Publication : Décembre 2025
Mise à jour : Décembre 2025

Sergent au 146ème RI -1915
Prologue
Adrien T. nous dit en février 2025 :
« Bonjour, j'ai
retranscris les deux carnets de guerre de Lucien GIGOT (12e RI) de septembre
1916 à avril 1918. Il y a quelques mots/noms propres que je n'ai pas réussi à
déchiffrer. Je suis content de vous les partager. »
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Remerciements
Merci à Adrien pour le
carnet.
Merci à Philippe S. pour
les corrections éventuelles et certaines recherches.
Nous avons ajouté du texte en bleu pour la compréhension de certains termes
et pour aller « plus loin » dans l’analyse du récit. Pour
une meilleure lecture, j’ai volontairement ajouté des chapitres, sinon le reste
est exactement conforme à l’original.
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Introduction

Lucien Léon GIGOT est né à Chabris (Indre) en août 1896.
A son incorporation, en avril 1915, il déclare être étudiant et est affecté au 146ème régiment d’infanterie pour effectuer sa formation de soldat, puis caporal, puis sergent en août 1915. Désigné pour être élève-aspirant (à Saint-Cyr ou Saint-Maixent ?), il rate son examen final d’aspirant, mais reste sergent. Cette période s’étale d’avril à décembre 1915 comme il l’écrit de sa main.

Sergent
au 146ème régiment d’infanterie le 9 octobre 1915
(photographié à Saint-Papoul, près de Castelnaudary)
Il rejoint alors le 143ème régiment d’infanterie le 11 décembre qui se trouve à cette date au repos dans l’Aisne, puis tiendra les tranchées secteur Soissons jusque fin mars date à laquelle il passe au 12ème régiment d’infanterie puis repart pour la seconde fois à l’école de Saint-Cyr comme élève-aspirant.
Il obtient ce grade le 5 septembre 1916 (J.O. du 10 septembre 1916, page 8065) et bénéficie d’une permission jusqu’au 20 septembre.
Il commence à rédiger ses carnets : ’’ Au jour – le jour ‘’ comme il l’écrit…
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Départ de Tarbes à 5 heures, bien gauche et bien embarrassé avec tout mon barda. Voyage tout à fait banal et sans intérêt à part le plaisir de voir mes parents en passant à Blois.
Une nuit et une ½ journée à Paris, repos bien agréable après cette journée de voyage.
Départ de Paris à midi, arrivé à Vitry-le-François à 3 heures. Le reste de la soirée se passe en promenade et la nuit dans un bon lit. Je songe mélancoliquement à la date lointaine sans doute à laquelle je retrouverai semblable aubaine.
Départ de Vitry à 8 heures.
A 9 heures nous sommes à Saint-Dizier. On nous donne liberté complète jusqu’à 21 heures, heure de départ de notre train. Occasion inespérée de visiter cette charmante petite ville.
Départ vers 1 heure du matin, les trains n’ont sans doute pas d’horaire bien stable. En tout cas la nuit se passe confortablement dans un antique wagon de 1ère.
Le train continue avec une sage lenteur et nous amène seulement vers 8 heures du matin à Fleury-sur-Aire où nous devons débarquer. Un margis (*) du train bien complaisant se charge de nos cantines jusqu’à Ville-sur-Cousances.
Quant à nous après avoir fait une rapide visite aux camarades du dépôt divisionnaire nous rejoignons le régiment. Le colonel nous a fait un accueil charmant. Je suis affecté à la 9ème compagnie. Là ou ailleurs, que m’importe !
Tel n’est pas l’avis du Lt (**) ARMAND qui aurait bien voulu me voir revenir à la 10ème.
Accueil assez sympathique à la compagnie. J’y trouve quelques camarades très gentils certainement mais néanmoins sur les bons conseils de mon excellent et vieil ami Poucat, je reste dans l’expectative.
Le Cpt (**) me reçoit gentiment et m’affecte à la 4ème section avec un lieutenant qui fait ses débuts sur le front. En réalité je crois bien que c’est moi qui ai la section.
(*) : Maréchal des logis
(**) : Lt : lieutenant. A
partir de cette date, pour une meilleure compréhension du texte par l’ensemble
des lecteurs, j’ai volontairement remplacé ‘’Lt’’ par
‘’lieutenant’’ -- ‘’Cpt‘’ par
‘’capitaine‘’ -- ‘’Cie‘’ par ‘’compagnie‘’ --
‘’Bon‘’ par ‘’bataillon‘’ –- ‘’Ct‘’ par ‘’commandant‘’
Repos complet que je consacre à mes anciens camarades et amis.
Exercice sans intérêt. Premier contact avec les hommes. En général plus jeunes qu’au mois de mai. (*)
Moral plutôt meilleur. Beaucoup de braves gens. Quelques mauvaises têtes qui font beaucoup de bruit mais…seulement au repos paraît-il. Garder ceux qui sont là en ce moment, tout au moins sans grande autorité.
En somme beaucoup de monde à secouer.
(*) : Il était donc déjà au 12ème régiment d’infanterie en mai.
Il est donc parti 4 mois à Saint-Cyr pour devenir aspirant.
Toujours mêmes occupations dénuées de toutes espèces d’intérêt.
Mercredi invitation à dîner par les officiers. Soirée presque agréable mais néanmoins bien froide.
Prise d’armes pour une remise de décorations. C’est l’occasion pour moi de connaître un peu mes hommes et pour eux de m’entendre. Les mauvaises têtes eurent le plaisir de se faire secouer un peu rudement, je crois du reste qu’il n’y a pour moi qu’une bonne manière d’agir et c’est celle-là. Je n’y manquerai pas.
Revue sous la pluie, remise de nombreuses croix de guerre (une cinquantaine) dont l’attribution soulève des commentaires variés de la part des Poilus.
Défilé convenable et pour terminer quelques mots du colonel pour nous rappeler que le 12ème était considéré par le général de Maud’huy comme le premier du groupement, appréciation qui fit certainement plaisir aux hommes malgré leur indifférence affectée.
Le reste de la journée se passe dans la boue c’est bien certainement une des plus tristes choses qui puisse arriver surtout avec la perspective d’être dans peu de jours dans les tranchés avec un temps semblable. Mais je me suis habitué à considérer cette éventualité comme inévitable à l’époque où nous sommes et, par suite, j’en prends mon parti très philosophiquement.
Du reste, je ne suis pas très à plaindre car me voilà maintenant avec un tampon (*) pour s’occuper de moi, presque un territorial qui a l’air ma foi très dévoué. J’avais bien songé à prendre un nègre, j’aurais eu le plaisir de lui faire parler de ses femmes et de ses enfants bien qu’ils soient tous célibataires mais ils sont par trop flemmards.
Depuis quelques jours la canonnade devient sérieuse. D’après le communiqué, il paraît que ce sont des attaques allemandes que nous repoussons vers Fleury et Vaux.
(*) : Ordonnance
Temps brumeux, boue gluante partout, en cinq minutes on est crotté jusqu'à la tête.
Dimanche assez agréable mais brusquement terminé par l’annonce du départ en ligne. En visitant le cimetière de l’ambulance Ville-sur-Cousance, je découvre la tombe de GarnoN et son frère, 2 anciens du 146ème. J’en ai relevé les inscriptions :
N°509 GaTESOUPE Alexis, sergent, 112ème régiment d’infanterie, 3ème compagnie, engagé, classe 1914, Blois (St-Aignan) tué le 16/09/1916. Voir sa fiche.
N°356 GarnoN, 12ème régiment d’infanterie, 2ème compagnie, Mle 1958, classe 1916 Blois, (Romorantin) tué le 01/07/1916. Voir sa fiche.
A 4 heures ce matin, réveil.
Départ 5 heures par Rampont-Dombasle. Halte au bois Béthelainville pour déjeuner, départ ce soir à 18h30 passage de la crête à Béthelainville. Pour ce soir la section sera de réserve.
Temps assez beau, un peu de brouillard ce matin, mais les nuits sont fraîches.
Me voilà revenu dans une cagna, genre Beauséjour, mais beaucoup moins bien. Mon seul avantage est d’avoir une table ce qui permet d’écrire plus aisément.
Dans l’après-midi d’hier soir, la pluie se mit à tomber. Un moment nous eûmes l’espoir d’une ondée passagère mais peu à peu le temps s’obscurcissait et bientôt il fallut sortir les imperméables, pour ceux qui avaient cette chance tout au moins. Les autres s’ingénièrent avec des sacs de terre, des toiles de tente à se protéger le mieux possible.
Jusqu’à la soupe le temps passa de ci de là, l’abri incertain des arbres.
5 heures, la soupe ! J’installe mon assiette sur un faisceau et je commence à avaler gloutonnement mon bouillon pendant que de grosses gouttes d’eau tombent dans mon assiette.
En un quart d’heure tout est achevé !
La nuit vient et la pluie continue. La terre devient gluante et nous commençons à patauger lamentablement.
6h30. Nuit complète, silencieusement les hommes s’équipent, les faisceaux sont rompus et en route ! Je dois marcher à 100 mètres derrière la 3ème section mais étant donné le temps je la suis pas à pas. Faux départ.
Arrêt, puis la 3ème (section ?) brusquement se dérobe. Où est-elle ? Pendant 5 minutes je marche à l’aventure me guidant à l’instinct. Enfin je la retrouve et je ne cache pas que ce fut avec un certain soulagement.
Quelle marche grands dieux !
Nous glissons, nous tombons dans des trous d’obus, nous nous perdons, nous nous retrouvons, tout cela dans la plus grande pagaille. A la première pause nous retrouvons quelques égarés. Jusqu’à Montzéville passe mais ensuite il faut sauter les boyaux, marcher sur des pistes parmi les trous d’obus, cela ne va plus du tout. Les hommes commencent à se fatiguer, il y a du tirage. Et pourtant nous ne faisons que commencer.
Nous passons la cote 310 tous fourbus. La plupart sont déjà tombés plusieurs fois. Je suis étonné que ça ne me soit pas encore arrivé. La descente sur Esnes se fait mieux mais lorsque nous avons quitté le village, c’est le bouquet. Nuit d’encre on ne voit pas à 2 mètres devant soi. Nous longeons le boyau, c’est le plus bel exercice d’acrobatie que j’ai jamais exécuté. Nous attendons que les fusées nous réclament alors c’est une course éperdue vers les maigres planches qui nous permettent de franchir les boyaux ou les ruisseaux.
Quelques-uns tombent dans l’eau. Des trous d’obus innombrables nous font à chaque instant de véritables bains de pieds.
Enfin vers 11 heures, nous arrivons.
La 4ème prend ses emplacements. Je place les pauvres poilus dans des niches creusées dans le parapet de la tranchée et je rejoins la niche que j’occupe avec le lieutenant. Tout est prêt je m’étends sur le grabat et je ne tarde pas à dormir du sommeil du juste.
Le lieutenant qui fait ses débuts ne peut pas fermer l’œil.
A 6 heures, le grand jour m’éveille. Les cuisiniers ou plutôt les volontaires pour aller chercher la soupe m’apportent le plus sacré et me promettent de faire chauffer et de me donner la soupe pour midi, c’est parfait. J’ai là quelques types merveilleux. Ils sont 5 qui toutes les nuits font une dizaine de km pour ravitailler la section. Personne d’autre ne voudrait le faire.
Qu’on ait besoin de ravitailleurs plus tard et les voilà encore toujours volontaires !
Dès le matin, ma première visite au petit fort pour voir les Boches. J’ai vu leurs tranchées mais pas eux. Ils sont très sages du reste jusqu’à maintenant.
Aussitôt après organisation du travail. Boyaux à nettoyer, sapes à creuser, caillebotis et tout le saint-frusquin. Le mieux, c’est que c’est moi qui donne les ordres. Le lieutenant écoute.
A midi, frugal repas. Soupe et bouillis.
Le soir, je surveille les travaux et je prends par la même occasion des bains de boue car il faut dire que la pluie a recommencé.
A 6 heures (du soir), repas encore plus maigre car ce sont mes vivres personnels qui en font tous les frais. Je pense passer la nuit tranquille sinon agréable car j’ai assez voyagé dans la boue aujourd’hui à moins qu’il ne tombe encore une tuile, quelconque quart ou autre.
De la pluie, de la boue pour changer sans doute. A part cela calme presque complet.
Les journées passent et se ressemblent toutes. Mon travail (facultatif même) consiste à traîner dans les boyaux pour voir ce que font mes hommes. J’en profite pour essayer de voir les Boches ce que je n’ai pas encore arrivé à faire. J’ai seulement pu constater qu’ils avaient encore plus d’eau dans leurs boyaux et cela m’a fait un sensible plaisir.
J’ai fait un tour d’horizon en haut de 304 et j’ai pu apercevoir pas mal de villages que ces cochons là nous ont pris. Les uns démolis, les autres intacts Béthincourt entre autres.
Hier, j’ai pris le quart pour la première fois de 3h à 7h. Inutile de dire que jusqu’au jour cette promenade n’avait rien d’agréable, plus tard du haut du poste de la 1ère section je me suis amusé à faire du tir sur silhouettes vivantes. Après bien des cartouches, je suis arrivé à faire baisser le nez à deux Boches qui m’énervaient sans avoir le plaisir d’en toucher un.
Le reste de la journée se passe dans la boue suivant l’habitude mais avec cette différence qu’il faisait frais, très frais !
Le lieutenant me donne le tuyau suivant : offensive le 10 sur la rive droite en Champagne et dans l’Aisne. Qui vivra verra !
Ce matin, je reprends de nouveau le quart mais à 4h. 2 ou 3 balles sur les Boches, une promenade dans le boyau mais avec de la boue jusqu’au genou et c’est tout.
Ce soir à 3h, il doit y avoir bombardement général. Qu’est-ce que cela signifie ? Probablement peu de chose.
14h : Bombardement remis par suite du mauvais temps.
Alerte hier, les Boches devaient tenter quelque chose paraît-il mais tout s’est passé très bien. Néanmoins nous restons sur le qui-vive.
J’avais une corvée à conduire sur 304 hier soir et j’en ai profité pour visiter un peu le champ de bataille. J’avais déjà vu des terrains bien bouleversés mais comme ici jamais. Ce ne sont que des trous d’obus profonds de 2 à 3 mètres sans aucun intervalle entre eux.
De ci de là des squelettes, des crânes, des jambes, des armes tout ce que l’on peut imaginer de plus hétéroclite. Sous la lune qui ajoutait à chaque chose une ombre fantastique, ce paysage était vraiment émotionnant.
Les Boches ont dû être relevés cette nuit car ils sont plus turbulents. En tout cas ils ont bien travaillé car ils nous ont fait un boyau d’au moins 200 mètres de long dans la nuit.
Le temps a l’air de vouloir se remettre au beau. C’est à souhaiter car vraiment nos boyaux devenaient impraticables.
Nous avons quitté la première ligne (*) hier soir pour venir s’enfouir une fois de plus à 5 ou 6 mètres sous terre au nord d’Esnes, tranchée de la Rascasse. Une jolie villégiature en vérité.
Le jour, il nous faut la lumière pour faire quoi que ce soit, la nuit nous gelons et il pleut en tout temps. Comme panorama les ruines d’Esnes c’est charmant. La relève s’est faite avec accompagnement d’obus moyens. 30 sans doute. L’un d’eux est tombé bien près de nous mais personne n’a été touché. Bien que nous soyons à découvert, il n’y avait pas besoin de faire serrer alors ma section. Étant tous formés en un troupeau bien docile, au moindre sifflement, plus d’un faisait le crapaud, lieutenant en tête.
Pour ma part sauf le premier qui au premier abord me donna une émotion bien justifiée, les autres ne me firent pas grand effet et je ne saurais dire à quel point cette constatation me rend heureux intérieurement.
(*) : Seul le 3ème bataillon a quitté les premières lignes pour
l’arrière (JMO)
Depuis que nous sommes ici, pas un soir sans pluie. Aussi inutile de dire dans quel état sont les boyaux.
Hier soir, corvée à 287. Peu agréable à vrai dire. La perspective de rester jusqu’à minuit dans le fond d’un boyau ! Br !
Par hasard, le temps un peu moins couvert hier m’a permis de faire un rapide tour d’horizon.
En tournant le dos à Esnes, au premier plan on peut apercevoir le ravin de la Hayette dominé par le Mort-Homme. Plus loin les forts de Vacherauville dans le bois Bourru. Enfin dans une échancrure la vallée de la Meuse dominée sur la rive droite par la côte du Poivre et plus loin les cotes célèbres de Douaumont et de Vaux continuellement couronnées d’éclatements d’obus.
A gauche, paysage beaucoup plus limité. A peine si on aperçoit quelques troncs décharnés qui représentent la corne du bois d’Avocourt.
En face, au premier plan, la cote 287 et 304 aussi ravagées l’une que l’autre. Enfin sur un piton relativement rapproché Montfaucon qui malgré son clocher abattu reste un merveilleux point d’observation.
Ce soir, nous quittons nos abris pour aller à Béthelainville. Temps à peu près semblable à celui de la relève dernière, c’est dire le plaisir que nous avons en perspective.
(*) : Seul le 3ème bataillon part à Béthelainville. Cela
confirme donc que Lucien GIGOT est aspirant dans ce bataillon.
Relève convenable.
Je n’étais pas peu fier d’amener ma section complète bien en ordre sur le plateau et d’arriver le premier à Montzéville. Temps presque convenable.
Abris plutôt moches à Béthelainville.
Les premiers jours pluie, froid comme nous l’avons maudite cette Meuse ! Depuis deux jours cependant le temps s’est remis beau. Froid sur toute la journée, soleil splendide. Aussi j’en profite pour visiter un peu les bois et jouir des beaux paysages que je n’avais pas eu le loisir de connaître jusqu’à maintenant. Si j’étais dans des conditions plus confortables, je m’amuserais à décrire les soirées à la cagna en buvant une tasse de chocolat bien chaude pendant que nos bonshommes rappellent leurs souvenirs de gais repos.
