Publication : Janvier 2026
Mise à jour : Janvier 2026
Prologue
Catherine Dutilleul
nous dit en janvier 2005 : (*)
« Mon
grand-père s'appelait François, Marie, Philippe COLLART-Dutilleul, qui est en réalité celui de mon mari mais que je
considère un peu comme le mien depuis que je suis plongée dans ses écrits...
Il était
sous-lieutenant, puis capitaine est commandait les sections de mitrailleuses
269ème régiment d’infanterie. Il est arrivé en Artois le 1er octobre 1914 et y
est resté jusqu'au début 1916.
Il s'était marié en
1914 et écrit régulièrement à sa femme du front. Elle a retranscrit dans un
carnet toute la partie des lettres racontant la guerre, la vie sur le front,
les batailles... Dans le même temps, le grand père s'était fait envoyer un
Kodak et a fait des photos de la vie dans les tranchées. Je dispose donc du
carnet, des photos et je cherche à en faire un seul document. Je retranscris
les lettres du carnet, scanne les photos et les intercale dans les lettres.
C'est passionnant.
A titre d'exemples,
je vous envoie trois lettres et deux photos qui, j'espère, vous feront plaisir,
ainsi qu’aux internautes. »
(*) : Oui, en
deux-mille cinq, Catherine m’avait envoyé ce témoignage et elle était d’accord
pour m’envoyer la totalité de la correspondance. Mais j’attends depuis 20
ans…et j’ai donc décidé de publier ces 3 seules lettres.
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Remerciements
Merci à Catherine pour ces extraits de la correspondance de son
grand-père.
Merci à Philippe S. pour les corrections éventuelles et certaines
recherches.
Nous
avons ajouté du texte en bleu pour la
compréhension de certains termes et pour aller « plus loin » dans l’analyse du récit.
Pour une meilleure lecture, j’ai volontairement
ajouté des chapitres, sinon le reste est exactement conforme à l’original.
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Introduction
François Marie Philippe DUTILLEUL est né en avril 1889 à Tours. A son incorporation, il déclare être étudiant et est affecté au 32ème régiment d’infanterie en août 1910. Caporal puis élève-officier, il passe sous-lieutenant en avril 1912 au 135ème régiment d’infanterie. Il repart à la vie civile en 1913.
En août 1914, il est lieutenant de réserve et est affecté au 269ème régiment d’infanterie de Toul.
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« Nous venons
d’avoir de chaudes journées que je vais vous raconter en détail. D’abord, c’est
aujourd’hui notre 6ème jour de tranchée et de combat. Le 31, nous avons reçu
l’ordre d’enlever une tranchée limitée à droite par un moulin, à gauche par un
bâtiment d’usine. (*)
Ce soir-là, après
avoir pris toutes mes dispositions pour couvrir l’attaque, on a mis près d’une
de mes pièces qui enfilait la tranchée à prendre, un téléphone, et j’étais
chargé de renseigner le colonel à chaque instant.
L’attaque a été
préparée par un bombardement lourd qui a commencé à 17 heures. Le tir était
assez bon. »
(*) : Il s’agit du moulin Malon (pour le moulin) et la sucrerie
(pour l’usine)
« Vers 18 heures, le 75 a commencé à
jouer.
Alors, pendant ½
heure, le même spectacle que d’habitude, des nuages de fumée jaune ou noire,
autour de la tranchée boche, de véritables volcans qui sautent en l’air. Puis,
peu à peu, ce n’est plus qu’un nuage de fumée dans lequel on ne distingue plus
rien. Et toujours ce roulement de tambour, où se mélangent les départs des
coups et les explosions des obus. Ce spectacle est toujours aussi grisant et
impressionnant. »
« A 18 heures 30, deux compagnies (23e
et 24e) passent à l’assaut qui est mené rapidement et réussit sans
peine. Immédiatement les prisonniers (*), par
petites colonnes, sont renvoyés chez nous. Ils se précipitent aussi vite qu’ils
peuvent sous les obus boches et les balles boches, qui cependant ne les
atteignent pas.
L’assaut est parti
quelques secondes avant l’heure fixée, pour bénéficier de l’invisibilité due à
la fumée du bombardement. Puis, l’artillerie allonge son tir pour empêcher les
réserves boches de contre-attaquer. Cinq minutes après, en se défilant, une de
mes pièces s’installait aux ruines du moulin conquis, et commençait à tirer sur
des haies où des boches arrivaient.
A ce moment, j’y
suis allé à mon tour, pour voir le terrain et me rendre compte du nombre de
pièces que je devais installer. On a beau être dans le feu de l’action, c’est
très embêtant de s’en aller tout seul dans les champs en pleine vue des boches,
et le départ collectif de l’assaut est sûrement plus agréable. »
« Enfin, j’y
suis donc allé en compagnie du capitaine Wallet
et de ma chère canne torse. Nous avons traversé tant bien que mal le ruisseau,
puis la voie ferrée.
