Journal de campagne d’Albert GHYS
Adjudant au
127e régiment d’infanterie
Publication : octobre 2010
Mise à jour : Mars 2026
Pas de soldat du personnage (dommage !).
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Préface
Jean
GHYS et Emmanuel-Marie nous disent en 2010 :
« Les feuillets déchirés de
carnet de lettres, le plus souvent écrits au crayon ont été transcrits aussi
fidèlement que possible.
Du 6 avril au 5 décembre, ils
sont de l’écriture de notre mère, Mademoiselle JOLLY, qu’il a connue employée
des postes à La Courtine alors qu’il était vaguemestre.
Un soldat au front n’avait pas
le droit de tenir un journal susceptible de renseigner l’ennemi.
Les autres feuillets ainsi que
les lettres sont de son écriture.
Je souhaite que nos
petits-enfants, s’ils lisent un jour ces lignes, se souviennent et comprennent
la valeur du « petit trésor de guerre », multiples travaux effectués
dans les tranchées. S’ils doivent s’en séparer, je souhaite que ce ne soit pas
au profit d’un brocanteur, mais d’un musée. Pour toute recopie, même en partie,
de ce carnet, me contacter. »
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Contacts avec des internautes depuis la mise en
ligne (en 2010) :
Contact avec Mélody et Nicolas TEXIER en octobre 2021 :
« Bonjour, je
suis tombée par hasard sur le site qui propose des extraits de journal intime
de Poilus. Je suis vraiment intéressée par ces écrits. En effet, je suis
professeure de français et je travaille sur la 1ère guerre mondiale avec mes
élèves de 3ème.
Serait-il possible de
proposer des extraits du carnet GHYS à mes élèves afin d'étudier les conditions
dans lesquelles ils vivaient ? En vous remerciant à l'avance, je vous souhaite
une agréable journée. »
Contact avec Vincent SUARD en octobre 2018 :
Bonjour Didier. J'aimerais
faire une notice de présentation au CRID 14 - 18 des carnets de GHYS Albert
(n°113), j'ai une édition achetée sur internet, avec quelques ajouts mineurs
par rapport à ce qui est sur le site, et je souhaiterais entrer en contact avec
le propriétaire (petit-fils? Jean GHYS 2010) si c'est encore possible. avec mes remerciements. »
Contact avec Roger THOUMIEUX en mai 2017 :
« Bonjour
Monsieur. J'ai pris connaissance avec intérêt sur internet du journal de
campagne GHYS que vous avez transcrit. Je suis moi-même en train de faire le
même travail avec les "Notes pendant la campagne" de mon beau-père
qui a passé 39 mois sur les différents fronts de la guerre de 1914-1918..
Une question
m'embarrasse. Faut-il observer la fidélité absolue jusque dans le moindre
détail de ce qu'a écrit le soldat dans l'inconfort de sa tranchée ? Ou bien
peut-on se permettre quelques petits ajustements en vue d'une certaine
harmonisation à l'intention des lecteurs (famille, amis) à qui on remettra le
texte.
Ainsi, rapidité de la
notation oblige, le carnet met des chiffres (1 homme au lieu de un homme).
Faut-il les laisser ces chiffres tels quels ou les transcrire en lettres ?
Même question pour les
abréviations. Je trouve baton pour bataillon ; cie pour compagnie ; O. pour ouest ; N. O; pour nord-ouest;
S/Lieut. pour
sous-lieutenant ; adjud. ou adjudt
pour adjudant; qques pour
quelques, etc). Faut-il laisser ces abréviations
telles qu'on les trouve, avec leurs variantes éventuelles, ou bien les
développer en le faisant de manière homogène ?
Faut-il aussi
uniformiser l’indication des mesures ? Pour "mètre", mon beau père
écrit tantôt "m", tantôt "mèt."
Même variations d'écriture pour "kilomètre" ou "kilogramme,
minute, Faut-il unifier : m, km, kg, mn ?
Mêmes variations pour
les noms de lieux (Saint-Nicolas, St Nicolas, etc) ?
Faut-il unifier en mettant toujours "Saint" ?
Je vous serais très
obligé si vous vouliez bien m'indiquer le parti que vous avez pris, dans la
mesure où vous vous êtes trouvé devant le même problème que moi ? »
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Remerciements
Merci à Jean pour
le carnet.
Merci à Philippe S.
pour les corrections éventuelles et certaines recherches.
Nous avons ajouté
du texte en bleu pour la compréhension de
certains termes et pour aller « plus loin » dans l’analyse du récit. Pour une
meilleure lecture, j’ai volontairement ajouté des chapitres, sinon le reste est
exactement conforme à l’original.
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Prologue
Albert Pierre Marie GHYS est né à Lille en mai 1889. Il fait
son service militaire au 127ème régiment d’infanterie de Valenciennes. Sa fiche
matriculaire (classe 1909 n° 1515 au recrutement de Valenciennes) ayant
disparu, nous ne connaissons pas le détail de son incorporation. S’est-il
engagé volontaire (avant la guerre) ?
Car ce que l’on sait c’est qu’il était en août 1914 soit
sergent, soit adjudant. Il a 25 ans, était célibataire et boucher de
profession.
Ces informations viennent principalement de l’acte de son mariage en mai 1918.
La mobilisation a été décrétée le premier août 1914. Il rejoint la caserne le 3 août, caserne Vincent à Valenciennes ; le 23 août, il est souffrant fiévreux et couché, mais l’ennemi est signalé à 3 km. Il est des derniers à partir par le train vers Bouchain, Arras, Amiens, Rouen du 24 août au 4 septembre, au milieu d’une excitation générale, drapeaux, encouragements de populations, libations et gâteries.
Embarqué le 4 septembre pour Le Havre et là sur le « Tamatave » pour la Palisse où il débarque après une traversée assez pénible. La Rochelle, Niort, Saint Sulpice, Guéret, le 11 septembre, puis le camp de la Courtine. Durant toute cette période, il n’est question que d’exercices en campagne, rencontres de connaissances, rumeurs imprécises et de bonnes choses qu’il pouvait se mettre sous la dent.
Le 10 octobre, une demoiselle des PTT, Mademoiselle Marie-Louise JOLLY (sa future épouse) confectionne deux chaussons et un plastron pour son frère Georges, fait prisonnier sur son lit d’hôpital.
Les premiers détachements quittent la Courtine les 19 et 27 février, son tour vient le 28 mars 1915.
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Le départ, secteur de Fresnes-en-Woëvre, puis secteur nord de Reims, Le Godat, La Neuville.
Guéret.
On décore un officier du 1ier régiment d’infanterie, quartier libre, une carte de Georges.
Arrivée de la classe 1916, on change de cantonnement, mess près du jardin public.
À 7 heures, j’apprends que je suis désigné pour le prochain renfort.
Je viens de toucher mon fourniment, pantalon de velours, belle capote.
Reçu des nouvelles de Saint-Amand.
Mon père va tous les jours au jardin, très triste de ne pas avoir de nouvelles. Le pain fait défaut.
La troupe coûte 180 000 à 200 000 francs, pas mois. On a tout réquisitionné, blé, avoine, bestiaux ; légumes abondant, semailles partout.
Aéros alliés ont fait sauter un important parc à munitions situé dans une faïencerie et ont essayé de faire sauter le pont de chemin de fer sur la Scarpe.
Mes proprios m’ont placé des galons postiches, offert du chocolat et une petite médaille porte-bonheur.
Laissé mes effets dont je n’ai pas besoin à Georges JOLLY.
Départ de Guéret à 7 heures du matin.
Réunion sur la place Bonnaud. Remise des correspondances à la gare.
Une lettre de madame LUAT. Bonnes nouvelles de papa et maman.
Passons à Saint-Sulpice, Saint-Sébastien, Châteauroux (belle petite ville).
À Issoudun, les hommes aperçoivent des prisonniers boches et s’élancent dans leur direction, les uns parlent de les zigouiller, et finalement leur donnent des poignées de mains ; les boches rigolent, le train repart, très long.
Il y a quatre détachements (33ième, 73ième, 43ième,
127ième). Passons en gare de Charost, Saint-Florent, Bourges ; On voit
passer le 417ième avec des dragons, Nevers, Montchanin, (nous faisons le café),
Beaune, Nuit-Saint-Georges (Côte d’or), à Porte-Neuve
(*).
