Mise à jour :
décembre 2013

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INTRODUCTION
Chaque
carnet (7 au total) détaille avec la plus grande précision, la vie de Ferdinand
Gillette - au jour le jour - sur plus de 1.800 pages :
Liste
et matricules de tous ses camarades et supérieurs, compte individuel, liste de
sa correspondance, combats (attaques, contre-attaques, replis), détail
individuel des pertes, vie de groupe, moral de la troupe et des officiers,
prémices de fraternisation, les mutins de son régiment, amour de la famille,
l’alcool chez les soldats (tous grades), convalescence dans les hôpitaux,
permissions, vie de prisonnier….
Tel est ce récit
extraordinaire et émotionnel, vrai « mine d’or » pour comprendre
cette période…
L’écriture est très
lisible, très déliée, bien que très resserrée et peu aérée, ce qui rend une
lecture de plusieurs pages d’un coup un peu « difficile ».
Pour
une meilleure compréhension des carnets et pour « adapter » le récit
aux facilités d’internet, j’ai volontairement :
1) Ajouter
un sommaire
2) Ajouter
des commentaires (en bleu), pour expliquer certains termes d’époque ou
situations.
3) Ajouter
des photos et cartes des combats.
4) Les
carnets sont des agendas, et parfois le récit d’une journée est écrit sur
plusieurs journées de l’agenda. J’ai donc logiquement regroupé ces journées sur
la même date.
5) J’ai
indiqué en face de chaque date, le lieu où se déroule la journée, et parfois un
événement important.
Bonne lecture, et vivez des émotions fortes comme nous les avons
vécus, Marie-Thérèse, Antoinette, Annie, Philippe, Serge, Christophe N.,
Patrick et surtout Catherine, Françoise, Dominique, Christophe R. et Nicolas,
qui à eux cinq ont retranscrit plus de huit cent pages des carnets !
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Retour sur l’année 1915
Après avoir été mobilisé
en février 1915 à Cherbourg, pour y suivre sa formation, Ferdinand part, en
avril 1915, à l’école militaire de St Maixent.
Après bien des vicissitudes,
il réussi son examen d’élève-aspirant, intègre le 175e RI et part
pour la Grèce en septembre 1915. Il y est blessé, revient en France, y est
soigné et part en permission de convalescence chez lui, dans la Manche.
Ainsi débute l’année 1916, qui sera marquée par les
combats dans la Marne (secteur Tahure) puis dans la Somme (secteur
Ablaincourt).
Ferdinand participera à
ces journées de «folie meurtrières » avec ses hommes dont l’effectif
diminue au fil des pages qu’il écrit.
Ferdinand nous narre ses
combats, ses peurs, ses doutes, ses colères et sa solitude.
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Sommaire (n’existe
pas dans le carnet) :
Ø Contrôle nominatif de la 2ème section : 5ème escouade
- 6ème escouade - 7ème escouade -
8ème escouade
Ø Contrôle
nominatif de la 2ème section (27 avril 1916) :
5ème escouade
- 6ème escouade - 7ème escouade -
8ème escouade

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ADRESSES À CONSERVER
Mr DESSAIGNE Joseph,
sergent, 75ème d’Infanterie 11ème Cie SP
114. GALBOT 50ème Cie
Mr CHINOTTE Georges,
Sergent, 157ème d’Infanterie 5ème Cie SP 123. GORIN R 6ème Cie. Mr BRUT J 7ème
Cie
Mr HUGUET Jean 75ème
d’Infanterie, Hôpital 197 (bis) 206 route de Vienne (Lyon)
Mme B. GILLETTE,
institutrice Romagny, par Mortain, Manche. (Son
épouse)
MM GILLETTE Désiré,
cultivateur, La Chapelle-en-Juger, par Marigny, Manche.
