Carnet de guerre du caporal Louis Émile DECAMPS

du 288ème régiment d’infanterie

1er carnet, partie 2/2 : septembre 1916-mars 1917

 

Mise à jour : janvier 2016

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Prélude

 

Dans les pages précédentes, après être arrivé, à 18 ans au 288e RI, Louis monte pour la première fois en tranchées dans le secteur de Reims, le « pays des taupes ». Dans les pages suivantes, il part pour Verdun, « comme des bœufs à l’abattoir »

 

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Avertissement

 

Le texte étant particulièrement dense, j’ai créé volontairement des paragraphes et un sommaire.

Sommaire très détaillé, car les écrits de Louis sont aussi très détaillés, très imagés.

Tous les textes de couleur bleue sont des rajouts pour comprendre et expliquer certains mots, certaines expressions, certaines situations.

La lecture du carnet en est donc rendu beaucoup plus « digeste » avec ses ajouts et les possibilités d’internet.

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Sommaire (n’existe pas dans le carnet)

 

Vers la première partie du premier carnet

 

Ø  4 sept. 1916 : Le départ vers Verdun

ü  Le départ, le campement, la gnole - Le rassemblement - L’embarquement dans les autobus parisien

ü  Le voyage vers Verdun - Le débarquement, les prisonniers - Partons, partons pas ?

ü  La montée en lignes, vers Verdun - La vision du bombardement de Souville

ü  L’arrivée à Verdun, ville des « fantômes »

Ø  5 sept. : Verdun

ü  2h du matin, les bœufs partent à l’abattoir vers le fort de Souville

ü  5h du matin, les pousse-pousse des brancardiers, le défilé des blessés

ü  7h, relève impossible et retour aux casernes Marceau

ü  Les pauvres Sénégalais - Le Faubourg Pavé - Les casernes Labbé

ü  17h, l’horrible flaque de sang, le cimetière

ü  18 heures, vers le fort de Souville, la perte du pinard

ü  La nuit, vers le fort de Souville, les Carrières, le ravin de la Mort - La boue, les morts

ü  La nuit, arrivée au bois du Vaux-Chapître, les diables

Ø  6 sept. 

ü  Le bombardement : « Nous n'avons pas peur »

ü  L’aurore - Découverte d’un pays lunaire, l’agonie des blessés sénégalais entre les lignes

ü  10 h, le jeu très amusant des diablotins feldgrau

ü  11 h, le repas dans un trou d’obus

ü  12 h, les coureurs - L’extraordinaire bombardement avant l’attaque, Être tués par des obus français, quelle horreur !

ü  17h, le barrage boche

ü  17h40, l’attaque – Le crépuscule, le jalonnement des nouvelles lignes

ü  Nuit du 6 au 7 sept. : Les corvées de ravitaillement, les fantômes courbés, la soif

Ø  7 sept.

ü  7h, la furieuse contre-attaque allemande

ü  Après-midi, la blessure

ü  Nuit, blessé, isolé dans un cratère, l’eau désaltérante du trou d’obus

Ø  8 sept. L’attente du brancardier

Ø  9 sept.

ü  Matin, direction les lignes françaises

ü  Vers le fort de Souville avec le brancardier

ü  Après-midi, à l’intérieur du fort de Souville, l’explosion des grenades, vision d’horreur

Ø  10 sept.

ü  Vers le poste de secours -  Du poste de secours au Cabaret Rouge

Ø  10 au 12 sept. : Dugny-sur-Meuse, Landrecourt puis l’hôpital des Vosges

Ø  Novembre 1916 : Au dépôt divisionnaire

Ø  Novembre-décembre 1916

ü  Fey-en-Haye : L’arrivée - Les tuyaux de poêle - Les chevaux de frise, le « je-m'en-foutisme »

ü  Fey-en-Haye : La nourriture, les gardes

Ø  Janvier-février 1917 : Fay-en-Haye

ü  Le froid, la neige, la boue, les esquimaux

ü  Le duel aérien

ü  Le coup de main : Les cambrioleurs gangsters

ü  L’examen d’élève aspirant, la permission

Ø  Mars 1917 : Départ pour St Cyr

 

Ø  Second carnet

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4 sept. : Le départ vers Verdun

Le départ, le campement, la gnole

Lorsque le réveil se fait entendre, il me semble que j'ai mal dormi.

Quel bon son clair a le clairon ce matin !

C'est le réveil à la vie.

Ne parait-elle pas des plus belles, cette vie dans cette atmosphère de veillée d'armes. Encore un coup d'œil sur le passé, un autre sur l'avenir et ma tête est pleine de regrets. Il faut se dépêcher, je n'ai plus le temps de songer.

Laissons les rêves tranquilles pour revenir à la réalité.

 

Il est 4 heures du matin.

DIFFIS apporte déjà le jus ; il y en a toujours un qui est prêt avant les autres pour faire cette corvée.

Aujourd'hui il trouve tout le monde debout très affairés après les sacs.

Justement je viens de distribuer le campement et il arrive dans un concert de récriminations.

Ils parlent presque tous de le jeter, dès que ça commencera à chauffer où alors disent-ils, personne ne leur demandera des comptes.

Sur le moment ils rechignent tout en faisant diligence pour arrimer ces ustensiles sur le sac.

Ma foi, je me mets à leur place.

Ont-ils besoin d'une pareille charge pour aller se battre ?

Ce sont de véritables bêtes de somme avec ce barda, auquel il faut ajouter plus de 100 cartouches dans les cartouchières ou dans les poches, un lot de vivres de réserve dans le sac qui ne peut plus déjà contenir le linge de corps et les deux paires de souliers.

Mon sac n'a pas de campement et je le trouve excessivement lourd avec la couverture et la toile de tente enroulées dessus.

Et après les fatigues physiques et morales qui nous attendent, qu'allons-nous devenir ?

Est-on bien sûr de nous amener aux lignes après de telles épreuves. Il faudrait vraiment que l'organisme humain ait une force de résistance illimitée.

 

Partons, nous verrons bien, il suffit d'essayer.

On dit qu'il n'y a rien d'impossible quand le cœur est vaillant.

On tâchera de tenir le coup.

On crie et on marche tout de même.

Le poilu qui sert le café entend les doléances de toute la section et il est de l'avis de tout le monde. Il se plaint lui aussi et tout le monde est de son avis avec une lueur de plaisir à la vue de la gnole.

Il semble qu'elle va nous donner le supplément de forces qui nous manque pour réaliser ce que l'on va exiger de nous.

Je bois ma ration par petites lampées pour faire durer l'excitation qu'elle procure. Elle me met le feu à l'estomac semblant tordre vigoureusement la muqueuse en une étreinte douce et prolongée qui secoue tout l'être auquel elle semble donner plus de vigueur ; vigueur qui reste quelque temps.

Cette sensation réveille littéralement.

Le rassemblement, les pantins automatiques

Les sergents arrivent, c'est l'heure du rassemblement.

Allons, plus de vociférations, plus de malédictions.

L'escouade doit se rassembler au plus vite et se diriger vers le point de ralliement de la compagnie, sur la place du village. Maintenant on n'entend plus que des coups de sifflets qui font vibrer l'air de tous côtés.

Pressons, on nous attend.

A force de cris, j'arrive à faire sortir une partie de mon escouade dans la rue, au grand dam des retardataires qui poussent de-ci de-là maints jurons. Ils se pressent fébrilement ramassant leurs derniers effets ; ils nous rejoignent tout aussitôt.

Mon escouade enfin groupée, nous nous dirigeons précipitamment vers la place du village, croisant sans cesse des sections voisines où les gradés s'affairent.

Derrière elles, des retardataires courent pour rattraper dans un bruit très pittoresque de gamelles que l'on secoue frénétiquement ou de marmites dont le couvert tressaute à l'intérieur.

Les poursuivants sont lourds et grotesques avec leur tête enfoncée dans les épaules, la capote qui remonte, pressée par le sac mis à la hâte. Le bidon et la musette qui les gênent et qu'ils repoussent à chaque instant les font ressembler à des pantins automatiques.

La plus grande partie de la compagnie est déjà rassemblée.

 

Je finis par trouver ma section. Les chefs de section très affairés vont du commandant de compagnie aux sergents chefs de demi-section auxquels ils réclament à grands cris le résultat de l'appel.

Naturellement on trouve que ça va trop lentement et les sergents s'en prennent à nous. Après un dernier contrôle du campement, des vivres de réserve et des cartouches, nous voilà prêts au départ que nous attendons l'arme au pied sur les bas-côtés de la rue.

Bientôt défilent devant nous les poilus du 4ème bataillon qui se dirigent vers les autos dont on entend le ronflement des moteurs à la sortie sud-ouest de Chardogne. Il me semble que j'ai quitté la grange à regret.

Je me demande non sans quelque amertume, si la nuit prochaine j'aurai seulement un peu de paille et un couvert pour dormir.

Il est 5 heures lorsque le bataillon tout entier est rassemblé près de la sortie ouest du village.

L’embarquement dans les autobus parisien

Attente d'une demi-heure, commandement de « sac au dos » et nous nous dirigeons vers les camions.

A la sortie du village on les aperçoit, long serpent qui s'allonge sans fin en épousant les contours de la route.

En tête des machines nettement séparés, énormes, une masse d'une seule pièce qui s'effile au fur et à mesure de la distance pour ne plus prendre que l'apparence d'un fil déroulé qui disparaît au loin derrière un mouvement de terrain.

Nous longeons maintenant la première file de camions grouillants de poilus.

On entend à l'intérieur un bruit infernal de métal entrechoqué : gamelles, bidons, baïonnettes qui se heurtent et le bruit demi étouffé des voix, cependant que débordent des bidons, des musettes accrochés à l'intérieur et que les énormes bâches recouvrant les camions, sans cesse en mouvement donnent l'illusion d'énormes vers qui ondulent avec de temps en temps un soubresaut violent.

 

Nous marchons ainsi pendant 10 minutes lorsque l'on nous arrête devant les monstres qui vont nous engloutir.

A la différence des premiers dépassés, ceux-ci ont l'air plus confortables.

Ce sont de vastes autobus parisiens destinés au transport de la viande frigorifiée. Encore un léger stationnement, des sacs déposés à terre, puis c'est le signal de la montée dans les voitures après un partage de poilus qui me semble en désigner un peu trop pour chaque voiture.

Nous sommes près de 35 pour le même camion alors qu'il ne peut en contenir à mon sens qu'une vingtaine. Vite on s'engouffre dedans.

Naturellement pour nos chefs on ne va pas assez vite. Je voudrais bien les voir en faire autant avec notre barda.

On s'accroche partout et celui qui est devant ne trouvant pas à se caser ou plutôt à qui l'on ne donne pas le temps de s'installer et que l'on presse, crie et pousse des jurons.

 

On ne pénètre pas dans les camions, on y est porté par une sorte de flux irrésistible. Dedans c'est un amas hétéroclite de poilus qui cherchent un coin à se loger et qui n'en trouvent pas, dérangés qu'ils sont à chaque poussée, de sacs, de fusils qu'on ne vous donne pas le temps de ranger, de casques même qui sont tombés de la tête des premiers arrivés et qui n'ont pas le temps de le rechercher tellement ils sont bousculés et poussés de tous côtés.

Des poilus ont le casque en bataille, trop absorbés à se défendre des poussées qui viennent de l'extérieur. Ils ne peuvent guère penser à rétablir l'équilibre de leur couvre-chef.

D'autres veulent rester près de la porte à l'arrière pour avoir plus d'air. On a toutes les peines du monde à les pousser vers l'intérieur.

D'ailleurs après un peu de résistance la bousculade devient tellement puissante qu'ils ne peuvent plus résister. Bon gré mal gré avec des cris, ils vont rejoindre ceux qui se laissent faire en acceptant avec résignation n'importe qu'elle place.

L'égoïsme règne en maître.

Moi-même en arguant de la nécessité d'être en liaison plus rapide aux arrêts avec mes supérieurs, j'arrive à me rapprocher de la sortie.

Eh bien ! Je me demande ce qu'on a fait des belles théories sur l'embarquement en camions. Les chefs ont été les premiers à en violer la bonne marche.

Nous ne devions tout d'abord être que 30 et nous voilà au moins 35 ou 40. Nous n'aurions dû monter qu’après avoir donné nos sacs et nos fusils.

On a bien commencé ainsi, mais cela a duré peut-être une minute, peut-être moins car tout à coup l'officier est passé en criant de disparaître au plus vite dans les camions.

S'il croit que cela est facile de pénétrer dans ces camions viande qui n'ont qu'une porte haute et étroite où il ne peut entrer qu'une seule personne à la fois.

Et ces cris qui nous affolent :

 

« Allons dégrouillez-vous ! Je ne veux plus voir personne dehors. »

 

Ce fut une ruée vers le couloir étroit du camion chacun cherchant à disparaître au plus vite sous les cris de l'adjudant qui est partout pour stimuler les indolents.

Moi-même de l'intérieur du camion sans grande conviction d'ailleurs et comme la mouche du coche, je joints ma voix qui ne doit pas porter bien loin dans cette bousculade de gens et dans mes efforts de me bien caler à ma place, d'enlever mes musettes, bidons, barda qui est sur mes pieds où ils commencent à peser lourdement.

 

Enfin çà y est nous sommes tous rentrés ; j'en poussais un soupir de satisfaction, lorsqu'un remous se produit : on appelle des noms, ils ne sont pas là, d'où un grand nombre de vociférations :

 

« Je ne reste pas ici, on a coupé la section et untel a le casse-croûte de l'escouade »

« Mince alors qu'allons-nous manger ?

« Il faut que nous allions avec lui ! »

 

Quelques crieurs jouent à nouveau des coudes.

Il faut se fâcher.

De ma voix de commandement j'essaye de les faire taire et surtout de les faire rester, puis je parlemente pour être obéi mais ils n'en veulent faire qu'à leur tête.

Heureusement que d'autres qui sont déjà installés et qui ne veulent pas se déranger et pour cause par suite de notre tassement, résistent à la poussée et aux velléités de sortir.

Bon gré mal gré il faut rester.

 

Cà continue à grouiller jusqu'à ce que chacun ait enfin trouvé sa place ; ce n'est pas sans récriminations. Les perturbateurs finissent par se résigner et il n'y a plus de velléités de changement de place.

On va pouvoir s'entendre et causer.

Dehors, toujours des poilus du régiment qui passent, des unités rejoignant leurs camions avec toujours le même bruissement uniforme de musettes et de bidons qui frottent la capote ou la baïonnette, ou bien c'est le bruit caractéristique que fait un poilus retardataire courant après sa section avec le barda et le fourniment qui s'entrechoque avec un mouvement de va et vient rapide.

Tiens voilà que nous partons bien doucement, nous n'allons pas bien loin. Nous faisons de la place pour permettre le rapprochement des camions de guerre afin d'éviter un trop long déplacement aux dernières unités à embarquer.

Le stationnement recommence nous incitant à crier :

 

« Partira ! Partira pas ! »

 

Le contre-ordre peut-être, comme si cela pouvait être et nous savons très bien que cela ne changera rien à notre destinée. Il faut bien dire quelque chose et aussi chasser d'autres idées plus lancinantes.

Il y a bien plus d'un quart d'heure que nous attendons en faisant de petites progressions chaque fois d'une centaine de mètres.

Nous finissons par toucher presque le village. Enfin un brusque départ nous avertit que ce pourrait être le dernier arrêt.

 

Il est presque 6 heures et nous démarrons sûrement.

 

Nous traversons le village de CHARDOGNE où nous aurons laissé un peu de notre régiment, pensant bien tristement au pauvre LANNES (*), un de nos bons camarades de la classe 1916 à Mirepoix, tué sous nos yeux par l'explosion prématurée d'une grenade F1 qu'il lançait au cours d'un exercice et qui fit aussi une autre victime blessée.

Le cimetière de Chardogne où nous l'avons transporté par un matin gris nous le gardera en attendant que ses parents viennent chercher le corps.

Pauvre gars solide, si plein de vie, brave paysan déluré des Hautes-Pyrénées qu'une fatalité aveugle a fait disparaître avant de connaître le long calvaire qui va être le nôtre au cours de cette journée inhumaine.

Chemin de croix qu'il aurait certainement voulu parcourir et que nous sommes heureux de traverser, tellement on désire s'accrocher à cette misérable vie, qui en dehors du cataclysme qu'est la guerre et la maladie aigu, est le plus grand des bonheurs dont nous puissions jouir, malgré les souffrances physiques et morales et les tristesses qui ne sont rien tant que les yeux et la pensée peuvent nous soutenir dans l'action.

 

Nous sommes serrés comme des anchois et le barda nous défend tout mouvement, heureusement que j'ai pris la précaution de placer une musette à vivres et ma gourde sur les genoux, sans quoi j'aurais été condamné à ne rien manger de la journée.

 

(*) : LANNES Pierre, 20 ans, né à Laas (64), mort pour le France à Chardogne, d’un accident à l’exercice des grenadiers, par éclats d’obus (fiche SGA)

Le voyage vers Verdun

Les parcours assez monotones à travers ce pays agricole, si triste en cette journée d'automne, s'anime aux environs des lieux habités.

Les rues des villages traversés étaient grouillantes de poilus occupés au nettoyage des rues ou des cantonnements où déambulant selon leur service.

Aux abords des villages sur les routes, des équipes de territoriaux, bons vieux au visage ridé et aux longues barbes, lourds et grossiers sous leur capote ample, entretiennent sans cesse la chaussée de pierres et de sable.

Nos camarades favorisés débordant des camions, les interpellent :

 

« Et vieux pépères où qu'on va par là ; pas vers des bons coins sans doute ! »

 

Dans chaque traversée de village une gaieté factice reprend ses droits.

On échange des lambeaux de phrases avec ceux qui depuis peu de temps sont descendus de l’enfer ; paroles en l'air, quolibets sur nos régions d'origine, sur les Fritz, sur notre lieu de destination etc ...

Le village passé tout rentre dans le calme, chacun est pensif dans son coin, de temps en temps une petite conversation s'ébauche sans grand succès. Quelques-uns mangent et l'on boit très souvent ou on dort.

Les favorisés placés près des ouvertures s'intéressent grandement à tout ce qui se passe à l'extérieur et particulièrement aux pancartes indicatives de notre itinéraire. Le renseignement est commenté à l'intérieur.

 

Justement, à la sortie d'un village notre camion s'arrête à un carrefour de routes. À gauche une pancarte marque direction Saint-Mihiel, plus à droite une autre route direction Verdun et tout de suite des vieux du début reparlent des Parvelles-devant- Saint-Mihiel, de factions tout contre les casernes de Chauvoncourt etc ...

Qui sait ajoutent-ils !

Peut-être allons-nous prendre la route de gauche et aussitôt d'interpeller le chauffeur :

 

« Et là, faut pas prendre à droite ! »

 

Et c'est justement la voie que nous empruntons après quelques minutes d'arrêt. À mesure que nous avançons, nous ne pouvons plus douter.

Verdun est le pôle d'attraction.

Le débarquement, les prisonniers

Vers 15 heures, arrêt brusque, un grand cri :

 

« On est arrivé ».

 

Nous sommes en pleine campagne au relief accentué.

Les poilus des camions précédents sont déjà sur la route embarrassés dans leurs affaires.

Le chef de bataillon et quelques officiers s'approchent et font signe qu'il nous faut descendre, ce que nous nous empressons de faire, afin de nous libérer de notre prison. Nous en sortons moulus, fourbus, courbaturés et la tête si lourde que l'on a bien de la peine à se tenir debout.

Tout tourne autour de nous ; il faut réagir.

Les sous-officiers crient, et il faut dégager la route très rapidement. Nous sommes à 2 kilomètres du petit village de Moulin, brûlé parait-il, tapi dans un fond au pied d'un mamelon sorte d'énorme pain de sucre.

 

 

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Extrait du journal du 288e régiment d’infanterie du 4 septembre

 

 

Le débarquement s'est effectué à l'abri des vues, sous de grands arbres bordant la route. Nous ramassons vite nos affaires et nous dirigeons vers un pré à pente douce à quelques mètres où en quelques minutes le bataillon est rassemblé en colonnes, sections en colonnes par 4.

 

On forme les faisceaux, on rompt les rangs et l'on s'empresse de se coucher dans l'herbe rase, en paquets. Les musettes ramenées sur nos genoux vont nous offrir les douceurs d'un bon casse-croûte.

Cela apporte une détente au corps et les premières bouchées nous libèrent de la fatigue et l'on boit, on oublie les souffrances physiques et morales.

Devant nous montent au-dessus des bois, des ballonnets sonde qui doivent donner à des observateurs météorologiques la vitesse du vent.

Au loin sur la route qui serpente le long du coteau et venant de Verdun, un détachement important de prisonniers allemands, longue tâche gris vert, se rapproche de nous. Ils sont à une centaine de mètres lorsqu'il faut se précipiter aux faisceaux, arrimer les sacs et se mettre en route vers le mamelon pain de sucre couverts de jeunes sapins élancés dans lequel se cache le camp où nous devons stationner jusqu'à la nuit.

Un regard d'envie va vers ces prisonniers aux figures tirées - plus de 200  - qui vont vers des lieux tranquilles et sûrs. La colonne passe en silence et fait contraste avec la marée humaine - 1200 hommes -  la nôtre, qui monte à grand bruit de métal et bruits divers sous le lourd équipement vers son destin.

Des échelons d'artillerie encombrent la piste ; nous passons à travers champ. La lisière de la forêt de sapins dépassée, nous apercevons de nombreux baraquements qui, pensons-nous, devrons nous donner asile pour la nuit.

Hélas, nous n'y passerons que le reste de la journée.

Nous sommes près de 100 dans l'un d'eux.

