Carnet de campagne d’Henri DÉROU
Adjudant au 2ème régiment d’infanterie
2ème bataillon, 6ème compagnie
Publication : Novembre 2025
Mise à jour : Novembre 2025

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Patrice nous dit en novembre 2025 :
« Le journal de guerre d’Henri DÉROU se
présente sous forme d’un petit carnet de 9 cm sur 15.
L’écriture est
soignée. Elle devient plus petite et nerveuse au fil des jours, au gré de la
fatigue et des combats. L’environnement (cantonnement, ferme, tranchée…) a dû
jouer un rôle important.
Le journal commence
à Granville (Manche) le 7 août 1914 et s’achève le 17 novembre 1914 à
Saint-Nicolas-lez-Arras dans le Pas-de-Calais. La dernière phrase du carnet est
inachevée. Un O suivi de points de suspension. Les dernières pages sont
légèrement tâchées de boue ou de sang mais l’ensemble a été pieusement conservé
par Augustine DÉROU (née LEBRETON), sa belle-sœur et transmis aux archives
départementales de la Manche, en attente de publication... »
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Remerciements
Merci à Patrice pour le carnet.
Merci à Philippe S. pour les
corrections éventuelles et certaines recherches très abouties.
Nous avons
ajouté (Patrice, Didier L. et Philippe S.) du texte en bleu pour la compréhension de certains termes et pour aller « plus loin »
dans l’analyse du récit. Le reste est
conforme à l’original.
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Introduction
Henri Ernest Thomas DÉROU est né en mars 1890 à La Bloutière (Manche). A son incorporation, en 1911, il déclare être instituteur et est affecté au 46ème régiment d’infanterie. Caporal, puis sergent en 1913, il intègre, le 2ème régiment d’infanterie à la mobilisation en août 1914.
Ce 2ème régiment d’infanterie fait partie de la 20ème division d’infanterie. Cette division comprend donc la 39ème brigade d’infanterie (25ème et 136ème régiments d’infanterie), la 40ème brigade d’infanterie (2ème et 47ème régiments d’infanterie), un escadron du 13ème régiment de Hussards et 3 groupes du 10ème régiment d’artillerie de campagne.
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Début des écrits

Départ de Granville à 05h30 du soir (*), foule nombreuse dans les rues. Le bataillon est acclamé par tout le monde. Des fenêtres des dames lancent des fleurs sur les soldats. Pas ou très peu de pleurs. Les wagons sont couverts de plantes vertes et d'inscriptions à la craie à l'adresse de Guillaume 2.
À Folligny, nous croisons le 73e de territoire (**) qui lui aussi a fait des dessins sur ses wagons. Remarqué le dessin d’un hulan (***) avec ces mots : en tant qu’uhlan tu t’y connais.
Nombreuse foule tout le long de la ligne, à Villedieu, Saint-Sever ou Molinié distribue du cidre bouché et des jeux de cartes à Vire.
Voyage long et fatiguant bien que je sois dans un compartiment de voyageurs.
(*) : 17h21 précisément. L’ensemble du régiment part en 3
trains. Les 2 autres partent à 20h et 22h41.
(**) : De ‘’ territorial ‘’ il parle du 73ème régiment
d’infanterie territoriale qui est cantonné à Guingamp.
(***) : Un uhlan est un cavalier armé d'une lance
dans les armées slaves et germaniques.
Arrivée à 8 heures à Évreux où nous obtenons des nouvelles de la guerre. Nous arrêtons quelque temps pour boire du café préparé par des mobilisés. Partout depuis Évreux jusqu’à Achères et tout le long de la ceinture (*), l’enthousiasme est presque du délire.
Arrêt à Soissons où nous prenons du café et d’où j’ai envoyé des cartes postales qui, je l’ai appris le soir, ne parviendront sans doute jamais.
Nouvel arrêt à Laon, où j’ai envoyé dans les mêmes
conditions une lettre à Clément (**), et enfin débarquement à Vouziers après 27
heures de trajet (***).
Nous gagnons le cantonnement où nous couchons sur le plancher sans un fétu de paille.
(*) : La ligne de ‘’ Petite Ceinture de Paris ‘’,
communément désignée sous le nom de ‘’ Petite Ceinture ‘’, est une ligne de
chemin de fer à double voie de 32 kilomètres de longueur encerclant Paris à
l'intérieur des boulevards des Maréchaux.
(**) : Il s’agit très certainement de son frère
Clément Albert DÉROU (1883-1965).
(***) : Le train arrive en gare de Vouziers à 21h24.
Dernière journée de marche et de marche très fatigante par une chaleur comme on n’en voit pas souvent en Normandie. Elle était de 15 kilomètres seulement mais elle a été commencée beaucoup trop tard.
Nous sommes arrivés absolument exténués dans une
petite bourgade au nord de Vouziers
comptons rester demain et où campent avec nous des batteries du 30ème
d’artillerie.
À neuf
heures, ordre est donné de tenir les sacs prêts en prévision d’une alerte
possible.
Et, en
effet, après une heure et demie à peine de sommeil sur la paille, réveil pour
tout le monde. Il paraît que des nouvelles sont venues de Belgique. Les
Allemands reculeraient et nous leur donnerions la chasse.
Marche forcée
jusqu’à Sedan (42 kilomètres). Elle a été très dure au début. J’étais vaincu
par le sommeil et ne sentais plus guère le courage de continuer. Puis, cela
s’est passé, puis la chaleur est venue et c’a été la fin. (*)
Force a
été de réquisitionner des voitures pour le transport des sacs et des éclopés.
Nous avons beaucoup souffert même sans sacs.
Arrivés à
Sedan à 7 heures de l’après-midi.
Notre
cantonnement est encore à 4 kilomètres plus loin (une grosseur comme ils disent
ici) à Floing près du plateau de l’Illy dans une grande fabrique de draps. Nous avons couché
sur des pièces de draps, cela nous rappelait tout de même un peu les lits. J’ai
pris un bon bain qui m’a beaucoup défatigué.
De
nombreuses troupes passent à Sedan.
Demain,
nouvelle marche forcée et sans doute encore départ à 1 heure.
(*) : Un soldat, MALAMONT, est mort des suites d’un coup
de chaleur (JMO).
Seules deux compagnies du 2ème bataillon et l’état-major
s’installe à Floing. Henri DÉROU est donc sergent au
2ème bataillon.
Le réveil prévu pour minuit n’a pas eu lieu et je me suis réveillé à 7 heures du matin. Enfin une bonne nuit de sommeil depuis que nous sommes partis de Granville. Il y en avait grand besoin.
J’ai sortie dans Sedan presque toute la journée et j’en ai profité pour faire la monnaie d’un billet de cent francs à la banque de France où l’on m’a donné des billets de 5 francs qui sont autrement faciles à échanger. J’ai dîné après avoir bu pas mal d’apéritifs dans un café tout près de l’usine où nous casernons avec plusieurs copains sergents de la compagnie et un nommé (Albert) LEFILLÂTRE, frère de l’instituteur de Pontorson. (*)
Nous avons fait connaissance en partant de Vouziers et depuis nous sommes toujours ensemble (il fait partie de ma ½ section).
Après le diner, nous avons eu concert gratuit avec chanteurs et chanteuses. On ne nous croirait vraiment pas, à nous voir dans ce cabaret, prêts à partir pour la guerre.
Le soir, nous avons soupé dans Sedan et nous avons bu en soupant pas mal de bière et je ne suis pas très bien habitué, comme nous nous mettions à table une auto est passée avec deux gendarmes belges. C’étaient de beaux hommes coiffés d’un gigantesque bonnet à poils.
Le souper a été gai et bon et nous nous promettons d’y retourner demain si nous sommes encore là.