Allons le moral est toujours très bon. Jamais je n’ai eu autant de confiance en moi et en mon étoile et déjà je vois bien l’espérance d’une prompte permission (trois mois c’est une paille).
Le 23, corvée au ravin de la mort.
En passant à Esnes, les Boches nous ont envoyé quelques fusants. Je me suis aperçu combien il fallait hurler pour faire quelque chose et pourtant c’était insignifiant, moins que rien.
Avant hier soir, la relève et quelle relève. Un peu de pluie c’est vrai mais combien de boue et puis aussi quel détour. Tout le monde ronchonnait, ce fut vraiment très pénible. Le secteur est sensiblement le même que la dernière fois, le 6ème n’a rien fait ou presque rien, il n’a même pas entretenu ce que nous avions fait aussi quelle boue c’est pitoyable.
Hier dès l’arrivée, un jeune du dernier renfort reçoit une balle dans la tête, blessé légèrement toutefois (*). Les coins sont à peu près repérés sans doute le 6ème a-t-il fait des bêtises.
Ainsi hier soir et ce soir même la lueur de ma bougie m’a attiré quelques obus.
Depuis 5 heures, nous sommes alertés, c’est sérieux paraît-il. Sensations bizarres. Celle qui prédomine, c’est le manque de confiance. Que voulez-vous que je fasse ? Ma section se compose de 10 hommes et encore dispersés en deux endroits à 400 m l’un de l’autre. Je ne me vois pas blanc pour contre-attaquer du tout, du tout.
Enfin attendons. J’espère que ce ne sera pas pour ce soir, du reste pendant tout le séjour la situation sera à peu près la même, des renforts seraient les bienvenus.
(*) : Le seul blessé de la journée est un dénommé CHAUVARD de la
9ème compagnie.
L’alerte d’hier soir n’a eu aucune conséquence.
Grande nouvelle ce matin ! Nous sommes relevés dès ce soir par le 340ème. Direction Jubécourt. Ultérieurement nous irons peut-être encore plus loin.
Nous quittons ce secteur avec plaisir bien que nous soyons persuadés que nous trouverons plus mauvais. Mais la nature humaine est ainsi faite !
Beaucoup d’événements depuis ce 27 octobre. Le temps m’a manqué pour les notes chaque jour, aussi je vais me contenter d’un simple résumé :
La relève s’est bien effectuée au point de vue danger. Pas un obus ! Mais pour la fatigue nous avons pris quelque chose. Depuis 304 jusqu’à Jubécourt de 10 h ½ à 4h ½ du matin aussi ce n’était qu’une suite de traînées sur plus de 4 ou 5 km.
Le surlendemain le 29 :
Départ pour Pretz-en-Argonne par Julvécourt, Ippécourt, Beauzée soit quelques 20 km sous la pluie. Bon cantonnement, c’est-à-dire paille abondante dans une étable chaude. Le plaisir de voir quelques civils nous laisse un bon souvenir à Pretz.
Le lendemain lundi 30
Départ pour Rembercourt par Sommaisnes, 7km.
L’installation est assez confortable. Pour ma part, grâce à l’amabilité d’une bonne vieille, j’ai des draps et un matelas c’est dire avec quelle joie je m’y plonge tous les soirs.
Le 1er la Toussaint
Ce ne fut qu’un jour de repos j’en profitai pour aller à la messe en compagnie de l’ami Messis.
Le lendemain
Jour des Morts, repos.
Visite du général de Maud’huy. Il nous réunit tous et en quelques paroles choisies nous trace notre devoir pendant la période de repos. Combien d’officiers ont essayé de suivre ses conseils ? Bien peu assurément.
L’exercice commence dès le lendemain suivant les nouvelles instructions. Le grand inconvénient qui empêche d’arriver à des résultats convenables, c’est le mélange des sections pour avoir un effectif raisonnable. Enfin je fais de mon mieux et le premier jour j’ai acquis quelques résultats intéressants.
Quelques jours d’exercices semblables.
De Maud’huy vient encore nous voir et nous promet une petite attaque. Il nous donne quelques renseignements précis sur l’attaque de Douaumont.
Le lendemain
Travail tracé de tranchées pour une manœuvre de division.
Enfin hier, samedi, je prends la garde. Mon poste me vaut les félicitations du colonel pour ma bonne tenue. C’est à mettre de côté d’autant plus que c’est bien rare.
Le soir, séance récréative j’y assiste de loin mais j’espère y participer ce soir.
Temps superbe depuis 2 jours.
Je me dispense d’exercice ce matin cela me permet de mettre ma correspondance à jour.
Hier concert, mais j’ai préféré aller faire un tour du côté de Lisle-en-Barrois. Une promenade valait mieux du reste elle me permettait de satisfaire ma curiosité de rechercher les tombes de soldats en quête de quelque personne connue, enterrée là, au hasard du combat, car la région est celle où le 5ème corps se battit les 6, 7 et 8 juillet.
J’ai déjà vu pas mal de tombes du 82ème et du 4ème. De plus, tout près d’ici, c’est à Louppy-le-Petit que Lemarchand fut blessé le 6 juillet.
J’ai trouvé près d’ici une tombe d’un monsieur Sabounet de Blois probablement du 4ème corps tué le 7 juillet et enterré à la corne d’un petit bois près de Rembercourt.
Dans le même ordre d’idée, j’ai découvert la citation de mon ami Cochet, je la transmets tout entière, elle dépeint admirablement bien son caractère :
« Sergent énergique et courageux tué d’une balle à la tête en assurant
avec sa conscience habituelle son service dans des circonstances
particulièrement dangereuses. » Cote 287 mai 1916
Balade à Lisle-en-Barrois toute l’après-midi par un froid de chien.
Aujourd’hui soirée récréative à laquelle je n’ai aucune envie d’assister du reste. D’après le colonel, nous avons encore 6 ou 7 jours au plus à rester ici ensuite autre histoire sans doute mais diable cette température est loin de me donner l’esprit guerrier.
Transformation brusque de la température. Neige, pluie, verglas et toute la lyre. Cela nous épargne l’exercice qui n’a plus aucun attrait puisque la perspective d’une attaque intéressante a complètement disparu.
Je m’aperçois que mes mots sont bien peu intéressants. Ceci je le dois à ma paresse.
Pourtant les scènes intéressantes ne manquent pas.
Depuis Rembercourt si pittoresque comme tous les villages meusois avec ses rues séparées au milieu par des ruisseaux clairs et avec son église finement sculptée mais que les obus ont privé de son toit. Parlerais-je aussi des tombes des soldats de 1914 éparpillés par monts et par vaux au hasard des fois. Que sais-je encore ?
J’aurais encore à parler du cantonnement, de mes hommes, de la délicatesse de mes vieux territoriaux Janin et Haudidier, boute-en-train de la section, toujours de bonne humeur même dans les circonstances pénibles.
Parlerais-je encore des autres, des vieux cultivateurs qui accomplissent les besognes les plus ingrates avec le même goût qu’ils cultivent leurs champs.
Il y aurait des pages à écrire, malheureusement je n’en ai ni le temps, ni le talent.
Alerte lundi préparatifs habituels, distribution en grande vitesse, pagaille et le reste. Finalement nous passons encore la journée du 21 à Rembercourt.
Départ ce matin 7 heures en auto jusque vers Lemmes. Excellente occasion pour moi.
Je trouve le 137ème qui montait en ligne. J’y rends visite à tous les amis.
A 12 h, départ à pied pour Verdun.
Ce soir, nous cantonnons à Jardin-Fontaine dans la caserne du 162. Pour ma part, j’ai une espèce de casemate meublée avec table, fauteuil, armoire, glace et le reste, c’est superbe mais la chambre est un peu sale. A part cela, je suis très bien.
J’aurais bien des choses à dire sur le voyage, le paysage mais le sommeil me gagne car l’étape a été rude.
Départ hier soir à 17 heures par le canal pour monter à la côte du Poivre où nous serons paraît-il en réserve.
Tant que nous suivons le canal tout va bien. Dès que nous le quittons, nous pataugeons dans la mélasse jusqu’à la jambe et, au bout de quelques minutes, nos guides se déclarent perdus. Le brouillard est de plus en plus dense, on n’y voit pas à 3 pas.
Heureusement les Boches sont on ne peut plus calmes et nous pouvons faire nos marches et contre marches sans être inquiétés. Nous prenons un boyau, les fils téléphoniques nous entravent, on peste contre le guide, le temps, la boue c’est le râble quoi !
Nous arrivons enfin vers 11 heures et nous nous installons.
Moi, seul dans une casemate froide et humide où je grelotte toute la nuit.
Ce matin pour comble rien à manger. Nos cuisiniers refont le chemin, gèlent jusqu’à 4 heures au bord du canal et ne rapportent rien. Aussi nous n’avons que des biscuits et nos propres vivres de réserve à manger. Enfin passe.
Ce matin, je fais mon tour d’horizon et j’aperçois les Boches qui occupent une crête superbe devant nous. Le bruit court que nous devons la leur reprendre. On dit même que les Boches nous préparent une attaque dans ce secteur.
A droite, j’aperçois Douaumont qui ressemble plutôt à un amas de scones provenant d’une mine. Vaux a à peu près le même aspect.
Je comprends facilement maintenant qu’il faille s’attacher trois par trois pour monter en ligne dans ce secteur. Je comprends de même comment certains de nos camarades sont restés trois jours sans manger.
En somme rien de bien engageant ici, bombardement presque continuel, mauvais terrain et avec cela la perspective de 3 mois sans voir une maison. C’est du moins le cas de nos prédécesseurs.
Qui vivra verra, ne désespérons pas et les Boches…on les aura peut-être.
Deux jours de vie de tranchées absolument déprimants.
Je suis chargé de poser un réseau de fils de fer ayant pour but de compartimenter notre secteur en vue paraît-il d’une attaque au printemps prochain. Grand dessein mais dont les petits détails d’exécution sont bien ennuyeux. Je reçois les ordres hier matin.
La
note de service du 25 novembre (Voir)
Le temps de reconnaître le secteur, il est 4 heures. Le temps de rassembler ma corvée, c’est 5 heures. Il fait noir comme terre. Je me butte contre tous les pare-éclats. La pluie ajoute encore aux difficultés.
Bientôt, nous arrivons à la carrière des mitrailleurs. La distribution de matériel commence, celle des fusants aussi.
Au moment de partir, j’ai un blessé. Il est affolé. Je le conduis cahin-caha ou plutôt je le porte jusqu’au poste de secours, la blessure n’est rien je crois mais il est fortement ému. J’essaie de repartir mais nous sommes coincés dans le boyau avec une corvée de la 11ème.
Que faire ?
Impossible de sortir et la distribution continue. Je donne l’ordre de laisser le matériel et nous rentrons. Au prix de quelles difficultés !!
Ce n’est pas ce bout de papier qui peut le dire. J’oubliais encore une bûche magistrale que je ramassais en m’emportant toute la main. Bref, j’étais si trempé que je grelottais de froid toute la nuit sans presque fermer l’œil.
Et ce matin, nouveaux ordres : aller au chef de bataillon. (*)
Qu’il pleuve, qu’il vente, que les obus tonnent, qu’importe ! En réponse à mon compte-rendu trop réaliste, on me dit simplement ceci :
« Bah la difficulté n’existe pas et puis il faut le faire coûte que
coûte »
Et nous sommes partis. J’ai transporté une grande partie du matériel et ce soir nous essaierons de le poser mais je ne sais si les Boches nous le laisserons faire. J’ai pris le coin le plus prêt d’eux pour mon équipe personnelle.
Tant pis. Advienne que pourra.
Et mes pauvres cuistots qui sont arrivés. Dieu sait comment, peut-être encore pire que moi. Ah ! Les braves gens. Quel travail pénible on nous demande. Il est bien facile de commander papier en mains, bien au chaud lorsque l’on a un lit, bien à l’abri, mais pour exécuter !
Et dire que nous sommes peut-être pour 1 mois ici et encore 2 autres mois en ligne et en réserve après.
(*) : Voir les ordres du 26/11/16 (ici).
Corvée habituelle hier soir mais le colonel avait son petit tour. Voici en gros les ordres :
« Crevez tous vos hommes, tuez-en si vous voulez mais il faut que vous
fassiez votre travail ».
Il veut au moins dix heures de travail par nuit, plus le travail de jour.
Tout le monde pris son savon hier soir. J’en ai eu ma large part.
Pendant ma corvée, les brancardiers transportaient un blessé du 103. Jamais je n’ai vu un visage aussi lugubre et aussi pitoyable. Je les ai conduits un moment à travers le plateau pour les sortir des fils de fer mais sont-ils jamais arrivés jusqu’à Bras avec tous les obus qui tombaient ?
Comme à notre vieille habitude, nous sommes allés hier soir placer nos fils de fer. Nous sommes rentrés de bonne heure car les hommes font vite quand le danger presse. Le travail est maintenant à peu près organisé et, en somme, je crois que nous pouvons continuer sans fatigue exagérée. Mais j’ai bien peur que le colonel trouve que nous n’allons pas assez vite et nous force le travail. Or la plus minime augmentation impose un nouveau transport de matériel beaucoup plus considérable et, par suite, le travail quadruple au moins. De plus, les piquets de fer s’épuisent et j’ai bien peur qu’on ne m’oblige à planter des piquets de bois.
Alors il est probable que les Boches nous aiderons…
Depuis que nous sommes montés me voilà avec le quart de mon effectif malade, l’autre quart ne vaut guère. Moi-même j’ai une espèce de dysenterie. Tout ceci provient sans doute du travail et ensuite du genre de vie que nous menons. La plupart ne dorment pas, le froid et l’humidité nous en empêchant. Pour ma part, je ne fais guère qu’un repas par jour. Ce qui me soutient je crois, c’est le peu de vin que nous touchons et parfois, pour me réchauffer, un peu d’alcool baptisé pompeusement du nom de chipister. (*)
La gaieté qui existait encore un peu partout même en ligne jusqu’à présent a pour ainsi dire disparu. On lit dans les yeux des hommes une sorte de résignation farouche. Quelques regains et des paroles de colère aussi leur échappent quelquefois lorsque le travail est trop dur. Mais les paroles sont vite étouffées, car à quoi bon ?
Pour eux, le grand secours c’est l’aide mutuelle, la confiance, le dévouement des uns pour les autres qui adoucit les souffrances que nous endurons.
Les Boches bombardent notre tranchée en ce moment. Jusqu’à présent, je ne crois pas qu’il y ait du mal, bien que les coups soient assez bien placés.
(*) : Le « xipister » (assaisonnement
en basque) est une sauce relevée. Surnom donné par les basques du 12ème RI
Anniversaire d’Austerlitz et surtout de la bombe que fit la corniche d’Orléans. Voici 2 ans. Que de changements depuis !
Enfin j’en prends mon parti.
Le colonel m’a fait transmettre ses félicitations pour mes réseaux de fils de fer. Il m’a assez eng….. autrefois. Mais ce n’est sans doute que bien éphémère.
L’attaque se prépare ici, les artilleurs font leurs réglages. Il paraît à peu près certains que nous ne ferons pas l’attaque. Nous reviendrons sans doute organiser le secteur, c’est tout à fait engageant.
Les Boches ont voulu sortir hier soir, ils ont été bien reçus par le 1er bataillon.
Chaque soir le bombardement est un peu plus intense de part et d’autre. Nous approchons de l’attaque.
14 heures 30 : Notre artillerie lourde bombarde violemment le ravin d’Haurias et le secteur de droite. D’énormes colonnes de fumée noire jaillissent vers le ciel en même temps que la terre est propulsée de tous les côtés. Un soleil radieux favorise les réglages et il faut constater que nos obus ne tombent pas mal. Jusqu’à présent l’artillerie boche a très faiblement riposté mais je ne doute pas qu’elle nous réserve une séance pour ce soir à la tombée de la nuit.
Si elle se passe comme hier soir encore, il n’y aura pas grand mal.
Mes hommes se reposent en ce moment. A quoi songent-ils maintenant dans leurs rêves ? Au pays sans doute, à leur femme, à leurs enfants.
Ce soir dans quelques heures, il faudra de nouveau risquer sa vie, affronter la mort. C’est la ritournelle de chaque jour, ils la connaissent depuis plus de deux ans. Mais si parfois le regret des plaisirs dont ils pourraient jouir leur vient à l’esprit et assombrit pour un temps leurs pensées, jamais leurs dévouements ne se dérident. Et je crois que ce sera là une des grandes leçons de morale que nous aura donné la guerre. En deviendrons-nous meilleurs plus tard ? Je ne le crois pas. Plus que jamais nous haïrons contre nous, pour les prétextes les plus futiles qui nous paraissent maintenant indignes de la moindre pensée.
Première neige, ce qui me réjouissait autrefois lorsque j’étais au chaud dans ma petite chambre. Aujourd’hui je préférerais autre chose d’autant plus que cette neige ne donne pas le joli spectacle que nous avions l’habitude de voir.
Un brouillard épais couvre tout le terrain, on ne voit pas à 10 pas devant soi. Les boyaux commencent à être pleins de boue. Belle perspective en vérité pour le travail d’aujourd’hui.
Temps maussade et triste, deux fois maudit par le soleil. Depuis ce matin un brouillard glacé tombe et transforme la terre en une boue gluante.
Mon travail est fini depuis hier soir. Le colonel a trouvé que nous avions suffisamment posé de fils de fer. Je ne suis pas fâché, ce travail devenait plutôt monotone et par ces derniers temps, dans la boue et dans la neige, tout à fait désagréable même.
J’ai trouvé hier soir au PC du bataillon, un ancien aspirant sorti de Saint-Cyr il y a deux mois et déjà sous-lieutenant et médaillé militaire. Il est vrai qu’il est au régiment colonial du Maroc.