(Son père)
Mr FOLLET, école primaire
supérieure de fille, Saint-Lô, Manche
LENEVEU Albert, soldat,
136ème d’Infanterie détaché à la trésorerie générale, Saint-Lô (Le frère de son meilleur ami, Germain LENEVEU)
VILLETTE Albert, 7ème
Artillerie 5ème Batterie, SP n°74
DUVAL Auguste, 50ème
Artillerie 28ème Batterie, SP n°105
RONDREUX Paul, 70ème
d’Infanterie, Bureau de la mobilisation, Vitré (Ile et Vilaine)
DUVAL Edmond, charpentier,
Bourg de Cérences, Manche
Melle GUILBERT Marie,
couturière, Le Dézert, Manche
PICHARD Marie,
institutrice, Gavray, Manche
Mme RONDREUX, institutrice,
Sartilly, Manche
Mme CALMé, Bourg de Romagny (Manche) ou 72, rue
Rochechouart (Paris)
Mr VICTOR Louis, élève-caporal,
104ème d’Infanterie 30ème Cie 2ème Section 4ème escouade
Mr GERMAIN Louis, 104ème
d’infanterie 30ème Cie 2ème Section, Argentan (Orne)
Melle Germaine LALANDE chez
Mme GILLETTE Romagny, par Mortain (Manche)
DESSAIGNE, hôpital n°63
Nogent s/s Vernisson (Loiret), 13, quai
de l’industrie, Lyon Vaise
Mr et Mme SILANDRE, 11
Place des Halles, Saint-Hilaire-Du-Harcouët (Manche)
JOUVET, instituteur, Virey
par Saint-Hilaire-Du-Harcouët (Manche)
BEAUCHET, route de
Coutances, Donville-les-Bains (Manche)
LEMAZURIER, instituteur,
Torigny-sur-Vire (Manche)
VAUDOUES, restaurateur, rue
du Bassin, Sourdeval-la-Barre (Manche)
PASCAL, Meylan (Isère)
LOUIS V., propriétaire,
Romagny par Mortain (Manche)
Mr JOUVET René, 29ème
d’Infanterie 34ème Cie SP 24
Mr GOUSSEL Edmond,
Aspirant, 237ème d’Infanterie 23ème Cie SP 128
MICHEL Ernest, 158ème
d’Infanterie, Hôpital auxiliaire N° 5, Salle G, Cognac
FAVE Louis, 158ème
d’Infanterie (un des « meilleurs »
soldats sous les ordres de Ferdinand, FAVE est cité très souvent dans les
carnets)
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Journée bien remplie (*) (Tonneau et corde de bois)
Aujourd’hui je me lève de bonne heure ainsi que mon père et Émile.
Mr Leneveu arrive à 7h30 et après avoir déjeuné rapidement ensemble nous partons à pied pour Fontenay-Milly (**) (Mon père, Émile et Arsène RAMAN nous ont devancés avec la voiture).
Le tonneau est vivement chargé et nous sommes de retour à 11h ½.
Après avoir « dépoté » le cidre et diné, nous repartons chercher le bois avec Mr JOUVET qui est arrivé nous surprendre à 2h ½ et qui repart à 7h.
(*) :
Souligné dans le carnet
(**) :
Ouest de Mortain (Manche)
Ce matin, mon père et Émile repartent pour La Chapelle. (*)
Pauvre père cela me fait bien de la peine de le quitter et quand je l’embrasse au moment de partir et qu’il me serre plus fort que de coutume dans ses bras, mes yeux se voilent.
C’est terrible pour un père qui déjà a perdu un de ses fils à la guerre de voir partir son dernier ! (**)
Je passe la journée avec LENEVEU et même nous avons le courage de scier quelques bûches pour nous réchauffer. Si j’avais une grande hache je casserai ce bois demain mais je n’ai pas d’outil.
L’après-midi,
nous avons la visite de Mme SILANDRE avec René et Émilienne qui viennent me
dire « au revoir ».
LENEVEU qui doit reprendre son service demain matin est
obligé de repartir de ce soir à 7h50.
Ah ! mon cher LENEVEU, mon vieil et meilleur ami, je te serai toujours reconnaissant d’être venu passer 2 jours avec moi et pour cela de passer 2 nuits au blanc.
Nous allons l’accompagner ma Berthe et moi jusqu’à la gare pendant que Germain prend soin de notre chère petite Fernande. Pauvre chérie comme elle est mignonne à 4 mois elle est déjà raisonnable et nous laisse dormir tranquille.
Quel bonheur pour moi de la voir sourire si gentiment et d’embrasser ses petites joues dodues.