(*) : Albert LEFILLÂTRE,
né à Saint-Senier-sous-Avranches, sera tué à l’ennemi le 29 août 1914 à Guise
(02). Il avait 26 ans. Son frère, Alphonse (1887-1976), était instituteur et
directeur d’école.
Toujours à Sedan.
Je devrais être de jour, mais au lieu de cela et à mon grand plaisir, je vais prendre le service à la grille jusqu’à midi car ici comme dans une caserne il y a une grille. J’ai passé mon temps à écrire, j’ai envoyé des lettres et des cartes de Sedan. Mais, arriveront-elles ?
J’ai vu pour la première fois un casque à pointe. C’est un prisonnier que l’on emmène dans la direction de Sedan.
Il fait toujours une chaleur d’enfer et force est de boire à s’en rendre malade.
Cet après-midi, j’ai pris un bain dans la Meuse qui coule auprès de l’usine et est profonde de plusieurs mètres. Un homme de la septième compagnie qui loge avec nous a voulu aussi s’y baigner et a failli s’y noyer.
Pourvu que cela n’amène pas la défense de bain.
Ensuite revue par le colonel qui semble très content et nous fait un discours.
Le soir, nous soupons en ville, moi, (Albert) LEFILLÂTRE et (Auguste) CATHERINE (*), Un rétameur de montjoie devenu parisien.
Encore de nombreux litre de bière engloutis. La patronne nous apprît que son mari est officier de réserve de santé. Elle a l’air galante et peu farouche.
Nous rions et nous amusons si bien que nous en oublions l’heure de rentrer mais cela n’a pas de suites fâcheuses.
(*) : Auguste CATHERINE, étameur, né Montjoie (50) 1889, décédé
Flers (61) en 1961.
Décidemment, nous allons prendre racine à Sedan, nous n’avons pas l’air d’être pressés d’en sortir et nous faisons même l’exercice (petite marche au plateau de Floing). Il nous faut rendre les honneurs au monument élevé en 1910 aux chasseurs d’Afrique, les braves gens. Naturellement, le commandant y va de son petit speech.
De ce plateau nous découvrons la cuvette de Sedan et pouvons admirer à loisir les différents champs de bataille de ce jour mémorable y compris la fameuse presqu’île où furent enfermés les malheureux prisonniers français, le camp de la misère.
De là, nous sommes allés voir les bois de la Garenne où étaient massés les régiments de cavalerie du général MARGUERITE.
Il est 8 heures du matin et cependant la chaleur est déjà étouffante, nous rentrons au casernement et repos tout l’après-midi, repos mis à profit pour prendre un bain malgré la défense faite par le capitaine de la septième compagnie.
Le soir, joyeux dîner en ville en compagnie d’(Albert) LEFILLÂTRE, (Auguste) CATHERINE et des artilleurs dont l’un d’eux est vraiment désopilant.
À nous voir déambuler dans les rues, les gens doivent se dire voilà des gens qui ne craignent guère la mort.
Journée de service.
Je suis placé avec ma demi-section en petit poste dans la direction de Floing.
Le matin, un appareil allemand passe très haut dans les airs et essuie un grand nombre de coups de feu qui semblent fort peu l’émouvoir. De nombreux avions français sillonnent également la nue. Nous nous serions sans doute ennuyés au petit poste sans un café qui est auprès de nous et sans les jeunes filles qui viennent nous présenter leur passeport et dont nous nous plaisons à voir le nom et l’âge.
Il faut bien s’amuser un peu pour passer le temps.
Toujours rien de nouveau à Sedan.
C’est aujourd’hui la mi-août, jour de fête. Eh bien, heureusement qu’il y a un calendrier, sans quoi nous l’aurions totalement oublié.
Exercice comme de coutume ce matin.
À la soupe de dix heures, un bruit court partout : il paraît que nous partons à 1 heure de l’après-midi. Qu’y a-t-il de vrai dans cette rumeur, en tout cas cela donne un remue-ménage dans l’usine et tout le monde se met à monter les sacs.
En attendant dégustons un vieux litre de blanc que je viens d’envoyer chercher par le cycliste. Oui, le départ a lieu, ce soir à 7 heures et tout le monde l’apprend avec plaisir et contentement qui dure peu car nous allons faire 13 ou 14 kilomètres sous une pluie battante.
C’est absolument trempé jusqu’aux os que nous arrivons à minuit à Nouvion-sur-Meuse pour coucher sur la paille.
Eh bien, malgré cette trempade pas de malade le matin au réveil.
Nous retraversons la Meuse sur le pont suspendu qui tremble sous nos pieds et en route pour Rimogne par Mézières et Charleville.
Quel enthousiasme dans ces deux vieilles villes nous y recevons de tout : fleurs, vin, café, cigares, tabac, pain, chocolat, pastilles de menthe, confiture, etc. Et cela pendant plus de trois kilomètres.
C’est aujourd’hui dimanche, c’est vrai et cela explique un peu le monde fou qui nous acclame dans les rues. Comment ne pas aller courageusement en guerre dans de telles conditions.
Mézières traversée, la grande halte faite, l’étape va devenir plus pénible, les kilomètres s’ajoutant aux kilomètres.
Le soleil ne nous gêne pas mais la pluie recommence à tomber et arrosent nos capotes qui cependant n’en n’ont pas besoin. Nous passons la nuit dans des bâtiments neufs sur quelques bottes de foin.
Rimogne quitté à 9 heures et demie du matin, nous entrons dans la région des forêts autrement grandes que celle de Saint-Sever. La ville fortifiée de Rocroi est contournée et nous entrons en Belgique.
Nous nous en apercevons aux drapeaux, aux douaniers belges et aux affiches de mobilisation écrits en français et en belge. Cela fait quelque chose tout de même de quitter le pays pour fouler le sol étranger.
Un cheval de l’artillerie s’est tué, on a déposé son cadavre sur le bord de la route. Nous défilons tout près, (première vision de la guerre qui a quelque chose d’émouvant).
Nous couchons dans une ferme belge, ferme immense avec d’énormes chevaux. La basse-cour est dévalisée (moyennant finance) et nous soupons d’un magnifique poulet rôti en plein air. Les Belges sont nos amis et nous reçoivent du mieux qu’ils peuvent quoiqu’ils aient vu de nombreux soldats et qu’ils soient presque dépourvus de tout. (*)
(*) : Le régiment se trouve à Cul-des-Sarts.
Le régiment occupe l’arrière-garde de la colonne de la 20ème
division d’infanterie.
Toute petite marche aujourd’hui, 8 kilomètres, ma demi-section loge dans une ferme dans la forêt. Cela ressemble beaucoup à l’ermitage, la chapelle en moins. Une petite rivière coule au bas. (*)
J’ai mis l’après-midi à profit et avec un copain, j’ai pêché à la main deux belles truites que nous avons été heureux d’offrir au lieutenant.
Nous sommes bien reposés et avons mangé aujourd’hui comme des rentiers. Si la campagne s’achevait comme cela nous serions trop heureux mais il vaut mieux encore voir de près les Allemands.
Ils nous ont fait suer sur la route, il faut qu’ils nous paient cela comme dit un loustic de la 13ème escouade, un parisien du nom de HAUTMÉ.
(*) : Il s’agit du ruisseau de la
Huilerie, situé à Brûly-de-Pesches
(Belgique) où séjourne seul le 2ème bataillon ce 18 août 1914.

Extrait
du journal des opérations du régiment.
Le réveil a lieu de bonne heure.
Nous sommes partis de Brie (*) en pleine nuit plus de 16 kilomètres dans la plus grande obscurité.
Le soleil qui se lève nous fait pourtant admirer un paysage magnifique, pourtant la marche continue par Philippeville, la chaleur devient étouffante.