Arrêt au passage à niveau, j’achète du pain, des provisions. Dijon, (ville propre et gentille), Is-sur-Tille, une heure d’arrêt, j’en profite pour recoudre mes boutons et faire un bout de toilette à la pompe.
Longeons la Meuse, Hacourt (Haute-Marne), joli paysage, Neufchâteau, Bar-le-Duc et Dugny près de Verdun à 7 h 50, le matin, après 48 heures de voyage.
Nuit pluvieuse et froide.
Un ballon captif près de nous. Je rêve des amis de la Courtine.
(*) : Porte-Neuve est la gare de Dijon-Porte-Neuve.
De la côte où nous sommes, nous voyons exploser les marmites de 320 et évoluer nos troupes à une distance de 3 à 4 Kms.
Fresnes-en-Woëvre.
La maison où nous logeons a été occupée par les boches (cartouches, boites de conserves) avons bouché avec du linge les trous d’obus dans les murs.
Aux tranchées, à quelques centaines de mètres des boches ; gourbi confortable, mais trop bas de plafond.
Hier les boches ont bombardé le village et abattu un clocheton. Plus un habitant civil. La chandelle toute allumée est tombée dans la soupe, nous l’avons quand même mangée de bon appétit.
Une carte de Georges du 9 février.
L’enseigne du gourbi est « 77, hôtel des marmites de 205 »
Hier soir, fausse attaque boche, les obus sifflaient.
Partons pour Sainte-Menehould en camion auto. (*)
Il fait froid.
J’ai visité à Verdun le hangar aux dirigeables.
Un homme trouve un accordéon, bien vite il passe de la Veuve Joyeuse à Margot, polka, mazurka, etc… Hier soir un taube a été descendu près d’ici.
Il nous arrive un renfort de Guéret.
(*) : C’est exact, le régiment quitte le secteur de Verdun à
cette date pour le nord de Reims.
Gueux, près de Reims, joli petit village resté deux jours aux boches. 17 heures de chemin de fer, temps froid, logés chez de braves gens.
Suis aux tranchées depuis hier soir 11 heures.
Les boches sont calmes, secteur tranquille. Nos prédécesseurs nous ont laissé des provisions et la note suivante :
« Les poilus du 5ième aux amis du 127ième qui ont l’honneur de
nous remplacer dans le secteur. C’est avec regret que nous laissons ce coin de
la terre française où depuis 8 mois nous avançons pas à pas. Soyez les
bienvenus et comme vos frères d’armes faites-vous respecter des boches ;
Certains d’être bien remplacés, courage les gars du 127ième, soyons braves, la
délivrance est proche »
Nos aéros ont survolé les lignes boches, mais un taube a dû faire demi-tour sous nos obus.
Je quitte la « Villa de Rêve » et le banc que j’y avais installé. Nouveau logement moins spacieux, moins bien aménagé.
Vu hier un Amandinois (*) du 140ième resté 15 jours dans les lignes boches et parvenu à rentrer dans les nôtres à Sainte-Ménéhould.
(*) : Habitant de Saint-Amand (Nord).
Les taubes font demi-tour sous le feu de nos mitrailleuses tandis que nos avions avancent largement au-dessus de leurs lignes. Une lettre de Bailleul.
Anglais et Allemands concentrent de troupes énormes, on s’y bat fort.
On soufre surtout du manque d’eau, pas moyen de faire un bout de toilette.
Ce matin, à l’aide d’une baïonnette j’ai fait quelques trous dans une boîte de singe et à l’aide de bois cassé très mince, ai réussi à faire chauffer le café sans risque de se faire remarquer par les boches.
Fortifions les tranchées au moyen de sacs de terre, fil de fer ronce, etc…
Cette nuit, petite attaque à notre gauche sans résultats, pas un coup de fusil, notre 75 les arrête net. Il a plu beaucoup cette nuit.
Au moyen d’une bâche, je fis un trou d’un côté d’un boyau, le nettoyai et quand il fut plein, j’ai pu enfin me laver à grande eau, heureux comme un canard ; mes camarades, surpris de voir mon teint frais ont suivi mon exemple et ça dans le même jus.
Sommes à 200 m des boches ?
Souvent la journée s’achève vide et une fois la nuit tombée, c’est l’heure où un frisson d’activité remue nos tranchées. Quelques coups de feu dans l’air brumeux, à la hauteur d’un canal qui se trouve à notre gauche, mais ce sont des coups isolés, capricieux, puisque chaque nuit nous renforçons et aménageons nos tranchées.
Parfois des patrouilles se rencontrent et alors nos hommes engagent une fusillade plus nourrie, plus serrées, plus soutenue, puis c’est le calme.
Partons au repos pour quelques jours.
Il a plu, sommes dans l’eau jusqu’à mi-jambe et un épais brouillard. On se perd dans toutes ces bifurcations.
Suis allé faire la corvée de bois avec mes hommes, orage épouvantable, muguet en quantité.
Un colis venant de Marie Thérèse ; ce matin, un de nos avions a descendu un aviatick qui survolait le village ; les ailes du boche étaient en compote.
Dîner succulent « potage vermicelle, bœuf, carottes, asperges d’Hermonville, radis, fromage, confitures, biscuits, vin, champagne, café. Les asperges se paient 40 à 60 centimes le kilo ».
Reçu une carte de Gueux.
Avait chargé les personnes chez qui je logeais d’expédier un colis à Georges.
Suis à 3 Kms des boches. Lits faits en grosses branches et toiles métalliques à compartiments.
J’habite le 1ier avec un copain ; deux sergents sont au rez-de-chaussée ; un ami joue de la mandoline.
Ce soir, revue, je vais me préparer.
Concert sur la place !
La sainte Griele Jeanne (valse), fantaisies sur Liguard, l’Arlésienne (farandole), Sambre et Meuse pour finir. C’est égal, si les boches savaient ce rassemblement, ils seraient contents de nous canarder. Mes camarades sont rongés de vermine, me suis protégé par le camphre.
Bon dîner, filets de harengs, omelette aux œufs frais, escargots, asperges de Pévy, rosbif froid avec salade, confitures, vin, biscuits, café.
Suis à 2 kms du front, on entend le canon au loin.
Reçois une lettre d’un camarade de la société de football, mes parents me croient à Guéret.
Toujours au repos.
À 9 heures, on nous réveille. Les boches viennent d’attaquer à Berry-au-Bac. Il faut se préparer pour le départ.
À minuit, on nous dit d’attendre les ordres. Nous nous endormons, les sacs sur le dos. Il fait froid, je déniche une couverture de rabiot. Fatigué, je m’endors d’un sommeil de plomb.
À 4 heures, réveil, on part, on fait une marche.
À 8 heures, il fait déjà très chaud et « Azor » (*) est lourd. Rentrée au cantonnement à 10 heures.
(*) : Son sac à dos
Toujours à Pévy, pays des asperges, il paraît que nos troupes avancent dans la direction de Lens. (*)
(*) : La bataille d’Artois a commencé.
Un ami de Paris m’apprend la disparition du fiancé de la cousine de Berthe.
Nous partons vers Berry-au-Bac, à l’ouest de cette localité.
Arrivé au cantonnement à 11 h 30 ; j’étais patraque.
Dans un bois, du muguet en quantité. Nouvelles tranchées larges, les gourbis sont moins confortables, villages d’alentour complètement rasés.
Notre gourbi porte le nom de « Villa Belle Vue », son nom est incrusté dans la craie.
Des 75 et des 77 en guise de vases pleins de muguet. Un taube passe au-dessus de nos lignes, lance des fusées. Il n’a que le temps de faire demi-tour sous le feu de nos mitrailleuses.
Mon adjudant, un charmant garçon dont les parents habitent Buenos-Aires, était parti simple soldat à la mobilisation (classe 1913) est déjà adjudant et décoré de la médaille militaire par le général JOFFRE.
Cette nuit, un semblant d’attaque sans résultat.
Nos réseaux de fil de fer, ce matin étaient intacts.
Une carte de Georges, changé de camp. Il en a reçu une de Berthe. Nos parents vont bien.
Les chiens sont toujours là, Paps a déplanté les arbres du jardin.
Cette nuit, j’étais désigné pour la patrouille.
De 9 heures à 10 heures, 3 attaques à notre droite.
Vive canonnade.