Les Boches bombardaient un peu partout au hasard, les nôtres aussi. Je viens de voir 5 ou 6 155 tombés au beau milieu de nos lignes.
Toujours aux tranchées, 16 jours ce soir.
Si seulement il faisait beau mais toujours de la boue et de la pluie. Aussi combien parmi les hommes sont malades. Dysenterie presque tous.
Aujourd’hui, bombardement assez sérieux de notre part. Il paraît aussi que les Boches ont pris quelques éléments de tranchées vers l’ancien secteur de la compagnie à 304.
Toujours les bonnes corvées pour moi.
Il fallait aller reconnaître un nouveau travail en ligne. Les Boches bombardaient sérieusement alors on a envoyé l’aspirant Gigot. Il a fallu utiliser le terrain stable. J’ai fait quelques morceaux de boyaux au pas de gymnastique. Enfin je m’en suis tiré mais on exagère un peu c’est souvent mon tour.
En ce moment, un avion boche se promène à deux cents mètres de haut, pas un chasseur pour l’expédier et il paraît que l’attaque est proche. Les pièces sont placées à découvert, toutes les parallèles sont faites.
Gare au bombardement maintenant.
Hier soir, corvée habituelle route de Louvemont. 1 blessé : le caporal Marty, à la compagnie d’autres blessés.
Joli travail du lieutenant Roger et de l’aspirant ClÉment. Les obus tapent, ils vont se cacher dans une sape et y dormir pendant que les hommes travaillent.
Ce soir, pendant que j’étais à la sape de l’adjudant, un homme blessé de nouveau par un obus qui tombe à l’entrée de la sape. L’ordre de relève était arrivé ce matin.
Cet après-midi patatras : contrordre et nous restons. Les hommes sont peu satisfaits mais enfin il le faut. Nous comptons les jours ce soir et cela commence à tarder.
Heureusement que les Anglais nous enverront des cigarettes. Il ne faut pas s’en faire. Et puis si nous allons au repos peut-être que la permission approchera et cela me fait envie.
Temps clair, le paysage paraît d’une netteté remarquable. J’en profite pour m’orienter un peu.
A gauche au loin, s’estompant dans une brume bleuâtre, Montfaucon encore et toujours, la cote 310 un peu en arrière et 304 couronnée de quelques éclatements d’obus. Le Mort-Homme que sillonnent quelques boyaux seulement. La Meuse tout près coulant dans une vallée superbe passant au pied du fort de Vacherauville. Plus bas sur la rive gauche Charny presque démoli, et Bras réduit à l’état de souvenir.
Dans un coude de la Meuse, la cote du Talon où s’abritent les 150 Boches.
Plus près le canal encombré par les péniches que cachent à demi les rangées d’arbres bien alignés. Devant, sur la côte de Douvri, Louvemont dominant le ravin d’Heurias et plus à l’est Haudromont et ses carrières enfin, au loin Douaumont et Thiaumont réduits à l’état d’amas de terre.
15 heures : Bombardement intense de notre part. Les torpilles arrivent par 4 sur les tranchées boches, les 155 aussi pendant que les 75 en sifflant semblent raser nos tranchées et vont éclater chez Fritz.
Les Boches répondent, ce n’est que fumée partout, craquements et sifflements d’obus.
Les civils feraient belle figure ici.
16 heures : Ordre de travail ce soir. Et la relève ? Cet ordre fait baisser sensiblement le moral des hommes car voilà 20 jours que nous sommes ici.
17 heures : La relève pour ce soir.
En un clin d’œil, les sacs sont faits bien que la relève soit absente pour le moment. Nous devons suivre le B2 jusqu’aux carrières de Belleville, traverser Verdun et nous rassembler à Nixéville pour embarquer en auto. Ce sera dur sans doute mais la relève double le courage.
En attendant, vais dormir quelques heures sur ma planche.
La relève se fait sur un coup de canon. Le lieutenant m’abandonne à Verdun avec la moitié de la section. Il arrive au rassemblement avec 2 hommes et 1 sergent.
Embarquement à Hinéville à 2 heures, arrivé à Eves par Vadelaincourt, Ippécourt,
Fleury-Valdy à 4 heures.
Nous cantonnons sous une grange, assez bien pour ma part.
Alertés à 11 heures, nous apprenons que l’attaque a atteint tous les objectifs mais il y a des pertes et les Boches se sont bien installés.
20 heures : Nous devons partir dans la nuit.
Remue-ménage.
20h 30 : Fausse alerte.
Le 2ème bataillon seul part à 5 heures.
Un peu plus de calme ce matin. Le bataillon peut rester quelques jours ici.
18 heures : Départ pour Elloreux demain matin.
Réveil 3 heures.
Départ 3 heures, arrivée jusqu’à Verdun en auto. Nous logeons dans une cave près du théâtre. Rien de confortable ni d’agréable. Pour combien de temps ? Nous n’en savons rien.
Les journaux publient aujourd’hui seulement les résultats de l’attaque de jeudi, c’est long.
Toujours ici.
J’ai passé la nuit sur un bon souvenir chaudement couvert par 2 pardessus que j’avais eu la précaution de ramasser dans les ruines de notre maison. J’ai passé une excellente nuit sans qu’aucun mauvais rêve ne vienne la troubler.
Et ce matin, j’ai déjeuné de meilleur appétit avec une belle boule toute chaude que j’avais gracieusement payée 75 centimes à la citadelle. Un miel succulent achevant de m’ouvrir l’appétit. C’était Hatchet qui, dans ses fouilles expertes, avait découvert un énorme pot tout rempli de miel.
Hier soir, il fut à son affaire. Je le rencontrai affublé d’un superbe chapeau claque et d’une blouse bleue sans oublier le parapluie habituel. L’effet était du plus haut comique.
Toujours à Verdun, assez calme en ce moment. Parfois la canonnade prend une intensité plus vive mais jamais les Boches n’envoient d’obus sur la ville.
Un régiment de tirailleurs marocains défilait hier musique en tête. Boucan pas possible. Leurs capots imprégnés de boue avaient gelé, on eut dit des blocs de terre glaise depuis les pieds jusqu’à la tête.
Le 2ème bataillon devait monter hier soir mais subitement contrordre est arrivé, par suite je crois que nous pouvons presque espérer 4 ou 5 jours ici.
J’ai le cafard ces jours-ci, le grade d’aspirant me dégoûte profondément et puis je réfléchis parfois au travail dont j’allais profiter lorsque la guerre est venue. Je constate bêtement aussi que, depuis 2 ans où je m’abrutis ici, j’ai perdu tout ce que je savais ou presque.
Constatations peu faites évidemment pour me donner des idées gaies.
20 heures : Tout le monde déjà couché. J’y serais depuis longtemps aussi sans doute si je n’avais ce soir un bon feu. Ceci m’entraîne à dire deux mots de ma cave que j’ai transformée ce soir.
Me voici à la tête d’une installation complète : mon éternel sommier, une superbe table chargée de vivres, une table de toilette avec cuvette et ses accessoires, une table de nuit, un poêle qui ronfle à plaisir, enfin une glace me permet de voir ma sale figure ou ma figure sale suivant les heures.
Ce qui est regrettable c’est que je ne profiterai de tout ceci probablement que ce soir. Le 6ème montait ce soir et, probablement, nous le suivrons demain. Dire que cette perspective me sourit, ce serait mentir. J’aime mieux dire tout de suite que je préférerais autre chose.
Le temps est sec et froid. Les nuits doivent être bien dures, enfin je suis tranquille je ferais mon devoir, d’autres sans doute ne le feront pas mais c’est dans l’ordre des choses.
Je viens d’apprendre à l’instant que nous montons après-demain. Mes pronostics étaient exacts.
A Dieu va ! La permission est au bout.
Temps épouvantable qui ne présage rien de bon pour la relève ni pour le séjour.
Nous montons en soutien, c’est-à-dire à 50 m des 1ères lignes probablement les effectifs sont excessivement faibles même pas de quoi former 3 escouades.
Probablement que le front sera moins étendu.
La relève s’est faite assez bien.
Jusqu’aux lignes, la pluie nous a épargnés. Mais dès que nous avons abordé la côte du Poivre, les difficultés ont commencé. Boue ignoble. Plusieurs de mes hommes et moi-même s’enlisent. Il faut se mettre à 4 pour les sortir du bourbier. Nous arrivons en ligne, je relève une section de 8 hommes. Le lieutenant demande d’abord où est sa sape. On lui montre un trou d’obus, alors il se sauve et je ne le revois plus.
Je prends les consignes, je place les hommes et j’établis une liaison avec le 255ème. Beaucoup sont désespérés de se trouver dans des conditions si misérables, même des meilleurs soldats. J’en installe dans mon trou d’obus. Toutes les 5 minutes, je tire ma jambe à 2 mains car je m’enlise.
Il commence à pleuvoir aussi, ce matin, nous sommes dans un état de saleté repoussant.
A 6 heures, nous évacuons le coin pour occuper des anciennes galeries boches. La journée se passe mortelle. La nuit impossible de dormir. Le froid me gagne. N’y a-t-il pas de quoi ? Un 150 tombe sur ma sape et la crève. Mes affaires sont enterrées et je les retire comme je peux et encore un peu plus sales, si c’est encore possible.
Je déménage pour venir m’installer avec SAINt Marc. Je suis au moins au sec mais je n’ai pas trop chaud.
(*) : Est-ce à ce Noël que Lucien reçoit une boîte de sardines ?
Il racontera à ses petites-filles que cela a été son plus beau cadeau…
Nous montons en ligne.
Je reste pour indiquer les abris à la 10e compagnie qui est relevée et je gagne la tranchée en plein jour à découvert. Les Boches en font aucun ne songe à tirer avec. Nous sommes dans la boue jusqu’au genou et impossible de bouger.
Le soir même, un de nos avion est descendu par 6 Boches. Le pilote tombe de 200 m de haut, son appareil est en flamme. L’impression est sinistre.
A la nuit, je vais placer un petit poste à 150 m de notre ligne. Je vais reconnaître une ancienne tranchée allemande évacuée. Les Boches travaillent tous près, on les entend tousser. Une de nos patrouilles sort à 2 heures, aperçoit un Boche qui se sauve. Je passe la nuit dans un trou avec le lieutenant. Je souffre terriblement du froid.
A 5 heures, n’y tenant plus, je vais dans la tranchée. Il gèle à pierre fendue, ma capote est devenue raide comme une planche.
A 10 heures, ce même jour 28, le temps change brusquement. Brouillard qui commence à tomber.
Le bruit de notre relève par le 6ème circule. Est-ce vrai ?
20 heures : L’ordre arrive.
A 23 heures, nous partons. A chaque pas, nous manquons de nous enliser.
Un homme reste dans trou, il faut lui enlever sac et fusil. Dans le ravin, un homme de la 11ème est enlisé jusqu’au cou, il faut 6 hommes avec des barres de fer pour le tirer. (*)
Et ces cas se multiplient, c’est désolant. La pluie tombe toujours à torrent.
A 5 heures, le 29, nous avons parcouru environ 3 km (1 km en 2 heures). Nous arrivons enfin dans nos trous où pluie et vent entrent à qui mieux mieux. Les hommes sont découragés et nous avons la perspective d’aller travailler tous les soirs et ensuite remonter en ligne.
La canonnade fait rage sur la rive gauche. 2 fois on nous apprend ce matin que les Boches ont tenté d’attaquer 304 et le Mort Homme. Ils ont été repoussés.
(*) : Lucien Gigot
décrit cet évènement dans ses mémoires : « Mélangés
avec d'autres unités allant en convoi suivant la relève, nous suivions dans la
nuit d’étroits cheminements entre des trous d'eau qui les encadraient. A un
moment donné, un homme glissa et se trouva plus qu’englouti dans un trou d'eau
dont il ne put sortir seul. Il fallut prendre des piquets de fer des réseaux de
barbelés pour lui passer sous les aisselles et le tirer à grand peine de cette
situation. »
Triste fin d’année.
Un obus malheureux tombé sur la corvée au ravin du Bois en T me tua 3 hommes en blessant 7 ou 8 autres dont 2 de la section.
Ce matin un nouvel évacué pour pieds gelés complète la série si bien que la section est complètement démolie. Nous ne pouvons même pas former 3 escouades. Par-dessus tout, le grand problème que nous nous posons est celui-ci : Remontrons-nous
Le temps est toujours aussi mauvais aussi il n’y a rien d’engageant.
1er janvier terne, le ¼ de champagne n’est pas parvenu à lui donner son lustre.
Corvée à Louvemont. Temps toujours désastreux.
Nous montons pour 7 ou 8 jours. Il paraît que nous serons relevés d’ici une quinzaine.
Ce ne sera pas sans besoin.
Temps toujours mauvais, par suite quel argument d’aller en ligne.
Relève convenable par un beau temps. Malheureusement en arrivant c’est toujours la même boue. Je passe la nuit dans une cave de Louvemont.
Au jour je vais relever la 3ème section. 12 heures sous la neige à taper les pieds.
A 7 heures relève, je loge dans l’abri du capitaine. Le chalet me paraît délicieux.
Ce soir, je remonte en ligne.
24 heures en ligne. Il neige toute la nuit ; il pleut toute la journée.
Bombardement continuel. Un obus en plein boyau : 6 blessés d’un coup. C’est encourageant…
A la nuit, nous retournons à la cave de Louvemont.
Retour hier soir aux abris du P.C. La relève est imminente mais il nous faut encore monter en ligne pour faire nos 24 heures. Le capitaine m’invite à dîner. Je serai comme un prince,
Mais savoir ma poignée d’homme m’empêche d’être tranquille. Je passe une mauvaise nuit.
Ce matin, 3 nouveaux évacués dont SAINt Marc (*). Je revoie à la visite Corneau et Duforbats qui n’ont pas été reconduit malgré leur fatigue entrevue. Il me reste donc 7 hommes et 3 caporaux.
Hier, soirée très instructive, j’apprends pas mal de choses intéressantes notamment la manière de faire une patrouille mais je ne peux pas entrer dans les détails dans ce carnet car on m’a demandé le secret.
Dehors froid de loup. 15 cm de neige. C’est vraiment bien souffrir.
(*) : Le 10 janvier, le journal du régiment signale 70 hommes
d’évacués dont SAINT MARC de la 9ème compagnie, les 2 autres de la 9ème sont
JOACHIM et SAC.
Relève par la 10ème puis au soir par la 6ème.
Départ et arrivée à la tranchée d’Uzès.
Départ pour Verdun.
Embarquement gare de Verdun.
Arrivée à Ancerville-Gué, 6 km de Saint-Dizier.
Permission de 7 jours pour Blois.
Les jours heureux n’ont pas d’histoire.
Rentrée de permission il y a quelques jours. Charmant voyage.
Nous sommes encore là pour 4 ou 5 jours probablement.
Retour depuis ce matin 3 heures à Verdun auquel nous semblons attachés par des liens bien puissants, trop à mon idée.
Avant d’aller plus loin je crois bon de revenir par le séjour à Ancerville. Depuis bien longtemps nous n’avions pas eu de doux repos. Du reste qu’aurais-je demandé de plus ? Et puis presque la vie de l’intérieur à Ancerville. Civils charmants aussi, café à volonté. Trop de café même mais enfin une fois n’est pas coutume. Théâtre par la Comédie Française et enfin ce qui ne gâtait rien tout le confortable désirable !
Mais les temps sont révolus. Il a fallu quitter tout, défiler une dernière fois à Saint-Dizier avant de s’embarquer pour la ville trop connue de Verdun. Nous pensons y passer 4 ou 5 jours.
On vient de m’apprendre que demain soir nous irons faire des abris route de Bras-Douaumont. C’est le réveil brutal. Avouerais-je que j’ai le cafard ? Mon Dieu, je n’y vois pas grand mal.
C’est un peu compréhensible et, après tout, n’y a-t-il pas plus de mérite à vaincre ce cafard qu’à monter en ligne insouciant ?
Il va falloir surveiller de près la section composée en grande partie d’hommes faisant leurs débuts aux tranchés. Je ferai mon devoir quoi et plus que mon devoir s’il le faut sans arrière-pensée.
Pour cette nuit encore me voici pourvu d’un lit sans draps bien entendu mais ici c’est du luxe même. Le temps est toujours aussi froid. La neige gelée s’est transformée en verglas et plus d’un prend contact un peu rudement souvent avec le sol gelé !
Pauvre lit de Verdun. Je n’ai pas pu y rester toute la nuit.
A 3 heures, il fallait partir. Bien qu’il faisait froid, les boyaux étaient comblés de neige, la bise nous coupait la figure.
Je suis arrivé avec mon vin complètement gelé dans mon bidon.
En plein jour, à 8 heures du matin, nous sommes arrivés au ravin du bois en T, une vieille connaissance.
Pour ma part, je ne suis pas trop mal du reste j’ai dormi 19 heures sans désemparer. C’est un peu la faute de Mr les officiers qui me donnaient le cafard. Je sais que pour ma part je monte sans goût ici mais enfin les autres démoralisaient un régiment. Aussi aujourd’hui je suis venu vivre avec mes sergents. Le moral est sûrement meilleur.
Le travail n’est pas trop dur en somme nous serons les rois en comparaison de Louvemont mais ça ne durera pas, car il va bientôt falloir aller en ligne.
La température s’est bien radoucie aujourd’hui, le dégel commence. Il faut compter qu’il nous rendra la mélasse.
ME 7. Ravin du bois en T.
Petites alertes hier soir, les Boches voulaient sans doute faire un coup de main, quelques tirs de barrage les ont calmés.
Ce soir, C. Termont, l’aspirant n°1 de la compagnie, me suggère l’idée d’aller faire un tour à Douaumont. J’accepte pour recommencer le travail que je dirigerai demain car la balade en elle-même ne me disait rien qui vaille. Nous partons.