Que de troupes sont réunies dans ce coin : tirailleurs, zouaves, fantassins, cavaliers, artilleurs et service de ravitaillement. Nous passons auprès d’une propriété appartenant au fameux escroc belge Nestor WILMART (**) et arrivons au gîte d’étape, Morialmé petite bourgade d’environ 2000 habitants. Nous trouvons à boire et manger à volonté et bon marché.
Nuit calme qui nous repose bien des fatigues de la route.
(*) : Il a bien écrit ‘’ Brie ‘’ sur son carnet.
(**) : Nestor WILMART est un escroc belge qui avait défrayé la
chronique quelques années auparavant. Lire l’article ici.
Rubrique ‘’ bloc-notes parisien ‘’
Journée de repos aujourd’hui contre toute attente.
J’ai profité pour me nettoyer un peu car à toujours coucher sur la paille on salit vite.
Nous retournons manger matin et soir au café où nous avions été bien accueillis la veille et visitons un peu Morialmé, en somme une journée parfaitement calme.
Nous restons encore à Morialmé aujourd’hui, mais il y a quelque chose de changer : il y a de l’électricité dans l’air. Défense de quitter les cantonnements, et ordre de se tenir prêts à partir au premier signal.
Plusieurs avions allemands passent au-dessus de nous et nous pouvons même assister à un duel entre deux aéro, un duel qui du reste ne fait pas de blessés.
À partir de 2 heures, le canon tonne dans la direction du nord et du sud. Une fusillade très vive se fait même entendre à peu de distance de nous. Nous croyons nous trouver en 2ème ou 3ème (ligne) et voilà que maintenant nous sommes tout près de la ligne de feu.
Nous n’en sommes pas fâchés d’ailleurs et c’est avec joie que nous recevons l’ordre vers 4 heures de marcher de l’avant. Les paquets de cartouche sont défaits, tout annonce le combat.
Cependant, il nous faut exécuter une longue marche de nuit, nous devions seulement aller cantonner à une dizaine de kilomètres de Morialmé, mais il n’en est rien. Le campement rejoint la colonne et nous marchons toujours.
Nous croisons un régiment de chasseurs d’Afrique qui revient du feu. Ils n’ont aucune perte et ramènent avec eux un cheval allemand.
L’ennemi se trouve tout près. Nos canons l’ont forcé de reculer et en reculant il brûle des villages que nous voyons brûler au loin.
Il est minuit et nous marchons encore.
Nous avons l’air de suivre la ligne occupée par l’ennemi et nous traversons les lignes de régiments déjà établis.
Enfin, nous arrivons à une bourgade absolument désolée. Il y reste encore 1 ou 2 habitants. Les maisons sont occupées par les soldats et les officiers du 71ème. On réclame les brancardiers du régiment car il y a eu une chaude journée et les blessés sont restés nombreux sur le terrain. Je vois passer les deux premiers sur un brancard un sergent et un caporal, et nous apprenons que deux régiments ont résisté avec succès avec tout un corps d’armée allemande.
Il est 3 heures du matin et nous allons bivouaquer, nous faisons le café, apprêtons à nous coucher quand il faut repartir, mais cette fois c’est le combat absolument certain. On distribue de nouveau des cartouches et le fusil est approvisionné.
Il est 4 heures du matin, donc aucun sommeil.
Premiers combats.
Nous retraversons le petit village où l’on entasse dans des voitures les blessés du 71ème pour les évacuer. En général les blessures sont peu graves. Et en route pour Aisemont où vont se passer des choses que je n’oublierai jamais de ma vie.
Nous avons pour mission d’occuper Aisemont et s’il est occupé d’en déloger les prussiens. Ils n’y sont pas, mais à deux kilomètres de là, la fusillade est nourrie. Les boches occupent des maisons, il faut les en déloger. Ma section est en réserve et n’essuie que peu de coups de feu.
Cependant dès le début (6 heures du matin) les balles sifflent aux oreilles. C’est le baptême du feu.
On nous avait prévenu que ce baptême du feu donnait la frousse, mais il n’en a rien été c’est tout juste si nous nous abritions derrière nos sacs un peu plus qu’aux manœuvres. Petit à petit, par bonds, nous avons avancé derrière les compagnies de première ligne et avons rencontré en chemin des masses noires (des tués) et des flaques de sang où s’étaient couchés les blessés.
Le village a été enlevé d’assaut mais l’artillerie allemande s’est mise de la partie et les shrapnels n’ont cessé de pleuvoir sur les malheureuses maisons, défonçant tout, brûlant les fermes, tuant les hommes ou leur faisant d’horribles blessures.
Carte
avec les positions du régiment à la date du 22 août 1914
Rappel :
il est au 2ème bataillon (indiqué par un ‘’ 2 ‘’)
Pendant plus de deux heures, ils ont ainsi sifflé au-dessus de nos têtes pour aller éclater à 2 ou 300 mètres de nous. L’artillerie allemande de tire pas très juste et pas mal de ses boulets n’éclatent pas. Le village Falisolle repris par les Allemands, nous le leur avons repris à 1 heure l’après-midi. C’est à ce moment que je l’ai risquée belle et que j’ai vu tomber des camarades auprès de moi.
Puis l’ordre de revenir en arrière a été donné et nous sommes revenus toujours sous le feu d’artillerie qui ne nous a fait aucun mal. Nous étions restés près de neuf heures au combat.
Un bon repos nous a redonné un peu de force et nous avons fait une longue marche pour quitter le champ de bataille. Nous nous étions couchés à 2 heures du matin et à 5 heures nous étions en marche. Nous avons rencontré les autres régiments de la division et avons appris qu’eux aussi ont été éprouvés. En somme beaucoup de blessés et très peu de morts.
Le combat recommence aujourd’hui à Oret mais je n’y a assisté pour ainsi dire qu’en spectateur.
Toute la matinée et une bonne partie de l’après-midi n’ont été qu’un duel d’artillerie. Puis les Allemands ont fini à se taire et un calme s’est rétabli, calme précurseur des orages.
À cinq heures, la marche en avant est ordonnée, et nous avons été nous poster à l’orée d’un petit bois qui avait été toute la matinée le point de mire des boulets allemands. Nous nous y établissions fortement dans des tranchées. Nous n’aurons pas d’ailleurs l’occasion de tirer un coup de fusil, mais à notre gauche c’est la bataille dans toute son intensité. Fusillade et canonnade sans interruption. Les coups de canon font vibrer le sol et l’air.
Bientôt dans la nuit qui approche, des incendies s’allument de tous côtés. Les tirailleurs et les zouaves sont à la charge. Les canons se taisent on n’entend plus que les cris en avant et râles des mourants. C’est un spectacle absolument horrible. Maudit soit le fantoche qui prétend gouverner l‘Allemagne et qui n’a pas hésité à faire se ruer les hommes les uns sur les autres.
La nuit devient profonde et un silence de mort plane maintenant sur le champ de bataille.
Nous passons la nuit dans des tranchées avec toujours ce spectacle terrifiant devant nos yeux. Aucun sommeil n’est possible et cependant c’est la troisième nuit que nous passons.
Carte
avec les positions du régiment à la date des 23 et 24 août 1914
Le 24 à 3h00,
l’ordre arrive à la 20ème division d’infanterie de se replier. Le 2ème régiment
d’infanterie fait partie de l’arrière-garde, il commence son repli vers 7h00.
Toute l’armée se replie, c’est le début de la retraite générale.
Nous avons eu affaire à trop forte partie.
Les Allemands sont au moins cinq ou six fois plus nombreux que nous et malgré nos canons de 75 qui leur ont fait éprouver des pertes sensibles, force nous est de retourner en arrière pour nous ressaisir.