Silence complet pendant 5 minutes, puis le combat reprend. Il paraît que les boches ont perdu 2 tranchées et veulent les reprendre.
Même attaque 3 jours de suite au même emplacement sans résultat, vite enrayée par notre artillerie.
Il paraît que nous pourrons correspondre avec les régions envahies.
J’écris à Georges. Avons des rats gros comme des lapins et en nombre comme des fourmilières. Les hommes leur font la chasse avec leur baïonnette.
Préparatifs de départ. Allons au repos.
Ai conduit de matin les hommes à la visite.
Revue d’armes.
Un capitaine décoré de la légion d’honneur et un infirmier de la médaille militaire. Quelques heures de marche et sommes au repos.
Dîner succulent : bouillon de bœuf, pommes de terre, sardines, pain de boulanger, vin, biscuits, café et aussitôt sur le flanc.
À 3 h 30, je me réveille, me fais raser, fais ma toilette.
Je pense à la Pentecôte chez moi, les années précédentes.
On décore deux braves, on défile devant le colonel, la musique joue Sambre et Meuse.
La Pentecôte, triste pour cette année.
Suis dans un petit village de la seconde ligne.
Un renfort arrive de Guéret.
Reçu des nouvelles de Georges, il a reçu ses colis du 28 mars et une carte de Saint-Amand.
Tous vont bien. J’apprends que l’Italie a déclaré la guerre à l’Autriche.
Ce matin, douche, théorie sur les gaz asphyxiants, 2 heures de revue d’armes et 4 heures de revue d’effets.
On nous distribue des colis offerts par le Touring Club de France.
On nous distribue des masques contre les gaz asphyxiants.
Revue en tenue de départ pour la tranchée.
Hermonville, la tranchée craie, litière de grandes herbes coupées dans les fils de fer barbelés.
Ai expédié hier colis à Georges.
Cette nuit, ai perdu ma baïonnette étant en mission.
Nouvelles de Georges. Reçois tout assez régulièrement.
Ce soir, patrouille.
Avons reposé piquets de fil de fer et coupé de grandes herbes qui font une bonne litière. Nos avions et notre 75 ont chassé un taube et les notre peuvent aller inspecter au-dessus de leurs lignes.
Revenant de patrouille, j’allais rendre compte de ma mission à mon capitaine de section, j’entends « halte là ».
Une patrouille boche qui suivait s’est fait arrêter par nos sentinelles.
Puis un moment après ils sifflent d’un air de dire :
« Venez donc ! Pas
de bobo ! Allez arrive ! Viens donc !
Viens va ! »
Je cours dans la tranchée pour essayer de distinguer, mais rien, on n’y voit pas. Le boche a le culot de crier « Kamarad » puis un moment après :
« Messieurs
les franzais, vot’Kapitaine
y est là ! »
Un coup de fusil et le silence complet.
Ils ont eu peur qu’on les capout et ont fait demi-tour par principe.
Sommes très ennuyés par des rats énormes et en grand nombre. Ils ont eu le culot de manger jusqu’au pain qui était dans ma musette.
Passé ce matin une petite revue.
Tout va bien, à leurs loisirs, les hommes se fleurissent, font des dessins dans la craie.
Sommes au repos pour quelques jours à Hermonville
Fait la connaissance du commandant des pompiers, charmant.
Avons fait manœuvrer la pompe.
Cette nuit, alerte. Le feu était aux environs. Je cours à la pompe, mais ce ne fut qu’un commencement d’incendie sans importance.
Ce matin, plusieurs aviaticks ont dû faire demi-tour sous nos obus.
Revenu dans les tranchées. Sommes un peu plus à droite.
De là nous distinguons le fort de « B » (*)
(*) : Il s’agit du fort de Brimont. Le
régiment se trouve dans le secteur du Luxembourg, au nord de Reims.
J’ai eu de nouvelles d’un ami du 327ième qui est dans l’Argonne ; on dit que la guerre peut durer longtemps encore. Ai accompagné les corvées avec du matériel.
Calme.
Hier, à note droite, une toute petite fusillade où il est resté quelques territoriaux. (*)
(*) : Il s’agit du 75e régiment territorial.
Mon gourbi est très bien aménagé, un petit château. Les hommes ont trouvé des outils boches. Sommes à 3 Kms d’Hermonville, à 17 Kms de Reims.
Suis au repos à 3 Kms de nos lignes. Couché dans un bon lit dans un villa abandonnée

Carte tirée du JMO (Journal des Marches
et Opérations) du 127e RI.
Le régiment tient les secteurs entourés
de rouge
Ai fait un colis à Georges contenant conserves et tabac. Le village est bombardé de façon systématique tous les soirs après 5 heures.
Les maisons rasées les unes après les autres.
J’ai touché un pantalon de velours bleu avec passe poil jaune.
Visite des gourbis installés par des territoriaux. Rien n’y manque : meubles, vaisselle, carrelage céramique portent les noms de ‘’ Villas Bel Accueil, Villa des Roches ‘’…
Un de mes anciens caporaux reçoit la croix de guerre.
Dans les tranchées un peu plus à gauche de mon ancien cantonnement.
Ai envoyé un colis à Georges par l’intermédiaire des amis de Villers-Franqueux.
Reçu les félicitations du colon sur la bonne tenue de ma tranchée et les travaux de défense.
Avons un déserteur boche.
Il paraît que beaucoup voudraient se rendre, mais ils ont peur qu’on leur tire dessus. Leur avons porté des journaux français et une lettre leur expliquant, en français et en allemand, qu’ils peuvent se rendre sans danger.
Dernièrement, on a lancé un drapeau italien en face de leur réseau de fil de fer et il flotte encore. Si jamais ils veulent l’enlever, on a disposé un système avec des bombes pour les faire sauter.
Il paraît qu’on donne des permissions. J’espère aller à Reims et à Paris.
Cette nuit les boches sont venus nous rendre le tour que nous leur avions fait. Ils ont déposé un paquet de journaux à une compagnie voisine.
Somme juste en haut du fort de Brimont d’où ils bombardent Reims et la cote 108.
J’ai fait un lit fait de 4 piquets mis en terre sur lesquels j’ai tendu une toile métallique. C’est moins froid qu’à terre et puis bien dans le sac à viande et roulé dans la couverture, je ne crains pas les rats.
De l’eau à torrent.
En certains endroits, l’eau atteint 30 cm. Nous avons lancé quelques fusées éclairantes, les boches répondent. Puis avec l’averse tout est redevenu calme.
Quelques camarades étaient allés s’amuser à l’arrière. Ils ont rapporté un bon verre et des biscuits.
Ils se disposaient à porter aux boches un drapeau français avec quelques inscriptions, mais la nuit très noire et une grosse averse les arrêta.
Sommes passés cette nuit en 2ième ligne ; pluie abondante, 50 cm d’eau dans les tranchées.
Le long de la route des chevaux ont été tués. Les boches avaient vu nos batteries défiler au galop et ont tiré. Cantonnement dégoûtant, sommes allés chercher de la paille dans un champ pour nous coucher.
Bien dormi quand même.
La musique, que nous avions entendue le 14 juillet, nous réveille au son de la Marseillaise, Sambre-et-Meuse, Brahms…
Suis pour 4 jours au tir dans un bois ; douches au château près d’ici. Nous nous exerçons à abattre des casques boches en papier, essayons des pétards pour faire éclater la pierre.
Un camarade du 43ième a été légèrement blessé à la main. J’ai en plus du masque, des lunettes en caoutchouc avec verre en mica jaune.
Me voilà de garde au fort de Saint-Thierry, j’ai revu en venant dimanche Villers-Franqueux.
Hier Monsieur Poincaré est venu visiter l’ambulance près de nous.
Le médecin-chef m’a fait visiter le château, le parc.
Un général est venu et nous a félicités.
J’ai déjeuné avec les artilleurs du fort.
Bons copains.
Hier soir étant au travail, avons reçus l’orage et une grosse averse. Trempés jusqu’aux os.
Revu mon ancienne villa de Villers-Franqueux habitée maintenant par un lieutenant. Ai dîner avec les artilleurs : nouilles, rosbif, frites, vin à discrétion, café.
J’ai vu tirer leurs grosses pièces. Avec leur appareil de précision, je distinguais des cavaliers à 2 Kms et la cathédrale de Reims.
Ai examiné les positions boches ; maintenant, je puis aller en patrouille, mais ils ont de rudes travaux de défense, il sera difficile de les déloger.
