Souvenirs et réflexions de guerre d’Alcide BRAZIER
Soldat au 154e régiment d’infanterie
Publication :
Juillet 2024
Mise
à jour : Juillet 2024
Prologue
Bruno B., son petit-fils, nous dit en avril 2024 :
« Après des
années de recherche, je n'ai pas trouvé grand-chose sur le régiment de mon
grand-père Alcide. Je vous transmets les réflexions qu'il m'a données en
1976. »
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Remerciements
Merci à Bruno pour le carnet.
Merci à Philippe S. pour les
corrections éventuelles et certaines recherches.
Nous avons ajouté du texte en bleu pour la compréhension de certains termes
et pour aller « plus loin » dans l’analyse du récit.
Pour une meilleure lecture, j’ai
volontairement ajouté des chapitres, sinon le reste est exactement conforme à
l’original.
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Introduction
Alcide Marc BRAZIER est né en mars 1897
à Mardeuil (Marne). A son incorporation, il déclare
être vigneron et rejoint le 154ème régiment d’infanterie à Saint-Brieuc (22). À
noter que le régiment était réparti en 2 villes selon les compagnies :
Saint-Brieuc et Pontrieux (Quartier St Thomas), ce qui est confirmé dans le carnet (la
31e compagnie à St-Brieuc et la 32e à Pontrieux).
La caserne du 154e RI, située à l’origine à Lérouville (55), avait été déplacée en 1914 dans ces villes après l’avance allemande.
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DÉBUT DES ÉCRITS
Après bien des hésitations, n’étant pas un érudit capable d’écrire un livre, je me permets de rappeler mon passage au régiment et tous les évènements de ma connaissance qui s’y sont déroulés, mais pas d’une façon brillante où j’aurais joué le rôle d’un héros, car je n’ai jamais été un patriote. D’autres ont fait comme moi, peut-être plus et d’aucun, hélas trop nombreux, n’ont pas eu la satisfaction de revenir dans leur famille, à ces camarades j’adresse une pensée émue.
Je ne veux pas attirer un sentiment de compassion sur les souffrances, consécutives aux massacres et aux tueries que nous avons endurées, mais rappeler à nos enfants et petits-enfants le souvenir, si triste, de ces quelques années, afin que tout esprit combatif et revanchard, disparaisse de leur pensée.
Trois enfants de Mardeuil nous avaient précédés à ce régiment, je citerais :
FRITSCH Célestin, classe 1911, appelé en 1911 appartient à la musique et brancardier en lignes. (*)
LANDRAGIN Georges, classe 1913, appelé en 1913, tombé au champ d’honneur le 12 juillet 1915 à Givry-en-Argonne. (**)
ALBERT Ernest, classe 1916, appelé en 1915, appartient à la musique, brancardier en lignes. (***)
Ont participés aux événements qui se sont déroulés au cours de leur affectation au régiment :
CADEL Henri, classe 1917, appelé en 1916 au 154e parti en renfort au 248e R.I. mort au champ d’honneur, près de Verdun.
CADEL Georges, classe 1918, appelé en 1917. Frère du précédent, n’a été présent qu’au dépôt.
Je suis né à Mardeuil, le 30 mars 1897, après être passé devant le conseil de révision le 19 juin 1915 au palais de justice d’Épernay où j’ai été reconnu bon pour le service armé par la commission, nous attendons, sans impatience notre avis d’appel : celui-ci arrive pour les étrennes.
(*) : Célestin FRITSCH, brancardier, a fait toute la guerre au
154ème régiment d’infanterie. Il ne semble pas avoir été blessé et survivra à
la guerre. Voir
sa fiche matriculaire.
(**) : Georges Ernest LANDRAGIN du 154ème régiment d’infanterie
a été tué aux combats du bois de la Gruerie. Voir
sa fiche matriculaire.
(***) : Ernest ALBERT, brancardier, du 154ème régiment
d’infanterie (entre autres) survivra à la guerre. Voir
sa fiche matriculaire.
Nous sommes incorporés le 8 janvier, les camarades Alexis GREFFE (*) et Maurice GUILLAUME (**) au 164ème régiment d’infanterie à Verdun, Henri CADEL (***) et moi-même au 154ème régiment d’infanterie, caserne Charner à Saint-Brieuc.
La ville de Saint-Brieuc est à plus de 100 mètres d’altitude et est de construction ancienne. Quelques belles rues, qui ne sont pas larges, mais il y a de nombreux et beaux magasins. La mer est à 4 ou 5 kilomètres du centre-ville.
Le port, qui se trouve au Légué, est sur un canal alimenté par les eaux de plusieurs petits cours d’eaux. Il n’est abordable que pour de petits navires, qui entrent dans l'écluse à marée haute. Les abords de la ville paraissent sauvages, on y trouve des vallées profondes et encaissées.
Le long de la route, la côte est cultivée et plantée de fleurs qui donnent un beau coup d’œil dans la nature, l’autre versant est boisé.
Dans le fond, une prairie très étroite, (environ 80 mètres
de large) où coule une petite rivière assez rapide (le Gouët).
Cette vallée profonde de 80 mètres est traversée par un viaduc monté en briques
où passe un petit chemin de fer se rendant à Cesson. A marée basse nous
faisions notre apprentissage de soldat sur la grève. A cet endroit la mer
disparaît à perte de vue.
Nous sommes affectés à la 32e compagnie.
(*) : Alexis GREFFE, 19 ans, est né dans la Somme à Saucourt. Après avoir effectué sa formation au 166ème puis
164ème régiment d’infanterie, il passera au 155ème régiment d’infanterie et
enfin au 160ème régiment d’infanterie en 1917. Il survivra à la guerre et ne
semble pas avoir été blessé. Voir
sa fiche.
(**) : Maurice GUILLAUME, 19 ans, né à Mardeuil
(51), suit le même parcours de formation qu’Alexis GREFFE et est affecté aussi
au 160ème régiment d’infanterie .Régiment au sein duquel il trouver la mort en
octobre 1918 à Ribémont (02). Voir
sa fiche.
(***) : Léon Henri CADEL, 19 ans, né aussi à Mardeuil (51), sera cité plusieurs fois dans le récit. Il
restera dans le même régiment qu’Alcide BRAZIER jusqu’à sa blessure en août
1917.
Partis le 7 à 14 heures, nous arrivons le 8 à 6 heures du matin : les sergents instructeurs sont là à nous attendre, ils ramassent les ordres de route individuels et nous dirigent en colonne par 4 vers la caserne, distante de quelques centaines de mètres de la gare en nous recommandant de marcher au pas sans toutefois nous l’imposer. Le même jour nous touchons les deux tenues réglementaires, c’est à dire : vestes et capotes bleues, pantalon et képi rouge. Le képi est recouvert d’une couverture en toile bleue qui nous servira plus tard à passer le jus dans nos différents déplacements. Les treillis sont blancs et doivent être changés tous les lundis matin.
Pour mon compte personnel je n’ai jamais lavé les miens, une femme lavait la paire pour 7 sous ; J’ignore si elle gagnait beaucoup, mais cela nous rendait service.
Nous étions répartis par chambre de 20 avec un caporal plus âgé comme chef de chambre. Nous touchions tous les 10 jours 7 sous et un paquet de tabac, que nous appelions « gros cul ». Le linge de corps était lavé par la compagnie. L’éclairage était au pétrole avec lampes, dont le remplissage et le nettoyage des verres était assuré par un gars qui ne pouvait faire autre chose. Par chambre, nous touchions tous les jours une petite poignée de … et une briquette de charbon. Le premier dimanche, comme des gamins, et nous en étions, les sous-officiers ont promené leurs enfants vers la mer.
La caserne proprement dite était composée de deux grands bâtiments de 4 étages. Le rez-de-chaussée était occupé par les bureaux et les réfectoires, les cuisines étaient derrière. Dans les réfectoires, nous mangions dans des assiettes lavées après chaque repas par les hommes de soupe.
Des tinettes étaient disposées dehors avec un peu d’eau chaude pour faire le nettoyage dans de bonnes conditions, mais il fallait faire vite. Le bâtiment faisant face à la grille était occupé par nous, le 154e, et l’autre à droite par le 132e. Il y avait aussi dans d’autres casernes, les bleus du 155e et ceux du 71e, ce qui pouvait faire environ 2500 jeunes soldats.
Le soir nous avions quartier libre et sortions en ville.