Cette marche a duré toute la journée et toute la nuit (la 4ème sans dormir) dans des villages abandonnés où les vaches, les veaux, les porcs que l’on a laissés dans les fermes crèvent de faim. Des paysans font en hâte des ballots de choses qui leur sont absolument nécessaires ou auxquelles ils tiennent beaucoup et les uns à pied, les autres en voitures fuient devant l’invasion des barbares. Où vont-ils ?
Beaucoup n’en savent rien, tous se dirigent vers la France, vers le pays ami qui leur donnera l’hospitalité, et les pleurs des femmes, les cris des enfants, les mines tristes des hommes vous serrent le cœur et obligent de s’apitoyer sur le terrible sort de ces malheureux.
Le régiment déclare la perte de 31 tués, 275 blessés ou disparus
pour les journées des 22, 23 et 24 août. L’ensemble de la 20ème division
d’infanterie a perdu près de 2000 hommes, dont la moitié disparus
(prisonniers ?).
Toute la nuit nous avons marché.
Voilà un jour et une nuit que nous sommes en route et presque sans nourriture. Nous sommes tous exténués de fatigue et pour ma part je m’endors en marchant. Je ne me rappelle pas, de ma vie, avoir été aussi fatigué, en trois jours mes joues se sont creusées et j’ai beaucoup maigri. Voici le jour et nous marchons encore.
Nous allons jusqu’à Chimay où nous cantonnons dans une usine de céramique et nous en profitons pour manger et surtout pour dormir mais ce n’est pas encore pour longtemps car dès le soir il nous faut encore repartir, heureusement pour ne pas aller loin, seulement à 8 kilomètres de Chimay où nous établissons un avant-poste. (*)
Nous allons toujours vers le sud, vers la frontière française. Les Allemands nous suivent car nous entendons toujours leurs canons mais de plus en plus assourdis.
(*) : Au village des Taillettes.
Enfin nous voilà de retour en France à Hirson.
Nous cantonnons dans un abattoir auprès du fort. Nous pouvons à présent avec notre argent acheter du vin, de la bière et du pain. On dit que le 3ème d’artillerie de forteresse (*) est ici. Est-ce que par hasard Clément ou Camille seraient là ? (**)
Impossible de le savoir car nous pouvons ne pas sortir et la consigne est formelle.
(*) : 3ème régiment d’artillerie à pied, l’ancienne appellation
est bien ‘’ artillerie de forteresse ‘’
(**) : Ses 2 frères :
Clément Albert DÉROU, 31 ans, est au 50ème régiment
d’artillerie, Blessé une fois, il survivra à la guerre. Voir
sa fiche matriculaire (2 pages).
Camille Léon DÉROU, 35 ans, est au 2ème groupe territorial du
2ème régiment d’artillerie à pied (donc appelé anciennement ‘’ régiment de
forteresse ‘’), il partira au front qu’en avril 1915 et survivra à la guerre. Voir
sa fiche matriculaire.
Réveil en sursaut ce main.
Une explosion qui ne doit rien avoir d’accidentelle a eu lieu au fort brisant toutes les vitres d’une maison, une toiture en verre s’est écroulée sur les soldats d’une compagnie et en a blessé une dizaine, heureusement avec très peu de gravité.
Nouveau départ vers le sud mais cette fois nous n’irons pas loin et nous allons nous apprêter à recevoir dignement les prussiens qui osent venir fouler notre sol, ils vont trouver à qui parler.
Un viaduc de chemin de fer (*) a été démoli sans doute par le génie et la voie se trouve ainsi coupée. Le long de la route, ce n’est qu’une longue théorie de malheureux en grande partie des femmes et des vieillards et des enfants qui quittent leur maison, leur village pour fuir les horreurs de la guerre. Au nord la canonnade est violente mais ce ne sont pas les canons français que nous entendons.
Rien pour ce soir et nous dormons bien tranquille.
Pour la première fois de la campagne, je couche dans un lit mais toujours sans me déshabiller.
(*) : Le viaduc d’Origny-en-Thiérache existe toujours : le voir.
La nuit heureusement a été longue et nous avons pu, en paix, réparer nos forces.
Le réveil n’a eu lieu qu’à 6 heures et jusqu’à 9 heures nous réparons nos forces nous occupons à faire des tranchées que d’ailleurs nous n’utilisons pas.
Repos à 10 heures avec cidre bouché. Le fermier, chez qui nous cantonnons, n’avait pas voulu nous le vendre la veille. Il a émigré ce matin et nous nous servons gratis.
Le mouvement de retraite continue jusqu’à Vervins puis les nouvelles étant bonnes nous obliquons du côté de Guise. Nous devions cantonner dans une ferme mais une alerte se produit et nous devons bivouaquer en plein champ. (*)
(*) : Itinéraire : La Bouteille, Vervins, Voulpaix, ferme de la Grande Cailleuse,
Marfontaine.
Info : L’armée française va reprendre
l’offensive dans une bataille appelée ‘’ bataille de Guise ‘’. La bataille de Guise
oppose la Ve armée française aux Ire et IIe armées allemandes près de Guise,
dans l'Aisne, le 29 août 1914. Elle est considérée comme ayant joué un grand
rôle dans la réussite de la bataille de la Marne. Cette bataille d'arrêt permet
en effet aux troupes alliées de ralentir la progression des deux armées
allemandes et de continuer leur retraite de façon cohérente.
Aujourd’hui samedi il y a aujourd’hui 8 jours que nous nous battions pour la première fois ; il va falloir recommencer.
Départ au petit jour.
Nous passons à Sains qui a été évacué par les habitants. La cave d’un hôtel a été mise à contribution.
Le vaguemestre distribue les lettres à la compagnie. J’en ai 6 pour ma part, datées du 12, 13 et 14 août. Cela fait plaisir d’avoir des nouvelles de tout le monde. Nous traversons le petit village de Puisieux et nous entendons presque aussitôt la fusillade. La compagnie qui est à l’avant-garde est engagée de première ligne, le combat est mené rondement, beaucoup trop vite même.
Un officier d’état-major nous donne l’ordre de quitter nos sacs pour aller plus vite. Le canon tonne et met le feu à un château occupé par les Allemands. Les balles sifflent mais ne nous empêchent pas d’atteindre une crête à 200 ou 300 mètres des boches. La charge a lieu mais ne réussit pas.
Des Français nous tirent dans le dos et nous obligent à reculer. C’est bientôt une débandade sans nom. Nous ne pouvons même pas reprendre nos sacs.
Les régiments en désordre repassent le village avec les blessés, notre capitaine est ramené. Il ne peut marcher. Il a reçu une balle dans les reins. J’ai dû le ramener au poste de secours d’où il est évacué par le chemin de fer. (*)
Les régiments sont bientôt ralliés et nous exécutons plusieurs marches très fatigantes à cause de la chaleur torride. (**)
Puis vers le soir, la marche en avant est reprise et nous rentrons à Sains. Nous y restons environ une heure sous une véritable pluie d’obus qui ne nous font d’ailleurs aucun mal.
Nuit à la belle étoile sans rien pour manger ni paille pour dormir. Le froid nous empêche de dormir.
(*) : Il
s’agit du capitaine DE POUZOLZ, commandant de la 6ème compagnie (2ème
bataillon). Il dit ‘’ notre capitaine ‘’ , nous savons
donc qu’Henri fait partie de cette 6ème compagnie.
Alfred Pierre
DE POUZOLZ sera tué le même jour qu’Henri DÉROU, le 17 décembre 1914, à
l’attaque de Saint-Laurent-Blangy (attaque qui durera 4 jours et coûte 800
hommes).
(**) : Durant cette journée du 29 août, le régiment a perdu
13 tués et 328 blessés et disparus.