Ah ! Nous avons au moins la chance d’avoir un gentil bébé qui se porte bien et qui est tout plein mignon.
Hélas quand je serai reparti pour Grenoble, je serai peut-être bien longtemps sans le revoir !!!.....
(*) : La
Chapelle-en-Juger est un village à l’ouest de Saint-Lô (Manche)
(**) :
Voir son récit en 1915. Alphonse, le frère de Ferdinand a été tué sur le front
d’Artois.
Voir la carte Michelin pour situer ce village
Dernier jour de convalescence !
Ah ! Comme les heures passent vite.
Pour faire mal ma chère petite Berthe doit faire classe (*) et je ne puis passer ces quelques moments qui me restent en sa compagnie.
Je passe mon temps à faire mes préparatifs de départ car je dois quitter Romagny ce soir au train de 7h59.
J’appréhende ce terrible moment des adieux et je ne sais
si je vais avoir assez de courage pour retenir mes larmes.
Ah ! Chères petites adorées comme il va m’être dure, pénible de vous quitter, de vous dire « au revoir » et peut-être adieu !
Oh ! Berthe chérie ! Comme je t’aime ! Comme je t’adore ! Et toi ma pauvre petite fille qui ne connaitra peut-être jamais son papa ; mais je sais que ma Berthe lui parlera souvent de moi et je suis bien tranquille de ce côté.
Oui je suis bien heureux d’avoir une épouse aussi bonne, aussi dévouée, qui m’adore et qui saura me faire aimer par notre petite chérie. Je suis tranquille aussi au sujet de mon pauvre père, car je suis sûr que ma Berthe fera l’impossible pour lui rendre sa vieillesse aussi douce que possible.
Vers 6h alors
que je vais m’apprêter à partir j’ai la bonne idée de regarder l’horaire du
P.L.M. (*) et je m’aperçois
qu’en partant seulement demain matin je serai rendu à Grenoble le 5 à 10h du
matin ce qui sera bien assez tôt.
Aussi je vais encore passer la nuit aux côtés de ma Berthe et nous passons la soirée en allant à Mortain.
Petite Fernande est toujours aussi mignonne.
Pauvre petite chérie comme ton papa t’aime et combien il voudrait t’avoir toujours près de lui.
Avec quel bonheur, j’embrasse ses petites joues.
Ah ! Qu’il est doux d’être papa !!
(*) :
Berthe, sa femme, est institutrice, à Romagny (Manche)
(**) :
P.L.M. : Paris-Lyon-Marseille
Départ pour Grenoble
Cette fois c’est ce matin qu’il faut partir !
Ah ! C’est dur le départ et malgré moi j’ai les yeux pleins de larmes en embrassant ma chère petite Fernande et ma Berthe adorées.
Pauvres chéries !
Dire que je ne les reverrai peut-être jamais !
Ma chère Berthe m’accompagne à la gare où je retrouve Mr LEMOIGNE qui prend le même train que moi mais nous ne nous trouvons pas dans le même compartiment, j’aime mieux être seul afin de pouvoir pleurer à mon aise après avoir dit « au revoir » à ma femme chérie.
Ah ! Comme je me trouve seul, isolé après le départ du train et le découragement n’a pas de peine à s’emparer de moi.
Le mois de décembre ne m’a décidément pas paru long et il va falloir recommencer à vivre cette vie de caserne qui me dégoûte.
À Vire, il y a
3h ½ d’arrêt pendant lesquelles je m’ennuis profondément.
L’express pour Paris a ¾ d’heure de retard et je me demande si je vais pouvoir arriver assez vite à la gare de Lyon pour prendre mon train. Pour faire mal, je passe au moins ¼ d’heure à trouver un taxi qui me coûte 5F (*), enfin j’arrive à la gare de Lyon à 9h moins 20, le train ne partant qu’à 9h03’ je suis en avance.
Le trajet Paris-Lyon me paraît encore bien long surtout que je voyage de nuit et que je ne puis dormir.
Arrivée à Lyon à 7h
(1/2 heure de retard) mais comme l’express pour Grenoble attend la correspondance j’ai
largement le temps nécessaire pour changer de train.
Depuis Dijon le temps a été plutôt froid et je n’ai pas eu trop chaud.
