Publication : août 2005
Mise à jour : Janvier 2026
Célestin BLANCHARD et sa soeur
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Introduction
Bernard BLAINEAU, nous dit en janvier 2005 :
« Ce n’est pas un carnet de notes
tenu pendant les hostilités, mais un récit (du moins la partie qui est venue à
ma connaissance) fait par mon grand-oncle Célestin BLANCHARD (1873-1933),
instituteur libre. Il fut peut-être écrit à la fin de la guerre, à moins que ce
ne soit après la guerre. Il a été démobilisé le 1/01/1919 et renvoyé à son
école à Cholet (Vendée). Il est décédé en 1933 d’une tumeur cancéreuse
abdominale.
J’espère que ces quelques
lignes pourront intéresser plus d’un internaute. Merci. »
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Contacts avec des internautes
depuis la mise en ligne (en 2006) :
Octave GRIBET nous dit en mai 2020 :
« Madame, Monsieur,
actuellement étudiant en histoire à l’Université Clermont Auvergne, j’écris un mémoire
sur la coutellerie de Thiers durant la première guerre mondiale. Je suis
intéressé par certains extraits du carnet de guerre de Célestin BLANCHARD.
M’autorisez-vous à citer ce
carnet de guerre dans mon mémoire ? Il s’agirait de l’extrait du 10 mars 1917
sur l’utilisation de la hache. »
Vincent DELANOË nous dit en avril 2006 :
« Bonjour. Mon arrière grand-père faisait partie du 45ème RIT et a été
mortellement blessé, sans doute début mars 1916. Il est décédé à l'hôpital
temporaire n°14 de Périgueux le 4 Mars 1914. Où puis-je trouver des
renseignements sur cet hôpital, et est-il possible d'entrer en contact avec la
famille de Célestin Blanchard, dont le carnet est en ligne ?
Merci de votre réponse. »
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Remerciements
Merci à Bernard pour le
carnet.
Merci à Philippe S. pour
les corrections éventuelles et certaines recherches.
Nous avons ajouté du
texte en bleu pour
la compréhension de certains termes et pour aller « plus loin » dans l’analyse
du récit. Pour une meilleure lecture, j’ai volontairement ajouté des chapitres,
sinon le reste est exactement conforme à l’original. Les noms de villages ont
été corrigés.
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Prélude
Célestin Louis Auguste BLANCHARD est né en novembre 1873 à
Bourg-sous-la-Roche-sur-Yon (ancienne commune française) située dans le
département de la Vendée. Il est instituteur congréganiste en 1893. Il effectue
son service militaire au 93e régiment d’infanterie à partir de 1896.
Affecté le 14 septembre 1915 au 45ème régiment d’infanterie
territoriale (RIT) et envoyé au front.
Il participe sans doute à la bataille de Verdun en février 1916. Du 19
mars au 12 avril 1916, il effectue un stage de mitrailleur aux Sables d’Olonne.
Affecté à la 3ème compagnie de mitrailleuses du 45ème RIT, il retourne à Verdun
et participe à la prise du fort de Douaumont. En novembre 1917, il passera à la
20e section des secretaires d’état-major et du
recrutement. Voir sa fiche matriculaire ici, page 1
--- Page 2.
Son affectation au 45e RIT n’est pas indiqué sur sa fiche matriculaire,
mais ses écrits correspondent parfaitement au JMO de cette unité.
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Extrait
du 45ème régiment d’infanterie territoriale.
On
y retrouve exactement le parcours de Célestin
Le 10 mars 1917, à 6 heures du matin, nous quittons Verdun
pour le Bois Saint-Pierre.
Accompagnant le sergent-major et le fourrier, je fis la route en vélo
afin d'aller reconnaître le cantonnement et de revenir ensuite au devant de la compagnie pour lui servir de guide.
Nous arrivons au Bois Saint-Pierre : c'est ainsi que nous appelons les
quelques troncs d'arbres épars qu'a laissés la hache du sapeur ou du pionnier.
Entre ces souches ont surgi des habitations humaines, c'est à dire des
baraquements couverts de tôle ondulée ou même simplement de papier goudronné.
Il y en a des centaines abritant peut être des milliers d'hommes,
soldats de toutes armes : la ligne, le génie, l'artillerie, etc…
Ce bois et beaucoup d'autres semblables sont devenus des cités
populeuses, ou plutôt des bivouacs où s'abritent les troupes au repos. Pour
quiconque aime la vie au grand air, cette existence de nomade peut avoir un
certain agrément. En effet, abstraction faite des besoins, des caprices et des
dangers de la guerre, ce serait assez bien l'idéal, lors de la belle saison.
L'ombre ne manquerait pas, et les broussailles garderaient de toute
indiscrétion les promenades les plus sentimentales.
Le 11 mars, la compagnie reçoit l'ordre d'aller prendre
position en deuxième ligne, entre le Mort-Homme et la cote 304.