Partons, partons pas ?

A peine débarrassés de nos équipements les corvées s'organisent. Pas d'ordres sur la durée de notre séjour.

Les chefs ne savent rien, tout est mystérieux.

Le commandant de compagnie fait dire qu'en attendant les ordres, les hommes mangent et prennent un peu de café. Des tablettes sont distribuées et vite des hommes de bonne volonté le préparent, pendant que les autres su reposent un peu des émotions de la journée, sur un amas de débris de paille qui a du servir à toute une armée et dans le sein de laquelle vit une multitude de petites bêtes désagréables (totos). On n'y regarde pas de si près.

D'autres poilus avides de nouvelles et j'en suis, circulent dans le camp, interpellant les sédentaires.

Bientôt de nouveaux tuyaux circulent :

 

« Paraît que l'on va coucher à la citadelle ce soir »

 

Cependant qu'un maréchal des logis d'artillerie d'une division en ligne annonce qu'une attaque est en préparation pour demain ou après-demain et que nous pourrions bien en être.

Il a peut-être raison.

Au fond les mauvais tuyaux sont souvent les bons, mais on trouve toujours des raisons pour ne pas y croire ; c'est plus fort que soi.

La peur du sort terrible qui nous attend nous étreint. Le canon sonne très fort dans la direction de Verdun.

Qu'est-ce que ça peut bien nous faire puisque nous allons coucher à la citadelle et qu'ainsi nous avons encore une nuit à dormir et à vivre.

 

La nuit s'annonce à peine, que des ordres se transmettent comme une traînée de poudre :

 

« Rassemblez vite tout le monde, on part pour Verdun »

 

Sans confirmation de l'arrêt à la citadelle. Les chefs ne veulent pas parler ou ne savent rien. Heureusement que nous prenons juste le temps de boire la café.

Quel réconfort par cette fin de journée grise et froide, dans une boue poisseuse de terrain gras.

Nous avons maintenant notre explication de notre arrêt ici.

On attendait les chasseurs qui doivent nous servir de guides jusqu'aux lignes paraît-il !

Les premiers hommes de la compagnie les interrogent et chaque renseignement court de bouche en bouche jusqu'au dernier homme de la compagnie. Ils ne sont pas très loquaces.

Leur mission est de nous emmener jusqu'au Faubourg Pavé où certaines dispositions doivent être prises. Le voile commence à se lever, mais nous resterons encore de longues heures dans une incertitude accablante.

La montée en lignes, vers Verdun

La piste transformée en poudrière par les échelons de ravitaillement d'artillerie et les milliers de fantassins qui nous ont précédés au cours des dernières pluies, n'est plus qu'un long cloaque sans fin où l'on s'enfonce jusqu'à mi-jambe.

Sur notre droite, par endroits, quelques prisonniers boches travaillent dans des carrières.

L'on essayait d'être joyeux en passant tout près d'eux, leurs laçant des quolibets :

 

« Et le Fritz, kil fait meilleur ici que là-bas – en désignant Verdun – t'en as de la veine ».

 

Mornes, ils nous regardaient passer en causant entre eux.

Le canon tonnait très fort devant nous et un bruit de roulement coupé de terrifiantes explosions nous parvenaient distinctement.

Une pluie fine s'est mise à tomber, nous sommes vite trempés. Nous poursuivons notre route la tête basse, le cœur gros.

On le lit sur bien des figures que chacun s'efforce de garder impénétrable. De temps à autre quelques bribes de conversation s'amorcent pour distraire la pensée, mais l'esprit est tendu vers l'inconnu, sur ce qui nous attend et la conversation meurt vite.

La tête toujours plus basse sous le poids qui nous accable, on essaye à chaque instant d'un violent coup de reins de dégager les épaules des courroies du sac qui les blessent. Hélas le sac devient de plus en plus lourd avec la pluie.

Après chaque coup de reins, il semble pendant quelques minutes que le chargement est moins lourd à porter, puis une sensation d'étouffement revient insensiblement, se précise de plus en plus forte à vous couper la respiration. On marche assez vite d'un mouvement balancé et au froissement des capotes, de l'équipement et autres bruits, s'ajoute un long bruit de soufflet de forge troué, saccadé et pénible.

Brusquement la forêt cesse.

 

On vient de nous arrêter pour franchir le débouché de la lisière au pas de course et par sections compactes à distances respectueuses, lorsque de rapides passages de « Vizzzzzzzzzzz » caractéristiques d'arrivées d'obus suivis d'explosions tonitruantes à quelques mètres en aval sur la gauche, nous figent net.

Du 130 Autrichiens sans doute, venus nous surprendre par hasard.

Un lot de bois, de pierre et de terre retombe sur nous. Du côté des éclatements vers des baraquements à chevaux, des territoriaux fuient dans tous les sens et chez nous je revois encore BEILLET (*) le tambour de l'escouade, un pauvre petit vieux de la classe 97, se jeter à genoux derrière un arbre, le tambour sur la tête, tremblant de peur.

 

Juste à la lisière sur le dernier arbre de gauche bordant la piste, un écriteau indique que Le Fort des Regrets est à 400 mètres sur le mamelon à gauche. J'ai à peine pris le pas de course pour traverser la lisière, que trois nouveaux obus éclatent dans le bois après un long sifflement et un écho qui embrase tout le fond du vallon.

Les boches ont allongés le tir, plus rien à craindre.

À 150 mètres de la lisière nous reprenons le pas. Je suis essoufflé et j'ai peine à retrouver ma respiration.

Au lieu de marcher, j'aurais presque envie de me coucher avec tout le barda. Dans le ravin sur la croupe de droite une saucisse (ballon d'observation) est au repos. Des hommes s'agitent autour comme la nuit tombe.

Le terrain est maintenant très découvert mais coupé de ravins profonds et boisés seulement sur la droite.

Devant nous au loin la vallée de la Meuse s'allonge et s'élargit largement vers le sud-est.

Justement le petit Meusien (**) la parcourt vers Verdun. Il est minuscule dans le lointain. Dans la nuit qui tombe, il laisse une large et épaisse traînée de fumée blanche ; on dirait un petit jouet.

 

(*) : BEILLET Jules Marie, 38 ans, né à Combourg, Ille-et-Vilaine, sera blessé et mourra de ses blessures, quelques jours après cet épisode, le 5 septembre 1916. Il est inhumé au cimetière militaire de Douaumont.

 

(**) : Le petit Meusien (appelé aussi « le Varinot » du nom de son constructeur) : Il s’agit du train reliant Bar-le-Duc et Verdun. C’est le seul lien de communication avec Verdun, les autres étant interrompus. Ce réseau, à son apogée comptera près de 200 km de lignes, mais ce sont des lignes métriques d’où le nom de « petit Meusien ». Avec la pénurie de matériel roulant métrique, le génie devra adapter tous les wagons venant d’autres réseaux à ce type d’écartement de voies, travail considérable à l’époque.

La vision du bombardement de Souville

Nous descendons rapidement la croupe du Fort des Regrets et, à un tournant de piste, Verdun nous apparaît au nord-est dans le clair-obscur de la nuit qui monte vite, comme une masse sombre en superstructure dominée par les clochers de sa cathédrale et de ses églises.

Encore au-dessus dominant la ville au nord-est et comme un promontoire, même comme une poupe de bateau, s'étale un mont où s'écrasent dans un bruit sourd apocalyptique et infernal, une multitude de paquets noirs puissants de fumée sortie avec force du sol, comme aspirés, soufflés par les nues et montant en bouffées épaisses et impressionnantes vers le ciel obscur et terne.

Des explosions formidables le secouent et l'on dirait qu'il va s'ouvrir crachant feus et fumées comme un Vésuve en éruption. Des éclairs suivis de jets de fumée semblant se poursuivre plus épais les uns que les autres, sautant vers le ciel.

Ce spectacle est terrifiant, les explosions violentes, ces fumées sinueuses qui vont s'élargissant quelques-unes en couronne à mesure qu'elles montent vers le ciel semblant projetées de la terre, nous serrent le cœur; un vrai volcan vomissant sans cesse des flammes et de la fumée.

Et dire qu'il y a des hommes là-haut, dans cet enfer, des hommes qui souffrent. Un frisson glacé me parcours tous le corps.

Qui sait, c'est peut-être notre destination. Je devais apprendre quelques jours plus tard, que le fort de Souville occupait le promontoire bombardé.

 

La nuit est tombée et l'horizon tout près n'est embrasé que d'éclairs où Verdun apparaît à peine, comme une masse d'ombre dentelée sur les hauteurs de Belleray, c'est presque une illumination de grande fête, un vrai feu d'artifice.

Des éclairs sortent de terre, projetés, précis, semblant se toucher, certains plus gros que les autres.

Il y en a tellement que la terre semble crépiter en jets de flammes. (Ce spectacle serait beau à voir comme public).

C'est la réponse au bombardement allemand ; on dirait que tous les canons français se touchent.

Le plus grand silence règne dans cette foule de patients qui monte vers un douloureux holocauste. Chaque détonation formidable dans cette nuit d'encre vous coupe bras et jambes ; une sorte de commotion électrique nous parcours le corps et nous brise.

On se remet vite et tout à coup on pense à ce qu'on a laissé bien derrière soi. Machinalement malgré la marche devenue automatique, on se laisse aller à ses pensées pour oublier le présent jusqu'à ce que le sac et de nouvelles surprenantes détonations secouent cette torpeur.

L’arrivée à Verdun, ville des « fantômes »

Nous cheminons longtemps autour de la croupe du Fort des Regrets : descente de talwegs, remontées de l'autre côté se succèdent et nous atteignons le fond de la vallée de la Meuse et les assises de la ville de Verdun, qui nous domine, masse sombre et haute dans la nuit comme un immense château fort.

Je crois que nous voilà dans les vergers de Verdun, que nous abordons par le sud. On passe par des passages très étroits, en file indienne, le long des petites murettes, puis par deux.

Nous abordons ensuite un escalier très raide à étroits échelons au pied d'un mur qui à l'air de monter jusqu'au ciel. Nous aboutissons à une petite porte et le mur passé nous nous trouvons avec un certain étonnement dans une rue de la ville. Les abords sont très imprécis.

D'abord quelques maisons isolées occupées par des soldats, des artilleurs sans doute, puis une masse de maisons quelques-unes complètement délabrées. Nous longeons ensuite un ruisseau et un mur si haut que je n'en vois pas la fin dans la nuit. Je suis fatigué et tout me semble lourd ; mes brodequins, mes bras, tout mon corps refuse l'effort que je fais tout de même.

Je ne suis pourtant pas au bout de mes peines et j'ai la volonté d'aller jusqu'au bout.

Nous cheminons le long du mur pendant de nombreuses minutes, pour nous engager dans un escalier très étroit à pente raide au bout duquel une partie très basse donnait accès à une grande rue.

Un petit arrêt pour attendre l'arrivée des derniers de l'escouade, m'a permis d'examiner un peu les lieux.

Une masse sombre à moins de 5 mètres me paraît être des casemates de la citadelle dans d'énormes lopins de terre. Arrêtés contre le mur l'espace d'une minute, nous continuons notre chemin de croix.

Allons-nous dormir à la citadelle cette nuit ?

 

Il semble que nous nous en éloignons. Cette idée que nous allons rester dans la ville est tellement ancrée dans nos cerveaux que nous ne voulons pas encore avoir dépassé cette trop fameuse citadelle. Il faudra pourtant nous rendre à l'évidence, nous devons passer la nuit ailleurs.

Nous marchons toujours dans des rues sombres au milieu d'un amas de débris.

Quel pénible défilé à travers des maisons démolies et par quelle nuit !

L'une des rues parcourues, ne doit plus exister que de nom, des pans de murs pas plus hauts qu'un mètre et dentelés, la bordent.

 

Nous y croisons une colonne de territoriaux qui reviennent de porter le ravitaillement à Souville, aux casernes Marceau et à Tavannes avec des petits ânes d'Afrique.

Ils nous disent qu'ils sont heureux de revenir, cette nuit encore, de ces terribles lieux infernaux où ils laissent tous les soirs quelques-uns des leurs.

Demain, à la tombée de la nuit, ils remonteront encore, le cœur serré, avec toujours la même menace de mort suspendue au-dessus de leur tête pendant toute la durée de la corvée.

Ces pauvres vieux dont on ne peut distinguer le visage dans la nuit, s'effacent contre les murs pour nous laisser passer, mains tenant leurs bêtes.

Bientôt nous passons sous une grande porte, sorte d’arc de triomphe. Nous voilà dans les faubourgs.

Nous traversons une rivière, la Meuse sans doute, sur un pont de fer, pendant qu'à une trentaine de mètres, peut-être plus, des obus tombent dans l'eau après des sifflements formidables de Vzzzzzzziiiiiiiiiii et de ploufs, suivis d'un bruit de jet d'eau.

Comme nous, les poissons ne doivent pas être tranquilles.

Nous passons le pont avec calme. Ma compagnie fait la pause au-delà.

 

Les arrivées d'obus illuminent ce faubourg, l'espace de quelques secondes de lumières vives et de clairs obscurs lui donnent un aspect fantastiques ; des géants qui sont des pans de murs à moitié écroulés, pans hauts et étroits, autant de fantômes qui dépassent du sol avec la fugacité de la lumière vive des explosions.

Les maisons quelque peu en état abritent des êtres humains.

Les soupiraux des caves sont éclairés, des ombres chinoises y jouent et quelques poilus au repos sans doute, semblables aussi à des fantômes se hasardent à faire quelques pas vers nous pour demander notre numéro de régiment, d'où nous venons et où nous allons. C'est toujours le mystère !

On ne sait rien.

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5 sept. : Verdun

5 sept. 2h du matin : Les bœufs partent à l’abattoir vers le fort de Souville

Les poilus nous renseignent sur notre situation dans la ville ; nous sommes dans le faubourg Pavé.

Nous n'avions pas fait 200 ou 300 mètres depuis la dernière pose, qu'un arrêt brusque se produit dans la colonne qui nous précède ; nouvelle marche, nouvel arrêt pendant lequel des ordres rapides nous arrivent :

 

« Prendre la toile de tente, l'outil, les vivres de réserve et se préparer à déposer le sac dans une maison voisine ».

 

Cela se fait dans un désordre indescriptible et un tintamarre de foire, par nuit noire, éclairés seulement par intervalle, l'espace d'un éclair par les explosions qui se succèdent à peu de distance et dans tous les sens.

Un trio d'obus arrive en telle trombe et fait un tel bruit à quelques mètres, que nous nous écrasons au sol avec un ensemble parfait.

Chacun reprend vite sa place et continue ses occupations fébrilement dans un silence qui contraste avec le brouhaha de tout à l'heure.

Les officiers s'affairent pour remettre de l'ordre dans les unités et veiller à ce que les sacs soient rangés en ordre et non jetés pêle-mêle comme on avait commencé ; ils ont fort à faire.

Maintenant nous savons ce qui nous attend ; on monte en ligne dès ce soir pour attaquer et cela presse paraît-il !

 

J'ai à peine déposé mon sac que l'on appelle les caporaux ; j'arrive à temps pour suivre mes camarades vers une sorte de remise où l'on nous fit cadeau d'une grande quantité de trousses de cartouches (10 paquets par trousse) et de grenades à répartir entre les hommes de l'escouade.

Huit paquets de cartouches et deux grenades de diverses qualités par homme, en plus de nos 120 cartouches réglementaires. Il nous faut aussi distribuer une deuxième musette pour les munitions et des bidons de 2 litres.

 

On avait bien pensé au ravitaillement en explosifs, mais on n’avait pas pensé aux vivres et il se faisait tard, près de 2 heures du matin.

Le chef de bataillon (*) crie après les commandants de compagnie et siffle le rassemblement en répondant à un capitaine qui lui demande des vivres :

 

« Vous serez ravitaillé demain soir en ligne ! »

« Et puis c'est secondaire, il faut partir, nous n'avons plus de temps à perdre ! ».

 

Pauvres poilus, aller se battre 4 jours minimum la musette vide de vivres.

 

Toujours une nuit d'encre, il pleut à verse, nos capotes sont sursaturées d'eau. Mon escouade est dès maintenant prête au combat, mais les grenades et les cartouches suffiront-elles comme vivres moraux.

Quelques obus saluent notre départ, mais tout le monde paraît calme.

C'est drôle comme on se résigne vite à tout ; des bœufs qui vont à l'abattoir et qui le savent.

Pourquoi se courber pour quelques obus ?

N’allons-nous pas en braver un plus grand nombre dans quelques heures.

Le bataillon regroupé s'en va vers son destin.

 

Nous marchons depuis quelques minutes, lorsqu'en avant de nous, une grande nappe blanche dissipe violemment cette obscurité, grandit et disparaît derrière des éclairs plus vifs, suivis d'écrasements formidables et sonores, illuminant pendant quelques secondes cette partie du faubourg.

On dirait que les cheminées, les pans de mur mènent une danse de diablotins, apparaissant et disparaissant avec un jeu d'ombres et de lumière des plus cocasses, mais des plus diaboliques.

C'est encore une arrivée drue de gros obus.

Et tout à coup, un arrêt brusque et des interpellations sans nombre sur notre situation auxquelles personnes ne peut répondre.

Les courroies de mes musettes scient mes épaules, d'autant plus que l'arrêt m'y fait un peu plus penser.

En attendant la reprise de la marche, je me repose sur un tas de cailloux. La pause ne dure pas longtemps, je suis machinalement le troupeau en marche.

Nous laissons la route ; un grand trou noir, nous traversons un ravin très encaissé au fond duquel court une voie ferrée ; on trébuche un peu sur des cailloux en la coupant et on remonte la pente opposée assez raide.

Je pense que nous venons de traverser la voie ferrée en déblai entre Verdun et le tunnel de Tavannes avant la ferme du Cabaret Rouge. Nous gravissons une croupe sous la pluie diluvienne qui nous fouette sans arrêt.

Dans la nuit très noire on ne voit même pas le sol, nos pieds butent sans cesse. La montée est si raide que nous avançons très courbés, le dos rond, nos mains accrochées à la toile de tente roulée et placée en sautoir au travers de la poitrine, le fusil brinquebalant le long de l'épaule et du bras.

Derrière on ne suit pas toujours et on le crie.

 

Nouvel arrêt depuis le fond du ravin ; il se prolonge. Malgré la pluie qui ruisselle sur ma capote, malgré la boue dans laquelle mes pieds disparaissent, je m'assieds dans la boue, exténué, légèrement couché sur le côté avec comme support le coude droit qui s'enlise doucement. Mes camarades essayent comme toujours d'obtenir quelques renseignements sur notre nouvelle position ; c'est en vain. D'où une nouvelle bordée de cris et de jurons.

On ne peut se faire une idée de cet état d'attente déprimant, de ces incertitudes qui pèsent.

Personne ne sait où on va, pourquoi nous tenir ainsi dans l'ignorance.

Nous sommes dans la nuit sinistre, près d'un lieu où les explosions font rage, où les fusées des lignes à peine montées au-dessus du plus haut mamelon décharné, dispensent une lumière blanche qui court sur le sol comme une nappe qui vite se retire de tous côtés avec des tremblotements sinistres imprimés par la descente saccadée de parachutes.

Du point brillant de chute, la lumière du magnésium qui achève de se consumer, fuse vers le ciel alors que tout le reste du terrain retombe dans une ombre fantasmagorique d'un noir d'encre, jusqu'au moment où les yeux se refont à percer la nuit.

Devant nous c'est le fracas des explosions, le jaillissement des fusées éclairantes qui se croisent dans les airs, le martellement du sol, le halètement des mitrailleuses, le tir saccadé des fusils, une cacophonie indescriptible d'engins de mort, un lieu d'hommes qui se cherchent pour se détruire.

C'est l'avance et le recul forcé sur une terre que l'on veut sienne et dont le moindre pouce est sacré.

Derrière, des masses de grosses mouches nous saluent de leur violent bruissement ; notre artillerie est déclenchée.

On vient d'appeler les chefs de section et les commentaires vont bon train, sans résultat.

Un agent de liaison qui passe nous situe à quelques mètres des casernes Marceau, sans que la nuit trop noire nous permette d'apercevoir ses murs.

Des obus tombent de ci de là, dans un bruit de plâtres qui s'effondrent du côté des casernes. Ceux qui vont sur Verdun passent sur nos têtes en soufflant très fort longuement avec un sifflement régulier et cadencé : Vizzzzzzououou - Vizzzzzzououou suivis d'explosions sourdes loin dans la vallée de la Meuse.

 

Notre chez de section revient ; la halte a bien durée une heure.

Il ne dit rien et ne veut rien dire.

 

« En avant en file indienne »

ordonne-t-il vivement !

 

J'ai grand peine à me lever, je le fais d'un effort lourd. Je ne sens plus mes jambes. Je prends la tête de mon escouade en invitant mes hommes à suivre les uns derrière les autres et dans le plus grand silence en raison de la proximité de lignes.

Nous passons dans les casernes dont on aperçoit enfin les bâtiments à la lueur des explosions d'obus. Nouvel arrêt entre deux bâtiments ; un voisin me dit que nous aurons peut-être la chance de coucher dans l'un des nombreux abris occupant les sous-sols.

Hélas la marche se poursuit.

Nous quittons les casernes par une large ouverture pratiquée dans le mur d'enceinte, après laquelle une piste véritable frontière marécage nous accueille. Elle est dans un état déplorable.

Bouleversée sans cesse par les obus, elle va s'enfonçant dans les bois que la clarté à peine naissante du jour (il doit être près de 5 heures) découpe.

 

(*) : Commandant MOLINER.