(*) :
« Qui me coute 5 F » : mots d’une autre écriture, ajoutés
certainement plus tard.
Pendant le trajet Lyon-Grenoble je trouve un camarade du 175ème avec lequel je termine le voyage.
Nous arrivons à 10h.
Comme il est inutile de rentrer immédiatement à la caserne nous nous promenons jusqu’à 11h dans la ville car il nous faut attendre cette heure avant de pouvoir entrer dans un restaurant.
Après avoir bien diné, vers 2h, nous nous rendons à la caserne du 175ème.
Pendant tout l’après-midi, nous avons traîné de bureaux en bureaux (5 bureaux différents) où on nous a partout demandé les mêmes renseignements.
Ah ! C’est bien là l’administration militaire où tout ce qui est simple est compliqué à l’excès, mais voilà il faut bien des bureaux pour employer tous les embusqués !!!!.....
Nous apprenons ici quelque nouveau : demain matin nous passerons la visite : si je suis reconnu inapte, j’irai passer quelque temps au dépôt des inaptes à Voiron, si au contraire je suis reconnu apte comme je le pense, je serai équipé ici et dirigé ensuite sur La Palud (*) (petit patelin à 5h de chemin de fer d’ici dans le département du Vaucluse où sont les compagnies A, B et C.)
Avant de partir au front il faudra revenir ici se faire habiller à neuf.
Maintenant tous les détachements ne partent pas pour
renforcer le 175ème, le prochain qui est rentré à Grenoble part pour le 35ème
d’autres partent pour le 84ème, mais c’est toujours pour Salonique.
Ainsi donc il n’y a plus de détachement à Meylan mais j’ai l’intention d’aller dire bonjour à Mr et Mme PASCAL un de ces soirs avant de partir pour Lapalud ou Voiron.
(*) : Il
s’agit en fait de Lapalud, Vaucluse. Il le confirmera la journée du 10 janvier, en allant au
« champ de tir de Bollène, à 10 km ».
Volontairement,
je modifie dans la saisie « La Palud », par « Lapalud », à
partir de cette date, dans tout le récit de Ferdinand.
Voir la carte Michelin pour situer Lapalud
Il m’a fallu passer la nuit sur une mauvaise paillasse avec 2 couvertures : malgré cela j’ai bien dormi, étant plutôt fatigué ; je partage ma chambre avec 2 instituteurs (1 caporal et un soldat) qui partent le 17 pour Joinville comme élèves-aspirants.
Nous sommes réveillés à 3h par le détachement qui part pour Lapalud et qui doit prendre le train à 5h.
Réveil à 6h.
Ah ! Comme ces souvenirs de clairon qui me rappellent que je suis en caserne me prennent sur les nerfs.
Contrairement à ce que je pensais, je ne passerai la visite que demain matin. N’ayant rien à faire le temps me parait diablement long : j’en profite pour écrire ces mots.
Soupe à 10h ½,
je mange avec les s/s officiers au mess et ma foi, la cuisine n’est pas trop
mauvaise.
J’apprends que BARRAL (aspirant qui était resté à Meylan) est parti pour Salonique avec le détachement précédent et que BOQUIEN, aspirant qui était avec moi à Salonique, a été évacué pour commotion cérébrale peu de temps après moi. (*),
L’après-midi,
j’accompagne les évacués dans leur promenade quotidienne ; promenade qui
consiste à aller jusqu’à La
Tronche et à passer le temps de 1h ½ à 3h ½ dans un café.
Ce soir, je
sors avec un sergent du 175e, que j’avais connu sur le Ceylan (*), Fabre et qui est rentré de convalescence ce matin, mais
vraiment je n’en suis pas enchanté : nous sommes allés acheter chacun un
képi et j’ai bien reconnu là un fils d’officier (son père est commandant) à
toutes ses mesquineries.
Pour faire le gourmeux, il s’est payé un képi rouge fantaisie et alors si les marchands avaient tous clients pareils à celui-là, je crois bien qu’ils donneraient vite leur démission de commerçants.
Quelle mesquinerie !
Quelles questions idiotes !
À tout moment les mêmes questions revenaient :
« Mon képi me fait-il bien ? N’est-il pas trop haut ? Trop petit » etc….