Avec quelques camarades, nous avions repéré un petit café où l’on pouvait écrire et boire du cidre à raison de 3 sous les 2 bolées (à cette époque on buvait le cidre dans de petits bols) ou du vin bouché pas trop cher : 1 Fs.25 le litre, celui-ci était bon et meilleur que le cidre c’était notre boisson préférée, sans toutefois en abuser.
La compagnie qui comptait environ 600 bleus était divisée en 4 groupes, le 1e avait reçu les plus grands, les plus forts, le 2e un peu moins fort et le 3e auquel j’ai toujours appartenu ceux qui étaient atteints d’infirmités et le 4e groupe d’élèves caporaux, ceux qui croyaient au père-noël.
Notre groupe était commandé par un lieutenant à 2 galons, parisien, patriote forcé : il aimait que cela saute, c’était sa façon de nous parler. Un jour un général quelconque vint nous passer en revue et nous fit un discours en nous disant que la guerre serait encore longue et dure : les bleus des 4 régiments précités étaient réunis au Champ de Mars (celui-ci existait à Saint-Brieuc). Pour y parvenir, nous descendîmes la rue d’Alsace, le long de la caserne où après quelques exercices assez bien réussis, nous avons eu la pause une paire d’heures.
Un midi, la neige avait fait son apparition, et sans connaître les débuts de la bataille (aux boules de neige) nous nous sommes alignés avec le 132e et nous avons été obligés de battre en retraite, bien que des nôtres montés dans les chenaux déversaient la neige sur ceux qui se trouvaient dessous (cet épisode m’a été rappelé en 1974 par un ancien du 132e).
L’instruction militaire est poussée à fond, marche de jour et de nuit, maniement d’armes. Affligé d’une hernie et ne pouvant plus suivre, je me fais porter malade : au moment de rentrer à l’hôpital, je reçois un télégramme m’annonçant le décès de mon petit-neveu âgé de 3 ans. Je montre le télégramme au major, qui me promet de signer ma permission si le commandant de compagnie me l’accordait. Celle-ci accordée, je pars pour 4 jours et dois renter à l’hôpital à mon retour.
Monté dans un compartiment sans portière, je n’arrêtais pas de tousser et ne pouvais être opéré de suite, je passe 19 jours à l’hôpital et je bénéficie d’un mois de convalescence ; rentré à St-Brieuc le 10 juin et affecté à la 31e compagnie pendant 8 jours, je regagne la 32e à Pontrieux ; classé dans les retardataires, je suis inscrit au 3e groupe. Exemptés des grandes marches nous sommes une trentaine sous les ordres d’un sergent, son nom Jean Aymard : en faisant la liaison, ce nom traduisait ce que nous pensions, nous ne faisons pas grand-chose sur le bord de la route, regardant les autres faire du service en campagne, en tirailleurs dans les genêts et les chênes, nous sommes pénards et ne nous plaignions pas.
On nous envoie en permission de 15 jours à la maison, puis 3 semaines chez les paysans de la région. Les Bretons sont pauvres, et cultivent leur terre avec des charrues, comme on n’en voie plus dans nos régions.
Quand il faut 2 chevaux pour labourer, on les attelle l’un devant l’autre. C’est là que j’ai appris à tenir une charrue ; mais je ne pouvais y aller seul : les bêtes ne me comprenaient pas, quand je leur disais hue pour avancer et holà pour arrêter, alors un petit commis 13 à 14 ans venait avec moi et leur causait en patois ; les blés étaient coupés à la faucheuse à vert. Dès la moisson rentrée, les vaches étaient mises dans les champs et broutaient les chaumes et l’herbe des talus. Tous les champs sont entourés de fossés, il y a une place pour y pénétrer, fermée par une barrière. Je dis fossé, mas c’est une façon de parler des habitants, car ce sont des talus d’environ 1 mètre 50 de haut où il pousse des chênes rabougris et des genêts.
La ferme où je me trouvais, était perdue dans les champs à 1500 mètres du village. C’est à quelques km de Pontrieux et le village s’appelait Saint-Clet, elle était tenue par des cultivateurs sans argent, il y avait à l’étable quelques petites vaches bretonnes, 6 ou 7 et 3 juments poulinant tous les ans ; Avec le blé qu’ils vendaient, les poulains étaient leurs seules ressources.
Il y avait 8 enfants à la maison, la femme était embarrassée du 9ème, le plus vieux des enfants avait une dizaine d’années. Le patron n’était pas fort. Bien sûr, nous n’étions pas employés gratuitement il nous devait revenir 1 Fs.25 par jour et étions redevables de 0Fs05 à la compagnie.
J’ai eu bien du mal à obtenir ce qui m’était dû, c’était peu mais j’y serais bien resté, sachant ce qui nous attendait ailleurs. Bien nourris, beurre salé à notre disposition à tous les repas. Le pain était fait et cuit par la patronne, mais très bon.
Nous n’avions pas d’assiettes, mais de petites soupières en terre cuite, comme boisson du cidre à volonté, celui-ci était tiré dans une bassine et quelques petits bols placés autours nous permettaient de boire en puisant chacun son tour dans le récipient, dans toutes les fermes, c’était la même disposition au moment des repas.
Pendant plusieurs jours, nous avons été à la batterie dans des fermes environnantes et vraiment, c’était extraordinaire : pas de patron pour désigner les places, celles-ci était fonction de l’adresse du participant, une fourche placée à 5 ou 6 mètres, remplaçait le but ; celui qui lançait son couteau le plus près choisissait sa place, et chacun en suivant, les femmes en faisaient autant entre elles de leur côté.
Les batteries fonctionnaient au manège à trois chevaux, un homme au centre avec un fouet activait ceux-ci. Les céréales étaient engrenées au bout. Le grain sortait avec les ordures et menue paille, ramassé dans des draps de lit et passé au tarare au fur et à mesure, la paille était éjectée en vrac et mise en meule ; le foin était rentré et placé dans les mêmes conditions.
Pour distribuer le fourrage, les parts étaient faites à l’aide d’une faux sans manche comme-ci l’on coupait un gâteau. La batterie dans ces régions était comme la vendange chez nous. Toutes prêtes à rire, et les jeunes filles ne sont pas les dernières.
Un après-midi, l’une d’elle avait placé dans mon lit, sans que je m’en aperçoive, une poignée d’orties : je n’ai pas été piqué grâce au petit commis qui m’a prévenu à temps.
Nous retournons dans nos cantonnements et reprenons l’instruction ; avec ceux de la classe 17, incorporés au 155ème régiment d’infanterie, s ‘est formés deux compagnies la 35e et la 36e dirigées sur le bataillon de marche et logées à Soulières (Marne). c’était soi-disant des volontaires.
Mais quand la 34e fut formé avec le reste des disponibles, nous avons eu le droit, Cadel (Léon) Henri et moi, de venir à Etrechy le 24 octobre 1916. Nous sommes descendus du train à la gare de Vertus, après avoir pris la grande ceinture aux environs de Paris.
Nous logeons dans les bâtiments ou les greniers inoccupés, nous allions un jour par semaine, face au mont aimé, coté est, creuser des tranchées d’exercice.
Nous sommes restés jusqu’au 15-1-1917 ; pour des raisons qui nous étaient inconnues le bataillon a été déplacé et logé à Ménil-Sellières (Aube). Les fermiers, afin de tirer quelques bénéfices supplémentaires sur le lait, ce sont mis à faire du chocolat, le matin et moyennant quelque argent nous le distribuaient bien chaud, cela changeait du jus journalier qui nous était attribué.
Ayant droit à une permission de 7 jours, aussitôt notre départ qui eut lieu le 15-2, nous apprenons par l’intermédiaire d’un lieutenant de connaissance, il avait logé à Mardeuil, avec le 94e, pendant les émeutes de Champagne (1911), qu’il était arrivé une demande de renfort.
Nous avons bénéficié de la permission. Celles-ci étaient attribuées tous les 3 mois environ, la date de rentrée était le point de départ pour la suivante. De ce fait nous en avons gagné une sur les camarades.
Parti en renfort à notre retour, je me suis trouvé séparé à cette époque avec (Léon) Henri Cadel, je n’ai plus eu l’occasion de le rencontrer. Affecté au 248e R.I., en montant en ligne près de Verdun, il est tombé au champ d’honneur. (*)
(*) : En effet, après le rétablissement de sa blessure par
intoxication aux gaz en août 1917 au Mont Cornillet
(51), Léon Henri CADEL passe au 248ème régiment d’infanterie. Il sera de
nouveau blessé le 25 octobre 1917 à Verdun, il décède le 27 octobre. Voir
sa fiche.