 

(**) : Le JMO précise :

« La relève retardée par la lenteur des distributions, se fait par une nuit pluvieuse sur un sol détrempé, coupé de trous d’obus pleins d’eau »

5 sept. 5h du matin : Les pousse-pousse des brancardiers, le défilé des blessés          

Au bout d'une demi-heure de marche, nous tombons sur la route de Fleury à Verdun.

De nombreux blessés de la journée et de la nuit nous croisent, achevant de vider les postes de secours. Ils passent, rapides, encombrant la route.

Des brancardiers pressés poussent devant eux une sorte de pousse-pousse, deux cercles sur roues allant cahin-caha, supportant un brancard d'où sortent souvent des cris inhumains et de gémissements lamentables sur un ton monotone qui fait frémir, coupés parfois de hurlements occasionnés par les chaos.

Les brancardiers se fraient un passage parmi nous et ils passent vite, vite avec des blessés légers par centaines, sans un mot, pressés de mettre en lieu sûr leur précieux fardeau, victimes de la journée et des jours précédents. Nous nous faisons petits sur le bord de la route, profondément émus par ce défilé douloureux.

Par endroits sur l'autre bord, des morts abandonnés bordent la route. Ce sont sans doute de grands blessés morts pendant le transport et laissés sur les bas-côtés par les brancardiers revenus au poste de secours sauver d'autres vies humaines.

Nous suivons un chemin de croix.

Heureux, ceux qui parmi nous repasseront en ces endroits, touchés dans leur chair, mais vivants.

 

La nuit parait s'ouvrir tout à fait.

À chaque minute passée la clarté grandit. Je commence à distinguer parfaitement tous les objets qui nous entourent.

Dans la buée, en suspension dans l'air d'une matinée grise et pluvieuse, comme à travers un voile transparent, le relief du pays se prononce.

Devant nous une série de mamelons en pain de sucre bouleversés se découpent très rapprochés et boisés, où de petits pins aux troncs élancés, certains élagués comme des piquets, tendent vers le ciel un tronc et des bras décharnés de couleur rouille à stries à peine bleutées, avec des blessures béantes.

Sur cette terre de désolation, sur cette succession de pains de sucre plus ou moins hauts les uns que les autres, une multitude d'explosions d'où partent des fumées noires ou café au lait. D'abord opaques et lourdes elles s'épandent violemment en une gerbe qui va s'élargissant au fur et à mesure qu'elle monte vers le ciel.

Nouvel arrêt un peu en arrière d'une crête à hauteur de Souville en un point où la route de Fleury est très encaissée.

5 sept. 7h du matin : relève impossible et retour aux casernes Marceau

Il est 7 heures et il fait grand jour.

Le bombardement est intense ; la relève n'est plus possible dans ces conditions. Collés contre des déblais nous attendons des ordres, impatients.

Les explosions font rage et il y a des blessés. Dans le remblai de la route à droite et à gauche, de forts abris s'offrent à nous ; nous nous y comprimons à 50 dans d'étroits couloirs.

Nous n'irons pas plus loin ; l'ordre me parvient que le bataillon retourne à Verdun, caserne du faubourg Pavé. La relève se fera la nuit prochaine ; un baume au cœur 2 heures de répit.

Une détente se fait en nous, un espoir de dormir, de se reposer quelques heures. Nous sommes pourtant encore dans une demi-fournaise, en plein danger.

Celui-ci est peu de chose par rapport à ce qui nous attend ce soir et demain.

 

« La 17ème par ici »

crie-t-on.

 

Je remets mon sac, la section se regroupe à l'extérieur. Le bombardement est infernal.

En quelques minutes, grâce au jour, nous rejoignons les casernes Marceau non sans nous apitoyer sur ces pauvres morts qui jalonnent encore le chemin.

Nous pouvons examiner les casernes tout à notre aise ; elles paraissent toutes neuves, de bel aspect quoique sérieusement détériorées par les obus.

Des hommes vont et viennent affairés à l'intérieur ; hommes de l'intendance divisionnaire ou hommes de corvée, rescapés des lignes venus se ravitailler en vin et en pain. On ne saura jamais à quel point ces hommes se sacrifient pour peut-être un litre de vin de rabiot et il y a toujours des volontaires pour rapporter 10 bidons pleins et une couronne de 10 boules de pain, sous les obus, sous les balles.

Les Sénégalais

De tous côtés des groupes de Sénégalais rentrant de contre-attaquer, passent la plupart sans chefs ; quelques fois avec un sous-officier indigène.

Des isolés suivent avec peine, sans sac, avec seulement un fusil et des cartouchières, tête nue, sans souliers et pieds nus, rentrant comme à plaisir dans les trous d'obus plein d'eau, boueux jusqu'au cou, figure terreuse, mais avoir des yeux toujours candides.

Ils rentrent à Verdun en débandade.

Sur la pente le long d'un réseau de fils de fer, un groupe très nombreux d'une section commandée par un blanc, est dispersé par deux obus qui dirait-on, sont tombés en plein dessus.

Il y a d'abord un grand flottement, puis le groupe se reforme et continu sa marche comme si rien ne s'était passé. Quelques sénégalais sont arrêtés près d'un des leurs qui a dû être touché. Il n'y a plus rien à faire car ils l'abandonnent.

Deux autres blessés sont aidés par leurs camarades.

 

Les boches sont nerveux, ils sentent chez nous des mouvements de troupes insolites ; des obus tombent un peu partout. Le terrain que nous traversons après avoir dépassé les casernes, est profondément bouleversé. Des trous énormes de 210 allemand s'y montrent nombreux. Le fond sert de sépulture à des morts récents, des croix rudimentaires surmontent les tumulus, quelques fois coiffées de casques bosselés.

Des cadavres d'hommes fraîchement tués, des tombes retournées, des tibias dans un soulier, des lambeaux de membres gardant leurs ossements encore charnus d'une chair terreuse et délavée, des fusils, des sacs, des équipements abandonnés déchiquetés, des croix couchées ou droites criblées d'éclats ou brisées, voilà le triste spectacle qui accapare notre vue.

 

Nous retrouvons enfin la route de Fleury à Verdun, longeons un chemin de fer à voie étroite et nous arrêtons longuement près d'un grand bâtiment, gare ou minoterie d'où nous avons une vue splendide sur la ville de Verdun placée en contrebas au fond d'un cirque.

Les obus y tombent sans arrêt aux quatre coins, marqués par des nuages de fumée. La compagnie étant arrivée à se reconstituer, nous descendons vers le faubourg Pavé.

Le Faubourg PavÉ

Sur notre droite, sur la croupe à peine camouflée, une ligne ininterrompue de canons de 75, en plein champs. Il y en a certainement plus de 50, se touchant presque, actuellement muets, mais prêts à cracher leurs petits engins de mort. Peu d'artilleurs en vue, petits abris individuels à côté des pièces.

Au bas de la croupe nous tombons sur une grande rue qui borde le cimetière militaire du faubourg Pavé. Des milliers de tombes ont l'air d'y être bien entretenues et au milieu une grande croix de bois sans doute haute de près de 5 mètres, domine tout.

Près de la rue, des tombes sont bouleversées du matin même par des obus, petits trous noirs de poudre aux bords feuilletés, terre rejetée de côté, croix brisées.

Les morts eux-mêmes n'ont pas la paix.

 

Dans les premières maisons ruinées du faubourg, apparaissent aux fenêtres ou à des ouvertures pratiquées exprès, des gueules menaçantes de gros canons de 120 et 155. Immédiatement à droite de la rue et dans l'embrasure d'une vaste porte, un canon énorme pointe sa gueule vers le ciel. Il est couvert d'un camouflage, raffia tressé vert bariolé de marron. Ils ne doivent tirer que la nuit, on ne voit pas d'artilleurs.

De temps en temps nous croisons des isolés : artilleurs, fantassins d'autres divisions.

Les casernes Labbé

Nous arrivons aux casernes Labbé au moment où trois obus de gros calibre, 150 sans doute, explosent sur le côté sud de la cour d'honneur ; un flottement de peu de durée se produit parmi nous.

Nous occupons les chambrées du deuxième étage ; pas de lits, pas de bas flancs.

Nous nous couchons fourbus sur un carreau de briques, rompus de fatigue.

Le repos est court.

Il faut aller chercher des vivres et je suis chef de corvée.

La caserne est occupée par le 51ème bataillon Sénégalais, éléments de contre-attaque pour les jours critiques. Ils se reposent là en attendant les coups de chien.

La contre-attaque terminée, ils sont immédiatement relevés.

En attendant de toucher du ravitaillement je fais le tour des casernes.

D'un côté la rue par laquelle nous sommes venus, de l'autre un boulevard bordé d'arbres parcouru par des rails de tramways, jonché d'une multitude de branches brisées, de tronc d'arbres énormes qui barrent le passage, de fils électriques et de poteaux tombés à terre, parsemé de gros trous d'obus sur la chaussée, bordé de maisons démantelées et le tout vide d'êtres humains.

Un silence étreignant règne partout coupé par instants d'explosions sourdes ou tonitruantes faisant écho, avec des murs qui s'abattent en un immense bruit de déversoir de moellons.

 

De temps en temps, des salves de 150 allemand tombent sur la caserne, dans la cour ou dans les environs. Le souffle puissant des obus est impressionnant et pourtant dans les bâtisses on vit et on se sent à l'abri.

Nous touchons de la viande de conserve (singe) et du pain.

La compagnie fait préparer à la roulante du chevreau et du mouton rôti à distribuer avant le départ du soir. Nous mangeons et malgré la chute des obus nous couchons sur le carreau de briques avec la tente roulée sous la tête, essayant de trouver un sommeil qui ne vient pas malgré la fatigue.

 

Le soir arrive, et notre mission n'a pas encore commencée.

On nous destine à un point pour l'instant mystérieux de la ligne qui souffre et où nous aurons la rage de tenir ou de foncer sur le boche qu'il s'agit d'arrêter ou de chasser. Peut-être que ce soir nous traverserons cette maudite zone, ce promontoire où avant hier les gros obus s'écrasaient avec d'énormes gerbes de fumée noire très dense.

Qu’allons-nous devenir dans un pareil enfer ?

Aurons-nous la force de réagir et de maîtriser des nerfs que l'on sent tendus à l'extrême et foncièrement lâches. ?

La résolution de tenir est pourtant bien prise.

5 sept. 17 heures – La flaque de sang – Le cimetière du Faubourg PavÉ

à 17 heures, nous reprenons le chemin des casernes Marceau et jouissons du même panorama monstrueux du matin.

À cette heure il est même plus horrible. Le bombardement de tout à l'heure a encore fait des victimes. En un point la rue est pleine de sang. On débouche de la rue sur le cimetière du faubourg Pavé ; une large flaque de sang d'un rouge violent et par endroits violacée, épaisse, s'étale sur toute la largeur de la rue. C'est tellement coagulé que la pluie n'a aucune emprise sur elle et ne fait que glisser.

Au passage un frisson inexprimable nous saisit et la flaque est tellement grande qu'il nous faut marcher dedans. Quelle horreur à cette sensation de masse gluante et visqueuse.

Combien de pauvres hommes sont tombés là en paquet, fauchés par des obus aveugles.

Et ces pauvres morts qui dorment leur dernier sommeil dans le calme du cimetière.

Pourquoi faut-il encore que les obus aillent bouleverser leurs tombes et les sortir de leur linceul ? On passe rapidement la tête basse en longeant à nouveau ce cimetière saccagé.

Nous nous engageons immédiatement après dans la route du chemin de Fleury qui grimpe la croupe vers les casernes Marceau et le fort de Souville.

Quel sort nous est réservé ces jours-ci ?

En montant la côte on ne plaisante plus, on ne rit plus. Tous nos nerfs sont tendus à l'extrême et nous ne savons rien de notre destinée.

Où allons-nous ?

Que ferons-nous ?

Mystère ! Ne pourrait-on pas savoir ?

Quel mal y aurait-il à nous l'apprendre. Et puis en avons tous besoin. Restons le troupeau innocent que l'on conduit à l'abattoir. Qui sait si seulement dans quelques heures nous aurons le bonheur de contempler cette belle lumière, de vivre intensément.

Pourquoi faut-il que l'on s'égorge ainsi entre êtres humains. La civilisation, vain mot qui ne peut guère s'appliquer en ces temps troublés où tout est tendu vers la destruction.

 

 

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Extrait du JMO du 288e RI, du 5 septembre.

 

 

À hauteur des casernes Marceau, les compagnies sont arrêtées en colonne de bataillon, les sections par compagnie, les unes à côté des autres en colonne par quatre, dans un terrain vague et tourmenté, légère dépression de terrain. On nous fait une large distribution de fromage de gruyère, de grosses boites de 40 sardines, de vin.

J'en rempli mon bidon de 2 litres pendant que mon bidon de 1 litre regorge d'eau de vie. Avec la gourde j'ai une bonne petite réserve de boisson pour quatre jours.

Heureusement que les boches sont très sages.

Nous restons là à nous ravitailler pendant plus d'une heure et nous ne recevons pas un seul obus.

Pour l'heure, ils sont destinés à Verdun. Devant nous l'orage gronde sans interruption, à grands fracas, on se bat ferme.

5 sept. 18 heures – Vers le fort de Souville, la perte du pinard

Le départ à lieu vers 18 heures en colonne par 2 en utilisant le même petit sentier que la veille, pour retrouver la route de Fleury.

Aujourd'hui nous ne croisons pas de blessés, quelques agents de liaison seulement. Les morts ont été enlevés.

Des obus nous saluent à quelques centaines de mètres.

Voici les abris d'hier, c'est le point où la route tourne, en déblai pour descendre vers Fleury. Nous l'a quittons pour nous engager colonne par un tout droit sur une piste qui doit remplacer l'ancien boyau conduisant à Souville.

Nous y sommes à peine engagés, qu'un tintamarre formidable se fait entendre devant nous, se rapproche et des sifflements puissants et sinistres passent près de nous, à nous frôler, terminés par des explosions.

Avec un ensemble parfait, nous nous collons au sol.

Les drachen (*)  ont dû nous voir malgré la tombée du jour. L'horizon immédiat, les hauteurs des mamelons tout près de nous, s'embrasent en un instant. Les obus tombent si près que tout le monde cherche un refuge sûr dans un immense entonnoir à gauche de la piste.

J'y cours comme les autres, plus vite même, porté ou même soufflé par un énorme courant d'air chaud éblouissant au milieu d'un bruit ahurissant de ferraille cinglante et de terre projetée.

Je viens de l'échapper belle, un bruyant obus de 150 ou 105 explosait sur la piste derrière moi au moment où je sautais dans l'entonnoir.

Mon cœur s'est comme arrêté de battre ; je suis certainement livide, contusionné et dans l'impossibilité de prononcer un mot. Une gorgée de gnole offerte par un camarade a tôt fait de me réconforter.

Je suis vite remis et plutôt attentif à la danse qui commence.

Autour de nous dans la nuit qui se précise, des milliers d'éclairs touchent la terre impétueusement. Partout et surtout sur le piton à gauche, du feu, du fer, des flammes vives et fugaces, des envolées et des retombées de terre en paquet lourd avec des  flou – flou- flou – flou ... et des ploufs en roulements hallucinants.

Chacun cherche à se creuser un petit abri dans la terre.

Je la remue avec une telle précipitation qu'au moment du départ, le bombardement ayant diminué d'intensité, je ne retrouve pas mon bidon de 2 litres ; on ne nous avait pas armé de courroies. Je l'avais arrimé tant bien que mal au ceinturon et en y prenant l'outil il a du tomber.

Dans ma hâte de me mettre à l'abri je l'ai enterré.

J'ai tellement remué de terre que je n'arrive pas à le trouver. Tant pis la grande suffira

 Quand même c'est bien dommage, 2 litres de pinard, c'est une perte, j'en ai le gosier sec. Il m'a cependant débarrassé d'un poids gênant et il s'obstinait à glisser sur mon ventre.

Il ne faut pas trop le regretter, car il aurait certainement subi le même sort un peu plus tard à la suite des nombreux plats ventres que je suis obligé de faire sous la tornade d'obus.

 

(*) : Ballons d'observation allemands

5 sept. La nuit – Vers le fort de Souville, les Carrières, le ravin de la Mort - La boue, les morts

Avec la nuit le barrage a diminué d'intensité.

La marche devient plus rapide et on fait en sorte de ne pas prendre la liaison avec l'avant. Nous arrivons bientôt au fort de Souville et passons devant un poste de commandement, sorte de tunnel au fond d'un avant plan bordé de hauts murs appuyés sur des levées de terre.

On y reconnaît dans la pénombre des colombophiles et des signaleurs du régiment.

On nous demande à grands cris le silence :

 

« Vous allez nous amener les obus ! »

 

Comment faire avec notre matériel qui bat et s'entrechoque du moindre faux pas. Ce doit être ou le PC du Colonel ou celui de la brigade, peut-être de la division.

 

Maintenant la nuit est complète, seules les lueurs des fusées et des explosions éclairent pendant quelques secondes ce terrain bouleversé, visqueux, morne.

À chaque instant la piste est coupée par d'énormes trous d'obus pleins d'eau.

On a beau coller à l'homme précédent, à chaque trou on culbute. Les pieds s'enfoncent, on en a bientôt jusqu'aux genoux et c'est le renversement brutal dans l'eau et dans la boue du côté opposé où les deux mains et le fusil vont s'envaser jusqu'à mi avant-bras.

On patauge des pieds et des mains pour s'en sortir et ce sont autant à chaque effort de ventouses flasques qui vous étreignent et dont on se tire avec difficulté, souvent avec l'aide du fusil de ceux qui suivent et qui pressés vous lancent péniblement leur arme en la retirant vivement, ce qui quelques fois vous fait plus brutalement tomber sur le nez.

On se sent mouillé et terreux et on court sous les obus qui nous frôlent avec des souffles puissants et diaboliques. Des longues et des courtes courses coupées de plat ventre à chaque arrivée.

A chaque écrasement, des cris de blessés, des appels au secours de pauvres gens que nous abandonnons à leur triste sort ; c'est le rôle des brancardiers, pas le nôtre.

Le plateau fini, nous descendons la croupe vers les Carrières.

Devant nous dans la nuit se déroule la scène dramatique ou deux acteurs qui ne s'aiment pas, s'épient en se donnant des coups de dents désordonnés. Avec un fracas d'explosion, c'est un vrai éclairage à « giorno » qui nous attend.

Pendant la descente des fusées trouent la nuit en nous surprenant. On se fait tout petit et l'on entend :

 

« Baissez-vous pour ne pas vous découper en silhouettes sombres sur le terrain ! »

 

On court donc ramassé sur soi-même, trébuchant par ci, tombant par là, en une marche qui n'a rien de glorieux, toute faite de misère et de souffrances et à chaque trajet aérien de fusées :

 

« On vous voit, baissez-vous ! »

Répètent des voix dans la nuit ; à la fin on n'y prête plus aucune attention.

 

Le cerveau n'a que faire d'une sécurité aléatoire ; il en a assez d'entendre répéter toujours les mêmes choses, il devient fataliste.

On court pour suivre et ne pas perdre le contact, détaché de tout.

Cependant à un carrefour de chemins, presque au bas du ravin, près d'un talus aménagé sur la gauche, point où la section se rassemble, un Vzzzzzziii ... retentissant suivi d'un écrasement formidable se produit à peine à 3 mètres en arrière dans un éblouissement intense.

Des cailloux, du feu, une fumée âcre salpêtrée nous entourent l'espace d'une seconde. Précipitamment plaqués au sol nous disparaîtrions si c'était possible dans un trou de souris.

Il y a des blessés, on les soigne et on les fait taire, les boches ne sont pas loin.

 

A quelques centaines de mètres, on se bat à la grenade et des fusées se croisent et s'entrecroisent dans le ciel avec des sifflements prolongés et aigus « flflasch – fliiflaach ... claouc ». Nous venons encore de l'échapper belle.

Notre résignation a disparu quelques instants devant un danger aussi frappant.

Nous sommes paraît-il dans le ravin qui aboutit à l'étang de Vaux ou ravin de la Mort.  À quelques mètres sont les Carrières où se trouve un fort poste de secours et le PC du bataillon.

On nous y conduit.

Partout des cadavres auxquels l'on butte ; une forte odeur de pourriture nous incommode. On les voit ou plutôt on les devine, masse sombre et rigide à la lueur des explosions.

On ne peut pas bouger sans marcher dessus et cette impression de toucher quelque chose de compact fait frissonner.

 

Pendant l'arrêt d'une demi-heure pour rassembler la compagnie, je trébuche et tombe sur la poitrine d'un mort et me relève aussi vite, glacé d'horreur.

Le poste de secours se débarrasse de tous les morts ; ils sont mis les uns à côté des autres à ciel ouvert. Au milieu d'eux des hommes de régiments différents : 212, 234 régiments d'infanterie, compagnies de réserve ou de soutien immédiat, équipes de travailleurs.

Nous retraversons le ravin de la Mort et remontons vers le bois de Vaux-Chapitre et Le Fumin.

Sur notre droite, dans de grands trous individuels, sont des mitrailleurs du 4ème bataillon. Ils nous demandent de suivre leur ligne en faisant le moins de bruit possible, les boches étant à peine à quelques mètres.

Pour le moment ils nous laissent tranquilles, il est juste et raisonnable d'éviter de la casse à ces pauvres bougres, leur coin risquant de devenir moins tranquille après notre passage.

Bientôt nous ne croisons plus personne et tout à coup alors que nous sommes en colonne par un, on nous demande de faire un « à gauche » sur place, de prendre quelques pas d'intervalle, de mettre baïonnette au canon et de nous coucher aux premiers coups de fusil.

C'est ainsi que nous devons situer notre ligne.