Et combien de fois n’est-il pas allé se planter devant la glace pour s’admirer !
Mais quand il a fait placer les numéros 1.7.5. sur son képi cela a été encore bien autre chose ; d’après lui ils étaient toujours de travers et finalement il les a fait enlever et les a laissés à la chapelière ; il s’est fait ensuite mettre et ôter une jugulaire.
Ah ! il est bien loin d’avoir mon caractère et
j’avais presque honte pour lui. Mais une fois sorti de la boutique il s’est mis
à chercher un autre chapelier pour faire poser ses fameux chiffres ; après
avoir fait 4 à 5 boutiques il a trouvé son affaire chez un tailleur militaire
et a eu encore bien du mal à être satisfait.
Comme nous mangions en ville il lui a fallu avant d’entrer dans un restaurant aller se faire peigner chez un coiffeur. C’est bien là la mentalité des officiers de salon plus soucieux de leur tenue que de toute autre chose, ce sera bien un fils à papa.
Comme je ne peux sortir sans ce pommadier, il est probable que nous ne serons guère camarade ; je n’aime pas être agacé à tout moment par ces questions mesquines.
Ma capote me fait-elle bien ? N’est-elle pas trop sale ? Mes jambières vont-elles à peu près ?
Questions répétées à l’infini et qui font le principal sujet de sa conversation.
(*) :
Construit en 1917, réquisitionné en navire hôpital en 1914. Démoli en 1934.
Comme les
écrits du second semestre de 1915 ont disparu, on sait donc, par ces mots, que
Ferdinand est revenu blessé de Grèce sur ce navire, second semestre de 1915.
Retour à Toulon le 29 octobre (on le découvrira le 4 février 1916)
Nuit assez bonne.
Ce matin, les évacués arrivés depuis 2 jours (dont je fais partie) vont passer la visite à la caserne du 140e.
Ainsi que la plupart de mes camarades je suis déclaré apte (*) : je n’ai fait d’ailleurs aucune réclamation.
En conséquence je pars demain matin (3h) pour Lapalud et l’après-midi se passe à nous équiper (sac, sabre, étui, revolver etc…)
Les gradés sont ensuite appelés par le commandant du
dépôt, BARATAY, qui nous affecte aux Cies de Lapalud. Je tombe à mon ancienne Cie, la Cie
C. Revue du détachement par le lieutenant commandant la Cie D à 4h, pas
d’incident.
Ce soir, je
profite de ma sortie en ville pour acheter 2 nouvelles cartes avec des
édelweiss des Alpes (j’en avais déjà acheté 3 hier soir).
Sur ces 5, 3 sont destinées à ma Berthe adorée. 1 à LENEVEU et 1 à Mme CALME ou aux cousins.
Pauvre petite femme chérie, elle sera contente de recevoir de ces fleurs et de voir ainsi que son petit mari ne l’oublie pas mais pense sans cesse à elle.
Comme il faudra se lever à 3h demain matin, je me couche de bonne heure, 8h ½.
(*) : Souligné
dans le carnet
Réveil à 3h, il faut s’équiper, prendre son sac pour le rassemblement qui a lieu à 4h moins le ¼.
Après 5 ou 6 appels tout le monde est présent et nous prenons le chemin de la gare sous une pluie battante qui (n’a pas) (*) cessé de tomber depuis hier soir.
Le détachement est sous les ordres du lieutenant BONHOMME avec lequel je voyage ainsi qu’un adjudant et un sergent-major.
Jusqu’à Valence nous sommes en 1ère classe.
À Valence
nous changeons de train pour prendre la grande ligne P.L.M. et cette fois je
suis en 2ème classe.
Ce lieutenant BONHOMME à l’air très chic, il nous donne à chacun une bonne goutte de rhum dont il avait eu la précaution de se munir : dommage qu’il soit versé à la Cie A.
Arrivée à Lapalud
à 10h14’.
De Valence à Lapalud j’ai pu voir cette fois la vallée du Rhône qui longe la chaîne des Cévennes qui m’a paru plutôt aride et ayant quelque ressemblance avec les montagnes de Grèce.