Le Mort-Homme ! Quel nom ! J’en ignore l'étymologie, mais il mérite
plus que jamais ce vocatif sinistre. Nous arrivons à notre poste dans la nuit, sur
les 10 ou 11 heures.
Armés de nos mitrailleuses, munis de cartouches, chargés de notre
barda, nous suivons un boyau, précédés par un guide. Il faisait noir, et nous
marchions sans trop nous soucier où nous mettions les pieds, car le dégel et la
pluie avaient détrempé la terre, et nous enfoncions parfois jusqu'aux genoux
dans la vase.
Arrivés à destination, nous faisons une halte prolongée ; puis nous
pénétrons dans ce qui doit nous servir d'abri ; c'est une sorte d'excavation
creusée par les soldats dans le flanc d'une tranchée. Cette caverne
artificielle, où l'on entre presque en rampant, s'enfonce dans la terre à la
manière des entrées de certaines caves, mais avec une pente et une profondeur
beaucoup plus accentuées.
Les sapes, comme celle dont je viens de parler, présentent parfois
certains inconvénients.
Sans doute, ce sont des abris contre les obus qui ne sauraient les
traverser, mais on y est gêné ; on ne peut s'y tourner ni s'y étendre. La
position assise ou accroupie est la seule possible ou à peu près :
« Pour vivre heureux vivons
cachés. »
Ce ne fut jamais plus vrai qu'ici.
L'exiguïté de notre trou n'en est pas le seul inconvénient.
Avant nous, le roi Toto (*) s'y est
établi avec sa cour lilliputienne et son armée rangée en bataille.
Et il prétend conserver ses droits de premier occupant. Les rats aussi
pullulent ; ils prêtent leur concours à la fête et dansent de joyeuses
sarabandes tout en cherchant leur pâture.
(*) : Les totos : Les poux.
J'ai donc passé quelques heures dans une sape où le repos ne fut guère
facile. Je tâchai de prendre de bon cœur les épreuves que la providence
m'envoyait. Du reste, Elle m'en tira le matin même. J'étais désigné comme agent
de liaison.
De suite, je fus dirigé sur le poste de commandement du colonel, et
logé dans un abri un peu plus confortable ; la place y est encore très
mesurée, mais comparé à l'autre, on y est relativement bien.
Comme agent de liaison, ma besogne n'est pas écrasante quatre mots
la résument : dormir, me restaurer, faire une ou deux courses, et prier...
Pour dormir, j'ai une couchette en grillage. Le ravitaillement me
fournit mes provisions.
Ma course est peut être le côté le plus
pénible. Je puis la faire de jour ou de nuit, mais je profite ordinairement de
la demi obscurité, ce qui me permet de suivre les boyaux en dehors sans être vu
de l'ennemi, ni risquer ses balles. Mais ma plus douce occupation est sans
contredit la prière. On a dit que pour savoir prier, il faut être sur mer, aux
prises avec les émotions angoissantes d'un naufrage.
Certes, je le crois sans peine.
Mais quand vous êtes seul au milieu de camarades qui ne prient pas, qui
ne partagent pas vos idées, quand un obus peut à chaque instant couper le fil
de votre existence en vous frappant brutalement, ou vous ensevelir tout vivant,
là aussi on sait prier.
Et qu'il est à plaindre, alors, celui qui ne le sait pas.
Le pays où je me trouve offre l'aspect d'une immense plaine ondulée par
de nombreux coteaux ; j'ignore si elle était cultivée avant la guerre.
En tout cas, point n'est besoin d'une défonceuse pour retourner la
terre les obus se sont chargés de la besogne. Cette plaine est aussi, hélas !
Une immense nécropole où gisent des lambeaux de chair et d'ossements humains.
C'est ce qu'indiquent les nombreuses croix sur des tombes éparses.
Les morts sont là, ensevelis, qui dans un trou d'obus, qui dans une
fosse sommaire, creusée à la hâte.
Quelle pâture facile pour les nuées de corbeaux qui, en croassant,
survolent le sinistre charnier. Ils sont là par milliers, vaquant à leur
besogne lugubre, mais nécessaire.
Un matin, j'en ai vu une bande telle qu'elle
s'étendait sur une longueur de 4 à 5 kilomètres, et sur une largeur de 50 à 100
mètres. Si un coup de canon les dérange ; leur troupe forme aussitôt un
nuage qui rend le ciel tout noir. Puis vous les voyez s'abattre en
tourbillonnant pour picorer la proie qu'un obus a déterrée. Ici, en effet, les
exhumations sont fréquentes, et se font avec moins de formalités et de frais qu'en
exige la loi civile.
Si ces spectacles sont tristes, il en est d'autres qui ne manquent pas
de charmes.