Dans cette formation en tirailleurs, nous avançons prudemment. Combien de mètres avons nous fait ?

Je l'ignore dans cette nuit d'encre où l'on aperçoit à peine ses voisins ; 100 mètres peut-être plus. Il n'y a personne devant nous que l'ennemi.

Chacun retient son souffle, le cœur bat plus vite, on n'entend qu'un léger cliquetis de baïonnettes, un sinistre froissement de capote lorsqu'une fusillade se déclenche à nous étourdir.

A quelques mètres, de petites flammes blanches courtes suivies de claquements secs et sourds, accompagnés de cris gutturaux, nous invitent à joindre le sol.

5 sept. La nuit – Arrivée au bois du Vaux-Chapître, les diables

Nous sommes arrivés.

Ici se trouve la première ligne discontinue de la mer aux Vosges où nous n'aurons même pas le moindre obstacle pour nous séparer de l'ennemi.

Pas de tranchées, pas de boyaux, pas d'abris, pas de réseaux de fils de fer barbelé, comme dans les autres régions du front d'où nous venons. 

C'est le terrain où les empoignades au couteau, au fusil, à la grenade, se feront brutales, en quelques minutes. On sort du trou comme des diables et on se rue en avant surprenant et effrayant les premières lignes ennemies, d'où sortent des pauvres diables effarés, mains en l'air, jusqu'à plus en arrière d'autres prévenus par guetteurs, cris, fusillades ou fuyards, mettent leurs engins de mort en batterie, fauchant tout ce qui se présente.

Vite il faut s'organiser.

Les ordres courent du capitaine aux chefs de section et aux chefs d'escouade :

 

« Placez immédiatement un guetteur à quelques mètres en avant de la ligne et enterrez-vous ! »

« Creusez votre trou individuel et disparaissez avant le jour »

 

Des obus continuent à pleuvoir très drus et des blessés des sections de soutien de la compagnie placée à 50 mètres en arrière, viennent en trombe près de nous pour y échapper.

On les prie de joindre le poste de secours des Carrières le plus rapidement possible, tout au moins avant le jour, mais ils ne savent pas s'en aller. Ils voudraient qu'on les accompagne.

Nous n'en avons pas le droit et les brancardiers sont déjà occupés avec de grands blessés. Un barrage d'artillerie allemand vient de se déclencher.

 

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6 sept.

6 sept. : Le bombardement : Nous n'avons pas peur.

Notre relève a du faire trop de bruit ; l'ennemi énervé réagit. Les pauvres blessés feront bien de profiter de la première accalmie pour fuir cet enfer.

Actuellement il y a de quoi hésiter.

La terre tremble et il ne fait pas bon relever le nez du sol ; tout être qui se lève est impitoyablement fauché. En raison du manque de défenses accessoires devant notre front, il s'agit d'ouvrir l'œil. Nous l'ouvrons d'autant plus que nous sommes novices dans un pareil endroit, quoiqu'au front depuis huit mois, jusqu'ici dans des secteurs demi offensifs.

Nous n'avons pas peur, bien au contraire ; la jeunesse aime le combat, mais ici on lutte contre des forces invisibles auxquelles on ne peut rendre dent pour dent.

L'inconnue et l'éventualité d'un premier contact avec un secteur des plus mouvementés, envisagée à tête reposée, fait frissonner et donne certainement à réfléchir surtout dans les prémisses qui l'accompagnent : ouragan de fer et de feu.

En pleine réalité mille images se forment dans notre cerveau, y prennent corps : les obus qui tombent serrés et font voler la terre autour de nous, les blessés qui implorent un guide, un compagnon qui soutiendra leur moral jusqu'au poste de secours.

Que de souffrances à supporter avant le gai hôpital, quel calvaire, quel chemin de croix à parcourir avant d'échouer dans une belle bâtisse aux chambres claires, aux fenêtres à grands rideaux blancs, aux infirmières douces comme des mamans.

Combien de ces blessés encore près de nous pensent et se disent :

 

« Mon Dieu faites que j'arrive à bon port ! »

 

Et combien seront disloqués en cours de route, brisés et rebrisés jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'une bouillie de terre, d'os, de viande, d'étoffe onctueuse et verdâtre.

Tout ce raisonnement bourdonne à nos oreilles, pendant que le trou qui doit nous abriter s'enfonce doucement et machinalement dans la terre, sous les coups rapides de pelle ou de pelle pioche, avec une ardeur décuplée par l'imminence des dangers que nous apportera le jour.

Dès que l'aurore arrivera on ne pourra plus circuler.

Tout ce qui sera vu sera une cible vivante que l'ennemi aura tôt fait de démolir.

6 sept. : L’aurore - Découverte d’un pays lunaire, l’agonie des blessés sénégalais entre les lignes.

Au fur et à mesure que le jour monte, j'examine plus attentivement les lieux.

Le terrain descend en pente accentuée vers un profond ravin à demi caché par un bois à gauche ou plutôt les vestiges d'un bois. C'est un vrai pays lunaire aux innombrables trous aux bords visqueux et noirs qui se touchent avec des centaines de petits troncs d'arbres, coupés, déchiquetés à 0,60 mètre du sol.

Ils sont autant de corps où les branches brisées sont autant de bras disloqués dont les mains implorent ou font office de moignons auxquels des débris de chairs et de nerfs adhèrent.

Ils ne sont que des fragments d'écorce ou de fibres déchiquetées, rejetées de tout côté de l'axe.

 

En lisière de ce triste bois, à moins de 100 mètres, des tâches bleues se soulèvent.

Est-ce possible, ce sont des nôtres !

On distingue dans le jour qui pointe, des capotes bleues horizon. Ils nous font signe de ne pas tirer et nous implorent par une sorte de mimique de venir les chercher.

Ce sont de pauvres Sénégalais victimes de la contre-attaque d'hier.

Blessés sans doute, sans cela ils viendraient à nous. Ils multiplient leurs signes mais nous ne pouvons rien pour le moment pour eux. Toute notre ligne est figée ; elle doit le rester jusqu'à l'heure voulue de l'attaque. On leur fait donc signe de se terrer et d'attendre.

Certains essayent de se traîner, pitoyables, en faisant des signes désespérés.

 

Le moment est trop critique ; ils sont dans les lignes allemandes et parfois une tête de Fritz s'aventure au-dessus de la terre quelques secondes à 25 ou 30 mètres de nous.

Il faut être sage d'autant que quelques coups de feu suivis d'un claquement net nous invitent à nous tasser.

Depuis longtemps tout est rentré dans l'ordre.

Aucun être humain n'est visible à la surface du sol.

Sans la multiplication des explosions on dirait que tout ce coin de terre est déserté.

6 sept. : 10 h - Le jeu très amusant des diablotins feldgrau

Tout à coup vers 10 heures, un peu sur notre droite à 100 mètres, à hauteur des blessés sénégalais, des Allemands courent vers nous de tronc d'arbre en tronc d'arbre, de trou d'obus en trou d'obus, par 2 ou par 3, avec un air lourd, grossier.

On les distingue très bien avec leur calot rond, aucun n'a le casque d'acier, sans capote, le fusil à la main. Toute notre ligne se réveille comme par enchantement.

Ils sont à si bonne portée que sans commandement, des hommes tirent et moi-même j'en ajuste un avec application, grand, mince qui se précipite vers un tronc d'arbre lorsqu'un ordre bref, répété nous invite à cesser le feu.

Je tire quand même précipitamment et mal naturellement. La balle a frappé à quelques centimètres en avant de mon boche et son claquement a dû le surprendre car il s'est jeté au sol.

Celui-là doit une fière chandelle à mes chefs. Quelques secondes de plus avant l'ordre et une bonne action du doigt sur la détente, l'aurait envoyé dans l'autre monde, d'où il n'aurait pu nous faire le mal qu'il a pu nous faire quelques heures plus tard.

Pourquoi cet ordre de ne pas tirer sur des ennemis visibles, prêts eux-mêmes à nous faire le plus de mal possible. Il ne faut pas faire repérer la ligne parait-il à cause de l'artillerie. Il faut surtout conserver la discipline du feu. Il est certain que l'artillerie allemande tire long, derrière nous et qu'il vaut mieux ne pas gâter notre situation.

Nos mains serrent rageusement nos fusils ; nous avons beaucoup de peine à calmer nos nerfs, notre désir de tuer. Quel beau carton vivant nous échappe.

 

Pendant quelques minutes nous assistons au jeu très amusant de diablotins feldgrau sortant par surprise de terre, de-ci, de-là, tantôt à gauche, tantôt à droite par petits bouts qui viennent se poster à une quarantaine de mètre de nous.

Par exemple, si cela avait continué, il aurait bien fallu agir, la ligne donnait quelques signes d'inquiétude et d'agitations. Il est vrai que les boches n'étaient pas nombreux, une quinzaine et qu'ils avaient beaucoup de chance de se faire ramasser s'ils avaient continué.

Peut-être était-ce l'idée de nos supérieurs, mais tout redevient calme, plus d'êtres humains en vue, plus rien qu'un vaste pays de désolation.

De temps en temps encore dans les lignes allemandes, des Sénégalais se soulevaient au-dessus de cette vaste étendue de boue pétrie par les obus, dans une atmosphère brumeuse.

On voit distinctement leur capote bleue qui fait tâche sur la terre grise et leur face noire dont les traits sont indistincts.

Ils font toujours des signes et entre eux et nous, il y a les boches qui ne paraissent pas les avoir vus. Il n'y a pas de tranchées, à perte de vue des trous d'obus, des mamelons couverts de petits pins déchiquetés.

Dans le bas vers le ravin de la Mort et sur la croupe du bois de Vaux Chapître, des obus tombent en paquets véritable trombe balayant et labourant le sol.

Plus à gauche la masse imposante du fort de Douaumont disparaît dans la brume.

6 sept. : 11 h - Le repas dans un trou d’obus

Il est maintenant 11 heures, je casse la croûte comme mes voisins. J'apprécie avec délice les deux côtelettes d'agneau que l'on va donné la veille. Après un bon coup de pinard et un dernier coup de bêche pour achever l'aménagement de mon trou, j'essaye de fermer l'œil en attendant les évènements.

Pour l'instant nous ne recevons pas trop d'obus. Des grosses marmites passent comme des express au-dessus de nos têtes, pour aller s'écraser quelque part derrière nous avec un bruit effrayant de « Cara cra ...craoum » !

Et cela nous secoue brusquement.

On dirait que quelque chose nous pèse, comprimant les épaules en un ramassis total du corps. La terre est sérieusement détrempée, il bruine, nous sommes vautrés dans la boue et dans l'eau.

6 sept. : 12 h - Les coureurs

Vers midi, deux coureurs du bataillon, bravant obus et balles demandent le commandant de compagnie. Ils arrivent en coup de vent, en terrain découvert et sont tellement essoufflés qu'ils ont de la peine à se faire comprendre hachant leurs mots.

Leur visage est ruisselant de sueur, on croirait qu'ils vont défaillir tellement, ils ont de la peine à retrouver leur respiration et leur figure est décomposée.

Ils portent un ordre d'attaque sans pouvoir nous renseigner sur l'heure et ils nous racontent leurs misères depuis le départ du PC du bataillon vers les Carrières.

Il leur a fallu une heure pour faire 500 mètres, toujours sous le nez des allemands particulièrement agressifs au ravin de la Mort. C'est miracle qu'ils soient passés au travers des balles qui leur étaient destinées. Leur mission terminée on les voit repartir par longs bonds rapides vers l'arrière, salués par quelques coups de fusil.

Quelle audace et quel mépris du danger faut-il montrer pour traverser en plein jour un terrain balayé par les engins meurtriers.

 

L'heure de l'attaque nous est bientôt communiquée par les chefs de section. Nous devons tous être prêts à sortir de nos trous à 6 heures. (*)

Un coup de sifflet du capitaine donnera le signal du départ.

Je reçois communication d'un papier à faire passer aux autres caporaux de la section, indiquant comme objectif un ouvrage allemand très fort à 600 mètres.

 

(*) : L’attaque aura lieu à 17h40, la compagnie de Louis (17ème compagnie) sera l’une des première à sortir des tranchées, comme l’indique le journal du régiment.

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L’extraordinaire bombardement avant l’attaque - Être tués par des obus français, quelle horreur !

Depuis quelques minutes, le tir de notre artillerie devient plus serré, plus massif, sur le bois où se trouvent les Sénégalais blessés et la première ligne allemande.

Le tonnerre grandit brusquement. De gros obus à épaisses fumées gris noir ou blanc sale arrivent à 60 ou 80 mètres de nous à une cadence régulière et continue.

La situation devient impressionnante.

Sans arrêt des masses d'obus de calibre moyen passent sur nos têtes avec de larges sifflements qui ont l'air de tisser une véritable trame aérienne, accompagnés toutes les 2 ou 5 minutes d'une série de gros qui courent au-dessus de nos têtes comme des trains de marchandise et s'écrasent brutalement devant des ravins ou au bas de la pente sur laquelle nous sommes postés.

Il y a quelque chose de changé dans l'atmosphère ; l'air vibre douloureusement sous les avalanches de mitraille qui le malmènent. On nous prépare le terrain pour, qu'en principe, nous ne trouvions pas de résistance ; les vivants ennemis doivent être rendus inoffensifs.

 

Au fur et à mesure que l'heure passe, cette préparation grandit en intensité.

Ce qui paraît être la lisière du bois Fumin et de Vaux Chapître disparaît dans une fumée épaisse blanc noir qui s'élève et se renouvelle sans cesse à grosses bouffées en volutes bien alignées ou jouant entre elles à se dépasser sortant de terre pour se précipiter vers le ciel.

Brusquement, une trombe de sifflements plus aigus suivie d'un écrasement infernal nous aplatit contre le sol et nous effare. La fureur de la préparation ne distingue plus ni amis ni ennemis car l'ouragan de fer et de fumée fonce sur nous.

Une danse continue d'êtres aériens pèse sur nous, entretenant au sol une musique tonitruante qui fait vibrer intensément la terre comme une onde entretenue. La ligne de feu et de fumée se rapproche de nous de seconde en seconde, constituant un rideau opaque qui tressaute et marche mathématiquement.

Un volcan vit sous nous.

La terre semble résonner et se mouvoir devant nos yeux.

Un instant notre cerveau s'affole, tend tous nos nerfs et il semble que nous ne puissions résister à une telle prodigalité d'engins malfaisants, à un tel traumatisme du sol et des éléments déchaînés. Tout notre corps semble attiré, poussé vers une fuite salutaire.

Cependant on se cramponne et les chefs crient de ne pas bouger. Nous sommes environnés de flammes courtes et violentes, de fumée acre et étouffante, de sifflements rapides, éclats, masses de terre. La terre tremble, le corps semble se déchirer, s'éparpiller et il est secoué de troubles convulsifs. On se fait de plus en plus petit dans notre trou.

 

Les secondes paraissent longues sous une avalanche pareille et il semble que notre destin va finir.

Sur la droite vers le 220ème sur la crête, des hommes ne peuvent plus tenir, on a l'air de s'affoler. Brusquement toute la ligne de tirailleurs se soulève ; des hommes fuient vers l'arrière. Des gradés s'agitent, crient, font des signes ; le recul est tôt arrêté.

Les fuyards se couchent et la terre réapparaît déserte pendant que l'écrasement continue. Que font donc les artilleurs. Nous avons dépensé nos fusées chenilles en pure perte ; « allongez le tir » implorent-elles.

Hélas les explosions redoublent à nous rendre fous.

Être tués par des obus français, quelle horreur !

 

 

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Extrait du JMO du 220e RI. La « fuite » en arrière y est décrite différemment.

 

 

Notre artillerie par un beau tir de ratissage nettoie sans relâche plus d'un kilomètre en profondeur sur une vaste largeur que je ne puis déterminer, le terrain à droite et à gauche disparaissant sous d'épais nuages de fumée dans un tonnerre d'explosions.

Le râteau diabolique part de l'intérieur du bois Fumin et de Vaux Chapître, vient jusqu'à nous, nous dépasse à peine et repart sur Fumin en un va et vient qui nous fait frissonner d'horreur, pendant des heures, sans répit.

C'est monstrueux.

6 sept. : 17 h - Le barrage boche

Il est 17 heures, les boches sont tranquilles et pour cause. Il ne devrait plus y en avoir un seul vivant après de telles bourrasques.

Le malheur c'est que nous sommes en partie logés à la même enseigne et que notre moral s'en ressent. Sur ma droite et sur ma gauche des blessés se soulèvent, geignant et courent vers l'arrière.

Où pourraient-ils aller les malheureux sous une telle avalanche de feu et de ferraille ; un misérable éclat ne peut que les faucher. On les voit se lever et tomber lourdement pour ne plus se relever.

À mon avis il est plus sage de se terrer et d'attendre de meilleures heures en dominant et crispant ses nerfs qui réagissent par des tremblements indépendants de la volonté.

Les blessés crient et s'affolent au milieu des explosions de nos obus, tournoient dans une fumée âcre, blanc sale ou noire ou toute la ligne disparaît, fumée qui vous prend à la gorge à étouffer sous les paquets de terre qui nous assomment.

Le barrage boche se met justement de la partie. On dirait qu'ils viennent de deviner nos intentions d'attaque.

Et quel barrage !

 

Notre situation devient hallucinante. Notre corps veut fuit, nos yeux voient trouble jusqu'à ce que résigné, notre cerveau ramène le calme. On ne peut pas se faire une idée de cet état d'attente, de cette exaspération du soi-même dans l'inaction forcée.

Je me trouve mal abrité et me glisse vivement en roulant dans un grand trou d'obus à ma droite, à demi plein d'eau et suffisamment large et profond pour nous recevoir à deux. Le moral sera meilleur en se serrant les coudes. Les bords du trous sont feuilletés ou plissés et noirs de poudre avec un gros bloc de terre détachée qui nous fait sur la gauche un parfait pare éclats.

Ma tête collée à la terre à l'impression d'y pénétrer à chaque explosion voisine. Certaines se produisent à moins d'un mètre et mon crâne vibre douloureusement. Tout mon corps en est ébranlé.

 

Ainsi pendant un temps bien long, le tonnerre gronde atteignant subitement un paroxysme de fureur destructrice et infernale où des monstres hurlants ou soufflants nous cherchent.

Tout à coup, un avion de chez nous passe à basse altitude. Il débouche du piton de Souville semblant le toucher, pour venir nous frôler presque à une vingtaine de mètres de hauteur dans un puissant vrombissement de moteur qui un instant semble couvrir le roulement des explosions.

Cette masse qui court dans l'air aux cocardes tricolore nous redonne des nerfs ; un frémissement parcourt la ligne. Il lance deux fusées blanches sur nous et fonce sur les lignes allemandes pour revenir ensuite sur nous.

6 sept. : 17 h 40 – L’attaque

C'est l'heure de l'attaque.

Dans cette atmosphère infernale, soudain au ras du sol, des êtres se remuent et dans l'air déjà si secoué de clameurs, des coups de sifflets stridents fouettent nos nerfs agacés. Comme des diables qui sortent de leur boite, nous jaillissons des trous en ligne régulière courbée et nous précipitons en avant.

Le capitaine BARTHE (*) montre la route de son sabre très beau dans la fumée à notre hauteur.

Dans le fracas des explosions, dans la fumée, des paquets d'hommes courent vers la ligne allemande. Le barrage allemand fait rage, les obus pleuvent très drus sur nous, par ci par là des corps s'affalent, disloqués.

Des coups de fusil crépitent, les mitrailleuses allemandes entrent dans la danse ; une nuée d'abeilles au vol ultra rapide semble évoluer autour de nos corps, frôlent nos têtes.

Des claquements secs et précis nous ébranlent lorsque les balles nous effleurent et c'est un tintamarre de crissements, de « clic, claouc, claouc, clic, caout ... »  « Kapout ! »  semblant dire certaines.

 

Dès le départ, le capitaine tombe, une main au cou ; une balle l'a traversé de part en part et nous apprenons sa mort au cours de la nuit. (**)

Toute la ligne fonce avec des flottements visibles.

Par endroits des hommes tombent avec des cris étouffés et au sol certains restés sur place, la figure contre terre, rallent doucement avec des soubresauts impressionnants.

Dans une véritable ruée, nous abordons ce qui doit être l'avant ligne ennemie, le souffle court, des crampes aux jambes et nous ne l'avons pas encore franchie, que deux boches au visage terrifié, aux yeux hagards, sortent des trous et se précipitent vers nous, les bras levés, sans équipement, en calot en criant :

 

« Camarades, pardon monsieur, camarades »

 

Ils passent dans les intervalles et nous dépassent en ne cessant de nous regarder apeurés, toujours les bras levés et fuyant vers Souville où les secondes lignes les recueilleront.

Il en sort ainsi un peu partout, surtout vers le 220ème régiment d'infanterie, et cela serait du plus beau comique si la situation n'était pas aussi tragique pour nous. Sur une profondeur de 200 à 400 mètres, on en voit qui remontent la croupe, implorants et malheureux.

Après nous avoir dépassés, ils s'en vont, seuls.

En tout cela, que vaut le règlement qui veut que l'on fouille les prisonniers et que l'on les fasse accompagner. Si cela était, il ne resterait plus un seul homme en ligne et sous un feu aussi violent, il serait aussi difficile de faire un inventaire de leurs poches.

Je passe près d'un Sénégalais grièvement blessé à la cuisse gauche. Il roule des yeux blancs et me fait comprendre qu'il ne peut pas marcher.