Le boyau des coloniaux nous amène à l’autre boyau de Douaumont et nous suivons ensuite le décauville (*) dépassant le ravin de la Dame pour déboucher au Helly.
Après au moins une heure de chemin nous arrivons en face d’une ligne d’abris, nous y allons et de là on nous enseigne le village de Douaumont, nous le laissons à notre droite et nous piquons droit sur le fort. Quel pays ! De tous côtés à perte de vus un terrain bouleversé à plaisir, c’est impressionnant, on se demande réellement si des hommes peuvent vivre ici et pourtant de ci de là quelques cahutes sont occupées. Des cadavres jonchent aussi le sol. Un chien qui nous suivait cherche à dévorer un de ces cadavres. Clément l’abat froidement.
Nous continuons quelques abris boches tombent. Pas de pistes à travers tous ces trous. Nous nous dirigeons vers une mince fumée qui s’échappe du fort. A 100 m nous sommes reçus à coup de mitrailleuse et forcés de nous cacher. Qu’est que cela signifie ? Nous sortons, les balles sifflent de nouveau.
Enfin nous arrivons jusqu’au fossé près de cette butte de terre qu’est le fort. On n’a aucune idée de ce que ce peut être. Nous repartons suivant une des rares pistes qui partent du fort. Mais nous sommes un peu égarés. Un poste de brigade s’offre à nous. Aucun renseignement au poste Adalbert.
Enfin on nous reconduit au Helly. Le boyau d’Ypres me ramène à la « cagna » et pas fâché. J’oubliais de signaler notre passage au village de Douaumont représenté par un tas de pierres surmonté d’une croix : il paraît que l’église s’élevait là autrefois. Qui l’eût dit ?
Demain matin travail à 5 h dans la même région mais je n’ai pas envie de faire des visites c’est trop mélancolique.
(*) : Chemin de fer à voie étroite
Toujours au ravin du bois en T, journée superbe, vraie journée printanière.
Secteur calme lui aussi, bien calme pour un endroit pareil. Enfin passons c’est toujours un moment de passé bien que la vie soit bien monotone et bien abrutissante ici.
Temps d’une douceur printanière c’est le dégel. Pluie probable, c’est bien dommage.
Enfin le temps passe toujours et mardi gras approche.
J’ai profité hier de ma matinée pour visiter les premières lignes.
Avant l’attaque du mois d’octobre, jamais je n’avais vu autant de cadavres français et boches tous sans sépultures, sans rien. La lutte a dû être excessivement dure sur ces positions.
Pour revenir aux abris le brouillard nous fait perdre l’adjudant et moi. Nous nous égarons complètement et finalement nous tombons sur un dépôt de vins où on nous donne les renseignements nécessaires.
Aujourd’hui fâcheuse nouvelle :
Nous montons dans la nuit du 21 au 22 pour 12 jours de soutien. Nous aurons ensuite 6 jours de 1ère ligne à faire et peut-être 6 jours de demi-repos à Regret (*).
Je crois que ce sera long d’autant plus que le ravitaillement est très difficile et les alertes fréquentes (2 coups de main boches il y a quelques jours).
Enfin patientons !
(*) : Quartier de Verdun
Quelle soirée mélancolique ! Soirée mélancolique parce qu’après demain nous montons en soutien, parce que la pluie tombe lente mais implacable, la boue croit de plus en plus et enfin parce que nous avons un programme de travaux tracés jusqu’au mois d’août (71 jours).
Le communiqué fait souvent les honneurs à Bezonvaux, trop souvent. Je mets de côté celui d’hier.
Il s’agit d’une attaque d’un de nos petits postes qui réussit d’abord et que nous reprîmes ensuite en laissant sur le carreau 1 lieutenant, 2 sergents, 9 hommes. C’est beaucoup de chefs. Cela rappelle les tueries de chefs au début.
Je parierais même que les soldats tués sont des vieux. Les autres ?
Enfin en attendant je vais me refaire le moral avec un quart de chocolat à l’eau. C’est un régal pour nous. L’homme se contente de peu suivant les circonstances. C’est ainsi que nous nous trouvons heureux comme des princes ici.
Travail facile. Ravitaillement fortement amélioré par la possibilité de faire réchauffer les aliments et surtout par les nombreux colis qui nous arrivent. Que demander de plus ?
Evidemment si ce n’était pas l’impossible je demanderais des livres mais le travail intellectuel est bien difficile ici et c’est vraiment dommage.
Poste Z, Tr des Deux Ponts.
Relève hier soir. Pénible elle le fut comme pas une.
Le chemin était long d’abord et puis pour nous faciliter la besogne les Boches nous bombardaient avec des lacrymogènes. Quelques hommes qui faisaient leurs débuts dans le métier se sont frappés d’imagination et sont tombés malade.
Parmi eux, un fusilier-mitrailleur si bien que je me suis appuyé le matériel jusqu’à la tranchée avec plaisir.
Après 6 heures de marche et de quelle manière nous arrivons aux abris.
Je suis littéralement à bout. Je pose mes affaires je vais rendre compte et je m’installe ensuite. J’ai un fauteuil. Impossible de s’allonger et nous avons l’agréable perspective de passer 12 jours ici. C’est un rêve.
Il est vrai que la ligne est prise. Le jour impossible de sortir s’il n’y a pas de brouillard car nous sommes vus de la gauche de Bezonvaux démoli comme il sied à tous village du front qui se respecte. L’ouvrage de Bezonvaux qui est en notre pouvoir domine complètement ma tranchée.
Dire que la situation est très brillante serait, je pense, se tromper.
Ma mission est simple : tenir dans des trous d’obus et les abris ce serait presque visible.
Enfin on s’y fait sans doute ou plutôt on redevient animal dans ces régions car les efforts de la pensée sont réduits à leur strict minimum et chacun d’eux coûte énormément.
Samedi excellente journée.
Nous débutons par creuser notre boyau. Nous trouvons un cadavre les pieds dans notre abri la tête dans le boyau. Toute la matinée nous nous appuyons ce travail agréable.
En passant, je remarque le peu de cœur de nos prédécesseurs à n’avoir même pas eu le courage de le relever du boyau.
Bref passons.
Le lendemain, dimanche, reconnaissance des P.C du bataillon. Journée assez calme, plus calme que la veille où les Boches avaient attaqué notre petit poste de Bochemar.
Mais à 7 heures du soir, une dégelée d’obus extraordinaire : 3 heures durant. La compagnie est alertée, je me tiens prêt légèrement émotionné.
A 20 heures, fin de l’alerte.
A 22h15 exercice d’alerte aux gaz. Cela ressemble à une bouffonnerie.
A minuit enfin nous pouvons nous coucher (manière de parler).
Hier journée calme et très claire. Nous travaillons comme des nègres à nous creuser un boyau et un petit observatoire. Je suis toute la soirée à l’observatoire. Nous découvrons les « Boches dans leurs trous ».
En face la plaine de Woëvre, le village de Maucourt et au diable dans les obus une fumée d’un train qui se déplace de l’ouest à l’est. Cette plaine fait une certaine impression : involontairement on songe à la frontière que l’on peut apercevoir.
D’ici à ce terrain, qui est à nous et que les Boches occupent, on a beau dire que nous sommes las de la guerre mais la rage nous prend à voir ces sauvages chez nous. Ce qu’il nous faudrait ce serait la guerre de mouvement. C’est implicitement sans doute la pensée du capitaine-adjoint-major ce soir lorsqu’il disait mélancoliquement :
« Dire que c’est à nous !
».
Aujourd’hui nouvelle journée de travail et de calme mais la pluie menace cela suffit à nous donner le cafard ! Nos camarades montent ce soir, je les plains, ce sera notre tour dans 6 jours.
J’ai reçu du renfort hier soir. Parmi eux, le vieux Sartegou qui tristement me fit quelques confidences. Malade, il l’est encore, m’a-t-il dit. D’après son médecin, il ne se remettra pas !
J’en suis moi-même persuadé le connaissant suffisamment. J’avoue que les larmes m’en seraient presque venues aux yeux.
C’est la guerre, la triste guerre !
Journée assez calme. Temps gris menaçant qui empêche un peu les observations.
Néanmoins, nous découvrons des trains nombreux circulant en plein jour, au loin une agglomération industrielle en pleine activité. Je crois que c’est Spincourt.
Ce soir, travail très particulier de la section. Les 150 nous encadrent très très fort. Je ne regarde pas s’il y a de la boue dans le boyau pour me coucher bien que ce soir il ne m’aurait pas autrement impressionné.
Belle journée assez calme jusqu’à présent mais on s’embête ferme dans ce coin.
Tranchées des 2 Ponts.
Nous montons demain soir en ligne comme bataillon de gauche, P.C. ??? nous relevons la 2ème compagnie. Comment serons-nous ? Je n’en sais rien mais il est probable que s’il est un coin délicat la 9ème doit y être. Parmi la 9ème, la 4ème section ce dont je me passerais facilement.
Le temps passe assez vite ici dans la journée tout au moins car la nuit impossible de me reposer dans mon fauteuil. J’y suis mal et j’y gèle. Le secteur n’est toujours pas merveilleux, chacun a bien amélioré son coin ainsi nous pouvons mettre le nez dehors maintenant et même circuler mais que de travaux il faudrait encore !
En ligne situation probablement identique. Les Boches ont la supériorité comme engins de tranchées et ils le font voir. Depuis quelques jours seulement quelques canons de 58 leurs répondent et les fantassins envoient (oh ! dérision) quelques V-B comme tir de représailles.
D’autre part, il paraît que cette artillerie lourde fait complètement défaut. Quant à l’artillerie de campagne, elle ne peut guère tirer au-delà des premières lignes boches. C’est dommage car les batteries boches sont faciles à repérer dans la plaine et il s’y fait un mouvement intense.
Nous nous étonnions que nos renseignements restent vains. Nous avons maintenant la clef de l’énigme.
Toute la nuit les Boches ont bombardé à droite, du côté de Vaux probablement. On entendait les tirs d’une pièce de gros calibre. Qu’ont-ils voulu faire ?
16 heures : Le colonel vient visiter l’observatoire ! De suite, il se fâche en constatant que nous n’avons pas de vue sur le bois des Caurrières. Nous avons l’explication de l’énigme.
Les Boches bombardent avec violence tout le bois puis le ravin de Hassoule, l’ouvrage le Verger et nous même avec des pièces de tout calibre. De moi-même, j’alerte ma section.
Du reste l’ordre arrive quelques instants après.
17 heures :
Le caporal observateur arrive tout essoufflé. Les Boches s’infiltrent dans le bois des Caurrières. Le renseignement est transmis au colonel qui en transmet suite l’ordre.
Je déménage à toute vitesse, laissant le reste de ma section à un sergent. Je prends le commandement de la section de mitrailleuses. Les pièces sont prêtes. Il faudra agir à découvert, enfin nous verrons.
En attendant, nous observons attentivement. Rien d’anormal sur la ligne, sauf un bombardement d’une certaine violence.
18 heures :
Tout se calme puis tout à coup les fusées rouges à 2 étoiles se répètent sur toute la ligne et à l’arrière.
Le bombardement recommence et plus intense encore.
19 heures :
Je rentre souper.
Rien de nouveau, aucune nouvelle. Je laisse tout le monde alerté et je complète mes dispositions.
20 heures :
Le bombardement recommence.
Je retourne de nouveau à mon poste aux mitrailleuses.
21 heures :
Tout se calme.
Je reçois mes ordres de travail pour minuit !
0 heure :
Nous partons au travail, salués par des fusants qui blessent ou tuent quelques hommes. Le capitaine me dit brièvement ce qui s’est passé. Les Boches ont attaqué les chasseurs à notre gauche et les 1ères et 2ème compagnies. Nous avons contre-attaqué de suite et repris la tranchée mais les chasseurs ne l’ont pas pu.
Le front était trop étendu, presque 1 km. La 3ème de chez nous se serait portée en soutien à la lisière est du bois des Caurrières pour empêcher toute infiltration. Les Boches nous auraient pris une mitrailleuse et, d’autre part, nous leur avons tué aussi assez de monde en première ligne.
Je reste au travail jusqu’à 4h30. Je rentre sommeiller une heure et la soupe arrive. Voilà ma nuit passée.
Aujourd’hui, notre artillerie lourde bombarde le bois de Caurrières et l’arrière. Je crois bien que les nôtre vont contre-attaquer. Alerte nouvelle ce soir sans doute.
Demain soir nous montrons en ligne pour 6 jours.
Journée calme.
Hier à partir de 10 heures, la terre est maintenant complètement recouverte de neige.
A 20 heures, on apprend que les Boches ont essayé une nouvelle attaque par surprise et chercheraient à s’infiltrer dans le ravin de Hassoule. La compagnie prend ses emplacements de combat jusqu’à minuit.
Ce matin de nouveau calme mais jusqu’à quand ?
Nouvelle alerte hier soir. Bombardement réciproque sans attaque d’infanterie.
Résultat 1 homme blessé chez mon régiment. La relève se fait dans le calme. Boyau nivelé, nous marchons presque à 4 pattes. Situation peu brillante, pour nous réchauffer nous travaillons toute la nuit. Je pars placer des chevaux de frise. Un homme se risque imprudemment sur le parapet une balle en plein cœur l’étend raide sans un râle, sans un mot.
Le reste de la nuit se passe assez calme. Que sera la journée ?
Le reste de la journée d’hier s’est passé dans le calme, sous la neige.
Relevé à la nuit pour venir au P.C. où je suis fort bien : nourriture et couchage. Je reste encore demain et le soir seulement je monte au poste.
Temps très mauvais aujourd’hui : neige toute la nuit, au matin vent glacé soulevant la neige comblant boyaux et tranchées. La journée a été dure pour les troupes en ligne.
Temps superbe aujourd’hui soleil éclatant avec toutefois une brise assez froide. J’espère que cela ne sera pas de durée et que le beau temps reviendra vite.
La canonnade fit rage sur l’Aisne et sur la Somme. Notre attaque est imminente.
Qu’arrivera-t-il ?
Nuit mouvementée hier à la barricade.
A 4 heures, 2 torpilles sur le bois des Caurrières donnent le signal d’un bombardement intense. Le poste toutefois ne reçoit rien.
Vers 4h40, on perçoit des cris partant de la gauche, quelques coups de fusils isolés. La nuit est très opaque, le brouillard empêche de voir à quelques mètres, dans le doute je tire la fusée rouge et nous faisons un barrage à la grenade. Les Boches ripostent par 4 ou 5 boîtes à mitraille et tout rentre dans le calme.
J’apprends bientôt que les Boches avaient enlevé un petit poste de la 10ème. Le reste de la journée se passe dans le calme. A la nuit, j’arrive aux abris de soutien.
Je suis très fatigué. Je me case dans un trou et sitôt installé je dors comme une véritable brute.
Je me réveille inconscient, brisé.
Ce soir relevé par la 6ème pour 6 jours à Haudainville ou Belleray je ne sais encore. J’en ai flemme pour faire la route.
D’après des renseignements sérieux, les Boches prépareraient une offensive sur nous d’ici quelques jours. Je le crois sans peine car les reconnaissances nombreuses d’avions se multiplient, les coups de main aussi et du reste les Boches sont favorisés sous le rapport des voies de communication.
J’avoue que la perspective de cette attaque me laisse songeur. Je préférerais autre chose.
Relève sans trop de fatigue.
Noter la pagaille qui suivit la chute d’un obus à Chambouillat. Je me trouvais bientôt avec des hommes de toutes les compagnies derrière moi, sans chef suivant comme des moutons.
A 5h, nous arrivons à Belleray bien fatigués nous sommes assez bien installés mais aucun civil. Ravitaillement difficile.
Temps pluvieux assez triste.
Après 5 jours de repos à Belleray retour en réserve. Rien d’intéressant à Belleray à part une balade à Haudainville.
Arrivée au ravin de la Valtoline par un temps superbe. Je loge dans une sape à 20m sous terre avec électricité, piano [?] et corvée une fois tous les 2 mois, ravin de la Fausse Côte.
Peu intéressant 6 heures de marche pour une heure de travail.
Aujourd’hui, nous apprenons notre avance sur la Somme. C’est beau mais où nous arrêterons-nous ? Vivement que nous allions en Lorraine aussi nous autres au lieu de nous faire casser la figure sur place.
La Valtoline :
Demain nous montons en ligne, même secteur que la dernière fois mais avec extension de front. Dire que cette perspective me rend folichon serait mentir. Je sais vraiment que j’ai besoin de repos moral surtout ! C’est pourtant le moment où il va falloir le plus de force. Je ferais mon possible mais serais-je secondé par la section ? Elle est un peu hétéroclite ma section et j’aurais besoin de la prendre en main mais nous sommes jamais au repos !
Toutes nos corvées de cette période se sont passées sans accident. C’est de la veine.
Relève assez convenable hier soir par un beau temps sec. Ma section se trouve comme par hasard à la Barricade, il paraît cependant que ce n’est plus le plus mauvais coin. Je veux bien en accepter l’heureux augure.
Depuis notre dernier séjour, des travaux assez importants ont été faits à l’arrière surtout. A la barricade on semble les avoir négligés. Deux sapes ont été commencées mais les voici arrêtées faute de matériel.
Journée superbe mais un peu fraîche aujourd’hui. Dernière surface nous montons après demain aux Caurrières ! Douce perspective !
Tranchée des Zouaves.
Hier soir, nous montons au bois des Caurrières. Comme tranchées un long fossé peu profond pris d’enfilade de tous côtés.
Jusqu’à présent c’est calme à part quelques bombes aazen qui d’ailleurs sont assez dangereuses. Je loge avec un confort relatif dans un abri couvert de rondins.
Il y fait un froid de canard à part cela j’y suis bien.