Quant à moi j’ai rejoint le 154ème qui à ce moment logeait à Baye (Marne). (*)
Descendus à la gare à Épernay à 7 heures du matin, nous sommes une cinquantaine, sous la conduite d’un aspirant, nous laissons nos sacs et nos fusils, dans une salle de la rue de Châlons, celle-ci est disparue et doit être incorporée dans les bâtiments de la Grande Fabrique, nous prenons le C.B.R. (**) sur le jard (***) à 16 heures et rejoignons le régiment.
Le lendemain matin, nous partons pour la ferme du Désert (****) à Fromentières, en passant nous défilons devant le monument de Champaubert. (*****)
(*) : Il passe officiellement au 154ème régiment d’infanterie le 3 mars 1917 (FM).
(**) : C.B.R. : le Chemin de fer de la Banlieue de Reims était
un réseau ferré secondaire à voie métrique de 400km desservant 180 villes
essentiellement dans la Marne mais aussi Aisne et Ardennes.
(***) : Étendue de gravier et de sable, en général sur les bords
des rivières.
(****) : À mi-distance de Baye et Champaubert.
(*****) : victoire de Napoléon sur les Russes en février 1814
mais insuffisante pour empêcher l’occupation de Paris par les troupes
prussiennes et russes.
Le 13 mars, logés à Congy, nous suivons des cours de fusil-mitrailleur. Ici j’ouvre une parenthèse : les fusils mitrailleurs avaient été distribués dans les compagnies, mais peu de soldat savait s’en servir. Pour nous, nous avions suivi des cours à Villeseneux pendant notre séjour à Etrechy, nous étions capables de les démonter et de les entretenir, prêts à fonctionner.
Poursuivant notre rapprochement vers le front, nous logeons à Voipreux, à Grauves d’où j’ai pu venir dire bonjour.
Le lendemain nous traversons Epernay en prenant le pas cadencé depuis le quartier Marguerite, jusqu’au jard de Magenta : il fallait voir la débandade !
La plupart des soldats cherchaient à boire un verre de champagne offert bénévolement par les ouvriers cavistes, sortis en bordure de rue et nous regardant défilé la musique et le colonel en tête, par les rues de l’hôpital, du Donjon, Pupin, de Reims et Magenta.
Après avoir traversé Magenta, Dizy, Cumières et Damery, la nuit commence à descendre. Nous approchons de Fleury-la-Rivière : la côte est dure à monter et il plane un semblant de révolte, des hommes répondent aux officiers sur les rangs et d’une façon qui ne leur plait pas, mais obligés de l’endurer, la discipline étant appliquée au ralenti. Dans les rangs on entend des murmures : il est vrai que nous étions partis de Grauves à 8 heures du matin et seulement quelques bouts de macaroni avaient composé notre repas.
Logés à Belval pendant 8 jours, nous revenons à Damery pour rejoindre nos compagnies respectives. J’en ai profité pour venir à Mardeuil.
Nous quittons Damery pour aller à Pourcy où nous passons la journée, nous partons à Prouilly-Pévy où nous occupons des baraquements et je suis affecté définitivement à la 9e compagnie commandée par le lieutenant Chanez et à la 1ère section commandée par le sous-lieutenant Pierrot (*), qui comme adjudant, nous avait commandés à Saint-Brieuc.
Nous rendons à Guyencourt, nous recevons le baptême du feu par quelques obus fusants à Châlons-le-Vergeur, des baraquements vétustes servent à nous logés.
(*) : Le sous-lieutenant Maurice Charles Émile PIERROT sera blessé
le 16 avril (JMO) d’une balle dans la tête (voir carnet plus loin), il décèdera
le 29 avril. (Sa
fiche).
De cette commune très près du front, nous dominions la vallée où devait se dérouler l’offensive du 16-4-17 (offensive du Chemin des Dames), et voyons les obus des deux parties arrivés sur les lignes. Les Allemands nous voyaient aussi, car nous étions peut-être 150 ou 200 groupés : ils nous firent l’honneur de quelques obus et nous nous sommes dispersés vivement sans subir de pertes.
Extrait
du JMO du 154ème régiment d’infanterie
De là, notre bataillon (le 3ème) se dirige le soir vers le moulin de Sapigneul. Les Allemands venaient de nous prendre quelques tranchées tenues par le 251ème, qui les avaient perdues, mais il nous appartenait de les reprendre.
Notre bataillon participe à l’opération et notre section était en réserve : l’attaque (attaque du 12 avril) s’étant déroulée comme prévue, nous ne sommes pas intervenus : j’ignore ce qu’il en serait advenu si nous avions été appelés, car nous n’avions pas nos sacs à cartouches. Ceux-ci chargés sur des voiturettes de mitrailleuses devaient être déposés à un endroit désigné mais que nous n’avons pas trouvé. Nous tenons les lignes 4 jours et en descendant, nous retrouvons nos sacs.
Nous arrivons à Cormicy (14 avril), petite ville se trouvant sur la route 44, très souvent bombardée ; il y avait dans la maison où nous étions, une cave susceptible de servir d’abri ; il nous a été défendu d’y descendre. Les artilleurs, en position dans les environs immédiats organisaient une chapelle pour pouvoir y dire la messe à l’abri, nous avons vu en haussant les épaules !..
Que c’était plus utile que d’essayer de préserver des vies humaines.
Repartis le 15 avril à 6 heures du matin sous les gaz, nous arrivons dans les bois de Bouffignereux, nous montons les tentes, il neigeait et ne faisait pas chaud.
Nous partons à 2 heures du matin dans la direction de Berry-au-Bac, après avoir traversé l’Aisne sur une passerelle assez longue, nous arrivons sur la route 44 dans la commune démolie. On commence à apercevoir des morts sur le terrain. Cette vision nous donne la chair de poule, en pensant à ce qui nous attend. Notre bataillon est en réserve de division.
A cet endroit, nous recevons des rafales de mitrailleuses venant de la côte 108, sur notre droite. Notre sous-lieutenant reçoit une balle dans la tête et tombe. Bien que grièvement blessé, il passe le commandement de la section au plus ancien sergent, dont le nom m’échappe et nous dit de suivre. Nous progressons dans la plaine et nous entendons un fort bruit de moteur, nous nous demandions ce que c’était ; les premiers chars se mettaient en action.
Combien sont-ils, nous n’en savons rien, impossible de les dénombrer ; ils n’ont malheureusement pas été loin. Les artilleurs allemands les ont détruits en peu de temps ; je ne crois pas que ceux-ci auraient facilité l’avance, mais étant près d’eux, nous avons reçu notre part d’obus venant un peu en arrière, j’ai dit que notre chef de section avait été blessé grièvement, et ne pouvant rien faire pour lui, nous l’abandonnons ; en descendant des lignes nous apprenons son décès. (*)
(*) : Le 3e bataillon est relevé dans la nuit du 27 au 28 avril
et il apprendra la mort du sous-lieutenant Maurice Pierrot (le 29 avril à l’hôpital) avant de quitter son
cantonnement le 3 mai.
A ce moment-là, c’était la vraie débandade : nous étions mélangés avec le 332ème régiment d’infanterie; nous ignorions où était notre compagnie et sa position. Nous étions deux dans un trou assez profond ; le camarade, plus ancien que moi me dit :
« Nous ne sommes pas bien là »
Sur son initiative, nous sommes reculés de 70 mètres environ, en surveillant les devants ; nous avons constaté qu’à la place que nous venions de quitter, une rafale de 75 tirant trop court, venait d’éclater. Sur le soir, nous retrouvons notre compagnie et passons la nuit dans un bon gourbi en nous remémorant les noms de nos camarades restés sur le terrain.
L’offensive, qui devait percer le front et nous permettre de réaliser une avance appréciable, est stoppée.
Après avoir effectué quelques corvées, montés des fils de fers (réseau brun), des tôles ondulées pour abri individuel, ces matériaux étaient pris près du PC du 155e et distribués par le caporal-sapeur Mahy Gaston, m’étant fait reconnaître, j’ai pu bénéficier d’un lot moins lourd à porter, ceci se passait par une nuit noire, à quelques jours d’intervalle, nous occupons divers coins dans le secteur.