Là, le capitaine Wallet me quittait et je me dirigeais
vers ma pièce. Quelques instants plus tard, un obus le tuait raide. Le pauvre
vieux, il était pourtant bien brave et gentil. (**)
Un peu avant, un autre capitaine était blessé au bras. »
« Arrivé à
quelques mètres de ma pièce, on m’a fait signe de me coucher. En effet, un
boche a commencé à tirer sur moi. Alors je me suis installé dans un trou d’obus
et j’ai attendu. Il y a eu alors un sale moment sous le feu de l’artillerie
boche, et sous le feu du 75 qui tirait trop court. Enfin, mon boche étant
redevenu sage, je suis revenu en arrière, aiguiller mes autres pièces vers la
tranchée prise. »
« Mais l’assaut
de nos voisins de gauche avait été arrêté par des mitrailleuses et l’usine (une
sucrerie) ainsi qu’un morceau de la tranchée restaient boches. Nous avons donc
reçu l’ordre d’attaquer la sucrerie, en suivant la tranchée qui y menait.
Impossible naturellement de se servir de fusils, mais de pétards. Je ne sais
pas si je suis bien clair. En tous cas, le moulin et la moitié de la tranchée
étaient à nous, l’autre moitié et la sucrerie étaient boches. Il fallait donc
progresser dans la tranchée vers la sucrerie. Les boches lâchant, cela a été
facile.
Pendant la nuit, la
ligne a été consolidée, j’y ai amené toutes mes pièces. »
(*) : Environ 50 Allemands se sont rendus.
(**) : Auguste WALLET, capitaine au 269ème régiment
d’infanterie, mort pour la France le 31 mai 1915 à Carency.
Voir sa fiche.
« Vers 2 heures du matin, le 1er juin,
les boches rentrant dans la sucrerie par surprise, arrivaient au bout gauche de
la tranchée, et à coups de pétards faisaient refluer peu à peu les défenseurs
vers le moulin. En somme, toute la tranchée affluait. Alors panique !
Mes deux pièces les
plus à gauche ont dû suivre le mouvement. Beaucoup de blessés qui revenaient en
arrière affolés, jetaient la panique. L’un d’eux entre dans la baraque du
commandant et lui crie :
« Sauvez-vous, les boches cernent la cabane ».
Vous jugez de l’effet.
Enfin,
revolver au poing, on a pu remettre de l’ordre. Les réserves de pétards sont
arrivées, et à leur tour, les boches ont été refoulés dans la tranchée vers la
sucrerie. Mais, un moment la situation était très grave.
Au jour, l’artillerie allemande s’est mise à tirer avec divers calibres sur la
tranchée conquise, et sur le bois, un peu en arrière, où j’ai mon poste. Jour
et nuit, elle a tiré. Cela faisait notre 4ème jour de bombardement. »
« Même
bombardement, mais bien plus violent. Cela tombe partout. Dans tous les coins,
il pleut des éclats. Les obus à shrapnells vous secouent, même très loin.
Chaque obus s’annonce par un sifflement ou un ronflement, suivant son calibre.
On entend se casser les petites branches qu’ils rencontrent le long des arbres.
On voit alors l’arbre coupé en deux et la partie supérieure s’effondrer.
La circulation est
très dangereuse. Et puis il ne faut pas se faire voir. Si les ballons captifs
boches voient seulement un homme, c’est une grêle d’obus. On reste dans ses
petits abris, peu profonds ici car on trouve l’eau, et juste blindés contre les
shrapnells. En somme, une existence passive de bête traquée, déprimante à un
degré terrible, des nuits passées debout. Le commandement ne se rend pas assez
compte de la fatigue. Nous ne serons relevés que demain, après 8 jours de cette
existence.
La nuit dernière est
enfin arrivée. Pas question de dormir naturellement. »
« Vers 8 heures du soir, on nous annonce
qu’un avion a aperçu une forte colonne boche se dirigeant vers S (Souchez).
Alerte générale chez
nous, car cela coïncide avec une recrudescence du bombardement de l’après-midi.