À gauche les derniers contreforts des Alpes sont à des distances très variables de la ligne c’est ainsi qu’entre Châteauneuf du Rhône et Pierrelatte, la vallée n’a pas plus de 1500 à 2000m de large, il n’est donc pas étonnant que lorsque le vent se trouve emprisonné dans ce véritable couloir, il arrive à déraciner les arbres.
La force, la violence de ce vent, ayant toujours la même direction, a fait pencher tous les arbres (surtout les peupliers) vers le sud.
Outre cette particularité les arbres en présentent une autre ; leurs branches sont toutes du côté sud ; certes l’air, la lumière du soleil y sont pour quelque chose mais il faut en chercher la principale raison dans ce vent aride qui dessèche tout.
À la gare de Lapalud, un sergent attendait le détachement et nous conduit
à l’emplacement de nos Cies.
Au bureau de la Cie C je trouve le capitaine, un nommé TRANCHARD qui me fait au 1er abord assez bonne impression.
Après avoir mangé au mess je reviens avec le sergent FABRE, qui est également à ma Cie, au bureau où nous retrouvons notre capitaine au milieu de la rue, occupé à écrire un motif de punition pour un soldat sur une feuille de papier à cigarettes !!!...
Cette fois il me fait moins bon effet et me paraît un peu ronchonnot !!!
Il doit être excessivement méticuleux sur tout ce qui a rapport au service ; enfin il nous accorde la permission de l’après-midi pour chercher une chambre.
Grâce à la complaisance du fourrier de la Cie nous
trouvons (FABRE et moi) ce qu’il nous faut à la sortie de la bourgade : très
jolie chambre avec un bon lit assez large pour 2 où nous serons très
tranquilles. (Je vais être un peu mieux couché qu’à Grenoble !!)
Le prix n’en est pas très élevé 22F pour nous deux ; somme de laquelle il faut déduire 12F, payés par la commune ; cela nous reviendra donc à la modique somme de 5F par mois chacun.
(*) :
Ajouté plus tard dans le carnet
N’ayant rien à faire ce matin, nous faisons la grasse matinée et nous nous levons à 9h ¼ (inutile de dire que la nuit a été très bonne).
FABRE toujours mesquin au point de vue de sa tenue met 1h ½ à s’habiller, se cirer, se pommader, se peigner, se regarder dans la glace.
Il est tout juste prêt pour 11h (il faudra s’il veut arriver à l’heure aux rassemblements qu’il se presse un peu plus les autres jours)
Pendant qu’il assiste à la messe d’onze heures, car il est
dévot, je vais manger et reviens ensuite dans notre chambre écrire et j’y passe
ainsi presque tout mon après-midi.
Le vent étant assez fort et froid je n’ai pas eu le courage de faire un tour.
FABRE qui est allé aux vêpres a trouvé le moyen de prendre la cuite et lorsque nous faisons un tour après souper c'est avec peine qu'il réussit à suivre son chemin droit.
Lorsque nous rentrons pour nous coucher, les locataires du rez-de-chaussée (une dame et sa fille) nous invitent à prendre le café. Cette dame à son fils soldat au 175eme c'est pour cette raison qu'elle est venue à Lapalud.
Ce matin, il faut se lever à 7h pour être au rassemblement à 8h moins le ¼ pour l'exercice. Arrivés au lieu de rassemblement nous apprenons qu'il n'y a point d'exercice, la Cie partant au tir à 10h.
Le capitaine que je vois au bureau ne m'a pas encore affecté à une section.
Jusqu'à l'heure de la soupe qui aujourd'hui est à 9h, il n'y a rien à faire si j'avais su je serais resté couché une heure de plus.
Départ pour le tir
à 10h.
Le champ de tir est à Bollène, dans les derniers contreforts des alpes à environ 10kms de Lapalud.
Le long de la route, je fais connaissance avec le s/lieutenant Bosinard et avec le lieutenant dont je ne sais point le nom.
À l'aller, le mistral qui souffle assez fort ne nous gêne pas trop, venant de côté et même un peu d'arrière, mais ce n'est pas la même chose en revenant, nous arrivant en plein dans la figure il nous dessèche la gorge et le nez et gêne considérablement la marche.
(Au tir j'ai tiré 8 cartouches sur silhouettes couchées à 210m et en ai mis 7 dedans c'est moi qui ai fait le meilleur tir de la Cie.