Nous creusons des tranchées sur le terrain que d’ailleurs nous n’avons pas l’intention d’utiliser. Le canon d’un artilleur est resté là sur le terrain à 30 mètres de nous. Nous avons encore à essuyer quelques coups de canon blessent quelques hommes.
Puis, la retraite continue vers le sud. La compagnie n’est pas vernie et il faut prendre les avant-postes. Je couche sur le bord d’un chemin où il m’est impossible de dormir à cause du va-et-vient des soldats et des émigrants.
La marche en retraite est reprise vers deux heures du matin dans la direction de Laon.
Mais nous contournons cette ville, passons par Marles et allons faire la grande halte à Vesles où nous prenons un bon repas et des dispositions pour cantonner dans une ferme.
Mais voilà que l’ordre de partir arrive et à 10 heures du
soir il faut se remettre en marche après avoir reçu le renfort des réservistes
venus de Laon. (*)
Que les marches de nuit sont donc fatigantes ! Nous dormons tous en marchant et cela dure toute la nuit.
Le sommeil se fait moins sentir lorsque vient le jour à quelques kilomètres du camp de Sissonne. La route est ornée de chevaux morts.
À 9 heures du matin, grande halte d’une heure où nous mangeons deux doigts de pain avec quelques conserves qu’ont apportés les réservistes car nous n’avons plus rien pris en route pour le cantonnement qui doit être à 8 kilomètres sur la route de Reims. Nous sommes heureux d’y être arrivés, mais ne voilà-t-il pas qu’il faut continuer pendant 20 kilomètres, nous ne croyons pas cela possible après la marche que nous venions de fournir, 35 kilomètres sans dormir et manger, ou presque.
En route, nous arrêtons un espion prussien à qui, je l’espère, on fera son affaire. Il était déguisé en curé.
Cantonnement à Hermonville dans les vignes sur le pavé. Mais un bon lapin sauté et quelques bouteilles de bon vin remettent le cœur en place.
(*) : Le régiment reçoit 200 hommes.
Réveil en sursaut à 2 heures du matin pour ne nous mettre en route qu’à 4 heures.
Heureusement la marche n’est pas longue, une quinzaine de kilomètres, nous entendons de temps à autre le canon, mais éloigné. Après avoir laissé Reims à notre gauche nous cantonnons dans une ferme à Dongay. Nous y faisons encore à 10, un bon dîner à peu de frais, et y buvons du vin de champagne.
Pour couchage, toujours de la paille et nous la trouvons cependant excellente.
Aujourd’hui, nous allons à Épernay.
L’étape est longue et dure et nous n’y arrivons qu’à 4 heures de l’après-midi. La ville est morte et (ça) se comprend. Nous cantonnons dans une grande ferme presqu’un château au milieu d’Épernay. Le propriétaire est à l’abri et le jardinier craint désormais énormément pour ses fruits qui sont magnifiques. Soupes au lapin, au poulet rôti arrosé de nombreuses bouteilles de vin, si bon que lorsque nous allons nous coucher nous sommes tous plus ou moins en gaité.
Alerte à 2 heures, seulement ce n’est pas pour combattre, c’est seulement pour protéger la retraite d’une division.
Nous prenons position dans une forêt au sud-ouest d’Épernay, puis obliquant plus au sud nous mettons en état de défense un petit village bâti sur un petit mont d’où l’on a une vue magnifique sur toute a région d’Épernay. Il fait excessivement chaud.
Un aéroplane allemand vient nous survoler et bientôt arrive une volée d’une trentaine de coups de canon sans grand effet. Quelques ordonnances et quelques chevaux de blessés.
Puis, à travers une immense forêt de 20 kilomètres de long, nous prenons la route d’Étoges où il a passé énormément de troupes. Cantonnement et repos bien gagné à Étoges.
Nous avons l’habitude de nous battre le samedi. Sera-ce de même aujourd’hui ?
Le canon tonne toujours mais fort loin, nous nous dirigeons toujours vers le sud. Il paraît que c’est une tactique. La marche n’est pas très longue, 20 kilomètres à peine pour aller jusqu’à Sézanne, gîte d’étape de plusieurs régiments.
Là encore, nous faisons un bon souper avec pain frais, lapin sauté et vin. Le bruit court ce soir que le grand coup se donnera demain dimanche. Nous n’en dormons pas moins d’un très bon sommeil et ne serons réveillés qu’à 4 heures matin.
Il y avait du vrai dans les bruits d’hier soir car nous reprenons la direction du nord, direction de l’ennemi. Marche. Marche d’approche, d’usage à proximité de l’ennemi. Le régiment a l’air d’être en réserve. Mais voilà que la partie s’engage et que nous nous trouvons en première ligne sous le feu de l’artillerie et de l’infanterie.
Nous coupons une maison et par le grenier nous décimons une section de pruscos qui se trouvent à 600 mètres. Les obus nous obligent à rebrousser chemin. La grosse artillerie lourde allemande se met de la partie. Elle cause des trous énormes, soulève la poussière, gronde comme le tonnerre, mais fait plus de peur que de mal si ce n’est à un canon d’artillerie.
Il est 2 heures d’après-midi. Nous combattons depuis 9 heures.
Il fait une chaleur excessive et la soif nous dévore. L’offensive est reprise et nous marchons de l’avant. Nous dépassons les lignes du 131 et du 135. Le commandant est avec la compagnie quant au lieutenant impossible de le voir.
À la lisière d’un petit bois nous recevons quelques coups de fusil allemands qui se trouvent à 400 mètres de nous, 4 hommes tombent. Mais, nous sommes dans une position défectueuse pour le tir et nous devons revenir en arrière. Le lieutenant CHALOT (*) part le premier et tombe frappé de plusieurs balles, d’autres veulent le suivre et subissent le même sort.
Je prends le commandement et j’ordonne un feu nourri pendant qu’un petit nombre regagne la route. Cela réussit.
En continuant ainsi presque tous parviennent à se replier. Je pars le dernier et j’ai la chance de pouvoir regagner les autres ; mais c’est égal, comment n’y suis-je pas resté ? Allons, ce n’était pas encore aujourd’hui.
Nous couchons sur nos positions près du village de Charleville à la clarté d’une lune magnifique et d’incendies qui s’allument de toutes parts. Nous songeons aux disparus, aux derniers mouvements, aux cris des mourants et à ce que nous réserve demain.
(*) : Jean CHALOT, sous-lieutenant 6ème compagnie (2ème
bataillon) du 2ème régiment d’infanterie, né le 27 08 1888 à Meaux en
Seine-et-Marne. Tué à l’ennemi à 26 ans.
Durant la journée du 6 septembre 1914, le 2ème régiment
d’infanterie a perdu 731 hommes tués, blessés et disparus.
4 heures du matin la bataille recommence.
Fusillade nourrie à l’ouest puis bientôt nombreux coups de canon avec sifflement caractéristique des obus. Notre compagnie ne dort (*) pas et nous restons presque toute la journée dans des tranchées au sommet d’une crête. Devant nous un blessé de la veille sans doute, se traîne péniblement vers nos lignes. Il met plus de deux heures à faire 400 mètres.
Le soir, marche en avant sous une pluie d’obus qui ne nous touchent pas. Nous croisons le 136ème.
Je reconnais LEBAILLY, 15ème compagnie, qui m’apprend que le petit JAMARD n’est que blessé (**).
Nous couchons à la lisière d’un bois, sans manger. Près de nous deux blessés sont là depuis 1 jour et demi sans pouvoir bouger. Ils ont été soignés par les Allemands qui leur ont donné de l’eau, du café et ont emmené les plus blessés.
(*) : Il semble qu’il ait écrit ‘’ dorme ‘’ ?