Revenant un matin de printemps, vers les 8 heures, de porter un pli au
capitaine, je m'assis un instant sur le flanc d'un boyau. Le canon cessait son
tonnerre, les mitrailleuses ne faisaient plus entendre leur tragique crécelle.
Un calme profond régnait autour de moi, malgré les milliers de
créatures humaines qui, à quelques centaines de mètres seulement, se tenaient
dans l'expectative, toujours prêtes à semer la mort dans les rangs des
audacieux qui tenteraient de passer la tête au dessus
du parapet.
Quel moment délicieux pour l'âme contemplative...
Seule l'alouette rompait ce silence morne et solennel tout à la fois.
De son chant matinal, elle saluait le soleil, dont les rayons doraient la cîme des coteaux voisins, aux accents de sa voix, elle
montait vers les cieux, comme pour en montrer le chemin à ceux qui, peut être, tomberaient bientôt, victimes du devoir
accompli.
Venez avec moi et je vous ferai les honneurs de mon logis... il est
creusé sur le côté de la route et recouvert d'une grosse tôle ondulée et de
terre.
Les tapisseries y sont plutôt rares, mais qu'importe ! Je suis chez
moi.
Si votre taille ne dépasse pas 1 m 50, vous pourrez vous tenir debout.
Pour plus de sûreté, vous ferez comme les camarades, vous vous tiendrez
un peu voûté...
Mon intérieur comprend une couchette, un poêle de fortune, un réchaud
pour mes aliments, et quelques planches plus ou moins ajustées qui me servent
d’étagères...
Pas de table non plus : une caisse me tient lieu d'écritoire.
Si j'avais l'honneur et le plaisir de vous recevoir je pourrais vous
dire en toute vérité :
« Donnez vous donc la peine d'entrer », car la porte
n'est ni haute, ni large.
C'est un peu la cabane du cénobite, et je m'y plais assez.
Il est aisé de comprendre que le temps passé ici n'est pas de nature à
exciter l'enthousiasme que Saint-Pierre manifesta sur le Thabor.
Le danger continuel, la gêne incessante et les privations de toutes
sortes ne tardent pas à rappeler la réalité des choses.
C'est un sort qu'il faut subir, mais que personne ne recherche.
Toutefois, à côté de ces ennuis, il y a quelques consolations, en tête desquelles
je place la prière. Quel baume pour la souffrance ! Quelle douceur dans
l'amertume ! Quel repos dans la fatigue ! Quelle joie dans la peine ! Quel
soutien dans l'épreuve !
Puis, c'est le souvenir des personnes affectionnées, avec la certitude
qu'elles pensent à vous et implorent le secours « d’ En
Haut ».
Que dire de ces messes entendues, de ces communions faites là, près de
l'adversaire, dans un réduit rappelant les catacombes ! La dévotion est facile
en ces moments là...
Plus favorisé que d'autres, j'ai pu goûter ces consolations...
Célestin BLANCHARD officiant au 45e régiment d'infanterie
territoriale
« Spectacle bien simple que celui
de cette messe ; mais spectacle grandiose en raison même de sa simplicité.
Cette messe devait avoir lieu dans la salle à manger du commandant ; mais
vu l’assistance, l’exiguïté du local et le temps favorable, elle fut dite en
plein air. J’eus l’honneur de la servir.
Point d’autel monumental :
une petite table sur laquelle fut tendue une nappe et où brûlaient deux bougies
à la flamme vacillante en tint lieu.
Les fleurs naturelles ou
artificielles n’avaient point là leur place marquée.
Comme décors : l’aspect nu et presque triste des cagnas. Les orgues
majestueuses ne prêtèrent point leur concours à la fête ; mais par
intervalles, le canon mêla sa grosse voix à la voix d’une mitrailleuse tenant
lieu de castagnettes. Le soleil même n’osa se montrer ; mais un ciel
grisâtre nous mit à couvert du regard scrutateur et indiscret d’avions ennemis.
A peu près seule, l’alouette
rompait le silence qui nous entourait. A sa manière, elle chantait le triomphe
du grand vainqueur de la mort.
En s’élevant dans les cieux,
elle nous montrait le séjour bienheureux où retentit l’Alléluia éternel, écho
de celui que les fidèles chantaient alors dans les églises du monde entier.
Chateaubriand, dépeignant dans
son style imagé, la prière du soir à bord d’un vaisseau, plaignait celui que
n’eût pas attendri pareil spectacle. Bien à plaindre aussi eût été celui que
cette messe eût laissé indifférent. Quelque imposants qu’ils soient, les
spectacles de la terre nous laissent le cœur vide et l’âme froide.
Ceux du ciel vous remplissent
le cœur de salutaires émotions et vous arrachent ce cri d’admiration : “
le doigt de Dieu est là ! ”
»
Célestin BLANCHARD, aux armées, le 8 avril 1917, près du Mort-Homme et
de la côte 304.
Fin
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