Je ne peux pas vous donner l’idée du bruit d’une explosion, car cela dépasse
trop tout ce que vous avez pu entendre et dans le bois, c’est
effroyable. »
« Vers 10 heures du soir, cessation
brusque du bombardement boche. Aussitôt vive fusillade et j’entends mes pièces tirer
en tir rapide. Voici ce qui s’était passé : il y avait eu contre-attaque. De
fortes patrouilles la précédaient et, grâce à la nuit, étaient arrivées tout
près des tranchées. Une de mes pièces a ouvert le feu, démoli la patrouille et
donné l’éveil. Les autres pièces voyant la contre-attaque boche apparaître sur
la crête, à 100 mètres, avaient ouvert le feu et toutes les ombres avaient
disparu. Nous avons pris ainsi deux lieutenants boches et quelques hommes. Ils
ont dit qu’ils marchaient en tête de la contre-attaque, mais que, sous le feu
des mitrailleuses, les hommes n’avaient pas suivi.
Le reste de la nuit
a été coupé encore par de petites alertes, puis tout est redevenu calme, sauf
pour l’artillerie, car le déluge a continué toute la journée. »
« Il est dix-sept heures 30, je viens de
changer de place car ce n’est plus tenable, les obus tombent tout autour, dont
un à 8 mètres dans le ruisseau.
Voilà notre
artillerie qui tire à toute vitesse car il y a attaque de nos voisins de gauche,
tout à l’heure ; mais nous n’y prenons pas part.
A part le
bombardement, la nuit d’hier était bien pittoresque, dans la petite cahute des
téléphonistes, en plein bois. Le téléphone fonctionnait sans cesse, avec les
allées et venues des liaisons apportant des renseignements. C’est là que je me
tiens ; seulement ce matin un obus est tombé dessus et l’a un peu abîmé. Aussi,
j’ai élu domicile dans un simple trou. »
Le régiment est relevé le 4 juin.
« Nous voici en
réserve.
Départ donc cette
nuit à 11 heures (le 15 au soir), puis bivouac sur le terrain. Canonnade
violente toute la nuit, mais rien pour nous. On a encore progressé. Nous
attendons le grand moment mais, si tout va bien, peut-être n’aurons-nous rien à
faire.
Voici le motif de ma
citation au corps d’armée :
« Commandant la
compagnie de mitrailleuses, a montré, pendant les journées du 12 et 13 mai,
l’énergie la plus soutenue et l’initiative la plus intelligente, mettant en
batterie dans les tranchées conquises 5 mitrailleuses dont une enlevée à
l’ennemi »
Cela va me donner la
croix de guerre.
11
heures 40
Voilà quelqu’un qui
retourne en arrière ; je lui donne ma lettre. C’est décidément ce soir que cela
va se passer. Ca va cogner. Soyez sans inquiétude si vous ne recevez pas de
lettres. »
« J’ai été voir
celles de mes pièces qui sont en avant, car j’ai encore la moitié de ma
compagnie en réserve. J’ai donc été à 80 mètres d’un château (château
de Carieul) qui n’est plus qu’une ruine, dans
un parc ravagé également. C’est un coin très bombardé, et j’ai eu cinq blessés
cette nuit, dont un chef de pièce et deux pointeurs ; c’est bien ennuyeux. Ce
château nous arrête, surtout que les boches ont barré le ruisseau et que le
vallon est inondé, au point qu’en certains endroits les hommes ont eu de l’eau
jusqu’à la poitrine. La lutte a été très dure.
Quelle
sale nuit j’ai passée, jusqu’à 1 heure du matin dans la tranchée bondée de
troupes. Tout le temps, il fallait s’écraser contre le mur, pour laisser passer
des blessés et des brancards. Il y avait des cadavres, là un tronc d’homme
coupé en deux, etc… Et puis, ce chahut perpétuel du 210 boche, qui finit par
énerver à un degré énorme.
J’ai eu une pièce (*) enterrée, mais elle n’a rien eu, c’est une
guerre de gymnastique auquel elles commencent à s’habituer. Du reste, à peu
près toutes mes pièces portent des traces de balles ou d’éclats. On voit tout
de suite que ce sont des mitrailleuses de vétérans.
Mon adjudant (**) vient d’être tué ; c’est navrant. Quelle
cochonnerie la guerre ! »
(*) : Pièce = mitrailleuse.
(**) Adjudant-chef André Jean MONCEAU mort pour la France le 17
juin 1915 à Souchez (62). Voir sa fiche.
FIN
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La suite
François DUTILLEUL passe capitaine-adjudant-major (officier de chargé de l’instruction) au 42e bataillon de Chasseurs en juillet 1916. Il part en août 1917 à Senlis suivre des cours d’état-major. En mai 1918, il est affecté à l’état-major de la 23e division d’infanterie, puis du 20e corps d’armée. 4 citations lui seront décernées durant la guerre. Croix de guerre 4 palmes, médaille militaire, Légion d’Honneur en novembre 1918.
Il décède à 96 ans, en 1985 dans l’Aube.
Tous les documents, ses carnets de guerre, lettres et photos ont été donnés aux archives de Loire Atlantique. Mais rien de visible pour nous…
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