(**) : Gustave Ernest JAMARD (1884-1954), meunier sur
Condé-sur-Vire, cousin éloigné par alliance. Blessé au dos, il n’est évacué que
le 9 septembre. Il sera de nouveau blessé en 1918 et survivra à la guerre. Voir
sa fiche matriculaire.
Durant la journée du 7 septembre 1914, le 2ème RI a perdu 9
hommes blessés et disparus.
Au jour, un spectacle horrible s’offre à nos yeux.
Le champ que nous avons devant nous est couvert de morts (plus de 200). Nous avons même couché à 10 pas d’un sans le savoir. Voilà bientôt 2 jours qu’ils sont là et une odeur empuantée commence à se dégager des cadavres.
Des tas de cadavres allemands sont également restés auprès des tranchées. Sous un même pommier nous en comptons 7 tués par un obus, 4 allemands en trains de jouer aux cartes, d’autres se rasant ont également été surpris par nos artilleurs. On évacue les blessés allemands. Et les paysans restés dans les fermes nous racontent ce qu’ils ont vu : louanges pour les soldats, malédictions pour les officiers.
Le soir, nous sommes en butte au tir de l’artillerie. Des obus passent et coupent les tranchées au-dessus de nos têtes et cependant ne font que quelques blessés. Nous passons la nuit dans une ferme et profitons pour manger et faire du café dont nous avons grand besoin. Nous n’avions rien eu de chaud depuis Sézanne.
Durant la journée du 8 septembre 1914, le 2ème RI a perdu 7
hommes tués, blessés et disparus.
Les Allemands se replient et nous allons leur donner la chasse.
Mais comme c’est vers le nord, il nous faut traverser la vallée dès 9 heures matin. Aussitôt que des compagnies veulent franchir la crête une grêle d’obus s’abattent sur eux nous, des hommes sont atteints et projetés en l’air. Nous autres, nous courbons la tête pour laisser passer la rafale et n’avons pas du tout à souffrir, mais nous devons revenir en arrière.
Nous ne recommençons notre mouvement que vers 10 heures mais cette fois il réussit pleinement. Nous traversons un village (*) dont plus de la moitié des maisons a brûlé. L’église est pleine de blessés allemands. Une odeur épouvantable se dégage des morts et des chevaux tués.
Le pont sur le Saint Morin a été fait sauter puis rétabli par le génie et nous gagnons sans incident le côté opposé de la vallée. Une batterie allemande veut nous envoyer quelques obus. Mal lui en prend car elle se fait repérer et lorsque nous passons par-là 2 heures après, 5 pièces sont restées, les artilleurs broyés à côté.
À la nuit tombante, nous entrons à Drosnay évacué à 4 heures par les Allemands. Ils sont à 9 kilomètres de nous à Champaubert et nous attendent paraît-il. Nous prenons les avant-postes et devons coucher dans une tranchée. Il pleut un peu mais nous avons suffisamment de paille pour faire des abris. Nous n’avons pas touché de vivres ce soir.
(*) : Il s’agit de Boissy-le-Repos qui
est traversé par la rivière le Petit Morin.
Durant la journée du 9 septembre 1914, le 2ème RI a perdu 53
hommes tués, blessés et disparus.
Réveil bien tranquille à 5 heures. Puis voilà quelques coups de feu.
Nous dressons un peu la tête et voyons un prussien revenir entre deux soldats français. Son camarade a été tué. Ce sont deux traînards qui n’ont pas mangé depuis longtemps. Nous allons maintenant donner la chasse aux prussiens.
Étoges où ils étaient hier, ils ont tout pillé, tout saccagé, brisant tout ce qu’ils ne peuvent boire ou emporter.
À Bergères-les-Vertus où nous cantonnons, même tableau, mêmes lamentations des habitants. Un épicier dont la boutique a été saccagée estime sa perte à 3600 francs. Ils ont abandonné comme toujours leurs blessés et même un camion automobile tout chargé de matériel.
Nous soupons d’un bon repas assaisonné de deux bouteilles de vin que nous devons payer, nous français, 3 francs la bouteille.
Nous nous sommes levés tard et changeons de direction. Au lieu de continuer sur Chalons, nous allons au Mont à Épernay.
Et tout le long de la route, même spectacle de pillage, de vol et de bouteilles vides. Les boches ont l’air d’avoir pris goût au vin. Des blessés dans toutes les bourgades. Notre artillerie fait du bon travail dans leurs rangs et les obligent à abandonner du matériel, une mitrailleuse.
À 8 kilomètres d’Épernay, nous sommes surpris par un orage épouvantable. C’est la lessive générale. Il nous faut attendre la nuit pour entrer à Épernay car les Allemands l’ont évacuée seulement à 4 heures et tirent encore dessus.
Quelle joie pour les habitants de nous voir arriver. Tout le monde est dans les rues et nous acclame. Nous ne cantonnons pas à Épernay même, mais à 2 kilomètres plus loin à Mardeuil.
Nous trouvons encore moyen de faire un bon souper avec fort peu d’argent. Les boches ont été assez raisonnables, ils se sont contentés seulement de vider les caves. (Là, j’apprends que les armées allemandes ont été très éprouvées et ont perdu dans la bataille plus de 150 000 hommes (*)).
En tout cas, ils battent en retraite sur le nord du plus vite qu’ils peuvent.
(*) : Les historiens parlent plutôt de près de 250.000 pertes
(tués, blessés, disparus et prisonniers) et un peu moins pour les
Franco-Anglais, tout dépend de la date à laquelle on fixe la fin de la bataille
de la Marne.
Départ d’Épernay à 9 heures et demie du matin. Nous nous y procurons à volonté du pain et du vin. Les ponts sur la Marne ont sauté hier soir. Le génie les a rétablis durant la nuit.
Mais, il faut attendre son tour et nous avons droit du ciel à un nouvel arrosage gratis. Nous suivons les prussiens à 4 heures mais nous avons déjà devant nous trois régiments. Partout sur la route à Aÿ, Dizy, Avenay, Louvois, l’enthousiasme est grand en nous voyant passer, les prussiens n’ont pas su là plus qu’ailleurs s’y faire aimer.
Cantonnement à Puisieulx, 10 kilomètres de Reims à 9 heures et demie du soir, trempés comme des soupes et transis de froid. Heureusement nous pouvons encore trouver de la paille malgré que les boches incendiaires ont mis le feu à presque toutes les meules. Encore quelques journées comme celle-là et gare, les bronchites et les rhumatismes.
Nous nous levons à la pointe du jour et misère, il pleut toujours et avec cela il fait un froid de chien.
Le 47 qui est en avant de nous est bientôt aux prises avec les Allemands à 1 kilomètre à peine de notre cantonnement ; Nous ne croyons pas coucher si près d’eux.
Puis, c’est la canonnade qui dure toute la journée. Nous ne pouvons avancer ; il paraît que l’ennemi est en position dans un vieux fort de Reims. Nous nous tenons sur la défensive et couchons sur les tranchées.
Encore toute une journée et une nuit à passer dans une tranchée sans bouger. Heureusement, le temps a l’air de s’être remis.
Toujours la canonnade.
Nous quittons nos tranchées pour avancer de quelques centaines de mètres pour nous mettre à l’abri auprès d’une ferme à bord de la Vesle. Et toujours les coups de canon presque sans discontinuer.
Les Boches n’ont pas voulu nous laisser dormir tranquilles cette nuit.
À deux heures alors qu’il pleuvait à verse des obus sont arrivés sur nous qui ont mis le feu à la ferme. L’un d’eux est tombé à 1 mètre de ma section tuant un caporal (*) et blessant quelques hommes.
Les cris de ces blessés appelant les secours au milieu de la pluie et de la nuit parviennent à nos oreilles. Trois hommes qui s’étaient couchés dans un tas ont été carbonisés et c’est un spectacle horrible de voir leurs pauvres corps lorsque vient le jour ; La fusillade a également éclaté mais cette contre-attaque des Allemands a piteusement échoué.