J’ai une nouvelle vareuse en drap bleu clair.
Hier, avons eu dans notre secteur un déserteur boche. Il paraît qu’ils sont mal nourris et ont peur que nous les attaquions, pourtant il avait la croix de guerre.
Les artilleurs ont semé la salade sur leurs abris.
Théorie sur les gaz asphyxiants.
Le colon dit que cela démoralise beaucoup les troupes. Il revient de permission, vu de généraux qui lui ont dit qu’il devait être prêt à commander le 127ième, il est le premier de la division. Irons-nous reposer un peu à l’arrière, nous sommes réellement fatigués.
Ce matin, un avion boche a voulu passer nos lignes, mais a dû faire demi-tour avec du plomb dans l’aile.
Hier j’ai joué au football avec un lieutenant artilleur. Nous quitte ce soir pour aller au repos à l’arrière.
Coulommes, logeons chez un maçon, couchons dans le grenier.
Outils en abondance. On s’organise ; tout est propre.
La femme nous fait la cuisine. On a une jolie petite salle à manger, des jeux à notre disposition.
Revue du lieutenant et du commandant.
Félicitations. Ai bu un bon bol de chocolat et pris une bonne tartine de beurre.
Revue du colonel.
Tenue de campagne.
Décorations. Allons travailler à quelques kilomètres.
Ventelay.
Marche pénible de 6 h à 14 h, malades, traînards, cafards. Nous ne devons plus cacheter nos lettres ; souffrant ces quelques jours ; cafard.
Cormicy (Marne). Une grosse marmite est tombée près de moi, n’ai rien eu.
Le Préfet du Nord fait demander les noms des hommes des régions envahies. Il paraît qu’on va leur donner 5 jours par mois.
Reçu mon hamac, très bien dormi, me suis bien reposé.
Suis dans les mêmes tranchées que j’ai déjà occupées vers le 14 juillet à 2 kms de Villers-Franqueux à 900 mètres d’un canal. Boches calmes.
Quelques canonnades de part et d’autre sans résultat.
Ai été souffrant quelques jours, vomissements, migraines.
En seconde ligne.
En face, le fort de Brimont occupé par les boches.
Gourbis très confortable, jolies installations.
Cette nuit en patrouille, ai fait un prisonnier, jeune Badois engagé volontaire au 113ième, très crâneur. Refuse de donner des renseignements et persuadé des succès allemands. M’a assuré qu’à Souchez, ma compagnie a eu 88 tués en 3 jours.
Était passé trois fois à Valenciennes.
M’a dit qu’ils ont eu quelques pertes le 22 dans un duel d’artillerie, nous n’avons eu qu’un tué et un blessé et le soir un caporal tué d’un coup de feu tiré à bout portant, bon garçon très courageux.
Hier un taube a essayé de survoler nos lignes mais a fait demi-tour sous le deuxième obus.
Tandis qu’un des nôtres a survolé les leurs pendant 45 minutes et qu’ils lui ont tiré plus de 1000 obus sans résultat. Petit duel d’artillerie, pais nous étions à l’abri.
Avons de nouveaux casques en forme calotte de mineur. Il paraît qu’on va nous donner des bérets avec ça.
De retour aux tranchées du Godat. Quelques activités des deux artilleries.
Nuit très agitée.
Avons creusé une nouvelle tranchée plus en avant. Vive canonnade de part et d’autre.
Obligé de rouspéter pour faire sortir mon lieutenant de son trou.
Pas de victime, un seul absent, mais a eu la frousse et s’est sauvé.
Cette nuit, mon lieutenant a exigé que je me repose quelques heures, j’ai pu donc dormir.
Suis allé en patrouille cette nuit, très agitée. Enfin sommes rentrés indemnes.
Sommes dans un château autrefois occupé par un boche, en face le fort de Saint-Thierry.
Repos bien gagné.
Le château a reçu une grosse marmite cette nuit, avons dû le quitter et aller camper dans les bois. Grâce à mon hamac, j’ai pu me reposer un peu.
La Neuville.
Ma compagnie retourne faire des travaux, je reste avec les hommes fatigués.
Avons pris deux tranchées boches dans notre secteur.
De retour aux tranchées.
Grande activité : avions, artillerie.
Après de violentes canonnades, ralentissement dû sans doute au mauvais temps. Des boches hier ont fait signe qu’ils voulaient se rendre.
Un sergent de notre tranchée veut leur faire comprendre de venir sans rien, mais une balle le tue. (*)
Le lendemain, ils ont essayé le même coup, cette fois on leur a envoyé une bombe qui en a tué 8, les autres se sont rendus.
(*) : Sergent Jean-Baptiste NEF du 127ème régiment d’infanterie

Sommes au repos à Cauroy-les-Hermonville, 13 habitants, une femme, 12 hommes, bon logement.
Dormi jusqu’à 6 h ce matin, corvée de bois, toilette, bon repas : soupe grasse, rôti de bœuf aux pommes, tripes en conserves, poires cuites au vin, petit beurre, café, liqueurs.
Quantité d’avions revenant de la direction du nord.
Pour se venger les boches bombardent le village. Aucun dégât.
De retour aux tranchées, avons progressé.
Il faut se creuser de nouveaux trous.
Au travail, nuit et jour, suis maintenant confortablement installé, logement à deux mètres de profondeur, porte, lucarne, une botte de paille, mon camarade et moi, banc, table.
Permissions établées à partir du 13, cela m’encourage.
Un de mes hommes a eu les jambes abîmées par des grenades. Le plus embêtant sont celles qu’ils tirent avec leur fusil, on ne prévoit pas où elles peuvent tomber.
Un collègue veut acheter un Kodak. Je lui ai trouvé une occasion, un camarade qui m’a photographié.
Je l’ai accompagné chez lui où j’ai pu faire ma toilette comme il faut. Puis un bon repas avec les camarades mais n’ayant pas de quart, j’ai du boire dans le couvercle d’une marmite.
Un camarade adjudant (un Lillois) est venu me demander une place pour 4 jours. J’ai donc un bon compagnon, le temps paraît moins long.
Au repos pour quelques jours près de Cormicy.
Sommes installés dans une maison inhabitée. Lits faits de toile métallique et paille au fond de la pièce.
Une autre pièce devant nous sert de salle de réunion. On a bouché les fenêtres avec des toiles de tente pour tamiser la lumière.
Ce matin, je suis allé à l’exercice dans un bois où en mai, j’ai cueilli du beau muguet, déjà les feuilles sont toutes tombées.
De retour aux tranchées.
Mon gourbi occupé par un adjudant qui ne veut pas déguerpir, discussions, arrangements.
Au repos, même logement que précédemment ; bon lit de paille fraîche.
À quelques 100 des premières lignes, le long du canal près d’Hermonville.
Je me suis fait un réchaud dans un vieux fond de képi.
Mes hommes sont tout heureux d’avoir une bonne tasse de thé chaud ;
Rencontré le lieutenant du 43ième qui était à la Courtine.
Relevés des tranchées hier soir. Ai pris une bonne douche.
Visite généraux, bon repas.
Deux cartes de Georges.
Etait depuis longtemps sans nouvelle.
Rencontre d’un groupe d’Amandinois. Un camarade nous a photographiés.
J’ai un bon manteau en tissu caoutchouté (d’anglais) très pratique.
Bon nombre d’accros français et ennemis, hardiesse de nos pilotes.
Nord de Reims (Le Luxembourg) puis Verdun (Côte du Poivre) puis le Chemin des Dames (Craonnelle).
Permission
Hermonville
Tranchée devant la route 44 vers le Luxembourg et jusqu’au 20 janvier à l’ouvrage « Arcole ».
Hermonville jusqu’au 23 janvier.
Tranchée « Marengo ».
Hermonville.
Tranchée « Arcole »
Nous sommes au bois d’Hermonville. On lance les gaz (mais Marcel Hutin dans l’Echo de Paris dément).
À voir ça, les journaux vous dégoûtent.
Prouilly.
Vitry-le-François.
Départ en auto pour Verdun.
Verdun, débarquement à regret.
Caserne Thierville. Travaux de défense la nuit autour des forts avec outils vermoulus sous les bombardements.
Départ et occupation de la 2° ligne.