En rentrant à Lapalud à 5h moins le ¼,
nous apprenons qu'il y aura un départ demain ou après demain. 2 s/officiers
seulement de la Cie en feront partie le sergent Aubrun et l'adjudant Dumont,
par contre il y a 5 sergents de la Cie À qui partiront.
Étant un peu fatigué je me couche de bonne heure 8h ½.
Je me réveille à 7h20, aussi je ne suis pas longtemps à sauter du lit et à m'habiller.
Au rassemblement devant le bureau de Cie, le sergent-major
désigne les hommes qui doivent partir. Ceux qui restent vont s'équiper pour
l'exercice. Je conduis la Cie sur la route de Mondragon où nous rejoint le S/lieutenant Besnard.
Après une 1/2h d'école de Cie nous rentrons à Lapalud.
Le s/lieutenant Besnard m'a fait l'objet d'un cancre. Pour multiplier 12,87 par 3 il a bien fallu 10 minutes et lorsqu'il a voulu diviser le résultat par 4 il a été obligé d'y renoncer.
C'est bien le type de l'adjudant de l'active ayant 15 ans de service et quel langage grossier il emploi !!
Il ne peut ouvrir la bouche sans parler de merde....putain....maquereaux... ??... et autres termes semblables.
À 10h ½, nous
devons avoir une conférence par le major sur l'emploi
des masques et lunettes contre les gaz asphyxiants et lacrymogènes, mais
cette causerie est remise à 4h ½.
Sous la direction du s/lieutenant Besnard, nous passons l'après-midi à faire une petite manœuvre à laquelle ma foi je n'ai pas compris grand chose et je doute fort que les hommes y ai pigé quelque chose mais il ne faut pas s'en faire pour si peu car celui qui se fait de la bile n'est pas pour être heureux dans le métier militaire.
4h ½, causerie
du médecin-major qui nous indique la façon de se servir des lunettes contre les
gaz asphyxiants.
Les nouveaux masques comprennent 3 compresses de gaze imprégnées de solutions diverses (il ne nous a cité comme solution que l'hyposulfite de soude) et de couleurs différentes blanche, noire et rouge c'est la compresse blanche qui doit être appliquée sur la figure.
Aujourd'hui, toute la journée, travaux de campagne, aussi rassemblement sans équipement ni fusil à 8h moins le ¼.
Ces travaux de campagne consistent à aller creuser des tranchées dans un champ distant d'environ 2 kms de Lapalud situé dans le département de la Drôme.
La matinée passe
vite, arrivé sur le terrain à 8h ½ nous en repartons à 9h ½ pour être
rentré à 10h.
Fabre étant de garde à la prison, je vais être seul dans ma chambre mais je n'en suis pas fâché bien au contraire, car je vais être plus tranquille.
On rassemble la Cie à 1h
moins le ¼, le capitaine fait de la propagande pour que les soldats versent
l'or (*) qu’ils peuvent
avoir pour les encourager à faire ses
versements, tous les hommes qui vont lui apporter une pièce d'or avant ce soir
vont être dispensés de la marche de nuit.
J'ai eu tout d'abord l'intention de lui donner l'unique Louis que je possède, mais à y réfléchir j'aime autant le garder.
Cet après-midi,
travaux de campagne comme ce matin ; cette fois le temps me paraît diablement
long et à rester inactif dans cette plaine où le mistral ne cesse de souffler,
je n'attrape pas chaud, aussi est ce avec plaisir que je rentre à Lapalud
Ce midi, j'ai touché mon prêt pour les 8, 9 et 10 janvier.
Ma solde journalière de 2 F est augmentée de 1,50F comme frais de cantonnement ce qui me fait 3,50F par jour avec cela je vais pouvoir faire des économies !!!
7h,
rassemblement pour la marche de nuit qui consiste tout simplement à aller faire
4km et ½ sur la route de Mondragon
et à revenir dans un silence plutôt problématique et à boire en rentrant un
quart de thé au rhum préparé pendant notre tournée.
Ce n'est donc pas très dur c'est plutôt embêtant.
(*) :
Beaucoup de soldats étaient partis en 1914 avec de l'or cousu dans leur
ceinture de flanelle (réglementaire) ou dans un gilet spécialement confectionné
pour cela.
