant Samogneux à leur droite. Ils sont reçus par des feux extrêmement nourris et très meurtriers. Mais nos tranchées sont débordées parla droite et prises d'enfilade; il faut se replier vers la côte du Talou. Le lieutenant Gave, de la 4ème, est tué d'une balle au front et avec lui tombent le sergent- major Filex et 5 hommes de la section. Le sergent Lamy, atteint d'une balle qui lui a coupé l'artère fémorale, fait quelques pas et s'écroule, rendant le dernier soupir. Le capitaine Leroux, de la 3ème, est atteint lui aussi. La compagnie s'accroche au terrain désespérément pour protéger le repli des autres unités dont une partie s'écoule par la berge du canal, ce pendant que le clairon Berge, de la 1ère, se tient debout sur le chemin de halage pour assurer la liaison et surveiller les mouvements de l'ennemi. Obus et balles tombent autour de lui : il reste impassible de longues heures au poste dangereux qui lui a été confié. Encore à l'heure actuelle, les survivants de cette journée du 24 gardent un souvenir singulièrement vivant de cette retraite. Enfin à 19 heures, le bataillon se regroupe et passe aux ordres du 3ème régiment de tirailleurs et se porte vers le bois de la Cage pour assurer le repli éventuel des éléments de la 37ème division. Son rôle est d'occuper solidement le carrefour des routes de Samogneux et de Beaumont. Il se hâte de creuser des tranchées de défense où il se prépare à tenir jusqu'à la dernière extrémité. Pendant toute la matinée du 24, le 3ème bataillon avait joui d'un certain calme et il avait pu continuer ses travaux. Étant en deuxième ligne, il est laissé dans une ignorance complète de la situation. Vers midi, le bombardement commence sur 344 et sévit surtout sur la route de Vacherauville et le bois de la Cage. Les compagnies montent sur le plateau et prennent le dispositif d'alerte. Le P. C. du commandant Falconnet est établi dans le ravin de Vaudoine, sur la pente sud de 344, dans l'un des nombreux abris d'artillerie qui se trouvaient en cet endroit. Soudain, un obus de 210 éclate derrière l'abri, le renverse entièrement. Le sous -lieutenant Collet, adjoint au commandant, est grièvement blessé. Le commandant est tué sur le coup et avec lui le sous - lieutenant Courtot de la compagnie de mitrailleuses, et l'adjudant, de, bataillon Corne. Les Boches apparaissent soudain à gauche du côté où l'on ne les attendait pas du tout et venant de Samogneux. Ils marchent devant eux et tirent tout en marchant. Le médecin aide-major Dumas, blessé grièvement, ordonne à son personnel de se retirer un peu en arrière; pour lui, il parvient à se hisser sur un cheval d'artillerie qui erre à l'aventure. Il s'en va au galop vers Vache rauville, poursuivi par des nuées de balles, heureusement inoffensives. Le bataillon fait face au danger et essaie de contenir le Boche dans un violent combat qui va jusqu'au corps à corps.