Un soir, désigné pour la corvée de soupe, j’ai suivi les camarades jusqu’aux roulantes toucher le ravitaillement qui nous était destiné, de corvée nous étions trois par section, celle-ci étaient de 25 hommes environ.
Puis nous sommes remontés vers les tranchées que nous occupions, un camarade qui nous conduisait, bien que complètement illettré, avait la faculté très surprenante de connaître même la nuit où il avait passé. Nous étions chargés comme des bêtes de somme, pour ma part, j’avais un collier de 7 ou 8 boules de pain traversées par un fil de fer, 4 ou 5 bidons de litres de liquide, café, vin et même de l’eau, et un bouteillon de légumes.
Etant surpris par un tir d’artillerie, la corvée est dispersée, il y a des blessés et des morts. J’ai erré tout le reste de la nuit, comme un fou, sans savoir où j’allais sans pouvoir rejoindre ma compagnie, je me retrouve sur les bords de l’Aisne, près des artilleurs, j’avais reçu un petit éclat sur le dessus de la cheville du pied droit, mais pas assez pour être évacué ; Le major des artilleurs m’a fait un pansement, l’éclat est sorti de lui-même 8 ou 10 jours après, il m’a indiqué approximativement où se trouvait notre régiment ; je n’avais plus rien, ni pain, ni boisson et j’avais le ventre creux depuis 24 heures.
Je remontais dans la direction qui m’avait été indiquée, j’ai eu de la chance de rencontrer notre agent de liaison qui en courant effectuait son travail. En me voyant, il s’est arrêté net, et m’a regardé comme un revenant, puis il m’a annoncé froidement que j’étais compté parmi les morts.
Au courant de cette nouvelle les camarades de la section avaient partagé mes vivres de réserve et les avaient mangées, mes affaires personnelles également partagées m’ont été rendues ; quant au manger, il m’a fallu attendre encore 24 heures pour recevoir quelques choses. Le ravitaillement comme dans les secteurs d’attaque ne se faisait qu’une fois par nuit. Nous touchions par jour ½ litre de vin, ¼ de gnole, pour 4, 1/2 boules de pain, 2 morceaux de bœuf cuit, des pommes de terre cuites à l’eau, assaisonnées à l’huile et au vinaigre, souvent des haricots assaisonnés comme les patates et café presqu’à volonté suivant les bidons disponibles. La gnole et le pinard étaient consommés aussitôt réception pour ne pas courir le risque de les perdre. Pendant un temps, c’était des haricots rouges qui primaient en les appelaient les marsof, nom de l’officier assurant le ravitaillement. (*)
(*) : Il s’agissait du lieutenant officier d’approvisionnement
MARTZLOFF (Historique 154e RI)
Nous étions dans des gourbis qui n’étaient pas terminés et dont les ouvertures étaient dirigées vers les boches, c’était normal, puisqu’ils les avaient creusés. Dans celui que nous occupions, il y avait juste la descente et l’escalier était garni, toute la section y était (de 20 à 25), au fond, la bougie se soufflait manque d’air, quand un des gars se trouvant dans les marches se levait pour un besoin quelconque. Celui-ci se faisait enguirlander et pourtant il ne le faisait pas exprès.
Un autre soir, nous partons à 7 ou 8 en avant de la tranchée que nous occupions, celle-ci était quelque peu endommagée par les bombardements successifs, nous avions mission d’en creuser une nouvelle a environ 150 mètres en avant, nous n’avions que nos outils portatifs et pour être à l’abri, il a fallu travailler dur, sans gradé avec nous et sans aucune mission spéciale. Après quelques nuits d’efforts, nous avions remué près de 25 mètres cubes de terre et craie. Le jour nous dormions sans nous soucier que l’ennemi n’était pas bien loin, sans toutefois connaître la distance.
Un matin, un avion allemand nous survola et envoya quelques balles de sa mitrailleuse ; un camarade en reçu une dans le ventre ; c’est avec difficultés qu’il a été évacué, nous ne savons pas ce qu’il est devenu, nous n’avons jamais eu de ses nouvelles. Quelques jours après, un matin, à chaque extrémité de la tranchée, il nous arrive deux petites bombes à ailettes, qui n’ont causé aucune perte ni dégâts.
Notre colonel a été tué le 16 avril (*), le commandant du 3ème bataillon le 19 avril. (**)
(*) : Lieutenant-colonel Eugène CHOLLET, grièvement blessé par
éclat d’obus le 16 avril 1916 à 16h30, il décèdera à l’hôpital d’évacuation le
19 avril selon
sa fiche.
(**) : Élie Jules THIERCELIN est en fait tué le 20 avril
selon le JMO et sa
fiche.
Le 27 avril, nous sommes relevés par le 155ème et les ordres sont donnés : rendez-vous à Bouvancourt, où nous restons 8 jours. En descendant des lignes passant près des cuisines des artilleurs, les cuistots dorment et nous en profitons pour faire quelques incursions et nous nous procurons du pain, des conserves et du café froid pas sucré, jusqu’au soir du lendemain, il arrivait des camarades, car passé la zone dangereuse quelques-uns uns essaient de rattraper le sommeil perdu et ne s’en faisaient pas.
Le général Passaga, commandant le 32ème corps d’armée, dont le régiment faisait partie, vient nous passer en revue et adresse des félicitations aux officiers, sous-officiers et soldats, celles-ci sont fraîchement accueillies.
Il termine son discours en disant :
« J’embrasse votre drapeau
»
À ce moment-là, un soldat de notre compagnie criant assez fort
répondit :
« Baise mon … ».
L’insulte n’a pas été relevée mais bien entendue par beaucoup et nous n’avons subi aucunes représailles.
Pendant ce petit repos, nous n’étions qu’à quelques km des lignes, un avion allemand, sans que je me souvienne du jour, s’est permis d’incendier 6 ballons captifs, l’un derrière l’autre ; ces ballons avaient la forme d’une saucisse et servaient à l’observation des mouvements de l’armée ennemie. Habituellement dans les groupes de FM, le tireur à la première pause portait son fusil et le 1er pourvoyeur son sac de cartouches et à chaque pause en faisait l’échange.
Nous étions arrêtés, je rends le fusil au tireur et reprend mon sac. Le camarade tireur a disparu et nous ne l’avons jamais revu, il est parti on ne sait où, ceci devait être prévu, car il avait vendu son rasoir et quelques bricoles aux copains pour faire un peu d’argent pour lui vivre dans le civil, ce n’était pas lui le premier, comme de juste il n’avait rien dit.
Nous reprenons les lignes afin d’organiser le secteur en creusant des tranchées et des boyaux pour y accéder. On ne faisait pas grand-chose de bien car un jour on allait à une place, le lendemain à une autre et l’on ne finissait rien.
Relevés définitivement du secteur le 17 mai par le 215ème, nous arrivons à Vaux-Varennes, nous sommes logés dans des baraquements convenables.
A ce moment-là nous quittons la 40ème division pour appartenir à la 165ème nouvellement formée avec le 154e, le 155e, 287ème régiments d’infanterie et le 235ème régiment d’artillerie.
Nota : Le JMO du 154ème
régiment d’infanterie indique qu’il se trouvait entre le 11 juin et le 2
juillet 1917 au camp de Saint-Ouen-Domprot qui fait
partie du camp de Mailly (Aube).
Nous partons vers le camp de Mailly à St-Ouen, après avoir logés à Savigny-sur-Ardre, Verneuil, Mareuil en Brie, Loisy-en-Brie, Clamanges et Dommartin-Léttré. Ces étapes, je les aie faites à cheval en remplacement d’un conducteur permissionnaire. Nous sommes au repos, les permissionnaires partent à flot et les renforts arrivent pour boucher les trous.
Tous les soirs, nous allons faire une petite tournée à l’ombre où nous pouvons boire un quart de vin remboursable, avec Théo Brézillon habitant Mardeuil ; il est au 155ème et se prépare à partir à Salonique où malheureusement il n’est jamais revenu. (*)
Un matin, c’est le branle-bas, nous prenons le train et
embarquons à Sompuis, et l’on nous dirige sur Verdun.
(10 juillet).
(*) : Théo
Albert BREZILLON sera blessé en Serbie et décédera le 21 octobre 1918 à
l’ambulance près du lac Ochrida. Sa
fiche.