Je l'assure :

 

« Toi iana moyen partir nuit. Brancardiers venir chercher toi ! »

 

Quelques mitrailleuses se sont tues, mais d'autres plus lointaines continuent à se dissocier sérieusement ; il y a beaucoup de pertes, par obus et par balles et le peu d'hommes qui restent sont devenus prudents. Rien à faire contre un feu d'infanterie pareil, à croire que le bombardement a été inefficace, lui qui semblait ne pas avoir épargné un pouce de terrain.

Il faut maintenant avancer par bonds.

Les gradés regroupent ce qui reste d'hommes. On ne voit rien en dehors de quelques Allemands qui fuient et sur lesquels on disperse quelques cartouches et de quelques autres qui se rendent vers le 220ème. Nous devenons de plus en plus prudents ; il y a bien trop d'abeilles, (***) trop d'explosions, trop de camarades tombés et nous arrivons au contact d'éléments ennemis plus abrités et avec bon moral.

Les balles pleuvent faisant tressauter la terre autour de nous et des grenades à manche explosent sans arrêt. Des éclats fusent à nos oreilles et chaque fois notre tête rentre dans nos épaules. « claoum, fluig, fluig ... ».

 

Devant nous et particulièrement sur notre gauche, les grenades à main s'abattent avec un bruit sourd. On ne peut pas aller plus loin ; la progression paraît arrêtée.

De-ci de-là pourtant, une poignée de poilus essaye de se déplacer encore vers l'avant, mais sous les rafales de mitrailleuses et de grenades, les bonds se font pour tous, de plus en plus courts.

La position que nous abordons paraît forte, elle a même l'air de posséder quelque canon-revolver qui nous tire à bout portant. Je lance ma dernière grenade sur un groupe d'Allemands qui nous guettent à moins de 50 mètres et nous fusillent dès que nous faisons mine de sortir, cependant qu'à ma droite ce qui reste de la section du sous-lieutenant BESSON sort de terre et disparaît en éclair sous une tornade de feu.

Quelques dizaines d'éclatements de grenades nous attachent à la terre.

Tout nouveau départ en avant équivaudrait à un suicide et la ligne se fige toute entière.

Sur la gauche, le combat continu et de nombreuses capotes bleues courent, à peine visibles, dans la fumée et la nuit qui tombe.

 

L'affaire a duré près de 2 heures pour la conquête de quelques centaines de mètres de terrain. Rompus par cette longue course baïonnette au canon à travers des trous énormes, déprimés par la longue lutte effroyable de tension nerveuse et de pertes sensibles, l'attaque est arrêtée.

Les barrages d'artillerie sont une véritable furie.

Une multitude de petits volcans ne cessent de nous entourer, de nous crisper. Nous ruminons rageusement notre haine en exaspérations impuissantes.

Recevoir sans contrepartie, quel supplice.

Des paquets de boue projetés dans les airs retombent sur le sol avec un bruit mat et un froufroutement indéfinissable et impressionnants, des éclats continuent à nous chercher avec des « fluings » puissants, des « ploufs ploufs » nombreux.

 

 Comment tenir, résister à ces avalanches mortelles que mille pensée humaine ne peut imaginer telle qu'elle est et qu'on ne pourrait croire réalisable et supportable.

La guerre finie, si elle finit, un tel séjour dans ce lieu de carnage nous paraîtra un cauchemar. On sera très heureux de l'avoir vécu avec des souvenirs lointains. Comment les nerfs peuvent supporter de pareils ébranlements émotifs ?

Ils ne font guère que vibrer et tressauter à tout instant.

L'épée de Damoclès est constamment suspendue au-dessus de nos têtes et l'appel de la vie est en nous, on s'y accroche désespérément.

 

(*) : Le capitaine Léon BARTHE commande la 17e compagnie.

(**) : En réalité le capitaine Léon BARTHE mourra, des suites de sa blessure, à l’hôpital de Saint-Dizier le 14 septembre 1916. Il était né à Tournecoupe (Gers), le 14 février 1877. Il sera fait chevalier de la légion d’honneur à titre posthume.

(***) : Le sifflement des balles ressemble à un bruit de vol d'abeille.

Crépuscule : Le jalonnement des nouvelles lignes.

La nuit est complètement tombée, l'avion rode au-dessus de nos têtes, attendant sans doute la délimitation de nos nouvelles lignes. En différents points, quelques bengales rouges s'allument pour lui donner signe de vie ; ils sont salués de coups de feu et de quelques tourterelles, grenades à ailettes de minenwerfer.

Malgré la pénombre, nous étendons nos panneaux de jalonnement.

Nous verra-t-il ?

Il passe très bas ; nous le distinguons à peine comme une large ombre qui glisse dans la nue. Nous n'avons plus de fusées blanches pour dire que nous sommes là, nous les avons dépensées l'après-midi au cours de la, préparation qui nous a fait tant de mal.

 

Avec l'obscurité tout se calme peu à peu.

Beaucoup d'obus encore, des rafales de mitrailleuses à larges intervalles qui avec le bruit écho répercuté dans le Ravin de la Mort produisent des vibrations étranges et saisissantes, des coups de fusil isolés. Cela fait un contraste frappant avec l'agitation de tout à l'heure.

Derrière Souville, les grosses marmites vont s'écraser à une allure d'express et à cadence mathématique. Toutes les 10 minutes tout le pays en tremble.

Le sergent LAFFORGUE de ma demi-section cherche à regrouper ses hommes et nous ne sommes pas nombreux. On fait l'appel, de trou en trou et peu répondent en donnant des renseignements présumés sur le sort de leurs camarades. On retrouve ainsi le caporal BAYLAC et 4 de ses hommes. Il ne reste plus que FOURCADE, PERREUT, DIFFIS et 2 autres.

Ordre est de s'organiser sur place et d'attendre de nouvelles instructions pour la reprise de l'attaque ou l'occupation du terrain.

On fait passer que le sous-lieutenant BESSON commande la compagnie.

Nuit du 6 au 7 sept. : Les corvées de ravitaillement, les fantômes courbés, la soif

La nuit est assez calme et le bombardement continue à densité moyenne.

On demande des volontaires pour les corvées de ravitaillement à Souville. Je me demande quel est le courageux qui voudra y aller ; il en faut deux pour notre groupe, chose curieuse ils sont vite trouvés.

De trous en trous, ils ramassent les bidons en nous assurant qu'ils passeraient et qu'ils seraient là avant le jour avec du pain et du vin :

 

« On passera ! Vous en faites pas, un peu de patience les gars ! »

 

On a tout bu ce que nous avions pour 4 jours et on est assoiffé.

Ah ! Si l'on pouvait avoir un peu d'eau et on rêve de satisfaire sa soif couché sur le ventre, le nez dans l'eau, à la source ou à la fontaine fraîche de l'arrière, celle de la place du village où l'on cantonnait.

Quel supplice avec cette gorge sèche et à corps fiévreux d'efforts surhumains.

Le litre de vin qui me restait est bien loin.

Combien de fois ai-je bu pendant les nombreux arrêts forcés de l'assaut, à gros jets de ma gourde à larges lampées d'alcool au goulot du bidon à mes lèvres.

Et le poilu de corvée reviendra-t-il bientôt ?

J'ai heureusement la musette, mon garde-manger bien rempli : une côtelette, du fromage de gruyère, du chocolat ... mais je mange nerveusement et pour occuper le temps, malgré un malaise d'estomac.

La tête est lourde, un grand besoin de sommeil nous abêtit, mais le corps et les yeux sont trop fiévreux. D'autant plus que l'énervement des explosions et de la situation secouent sans cesse notre inlassable apathie. Nous aurions tous besoin de calme et il faut résister au sommeil au milieu des boches, dans des trous, sans ravitaillement et avec une soif ardente, lancinante.

La fièvre nerveuse comme un feu qui couve nous torture accentuant le supplice.

La gorge est sèche, à bout, on boit de l'eau des trous d'obus, larges et profondes flaques où trempent de vieux cadavres français. Malgré la situation, je ne puis me résoudre à boire, je me contente de mouiller ma bouche et de rejeter cette eau glauque.

De temps en temps des voisins boivent sans marquer la moindre répugnance devant ces paquets bleu vert sale déchiquetés et cette terre d'un gras verdâtre foncé, gluante et à l'odeur nauséabonde de pourriture humaine.

 

Il pleut finement, le froid et l'humidité nous pénètrent.

Que sera demain ?

Une vision obsédante et pessimiste nous poursuit. Allons-nous aussi exposer nos corps meurtris, comme ces cadavres à l'œuvre dévastatrice du temps et des éléments.

Qu’allons-nous devenir ?

Des ordres viennent chasser ces mornes préoccupations :

 

« Organisez-vous pour le cas de contre-attaque, on va vous ravitaillez en grenades. »

« Établissez et recherchez le contact à votre droite et à votre gauche. »

« Veillez à être toujours bien encadré ! »

 

 Dans l'obscurité on aménage son trou, on l'approfondit surtout tout à côté d'un camarade. Sur toute la ligne et sous les obus, des ombres remuent. On se cherche entre amis, on cause bas, les survivants se comptent, se renseignent sur les pertes, sur ce qui va se passer, sur leur richesse alimentaire.

Autant de fantômes courbés qui essayent de se redonner du cœur au ventre et ainsi la nuit se passe en travaux, causettes à mi-voix hachées et sommeil heurté coupé d'insomnies et de cauchemars.

 

 

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Extrait du journal du 220e RI (qui combat aux cotés du 288e) sur ces journées tragiques.

On y retrouve des éléments cités par Louis

 

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7 sept. : La blessure

Vers 2 heures du matin est arrivé le ravitaillement en munitions, grenades, cartouches, fusées éclairantes et 8 hommes de la compagnie de réserve ; pas de nouvelles des 2 hommes chargés de nous ravitailler en vivres.

 

Vers 5 heures, l'un d'eux réussi à nous joindre avec deux autres hommes de corvée de la compagnie.

C'est l'homme aux bidons ; il est reçu à bras ouverts ; on l'aurait porté en triomphe, sa mission fut un véritable chemin de croix. Vingt fois il a risqué sa vie de trou d'obus en trou d'obus.

Au retour après les Carrières, son camarade a disparu. On l'a perdu de vue sous une rafale épouvantable d'obus de 150.

Il rapporte 6 bidons sur 10 ; j'en reçois 2 pour 7 hommes.

Quel délice de boire une bonne gorgée de vin à en perdre la respiration, pour nous faire attendre avec patience le lever du jour et les futures épreuves.

7 sept. : 7h00 - La furieuse contre-attaque allemande

L'aube paraît enfin et avant elle tout s'embrase.

Les canons se réveillent ; au bombardement moyen de la nuit succède la plus violente des bourrasques de ferraille. L'atmosphère paraît retrouver ses intenses vibrations d'hier et la mort rode sournoise sur des hommes clairsemés. L'allemand tire en rafales serrées. Les obus arrivent à nouveau en paquets et s'écrasent autour de nous semblant tout disloquer, à rendre fou.

La terre paraît déserte, quelques cris çà et là, de blessés ou de pauvres bougres touchés à mort, Allemands ou Français. Plus que jamais nous sommes collés à la terre, tremblants mais fatalistes, résignés à tout.

 

Vers 7 heures, sur notre droite, une mitrailleuse ouvre le feu, en volée, elle s'affole et son affolement s'étend.

Des cris s'élèvent.

Que se passe-t-il ?

Sous les obus et les balles qui fouettent l'air, on lève la tête, mais on ne voit rien. Sur la gauche nos mitrailleuses crachent la mort en cadence dans un « taracata - taracata - taracata ... ».

Tout d'un coup des cris lugubres des gens qu'on égorge :

 

« Les boches ! Les boches ! »

 

Des fusées rouges qui montent suppliantes pour l'artillerie, des casques qui dépassent des trous, des fusils qui se relèvent ou s'abaissent avec une flamme courte, des chefs qui crient, des mitrailleuses qui s'essoufflent, des grenades qui explosent en une furie diabolique et funambulesque comme une mise en scène de grand guignol, atroce de vérité.

Encore une scène de vigoureuse action ou des êtres sont tendus, yeux et pensée destructrice, vers des points qui s'avancent par petits paquets, se groupant ou se dispersant avec des chutes rapides, des disparitions brutales qui déclenchent en nous des réactions nerveuses.

Devant nous la ligne a aussi bougé, mais nous sommes sur nos gardes.

Malgré notre feu, il en arrive à une trentaine de mètres qui nous lancent des grenades à manche trop courtes et font beaucoup de bruit sans nous faire beaucoup de mal cependant que leurs éclats nous cinglent.

Nous en avons lancé des nôtres F1 qui font encore plus de bruit. Les Allemands sont si près, si nombreux et si menaçants que l'on est tenté de fuir vers l'arrière.

On hésite et puis tant pis, on reste sur la gauche des Allemands nous dépassent ; on en voit qui courent dans la fumée. On aperçoit même des groupes de capotes bleues, prisonniers montant les pentes de Douaumont.

Nos mitrailleuses ont l'air de tirer dessus. L'instant est vraiment atroce de transes. La peur vous saisit, vous coupe bras et jambes, les yeux embrassent le terrain, cherchent un itinéraire de fuite mais partout des masses de feu et de fer qui vous interdisent tout essai.

 

Derrière nous, en ouragan, les grosses marmites ébranlent l'air et la terre devant et à gauche de l'ennemi est tout près à nous toucher. Mieux vaut rester sur place, ou mourir ou prisonnier, il n'y a pas d'autre issue.

Dans le bruit, des chefs nous crient :

 

« Ne bougez pas, gardez-vous devant, soyez attentifs »

Si nous le sommes ?

 

Nos yeux hypnotisés fouillent les trous où les Allemands sont parvenus. La grenade est prête, la main droite la serre vigoureusement à l'écraser, le fusil baïonnette au canon est à terre à portée de la main.

Nous vivons des minutes tragiques.

Ils sont trop près de nous pour ne pas essayer de nous cueillir et d'augmenter leur avance. Pour nos yeux et à quelques pas chaque motte de terre semble bouger.

Par instant des coups de feu claquent avec un écho prolongé. Souvent une fusillade éclate et s'étend. Quelques Allemands rejoignent leur groupe d'un bon rapide ; ils ont disparu que l'on tire encore.

Une de leur mitrailleuse, rageuse, tire, tire tantôt vers nous avec un bruit très cadencé, chaque balle fait vibrer l'air distinctement à vous assourdir, tantôt ailleurs avec une succession de claquements amortis.

Depuis de longues minutes rien ne bouge plus devant nous, lorsque tout près à moins de 30 mètres, des Allemands sortent des trous par un, par deux, mais c'est pour refluer vers l'arrière.

À peine vus, dans un geste réflexe, plusieurs grenades sont parties comme toutes seules ; sans me rendre compte je jette la mienne sans la frapper pour l'allumer. Quelques-unes éclatent faisant grand bruit.

On les tire aussi comme des lapins, mais trop vite et on vise mal, on épaule vivement et « vlan ! », le coup part trop nerveux ; on est fébrile car il s'agit de toucher avant que la proie ne tombe dans un trou en bolide et on manque généralement le but qui est quitte pour la peur et un beau plongeon.

C'est drôle comme l'on s'échauffe à vouloir tirer, on est même presque joyeux de détruire, sans haine pourtant. Il en sort sur toute la ligne comme des diables apparaissant et disparaissant en quelques secondes, de l'avant vers l'arrière.

Tout se stabilise vite.

Pour ne plus être à portée de grenades, leur ligne s'est un peu repliée pour mieux de reconstituer sans doute.

Les pentes de Vaux Chapitre et du Fumin réapparaissent vides d'êtres vivants et l'artillerie des deux parties semble s'acharner rageusement sur ce pays lunaire avec par ci par là encore quelques rafales de mitrailleuses, un bruit sourd d'éclatement de grenade, quelques coups de feu isolés et tout rentre dans le calme.

Encore une fois je suis seul.

 

Il est près de midi ; vite un peu de réconfort, du gruyère, du chocolat et une gorgée de vin. Je ménage le bidon. Nous sommes trois à y boire et il est à moitié vide.

Espérons que ce soir un nouveau volontaire nous ravitaillera.

7 sept. : Après-midi - La blessure.

L'après-midi se passe assez tranquille, personne ne bouge et on essaye de dormir malgré la tornade d'obus qui nous coiffe. Sur notre gauche vers Fleury et les carrières d'Haudromont la lutte ne s'est pas apaisée et la fusillade est violente.

Mais que se passe-t-il ?

Brutalement un nouvel ouragan fonce sur nous ; tout scinde, tout se déchire, l'atmosphère devient pesante, chargée d'éclairs et de menaces impitoyables. Nos corps s'accrochent désespérément à la terre et ne font plus qu'un avec elle.

Assez, assez, assez, Arrêtez !

 

Main infernale qui vous courbez ainsi sous le plus effroyable des jougs, sous une tension nerveuse indescriptible. Un rideau épais de fumée montant jusqu'au ciel, court sur nous sans cesse, nous dépasse, virevolte, revient et danse autour de nous une bacchanale infernale.

Des ombres à calots surgissent brusquement, nous dépassent avant que nous ayons pu proférer une alerte, tirer un coup de feu. Sur la gauche d'autres suivent le mouvement ; c'est notre fin.

La fin de notre résistance et l'aventure d'une nouvelle destinée.

Avec le seul poilu que me reste, DIFFIS, nous envisageons toutes nos possibilités de fuite, sinon notre futur départ pour l'Allemagne, sans oublier la minute émotionnante de notre capture.

À un moment donné un groupe d'Allemands va passer près de nous et nous allons sûrement être découverts la minute est trop angoissante.

N'en pouvant plus nous décidons de fuir.

D'un bon nous sommes hors du trou, mais nous n'allons pas loin. Un souffle lourd et formidable nous coiffe ; la sensation du néant et de l'anéantissement de tout soi ; un déchirement indescriptible, le sol qui s'entrouvre et qui se soulève en un déchirement effrayant, un frémissement de tout l'être, toute pensée concentrée en soi, les yeux exorbités, un écrasement terrifiant suivi d'une violente douleur aux reins et je prends la notion des choses.

 

Lorsque je reviens à moi DIFFIS est à mes côtés ; sous l'ouragan déchaîné, j'ai repris vite conscience de la situation.

Mon corps est lourd et j'éprouve des douleurs dorsales lorsque je veux bouger ; un éclat m'a labouré les reins qui sont contusionnés.

DIFFIS m'invite à rester tranquille au fond du trou ; il m'apprend que nous l'avons échappé belle. Un obus de 210 a éclaté à moins de 5 mètres entre nous et le groupe d'Allemands. Lui est à peine contusionné ; il pense que les boches ont eu des touchés et qu'ils se sont dispersés.

Nous nous demandons ce que nous allons devenir et décidons de rester cachés au fond de notre trou en attendant la nuit. L'émotion de la situation me fait oublier mes souffrances. Je geins bien un peu, mais une pensée est ailleurs.

 

La nuit tombera vite sur ce cratère et avec elle vient l'espoir d'être sauvé. Ma blessure très légère saigne sous le pansement de fortune fait par mon camarade.

Je songe surtout qu'il faudra gagner un poste de secours, sortir de cette situation hallucinante, à l'hôpital, aux bons soins que je recevrais, à mes parents, au pays, aux objets aimés, mais la réalité brutale des choses succède à ces visions.

Il faut réagir et s'en aller et je suis à bout de forces et contusionné.

L'écrasement terrifiant du terrain continue son œuvre de destruction. Les yeux pleins d'épouvante on est tout étonné à chaque seconde de se retrouver vivant à la même place.

 

La nuit tombe vite sur cette terre agitée de soubresauts fantastiques. Les mitrailleuses et les fusils se sont tus. À longs intervalles quelques coups isolés et la lueur des explosions qui continuent leur vacarme assourdissant.

7 sept. : Nuit - BlessÉ, isolÉ dans un cratère et boire l’eau fraîche du trou d’obus.

Quelle est longue cette nuit sans montre, sans aucun renseignement sur nos lignes, isolés dans la ligue allemande à quelques mètres des nôtres et sous le coup de la dépression nerveuse qui suit les lourdes fatigues et les épreuves de ces derniers jours.

Et avec cela une soif terrible et aucune faim. On dirait que l'estomac est une boule de feu. Le bidon est vide ; il ne faut pas compter sur un ravitaillement occasionnel. DIFFIS me donne de l'eau de notre trou d'obus. Elle est assez claire et il n'y a pas de cadavres. Elle a un goût de marre, elle est fraîche et me satisfait un instant.

Ce brave DIFFIS ne tient plus en place, d'autant plus qu'on entend par moment des voix étouffées dont on ne comprend pas un seul mot, ainsi que des bruits divers légers, dans nos environs immédiats. Nous avons beau retenir notre respiration et écarquiller les yeux pour distinguer ou entendre les nôtres dans le tumulte des explosions, rien ne nous donne espoir.

DIFFIS veut rentrer dans nos lignes à la faveur de l'obscurité. J'ai beau lui demander quelque répit jusqu'à l'aube naissante, il ne peut plus rester :

 

« T'en fais pas »

me dit-il

« J’arriverai à bon port et des brancardiers viendront te chercher. Je te signalerai ».

 

A l'idée que je vais rester seul, chez les boches ou entre deux lignes, ma tête s'affole. Je voudrais insister, le retenir, mais il me serre la main, prend son fusil, laisse ses musettes et disparaît au rebord du trou.

On ne devait plus le revoir ; il sera sans doute un éternel disparu. (*)

 

 

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Dire qu'elles furent mes angoisses pendant les minutes qui suivirent, ne peut s'exprimer tellement l'épouvante grandit en moi. Sous le bombardement, j'appelais et pour toute réponse les explosions succédant aux explosions. Aussi, je m'accrochais à la vie tout en ayant les idées les plus pessimistes que l'on puisse concevoir ; il me semblait qu'à chaque seconde la vie allait m'être ravie.