A 4 heures ce matin barrage de torpilles sur ma tranchée. Les boches attaquent la 2ème section et sont repoussés. J’ai 1 sergent tué (*) et 2 hommes blessés gravement.
La neige recommence à tomber.
(*) : Le sergent tué est Jean DARNAUDGUILHEM, 9ème compagnie, 32
ans, originaire des Landes. Voir sa fiche.
Un des blessés est Jean-Paul DARRACQ, 2ème classe, 9ème
compagnie 34 ans, originaire des Landes qui mourra 2 jours plus tard de ses
blessures. Voir sa fiche.
Haudainville : Arrivé au repos hier matin.
A un jour de ??? 30-31 une attaque par les Boches à 19h1/2 aisément repoussé à la grenade. De rage, nous assaisonnons les Boches à la grenade dans leurs petits forts.
Relevés le 31 soir par le 6ème, très fatigués.
Nous pensons rester 6 ou 7 jours ici et remonter ensuite. Nous n’en pouvons plus.
Tranchée de Weimar :
Après 6 jours de repos bien employés à Haudainville nous remontons en réserve dans le bois de la Vauche.
Quelques remarques sur Haudainville d’abord.
Promenade à Dieue par le canal. Jolie vallée dominée par des forts nombreux (Dieue par fort de Guénicourt). Les Éparges se trouvent exactement à 7 ou 8 km à l’est de Dieue.
En revenant, un vieux batelier nous donne quelques renseignements intéressants. De Bras à Troyon 380 péniches sont embouteillées. La majorité, 200 à peu près, belge, une centaine boche et le reste français.
Egalement 16 remorques que l’on démonte près d’une écluse pour la transporter à l’intérieur. Deux ont été démontées en un an et, parmi ces deux, une ne fonctionne pas. La plupart des péniches sont des grandes de 270 tonnes ou 280, quelques-unes sont de 120 à 130. Quelques-unes, environ 15 ou 16, sont aménagées pour la troupe.
Elles peuvent contenir 70 hommes à l’abri dans des chalets actuellement inoccupés.
Quelques jours après, visite du fort d’Haudainville.
Assez moderne 1849-1902 mais petit. 2 tourelles de Bourges pourvues chacune d’un canon de 95 ayant pour mission, l’une de combattre les abords du fort de Rozellier, l’autre ceux du fort de Drigny. Nombreux observatoires et une avec 2 tourelles de mitrailleuses chargées de battre le réseau de fil de fer.
Des travaux nouvellement exécutés permettent de circuler d’un boyau à l’autre à 12 m de profondeur c.-à-d. une protection de 10 m de terre. Au besoin même elles permettent de déboucher dans la campagne.
Hier, revue du général de FontclarE. Remise de décorations.
Réunion des officiers et chefs des bataillons. Bafouillage lamentable du général.
Le soir, relève par un temps superbe. Je loge dans un ancien abri boche qui fut autrefois le PC du commandant de compagnie. J’ai une petite chambre en haut et ma chambre à coucher en bas sur un brancard boche qui ne doit pas être exempté de totos.
Les hommes sont assez bien.
Travail à proximité. Boyaux des Caurrières pour moi. Assez aisé si le temps était beau mais la pluie a recommencé ce soir. Quel triste temps pour une veille de Pâques !
Le commandant de compagnie loge dans un abri en béton armé qui abritait une de nos pièces de marine avant l’attaque de l’an dernier. Elle dresse encore sa gueule menaçante vers les Boches mais rien ne risque d’en sortir.
Jusqu’à présent les Boches paraissent assez calmes mais malgré tout, ils ne m’inspirent pas confiance. J’en ai trop vu dans ce coin. Nous leur avons lancé quelques torpilles ce matin, ils ont répondu de même copieusement en y ajoutant de l’artillerie, ils n’ont du reste pas réussi à faire taire nos engins.
Pour changer d’idée note en passant la triste attitude de nos officiers qui la dernière fois n’ont pas su monter en ligne et qui maintenant dorment jour et nuit comme de véritables animaux.
Les journées passent tristes et monotones.
La pagaille qui règne à la compagnie donne le cafard et aucune perspective de long repos n’est là pour le faire passer.
Minuit : je viens de mettre la compagnie au travail.
Une escadrille d’avions s’en va bombarder les villes boches.
Tranchée Weimar.
Minuit déjà je ferais mieux de me reposer un peu mais bast ! On perd un peu la notion des heures ici et puis qui sait ? Qui peut répondre du lendemain ?
Hier à la 11ème, le sous-lieutenant Canton blessé, un bon garçon et un bon officier pourtant. 10 hommes blessés aussi dans la soirée.
Ce soir, bonne soirée à la casbah, mes cuistots me préparent une soupe succulente, ajoutez quelques tranches de jambon, un peu de dessert, un jus succulent et voilà un repas princier pour la saison ! J’en suis si fier que je le partage avec l’adjudant. Je voudrais le partager avec tous mes hommes.
Après souper, j’ai la distraction de quelques blagues. Le sous-lieutenant Canton vient de mourir. Le colonel lui avait remis la légion d’honneur la veille. (*)
Note en passant aussi : les démêlés de quelques-uns de mes jeunes permissionnaires avec les embusqués de l’arrière. Détail typique la population civile à tendance à soutenir les embusqués. A coup sûr ceux-là les auront [ ?] jamais ils ne se douteront de ce qu’ils doivent à ces gosses comme ils ont osé les appelés. Des gosses qui tiennent depuis 18 mois !
A propos des hommes aussi je note en passant, j’ai fait le compte des froussards manifestes. J’en ai 7 mais alors 7 sûr qui je ne puis compter pour rien. C’est beau !
(*) : Siméon Joseph CANTON, né à Saint André, à l’île de la
réunion, sous-lieutenant au 12ème régiment d’infanterie mort de ses blessures
le 16 avril 1917. Voir
sa fiche.
Notre séjour se prolonge ici un peu au-delà de notre attente. Ce n’est pas moi qui m’en plaindrai en tout cas. Nous sommes très bien ici et un temps superbe nous favorise jusqu’à maintenant. Le travail ne m’est pas pénible. De temps en temps rassembler la compagnie pour le travail et surtout l’après-midi faire une petite séance de tir au pistolet automatique et de lancement de grenades.
Il faut que je le dise en effet j’ai ramassé ce filon : je suis chargé de commander le groupe de grenadiers de bataillon destiné de faire un coup de main si besoin est.
Dirais-je que j’en suis satisfait ? Ce serait mentir.
Enfin j’en arrive maintenant à un certain degré d’indifférence.
A part cela, signaler quelques balades d’ordinaire peu intéressantes vers Fleury, Thiaumont parsemés de cadavres forts nombreux.
A signaler aussi avant-hier une de nos saucisses (*) descendues par 2 Boches.
Autre remarque après quelques jours la nourriture du poilu s’est accélérée considérablement. Comment se fait-il que tout d’un coup le ravitaillement soit devenu si abondant, chose évidemment bizarre pour le moins !
En somme rien de bien marquant durant cette période. C’est une légère accalmie qui procure un repos relatif. C’était tout au moins nécessaire après la longue et dure période que nous venons de passer.
(*) : Dirigeable allongé
Ravin du Pied de Gradés : Cette fois je crois que je vais le faire le coup de main.
Enfin s’il faut le faire, allons-y franchement.
Il serait bon tout d’abord de résumer les événements des derniers jours. D’abord un obus de 210 allongé tombe dans notre ravin, ricoche 2 fois et finalement n’explose pas. Quelques jours après, déplorable accident. Dans un exercice de lancement de grenades, une de celles-ci explose prématurément et emporte la main d’un de mes sergents. Un homme est grièvement blessé. Je m’en tire cette fois sans égratignure mais non sans tristesse.
Hier et avant-hier, fièvre intense. Guérie ce matin mais il me reste une forte courbature.
Le bataillon est monté hier soir en ligne au Caurrières. Inutile de dire que les hommes avaient le cafard. Quant à nous pour combien de temps sommes-nous ici : 2,3 ou 4 ? Qui sait !
Toujours dans notre camp.
Balade hygiénique en ligne il y a 4 ou 5 jours. J’ai pu y constater que, pour ne pas changer, ma section était encore en ligne pendant que Mrs les officiers se dispensaient de monter en ligne et se vautraient dans la sape. S’ils veulent marche aussi et, si je reprends ma place à la compagnie, nous ne nous entendrons pas du tout.
Il y a 2 jours, le colonel décide que le 1er bataillon fera le coup aux Caurrières. Je suis en soutien au village ! Hier soir toutes les répétitions ont bien marché. Nous sommes prêts.
A 5 heures, nous devons partir.
A minuit, contrordre, je n’ai pas encore su pourquoi. Remonterons-nous avant la relève ? Je n’en sais rien. Ce petit contre temps nous a toujours procuré une double ration de vin et de de chipister qui n’a pas été mal venue des hommes.
Enfin le temps passe mais lentement en attendant la permission. Je n’ai pourtant pas à me plaindre. Je suis mieux ici qu’aux Caurrières. Mais le pays me manque, un peu de distractions et surtout des gens intéressants avec qui lier conversation. C’est sûrement un inconvénient grave.
Temps légèrement orageux, pluie, brume mais, en somme, beau temps.
Explication supposée de la remise du coup de main. Une patrouille dans le secteur du 2ème bataillon a constaté que les tranchées boches étaient protégées d’un côté par 2 rangées de fil de fer et d’un autre par une série de grandes chausse-trappes.
D’autre part, un canon de 58 ayant tiré 20 torpilles déjà pour faire la brèche la 21ème éclata à la sortie du canon mettant tous les servants hors de combat. Est-ce la raison ?
Rien de précis à cet égard mais c’est très possible.
Temps superbe.
Tout verdit à souhait. Verdun paraissait superbe hier soir au milieu de sa verdure.
Jeudi soir ordre de monter faire le coup de main. Les Boches ayant fait 4 prisonniers à la 10ème compagnie il fallait en faire autant. Nous partons à 5 heures.
Dans la journée du vendredi (11) préparation intense de l’artillerie de tout calibre. Les Boches répondent par un tir de barrage très violent. Aucun mal car nos lignes étaient évacuées.
A 21h30, nous sommes en place.
A 40, l’artillerie déclenche son tir de protection. Les nôtres partent à 45.
A 22h, j’entends éclater les grenades en même temps qu’un Boche se sauve en hurlant. Quelques secondes d’angoisse. J’entends le sifflet et je vois éclater la grenade incendiaire. Je crois que ça ira.
Les nôtres reviennent mais seuls. Au moment où ils vont sauter dans notre tranchée une bombe aazen les blesse presque tous légèrement.
Maintenant les Boches répondent à coup de 150 mais nous sommes dans la sape.
Enfin, à 23 heures, nous pouvons descendre et partir vers le village.
A minuit, nous partons définitivement vers l’arrière. En passant à la carrière sud, nous avons des nouvelles de l’opération de gauche. Les Boches savaient que nous allions attaquer et avaient vu arriver le groupe. Au nombre d’une cinquantaine, ils attendaient les nôtres couchés derrière leur fil de fer.
Au moment où les grenades allaient partir ils les devancèrent et le tout se borna à une lutte à la grenade sur le plateau. Malgré toute la préparation d’artillerie, aucun fil de fer n’était coupé.
On l’avait bien signalé mais le colonel avait donné l’ordre d’attaquer quand même. Résultat 8 blessés dont un aux mains des Boches.
Maintenant, nous voici dans notre ravin en attendant que le régiment descende au repos pour une dizaine de jours au camp Drouot près de Hinéville. Après 3 mois de section ici c’est toujours intéressant.
La section a eu assez de pertes durant ce dernier séjour, trop long du reste, puisque voilà bientôt 11 jours qu’ils sont en ligne.
Le général de DI (*) vient hier nous féliciter, plus matériel, nous envoya champagne, vins bouchés, et de quoi faire un petit repas. C’est évidemment intéressant. Ceux qui ont participé activement au coup de main partent en permission. Irais-je au repos ?
Je n’en sais rien mais en tous cas cette permission me donne un cafard terrible.
(*) : Général de la division d’infanterie
Descente de ME le 18.
Aventure : rencontré à Glorieux par un commandant de gendarmerie qui me reprocha de marcher en désordre avec mon détachement pendant que les hommes chantaient. Il prend mon nom.
Résultat aujourd’hui le rapport revient du commandant avec
demande d’enquête. Je m’en tirerai sans doute avec quelques 15 jours d’arrêts.
C’est toujours intéressant. (*)
Nous voici installé au camp Drouot, une vieille connaissance assez bien ma foi. Je crois que nous remontrons aux Caurrières et que nous continuerons le coup de main. C’est le moment d’ouvrir l’œil. Pas de permission pour le moment, pas avant une vingtaine de jour.
C’est vexant.
Pagaille à la compagnie commandée par Brun.
Temps orageux, pluie et beau temps alternativement. Toutefois aucun bruit de relève.
C’est long. Plus de 3 mois de secteur maintenant. Surtout d’un secteur qui devient de plus en plus dur et de plus en plus inquiétant.
Enfin la guerre maintenant ne connait plus de secteur tranquille dans la période que nous traversons. Beaucoup de camarades blessés dans l’Aisne. Quelques-uns tués.
(*) : 4 jours d’arrêt simple pour « négligence » sont mentionnés
dans son dossier militaire en 1917. Peut-être la sanction définitive ?
Fête au camp hier.
Vérification du principe que les poilus sont des pantins. Sans rien leur commander ils se sont mis à faire les farceurs. « Idée absolument idiote » émane du colonel. Et après ils rouspètent comme des voleurs.
Aujourd’hui explosion d’un dépôt de munition à proximité du camp.
Nous remontons je pense le 28 pour le 29 soir, même secteur, compagnie en première ligne bien que ce soit notre tour d’être de réserve.
Un coup de main se fera, j’en ai vu les plans, ils me paraissent propre à faire démolir convenablement mes hommes.
Nous montons ce soir, mêmes emplacements.
Je laisse ce carnet pour la 1ère fois car il ne faut point être trop embarrassé pour monter.
Haudainville.
Arrivée ici le 3 pour suivre un cours de perfectionnement. Inutile de dire avec quelle joie car le secteur est toujours très dur.
Récapitulons :
Départ de camp Drouot le 28.
18 heures : arrivée aux casernes Marceau après des détours considérables vers 23 heures. Nous avons tous le cafard mais passe pour cette nuit, ce n’est que demain que nous montons.
Départ de Marceau le 29.
11 heures : nous arrivons vers 1h 1/2. Je reprends l’emplacement du centre.
A peine installé, les Boches déclenchent un tir de barrage sur nos premières lignes. Mines, obus tout s’en mêle, j’ai l’impression que nous allons tous y être tués. RÉbeillÉ (*) a le cou traversé par un éclat d’obus, il est mort depuis. David (**), la poitrine traversée.
Enfin au jour, tout se calme peu à peu.
Plus tard nous apprenons que c’était une tentative de coup de main sur le 411ème.
Le lendemain, calme jusqu’à 6 heures puis bombardement de gros minens, ils tombent loin heureusement mais les détonations seules même sont démoralisantes.
La nuit se passe assez calme.
(*) : Dominique Jean Marie RÉVEILLÉ est mort pour la France le 2
juin 1917 à l’ambulance 225 à Dugny (55. Voir sa fiche.
(**) : DAVID n’est pas mort à la guerre.
Nouveau bombardement mais plus court : dans la tranchée tout est démoli. Pas d’accident de personne heureusement chez nous.
A la 10ème seulement, 4 hommes sont littéralement pulvérisés.
Nuit calme.
Le bombardement a augmenté d’intensité et de précision. Il est inquiétant. La plupart des armes sont hors d’usage, les tranchées comblées.
Toute la nuit se passe à refaire la tranchée.
Violent bombardement à droite. Nous apprenons plus tard qu’il fut provoqué par un de nos coups de main sur les Hauts-de-Meuse.
J’apprends que je dois partir la nuit suivante à Haudainville. ½ heure après on nous signale une attaque probable des Boches dans le secteur Chambrettes-Caurrières. Vraiment pas de veine !
Ils commencent par nous envoyer des gaz sans succès car le vent tourne. Bombardement à droite vers Bezonvaux. Tentative de coup de main certainement. Quelques « minen » que nos 75 ont tôt fait de venger. Enfin les 155 tirant en 1ère ligne achèvent de tout mettre en ordre. Pas d’attaque pour cette nuit.
J’oubliais de dire qu’une grenade éclairante ayant pris feu dans la poche de ma capote faillit me faire passer un mauvais moment.
A 8 heures, je pars bien heureux de laisser ce secteur, bien que je regrette un peu de laisser mes hommes seuls mais que voulez-vous la guerre est faite d’égoïsmes.
Tranquillement nous nous dirigeons vers l’arrière. Une halte à une batterie d’artillerie pour prendre le café, une autre à Marceau à la Sion franche pour prendre le chocolat et enfin à Bévaux pour déjeuner. Nous commençons à vivre après ces dures journées.
Nous arrivons à Haudainville le soir complètement esquintés mais bien heureux.
Repos.
Hier le cours commence, assez intéressant en somme.
Une ombre au tableau : tous devant être allés en permission avant le 15 je crois bien que je vais être obligé de quitter le cours. C’est vraiment dommage !

Bientôt un mois que nous sommes au repos dans ce petit village. Les événements ont marché.
Dès les premiers jours, nous savions que la division était destinée à une attaque sur le front de Verdun. De suite, le sentiment de chacun fut un soulagement. A tort ou à raison nous étions fort satisfaits d’abandonner les secteurs où l’on souffre si longtemps. Toute l’idée du repos fut donc de nous préparer à cet assaut.
Les réunions faites par le général de corps d’armée ou de division n’eurent d’autre but que de nous mettre exactement au courant de notre mission et surtout des directives qui devaient présider à l’instruction de la troupe. Je dis de suite que tous ces chefs m’ont paru avoir une haute idée de leur devoir, avoir réellement un idéal et faire tous leurs efforts pour atteindre cet idéal. Je n’en dirai pas autant des petits chefs.