Nous avons débarqué à Dugny, puis nous gagnons Nixéville où nous logeons dans les bois, cantonnés dans des baraquements, nous y restons quelques jours et partons vers Verdun ; nous logeons dans les magasins à fourrage du Faubourg-Pavé, une journée, sachant ce qui nous attendaient, le lendemain nous traversons la Meuse, nous prenons la direction de Bras.
C’était un mauvais carrefour, les chevaux des artilleurs le connaissaient, aussi il le passait au galop excités par leurs cavaliers, ce soir-là, nous l’avons passé sans être inquiétés, nous suivons la route qui mène au Fort de sinistre mémoire : Douaumont, et arrivons aux carrières d’Haudiomont.
Nous prenons une piste et arrivons dans un gourbi confectionné par les copains d’en face en février 1916. Nous nous trouvons au-dessus du Ravin de la Mort en avant de la Tranchée des baïonnettes.
Le lendemain matin, nous apercevons un cheval seul sur la côte à 300 ou 400 mètres devant nous : il est debout et parait blessé, les fritz se sont acharnés pour le finir avec des obus. Nous apercevons le village de Fleury, sur notre droite, complètement détruit.
Comme d’autres unités sont devant nous et tiennent les lignes, nous assainissons les tranchées dans le secteur, vers la Côte du Poivre.
Nous vidons l’eau des tranchées avec des écopes en la balançant par-dessus.
Le 13 juillet, à peine arrivée à notre lieu de travail, nous recevons l’ordre de rentrer à notre gourbi prétextant la crainte que les frisés allaient nous faire un tour pour fêter le 14 juillet ; il ne s’est rien passé, à la brune, un soir, les sapeurs du génie passent près de nous : ils tracent un boyau. Parmi eux se trouvait Émile Duverger (*), on se reconnaît, mais eux vont plus loin.
Le soir il fallut creuser ce boyau, la tâche pour deux était la longueur des manches d’une pelle de parc et d’une pioche, la profondeur, le manche de la pioche. Après une heure ou deux de travail acharné, nous étions descendus à environ 10 ou 15 cm. Nous étions tombés sur un rocher et impossible d’en tirer plus. L’adjudant nous dit en passant :
« Vous resterez là la
journée de demain »
Je lui ai expliqué ce que nous ne pouvions pas faire, il n’a voulu rien
comprendre ; j’ai ajouté :
« Nous ne serons pas
les seuls à rester », en
faisant allusion à sa présence obligatoire.
Dès que le jour apparu, il nous a dit de partir.
(*) : Émile DUVERGER, 22 ans, né à Mardeuil
(51) restera durant toute la guerre au 9ème régiment du génie. Voir
sa fiche.
Puis un soir, nous partons en avant des premières lignes, creuser de petites tranchées ; c’était des parallèles de départ. Celles-ci se trouvaient assez loin en avant de Louvemont, presque en haut de la côte qui monte vers Beaumont. Ces parallèles que nous devions creuser, étaient à environ 100 mètres des barbelés et le travail qui nous était assigné consistait à protéger les travailleurs nous étions couchés dans l’herbe en avant. Ce travail a duré plusieurs nuits, étant avec mon camarade Bravard, nous apercevons derrière nous une fusée éclairante qui ressemblait à celles des boches ; il y a eu un moment de flottement ; mais on est venu nous prévenir que cela indiquait pour les unités occupant le secteur que les terrassiers étaient au travail.
Ces tranchées étaient destinées à nous recevoir dans la nuit du 19 au 20 août pour attaquer. Nous restons dans ce secteur jusqu’au 26/7.
Le 27 juillet, nous sommes à Verdun, le 28 à Senoncourt (les Maujouy), d’où nous partons pour Lisle-en-Barrois à l’entraînement et nous y restons jusqu’au 17/8.
août-décembre
1917
Le 18 août à Verdun.
La nuit du 19 au 20, nous gagnons nos parallèles de départ, dont j’ai parlé plus haut pour être prêts à partir au coup de sifflet des officiers. Nous étions dans l’ordre suivant notre compagnie la 9ème en avant, la 10ème à environ 80 mètres derrière et la 11ème en 3ème position, mais celle-ci se trouvait dans le ravin et recevait les obus allemands.
Pour éviter cela, nous recevons l’ordre d’avancer d’une cinquantaine de mètres ; nous trouvons ainsi très près des fils de fer à Fritz, ceux-ci, suivant les directives, devaient être détruit au dernier moment ; mais nous étions là pour recevoir les 75 de chez nous. Ma section a été décimée avant l’attaque ; moi-même j’ai reçu un éclat qui traversant mon casque m’a produit une plaie maculée de la nuque, dans la région cervicale. Mon camarade Bravard avec qui j’étais dans un petit trou me fît un pansement provisoire. (*)
Blessé à droite, c’était le bras gauche que je ne sentais plus, je croyais même l’avoir perdu. Je pars à l’arrière et après avoir jeté un coup d’œil autour, je crie à Bravard :
« Fait attention, tu es
seul ! »
Je me dirige vers le poste de secours qui se trouve près de Louvemont en haut du ravin de la mort, ce jour-là celui-ci portait bien son nom, les obus y tombaient drus comme grêle, après que le major eut fait mon pansement et rempli ma fiche, l’adjudant infirmier Brazier nous conseille de partir vers l’arrière ; J’ai retrouvé les carrières d’Haudiomont, qui constituait un solide abri ; d’où part le decauville, j’ai été évacué sur Verdun, ensuite par camion sur le centre hospitalier de Fleury-sur-Aire.
(*) : Sa fiche matriculaire indique : ‘’ Blessé le 20 août
1917, secteur de Louvemont – Plaie basse à la nuque
par éclat d’obus. ’’
Le soir un avion allemand est venu lâcher ses bombes sur le centre, je me souviens qu’à ce moment-là, un crasseux de bureaucrate me demandait de quelle religion j’étais, après lui avoir répondu que j’en n’avais pas, il avait l’air d’insister en me disant que j’avais été baptisé, je lui ai répondu en me moquant :
« J’ai changé depuis ».
La suite : j’ai reçu les premiers soins, je dois ajouter que de passer dans les bureaux avant d’être soigner c’était normal.
La salle d’opérations aurait pu être considérée comme une boucherie où 10 ou 12 chirurgiens peut-être plus, opéraient ensembles sur chacun sa table. Les opérés étaient posés sur des lits et surveillés par des infirmières, en attendant le nombre suffisant pour former un train sanitaire. A la suite du bombardement, le médecin-chef en représailles a déclaré en présence de tous ceux qui ont bien voulu l’entendre que les prisonniers seraient soignés quand tous les soldats français auraient reçu tous les soins nécessaires.
Evacué couché, on nous embarque dans le train sanitaire le 23 août.
En gare de Bar-le-Duc, une personne âgée a donné 20 Francs pour nous, blessés, mais l’infirmier a été chercher un litre de vin et a conservé le reste.
Nous arrivons le 24 à Vittel à l’hôtel Terminus transformé en hôpital provisoire. Je me retrouve avec un camarade de ma compagnie, il a l’épaule gauche, un peu au-dessus du cœur, ouverte par suite de l’éclatement d’une grenade. La plaie n’est pas belle et il est atteint d’une pleurésie. Il souffre énormément, quelques jours plus tard les médecins lui firent une ponction lombaire, qui l’a soulagé et a permis son évacuation à l’intérieur ; nous ne l’avons pas revu, mais j’ai su par la suite qu’il s’en était tiré.
Pour moi, le major a recommandé aux infirmières de ne pas employer de teinture d’iode, la blessure étant trop près du cerveau ; pansement tous les deux jours et application de pommade du Pérou.
Vers le 20 septembre, le médecin-chef poussé par les ordres supérieurs décide de nous liquider en nous envoyant en permission de convalescence. Celles-ci étant augmentées de 3 jours à partir du 1er octobre, nous partons pour 10 jours.
Comme après toute permission de convalescence, je suis rentré à St-Dizier, au dépôt pour être rhabillé et armé à neuf et je fus dirigé sur le dépôt divisionnaire.
Le 16/10, j’arrive à Bouy les Chanoines.
Le 17 octobre parti en renfort à Sauvigny, je reviens à la 9ème, où hélas, je rencontre très peu de figures connues. Nous prenons les lignes à Manoncourt, région de Nomeny. Etant en ligne, une femme d’un certain âge vient nous voir, surpris nous ne savons quoi lui dire ; elle nous déclara venir de temps en temps entretenir la tombe d’un soldat français se trouvant enterré à côté. Il est vrai que le jour, il n’y avait pas de gardes.