Bombardement épouvantable. Gros noirs. (*)
(*) : Gros obus de 155 mm allemand en explosant produite une
fumée noire
On prend les premières lignes à la Côte du Poivre. Pendant ce temps les boches nous lancent des gaz lacrymogènes. Tout le monde se trouve fort incommodé. Au début, je souffre, mais après une fois à Bras/Meuse, je résiste et malgré mon masque, je tiens le coup.
Nuit épouvantable, tranchée d’approche, patrouille, grosse pertes, pas d’abri. On n’a rien à croûter. On nous envoie du manger gelé comme les hommes, on ne peut qu’absorber de la gnole.
Le rata et le plat ne font qu’un.
Gelée terrible.
On touche de l’alcool solidifié.
Je fais chauffer un peu de vin chaud. Bras est bombardé à outrance. Les chevaux et bêtes de toutes sortes périssent dans les étables.
Nos morts ? On ne peut les enterrer faute de temps.
Impossible de creuser, c’est toujours de la pierre.
Les artilleurs ayant perdu leurs pièces, on les oblige à aller les reprendre sans chevaux. Les boches nous ont pris pas mal de 75 et ils nous tirent dessus. Je vois les trajectoires d’obus, c’est à ne pas croire. L’obus rouge au départ jusque presque dans sa chute.
Avec ça, le fort de Monfaucon tire trop court et c’est nous qui recevons.
On est complètement découragés, le froid, les pertes et les bombardements…Si seulement on y voyait la fin.
Un bombardement continuel. Douaumont et le Ravin de la Mort sont à notre droite. Eux aussi prennent quelque chose !
Nous perdons notre capitaine DELCOURT, lui si bon, je ne l’ai jamais vu punir un homme. (*)
Ah si seulement nous étions relevés. Je suis commandé pour la corvée de matériel, ronde, fil de fer barbelé, etc. Pour passer le barrage, il faut hésiter, attendre ; il sera peut-être trop vite ou trop tard car les obus pleuvent en route.
C’est la descente de la Côte sans voir clair au milieu des trous, des branchages. Je suis blessé avec quelques hommes, des tués nous n’en parlerons pas.
Je prends un blessé sur mon dos. Je suis légèrement touché au bras. Mais mes pieds me font terriblement mal. Nous rencontrons un poste de secours qui est installé au fond d’une bonne cave.
Nous nous apprêtons à y descendre croyant être sauvés, mais déjà on nous demande :
« Quel régiment »
« Le 127ième »,
« Plus
loin ! ».
Enfin, encore une lanterne nous indiquant un poste de secours. Mais
tout de suite :
« Quel régiment »,
« Le 127ième »,
« Au-dessus, ici c’est
le 43ième ! »
Enfin, peu après nous sommes sur des civières au fond d’une cave, on me panse, Camille BEAUREPAIRE, médecin au 43ième, vient me voir et me donne courage.
Étant gradé, je n’irai pas loin, à l’infirmerie à Thiéville où l’ami CAMPION me consolera. Je suis logé dans une belle petite maison sans étage où une suspension à pétrole m’éclaire.
Je me retape, de bonnes nuits, les pieds dans la ouate, car j’ai les pieds gelés.
Je reste donc du 7 au 22 mars à Thiéville pas loin de la grosse pièce d’artillerie installée sur rails.
(*) : Il est tué d’une grenade à la tête.
La journée du 5 mars, le régiment perd 120 hommes durent une
contre-offensive locale (JMO).
Je rejoins mon régiment au champ d’aviation où avec l’aide du petit Lucien, je réussis à me faire un abri. Pendant ce temps, on la claque et Bonardel de Valenciennes avec quelques autres nous reviens avec des madeleines de Commercy, des sacs de vêtements, de chaussures, de pyjamas, etc.
Heureusement, car on n’a plus rien à se mettre et beaucoup de beaux magasins brûlent.
Moi, je dégote un beau pantalon, je n’ai que la bande à faire sauter, il était destiné à un général…
Après quatre jours, nous nous déplaçons encore pour rejoindre la citadelle de Verdun.
Oh ! Ici, à la citadelle on ne craint rien, il peut tomber un 420.
Pourtant j’ai vu des trous où on pouvait loger quelques maisons.
Mortier
Heiltz-le-Hutier ferme, bonnes personnes, envoi de colis à Georges et Malou.
Mont-Saint-Père.
Sergy.
Paars.
Oulches, on va chercher des fraises avec GUICHARD.
Chemin des Dames.

Carte
tirée du Journal des Marches et Opérations du 127e RI.
Craonnelle
Peloton disciplinaire. Tranchée d’évacuation, boyaux ; fête de la Pentecôte avec J. HURTIEZ.
Départ en chemin de fer pour l’Artois. Nous prenons position entre Bray et Maricourt.
Bois des Célestins à Sailly-Lorette. On nage dans la Somme. Nous faisons des travaux, des claies, des gabions.
Nous sommes à Maricourt dans des tranchées bouleversées.
La nuit, de trous en trous d’obus, on tombe sur des macchabées boches. Je fais une patrouille avec 12 hommes.
Je manque d’y passer. Il y a tellement un bombardement intense que l’on croit que tout est éclairé. Je fais trois prisonniers des trois régiments différents.
Je les conduis au capitaine VERSPIRENNE, mais avant je les ai dépouillés de tout ce qui leur est inutile.
Je conserve bouteillon et biscuits que j’empoterai en perm. Le plus jeune fait peine à voir en appelant toujours sa mère.
Moi j’ai perdu pas mal d’hommes, entre autres les frères jumeaux d’Angers et les COA des boulangers en ont vu de grises pour leur première.
On est sans eau.
Il y a tellement loin pour en avoir que les hommes qui partent avec les bidons ne reviennent pas de sorte qu’à la section, il n’y a plus de bidon ou sont troués par les éclats.
Heureusement que j’ai des sels de Vichy. L’eau de macchabées, verte avec un paquet ne semble pas si infecte.
Le jour J approche et l’heure H.
Attaque.
Quel beau spectacle de voir tous ces avions. Je n’en ai jamais vu autant.
Je me retourne et vois en arrière les réserves qui nous suivent comme à la manœuvre. Ca me rappelle les tableaux qui existent souvent pour montrer toutes les armées en liaison.
Nous avançons par vagues.
Les boches perdent du monde, mais ils nous ont fait quelques pièges, leurs fameux trous.
Nous faisons pas mal de prisonniers et avançons de 1500 mètres. Un prisonnier me monte toutes ses photos les yeux hagards. Je prends pitié, mais R. FAOKENT prend son revolver et l’abat au moment où ce prisonnier allait peut être nous donner le coup de grâce.
On devait être relevé, mais rien à faire. Il faudra rester encore une longue nuit et une longue journée.
Nous voyons la tranchée du chemin de fer et Sailly-Lorette et le cimetière de Rancourt où BONARDEL avec son fusil mitrailleur a fait tant de trous chez les boches qu’ils voulaient escalader les gros arbres pour se loger dans les caveaux du cimetière.
Nous sommes enfin relevés par le 1ier d’infanterie. Quel cauchemar en moins !
Nous partons encore avec quelques camarades en moins. J’ai eu la chance d’en sortir, mais je ne sais pas comment.
Nous allons bivouaquer à Hardecourt. Quel froid !
Nous avons dormi par terre, nous sommes raides au réveil. On préfère ça que d’être restés là-haut.
Nous sommes au Camp Gressaire (Somme).
Je suis joyeux, je vais partir en perm. mais avant, il faudra encore faire la route pour un autre voyage. On désigne tout de même les permissionnaires. Quelle chance, je suis dans le lot. Je fais donc mon paquetage, je m’habille de neuf, prépare quelques souvenirs que j’ai ramassé aux dernières attaques, mais, pan, pendant que j’ai le dos tourné, on me chipe une belle carabine.
Je n’ai pas le temps de faire des recherches pour la retrouver, je préfère vite filer vers Amiens et m’éloigner de ces horreurs que j’ai encore sous les yeux.
Et on part vers la gare.
Nous voilà près de la station, après une route boueuse, détrempée, de ces gros cailloux blancs de la Somme, une fois qu’on allait pousser un gros soupir, voilà qu’on vient nous annoncer qu’il faut faire demi-tour pour Hermilly.
Quelle déveine !
Etre si près d’Amiens et être obligés de partir pour ? On n’en sait rien.