Pour ceux-là, 2 catégories : les nullités conscientes et les nullités prétentieuses. Les premières ont pu arriver à quelques résultats en laissant le commandement chaque fois que besoin en était à de plus qualifiés qu’eux.
Les autres ont amené la pagaille la plus complète dans les unités et qui plus est, le doute moral.
Bref passons, on ne pouvait s’attendre à mieux intellectuellement, et moralement ils n’étaient pas préparés à si noble tâche.
Inutile de s’arrêter à ces considérations qui risqueraient de devenir fort peu intéressantes. Mieux vaut les noyer dans quelques scènes vécues depuis le début du repos.
Bar-le-Duc :
Un beau jour le général de St-Just, commandant la division d’infanterie, bien persuadé sans doute que nous avions besoin de distractions enjoignant au colonel de nous délivrer des permissions pour Bar-le-Duc ou Ligny-en-Barrois.
Agréable perspective : quitter la compagnie ne fût-ce que pour un jour, rouler en chemin de fer vivre en dehors de la contrainte militaire ! C’était plus qu’il ne m’en fallait pour me décider à demander cette permission. A part quelques mots grognons du commandant de compagnie personne ne fit opposition et je partis par un matin douteux vers Bar-le-Duc.
La voiture fut le moyen de locomotion que je préférais pour cette excursion. Belle route dans la vallée de l’Ornain, toute encadrée de belles croupes boisées qui viennent tomber presque à pic sur la plaine.
Je laisse Tannois à ma gauche, blottie entre deux de ces croupes et je traverse Longeville à belle allure. Au loin paraît déjà Bar. Ce n’est pas une jolie ville et, si je n’ai pas de déception, c’est que je ne sais pourquoi jamais il ne m’était venu à l’idée que Bar pouvait être agréable.
Deux villes : la ville haute et la ville basse. Quelques promenades assez jolies le long de l’Ornain, quelques ponts assez pittoresques avec leurs moulins bâtis sur l’arche du milieu et c’est tout.
Pour le reste, des rues bondées de magasins, les mêmes aux abois des faubourgs, la ville commerçante quoi ! Je me promène un peu désœuvré et je repars par le train ce qui me donne l’illusion de repartir de nouveau vers la grande permission.
Tannois : Quelques jours plus tard occasion superbe ! La compagnie prend la garde à la D.I.
Evidemment peu intéressant à première vue.
Beaucoup plus ensuite mais néanmoins MM les officiers jugent intéressant d’éviter cette corvée et s’esquivent. Je me fâche mais qu’y faire. Je suis obligé de passer par là. Du reste bien m’en prend je suis on ne peut mieux. Pas de service, une bonne chambre le soir.
Bref, ceux qui avaient manqué la fête étaient jaloux à mon retour.
Repos pour moi.
Les camarades vont défiler à Culey (cantonnement du 1er bataillon).
Promenade en bicyclette à Ligny-en-Barois. Délicieuse petite ville au bord de l’Ornain. Les Américains l’encombrent déjà.
Je suis désigné comme agent de liaison du colonel du bataillon, mais ne me prendra-t-on pas la place au dernier moment ?
Le départ s’annonce pour le 8 ou le 10.
Le général de corps d’armée voulait passer la division d’infanterie en revue aujourd’hui, le mauvais temps a empêché la fête.
D’après quelques renseignements, le bombardement préparatoire à l’attaque est commencé. D’autre part, nous devons nous tenir prêt à partir vers le 8.
Soir, promenade à pied à Ligny. J’y passe la soirée avec l’adjudant.
Ordre préparatoire au mouvement qui doit commencer le 8, vers 18h30.
Exercice de cadres à Culey. Le colonel nous dit au revoir, c’est la dernière réunion avant l’attaque.
Ordres complémentaires. Nous allons au camp Drouot.
Notre séjour ne dépassera pas une dizaine de jours et nous reviendrons probablement dans la région.
18 heures.
Départ dans une demi-heure. Léger cafard. C’était à prévoir. Le confort dont nous venons de jouir depuis 6 semaines nous favorise peu à prendre avec joie les dures journées qui vont suivre.
Enfin, j’espère qu’elles se passeront quand même le moins mal possible et que nous reviendrons bientôt jouir d’un repos mérité. Les camions sont là, je m’arrête.
Arrivée ce matin à 2h 1/2.
Le départ s’est fait hier soir dans l’orage. Les premiers km jusque vers Erizée-la-Grande au milieu de la poussière, chaleur étouffante. A partir de ce moment, l’orage s’est déchaîné, de suite très violent. La nuit devient opaque, la pluie tombe à torrents, cent fois j’ai cru que nous allions nous écraser sur le camion précédent.
Enfin l’accident arrive, nous rentrons à toute vitesse dans le [vélo] du bataillon qui est fixé à l’arrière de la voiture. Mais pas d’accident de personne, nous continuons la route par Chaumont s/Oise et Souilly.
Enfin, à 2h, débarquement au circuit de Hinéville. Le zim-boum gronde au loin.
Certains officiers ont déjà sérieusement le cafard. Nous logeons au camp Davoust. Très fatigué, je dors comme un bienheureux sur ma planche.
Ce matin 4h, réveil en fanfare bombardement extraordinaire par toutes nos batteries. La raison, je ne la connais pas exactement mais ce que je sais c’est que jamais je n’ai entendu pareil tintamarre.
Dans la matinée visite d’une 400 en position. 4 pièces sont en attendant l’heure de tirer.
Ces 4 pièces forment 1 groupe de 2 batteries. Elles doivent tirer à environ 12 km. Celle de gauche sur un tunnel probablement le Mort-Homme. Les autres sur la rive droite je crois. Vitesse de tir : 1 coup en 3 minutes.
Au retour, un avion contraint à atterrir hier vers Moulin-Brûlé prend le départ. C’est un Boby Hieuproof (*) monté par un Américain.
Cet après-midi, Pétain se fait présenter une délégation de chaque régiment d’infanterie de la division à Glorieux.
Temps varié, pluie le plus souvent.
(*) : Bébé Nieuport ?
Pétain a dit peu de chose aux nôtres hier. Il leur a promis des légions d’honneur. Je ne sais pas s’il a fait son effet.
Activité intense de l’aviation. J’ai compté jusqu’à 17 avions en l’air à la fois à la tombée de la nuit.
Aujourd’hui balade au camp d’aviation de Vadelaincourt. Nombreux appareils de types variés, quelques monoplans font leur apparition. Départ d’une escadrille. Beaucoup d’aisance, beaucoup d’élégance même.
Ce soir, bruits de départ. Evidemment, l’affaire s’approche mais sommes-nous si près du moment ?
Dimanche balade à Hinéville village assez gentil ma foi. Grande activité d’aviation. Un boche qui s’égare au-dessus de nous est vigoureusement poursuivi et n’échappe qu’à grande peine.
Hier pluie à torrents. Orage très violent. La foudre tombe à proximité de la baraque. Un fil amène la foudre jusqu’aux fusils près de la porte. L’adjudant reçoit une forte commotion.
Les artilleurs profitent de l’orage pour bombarder violemment les lignes boches.
Belle soirée à partir de 5 heures. L’aviation reprend sa belle activité.
Vers 9 heures, les Boches déclenchent une attaque vers Avocourt-304. La lutte d’artillerie reprend de plus belle et ne se finit que tard dans la nuit.
Ce matin, pluie violente. Contrordre pour le mouvement de ce soir. Par la même occasion le colonel DE POURMAGNAC nous convie à la fête prochaine.
L’artillerie tape toujours très dur.
Voici la proclamation de PoumaYRAC :
P.C 12 août Ordre n°23
« Mes
camarades,
Pendant les dures
journées passées de moi de février au mois de juillet dans les secteurs de
Bezonvaux, Les Caurrières, Hassoule, les Chambrettes,
Méphisto et Orsova, Vous avez donné une fois encore
la mesure de ce dont vous étiez capables.
Ni le mauvais temps,
ni le terrain difficile ni le harcèlement presque incessant de l’ennemi n’ont
pu vous faire faiblir. Vous avez opposé un mur d’airain à toutes les tentatives
du Boche.
Un repos bien
légitime vous a été donné. Vous l’avez employé à vous montrer disciplinés, gais, alertes, plein d’entrain à l’instruction
et empressés à la préparation de l’offensive. Vous vous êtes aussi affirmés
comme des troupes de premier ordre.
Je vous en remercie
et je suis fier et heureux de vous commander.
Encore quelques
jours et nous irons à l’attaque. Le Boche ne tiendra pas devant vous et vos
glorieux drapeaux seront une fois de plus à l’honneur et à la gloire.
Ayez pleine
confiance ! Allez droit au but et frappez fort ! Hardi mes camarades ! Mes
chefs et moi nous sommes sûrs de vous ! »
Le colonel de PoumaYRAC
Le temps est toujours d’un gris désespérant. Le vent d’ouest pousse sans cesse les nuées menaçantes qui couvrent le ciel. De temps en temps l’averse bat la toiture de la baraque, les planches mal jointes laissent filtrer l’eau. C’est alors le déménagement forcé et avec quelle vitesse ; couverture, toiles ou tentes tout est bientôt roulé et transporté dans un coin plus hospitalier. Mais ce ne sont que petits accidents, nos camarades souffrent autrement en ligne.
C’est la fête aujourd’hui, 15 août souvenirs lointains déjà de fêtes de famille. Les aumôniers de bataillons sont allés vers chacun et ont rappelé à ceux qui l’avaient peut-être oublié que c’était un jour saint.
Chacun fait un brin de toilette, c’est-à-dire cirer un peu ses chaussures et donner un coup de brosse à la veste toute maculée de tâches. Ces préliminaires achevés, par groupe de 2, 3, chacun s’achemine glissant à chaque pas à travers le camp boueux vers la modeste chapelle St Maurice. Bien nu ce petit sanctuaire : c’est une baraque ordinaire. Au fond une vierge de plâtre couronne l’autel. Un drapeau immense achève l’installation.
Ce n’est pas encore l’heure et pourtant toutes les places sont occupées. La cérémonie commence. Les chants religieux alternent bien monotones. Enfin un aumônier parle. Que dit-il ? Paroles d’encouragement pour les souffrances à endurer, paroles de résignation. Que dire autre chose ! La cérémonie est bientôt finie. Dans un recueillement parfait on dit les prières pour nos morts, pour la famille, le prêtre bénit encore une fois et le flot s’écoule lentement.
Tous ont les visages graves, réfléchis, l’église les a mis en communion avec leur famille qui prie là-bas dans quelques petits coins de France. On dirait qu’ils ont conscience de vivre la même vie pendant ces quelques instants.
Maintenant c’est le retour au cantonnement parmi le brouhaha des camarades que scande la voix puissante de nos grosses pièces qui pilonnent les Boches.
7 heures. Départ à 19 heures pour MF2 St Waast.
10 heures contre ordre. Départ remis à demain.
Belle journée. Je crois que le bataillon est dans de bonnes conditions pour attaquer.
Je ne sais pas s’il en est de même pour le 1er et le 2ème. La compagnie H.R. et le 1er bataillon ont donné hier 65 évacués tant par les gaz que par maladie.
Les Boches nous envoient en effet des gaz toxiques inodores projetés par l’éclatement d’obus. Le 1er résultat est de faire enfler toutes les parties de la peau exposées à l’air. Si ces gaz sont absorbés par les poumons, ils provoquent des lésions très dangereuses. Le plus ennuyeux est que ces gaz persistent très longtemps et s’imprègnent facilement dans les effets, voire même dans les aliments.
Autre motif d’évacuation : les tranchées pleines d’eau qu’occupe en ce moment le 1er bataillon ont provoqué hier des pieds gelés ou mieux des « pieds de tranchées ».
Enfin, espérons que le beau temps reviendra et que le soleil participera à notre fête.
Relève pagaille hier soir.
Dès le départ la série des à-coups commence, pauses manquées, faux départs qui nous font perdre un temps précieux et nous fatiguent énormément.
Arrivés à Belleville, les Boches commencent à marmiter avec obus suffocants. Mais il nous semble que c’est assez loin sur notre droite. En bas du ravin, les obus commencent à nous encadrer, le guide perd un peu la tête et ne trouve plus la piste. Nous attendons dans un fossé que l’on veuille bien nous dire d’avancer. On se décide mais les gaz sont très denses et nous marchons très vite. Affolement des chefs qui se sont déjà mis à l’abri et appellent sans oser sortir pour montrer le chemin. Tout le monde s’entasse dans le premier abri venu. Pagaille complète.
La moitié de la compagnie est encore dehors. Je sors et j’emmène le reste de ma section dans une sape.
En passant, j’échange des mots presque vifs avec le lieutenant. Mais ce n’était pas le moment de faire des discours et encore moins de les entendre. Je continue ma route sans m’en soucier autrement.
Enfin à 3 heures, tout le monde est casé en pagaille mais du moins à l’abri.
Ce matin temps superbe. 21 saucisses se sont élevées. Les Boches essaient de les détruire.
D’après des renseignements assez sérieux les Boches auraient un nouvel obus de gros calibre. 380 dit-on à la fois fusant et percutant. Ils en envoient généreusement sur Verdun paraît-il.
Autre renseignement venu du bureau du colonel. S’il avait plu hier, l’attaque était reportée à quelques semaines, nous tenions le secteur et une autre division attaquait à notre place.
L’artillerie lourde logée dans tous les ravins tire sans arrêt. Les Boches paraissent répondre faiblement jusqu’à présent.
Méthodiquement notre artillerie lourde arrose les positions boches. Le temps reste toujours très beau.
Montrons-nous en ligne ce soir ? Mystère. Est-ce pour demain la fête ? Autre mystère.
14 heures. Ordre de relève. Direction : tranchée de Mayence.
Le jour J est aujourd’hui, l’heure H sera 4h40.
La relève est très pénible. Nous marchons de 9 heures à 4 heures du matin. Un moment j’ai pensé que les compagnies ne seraient pas placées à temps.
A 3 heures, le 75 commence à taper. Le barrage se fait, c’est un roulement fantastique.
Je prends mon poste. L’heure passe 4h40 on n’entend rien de plus qu’avant. Ce n’est pas sans un serrement de cœur que je vois tourner l’aiguille. Je suis le mouvement sur ma carte. Aucun renseignement. Notre avion divisionnaire tombe en flammes dans nos lignes.
1er renseignement : barrage d’artillerie sur la route Vacherauville-Beaumont.
Les blessés affluent, quelques intoxiqués par les gaz.
L’ouvrage de Nassau est pris par le 154ème qui lance sa fusée drapeau. Nous pénétrons dans l’ouvrage du Buffle, l’objectif est atteint. Les prisonniers 300 et 4 officiers arrivent.
Le poste du colonel se déplace. Les Boches nous font un tir de barrage au 150. Un aspirant d’artillerie est blessé.
Nous arrivons au ravin du Cul Brûlé. Il y avait bien des abris marqués sur la carte mais sur le terrain rien du tout. A la longue on débouche une sape boche assez convenable pour le colonel.
Les Boches contre-attaquent mais sont repoussés par l’artillerie. 3 fois avant la fin de la journée ils recommencent ce manège sans succès. Mais les pertes sont sévères, les cadres fortement éprouvés. Combien en ai-je vu aussi de malheureux étendus mourants le long de la route ?
Le reste de l’après-midi se passe sous le bombardement. Un nouveau blessé chez nous.
Nous sommes abrutis par le bombardement et la soif se fait cruellement sentir.
Dans un trou d’obus du ravin du Cul Brûlé, 2 avions boches viennent d’être abattus par les nôtres. Ce n’est pas trop tôt.
Le temps est superbe. Toujours grande activité d’artillerie.
Nous serons paraît-il relevé après-demain. Ce n’est pas trop tôt car le 1er bataillon a déjà 50% de pertes.
Le 21
Matin, je monte à la compagnie. Je prends le commandement de la 1ère section.
Quelques tirs de barrage, peu de mal.
Le 22
Même journée attaques contre-attaques vers Beaumont et la cote 344.
Le 23
Alerte au soir. Les Boches contre-attaqueraient, paraît-il, à l’ouvrage du Buffle. Un prisonnier du 165e l’aurait affirmé.
C’est une fausse alerte.
Le 24
Convoi de grenades route de Vacherauville pour approvisionner les grenadiers de l’armée qui vont faire un coup de main.
Nous sommes relevés à 10 heures par la 5ème compagnie du 35e. Nous descendons à Verdun porte St-Victor.
A 8 heures, embarquement au circuit du Glorieux.
A 17 heures, débarquement à Dampierre près du camp de Mailly 30 km de Vitry-le-François. Cantonnement médiocre. Je loge dans une petite cabane à l’abri de la pluie c’est tout.
Les permissions sont rétablies aujourd’hui. Je pense partir dans 2 ou 3 jours.
Rien à faire, sauf hier, séance récréative improvisée par quelques poilus de bonne volonté et quelques jeunes échappés de l’arrière. Le rapport vient aussi compléter nos distractions car le commandant de compagnie ne manque jamais de dire quelque balourdise.
Toujours mauvais temps aussi mais ici nous pouvons le supporter.
Ce soir, départ en permission.
Embarquement en auto à 23h direction gare de Mailly.
Retour de permission la semaine dernière. Pour me remettre en train il me fallut faire 17 km à pied de Sompuis à Dampierre, la route se passa du reste fort agréablement avec le sergent LAFFARGUE.
J’appris en arrivant que la compagnie était de garde à Troyes, le commandant de compagnie inclus, aussi quelle tranquillité.
Malgré le peu de
distraction du pays c’est la vie rêvée. Peu de travail et encore assez
intéressant.