Lorsque vient le jour la pluie continue toujours. Un bon repas chaud nous remet rapidement. Les canons tonnent toujours mais depuis 4 jours que cela dure nous commençons à nous y habituer.
(*) : Il s’agit du caporal Émile BOUVET, mort pour la France le
16 septembre 1914 à la ferme Couraux (Marne). Voir sa fiche.
Matinée toujours passée sous les obus.
Le soir, ordre est donné d‘aller occuper des tranchées du fait de la pompe. Quelques coups de feu dans la nuit un froid terrible de la pluie, c’est tout ce que nous récoltons.
Nous passons toute la journée dans la tranchée que nous aménageons de notre mieux pour être à l’abri du vent, de la pluie et des obus qui tombent toujours. Nous comptons y passer la nuit. Je suis avec quelques hommes en patrouille. Je contourne un fort qui n’est pas occupé mais au tournant d’une route, j’essuie des coups de fusils qui m’obligent à revenir en arrière.
Le soir, avec le génie et une échelle de corde, nous entrons dans le fort et couchons sans paille. Aucune distribution de pain.
Le matin ordre est donné d’évacuer le fort et nous le faisons avec plaisir. Nous sommes remplacés par des zouaves et de l’artillerie de marine. Nous contournons Reims par le sud et couchons dans la soirée à Sapicourt.
Marche et contre marche par la route de Reims à Soissons, de Sapicourt à un arrêt à 3 kilomètres de Reims. Le canon tonne au loin, fort loin même.
Le 23. Allons, nous allons reprendre la chasse car il paraît que les Allemands vont battre en retraite.
Nous sommes en renfort du 3ème corps et pendant 3 jours nous attendons les évènements à la lisière d’un bois. Position que nous prenons le matin et quittons le soir pour rentrer à Germigny.
Les habitants de Germigny sont de tristes français. Ils semblent aimer les Boches tout autant que nous. Notre logeur, un buraliste, a du vin dans sa cave mais ne veut ne nous en vendre à aucun prix. Il va en chercher 2 barriques à Reims mais s’arrangera de façon à les mettre en perce après notre départ.
Très longue marche de l’Est à l’Ouest.
Nous quittons la région de Reims et faisons au moins dans la journée 35 kilomètres. Cantonnement à Nesles, village de l’Aisne, à l’aspect misérable, nous n’y trouvons absolument rien à acheter.
Le bruit court que nous allons embarquer pour le Nord.
Nous n’embarquons pas du tout mais continuons de faire kilomètre sur kilomètre. Nous rencontrons beaucoup d’Anglais, cela fait plaisir de rencontrer des alliés, on se sent moins seul, on sait que l’on a des amis.
Nous allons cantonner à la Ferté-Milon, tout le long de la route au Nord le canon tonne mais très éloigné. La Ferté-Milon a été occupée et pillée par les Allemands. Nous y trouvons cependant quelques litres de vin et du rhum.
Nous ne touchons pas de viande de l’ordinaire (et moi qui aurais pu en acheter dans des boucheries bien approvisionnées).
Avant le départ, des camions automobiles viennent prendre les sacs.
Encore une petite marche en perspective. Nous avons fait 40 kilomètres hier nous en ferons encore bien autant aujourd’hui. Nous sommes compagnie d’avant-garde.
J’ai trouvé du pain frais à acheter au départ. Les habitants sont autrement empressés autour de nous que ceux de la région de Reims. À Crépy-en-Valois où nous faisons halte, ils apportent du vin, café, pain, confitures, fromage, tabac. Tout le monde nous interpelle, nous donnant et demandant des renseignements.
Avec beaucoup de fatigue, nous atteignons un petit village (*) où il n’y a plus rien à manger.
(*) : Raray (Oise)
Promenade d’agrément 6 kilomètres pour aller à Verberie, un chef-lieu de canton de l’Oise. Les ponts ont été détruits mais le génie en a établi d’autres.
Cette fois embarquement certain pour la nuit, aussi faisons-nous nos provisions : lait, œufs, pain, vin en quantité, eau de vie et rhum. Je reçois des nouvelles de tout le monde et je suis content de les savoir aussi bien portants que moi.
À minuit et demi, départ pour l’embarquement par une nuit fort noire à une grand halte d’une heure de la gare en wagon à bestiaux et sans paille.
Nous prenons la direction du Nord par Creil, Clermont, Amiens mais jusqu’où : Énigme.
À quelques kilomètres du triage d’Amiens à Margival, halte. Tout le monde descend. Ce n’est pas aussi loin que nous l’avions espéré. Nous revenons un peu sur nos pas jusqu’à Villers-Bretonneux où sont installés des ambulances. On se bat à 30 kilomètres de là, on trouve à acheter du pain et du vin en abondance. J’ai la bonne fortune de pouvoir y trouver du fromage.
À travers la plaine immense, nous reprenons la marche vers le Nord, passons entre Amiens et Corbie dont nous apercevons la cathédrale encore debout celle-là.
À Boves, grande halte, un marchand de chemises et chaussettes et un marchand de journaux y font leurs affaires. Je relis avec plaisir les 10 lettres que le vaguemestre m’a remises ce matin. Il nous faut faire encore 10 kilomètres pour trouver le cantonnement : une ferme de Bolivimont. (*)
(*) : Nom d’une ferme non retrouvée.
Bavelincourt, 1 jour d’arrêt et de repos.
Nous en profitons pour nous nettoyer et faire cuire une poule dans la ferme, on nous la vend diablement cher (6 francs, toute cuite) ce qui ne nous empêche pas de faire un bon repas avec, café fort bien assaisonné et même pousse-café.
Le soir, départ annoncé pour 4 heures avec 30 kilomètres à faire. Mais il n’a lieu qu’à 10 heures et c’est par une nuit froide que nous allons cantonner dans un village au nord de Mailly-Maillet où nous passons la matinée et une partie de l’après-midi.
Je trouve cependant le temps de m’y procurer un poulet que nous n’aurons pas le temps de faire cuire et un peu de vin, puis à trois heures en route à travers la plaine du département du Pas-de-Calais. Nous cantonnons ou plutôt nous prenons la garde dans l’école.
Le temps de faire la cuisine, le départ à 2 heures du matin nous fait une nuit des plus courtes, nous n’avons pas encore vu les Allemands et nous nous réjouissons en pensant que nous n‘allons pas nous battre encore de sitôt, mais il faut déchanter car des formations d’approche et des coups de canon nous avertissent que l’ennemi n’est pas loin.
Première journée de combat très terne.
Nous ne voyons aucun Allemand mais le soir nous avons à subir près de Boyelles le feu de l’artillerie et entendons une fusillade violente. Une femme affolée fuit le village en feu.
À la nuit, nous entrons dans le village pour y cantonner, mais à peine y sommes-nous installés qu’il faut se mettre en route pour un combat de nuit qui du reste n’a pas lieu mais nous passons cependant la nuit dehors et le froid glacial de la nuit nous fait beaucoup souffrir.
Nous entrons à Boyelles à 5 heures (*) du matin nous reposer un petit peu et faire du café.
À 8 heures, départ pour prendre position dans une tranchée en avant de Boyelles, nous y assistons à un violent duel d’artillerie qui dure toute la journée. Le vaguemestre nous apporte les lettres et j’en ai ma bonne partie. Je suis très heureux d’avoir des nouvelles rassurantes de toute la famille, nous couchons dans la tranchée et la nuit se passe bien tranquillement pour nous.
La fusillade qui a duré toute la nuit nous a appris qu’il n’en était pas de même pour tout le monde.