Hermilly – Logés dans une grange tout en désordre. J’ai donc repris mes frusques dégoûtantes et reprendre un moral ignoble. Qu’est ce qui va encore se passer ? Rien de bon sans doute, on a l’habitude, mais je finis de croire que c’est toujours les mêmes qui sont dans la fournaise finalement.
On embarque à Loeuilly pour une destination inconnue.
Après un voyage fatigant, on arrive près de Paris. Si nous avions seulement la chance d’y être une journée. Non, il n’en est rien et nous finirons encore à rejoindre Noisy-le-Sec.
C’est encore l’est en perspective…
Finalement, en pleine nuit nous débarquons en Champagne. Impossible de savoir où nous sommes. On n’y voit pas à deux mètres.
Enfin, après une longue marche, nous arrivons aux Grandes-Loges, petit village.
Si c’était pour y rester, il n’y aurait pas de mal, mais nous apprenons que c’est en attendant de monter en ligne et que la marche sera très longue et fatigante… et les côtes ne manquent pas.
Et moi qui ai Azor (*) qui ressemble à un ballot de plomb, mes culots d’obus et bagues, c’est du lourd !J’aurais bien envie de tout plaquer.
Au lieu d’être dans un bon lit comme j’aurais dû l’être, je suis forcé de me contenter de coucher sur le carreau.
Heureusement, la température n’est pas froide.
(*) : Sac à dos du soldat qui contient tout le « barda », qui
pèse 30 à 40 kg
Au Grandes-Loges, on vient m’annoncer de vite me préparer, que je pars en perm ! Je n’y crois pas : avoir été si près et refaire le même chemin.
Enfin, j’ai la preuve en main, je refais donc mes préparatifs et en route… La route ne me semble pas si longue que la nuit.Bien content de m’éloigner encore pour une dizaine de jours ? Si seulement pendant ce temps l’armistice était signé !
Je passerai donc une excellente permission.
Je verrai tous les parents de Paris et Amiens et j’enverrai un colis au frère.
Je rencontre quelques Amandinois à Paris qui me donnent des nouvelles de Saint-Amand, mais pas de ceux qui m’intéressent particulièrement. Après cette perm qui sera peut-être la dernière, le cœur bien gros, je rejoins mon régiment dans les baraquements de Suippes.
Quel secteur ! Tout est démoli ! Souain a reçu quelque chose !
Le soir, nous prenons cette fameuse route de Souain bordée d’arbres tout déchiquetés et prenons position dans les tranchées de seconde ligne. Les tranchées ressemblent à des boulevards avec des chevaux de frises !
Si c’était pour y rester, je préférerais encore ces mauvais abris à ces attaques démoralisatrices, et se voir toujours seul et perdre toujours de bons camarades.
Je suis encore désigné ! Oui, ce n’est jamais des bonnes nouvelles.
Ah ! Mais ici c’est une petite villégiature. Destination et point de d’attache, Châlons-sur-Marne, oh là, je vais être pépère.
Je ne penserai pas aux coups de mains.
Je me mets en route pour Châlons avec tout mon barda qui est bien lourd.
Non loin de la route de Suippes, je vais voir Henri DUBAR qui est cuistot de l’officier de détail (encore une carrière embusquée, enfin, qu’y faire ?)
DUBAR me fait cuire un bon bifteck avec de patates et me monte l’incendie qu’ils ont eu quelques jours avant, tout leur abri qui a pris feu.
C’est égal, quand je vois ça, nous qui nous contentons de si peu de chose, eux ces scribouillards aiment avoir tout ce qui est beau et bien, tandis que nous, on nous conduit pas ce matériel, on préfère voir les tranchées de loin, où ça barde, il n’y a pas de visiteurs…
Mon séjour à Chalons se passe bien. Il n’y a que des sous-off. de tous les régiments de la 4ième armée de GOURAUD. Les cours au début sont assez intéressants. mais c’est encore un cavalier, un commandant de chasseurs à cheval qui est directeur du cours, encore un noble !
Enfin, il est dit que ceux qui obtiendront une bonne note auront une perm de deux jours. Ce serait suffisant pour venir à Paris ou à Amiens.
Ce qui me fait rire, c’est quand le directeur du cours fait sa conférence, c’est que les Russes s’endorment, ce n’est pas étonnant, ils ne comprennent rien, aussi le commandant se fâche tout rouge lorsqu’il s’en aperçoit.
En revanche, ces sous-off russes sont d’excellents tireurs et quand nous allons au tir, ils font des tirs merveilleux.
Nous, nous sommes pris souvent du froid, eux ne craignent rien. Ils ont des capotes comme de grosses couvertures de troupier. Leur tabac jaune ressemble à des prises. Quand nous manœuvrons devant les officiers étrangers, nous obtenons un beau succès, surtout le jour où on nous a conduit au camp avec des autos
Ce n’est rien d’être fatigué lorsque le soir on a un plumard à la caserne Forgeot.
Belle place plantée d’arbres, Et puis au mess on mange bien ; le soir on peut sortir et faire sa correspondance, c’est presque la vie civile. La fin du cours arrive, quel dommage !
J’ai la mention très bien, mais impossible de partir en perm. Il faut que je rejoigne mon régiment à Cheppe.
J’instruirai la nouvelle méthode et la gymnastique Hébert aussi.
Il y a un camp d’aviation tout près de nous, je les envie de voir leur belle vie, leur liberté. Si bien qu’un jour un avion boche était au-dessus de nous et pas un de ces messieurs n’était là pour leur donner la chasse.
Je cours pour monter comme mitrailleur, mais au même instant une auto ramenait ces messieurs. Je n’eu pas le plaisir de prendre mon baptême de l’air.
Le jour de la Sainte Catherine.
On monte en ligne pour prendre position en 2ième ligne à la Cabane.
Nous sommes en réserve en avant de Souain. L’église est toute démolie et la cloche se trouve à côté.
Quel sale coin, tout est démoli, remué, retourné, plus d’arbre, quelques troncs et des tranchées qui n’ont plus de pare-éclats.
Nous sommes en ligne et occupons le petit poste 21 " les grenouilles ".
Rien d’intéressant, mais de bons abris profonds dans la craie. En cas d’attaque, nous sommes tous zigouillés. Quelques bombes et il faut dire " Camarades ! ".
Nous sommes relevés et allons en seconde ligne au camp des Deux Tombes.
Il gèle à pierres fendre, mais je ne me plains pas car on a des abris dans les bois, convenables de s’y reposer. Mais une balle de mitrailleuse le traverserait de part en part, aussi le soir je fais du feu à griller un ours.

Extrait du
Journal des Marches et Opérations du 127e RI.
Au soir, comme d’habitude le feu roule, les rondins prennent quelque chose. Nous allons à la soupe et d’un coup on vient me dire qu’il y a le feu chez moi… Vite pur éteindre et pour comble pas d’eau.
Il gèle, pas d’eau à trouver. On en est réduit à prendre l’eau à la cuisine roulante, l’eau pour faire le café.
Enfin, on arrive à le faire diminuer d’intensité et vite je sauve mon sac avec quelques bibelots, pauvre abri, il faudra chercher autre chose pour la nuit.
A Suippes jusqu’au 5 janvier, à la Noblette du 6 au 9, la Ferme du Piémont du 10 au 14, Saint-Hilaire du 14 au 20, en réserve de seconde ligne du 21 au 27 février…
Du 1 au 5 mars au Moulin Rouge, du 6 au 9 à Oulches, du 10 au 12 à Pailofte, du 13 au 14 à Beaurieux, le 15 à Verailly, du 16 au 26 à Leuvrigny, du 27 au 29 à Olizy, Violaine Romain et les 30 et 31 mars à maizy péniche.
Du 5 au 8 avril à Beaurieux, en réserve du 9 au 13, les 14 et 15 à Oulches.
Le 16 avril, attaque, je suis blessé à 10 heures, du 17 au 22 avril, Montigny-sur-Vesles. (*)
(*) : Plus de
600 hommes du régiment sont tués, blessés ou disparus durant les journées des
16 au 18 avril
![]()
« Que dois-tu
penser de ne pas avoir de mes nouvelles ?
Ce n’est pas de ma
faute, va ! Dimanche, veille de l’attaque, j’avais écrit quelques mots,
mais il n’y a pas eu moyen de les faire partir. En ce moment, je t’écris en étant
bien à l’abri et pour un moment. Tu n’as pas besoin de t’en faire. Je suis très
content
Je suis dans une
ambulance très bien soigné.