La nuit, nous étions en sentinelles doubles sur la route dans une cabane en tôle. Les frisés étaient loin.
Toutes les deux nuits, nous partions en patrouille, un caporal et quatre hommes, jusque sur les bords de la Seille, petite rivière formant frontière. Sur le même parcours, nous savions que les boches y venaient aussi, mais nous n’en avons jamais rencontré.
Le 20/11 nous venons à Lixières en réserve. Une patrouille plus importante, 40 hommes dirigés devant le 287e, commandée par notre lieutenant, A ce moment-là, la patrouille est coupée en deux, l’officier part avec un groupe, et un sergent emmène l’autre vers une chicane se trouvant dans les barbelés, je suivais le sergent.
Cette patrouille a bien manqué de nous être fatale. Le sergent un peu sourd marchant en tête, n’avait pas entendu l’appel des factionnaires ; c’est la manœuvre des culasses des fusils qui nous a fait arrêter à cet endroit, sur la route étaient installées plusieurs mitrailleuses. Les servants, comme nous ont eu une belle frousse.
Nous arrivons au repos à Bezaumont, de là à Pompey (8 décembre) près de Nancy, où j’ai l’occasion de visiter la fonderie, j’ai suivi l’arrivée du minerai jusqu’à la sortie en rail de chemin de fer. Nous quittons Pompey pour Manonville (20 décembre) dans un camp et montons en lignes à Seicheprey aux abords du bois-Le-Prêtre, face au bois de Mortmare où la division marocaine devait attaquer.
Là notre équipe de FM était montée avec la 3ème section, là j’en ignore le motif ; Le lieutenant Rogé qui la commandait était près de moi au petit poste, ceci se passait aux premières lueurs du jour ; à un certain moment nous vîmes s’élancer une quantité de fusées éclairantes, des blanches et des rouges, nous entendîmes des notes de clairon, le tout provenant des lignes allemandes sans bien voir, nous nous apprêtons à recevoir la visite de ces messieurs, mais tout c’est bien passé et nous en avons été quittes pour la peur.
Dans la journée et dans notre secteur, nous avons reçu quelques-uns minenverfer, sorte de tuyaux, faisant pour le moins 30 cm de diamètre, remplis d’explosifs et faisant beaucoup de bruit, détruisant les abris et les postes de garde. Le petit poste où j’avais passé une partie de la nuit a été démoli. Ces engins, on les voit arrivés, et pour les éviter sans trop de dommages se porter à droite ou à gauche, suivant les possibilités, pour être à peu près sûr de s’en tirer.
Nous apprenons qu’un camarade de notre connaissance a été puni pour avoir fraternisé avec ceux d’en face.
Nous descendons le 5/1/18 à Royaumeix, arrivés le 13 à Toul, caserne Ney, nous revenons à Frouard, le 3/2 à St-Jean (54 380), nous montons en lignes, jusqu’au 10 et nous revenons à St-Jean, où nous restons jusqu’au 6 mars, nous abattons une partie de bois et montons des baraques à la place. Mon beau-frère, logeant à Royaumeix est venu me voir. Nous logeons à Tremblecourt et étions 40 hommes détachés du régiment et mis en subsistance dans un régiment d'artillerie. Nous travaillons sous la conduite de 3 territoriaux.
Sans connaissance particulière (j’étais vigneron) j'avais été désigné comme charpentier et couvreur. Il fallait que dans chaque baraque soit logés 144 hommes. Après bien avoir dressé des plans, j'ai trouvé sans malice la manière de fi..ter les lits. Le repas du midi nous était servi sur place par les cuisiniers. Ceci se passait au moment où la grosse Bertha tirait sur Paris. (*)
(*) : à partir du 23 mars.
Le 26 mars nous sommes à Toul, le 27 à Sorcy, le 28 à Willeroncourt, le 29 et le 30 à Longeville en Barrois, le 31 à Maurupt et nous embarquons à St-Eulien ; Nous passons à Epernay et Mardeuil, sans arrêter, il est midi ; tout le monde est à table et personne ne se doute de notre passage.
Nous débarquons à Verberie et sommes logés à Royal-Lieu, près de Compiègne, le 6 et 7 avril à Estrées St Denis, à Plessier, à St-Just le 8 et 9 à Crèvecœur le petit, le 10 11 12 et 13 à Maignelay, dans ces communes près du front les habitants sont partis.
Les 14 15 16 17 18 à Ansauvillers, les 19 20 21 22 23 24 à Bonneuil ; à Paillart le 25, nous avons fait le plein des munitions, nous étions prêts à monter en lignes, mais contre-ordre, et nous voilà repartis à Chaussoy-Epargny ; nous étions sous la tente dans les bois de Boves.
Près d'Amiens, nous relevons des Anglais dans un secteur qui était un peu remuant. Nous étions planqués dans des trous à deux, très peu profond au flanc d'une côte assez raide, c'était un abri naturel, nous tournions le dos aux lignes et nous ne savions pas à quelle distance nous étions des 1ères lignes.
Un soir, alerte, ordre de rester à fleur de talus, avec nos fusils, cela va sans dire ; et faire des abris individuels ; le temps de façonner à peu près mon petit trou, le sergent qui se trouvait à côté de moi, saute sur ma pelle-pioche pour se mettre à l'abri.
Gentiment, je lui fais remarquer que mon outil portatif ne me quittait pas et qu'il était susceptible de pouvoir en porter un aussi.
Nous descendons des lignes quelques jours et remontons près d'Hangest-en-Santerre, une simple tranchée et nos toiles de tentes nous abritent tendues par des cartouches piquées dans terre, celle-ci tenaient tant qu'il ne pleuvait pas.
Le lendemain matin, les boches bombardent un chemin de terre légèrement creux, à 80 mètres sur notre droite. Nous nous demandions ce qu'il en était, et étions en alerte. Nous n'avons rien vu et avons appris qu'un sergent arrivé en renfort la veille et un homme de notre section étaient fait prisonniers. Le sergent ne connaissant rien n'a rien dit, mais notre camarade a indiqué où le ravitaillement se faisait, les cuisines ont été bombardées la même nuit. Bien qu'étant prisonnier, notre camarade est passé au conseil de guerre.
Il nous a été lu au rapport qu'il avait été condamné à mort pour avoir fourni des renseignements à l'ennemi, son dossier ayant été retrouvé dans les papiers allemands abandonnés lors de leur recul dans l'Oise.
Je suis obligé de revenir un peu en arrière, par la suite de cette histoire, le général Caron, commandant la division, qui, avec des gestes de colère, arrachait les toiles de tentes, nous servant d'abri sous prétexte que l'on ne pouvait pas circuler librement dans la tranchée ; Dès qu'il eut fait quelques pas, les toiles étaient remises à leur place.
C'était assez souvent que nous subissions quelques petites incursions, nous supposions que c'était pour connaître les unités en position devant eux ; au soir et une partie de la nuit nous posions devant nous des barbelés, nous trouvant légèrement plus bas, nous voyions ceux d'en face, qui ne s'en rendaient pas compte, dans la lumière de la lune, faire comme nous ; nous descendons à Thézy où avec deux camarades, nous sommes restés près d'une ligne de chemin de fer, sans gradé et sans mission, sans savoir à quelle distance nous étions des lignes, nous y sommes restés quelques jours.
Relevés du secteur par le 94e RI, nous logeons à Sains en Amiénois.
Le 1er juin nous revenons à Bonneuil et couchant à trois dans un toit à porcs, nous étions très bien et y sommes restés jusqu'au 10 juin.
Avant de partir nous complétons les munitions aux groupes de F.M.. Le sergent, pas bien dégourdi, et surtout mal intentionné n’a pas voulu tenir compte de notre raisonnement, c'est-à-dire les partager en partie égales.
Nous devions avoir 1024 cartouches portés à trois par équipe, il n’en avait pas touché suffisamment pour approvisionner les 3 groupes, mais il a voulu que la 1e et la 2e équipes aient leur compte et la 3e le reste, stupidité d’un pauvre type ; Cela devenait intolérable et nous nous sommes disputés en utilisant le vocabulaire soldat.