(*) : Heure à confirmer
Durant la journée, le 2ème RI a perdu 85 hommes tués, blessés ou
disparus.
Nous restons encore dans la tranchée.
Vers midi avec une jumelle dans la tranchée, nous assistons à une attaque de Boyelles par les Allemands ou plutôt ce qu’il en reste car les obus allemands ont semé partout l’incendie, la ruine et la désolation. Aucune maison n’est restée intacte.
Pour reprendre le village, les boches ont un terrain découvert à traverser. Ces braves soldats se font un bouclier des soldats français qu’ils avaient faits prisonniers la nuit (le 71ème). Ils les poussent devant eux à coups de crosse et les obligent à crier : Cessez le feu. Ils réussissent ainsi malgré des pertes énormes à reprendre le village.
Notre retraite est ordonnée par la ligne de chemin de fer sur Boisleux (*). Nous nous y établissons dans des tranchées que le génie nous y a creusées.
(*) : Boisleux-au-Mont
ou Boisleux-Saint-Marc ? Les 2 villages sont
côte à côte.
Durant la journée, le 2ème RI a perdu 158 hommes tués, blessés
ou disparus.
Une canonnade très violente nous oblige à quitter nos tranchées et à nous replier vers le Nord du côté de Wailly. Ce village a été évacué en hâte par les habitants et nous y trouvons du vin à volonté.
Après une halte de 2 heures, nous reprenons position au sud de ce village près d’une petite rivière dans l’attente d’une attaque des Allemands. Il paraît que nous jouons le gros de la partie et que notre bataillon est sacrifié, heureusement la nuit vient sans nous apporter aucun changement.
Nous construisons des tranchées de l’autre côté de la rivière où nous passons tranquillement la nuit ne craignant pas une attaque que nous aurions facilement repoussée. C’est égal, la nuit nous a apporté un agréable soulagement.
Durant la journée, le 2ème RI a perdu 198 hommes tués, blessés
ou disparus.
Journée passée dans les tranchées.
Le soleil nous ragaillardit un peu ce dont nous avons grand besoin car les nuits sont froides au bord de l’eau et il a gelé cette nuit. L’artillerie allemande qui cherche la nôtre fait rage et selon son habitude met en feu le village de Mailly. Un château qui se trouve à quelques cent mètres de nous est la proie des flammes.
Dans l’après-midi, chaude alerte, notre artillerie (l’artillerie française) nous tire dessus, nous blesse plusieurs hommes en quelques minutes ce que n’avait pas fait l’artillerie allemande. Dans une journée. Il s’ensuit une légère panique d’ailleurs facilement arrêtée. Nous avions entendu parler des effets du 45 (*) mais cette fois nous les avons vu de près et nous devons en conclure qu’ils sont terribles.
Nuit passée dans les tranchées le froid nous empêche de dormir.
(*) : Le canon français de 75mm.
Journée bien calme dans les tranchées.
Notre but est de résister le plus possible ce que nous faisons. Le 3ème corps (*) et une armée française viennent nous renforcer et nous entendons leur canonnade à droite et à gauche.
Le soir nous touchons du pain, des conserves et de la viande et aussi avec plaisir des tricots de laine. Dans le château brulé (**) auprès duquel gisent des cadavres d’artilleurs et de chevaux, des loustics ont découvert le chemin de la cave. Ils nous rapportent des sacs de bouteilles de vin que nous dégustons avec plaisir.
Je n’ai pas eu bien froid cette nuit mais j’ai très peu dormi.
(*) : 3ème corps d’armée.
(**) : Il s’agit du château
d’Agny.
Nous sommes toujours dans des tranchées.
De la canonnade, des aéroplanes, c’est tout ce que nous voyons en attendant… j’attends le vaguemestre avec impatience pour lui remettre les lettres que j’ai écrites.
Ce 8 octobre le régiment reçoit un renfort de plus de 1100
hommes.
Occupation des tranchées au nord d’Arras. (*)
Vie tout à fait monotone marquée seulement par ma nomination d’adjudant (le 12 octobre), quelques obus et de nombreux incendies.

(*) : Pas possible, ils sont au sud d’Arras. Ils seront au nord
d’Arras à partir du 13 novembre. Début de l’erreur de date que l’on retrouve
plus loin.
Agny (c’est au sud d’Arras) nous fournit de nombreux légumes, des poulets, des cochons et nous n’avons pas du tout à nous plaindre de la faim au contraire. Nous y faisons des repas dignes de la table de beaucoup de personnes riches. Tous les hommes de la compagnie y ont engraissé et moi le premier.
Nous couchons bien dans les tranchées mais j’ai eu soin de me munir d’une chaude couverture qui avec les effets chauds touchés permet très bien d’affronter le froid et les brouillards. Nous finissons à nous habituer très bien à la canonnade et aux attaques de nuit. Des boches, on n’en voit pas souvent. Je n’ai réussi à en apercevoir que deux et pendant quelques secondes seulement à 800 mètres.
Enfin le 12 novembre, le bruit circule que nous allons être relevés le soir.
Nous nous apprêtons à partir pour où ??...
Cette
date est curieuse :
Il écrit
bien juste avant : ‘’ du 9 octobre au 12 novembre ’’ et la veille :
‘’ Enfin le 12 novembre, le bruit circule… ‘’
Et il
écrit ‘’ 13 octobre ‘’ sur son carnet :

Le bruit qui courait hier soir comme par hasard n’était pas un faux bruit.
Dès deux heures du matin, nous avons été relevés dans nos tranchées et sac au dos en route par Achicourt et Dainville. Nous passons tout près d’Arras et de sa citadelle. Une halte nous permet de faire cuire un poulet et d’admirer les abris faits par l’artillerie pour tromper les aéroplanes.
À trois heures de l’après-midi, en route pour Sainte-Catherine (*).
Les traces de balles, les rues barrées nous prouvent que là aussi on s’est fortement battu. Nous avons pu cantonner dans une cave où nous n’avons rien à craindre des obus.
(*) : Le régiment arrive à Sainte-Catherine le 13 novembre 1914,
ce qui confirmerait qu’il s’est trompé de mois.

Aujourd’hui dimanche (*), messe pour ceux qui veulent y assister et comme il y a beaucoup de bretons, beaucoup y vont.
Matin et soir exercice comme si nous étions à la caserne.
Le malheur, c’est que nous ne pouvons plus rien trouver à acheter.
(*) : Le 15 octobre n’est pas un dimanche, mais un jeudi. Le 15
novembre est bien un dimanche.
Journée de pluie monotone et interminable : parties de cartes pour tuer le temps.
Changement de cantonnement.
Nous approchons de l’ennemi et cependant à Saint-Nicolas nous trouvons encore à acheter des cigarettes, du vin de la bière et du pain. Des obus qui tombent auprès de nous, nous prouvent que les boches sont encore là, malgré que l’on dise qu’ils dégarnissent peu à peu le front pour parer au danger un o…

FIN des écrits du carnet
C’est la fin
de ses écrits, en terminant par un ‘’ o ‘’.
Que s’est-il
passé ? Un obus ? Sa fiche matriculaire n’indique pas qu’il a été
blessé ce jour. Le journal du régiment ne signale pas de blessé.
Il sera tué
exactement (et curieusement) 1 mois plus tard, le 17 décembre 1914. Pourquoi a-t-il arrêté d’écrire pendant 1 mois ?
Selon les
écrits officiels, il aurait été tué le 17 décembre 1914 à Saint-Laurent. Le
2ème régiment d’infanterie avait pour mission de prendre le village, le
régiment a perdu près de 800 hommes durant cette attaque de trois jours.
Carte
de l'attaque du 17 décembre 1914
Henri
DÉROU est de la 6ème compagnie
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