Lundi, jour de
l’attaque, j’ai été blessé vers 10 heures, quatre heures après que l’attaque avait
été déclenchée. C’était dur ; du reste, quand je serai mieux installé et
que je pourrai avoir plus de facilités pour moi écrire, je t’expliquerai ça.
J’ai été blessé par un obus qui a éclaté à un mètre de moi. Ce n’est pas grave.
Voilà ce que porte ma fiche :
" Plaie
ouverte face postérieure cuisse droite, plaie de l’œil gauche ".
Aujourd’hui, j’y vois de mon œil droit.
Les deux premiers
jours, je voyais trouble. J’ai la tête bandée mais je n’ai plus de fièvre
depuis hier.
J’attends à être sur
le billard, ce ne sera pas grand-chose ; j’ai quelques éclats que l’on va
m’extraire assez facilement. Je te le répète, tu n’as pas besoin de t’en faire.
Je suis heureux dans ma situation. J’ai souffert mais je préfère encore ces
souffrances à celles qu’endurent encore mes camarades.
Hier, on m’a fait ma
toilette, une infirmière très douce. Le soir j’ai eu un bol de bouillon. Je
crois être ici encore pour quelques jours ; puis je prendrai peut-être un
train sanitaire qui me conduira encore à l’arrière.
Si au moins je pouvais
aller dans une région où je connais quelqu’un. Je ne puis te dire si je
resterai dans la zone des armées. Si je suis pour y être, qu’on m’expédie à
Dieppe, Le Portal, etc. Ce qu’il y a de bien, c’est qu’il aura une convalo.
Sitôt que je serai
stable, je te donnerai immédiatement mon adresse.
Ici, ce n’est pas la
peine ; le temps que tu reçoives cette lettre, je ne serai plus ici. Donc,
ne t’en fais pas, je suis très heureux de mon sort. Tu préviendras Tante, car
je ne peux écrire partout.
Dans quelques jours,
ça ira sûrement mieux. Allons, je suis forcé de m’arrêter, un infirmier attend
ma lettre… »
![]()
« Me voilà
content, heureux, tranquille.
Voilà bientôt trois
heures que l’on a fini de m’opérer et me sentant tellement bien, je commence ma
correspondance. Je viens juste de manger, chose qui n’a pas été permise à
tous ; c’est te dire si je suis malade, aussi c’est peut-être à cause que
je n’ai pas été endormi. Peu de temps après t’avoir écrit pour te donner de mes
nouvelles, on venait me chercher pour être radiographié ; j’avais une
chaleur !
Le tout ne dura pas
longtemps.
Les médecins virent
tout de suite où l’éclat de la jambe se trouvait, après on inspecte l’œil qui
n’avait pas d’éclat, donc rien de dangereux. N’ayant pas ma glace sur moi, je
n’ai pas encore pu voir mes blessures, mais je sens bien que ce n’est pas
grave.
Le médecin m’a dit que
je serais guérit dans une quinzaine de jours.
Puis sitôt avoir passé
aux rayons, on est venu m’allonger sur le billard. Ça n’a pas duré très
longtemps, un quart d’heure, vingt minutes. L’éclat que l’on m’a retiré avait
emporté un morceau de ma capote. L’éclat d’obus était de la grosseur de la
moitié d’un dé à coudre. Puis on m’a pensé et on est venu me conduire sur un
brancard dans une salle où il n’y a que des blessés couchés qui ont subi une
opération.
Ici, je suis encore
mieux, car j’ai un lit avec des draps. Je ne souffre pas trop ; je n’ai
plus de pansement à la figure. Une infirmière doit venir me laver plusieurs
fois dans l’après-midi.
Comme je vais bien,
transportable en termes de médecin, je crois que l’on m’expédiera bientôt, peut
être cette nuit ou demain, jeudi. (Je date ma lettre de jeudi puisqu’elle ne
partira que demain), je ne puis te dire encore où j’échouerai, personne ne le
sait, car en route, il paraît que l’on fait des triages. Comme je suis bien, je
crois que j’irai assez loin.
En ce moment, il y a
affluence de blessés. C’est égal, je ne pensais pas que j’aurais eu cette
chance, me voilà tranquille pour un petit temps et une convalo en perspective…
jusqu’à présent, j’ai été entouré de bons soins.
Depuis hier, j’ai fait
connaissance d’un infirmier qui est de Condé, qui connaît très bien mon
Oncle ; lui aussi me connaissait comme m’ayant vu dans mes tournées. Cet
après-midi, il va m’être utile pour emballer toutes mes affaires qui sont
restées en dépôt dans la salle de préparation ou salle d’attente. Là aussi,
j’étais dans un lit.
C’est là qu’une
infirmière a fait ma toilette, du reste, j’y reviendrai, car depuis quelques
jours, je n’ai pas pu t’écrire.
![]()
Je réussis à passer presque sans encombre, quelques hommes de ma section, les derniers, furent blessés légèrement.
Quelques hommes qui me manquaient rejoignent peu après, car partout, c’était l’embouteillage.
Au petit jour, j’étais rendu à l’abri que je pouvais occuper. Nous étions tassés les uns sur les autres, mais nous savions que ce n’était pas pour y rester.
Le temps était brumeux.
Chacun me demandait si l’attaque aurait lieu.
Enfin, à 6 heures, la première vague partait à l’assaut.
Nous devions attendre que les autres bataillons aient atteint leurs objectifs. Peu après, on entendait les mitrailleuses boches, le marmitage ne les avait pas enterrées. Ils avaient l’air de ne pas se rendre facilement. Malgré tout, la première ligne était entamée, je vis des prisonniers boches qui étaient ahuris et jeunes.
Plusieurs repassèrent peu après portant nos blessés. Mais pendant ce temps, j’étais là et sans ordre. Je ne devais partir qu’à l’heure H, après en avoir reçu l’ordre. le temps me paraissait long et ça me semblait drôle de ne voir personne ? Je vais voir pour me renseigner à mes côtés, plus personne.
Qu’est-ce qui est arrivé ?
Je me renseigne, rien à savoir. Mais les autres sont partis en vitesse. Nous partons pour rejoindre les autres, connaissant mon itinéraire, il faut que je retrouve les camarades qui sont sûrement dans les tranchées boches, nous sortons donc des tranchées. Les mitrailleuses crépitent.
Nous passons de trou en trou d’obus. Notre artillerie lourde et de tranchée a fait du beau travail ; pas un mètre de terrain n’a eu son compte, des trous d’une profondeur !
Plus un bout de fil de fer barbelé.
Nous voyons quelques blessés et les premiers abris boches qui sont intacts. Ce sont des abris en ciment armé.
Plus loin, nous remarquons un poste d’observation boche qui servait aussi contre les gaz. Les consignes sont encore là, mais on n’y comprend rien. Ils ont eu le culot de placer une grosse cloche qu’ils ont dû prendre à une église ou à une mairie.
Nous continuons toujours notre marche qui est encourageante et peu après, je retrouve les éléments de ma compagnie. L’ordre m’avait été envoyé, mais l’agent de liaison aura été blessé ou disparu. Mais voilà le moment où nous voyons plus de prisonniers. Quelques officiers, des chefs, les interrogent et se font même piloter. Un grand officier boche a l’air de sourire comme signe de moquerie. Si nous avions pu faire à notre mode, celui-là n’aurait pas fait long feu.
En attendant, les boches réagissent et ça barde. Les obus éclatent non loin de nous. On se terre comme on peut. Peu à peu, ça se rapproche, rie à y faire. Malgré le mauvais temps, nos avions survolent assez bas.
À dix heures moins quelques minutes, un obus éclate à trois mètres qui ne fait heureusement qu'une victime. Les autres se sauvent aussitôt. Il en arrive un autre et il n'a que des blessés. Je suis du nombre.
Ma figure saigne fortement ; je ne sais pas où je suis touché. J’ai aussi quelque chose à la cuisse qui saigne et je sens la douleur. Je ne perds pas le ciboulot.
Vite, j’enlève une courroie de mon sac pour servir de garrot. Un brancardier tente de passer, il n’est pas de mon régiment, ça ne fait rien, mes hommes lui font faire le pansement.