Au fur et à mesure que la nuit s'écoulait, le calme revenait.

 

(*) : Louis a malheureusement raison. DIFFIS Paul a été tué à ce moment-là.

Sa fiche précise :

«Tué à l’ennemi, le 7 septembre 1916, à Vaux-Chapître, né le 22 sept. 1896 (il allait fêter ses 20 ans) à Labège (Haute-Garonne) ».

Le jugement de sa mort a été retranscrit en octobre 1921, sur le registre de l’état civil de Labège, ce qu’il laisserait à penser que son corps n’a pas été retrouvé.

Information corroborée par la retranscription sur le journal du régiment où il est indiqué « disparu » le 7 septembre 1916.

8 sept. : L’attente du brancardier

À l'aube, étant un peu plus maître de moi-même, je me glissais au bord du trou toujours tremblant d'angoisse, mais résigné à supporter la pire éventualité. L'inquiétude grandit bientôt à l'extrême.

Dans la fumée un peu sur ma gauche en regardant nos lignes, une douzaine d'Allemands à petits intervalles de temps se portaient presque à ma hauteur.

Trois d'entre-eux porteurs de caissettes de mitrailleuses passent à moins de dix mètres la figure crispée et ruisselant de sueur ; ils disparaissent dans un trou pour ne plus en sortir.

À chaque sortie d'Allemand des coups de feu partent de la ligne française à peine à 50 mètres en arrière. Je puis ainsi me situer en vue d'un essai de fuite pour la nuit si mes forces me le permettent.

Ma situation le paraît moins tragique que tout à l'heure.

Les heures sont cependant terriblement longues et vers le soir le bombardement croît en intensité.

 

Vers 18 heures cela est devenu infernal. Nos batteries tirent à s'époumoner et ma situation devient de plus en plus périlleuse. J'ai l'impression que tout va sauter et que je vais être écrasé, comprimé par la terre qui retombe à grands fracas.

Le sol tremble, est secoué de convulsion, chaque explosion me crispe le visage et me fait tressauter. Autour de moi la terre se fendille, des paquets de boue retombent dans mon trou, me touchent avec des « ploufs  ploufs » retentissants et douloureux.

Tout d'un coup des coups de feu partent tout près de moi et des cris gutturaux s'entrecroisent.

Vite je remonte à mon poste d'observation. Des ombres viennent vers moi, d'autres plus près fuient pendant qu'une mitrailleuse allemande qui égrenait ses balles à moins de 15 mètres en « tacaou tacaou « s'est tue.

La fusillade crépite de plus en plus rageuse ; des balles claquent au-dessus de ma tête.

Des capotes bleues disparaissent dans la terre à une vingtaine de mètres.

 

La nuit tombe et je me sens près de la délivrance.

Si l'attaque continue le prochain bond les porte à ma hauteur. D'ailleurs sur la gauche j'ai cru voir le français me dépasser et il n'y a pas de raison que ceux qui sont en face n'en fasse autant.

Hélas pendant de longues heures, rien ne bouge plus dans la nuit qui est maintenant tombée. Quelques coups de feu crépitent de part et d'autre m'invitant à me tenir prudent.

Il faut se tenir sage jusqu'à une heure avancée de la nuit où les engins de mort se calment.

9 sept.

9 sept. : Matin - Direction les lignes françaises

Malgré la douleur de ma blessure et de mes nombreuses contusions, sans avoir pris de nourriture depuis 24 heures, j'abandonne fusil et musettes et me glisse hors du trou, vers le salut.

Pendant plus d'une heure j'ai glissé au travers des obus gagnant 4 ou 5 mètres en m'arrêtant de longues minutes, le souffle court au moindre bruit.

Au bout d'une longue période de temps, me jugeant suffisamment près des nôtres et calé dans un petit trou pour éviter toute surprise, je me décide à crier à mi-voix :

 

« France ! »  En énonçant le numéro de mon régiment.

« Eh ! Camarades ! »

 

Un grand silence répondit à mes appels, un silence douloureux.

Après quelques minutes d'hésitation, poussé par une force divine, je renouvelais mon appel auquel sur la gauche à quelques dizaines de mètres un :

 

« Qu'est-ce qu'il y a, qui êtes-vous ? » Répondit.

Je criais mon nom, 288 et signalais que j'étais blessé.

« Ici 220ème » lance –ton.

« Approchez ! »

 

Mais déjà deux hommes courbés fusil baïonnette en avant, sautent près de moi.

Avec quelle joie je m'accrochais à eux, pressé de rejoindre nos lignes et l'arrière. Les pauvres gens ne purent me donner à boire; ils n'avaient plus une goutte de vin depuis longtemps. Ils se contentaient de l'eau glauque des trous d'obus.

Je dus leur raconter avec des menus détails le précaire de ma situation. Ils avaient pour mission de s'emparer de l'ouvrage allemand près duquel j'avais été blessé ; un violent feu de mitrailleuse avait arrêté net la contre-attaque.

Au bout d'un petit moment un brancardier nous rejoignit pour m'inviter à le suivre au poste de secours.

9 sept. : Vers le fort de Souville avec le brancardier

Nous passâmes auparavant auprès d'un lieutenant, commandant la compagnie qui me donna une gorgée d'eau de vie en me souhaitant bonne chance. Cette compagnie s'attendait à être relevée le lendemain.

Ce sauvetage m'a redonné des forces et la volonté d'être un moindre embarras pour le brancardier déjà fatigué de nombreux voyages vers l'arrière pour le transport des blessés.

 

Soutenu, porté à demi, nous courons vers Souville en nous arrêtant souvent de larges instants pour souffler. Les obus semblent nous poursuivre en une course effrénée ; une cloche sonne à toute volée dans le creux de mon estomac.

Des battements douloureux me brisent et je sens une gorge serrée avec contraction crispante des muscles du bassin et des jambes. Je n'en puis plus et le pauvre brancardier lui-même fourbu, me traîne plutôt qu'il ne me porte.

La débauche de fer continue à s'abattre sur nous et nous bravons avec une inconscience fataliste ces éclairs, ces bouffées de fumée jaillissantes ponctuées de « fluics et de flacs » impressionnants. La terre tremble toujours intensément et paraît être persécutée par d'inqualifiables vrilles qui entretiennent dans son sein une vibration sourde qui glace l'échine et tord les chevilles.

 

Une nuit d'encre nous surprend au haut de la croupe, près d'un fort bétonné sur lequel s'acharnent les gros obus. Les explosions sont d'une puissance que je n'avais jamais connu ailleurs. Nous nous laissons tomber d'un mur de un mètre de haut qui s'étend à gauche et à droite, sous une rafale d'obus qui s'écrasent à peu de distance et dont la fumée nous fait tousser bruyamment.

Sous de nouvelles explosions qui nous couvrent de terre, je me jette contre le mur et ne suis pas peu surpris de découvrir un petit tunnel de 80 centimètres de hauteur en voûte sur un mètre de largeur, s'enfonçant dans la terre.

Quelque trou d'aération de casemate sans doute. Nous nous y enfonçons à plat ventre tassés et calés contre les parois. L'obscurité y est sinistre et une forte odeur de salpêtre et de poudre nous indispose.

Nous avons mis plus de 5 heures pour faire 200 mètres.

 

De gros obus font vibrer et résonner notre abri. J'ai l'impression que l'un d'eux va l'écraser et qu'il sera peut-être notre tombeau. Comme l'avalanche meurtrière ne cesse pas et qu'il faut à tout prix rejoindre des êtres humains ou un poste de secours, nous décidons de poursuivre notre route.

À peine avons-nous parcouru quelques mètres qu'un gros obus me fait rouler dans un trou profond et vaste où il fait très noir. Du fond j'aperçois les bords déchiquetés à plus de 2 mètres de hauteur, il est très évasé.

Ma blessure me fait mal et il faut sortir d'ici et fuir.

9 sept. : Après-midi - À l’intérieur du fort de Souville, l’explosion des grenades, vision d’horreur

Sous la poussée des explosions de gros blocs de terre roulent jusqu'à moi, menaçant de m'écraser. Le brancardier, indemne, me tend un coin de sa capote et me tire à la surface. Je m'accroche à lui et me traîne comme je peux, tantôt courant, tantôt rampant vers le bas de la pente.

Au fond du ravin, nous apercevons enfin dans la terre, des lumières très discrètes, nous courons vers elles. En un point très resserré du ravin et au pied d'un haut talus qui le bouche, une entrée se présente à nous.

Un poilu s'y montre et à grands cris nous prévient qu'il y a danger à rentrer, un obus ayant éventré des caisses de grenades CF dont quelques-unes ayant fait explosion ont dispersé sur les murs et sur la porte les déchets de débris humains de trois hommes.

L'homme nous éclaire et nous passons dans un tas de grenades éparpillées sur le sol dans une sorte de petite antichambre où ce même poilu était chargé de faire fonctionner un ventilateur à main, afin de renouveler l'air des casemates attenantes. De fortes odeurs nous saisissent à la gorge. En même temps que l'odeur du salpêtre, l'âcre odeur du sang et de chair fraîche.

Le brancardier interroge l'homme qui tourne la manivelle du ventilateur qui donne un ronflement de forge portative.

Il est du 220ème RI et d'une compagnie de réserve (18ème ou 19ème). Ses camarades sont dans les casemates et il est en train de leur donner de l'air, car l'atmosphère de ce caveau est lourde et une forte odeur de mur humide et de goudron en suspens dans l'air, trouble la respiration. Je rentre dans les casemates, on m'entoure.

Le brancardier des lignes me passe en consigne aux brancardiers de cette compagnie, en les priant de m'amener au poste de secours. On me fait asseoir sur des planches mal jointes, sorte de bat-flanc où je dois me reposer jusqu'au jour.

 

J'échange mes impressions avec quelques poilus.

Eux sont en réserve, s'attendent de monter en ligne d'un moment à l'autre pour contre-attaquer ou appuyer des unités attaquées ou d'attaque. Ils me donnent une relation de l'accident mortel arrivé à la tombée de la nuit.

Quelques hommes de la compagnie prenaient l'air et devisaient sur la porte d'entrée de la casemate, lorsqu'un obus de 150 tombé à peu de distance dans le ravin a tué un homme et éventré un sac de grenades placé en face de la porte.

De ces dernières quelques-unes ont explosé dispersant en miettes deux autres poilus :

« Vous verrez leurs restes pitoyables au levée du jour » me dit l'un d'eux.

 

Et en effet, quand nous sortons de l'abri pour le poste de secours, un spectacle horrifiant s'offre à nous. Tout d'abord encore dans l'entrée, l'amas de grenades éparpillées que personne ne songe à récupérer ou à enlever pour éviter d'autres accidents.

Dehors sur le côté gauche du ravin, deux troncs d'hommes, l'un en bouillie dans un paquet de linge et de drap bleu déchiqueté, deux mains exsangues, l'une d'elle encore munie de l'avant-bras, l'autre coupée au-dessus du poignet avec sur un fond noir rose de sang coagulé, des nerfs filaments blancs ou rosés qui pendent gélatineux, une jambe dans un pantalon déchiqueté, d'autres membres en morceaux épars dans un bleu horizon.

Je passe vite avec un frisson et une crispation de mâchoires.

Vite au poste de secours, en compagnie d'un brancardier. 

10 sept. : Vers le poste de secours

Sur le parcours çà et là au milieu de nombreux trous d'obus et éléments de levée de terre, des hommes se secouent comme s'ils se réveillaient d'un long rêve ; leurs yeux sont fatigués sans expression. Certains hommes mangent par groupes dehors autour de toiles de tentes.

 

Au bout d'un petit ravin, le terrain s'épanouit en une vaste cuvette dénudée qui s'évase longuement remontant à droite et à gauche par des pentes nues en sorte de glacis.

C'est comme un terrain battu, de terre uniforme noir gris, marron ou plutôt ocre terne. Des vapeurs sont en suspens dans l'air matinal et des odeurs de souffre et de phosphore suffoquent et écœurent.

Nous prenons à gauche et le brancardier me montre une proéminence où il me situe le poste de secours.

Sur ces pentes à gauche où devrait se trouver un bois, sans doute (restes de troncs) des sentiers bien marqués et extrêmement étroits et encore plus battus que le terrain environnant, s'entrecroisent dans toutes les directions.

Sur plusieurs, des hommes vont et viennent, se croisent d'un pas rapide sans échanger un mot.

J'y aperçois même quelques petits ânes d’Afrique poussés par de braves territoriaux. Ils apportent des sacs à terre et des vivres. Encore de bons vieux qui accomplissent une besogne sournoise peu connue et certainement des plus dures. Beaucoup viennent de Verdun, 8 kilomètres par des pistes bourbeuses arrosées d'obus.

 

À intervalles réguliers, ces derniers déversent sur ces pentes des myriades de gros et de petits morceaux de ferraille dans un violent « Vziii » suivi d'un « craou, craou » explosions retentissantes qui nous invitent à forcer la marche.

Dans des trous, toujours des hommes hirsutes, assis sur leur toile de tente étendue sous eux ou montrant leur visage au-dessus de cette dernière arrangée en toit.

Je me sens près du but, près de ce poste de secours qui va assurer ma délivrance et me donner une légère protection. Cette tranquillité d'esprit assez relative m'entraîne à de douces réflexions.

Je pense aux camarades qui continue l'attaque ou qui vont repousser de dures contre-attaques.

Le bois Fumin et le bois de Vaux-Chapître seront-ils encore à nous demain ?

Combien de mes vieux camarades, de mes chefs ne reverrai-je plus à mon retour ?

Sur toutes les crêtes des salves d'obus arrivent avec un fracas de tonnerre ; la sonorité des vallons donne l'idée de cruches énormes que l'on casse avec une masse sonore qui court de ravin en ravin renversant tout sur son passage, de ci de là.

10 sept. : Le poste de secours

Me voici au poste de secours, point culminant de la région. Il est dans une casemate en superstructure constituée de ciment armé aux murs renforcés par des amas de terre. Sur trois côté elle est entouré de bois touffus, immenses sapinières dévastées par les obus et dont les faîtes à demi-morts et sans cesse déchiquetés par les éclats montrent de réelles blessures reçues au cours de moins de bombardements atroces.

Aux flancs des ravins encaissés, des explosions ininterrompues d'obus se répercutent en plaintes sonores « croac – craoum – plaoueu ...» métalliques.

Devant le poste de secours, beaucoup de blessés se pressent accompagnés de brancardiers qui les soutiennent. Les arrivants prennent leur tour et par fournées les blessés qui sortent avec leur fiche d'évacuation, sont tout de suite remplacés à l'intérieur de l'abri bétonné.

 

De temps à autre, les blessés légers laissent passer de grands blessés aux figures de cire verte, aux yeux agrandis par la souffrance ou bien clos avec des crispations uniformes des joues, de la bouche d'où sortent des plaintes dites sur un ton monotone et atroce. On les porte sur des brancards, ils ne peuvent attendre.

Notre groupe de blessés s'écarte religieusement.

Nous sommes nombreux à attendre notre tour de pénétrer dans cet abri ; blessés légers qui ont déjà un pansement de fortune ou blessés qui arrivent directement des lignes ou de leurs arrières immédiats sans pansement, le derme à nu d'un rouge violacé très vif ; à la tête, aux mains, avec du sang coagulé.

Quelques-uns, bandés de charpie sur un bras, une jambe marquée de taches sombres épaisses. Tous ont la figure tirée, comme décomposée par l'épouvante malgré la joie d'être à demi-sauvés.

 

La casemate comprend deux pièces.

Une sorte d'antichambre est occupée par un bat-flanc sur lequel des hommes sont couchés.

Dans la deuxième pièce un peu plus petite plusieurs médecins aides-Majors ou Majors, nous examinent rapidement. Un coup d'œil sur la blessure ou vérification du pansement et s'il n'y a rien d'urgent, la petite fiche rouge d'évacuation est tôt remplie par un infirmier, encore plus vite accrochée à un bouton de la capote et au plus vite place aux nouveaux arrivants.

La constatation de la blessure est faite en un clin d'œil et la fiche placée quelques secondes après. De temps en temps malgré la souffrance et une grande perte de sang, ces hommes exsangues, livides même, qui ont assisté à tant de scènes atroces, se laissent aller à un débordement de joie à la pensée qu'ils vont vers l'arrière et vers de doux soins.

Leur figure paraît s'épanouir tant on s'empresse auprès d'eux pour vérifier les pansements ou les renouveler, malgré l'air froid du médecin qu'une telle foule de blessés a blasé et rendu insensible à la souffrance humaine.

 

« Allez vite partez, suivez les brancardiers ! »

 

On tourne autour de brancards d'où partent des plaintes comme des râles.

Des hommes sont couchés là, les chairs à nu avec des blessures béantes et violettes sur lesquelles des médecins absolument insensibles et froids, sont penchés, mains gantées, tenant pinces et charpie, lavant de ci de là des trous sanguinolents. Les médecins procèdent à la toilette sommaire de blessures hideuses, malgré les cris, les soubresauts de révolte des blessés, qu'il faut maintenir pour les sauver.

Partout du sang dans les cuvettes et jusque sur le sol.

 

De-ci de-là des têtes enveloppées d'énormes pansements et sur quelques brancards des hommes paraissent sans vie, côtoyant des blessés légers qui se pressent sans cesse comme une foule qui défile devant ces corps inertes, mais ils sont plutôt préoccupés d'eux-mêmes, de leur sort, pressés de sortir vite de ce lieu, sans bousculades en serrant sur les précédents.

Aux abords du poste de secours, à l'extérieur, des morts sont allongés côte à côte sur des brancards, blessés qui n'ont pas pu survivre.

Combien de petits blessés partis des lignes, n'ont pu arriver en ce lieu vers lequel se tendaient leur espoir, tués en cours de route par un éclat d'obus ou une balle aveugle alors qu'ils touchaient au salut, avec la vision de l'atmosphère réjouissante de l'hôpital, de la famille, des villes de l'arrière, alors qu'au milieu des explosions ils faisaient presque abstraction du danger devant la joie de la blessure rêvée.

10 sept. : Du poste de secours au Cabaret Rouge

Muni de ma fiche d'évacuation, j'ai l'ordre de suivre le premier groupe de brancardiers chargé de blessés graves. À peine venons-nous de quitter le poste de secours traversant une zone plate et dénudée, qu'un obus de 105 ou de 130 arrive en trombe et éclate à 5 mètres devant nous projetant des paquets de terre en pluie.

Avec un ensemble parfait nous avons tous courbé l'échine en courant vers l'entrée du boyau d'évacuation du tunnel de Tavannes qui court en plein bois. Nous nous y engageons tête baissée au moment même où une nouvelle explosion me secoue des pieds à la tête me projetant au sol au milieu de débris de toute sorte, dans une fumée noire et acre.

L'obus est tombé sur le parapet, je n'ai heureusement rien.

Derrière un blessé crie.

Je me relève et me précipite en avant, sourd et hébété à la poursuite des brancardiers qui viennent de tourner rapidement dans le boyau. Nous débouchons bientôt dans un vallon très encaissé et boisé au fond duquel court une voie ferrée.

Le boyau cesse.

 

A gauche à 30 mètres dans le fond, le trou noir du tunnel de Tavannes qui a sauté le 5 septembre ensevelissant des centaines d'hommes (*), brancardiers, troupes du XIVème corps, quelques officiers et hommes musiciens du 214ème RI.

Nous lui tournons le dos, nous dirigeant sur Verdun par une piste à flanc de coteau à pente accentuée, surplombant la voie ferrée. Quelques barriques sont disposées çà et là contenant de l'eau potable.

Devant nous des blessés légers, des prisonniers, tous mêlés courent, encore sous des impressions d'horreurs, insensibles au paysage, tout leur être tendu vers le lieu où on vit intensément, l'arrière.

De tous côtés viennent se rassembler sur cette piste à l'abri des obus, ceux qui aspirent à des jours plus calmes, à la joie, à la détente.

Dans le haut des vallons, dans les broussailles, des hommes se meuvent autour de canons de 75 qui tirent par salves de minutes en minutes. Malgré le vacarme qui rebondit en écho dans tout le vallon, nous allons, presque indifférent à ce qui se passe derrière nous.

Par ci par là, des chevaux d'artillerie sont à l'étrave, s'ébrouant en hennissant. Sur la piste nous croisons sans cesse des poilus qui montent vers les lignes : agents de liaisons, brancardiers qui reviennent à leur tâche, porteurs de munitions, de vivre.

 

Adieu à tout cela on les plaint un peu égoïstes. J'ignore où nous allons ; je suis le mouvement, collant aux brancardiers. Nous allons paraît-il vers un poste de secours plus important.

Le vallon s'évase brusquement, on sort des bois et au loin une bâtisse apparaît sur les bas-côtés d'une belle route bordée d'arbres, dans la direction de Verdun qui s'estompe au sud-ouest.

 

(*) : Le drame de l'explosion du tunnel de Tavannes est expliqué sur mon site :  >>>   ici   <<<

10 sept. : Le Cabaret Rouge, puis Verdun

Des poilus remontant aux lignes nous apprennent que nous arrivons au Cabaret Rouge, poste de secours et centre de ravitaillement.

Cette sortie du vallon doit être très dangereuse à certaines heures. La voie ferrée y touche la route et notre piste y est largement marquée. Partout des trous d'obus qui donnent l'impression qu’une petite armée de monstres fouisseurs est passée par là.

La voie ferrée, la route, leurs abords présentent de nombreux trous.

Sur la piste on voit Cabaret Rouge de loin avec son toit très rouge.

Une activité fébrile y règne.