Hier, balade en
auto à Mailly-le-Camp. Visite la réserve générale d’artillerie lourde de
l’armée.
Beaucoup de gros
canons, impression évidente de force, de puissance extraordinaire, quelques
détails techniques assez curieux mais enfin tous les canons se ressemblent et
on finit par se lasser un peu sur ce genre de spectacle.
La nouveauté du
jour fut le tracteur ou plutôt le Cater Pillar sorte
de tank qui est chargé de porter les pièces dans les terrains où la traction
est impuissante.

Le principe est assez curieux : la machine roule sur une espèce de rail mobile lui-même actionné par un moteur de 50 chevaux. L’intermédiaire est une roue dentée qui engrène sur ce rail.
Un tel appareil peut porter une charge de 8 tonnes qui consiste spécialement soit en 2 pièces de 75 approvisionnées chacune à 130 coups soit en une pièce de 155 court. Sa traction au dynamomètre est de 14 à 15 T.
On nous invita à prendre place sur la machine et j’avoue que j’éprouvai des sensations bizarres à traverser successivement 2 trous de 3 m de profondeur plusieurs tranchées et abris déformés et enfin un petit bois où le mastodonte écrasait sans vergogne les arbres au hasard.
En nous retirant, on nous fit part de cette utilisation nouvelle de ce genre de véhicules.
La maison Renault fabrique maintenant en série de petits tracteurs de 5 tonnes, d’une longueur de 2 à 3 m ayant pour mission d’accompagner l’infanterie en portant du matériel, des munitions, quelque mitrailleuses et même un canon (37 ou 65). Il leur sera adjoint une herse capable d’arracher les réseaux de fil de fer sur une largeur de 60 mètres. Evidemment ces Bebe Holt comme on les appelle pourront rendre de grands services. Autre particularité intéressante le virage se fait en désembrayant la roue opposée à la direction que l’on veut prendre.
Retour par Sommesous et enfin Sompuis-Dampierre.
J’oubliais la soirée de vendredi. Les artistes du théâtre aux armées vinrent interpréter quelques pièces de leur répertoire, ce fut une soirée charmante.
Aujourd’hui exercice de tir. Premier jour où j’ai un peu ma section sous la main.
Nommé sous-lieutenant depuis en date du 15.
Bizarre impression, pourtant je n’en faisais pas une grande fête. Maintenant j’en fais peu de chose. Je ne veux pas dire par là que je fais le dégoûté et je sais goûter autant que n’importe lequel la facilité de vie que m’offre ce grade ici mais ce n’est pas ce que je pensais.

La compagnie est renforcée par 50 hommes du 276 (*). Un capitaine qui ma foi ne se fait pas beaucoup de mauvais sang commande la compagnie.
Sous réserve, il paraîtrait que le régiment serait cité à l’armée !
(*) : En effet, le 276ème régiment d’infanterie vient d’être
dissous (17 septembre), une partie des hommes passent au 12ème régiment
d’infanterie.
Je suis affecté à la 11ème depuis le 27. J’ai regretté la 9ème pour ces hommes et pour le capitaine. Je pense ne pas être trop mal ici malgré tout.
Hier revu de toute la D.I.
Au retour une charmante nouvelle nous attendait. Nous partons demain matin vers 3 heures embarquer à Chavanges. Direction ?
Nancy-Lunéville d’après certains. Mais je n’ai qu’une confiance limitée.
Départ de Vaucogne dimanche matin 4h30 par Jasseines vers Chavanges. 1 heure de grande halte et nous embarquons à 14 heures direction Toul et ultérieurement Nancy.
Le voyage se passa fort bien. J’apprécie fort le plaisir de voyager en première. Nous passons à Montier-en-Der, Joinville, Gondrecourt, Void, Toul, Nancy.
Bref à 2 heures du matin je dormais profondément lorsque le clairon nous avertit que le débarquement devait se faire à Einvaux. Nous étions rendus. Seulement il y avait encore 12 km à faire à pied pour gagner Ferrières. Le commandant commence à se tromper de route s’en aperçoit après 2 km nous fait faire demi-tour. Heureux contretemps !
Nous arrivons à 8 heures et, après quelques tiraillements, je me trouve logé à la popote.
Le village est horriblement sale comme tous les villages de Meurthe-et-Moselle. Le fumier jonche les rues, aussi notre premier travail est de nettoyer. Cela prend bien une journée et plus. Travail très intéressant !
Nancy est à 15 km mais pourrons-nous y aller ? Je serais pourtant heureux de faire connaissance avec cette ville.
Temps toujours superbe une vraie chaleur d’été.
Balade à Nancy hier.
Jolie ville où certainement on peut [tenir].
Retour à Ferrières par un temps épouvantable. Par-dessus le marché départ demain en auto pour « un village du camp intermédiaire » après-demain soir montée en secteur. Ce n’est pas folichon comme perspective par le temps qu’il fait. Cette fois je crois que c’est l’hiver qui commence.
Poste du Marabout 12 octobre :
Croquis du
poste (archives de Lucien GIGOT, secteur de Lorraine
Relève la 9ème en plein jour.
Débarquement à Courbesseaux à 10 heures.
À 1 heure, nous étions en ligne. Je suis peloton de réserve dans des baraques en planches. Jusqu’à présent tout à fait pépère. Ce confortable est même invraisemblable en première ligne. Jamais je n’aurai pu le croire et dire qu’il y a tant de camarades qui souffrent en ce moment. Tous nous les plaignons et nos petites misères nous paraissent bien mineures à côté des souffrances qu’ils doivent endurer.
Toujours très mauvais temps
Heureusement le secteur est suffisamment organisé pour que nous n’en souffrions pas de trop.
Nous sommes à 1 km à peine de la frontière. Les Boches occupent en face de nous Bezanges-la-Grande et la forêt. La Loutre Noire, petit ruisseau aux bords marécageux, nous sépare. Nos lignes sont dans le bois Ste Marie à environ 200 mètres des leurs. Peu de coups de canons. Quelques patrouillent boches viennent jusqu’à nos lignes. Il y a quelques jours l’une d’elles tua un territorial et l’emmena.
Nos tranchées sont vieux système 1914 c’est-à-dire un fouillis d’éléments faits sans méthode apparente où l’on se perd facilement, au reste bien faites, clayonnées, et le fond garni de caillebotis.
L’été le séjour doit être délicieux et même en ce moment il est très supportable.
Renseignements tirés du Bulletin de la 8ème armée 10
octobre.
La 25ème D.A. allemande aurait relevé la 15 D.I dans la région de Blamont. Elle est composée des éléments suivants :
Infanterie 168 A - 89 R - 118 R
Artillerie 25 R
Génie 2e Cie Res. 2e Bat n°21 225 Bie de MN
Historique :
En août 1914 se trouve en Belgique, sur la Meuse enfin à l’ouest de l’Argonne.
Pendant la Marne se bat entre Revigny et Mogneville. Après la retraite se trouve à cheval sur l’Aisne entre Massiges et l’Argonne. Part en décembre en Russie où elle reste jusqu’en décembre 1915. Elle revient alors dans son ancien secteur.
En juin 1916 elle est à Thiaumont et au bois Nawé. En juillet août de même jusqu’au 24 octobre.
On lui donne un repos à Jametz. Elle revient en ligne à Aubérive du 16 novembre en février.
Le 27 février, relève la 30ème DI et occupe Louvemont-Les Chambrettes-Les Caurrières jusqu’à fin juin.
30 Cf Ordres relatifs à des reconnaissances (archives de Lucien Gigot, Secteur de Lorraine)
Le 20 août des prisonniers du 168, 83 et 118 sont de nouveau ramenés des tranchées du Chevalet, de Mormont, du Buffle.
Effectif : 150 à 180 fusils par compagnie 180-200 rationnaires.
Mitrailleuses : 3 compagnies par bataillon à partir de nov. 1916.1ère D.I.B Présence du 6ème Ldw Bav31 en ligne près de la Garde (région d’Avrecourt) le 10 septembre.
Je monte en ligne demain soir pour 8 jours. Le service est ainsi réglé. 15 jours de ligne, 15 de réserve région d’Hoéville. La compagnie n’ayant qu’un peloton en ligne nous partageons les 15 jours.
Temps mauvais toujours mais qu’attendre d’autre à l’époque actuelle.
PC de Chambrey : en ligne depuis hier. Nuit très froide, brouillard le matin.
Service de faction sûr par conséquent. Visite du colonel de Pourmagnac ce matin, un peu de bruit.
Beaucoup de projets prendre des Boches suivant son habitude. Légère activité de l’artillerie causée par le beau temps. Quelques renseignements sur le pays d’en face : Château-Salins occupés par 2 états-majors vient d’être évacué pour Morhange cantonnement d’officiers à la maison forestière de La Marchande.
Troupes au repos à Fresnes-en-Saulnois et Coutures (compagnies de Minnenverfen, Artillerie à Gerbecourt. Travaux défensifs relié par decauville dans la forêt de Château Salins, travaux de mines dans Château Salins et route avoisinante Bulletin du 14- 10-17).
Après 2 jours de beau temps la pluie implacable recommence. Belle nuit en perspective mais quelle mauvaise saison.
Toujours en ligne, quelques petites alertes hier et avant-hier. Les Boches ont-ils voulu couper nos fils de fer ou bien les guetteurs ont-ils été victimes d’une illusion, je ne sais.
Demain matin 4 heures, reconnaissance par la section Janvier du Moulin Ste-Marie jusqu’au ruisseau d’Athienville reconnaître les passerelles s’il y a bien.
En ce moment un violent roulement de canon se fait entendre sur la droite. Qu’y a-t-il ? Mystère. Toute période de beau temps est maintenant prétexte d’activité. Je crois que chacun veut en finir par tous les moyens ! La guerre paraît être poussée avec une vigueur de plus en plus grande de chaque côté.
Ce matin, reconnaissance sans incident. Rien de particulier à part la trouvaille de quelques grenades et de 2 fils téléphoniques.
Nouvelle visite du colonel dans la matinée. Rien de particulier à mon égard mais un beau savon pour le capitaine. Je dirais qu’il est presque mérité : les travaux manquent de méthode. Beaucoup de travail mais il n’y paraît pas.
Dispersion des efforts, par la suite fatigue inutile.
Demain matin paraît-il visite du général FontclarE. Je prévois de nombreux accros car sans aucun doute le travail n’a pas donné ce qu’on en attendait. Heureusement que personnellement je suis fort philosophe et je m’en trouve bien.
Relève après-demain. Je pense avoir au moins 2 ou 3 jours de tranquillité à Hoéville.
Pluie ce soir. Inutile par conséquent d’ajouter à quel point il fait noir et je pense qu’en faisant ma ronde tout à l’heure, je vais me cogner dare-dare le nez dans les claies.
Demain nous sommes relevés, espérons quelques jours tranquilles. Car le secteur a beau être calme, il est toujours à craindre quelque accident (petit poste enlevé ou autre). C’est dans les choses possibles et ce serait fort embêtant sans nul doute. Je pense qu’au prochain séjour nous ferons quelques reconnaissances ou nous tendrons quelques embuscades.
Ce sera moins intéressant que de se glisser le soir dans les toiles mais enfin le secteur est tenable.
Hoéville : Relève le 24 au soir. Je reste pour passer les consignes. Petite corvée peu désagréable ici. C’est surtout une occasion pour connaître les camarades des compagnies voisines.
Arrivée le 25 au matin à Hoéville. Bonne chambre, bon lit, bon feu et nous sommes à 4 ou 5 km des lignes. Malheureusement pour les poilus travaux tous les jours. Peu pénible évidemment, moins ennuyeux quand même. Autre vexation travail obligatoire le dimanche matin, repos relatif le soir seulement.
Comme d’habitude, le capitaine n’organise pas ses travaux, dispersion des efforts, manque d’ordre. Evidemment le temps pourrait être mieux employé. Autre chose, on néglige trop de nous mettre au courant de ce qui se passe dans le secteur. On craint une attaque par les gaz d’après des ouï-dire.
Les Boches ont lancé des ballonnets, des fusées à chevilles. De plus ils travaillent beaucoup dans leurs 2èmes lignes.
Indices précurseurs évidemment mais pourquoi ne nous donne-t-on pas de détails ? Le bulletin de renseignements donne d’excellentes indications à ce sujet, pourquoi ne donne-t-on pas les communiqués aux hommes ? Je m’arrête car bientôt je me persuaderai moi-même que je ne suis qu’un grincheux qui ne trouve jamais rien à son goût.
Les Américains sont en liaison avec nous à droite (Athienville), ils continuent ici leur entraînement paraît-il. Il est assez probable que dès que les Boches auront vent de la chose, ils essaient un gros coup de main sur nous pour tâter le terrain.
Hier samedi, inauguration d’un cercle à la mairie. Petite salle de réunion pour les officiers.
Idée excellente à coup sûr mais on est là un peu trop sous la surveillance du grand maître. Je crois que son idée est de nous avoir sous la main. C’est du reste secondaire pour ma part personnelle. J’y trouve quelques petites distractions. Jouer aux échecs par exemple ou écouter quelques morceaux de violon joués par un virtuose. En tout cas, c’est un excellent refuge contre le mauvais temps qui règne actuellement tempête de neige, pluie torrentielle !
On ne peut que plaindre les pauvres camarades qui souffrent sous la pluie et se féliciter du sort qui nous donne de si heureux jours à passer ici. Ceci en attendant quelques dures journées que nous ne saurions sans nul doute éviter d’ici la fin de cette guerre, fin qui paraît actuellement s’éloigner chaque jour.
Gelée assez dure ce matin. Soleil radieux toute la journée.
Travaux habituels, pagaille habituelle aussi dans la compagnie. Jamais d’ordres, doit-on l’attribuer à une incapacité ou à de l’indifférence ?
Beaucoup d’événements sensationnels en ce moment tellement que j’en dis quelques mots sur ce carnet ce qui était évidemment loin d’être mon habitude.
Affaires intérieures Bolo Pacha-Humbert-Action Française. Fâcheuse impression évidemment. Que de boue !
Les sanctions seront-elles ce qu’elles devraient être ?
Offensive boche en Italie, qui nous intéresse plus directement. Que va-t-il en résulter ?
Quelques divisions françaises vont sans doute aller soutenir les troupes italiennes. Quelles seront ces éléments ? Il fallait un peu ces événements graves pour nous remuer, nous commencions à nous endormir.
Quelques tuyaux sur les Américains.
Un peu sauvages, paraît-il. Ils ont l’idée que tout se paie avec de l’argent. Idée nouvelle à coup sûr qui ne peut guère avoir cours que dans une certaine société. Quant aux soldats, ils semblent avoir une idée particulière du devoir. Ils leur arrivent de l’oublier au fond de la bouteille à tel point qu’un sous-officier fut obligé d’en tuer un de sa main. Bien sûr ce ne sont que les débuts et je crois qu’il faut être large en ce moment, ils ont droit au crédit mais ils ont encore beaucoup à faire pour devenir des troupes d’élite.
Ce séjour à Hoéville se termine, nous montons demain soir à Marabout.
Je suis allé reconnaître ce matin. Secteur inchangé. Si, un peu plus de service et de travail, je crois ce qui nous prépare de jolies discussions avec le capitaine.
Je ne vois toujours pas arriver ma permission et, de plus en plus, je crois pouvoir affirmer que le capitaine s’est arrangé de façon à faire reculer mon tour de départ. Il aurait pu au moins me le dire, je n’aurais pas refusé et la situation aurait été beaucoup plus nette. Enfin les gens agissent selon leur mentalité.
Pour terminer, je suis obligé de déplorer la vie abrutissante que nous menons ici.
Exercices physiques nuls. Intellectuels très médiocres, j’en suis réduit à lire quelques bouquins insignifiants ou à chercher les rébus du bulletin des armées.
Relevé hier non sans incident.
Je reprends ma vieille place à Marabout. Secteur un peu plus agité que la dernière fois, patrouilles plus nombreuses, embuscades. En vue d’une embuscade tendue par la 9ème compagnie ce soir je suis allé reconnaître de faire les passages possibles. Je pars avec l’aspirant Dupuis, je passe près du poste de la Barricade et nous entrons jonchant dans le bois en avant des lignes.
Nous arrivons sans trop de difficulté au centre puis, à plat ventre, jusqu’à la lisière. J’ai le moulin de Ste Marie 150 m à ma droite, le bois de Savignière en face, la Loutre à 50 m de moi et les Boches à 200 mètres.
Voir la carte pour situer les lieux surlignés en gris
Nous restons 10 minutes en observation comme étonnés de nous trouver seuls et, en somme, relativement en sécurité. Je crois décidément qu’à la fin nous sommes vus. Nous repartons.
En même temps, j’entends le coup de départ d’un « minen ». Nous nous aplatissons : il éclate loin mais dans notre direction. Pas de doute, nous sommes vus et bien vus. Alors, en rampant, nous donnons tout ce que nous avons. 2 minen nous encadrent, encore quelques coups de fusils au hasard aussi. La situation est inquiétante en ce sens que nous ne sortons pas vite des fils de fer et les coups sont toujours réguliers et même assez près.
Enfin d’un bond nous sommes dans une tranchée où nous attendons. Puis, nous sautons dans notre petit poste pour courir ensuite à toutes jambes sur la route du retour mais on nous suit toujours. Enfin une piste s’offre à nous. Et nous sommes à l’abri des coups.
Nous en rions.
En résumé, j’ai eu l’impression que, de jour, les Boches n’ont presque personne en ligne, peut-être quelques observateurs dans les abris mais des observateurs vigilants.
Que va-t-il se passer ce soir ? La patrouille n’est-elle pas éventée ?
Temps franchement mauvais.
Aucun résultat pour l’embuscade sauf celui de faire mouiller 50 hommes pour ne rien prendre.