Aussitôt après, je prends mes affaires que j’y tiens le plus, tant pis pour le reste, conserves, etc. ma peau avant. Mais c’est difficile de partir, ça bombarde dur et tout le monde est terré. Enfin, avec ma petite boussole, je parviens à m’orienter, malgré que je ne vois pas très clair.
Je vois la ligne nord-sud et c’est bien nécessaire, autrement, on irait facilement chez les boches, surtout qu’on y connaît plus rien. C’est terrible ; ce n’est pas assez de souffrir, les teutons n’arrêtent pas de tirer.
Plusieurs fois, je suis forcé de passer sur le parapet, tout en ayant un peu de peine à marcher. Quand il faut descendre un trou d’obus, je me laisse rouler, ça va plus vite et c’est plus sûr. Plusieurs fois, des obus sont tombés assez près, un surtout, encore bien qu’il a eu le culot de ne pas éclater.
Enfin, peu après, je me retrouvais dans nos lignes. J’étais heureux. Je me sentais déjà plus à l’abri. C’est assez que j’étais dans les boyaux et je fus rencontré par un officier qui me fit conduire au poste de secours.
On me mit mes pansements, en m’asseyant, la tête me tournait. Comme j’avais une bouteille de gnole, le médecin m’en fit boire et ce fut tout. J’étais sauvé !
Qu’il fallait peu de chose !
Aussitôt après quatre hommes me transportaient au poste de secours du régiment. Ayant des connaissances, je n’y reste pas longtemps. Un de mes amis voulut que je prenne encore une tiote goutte et peu après une voiturette m’enlève. Deux vieux territoriaux en avaient plein leur charge. Une demi-heure après, j’étais rendu aux divisionnaires.
Là, on m’apporte la moitié d’un quart de café chaud qui me fit grand bien.
Peu après, j’avais la chance d’être embarqué dans une auto. Que le chemin me sembla long, surtout que les autres blessés se plaignaient, beaucoup en rouge. Je mangeais des tablettes de ton fin chocolat qui me fit grand bien, car où les voitures d’ambulance passaient, emmenant les blessés, il n’y faisait pas gai, nous étions cahotés, les blessés se lamentaient.
Ce n’était pas la faute des conducteurs, leur voiture étaient forcée de passer sur des blocs de pierre vétustes, irréguliers, disjoints, entre lesquels existaient de nombreux trous. Le principal, c’est qu’on ne sentait plus à l’abri, moins de danger, on n’entendait plus ces Zzrrrr… boum depuis huit jours, ça me semblait drôle.
Enfin, vers deux heures trente, on me déchargeait dans un baraquement confortablement installé. Aussitôt, nous avions la visite des médecins qui décident pour les injections et le triage.
Pour mon compte, une injection de sérum et je reste là pour subir une opération. Après l’injection, on me transporte dans la salle d’attente où il y avait des lits, mais il y avait tellement affluence de blessés que beaucoup restèrent sur leur brancard ; peu après, je dormis une heure, mon brancard ayant été cassé, j’étais sur le parquet. mais j’étais bien tout de même et ne souffrais pas trop.
Dans la soirée, j’ai eu la chance d’être dans un lit, je croyais qu’on allait m’opérer, mais il y avait de plus pressés et il était plus juste que j’attende et dehors, il faisait un temps !
Il pleuvait, je me disais " tout de même, mes camarades doivent la trouver mauvaise, je préfère beaucoup mon cas " et puis j’avais toujours ce sifflement d’obus, pourtant où je suis, il n’en passe pas.
Enfin, le jour arriva et une infirmière me fit ma toilette.
Oh ! Comme j’étais bien ; je vis à peu près clair, c’est alors que je t’écrivis. Je jetais un coup d’œil au journal, mais ne pu le faire longtemps. L’œil pleurait et je sentais que je me fatiguais.
Ma journée se passa bien.
Le soir, mon infirmier m’apporte à manger, du bouillon et du pain
J’aurais pu avoir des haricots et de la viande, mais j’ai préféré attendre pour ne pas avoir de fièvre. La nuit, j’ai pu dormir quelques heures en plusieurs fois. La nuit me parut longue, surtout qu’on entendait un violent bombardement.
Le matin, les infirmières voyant que j’étais toujours là, me pistonnèrent pour être opéré tout de suite.
Dans le fond, je ne demandais pas mieux, mais je me demandais l’effet qu’allait me faire le billard. Ca ne fit rien, surtout quand j’ai entendu les résultats de la radiographie, et tu vois, me voilà, tout c’est bien passé.
J’en suis heureux, je suis bien soigné, j’ai à boire et ce soir encore, j’aurai à manger. Il fait encore un temps de chien ; nous ne réussissons pas beaucoup pour le temps. Je ne connais pas encore le communiqué, et toi, que dois-tu penser ?
Si tu as été quelques jours sans nouvelle de moi. Juste avant de partir aux tranchées, j’avais eu le plaisir d’avoir ta lettre. Je n’ai pas eu ton colis. Je crois qu’il me suive, à moins que les camarades, ayant faim, l’ouvrent. Maintenant, je vais arranger mes affaires que j’avais déposées pour voir s’il ne manque rien et arranger le tout pour que ça ne prenne pas trop de place…
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Correspondance
du 22 avril
« Enfin me voilà
dans le train, il est seize heures. Je ne sais pas encore exactement à quelle
heure nous partirons, ici, nous ne sommes pas mal installés. Nous sommes dans
un wagon de l’état dans deux compartiments, il y a seize places, nous ne sommes
que huit, quatre couchés et quatre assis. Je suis en haut et j’ai à côté de moi
un soldat de mon régiment qui est amputé d’une jambe. Son frère était avec moi,
il m’a demandé pour être à côté de lui.
Le médecin du reste
l’a autorisé de bon cœur, le voyage nous semblera moins long. »
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Les lettres suivantes sont la description du voyage jusqu’à Alençon avec de multiples arrêts dans les gares de Champigny, Juvisy, maintenon, Versailles, Chartres, Nogent-le-Retrou, Le Mans pour arriver le 23 avril à 20 heures à Alençon. Partout un accueil chaleureux et réconfortant du personnel de la Croix Rouge et de la population. Il s’émerveille de la beauté et de la douceur du paysage et songe à faire de bonnes promenades…
Il n’ira plus au front :
Il est hébergé au Lycée de garçons d’Alençon jusqu’au 8 juin, permission à Amiens jusqu’au 20 juin, du 21 juin au 4 juillet à Besançon, du 5 au 27 à Nevers, Guéret, Bourganeuf, Chéniers ; du 28 juillet au 8 août à Amiens, du 9 au 24 à Guéret, Chéniers, du 28 au 30 à Creil, Gray ; Remiremont jusqu’au 6 septembre, puis Belfort, Arches, Xertigny, Bruyère jusqu’au 13 décembre (sauf permission à Amiens du 25 novembre au 8 décembre).
Du 14 décembre au 5 février 1918, à Cornimont, du 6 février au 15 mars, à Fresse-sur-Moselle (Vosges)
Du 16 mars au 3 avril, permission à Paris, Eguzon et Chéniers, le 18 mars 1918, mariage, Bourganeuf, Paris, Coulommiers, Fresse-sur-Moselle.
Du 5 au 8 avril Epinal, du 9 au 13, Paris, alerte des gothas, voyage à pied dans le métro.
Du 14 avril au 2 mai, Conty (Somme), du 3 mai au 17 juillet, Lieuvillers (Oise) chez Léon Lepot, le 18 juillet débarquement à Sézanne (Marne) jusqu’au 4 août, du 5 au 20 août Vauchamps pour effectuer des travaux agricoles dans la région, du 21 au 23, Esternay, le 24 à Pagny-sur-Meuse, du 25 août au 5 septembre à Trondes, du 6 au 29 septembre à Lérouville, du 30 septembre au 13 octobre en permission à Paris, Châteauroux, du 14 au 18 octobre à Lérouville, du 19 au 22 novembre à Saint-Mihiel, le 23 novembre départ pour un long voyage Belfort, Besançon jusqu’au 2 décembre.
Le 3 décembre, Paris, Saint-Amand jusqu’au 9 décembre, Paris, Besançon et enfin Belfort du 12 décembre au 30 décembre 1918 ; dislocation du 260ième le 31 décembre à Châteauroux.
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Je
désire contacter le propriétaire d’Albert GHYS
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