Le lieutenant Petit, commandant la section, a voulu soutenir le sergent par 3 fois, il a dit à notre tireur qu’il se taise et par trois fois il a répondu qu’il ne se tairait pas. Pour arrêter la discussion le commandant de compagnie a dit à droite par 4 en avant marche jusqu’aux camions. Nous montons en camions (10 juin à 18h45), c’était un vrai défilé toute la division partait, nous descendons assez près des lignes, dans une commune dont je n’ai pas noté le nom (*), nous nous reposons quelques heures, on nous donne l’ordre de laisser les sacs individuels dans un coin de la grange, sous la garde d’un camarade.
(*) : Pronleroy le soir même à 23h
Nous prenons la
route et nous ne savons pas où nous allons.
Vers 8 heures nous faisons la pause dans un petit bois et les chefs de sections sont appelés au rapport. Ceux-ci en revenant, nous ont donnés des détails.
Depuis plusieurs jours, dans la région de Méry-Belloy, le front se déplaçait journellement. Nous montons en lignes pour attaquer à 11 heures du matin, sans pouvoir discuter les ordres, nous avons traité de fous ceux qui les avaient donnés, nous ne pensions pas arriver jusqu’aux positions.
Nous quittons le bois, prenons la direction des lignes en colonne par quatre, comme à l’exercice, sans un coup de canon ; nous étions surpris, il faut dire qu’une certaine quantité d’avions français surveillaient. Déployés en tirailleur, nous nous avançons ; à notre passage les pauvres gars du 26e R.I. sont relevés, ils n’étaient pas nombreux, j’en ai vu qu’un qui à mon arrivée dans son trou à sauter sur mon fusil et quand je lui ai dit qu’on les remplaçait, il n’a pas demandé son reste, la progression continue, on aperçoit par endroit des mitrailleuses boches avec leurs servants morts à coté, mais une ferme isolée, aménagée par l’ennemi en fortin se trouvant devant nous, nous a fait marquer un temps d’arrêt.
Nous avançons juste le temps de sauter dans une petite tranchée, nous n’y restons pas longtemps, il faut reprendre la marche en avant, à ce moment nous étions à 4 debout, quand une rafale de mitrailleuse, venant du petit bois sur notre gauche, touche un de nos camarades se trouvant à peu près au centre et reçoit une balle dans le ventre ; immédiatement nous appelons les brancardiers, mais ceux-ci sont débordés ; nous partons et ne savons pas à quel moment il a été évacué.
Au moment de repartir nos fusils ayant été balancé à la volée, je me suis trompé en croyant prendre le mien, toujours chargé, j’ai malheureusement pris un autre, en appuyant sur la gâchette, la balle est partie au moment où passaient deux gars, j’en ai entendu de toutes les couleurs.
L’artillerie appelée à nous soutenir entra en action à cet endroit ; sous les effets du bombardement intense, le fortin détruit, fut réduit au silence. Un avion allemand au cours de son vol rencontre un obus dans sa trajectoire, celui-ci éclate, et l’avion descend en morceaux, et comme des sauvages nous riment.
Nous nous reformons en petites colonnes, et continuons notre avance : à ce moment il arrive aux pieds de celui qui était derrière moi un 77 allemand, le pauvre gars déjà âgé de 12 à 15 ans plus vieux que moi, il appelait sa mère, nous ne savions pas ce qu’il avait, il n’était pas tombé, et a dû être évacué plus tard, mais il n’est jamais revenu.
Dans ces moments-là, comme de vrais sauvages on ne s’occupe que de soi sans souci pour les autres.
Après une dizaine de mètres, sentant ma jambe droite devenir lourde, je m’aperçois que j’ai reçu un éclat dans le mollet (*) : En me retournant, je vois que nous sommes blessés à 4 par cet obus. Laissant sur place les armes et les munitions, nous partons vers l’arrière un prisonnier vient avec nous, qui mieux que nous, était content de sortir de la fournaise. Je lui fais signe de nous suivre en prévoyant que peut-être il pourrait m’aider à marcher. Nous arrivons au poste de secours tous les 4 : après nous être fait faire un pansement, nous continuons vers le poste de secours du régiment, mais le prisonnier est resté près du major, celui-ci le réservait pour brancarder.
(*) : Sa fiche matriculaire indique : « Blessé le 11 juin 1918, secteur de Méry (Oise) – Plaie pénétrante par éclat d’obus, mollet
gauche – Eclat non extrait. Croix de guerre »
Au poste régimentaire, pas besoin d’arrêter un infirmier nous dit de suivre les brancardiers venant de partir : une surprise m’attendait : j’ai retrouvé Ernest Albert qui lui se demandait ce que j’étais devenu dans cet enfer : je lui dis ce que j’avais, c’est à dire juste ce qu’il fallait pour quitter le front une paire de mois, avec une permission.
Il n’avait plus de tabac, je lui donne mon reste qui n’était pas gros et que j’ai complété en fouillant dans les poches des prisonniers fritz.
Evacué sur un hôpital temporaire installé près de Compiègne, je passe devant deux toubibs qui voulaient me garder pour m’opérer là : j’ai fait un peu de rouspétance, car là pas de perme et le retour au régiment, ils ont fini par m’envoyer au train sanitaire se trouvant à 50 mètres de là, en prétendant qu’ils avaient laissé passer le matin des blessures plus laides que la mienne.
Après être descendus jusqu’à Creil, où l’on voyait les civils se sauver avec leur baluchon par peur des avions la nuit. Nous remontons sur Rouen où nous arrivons au matin. Les femmes qui nous regardaient descendre du tram disaient que c’était malheureux de nous arranger de cette façon. Nous ne répondions pas. Ces personnes ne se doutaient pas du plaisir que nous éprouvions à être sortis de cette tuerie.
Nous entrons à la caserne Jeanne d’Arc transformée en hôpital : l’éclat que j’avais (m’avait presque traversé…) dans le mollet m’a été enlevé le 19 juin. Nous étions libres de voyager en ville où nous avons visité quelques musées, très intéressants, nous voyons écrit aux portes de certain café (english-spoken), on se demandait ce que cela voulait dire, par la suite ces mots nous ont été expliqués. Nous étions soignés par des infirmières, c’étaient les deux sœurs, paraissant jeunes, un peu brusques mais compréhensive, nous les appelions les cuirassiers, tellement elles avaient la démarche dure.
Face à notre chambre se trouvait de petits bâtiments servant à loger des officiers, j’ignore si c’était des blessés, mais le pire c’est que des femmes étaient avec eux : ils riaient, en se gourmandant. Ils ne s’en faisaient pas et avaient la stupidité de laisser leurs fenêtres ouvertes. Sans réfléchir un de nos camarades, avec une glace, s’amusait à les embêter, il s’est fait tomber sur le paletot et fut menacé de ne pas aller en permission.
Pour mon compte personnel, il m’a fallu discuter sérieusement pour moi revenir en permission, Mardeuil étant interdit ; j’avais fait établir pour Gaye (Marne). Venu chez mes parents, le major de cantonnement qui logeait rue de la liberté, m’a demandé pourquoi j’étais là, je lui ai répondu franchement, il a été compréhensif et ne m’a pas renvoyé à mon corps, ce dont il avait le pouvoir.
Le 29 juin, je repars pour Le Bourget, et suis rhabillé à Mantes. Je suis dirigé le 1e août au D.D. (*), à Laversines, près de Beauvais.
Je rencontre mon sergent décoré de la légion d’honneur et auquel nous recommandons de planquer sa médaille. Au contraire lui l’exhibait, si bien qu’un jour, le colon l’a rencontré et lui a demandé des explications, il est rentré au cantonnement en nous disant que le colon lui a fait comprendre qu’un sergent titulaire de la légion d’honneur ne devait pas rester au D.D. (**)
Nous nous sommes bien fichus de sa g….
(*) : D.D. : dépôt divisionnaire.
(**) : Selon la liste des décorés en fin de l’historique du
154ème régiment d’infanterie, il s’agit du caporal de réserve Julien Sylvain
BRUXELLE de la 9e Cie (passé sergent le 21 septembre 1917), seul « non officier
» ayant reçu la Légion d’Honneur (Chevalier). Sa
fiche.
Nous logions dans une ferme qu’une femme et ses deux filles faisaient valoir. La plus vieille travaillait aux terres comme un homme ; un breton de naissance tapait de la patte auprès d’elle ; il allait l’aider à dégarnir les chevaux, on ne les dérangeait pas.