Aujourd’hui cafard. Je suis énervé ? Est-ce le rhume qui m’agace depuis hier ? Est-ce autre chose ? Je n’en sais rien.
Les Boches ont bombardé à l’arrière cette nuit. Ils sont eux aussi quelque peu inquiets de nous voir aussi actifs.
Nous devons déménager d’ici un ou 2 jours. Le colonel a décidé que nous aurions maintenant 3 sections en lignes. C’est son chef-d'œuvre. Nous étendons encore notre secteur de 800 mètres. Quel avantage allons-nous en retirer ? Moins de repos pour les hommes, moins de travail, fatigue plus grande aussi. Ajoutons-nous encore dispersion des forces. La compagnie de Raon aura un peloton ici désormais.
Enfin nous verrons bien le résultat.
Temps toujours mauvais : froid et humide
Balade à Remereville hier.
Le but était d’écouter une conférence sur les gaz asphyxiants. Malheureusement le conférencier n’est pas venu.
Une heureuse surprise m’attendait en tout cas à Hoéville. J’appris que je partais […]
Le journal s’interrompt ici : six pages ont été déchirées…
[…] mes sont bien aussi. Tranquillité morale parfaite au surplus. Que demander de plus ? Rien assurément ma position ferait certes bien des envieux.
Temps très froid. C’est ennuyeux mais cent fois préférable à un temps pluvieux qui aurait le privilège de nous enliser jusqu’au cou.
Après avoir été 2 fois au fortin F1 me voici de retour dans mon vieux secteur. Mais avant d’aller plus loin deux mots sur ce fortin. A mes ordres une pièce de 75 contre tanks, une section de mitrailleuses, cabane peu confortable mais il y a plus malheureux n’est-ce pas. Temps très froid.
Aujourd’hui dégel avec pluie. L’eau coule à torrents dans les tranchées, les abris sont inondés, la nuit est noire, bien noire. Pauvres hommes qui guettent en ce moment. Et dire que d’autres sont pis encore dans des trous d’obus.
Visite du général de FontclarE ce soir.
But probable : reconnaître des passages et des points à attaquer en vue d’un coup de main important à Bezanges.
En passant dans la tranchée, il a constaté qu’un médaillé militaire n’était que 2ème classe.
Il l’a de suite nommé 1ère classe dans la tranchée même. Vu de l’arrière un civil en ferait une épopée. Vu d’ici c’est différent.
Le commandant de Gorostarzu m’a présenté :
« -Quel âge a-t-il celui-là ? »
« -Vingt et un ans, mon général. »
« -Ah ! Il tète encore sa mère. »
« -Il est allé faire une patrouille au pont de Bezanges
dit le commandant »
« -Ah oui ! C’est vous qui êtes allé en reconnaissance le 11, GIGOT !
Oui je vous connais. C’est bien ! Vous êtes de braves gens. »
Ce soir pluie à torrents. Les tranchées inondées. Quel triste temps !
Hoéville doit être évacuée à partir du 22 janvier. Peu intéressant pour nous. Le ravitaillement va devenir très difficile et le bien être va s’en ressentir aussi.
Autre affaire : la ration de pain de l’homme va être diminuée. On demande l’avis des commandants de compagnies aujourd’hui. Très mauvais effet certainement car il y a bel âge que le gaspillage a disparu de l’armée, sur ce chapitre tout au moins.
Beau temps depuis quelques jours.
Vrai printemps, un vent doux souffle parfois qui rappelle l’avril. Ce n’est pas sans éveiller les souvenirs mélancoliques des années précédentes. Que j’aimais ces crépuscules le long des rives de la Loire, marchant doucement pensant Dieu sait à qui ou à quoi, à tout, à l’avenir souriant et gai que je me croyais réservé, aux gaietés du collège et puis…
Aujourd’hui, il en est tout autrement. Nous saluons ces beaux jours pour l’âpre plaisir de travailler un peu plus activement à nos défenses. Faire des tranchées, faire des postes qui sèmeront la mort si le Boche veut venir. Nous vivons dans ces souvenirs des fois terribles vécus jusqu’ici. Dans l’anxiété des jours à venir et dans les petites difficultés matérielles qui paraissent nous accabler et qui, en somme, nous empêche de nous ennuyer.
C’est la lutte pour l’existence ici, le système D pousse jusque dans des sections qui entraîneront la mort d’hommes. C’est bien la loi de la sélection. Le plus intelligent, le plus rusé enverra l’autre à la mort avec une parfaite désinvolture, se frottant les mains parce qu’il aura reculé son tour d’autant.
Hélas, nous sommes commandés par le moins habile et mon Dieu !
Temps froid, brouillard intense, nous voici revenu en hiver.
Les permissions ont recommencé depuis aujourd’hui. A quand la mienne ? Nous serions dans ce secteur encore pour quelques jours paraît-il. Enfin tant qu’il ne sera pas plus mouvementé il n’y aura pas de mal.
Changement de domicile. Nous sommes au ravin des Fées, emplacement d’une compagnie du 6ème. On nous a remplacé par le 135ème RI à Hoéville. Demain reconnaissance à Champenoux.
Ma cagna est aménagée, encore une fois je suis comme un prince. C’est un petit bonheur.
Hier reconnaissance Sornéville-Mazerulles où je suis reçu par un chef de bataillon du 4h peu aimable. Grincheux même qui ne manifeste qu’une hâte, celle de me voir partir. Je passe au PA à Bouvigny où l’on m’indique ma future tranchée. Je la suis, pas de poste sur 1 km au moins.
Une compagnie de zouaves travaille là en avant des lignes. Je passe ensuite au four à Chaux (P.C. de compagnie du 112ème). Un commandant de compagnie qui n’a qu’une envie celle de dormir me donne quelques renseignements. Pas de liaison à droite car la ligne téléphonique passant en avant de la ligne de surveillance, elle a été coupée.
De là, je passe à la Cornée des Dames. Nous mangeons sur le pouce et nous continuons Arboretum, Champenoux tout démoli, Erbeville, Sornéville et retour bien fatigués aux baraques.
Aujourd’hui, je fais mon petit commandant de compagnie. Je suis seul et je crois même que le lieutenant SALAVIN ait oublié à Nancy l’heure de retour. C’est un détail.
Nous quittons ce soir les Fées pour monter en ligne. Vie plus active, plus ennuyeuse aussi mais nécessaire toutefois, vrai but de tout ce que nous faisons ici.
Le temps est doux. On sent malgré les fumées le printemps qui approche. Avec lui les opérations actives vont recommencer. Seront-ce les dernières ?
10 heures - PA Charrue.
Depuis hier soir nous avons rejoint nos emplacements. Les Boches sont plus actifs que la dernière fois.
Ce matin, 1 tué 1 blessé très gravement au poste Ste-Marie. C’est le premier pour nous dans ce secteur aussi cet accident a-t-il fait sur tous une profonde impression.
(*) : Léon Auguste MACÉ du 12ème régiment d’infanterie, venu du
25ème régiment d’infanterie, mort pour la France le 7 février 1918 au bois de
Sainte-Marie, commune de Sorneville (54). Voir
sa fiche.
Le blessé, Florent Marcel LAMOUREUX, mourra de ses blessures le
jour même à l’hôpital. Voir
sa fiche.
Les Boches ont été un peu plus calmes hier et aujourd’hui heureusement. Cependant notre artillerie les harcèle sans cesse, ce n’est sans doute qu’une courte trêve.
Hier une de nos patrouilles a traversé la Loutre. Un coup de main a eu lieu des Mazerulles aussi. Le résultat n’est pas encore connu.
Temps superbe qui donne le cafard car enfin après tout enfermés ici depuis 4 ans !
21 heures : Alerte pour quelques jours. Un déserteur du 418ème RI boche a déclaré que la 7ème compagnie de ce régiment était relevée avec mission de préparer un coup de main dans le secteur de son régiment. Que se passera-t-il ?
On craint Sapinière et Ranzey. Mais nous pouvons aussi le recevoir et, en tout cas, le tir d’engagement ne nous épargnera pas. C’est la seule chose qui me fait peur car autrement je suis sûr de mes hommes. Tout ceci est évidemment bien ennuyeux, je préférerai autre chose.
Temps superbe ce soir, calme absolu d’autre part. Est-ce le calme précurseur de l’orage ?
L’avenir le dira.
Rien encore cette nuit mais il paraît de plus en plus certain que les Boches veulent faire une grosse opération ici. Nombreux observateurs. Mes hommes font preuve d’une belle confiance mais est-ce foncièrement vrai ou légère fanfaronnade ? L’avenir le dira une fois de plus.
Depuis ce matin bombardement particulièrement violent vers Verdun. Est-ce le commencement de cette offensive colossale dont nous parlent tous les journaux ? A Dieu va.
J’ai fait mon devoir, quoiqu’il arrive j’ai ma conscience tranquille.
Les souvenirs sont loin, la réalité actuelle leur donne un relief saisissant.
Encore rien ce matin. Sera-ce pour aujourd’hui ? Tout est possible.
Depuis ce matin une pluie fine et pénétrante tombe sans arrêt. Voici le soir, comme il paraît bon au coin du feu, chez soi, écouter la pluie et le vent dans la nuit. Mais il faut veiller le Boche
Hier soir encore vers 10 heures, il est venu jusqu’à nos fils de fer. Pour quand nous réserve-t-il la surprise ?
Cette nuit changement de décor. Gelée ! Brr… j’en ai encore froid.
Rien de nouveau sur les Boches sinon que leur tir de harcèlement (c’est le nom que je crois pouvoir leur donner) s’intensifie chaque jour.
Des renseignements reçus, il résulte que :
1° Les Boches craignent ici une offensive de notre part. D’autre part
ils font les préparatifs d’une forte reconnaissance vers nos lignes.
2° Ils préparent une grande offensive qui pourrait bien ne pas être en
Champagne et en même vers notre droite une offensive à objectif limité comme
diversion.
Attendons !
Petite alerte hier soir. Un fil de fer frappant probablement sur un piquet imitant à la perfection le bruit de la cisaille. Nous avons cru que les Boches étaient là et nous avons tiré.
Ce fut tout. Combien lentement s’écoule cette période !
Rien encore cette nuit.
Les Boches sortent tous les soirs. A quand leur séance ? Le temps nous dure ici.
Aujourd’hui attaque sur les fermes d’Ervantes-Rozébois par 3 bataillons du 411 et 1 bataillon du 6ème. Nous le savions depuis fort longtemps. Je m’étais abstenu jusqu’à maintenant de l’écrire car on ne sait jamais ce qui peut arriver.
Aujourd’hui le sort en est jeté. L’heure H est 15h30.
Depuis ce matin 6 heures, nos pièces lourdes pilonnent les lignes boches. C’est une accumulation de moyens comparable à celle du 20 août. Il est 14h30 bientôt le barrage roulant va se déclencher balayant toute la crête. Jusqu’à maintenant les Boches réagissent assez peu.
Quelques tirs de surprise sur nos tranchées. Mais en sera-t-il toujours de même ? Certes je voudrais bien que nous soyons relevés. La nuit et la journée de demain vont être longues, si encore nous sommes relevés demain soir.
Quel tintamarre ! Il y avait bien longtemps que nous n’avions pas assister à pareille séance !
Tout s’est bien passé hier. Je n’ai pu voir les vagues d’assaut. J’ai vu seulement le barrage s’allonger petit à petit. La réaction n’a pas été très vive. D’après certains renseignements nous aurions fait 5 à 600 prisonniers.
Les Boches sont restés une partie de la nuit de l’autre côté de la crête des Ervantes croyant sans doute que nous y étions restés. Ce matin le calme était rétabli.
Ce soir relève.
Je pense partir en perm le 2. Mais pour en être certain attendons d’être dans le train et encore !
Retour de permission depuis hier. Le prélude de cette permission avait été un voyage à Toul. Ici les Boches sont passablement agités et la baraque en planches où je loge est traversée par quelques obus. Enfin à la grâce de Dieu !
Deux coups de main ont échoué ici depuis que je suis parti.
Les Boches en tenteront-ils un 3ème ?
Cela ne va pas mieux ici.
Avant-hier soir déménagement en grande vitesse de ma cagna. Les Boches nous arrosaient et assez près même. Dans la même nuit, une embuscade de la 10ème aperçoit les Boches, les manque et fiche le camp ! Hier soir à minuit barrage très violent dans tout le secteur par les Boches. Nouveau déménagement et prise des emplacements de combat.
Cela dure une heure puis tout rentre dans le calme. Aucun blessé à la compagnie. Que veulent les Boches ? Mon idée est qu’ils détruisent nos fils de fer pour le moment venu tenter un coup de main sur nos lignes. L’avenir dira si je me trompe.
En tout cas nous ne nous reposons guère.
Beaucoup d’événements depuis les dernières lignes. Le séjour en ligne s’est achevé dans un calme relatif. La relève vue par les Boches occasionnera toutefois un bombardement un peu vif sur l’arrière.
Le soir même, une de mes demi-sections étant au fortin F1, je reçois l’ordre de la remplacer avec le reste et moi-même avec. Exécution à 22 heures, tranquillité absolue. Ceci ressemble à un affolement des hauts chefs.
Les jours suivants se passent assez tranquillement. Peu de travail pour les hommes mais nous sommes obligés de rester dans les boyaux. C’est assez ennuyeux.
Dans ces jours, des bruits nous parviennent d’une offensive boche dans la Somme.
Grosse avance de l’ennemi, une véritable percée quoi ! Nous en déduisons que dès que les divisions de là-bas pourront arriver ici nous y partirons.
Au bout de 3 jours, je demande à être relevé de F1. Non sans discussion on semble faire droit à ma demande. Le jour de Pâques contrordre puis nouveaux ordres, relève à 5 heures du soir.
Je ne veux pas non plus passer sous silence le jour de Pâques ou aussi passer pour des brutes ou des reîtres.
Il est 22 heures.
L’artillerie a commencé sa préparation soi-disant discrète, les brèches doivent être faites sans doute car elle a bien tiré.
Autre remarque les passerelles employées sont celles dont nous devions nous servir lors de notre coup de main de décembre. Elles sont encore au « Pont de Bois ». Il faut une vraie reconnaissance pour aller les chercher. La mise au point ne laisse-t-elle pas à désirer ? Tout ceci est à retenir, ce sont autant de leçons dont je tâcherai de faire mon profit si pareille aventure se présente quelquefois.
Coup de main réussi mais aucun prisonnier. Les Boches avaient évacué leurs lignes. Aucun blessé et c’est appréciable. Cependant comme il faut des Boches à tout prix, la série des embuscades continue.
Ce soir par la 10ème. Demain ?...
J’ai fait depuis quelques jours et, en particulier depuis quelques temps, une constatation navrante. Les hommes s’enivrent de plus en plus fréquemment. Devons-nous nous en accuser parce que nous prenons l’habitude de laisser ce genre de sport sans sanction ou bien est-ce une évolution ? En tout cas je vais essayer de mettre le holà chez moi tout au moins.
Le résultat vaut la peine d’essayer.
Descendu des lignes le 22.
Grippe le lendemain. J’en profite pour me reposer quelques jours en attendant que le beau temps revienne.
Hier soirée musicale très réussie. Une fois de plus je me rends compte qu’il n’est rien de tel que la musique pour relever le moral.
Pluie désolante aujourd’hui. Triste perspective pour le travail que je reprends demain.
Quelques noms et prénoms inscrits :
Jean-Paul PELLIER, élève aspirant, 2ème compagnie, Saint Cyr – Aspirant au 344ème régiment d’infanterie, 23compagnie, secteur postal 136.
Roger ASSAILLY, sapeur au 8ème régiment du génie, secteur postal 206.
René LAFOSSE, 131ème régiment d’infanterie, 6ème compagnie, secteur postal 59.
Robert LEYAT, sous-lieutenant, 39ème régiment d’infanterie, 1er bataillon, secteur postal 222.
Henri GENDRIER, hôpital n°16, bâtiment A2, salle 8, Rozallier ( ?), dépôt divisionnaire du 137ème régiment d’infanterie, 4ème compagnie, secteur postal 82.
Armand FICHET, 130ème régiment d’infanterie, 12ème compagnie, secteur postal 38.
Marcel ANNOY, sous-lieutenant, 232ème régiment d’infanterie, 17ème compagnie, secteur postal 94.
MALLIET, sous-lieutenant, 93ème régiment d’infanterie territoriale, 2èmecompagnie, secteur postal 215.
BUACTET, aspirant, centre de mobilisation ( ?) Verronton ( ?), Yonne.
TISSÉNÉ, sergent, 12ème régiment d’infanterie, hôpital auxiliaire 64, Bordeaux.
CANFERME, hôpital auxiliaire 6, Paris.
Lucien Gigot finira la guerre au 12ème régiment d’infanterie. Blessé en septembre 1918, et ayant participé aux quatre combats pour lesquels le 12ème régiment d’infanterie a été cité à l’ordre de l’armée, Lucien Gigot obtient le droit de porter la fourragère aux couleurs du ruban de la médaille miliaire à titre personnel. Il continuera donc de la porter même après avoir quitté le 12ème régiment d’infanterie.
Il obtiendra 4 citations, croix de guerre et il est chevalier de la légion d’honneur. Il reste militaire après la guerre et participe aux combats au Maroc. Capitaine en 1930, il entrera à l’école supérieure d’intendance militaire en 1931. Affecté au commissariat général du ravitaillement en juin 1940.
Ces dossiers, une centaine, constituent un complément précieux à la lecture des carnets de guerre. Ils ont été constitués à partir des notes, ordres de mission, photographies et autres documents déjà classés par Lucien GIGOT. Seuls les cartes et les carnets de contrôle de section n’ont pu être reproduits, en raison de leur format.
Pour obtenir certaines de ces archives, envoyez un mail au propriétaire ici.
Il décède en 1978.
Contacter le propriétaire
du carnet de Lucien GIGOT
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(4 pages)
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