 

Elle est marquée par un grand rassemblement de prisonniers allemands que l'on dénombre et qui grossit sans cesse. Beaucoup de ceux-ci ont déjà une boule de pain sous le bras, ils sont tous en calot et pas très fiers, avec de tristes mines, haves, hirsutes, de vrais épouvantails, la figure creusée de deux rides prononcées au milieu des deux joues de haut en bas.

Beaucoup se préoccupent surtout des vivres qu'on leur a distribués.

On les regarde à peine, coupant rapidement leurs files d'êtres maintenant amorphes, aux regards craintifs sortis d'un pareil enfer de feu et de fumée ; leur dépression est normale.

 

Au poste de secours du Cabaret Rouge dans la salle d'arrivée des blessés, tout est réglé au mieux. On attend peu.

Des infirmiers se contentent de prendre quelques renseignements : identité, indication de la blessure portée sur la fiche rouge, intervention du médecin pour ultime vérification du pansement et invite rapide de monter dans la première ambulance automobile qui va partir.

Ces voitures ne cessent pas d'aller et venir, malgré les obus, la route traversées. Des médecins s'empressent auprès de graves blessés placés sur brancards, refont les pansements défaits, prodiguent quelques paroles d'encouragement.

Si tout va bien, deux brancards de l'ambulance sont placés l'un sur l'autre du côté droit de la voiture et quatre blessés légers sont assis sur une banquette côté gauche en face de pauvres têtes blafardes, qui n'ont pas un geste, un mot. Les yeux suppliants regardent le plafond de l'auto en se tournant vers nous sans expression.

On se sent heureux de s'en être sorti presque indemne, devant ces visages exsangues et ces corps qui n'ont plus qu'un brin de vie qu'il faut transporter au plus vite vers le chirurgien habile qui essayera le miracle.

 

L'auto va doucement d'abord tant la route est mauvaise et défoncée par les obus. On dirait que le chauffeur s'amuse avec les trous tant on se sent portés tantôt à droite tantôt à gauche.

La voiture est pourtant bien suspendue et malgré cela de brusques cahots nous secouent. Alors, de profonds soupirs, des plaintes étouffées partent des brancards, sortes de râles atténués qui nous font souffrir.

Chaque fois que le brancard tressaute, des « Ahi » indéfinissables montent, remplissent l'intérieur de la voiture, sans que nous puissions rien faire pour adoucir leur calvaire. Tenir le brancard c'est faire contrecoup et obtenir un résultat pire. Nous nous sentons tous les quatre blessés légers, l'âme angoissée et prêts à solliciter un long arrêt bienfaisant.

Il faut sortir le plus vite possible de la zone dangereuse et laisser faire le chauffeur.

 

Nous atteignons Verdun que nous traversons au milieu de rumeurs, voitures hippomobiles, camions, conversation de groupes, cris. Nous roulons enfin doucement, sans cahot.

De notre cage, nous ne voyons pas grand-chose. Seule une petite fenêtre de 20 cm carrés placée à l'arrière et fermée par une toile, permet au blessé de droite de jeter un petit coup d'œil au dehors.

Bientôt nous n'entendons plus que le crissement des pneus sur la route et le bruit caractéristique produit par le déplacement d'air sur les branches des arbres bordant la route. Nous roulons à travers la campagne.

 

Enfin un long arrêt.

La porte arrière de l'auto ambulance s'ouvre, on nous prie de sortir.

Devant nous un porche d'église, auquel on accède par un large escalier en pierres ; des infirmiers, brassards au bras sont sur le seuil. Dans la rue des poilus vont et viennent, des autos passent rapides ainsi que des camions plus lents, massifs et lourds portant des symboles peints.

10 au 12 sept. : L’ambulance de Dugny-sur-Meuse, Landrecourt puis l’hôpital des Vosges

Nous sommes à Dugny-sur-Meuse. L'ambulance est dans l'église.

Dans l'entrée le cœur se serre d'échouer dans un tel lieu avec une sensation de grand vide sous des voûtes hautes et larges.

D'un côté les blessés légers, ceux qui peuvent marcher, de l'autre près de l'autel en longues rangées les blessés graves sur des brancards.

Contre l'autel des médecins examinent les arrivants, font des piqûres antitétaniques.

Derrière une grande table d'autres écrivent.

Sans cesse des blessés partent. Dans un coin près de la sortie séparée par de hauts piliers, une sorte de cantine nous offre gratuitement du chocolat et du café au lait, café, pain, douceurs diverses. Je profite longuement de l'hospitalité offerte ; on se sent bien ici.

A demi couché sur un banc, je déguste un quart de chocolat au lait. Je n'ai pas le temps de l'achever, on m'appelle de l'autel. Le temps de passer mes musettes, de jeter ce qui me reste de chocolat, je suis un infirmier qui s'impatiente.

 

Nouvel examen de la blessure, nouvelle fiche de blessé et en route pour l'arrière.

Cette fois ci je réussi à me placer à côté du chauffeur. Je puis examiner bien à l'aise la campagne très riante et les villages que nous traversons. Ici les obus n'arrivent plus et tout est calme. La canonnade devient de plus en plus lointaine.

On croise sans cesse des autos et des camions massifs portant des signes, pleins de matériels et de munitions. Les villages sont grouillants de poilus au repos, heureux semble-t-il d'être loin des balles et des obus ; cela fait une animation pittoresque.

Brusquement devant nous à un tournant de route une succession de Bessonneaux (*) bien alignés hauts comme des maisons à un étage et nous voilà à l'hôpital ambulance d'évacuation de Landrecourt, point terminus de notre voyage en auto.

C'est de lui que va dépendre notre destinée ; ou le retour au front sous peu de jours la blessure à peine refermée ou le bel hôpital de l'intérieur avec un bon lit, de beaux draps blancs, de gentilles infirmières qui dorlotent en dispensant de bons soins.

 

Encore une visite sous les Bessonneaux à la nuit tombante, un bon repas, un long sommeil troublé de beaux rêves et de cauchemars sur un lit de camp et nous voici enfin rassemblés au petit jour devant un train immense portant de belles croix rouges qui nous invite au long voyage.

On embarque d'abord les blessés graves sur leurs brancards, longue file éparpillée sur le sol le long du train, puis les blessés légers sur les banquettes libres.

 

Vers 8 heures, le train s'ébranle dans la brume pour une belle région de France où l'on ne souffre plus, crachant des masses de vapeur d'eau par dessous. Il semble que l'on va vers l'Est.

 

Nous passons la journée à manger, à dormir, à découvrir la campagne, à admirer dans les gares qui nous valent un court arrêt, les paisibles voyageuses et voyageurs des trains civils, qui nous regardent avec de grands yeux pleins de pitié.

La journée s'écoule un peu monotone et la nuit nous surprend en gare d'Épinal où un bon repas nous est servi.

 

Tard dans la nuit, nous repartons vers l'inconnu. J'essaye de dormi et ne puis y arriver. Dès l'aube, de gare en gare on descend des blessés.

 

Dès 11 heures, nous atteignons Contrexéville où on fait descendre un gros contingent de blessé, notamment des blessés graves. Le terme du voyage est proche.

À midi nous arrivons enfin à destination.

Tout ce qui reste du convoi descend à Martigny-les-Bains dans un site très agréable des montagnes Vosgiennes. C'est pour nous le paradis.

 

(*) : Grandes tentes du nom de l'industriel qui fabrique ces abris révolutionnaires pour l'époque

 

 

 

Extrait de son registre matriculaire

 

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Il semble qu’ensuite Louis sort de l’hôpital et bénéficie ensuite de quelques jours de permission

 

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Novembre 1916 : Au dépôt divisionnaire

La convalescence a été courte ; sept jours c'est bien peu de chose et c'est beaucoup en guerre.

 

Le 2 novembre 1916, je quitte ma chère ville de Foix pour le dépôt divisionnaire de la 67ème division de réserve stationné dans un petit village meusien à 4 kilomètre de Liverdun.

Je le joins par Paris et Toul.

 

Après cette dernière ville j'utilise le Meusien, tortillard qui se trace un passage au travers de bois qui l'étouffent. Le village est situé sur un plateau assez nu, balayé par les vents, sous un ciel gris où une sorte de mélancolie me poursuit.

J'y retrouve quelques camarades du 5ème bataillon avec lesquels je revis les mauvaises heures de Verdun. Une foule de souvenirs s'échangent avec une note triste pour ceux de nos camarades tués ou disparus dans la tourmente.

Le caporal PICARD, DIFFIS tant d'autres.

 

On m'annonce que moi-même avait été porté disparu au corps le 8 septembre, que mon camarade de l'École Militaire, François, 18 ans de la 18ème compagnie, nommé sergent après les attaques du 6 et du 8, et grièvement blessé par obus, meurt à demi brûlé, dans d'atroces souffrances auprès d'un dépôt du fusées incendiées par le même obus.

J'écris à ses parents à Nantes, pour leur signaler sa belle conduite pendant les attaques de Verdun et le vide qu'il a laissé auprès de ses camarades.

François (*) a été cité à l'ordre du corps d'armée. Cette mort pitoyable m'a beaucoup touché.

 

La vie au dépôt divisionnaire s'écoule dans la quiétude la plus complète. On nous laisse une paix royale.

De temps à autre quelques heures d'exercice à proximité du village en attendant notre retour au front, ce qui ne saurait tarder.

Les gradés nous bousculent le moins possible et les officiers se montrent peu. Il n'y a que le sergent vaguemestre qui est recherché, brave homme, horriblement blessé au visage d'une balle qui l'a balafré affreusement, tirée traîtreusement à bout portant, dans un trou d'obus par un Allemand qu'il venait de faire prisonnier.

Dans un sursaut de vie, la baïonnette du sergent l'a envoyé dans un autre monde.

Les longues heures de loisir sont occupées à dormir, à causer en famille dans une petite chambre ou nous contenons à peine une douzaine accroupis ou à demi couchés sur des débris de paille, ou bien nous rendons visite au champ d'aviation voisin, à l'intérieur duquel il est interdit de pénétrer.

Nous admirons à longueur d'heures l'aisance d'envol des avions, des atterrissages souvent en saut de cabri, la tenue impeccable des officiers et sous-officiers d'aviation.

On envie leur sort, la facilité avec laquelle ils vont se promener dans des voitures automobiles militaires pour Toul. Mais leurs risques ne sont-ils pas plus grand que les nôtres ?

Il faut avoir du cœur au ventre pour quitter le plancher des vaches. Ils risquent leur vie tous les jours.

 

Le soir, nous visitons les estaminets.

L'un d'eux nous retient particulièrement avec ses jeunes serveuses aimables et toujours gaies. Des hommes de quatre régiments différents : 214 – 220 – 283 – 288ème RI y fraternisent gentiment autour des tables serrés comme des anchois.

 

Un beau jour, nous arrivent comme des chiens fouettés, queue basse, un lot de récupérés dans les C.O.A, pauvres bougres qui se croyaient à l'abri dans les services de l'arrière et que la loi DALBIEZ (**) fait verser du jour au lendemain sans instruction dans l'infanterie.

Ils ne savent même pas tenir un fusil.

Je m'attache à l'un d'eux MARTINI Henri, photographe à Paris, très bon camarade et vite apprivoisé.

Nous ne nous quittons plus.

Pour en faire de vrais soldats, sachant se servir du fusil et aptes à faire la guerre, notre douce inquiétude est brusquement contrariée. Un programme d'exercices variés : ordre serrée et service en campagne est mis sur pied.

 

(*) : Il s’agit de FRANCOIS Joseph, sergent, mort pour la France à Fleury (Meuse), tué à l’ennemi le 14 sept. 1916, né en mars 1898 à Pamiers (Ariège). Son acte de décès a été transcrit à Nantes en 1917.

 

(**) : Il s’agit de la loi assurant la juste répartition et une meilleure utilisation des hommes mobilisés ou mobilisables. Elle date du 17 août 1915. Visible  >>>  ici  <<<

Novembre-décembre 1916

Fey-en-Haye : L’arrivée

Le 26 novembre 1916, je pars en renfort pour les compagnies actives et reprends ma place à mon ancienne compagnie n° 17 du 288ème en ligne à l'ouest de Fey-en-Haye.

 

 

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Extrait du journal du régiment. On y lit le renfort de 30 hommes, venant du D.D. (dépôt divisionnaire)

 

 

Le 27 au matin, parti du PC du bataillon sur la route de Thiaucourt et après une interminable promenade dans les boyaux boueux où l'on s'enfonce parfois jusqu'au-dessus des chevilles, je rejoins une section en première ligne.

Le secteur est assez calme et cependant cette nouvelle prise de contact est des plus émotionnantes. Il me faut, du débouché du boyau à ma section, parcourir 4 à 500 mètres de tranchée en contrebas par rapport aux lignes allemandes en très mauvais état, plutôt large fossé où par endroits des hommes veillent très attentifs. Cette vision de banquettes de tir vide ou occupée par un seul homme, avec le réseau de fils de fer qui part du parapet, impressionne.

Parfois un court passage découvre l'immense no mans land d'entre les lignes, on y est vu et il faut se baisser, la ligne allemande serpentant à la crête topographique en un long et imposant déblai protégé par un réseau épais de fils barbelés.

Tout d'un coup on parle bas et l'on se fait petit :

 

« Faites pas de blagues »dit un poilu,

« Soyez prudents ou gare aux torpilles et vers luisants ».

 

La 2ème section de la 17ème compagnie occupe un abri à 32 marches à l'extrémité gauche du secteur du bataillon.

Nous y arrivons vers 11 heures, peu de temps avant la soupe, juste le temps de me débarrasser des sacs et de préparer notre gamelle pour goûter le rata de notre nouvelle compagnie, bonne soupe aux choux à l'odeur bienfaisante, riz compact à l'eau, peu savoureux et carré de bouilli un peu dur.

 En mangeant on cause avec les anciens, on se renseigne sans en avoir l'air sur l'atmosphère du secteur. Pépère nous dit-on, mais gare aux tuyaux de poêle :

 

« Jetez un petit regard par-dessus le parapet et rendez-vous compte.

Vois-tu cet immense cratère dans le fond du talweg, voilà l'ouvrage de ces drôles d'engins et avec çà quel raffut »  

Fey-en-Haye : Les tuyaux de poêle (*)

C'est à peu près l'heure du digestif et les Fritz ne vont pas manquer de nous donner la petite séance quotidienne de digestif ou apéritif concert. Ils nous laissent tout de même manger en paix et nous attendons en curieux émus, l'algarade annoncée.

Tout à coup quelques coups sourds, le cri de :

 

« Attention les gars, numérotez vos abattis, observez bien, tenez là-haut cet objet qui monte en vrillant. Voyez là et attention »

 

Trois « ploufs » retentissants nous collent instinctivement contre le parapet et à quelques secondes qui semblent des minutes, une explosion de vaisselle se brisant comme à regret, suit.

Des masses de terre sont projetées en force dans les airs retombant avec des « fleou fleou fleou pleuf ... »

Rude pour le premier coup, est-ce l'émotion ?

Je n'ai rien vu de ces engins, mais j'ai constaté leur effet terrifiant. La terre a tremblé autour de nous et l'air à vibré intensément semblant couper un instant le souffle. Je me colle au parapet pour le prochain jet, bien décidé à voir.

Un vieux du secteur m'indique quelques points dans le ciel ou je suis assuré de faire la découverte.

 

à 2 minutes des premières chutes, nouveaux coup sourds et dans le ciel, un peu sur ma droite, je reconnais un objet noir gros comme le point qui tout à coup est visible, montant d'abord d'un trait, puis vacillant hésite, semble s'arrêter pour basculer aussitôt presque au-dessus de nos têtes, pour retomber en une courte trajectoire rapide en arrière.

Eh bien ! Mais ce n'est pas drôle, s'ils venaient à faire mouche sur la tranchée que deviendrons-nous grand Dieu !

 

« Et cela n'est rien », dit encore un poilu

« Vous me direz des nouvelles du tuyau de poêle, encore une drôle d'invention ».

 

Je venais de faire connaissance avec le minenwerfer et ce n'est pas drôle. (**)

Les Fritz d'en face envoient 3 ou 6 minen et on cherche à les surprendre haut dans les airs pour s'en garer.

Mais où aller quand on est encadré sur un front de 400 mètres ?

On appuie bien un peu à droite ou un peu à gauche suivant que l'on est menacé par l'un ou par l'autre, mais on va un peu au hasard car ces engins viennent vite.

Heureusement qu'il en tombe rarement dans la tranchée. Les abords de celles-ci sont troués par d'énormes cratères de plus de 4 mètres de diamètre sur 1,50 de profondeur. Le minen à la forme d'un obus très allongé, 70 centimètres de hauteur sur environ 20 à 25 de diamètre.

Le tuyau de poêle  avec lequel je fais connaissance quelques jours plus tard a à peu près les mêmes dimensions mais à forme cylindrique comme son nom l'indique. Le déboulé de cet instrument de mort est encore plus impressionnant que le « minen ».

On dirait un sac à charbon projeté en force dans les airs où il ne cesse de basculer sur lui-même au cours de sa trajectoire avec un froissement d'air violent et caractéristique, produisant un « plouf » retentissant sur le sol suivi à une ou deux secondes d'un écrasement tonitruant.

De la tranchée j'en aperçois quelques spécimens non éclatés.

J'en défonce la tôle à font aciérée qui en forme le corps. Il y a dedans une matière jaune verdâtre, « cheddite » probablement, en grande masse bien tassée. Le souffle de l'explosion suffit à tuer ; nous avons maints exemples au régiment.

 

Le tir dure environ une heure ou deux heures, lorsque je suis à peu près familiarisé, je suis prudent mais sans excès. Pour embêter les Fritz, je leur adresse quelques Vivien Bessières bien placés. Leurs petits éclats balayent un rayon de plus de 50 mètres faisant parfois plus de mal qu'un gros.

En dehors de leur marotte bruyante et sanguinaire, les boches restent assez calmes.

 

Deux fois par jour, vers 15 heures et 17 heures, ils se contentent de nous secouer un peu les puces, histoire de rompre la monotonie et le lourd silence qui pèse sur ce pays.

Notre position fait redan dans leurs lignes et notre ligne de surveillance cramponnée à la leur les gène et ils nous le montrent bien.

 

(*) : Pétard de barbelés

(**) : Lance-mines

Fey-en-Haye : Les chevaux de frise, le « je-m'en-foutisme »                   

Nous passons des heures, à veiller, à travailler ou à nous reposer.

Le Petit Poste à deux pas de l'abri, a la mission la plus importante, face au poste allemand. D'autres emplacements de surveillance dans la tranchée sont tenus par un seul poilu plus ou moins attentif ; coup d'œil furtif au-dessus du parapet, station assise sur l'escalier de la banquette de tir.

 

De jour on ne fait à peu près rien. De nuit on veille, on travaille à relever tranchée ou boyau éventré par les minen ou les tuyaux de poêle, puis on dort. On fait cette dernière chose assis ou assis couché en chien de fusil sur les escaliers de descente de l'abri.

Lorsque la nuit n'est pas trop chargée, les plus malins de faufilent à l'intérieur du corps de l'abri où ils trouvent un lieu propice à l'allongement sur le sol humide naturellement.

Souvent la nuit, on pose des fils de fer, des chevaux de frise extrêmement lourds, massifs, difficiles à manier, de 2,50 mètres de longueur. On les fabrique de jour en arrière de la tranchée, dans un angle mort du talweg à deux poilus.

Dans l'obscurité on est six et quelques fois huit à les transporter jusqu'au réseau. Sous la protection d'une patrouille on leur donne une place définitive. On rafistole aussi les parties du réseau disloquées par les « minen ». On fait le moins de bruit possible.

On enfonce les piquets de bois en interposant entre eux et le maillet, un sac à viande plié en quatre. Pour le barbelé on l'accroche comme l'on peut en s'écorchant les mains et en faisant quelques accrocs aux vêtements.

Ce relèvement des tranchées et des boyaux demande une patience et un je-m'en-foutisme des misères humaines peu communes.

On travaille la plupart du temps dans la boue jusqu'au mollet, collante comme la poix ; on en a partout aux genoux, aux coudes, le long des manches et jusqu'aux épaules. Les outils, pelles, pioches, sont devenus une masse informe gluante rebelle au nettoyage.

Tous les huit jours, relève de la compagnie, position de soutien soit en avant soit en arrière de la route Regniéville.

De jour on se repose, mais la nuit le travail est dur.

Ravitaillement des premières lignes en matériel, étayage des tranchées ou boyaux de la position de soutien, organisation plus serrée de cette position. Près de nos abris on est étonné de découvrir des moyens de guerre un peu précaires ; en trois points des batteries de douze fusils GRAS que l'on fait partir avec une ficelle.

C'est pour faire du harcèlement paraît-il !

À certaines heures on entend crépiter ces pétoires d'un autre âge ; c'est presque rigolo. Est-ce qu'une mitrailleuse St-Etienne (600 coups minute) ne les remplaceraient-ils pas avantageusement et autres genres de mortiers en bois qui sont placés par-là, pour nous remonter le moral. Ils ne tirent jamais.

Fey-en-Haye : La nourriture, les gardes

Nous sommes assez bien nourris.

Deux fois par jour midi et soir, deux hommes de corvée de soupe nous rapportent de quoi manger des cuisines placées dans un ravin pas loin de nos lignes ; une marmite Norvégienne de 20 litres de soupe au chou excellente et très chaude.

Il faut deux hommes pour la porter, haut cylindré, sous la poignée de laquelle ils passent un bout de bois. Des poilus portent dans des bouteilles du « rata » (rare) et surtout du riz ou des pâtes (sorte de colle) avec un traditionnel bouilli. De temps en temps avec le café du matin, la valeur d'un petit verre d'eau de vie.