A quelques-uns uns nous avons rentré les blés à l’abri. Pour nous remercier, la patronne nous a donné un lapin à condition qu’on le fasse cuire. Nous avons mangé ensemble le fameux lapin qu’un de nos avait fait cuire.
Les bureaux des compagnies ainsi que les officiers ne pouvaient pas faire d’appel, les effectifs changeaient tous les jours, si bien que souvent le matin, on ne se présentait pas au départ sur les rangs, car on dormait encore à ce moment-là, il fallait rester planqué toute la matinée, car les sous-officiers venaient souvent jeter un coup d’œil.
Un matin, nous partons à l’exercice à environ cent sous le contrôle d’un lieutenant à trois galons, il était à cheval et faisait un détour arrive au pied d’un ravin formant talus de 80 mètres de hauteur, il nous explique la manœuvre qu’il a pensé, nous étions sur la crête et au coup de sifflet on descendait, au 2ème coup on devait se coucher n’importe où, la tête en bas, on part au 1er et au 2ème chacun cherche à se coucher ailleurs que dans les épines et la tête en bas.
Par 3 fois nous avons recommencé la manœuvre, toujours effectuée de la même façon. Il a été obligé de céder et nous sommes repartis au pays ; un peu avant d’y arriver il commande : marche en avant, seul un sergent s’est fait entendre ; comme c’était l’habitude au retour nous n’avons pas eu de maniement d’armes, il a commandé rompez les rangs, il nous a entendu rire, mais il s’est sauvé.
Nous quittons le 24 août pour Neufvy jusqu’au 14-9 on nous distribue des faux et nous fauchons les blés, les cultivateurs nous payent 1 sous de la gerbe. C’était assez dangereux, les obus non-éclatés étaient nombreux. Presque tous les jours, nous passions sur une route où en bordure, on rencontrait un soldat allemand à cheval, celui-ci encore attelé et morts tous les deux ; le tout est sec et on ne sent rien en passant. Dans quelques trous, à l’endroit où nous avions attaqué, des camarades sont restés sur le terrain plusieurs mois sans sépulture.
Nous repartons en Lorraine et repassant devant Mardeuil, sans arrêt, après avoir voyagé avec le D.D., je suis envoyé en renfort avec la 9ème compagnie à Custines, montés en ligne à Manoncourt.
Là un officier d’artillerie à cheval nous demande de tenir l’animal le temps de poser des panneaux indiquant les emplacements futurs de batterie. Ceci indique une nouvelle offensive ; un camarade dit à l’officier en flattant l’encolure du cheval : « le voilà celui qui ira défiler à Paris », celui-ci nous a refroidis en ajoutant « où à Metz », nous avions compris l’allusion.
Le 1er novembre, je pars en permission de 6 jours attribués pour les régions libérées, et en traversant les communes près du front, j’ai observé les régiments de chars d’assaut, des petits Renault en cantonnement, près à partir.
Le 11 novembre, l’armistice est signé, la guerre est terminée, mais le service militaire ne l’était pas ; le 18 à Frouard, le 19 à Mailly, le 20 à Romilly, le 21 à Hargaten.
Dans ces communes, nous sommes reçus avec joie, nous passons sous des arcs de triomphe montés à notre attention ; les jeunes gens prennent part à nos défilés ; c’est allégresse, nous mangeons chez les habitants.
Nous repartons le 22 et restons jusqu’au 1er décembre à Wadgassen passés l’ancienne frontière et la réception n’avait rien de semblable. Nous sommes partis en direction de Mayence et logeons dans différentes communes allemandes, dont je n’ai pas noté les noms ; nous faisions 100 Km en 3 jours et le 4ème on se reposait ; la population nous regardait comme des ennemis, mais en se débrouillant bien on pouvait coucher dans un lit.
Pour mon compte personnel, je n’ai rien à reprocher à ces gens-là. Je puis assurer que sur toute l’étendue du territoire allemand traversé nous n’avons jamais payé nos consommations au café et pourtant on ne nous les donnait pas.
Nous sommes à la caserne Elisabeth, tout en haut d’une côte au-dessus de la ville. Je ne préciserais pas le jour de notre arrivée, car nous étions sans nouvelles et ne savions pas où nous allions.
Un jour, nous voilà partis en colonne, les officiers nous disposaient le long des rues et notre mission était de ne laisser passer personne dans la rue ; les civils se serraient sur les trottoirs et ceux de derrière poussaient, on ne pouvait plus les contenir, mais quand ils ont vu le grand état-major et le matériel qui suivait et dont on disposait, ils ont été un peu ébahis.
La semaine passée, nous reprenons la route et en deux jours nous arrivons à quelques km de Francfort sur le Mein ; c’était le terme de notre voyage, nous n’avions plus qu’à revenir.
Les anciens, qui occupaient les postes au train de combat et régimentaire, étaient renvoyés dans leur foyer. Il fallait pourvoir à leur remplacement et sur ma demande, j’ai été désigné conducteur du fourgon du bureau du colonel. J’avais 2 chevaux pour traîner 300 kg de papelards ; et entré à la C.H.R., après avoir obtenu un sursis agricole de 1 mois avec une allonge de 15 jours, j’ai été viré de la C.H.R.
Le lieutenant Georgen qui commandait la compagnie me dit un jour :
« Brazier,
vous n’êtes pas près d’être démobilisé, vous allez être commandé par des bleus
venant du dépôt ».
Il m’avait fait inscrire à un stage de sous-officier à Labry près de Conflans-Jarny ; Je l’ai remercié parce que c’était l’usage. Immédiatement j’ai été au bureau demandé la permission à laquelle j’avais droit, à mon retour, j’ai appris que la démobilisation de la classe 17 était prévue pour septembre et le stage est tombé à l’eau.
Nous avions la bougeotte et ne pouvions rester nulle part, c’était pourtant ce que l’on aurait bien voulu.
Nous sommes partis et avons logé à Pont-à-Mousson où nous restons quelques jours en caserne. Il y avait des Russes, nous n’avons jamais su si c’était des blancs ou des rouges, pas un seul ne comprenait le français et nous pas leur langue, nous sommes rentrés à Metz, caserne Chambière.
Revenant aux méthodes d’avant-guerre, auxquelles nous n’étions pas habituées, je me suis fait porter malade, à la place de ma blessure dans le cou, il m’était poussé une excroissance de chair assez grosse qui me gênait.
J’ai rencontré mon homonyme qui est intervenu près du médecin-chef et m’a envoyé à l’hôpital Plantières.
Revenu avec une permission de 30 jours, je n’en devais plus que 9 au gouvernement. Là, sans regret s’est terminée ma carrière militaire.
J’ai été démobilisé à Épernay, quartier Roland, j’ai comme mes camarades touché la vareuse et le pantalon, le tout était estimé 52 francs. (**)
(*) : Edwige Henri BRAZIER était adjudant-chef brancardier au
154e RI, cité plusieurs fois. Voir
sa fiche.
(**) : C’est le costume Abrami du
nom du secrétaire d’État à la Guerre qui voulait que les soldats démobilisés
gardent leurs brodequins et aient un costume civil (encore appelé costume
Clémenceau) ou choisissent à la place de recevoir 52 F.
FIN
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Citation à l’ordre n° 103 du 24-9 de la 165° DI.
le général Caron
cite à l’ordre de la division le militaire Brazier
Alcide, mle 14755, 2° classe du 154ème régiment
d’infanterie : « Excellent soldat
d’une belle conduite au feu a été blessé, le 20 août 1917 en se portant à l’attaque
des troupes allemandes ».
Croix de guerre,
étoile d’argent :
Extrait de l’ordre du régiment n°48. Le lieutenant-colonel
commandant le 154ème régiment d’infanterie cite à l’ordre du régiment le soldat
Brazier Alcide, mle 14755, 2° classe, 9° compagnie : « Soldat courageux, belle conduite au feu, le 11 juin 1918 a été blessé
».
Croix de guerre,
Etoile de bronze.
Médaille militaire, Décret présidentiel du 7-6-28 (J.O. du 21-6-1928) est conféré au soldat du Brazier Alcide du 146e RI, 11 ans de service, 4 campagnes a été blessé et cité.
Médaille du
cinquantenaire.
Légion d’Honneur
Décret du 28-10-1975 et prend rang le 21-12-1975.
Chevalier du mérite agricole en 1936.
Médaille des anciens vignerons. Médailles d’honneur départemental et communal
Médaille d’argent le 21-1-75
Médaille de vermeil le 20-1-76
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