Cela réchauffe au retour du travail de nuit.

 

Fin décembre, nous descendons au grand repos à GriscourtVillers-en-Haye. Nous le passons en inspections de réserve d'armes et de matériel, en exercice de bataillon. Nous sommes cantonnés dans des fermes ou dans des granges.

 

À peine 15 jours de détente, puis nous remontons en ligne à la tombée de la nuit par GezoncourtMartincourtMamey – après avoir traversé des forêts aux hauts arbres, pleines de mystères qui crée l'obscurité.

Par le Bois brûlé nous revenons devant Regniéville-en-Haye.

 

Le soir je reconnais le secteur. Ma demi-section est à cheval sur la route de Thiaucourt. Nous prenons un petit poste situé à 15 mètres en avant de la tranchée, en bordure de la route.

Le Petit Poste est une sorte de puits de 3 mètres de profondeur. Le guetteur monte sur une échelle de veille. Le tout est entouré d'un réseau épais de fils de fer.

 

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Cliquez sur la carte pour visualiser les lieux indiqués dans le récit de Louis

 

 

Ici plus de torpilles minen ou de tuyau de poêle.

C'est le calme lourd à longueur de journée. Un abri que s'enfonce profondément en terre nous accueille au cours de nos heures de repos.

On y dort, on y joue aux cartes à la lueur de pâlottes bougies.

Malgré les dangereuses visites des stormtruppers allemands viennent faire certaines nuits, on vit l'heure présente.

Quelques jours avant notre arrivée, trois hommes des corps-francs allemands ont fait irruption dans la tranchée vers 23 heures, tués le sergent-chef de demi-section, mis en fuite l'homme qui l'accompagnait non sans avoir jeté quelques grenades pigeon dans l'abri où les occupants n'en menaient pas large. Heureusement qu'ils n'insistèrent pas pour les cueillir peut-être par trop pressés de rentrer chez eux.

Et l'algarade avait eu un témoin ; la sentinelle pour l'alerte « aux gaz », placée à l'entrée du boyau et qui se contenta, bouché bée, pétrifiée de frousse et collée au plus près contre la paroi de la tranchée, de regarder.

Comme caporal de garde, je vais d'une sentinelle à l'autre, ce qui représente à peu près 2 kilomètres de parcours absolument seul. Il faut avoir par ces nuits d'un noir d'encre de l'est, l'ouïe très fine et toujours aux aguets pour déceler le moindre bruit.

Qui sait, au moment où l'on s'y attend le moins, un énergumène lui-même aux aguets peut nous plonger dessus et vous assommer sans que personne ne puisse vous porter secours. Il vaut mieux ne pas y penser et faire le va et vient les mains dans les poches.

 

Le 5ème jour nous descendons en soutien à Regniéville. Il ne reste plus grand chose du village, des pans de mur. L'auberge Taupin n'a plus que son mur de façade avec l'indication « Taupin ».

De nombreuses tombes de poilus des régiments de la région de Limoges, démontrent qu'on a dû se battre sérieusement en cet endroit en 1915.

Janvier-février 1917

Le froid, la neige, la boue, les esquimaux

Avec le 1er janvier 1917, la neige fait son apparition, et avec elle les grands froids.

On nous distribue des peaux de moutons et de hautes bottes de tranchée faites d'une épaisse semelle en bois et d'une tige haut-de-chaumes en toile huilée s'attachant au haut des cuisses.

Au début il neige sur la terre gelée avec un bruissement doux et monotone. Tout devient d'une uniformité ennuyeuse.

Il gèle et pour se réchauffer les sentinelles battent la semelle ou frappent le mur de terre qui est la paroi de la tranchée, avec les pointes ou avec les talons des souliers.

Cela fait des choses troublantes dans cette immensité où nul ne se montre. Dans les abris on brûle du bois souvent mouillé ou pourri pris dans de vieux abris détruits par les obus.

On fait surtout beaucoup de fumée à rendre l'atmosphère irrespirable.

Mais cela ne donne-t-il pas l'illusion de la chaleur.

 

Un soir les gars faillirent m'asphyxier avec un réchaud dans lequel ils faisaient brûler de la paille humide sous l'étagère que j'avais choisie comme lit.

Sérieusement j'avais les poumons plein d'une fumée âcre et acide.

Du côté de notre 1er secteur les minen continuaient à pleuvoir. Les explosions sont autant d'énormes geysers au-dessus de l'immensité blanche qu'elles marquent de larges tâches noires.

Dans la tranchée on ne voit qu'hommes d'autres âges, bardés de vêtements comme des esquimaux, peaux de moutons passées sur les épaules et serrées aux manches, bonnet de police rabattu sur les oreilles, ou passe-montagne ne laissant apercevoir que les yeux, le nez et juste la bouche, sous le casque d'acier, col de capote relevé.

Quelques fois pour compléter l'accoutrement, l'un d'eux y a ajouté les fameuses bottes de tranchées à hautes cuissards en toile huilée dans lesquelles il peut à peine se mouvoir.

Parfois la toile de tente entoure la tête comme un foulard, retombant sur les épaules.

 

Et la neige tombe en flocons pressés énormes par instants, obscurcissant tout, collant aux cils des yeux, à la moustache, transformant les sentinelles immobiles ou assises sur la banquette de tir, en statues d'un blanc diaphane, statuts qu'on est presque tous étonnés de voir se secouer et redevenir bleu horizon.

 Quand la neige cesse de tomber glacée nous gèle le bout du nez et le bout des doigts, même placés dans les poches ou protégés par des gants dont nos familles nous ont pourvu.

Les pieds sont à la glace ; avec maintes grimaces et une résignation extraordinaire on fait se sont mieux pour supporter.

Sur le tapis de neige balayé sans cesse par des tourbillons de vent, une poussière très fine court s’amoncelant dans les tranchées, dans les boyaux, à les combler ; Quelques poilus sont désignés de corvée pour déblayer sans cesse les postes de l'abri et des tranchées de tir occupées.

Ce n'est pas sans récriminations car il fait meilleur sous la chaleur tiède du fond de l'abri. Les arbres de la route de Thiaucourt, font peine à voir ; seuls les réseaux de fils barbelés présentent une masse de dentelles aux dessins variés et d'une pureté de blancs scintillants incomparables.

Le pire c'est quand vient le dégel. Tout se transforme en un immense cloaque glacé dans lequel on trépigne au moindre déplacement, sinon au moindre mouvement.

La tranchée, les boyaux ne sont plus qu'un fossé de boue.

On finit par nous donner des caillebotis, sorte de longs cadres lattés qui font un chemin curieux, praticable lorsque la boue veut bien ne pas s'infiltrer au travers et les engloutir.

 

Mi-janvier, nous allons au repos à Villers-en-Haye.

Relevés en pleine nuit et par un temps de neige épouvantable, nous touchons aux cuisines un peu avant l'aube, un quart de café et un peu de gnole réconfortante. Nous sommes gelés et cela nous secoue un peu. Par des chemins encombrés et neigeux, au travers d'immenses bois, par petites colonnes nous rejoignons notre lieu de repos. La nourriture est excellente.

Pendant cette période on nous donne beefsteak et pommes frites, casse-croûte et dessert.

Un énorme camion ambulant coopérative stationne chaque jour quelques heures devant nos cantonnements.

Nous y trouvons à acheter de tout, même du vin blanc et rouge – ici on fait queue. Les bidons se remplissent sans arrêt. Parfois une courte dispute causée par un débrouillard pressé. Si beaucoup se contentent de grommeler, il y en a toujours un ou deux qui n'accepte pas un tel sans gêne.

Le système D est obligé de rentrer dans le rang.

Fey-en-Haye – Le duel aérien

Le 1er février, nous remontons en ligne dans le secteur de Fey-en-Haye.

Le village est tenu par le 214ème RI. Notre liaison avec ce régiment se fait 25 kilomètres plus à l'ouest du village. Nos tranchées dominent au sud une vaste dépression de l'autre côté de laquelle à 200 mètres, courent très visibles les éléments défensifs ennemis, notamment sur notre gauche un puissant fortin en promontoire qui flanque dangereusement vers Regniéville nos éléments avancés.

Le secteur de surveillance comporte des Petits Postes placés à plus de 50 mètres l'un de l'autre entre lesquels je dois assurer une liaison constante.

Une patrouille ennemie qui aurait traversé les fils de fer n'aurait pas de peine à me cueillir.

Le fait s'est d'ailleurs produit au 214ème à environ 80 mètres de mon poste de droite ; 2 sentinelles ont disparu. Sur leur emplacement quelques traces de lutte, les 2 fusils, un équipement, c'est tout ce qu'on a retrouvé.

 

Pendant le premier séjour aux environs de Fey-en-Haye, j'assiste à un combat d'avions, deux fokkers contre deux cages à poules, avion de reconnaissance Voisin ou Farman.

Quoique très lents et lourds, nos deux avions acceptent le combat contre les meilleurs chasseurs ennemis.

A à peine 150 ou 200 mètres du sol, les passes meurtrières s'échangent « taracataca taracataca ... Une des « cages à poules » pique vers le sol et disparaît, l'autre continu le combat puis au bout de cinq minutes rentre vivement dans nos lignes, touché aussi sans doute.

Un fokker bat de l'aile et fuit à tire d'ailes vers ses lignes en perdant de la hauteur ; il nous survole à moins de 50 mètres. Je lui lâche le chargeur du fusil mitrailleur du Petit Poste. Il passe en rase mottes son réseau de fils de fer, saute un bois et paraît se poser ou s'écraser au-delà.

Nous signalons le fait à l'artillerie qui reste indifférente. Les boches n'auraient pas attendue eux à relayer la destruction de l'avion.

 

Le lendemain vers 15 heures, pour nous punir sans doute d'avoir tiré sur l'avion, l'artillerie allemande essaye d'atteindre le poste ; trois obus de 210 l'encadrent, l'un d'eux touche à 5 mètres tout près du débouché de la tranchée de Fey-en-Haye nous couvrant de terre. Pas d'autre mal et les boches n'insistent pas.

La neige tombe à nouveau, forme un immense tapis blanc, étouffe tous les bruits.

Pendant deux jours une sorte de bruissement doux émeut la campagne. Le grand ravin paraît se combler, vaste lac crémeux. La garde continue dans le dédale des tranchées ; à la pelle il faut sans cesse se frayer le passage.

Dans l'abri les hommes essayent de se chauffer au bois humide, pris on ne sait où. La fumée envahit tout et la flamme des bougies disparaît sous un halo sombre.

Le coup de main : Les cambrioleurs gangsters

Un matin, on demande des volontaires pour exécuter un coup de main par ce temps de chien. J'en suis. Par curiosité et pour sortir de l'inaction.

Nous sommes 22 poilus décidés, que l'on rassemble sur la position de soutien en arrière de la route de Regniéville. On nous distribue un vêtement de calicot blanc avec capuchon et un revolver 7,65. Dans une vaste dépression, angle mort on nous fait exécuter un petit réseau de fils de fer épais que nous devons d'abord passer sans bruit en se faufilant comme des anguilles, puis cisailler près des piquets au point de rassemblement des fils pour faire le passage.

Le 3ème soir de cet exercice nos chefs décident de passer à l'action.

Des officiers nous photographient avec notre attirail de cambrioleur gangster et on nous prévient que la nuit même nous irons chercher l'Allemand dans son terrier.

Nous sommes tous de bonne humeur et décidés. Une section de la compagnie doit protéger notre débouché et cisailler le 1er réseau. Nous devons faire le reste dont le but principal est de ramener des prisonniers morts ou vifs.

 

Vers 22 heures, nous quittons nos premières lignes protégés en avant par la première section qui est déjà occupée à cisailler le réseau.

Le groupe d'assaut, lieutenant de la 18ème et 12 poilus dont je suis le caporal, est arrêté à quelques mètres du réseau allemand. Nous sommes couchés, groupés dans la neige revêtus de nos cagoules blanches et nous n'avons pas chaud.

Nous préparons nos revolvers et nos grenades. Le casque est notre seul équipement ; nous nous allégés le plus possible. À quelques mètres les hommes qui nous frayent un passage chuchotent. On perçoit le heurt entre eux des fils barbelés coupés, le froissement des corps sur la neige qui se tasse.

Les secondes d'attente paraissent longues. GAILLAUD, un de nos poilus les plus courageux, est enrhumé et ne cesse de tousser un peu trop bruyamment à notre gré.

Si près des lignes allemandes cela va donner l'éveil. Nous l'invitons à rentrer. Il veut être de l'affaire et aucune prière ne peut le convaincre.

 

C'est le moment d'agir.

Un par un, lieutenant en tête guidés par les poilus de la 1ère section, nous traversons deux réseaux ennemis au-delà desquels le lieutenant nous divise en deux colonnes par un à cinq mètres décalés sur la droite.

Lui seul sait où nous allons.

Nous savons seulement que nous devons enlever un petit poste ennemi ou pénétrer dans la ligne ennemie pour renseignements sur la position. Nous progressons à demi courbés, l'œil et l'oreille tendus, foulant la neige qui craque avec un bruit bizarre, mou.

Souvent on trébuche et on tombe. Un nouveau réseau nous arrête, protégeant sans doute le boyau du Petit Poste, glisse le lieutenant.

Avec GAILLAUD, il faut que je passe, nous faufilant en douceur entre les fils au ras des piquets. Les autres suivent précédés par notre chef. À mesure que j'approche d'un tumulus plus sombre qui marque le boyau, ma main droite serre plus vigoureusement le pistolet automatique. Ceux que nous cherchons sont peut-être là, derrière.

Mais non, l'atteignons et rien ne bouge.

Pas le moindre bruit en dehors d'une légère brise qui siffle dans les fils de fer, les faisant tinter, Oh ! Si légèrement.

Nous nous regroupons à crête des déblais des boyaux, prêts à sauter dedans si quelqu'un passe.

 

Cinq minutes se passent, toujours rien. Nous nous glissons dans le boyau où nous tombons accroupis, à demi ensevelis dans une épaisse couche de neige.

Six poilus restent sur le parapet du boyau, deux dans le fond pour assurer notre protection ou en tout cas prévenir de tout mouvement ennemi.

Avec quatre autres et le lieutenant, nous nous glissons jusqu'au petit poste allemand. Nous nous heurtons presque aussitôt à une barricade de barbelés. Le poste est vide et il est garni de gros oursins de barbelés.

A travers ce fouillis et sur la banquette de tir sous la neige, nous trouvons trois grenades à manche que nous emportons.

Nous rejoignons nos hommes, puis essayons par petits bonds, de nous rapprocher de la ligne ennemie. Nous parcourons en zig-zag, une trentaine de mètres et nous heurtons à nouveau à un barrage très haut. Nous restons près d'une heure à l'écoute.

A intervalles, pas très loin de nous, des pas s'éloignent ou s'approchent, quelques heurts métalliques et de grands silences. J'escalade la paroi du boyau pour avancer, mais le barrage est prolongé à droite et à gauche par un épais réseau de barbelés qui surgit et qui fait mur sur la nappe blanche de la neige. Nous sommes déjà loin de nos lignes.

Le lieutenant donne l'ordre de reculer. L'affaire est manquée. Nous recommencerons une autre fois.

Nous rentrons rapidement, le chemin est tout tracé.

A la compagnie on nous attendait avec impatience.

 

L'absence a duré près de trois heures.

Dans un abri de soutien, on nous offre un vin sucré très chaud. Nous racontons notre odyssée, un peu penauds de n'avoir rapporté que trois grenades allemandes et un oursin de barbelés que GAILLAUD a tenu à traîner. Nos manteaux blancs à capuches, nos culottes, nos mains, portent de larges blessures causées par les barbelés allemands.

Nous devons être pitoyables.

Le colonel et le commandant qui nous attendaient dans l'abri nous félicitent des renseignements rapportés, nous invitent à ne pas nous décourager, nous promettant une revanche pour bientôt.

 

Ce coup de main n’est pas relaté dans le journal du régiment. Un autre « coup de main », plus important, y est pourtant inscrit à la date du 10 février, mais Louis en parle quelques lignes plus loin.

On peut donc situer ce coup de main « raté » entre le 1e et le 10 février 1917

 

Le lendemain, je reprends mon service à la compagnie.

Dans la nuit qui suit, les Allemands réparent les dégâts causés par notre promenade.

Pendant trois heures, ils ne cessent pas de taper sur des piquets. L'envie nous démange d'envoyer quelques coups de fusil histoire de leur faire peur et puis pourquoi ?

Le secteur et d'habitude si tranquille.

L’examen d’élève aspirant, la permission

Je me fais inscrire comme postulant élève-aspirant.

Je suis convoqué au Colonel et je subis un petit examen d'instruction générale. Nous sommes six candidats et il en faut deux. Les heureux admis seront connus un peu plus tard.

 

Un beau matin, on m'incite à aller signer un engagement de cinq ans à Nancy. Passage à Griscourt, où je laisse le sac et je rejoins l'intendance à Marbache.

Plus de 25 kilomètres de fait. Il me manque une pièce militaire, alors retour à Griscourt où un comptable me le procure et le lendemain je signe à la mairie de Nancy, après maints et maints va et vient dans la ville.

 

Le soir, je vais rendre visite à mon cousin Albert, caporal COA au CVAD de la division à Dieulouard. Il m'offre un bon repas et une bonne chambre.

 

Le lendemain, il me donne des vivres de route et remplit ma gourde de deux litres avec de l'eau de vie.

Pendant ces quatre derniers jours, j'ai certainement parcouru plus d'une centaine de kilomètres, des premières lignes à Nancy par Dieulouard, Marbache, Pompey et Frouard en deux aller-retour.

 

Mi-février 1917, je pars en permission sept jours par Toul – Lyon - Avignon – Toulouse puis retour par le même itinéraire. A Is-sur-Tille (Bourgogne) j'assiste à où un rassemblement pittoresque de permissionnaires, de cantines le long des voies.

 

Au PC du colonel, je tombe sur tous mes camarades du corps franc. L'avant veille au soir, ils ont réussi un coup de main sur l'abri allemand route de Thiaucourt.

Bilan 22 prisonniers.

Le lieutenant TOUNELIER venant des sous-officiers de cavalerie et GAILLAUD se sont distingués. Tous portent la croix de guerre. Ils sont heureux et bénéficient de dix jours de permission. (*)

 

Ma compagnie est en ligne entre Regniéville et Fey-en-Haye dans le secteur des « minen » et des « tuyaux de poêle ». (**)

Nous jouons à nouveau à cache-cache, ou nous admirons leur beau lancer et les bizarreries de leur trajectoire lorsqu'ils ne nous sont pas destinés.

 

Au bout de quatre jours, nous sommes relevés vers 21 heures sur un incident tragi-comique.

À la tombée de la nuit, un poilu de la 1ère section surprend un Allemand en flagrant délit de traversée de notre réseau, dans la pénombre. Il a vu brusquement quelque chose bouger au travers des barbelés à moins de dix mètres.

Surpris il épaule et tire sur la chose qui sous la détonation essaye de se dégager du réseau. Un deuxième coup de feu provoque des hurlements de douleur qui lui fait perdre tout sang-froid.

Notre poilu se replie sur sa section. Un petit groupe est ramené avec les plus grandes précautions vers le lieu tragique.

Un Allemand gît au fond de la tranchée grièvement blessé. La deuxième balle lui a fracassé la cuisse droite et le genou. Des brancardiers l'emportent vers le poste de secours. Nous le dépassons dans le boyau alors que la nuit est complètement tombée.

 

Trois jours après, nous subissons de 17 heures à 19 heures, un violent bombardement signe du coup de main. C'est le 283ème qui en est la victime entre Regniéville et Flirey.

Il y a des prisonniers.

Le secteur de gauche vers Flirey est devenu soudainement très mouvementé. Il ne se passe pas de jour et de nuit sans de nombreux coups de feu et éclatement de grenades.

Une division de jeunes du 17ème corps – 7ème et 14ème RI - s'en donne à cœur joie avec les patrouilles offensives, histoire de tenir le boche en haleine.

Cette partie du front contraste avec la nôtre où l'on n'entend presque jamais un coup de feu.

 

(*) : Ce coup de main est entièrement relaté dans le journal du régiment à la date du 10 février. Une dizaine d’Allemands est fait prisonnier, sans aucun blessé côté français. Le général de la division distribuera 24 croix de guerre.

(**) : Pétards à barbelés

Mars : Départ pour St Cyr

Le 27 février 1917 au matin, je suis convoqué au bureau du Colonel avec mon barda.

Bonne nouvelle, je suis désigné avec le sergent CHAUVIN, un jeune de la classe 1916, pour aller suivre le cours des élèves aspirants à St Cyr L'école ; conseils du colonel JASIEUSKI, je suis invité à travailler et à faire honneur au régiment en rapportant les galons d'aspirant et me souhaite bonne chance.

 

 Nous prenons le train à Liverdun à 18 heures après avoir fait 37 kilomètres à pied.

 

Nous arrivons à Paris le 28 février au matin, sac au dos, fusil à la bretelle, casque au côté, ce qui nous donne un air de guerrier qui semble étonner quelques parisiens.

CHAUVIN tombe avec tout son barda dans les escaliers à l'entrée du métro République. Pas trop de mal, sollicitude des civils.

Le soir, nous touchons l'école de St Cyr.

 

Nous y restons cinq mois agréables mais durs d'application au métier militaire.

Juste le temps de faire connaissance avec l'école.

 

 

Fin du premier carnet

 

Suite : vers la période 1917

 

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Je désire contacter le propriétaire du carnet de Louis DECAMPS

 

Voir des photos sur mon site de groupe de soldats du 288e RI

 

Vers d’autres témoignages de guerre 14/18

 

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