Ayant couché seul, j'ai très bien dormi et me suis tout juste réveillé pour 7h20'.
Ce matin,
exercice de 8h à 9h ½ (école d'escrime à la baïonnette et spécialités)
Au rapport nous apprenons qu'à partir de lundi prochain le réveil aura lieu à 6h30' et ce qui me fait le plus plaisir c'est de recevoir une lettre de ma Berthe chérie, ma mignonne petite Fernande a été enrhumée mais heureusement notre chère petite va beaucoup mieux.
En rentrant dans ma chambre à 10h ½ je ne manque pas d'être raccroché par la locataire d'en bas. Elle me fait voir plusieurs lettres que lui ont envoyés des types du 175e, d'après une de ces lettre le choléra et le typhus gagneraient à Salonique, ce n'est pas très encourageant !!!
Cet après-midi,
nous allons à 4kms de Lapalud
sur les bords du Rhône et après une courte théorie sur les masques et les
lunettes contre les gaz asphyxiants et lacrymogènes théories faites aux hommes
par les gradés, nous commençons la fabrication de claies et de gabiers.
En rentrant je vais toucher au bureau de la « Galette »
pour mes mois de convalescences
Solde 2f X 31= 62f
Indemnité de vivre : 1f ,25 X 31= 38f, 75
ce qui fait : 100f, 75
Dommage que je n'ai pas touché autant tous les jours !!!!
J'ai remarqué que dans ce pays, pour protéger les jardins légumiers contre le mistral, les habitants les abritent par des haies coupe-vent haies en épines, en roseaux ou le plus souvent en conifères.
Ce soir, je
fais une partie de cartes et suivant mon habitude je perds ; ma perte est de
1f,85 décidément il faut que je renonce au jeu!!
Aujourd'hui il a fait assez beau le mistral ayant à peu près cessé de souffler.
Aujourd'hui, rassemblement à 8h ½ car nous devons partir au tir à 9h, comme nous ne mangeons pas avant de partir nous touchons un repas froid (pain saucisse et fromage) que nous mangerons au terrain de tir.
Le vent qui s'était apaisé hier a repris de plus belle ; à l’aller, il nous souffle dans le dos, mais au retour ce n'est plus la même chose et grâce à lui la marche est plutôt pénible, d'autant plus que nos yeux sont remplis de poussière.
Au tir, cela n'a pas très bien marché : la 2eme corvée de
tir qui devait remplacer la 1ere s'est fait attendre trop longtemps, de plus il
a manqué pas mal d'étuis tout cela provient du défaut d'unité dans le
commandement, à la Cie tout le monde commande les 3 s/lieutenants, l'adjudant
etc.... de telle sorte que les sergents se trouvent avoir plusieurs fonctions
absolument incompatibles.
De plus après le
goûter, le s/lieutenant Roques
qui commandait la Cie a réuni tous les s/officiers pour nous faire remarquer
que les hommes n'avaient pas porté le café aux officiers (il est d'usage que
chaque escouade aille offrir le jus aux officiers)
Par suite Roques, plutôt mécontent, a fait retomber sa colère sur mon camarade Fabre sous prétexte que ce dernier n'avait pas accompli sa fonction de chef de cible (au lieu de faire rentrer ses bonhommes dans l'abri pendant le tir, Fabre les avait laissés à l'extérieur) et lui a flanqué 4 jours d'arrêts, punition qu'il lui a d'ailleurs enlevé le soir en rentrant !
Ce qu'il y a de dégoutant ici, c'est le peu d'entente qui règne entre les s/officiers.
Tout le monde cherche à en faire le moins possible.
Contrairement à ce que je croyais, je ne suis pas de semaine, l'adjudant Castera s'en chargeant.
J'en suis d'ailleurs bien content car c'est une sale journée et l'on risque fort d'y attraper une « tuile ».
Exercice de 8h à 9h
½ (gymnastique, spécialités et école de section) en rentrant nous apprenons
que le capitaine a fait l'affectation de tous les sergents et gradés.
Je suis à la 2éme section (avec les sergents Gay, Golet, Pareyre, Pech et Suquet) décidément je suis destiné à être toujours à la 2éme section (à St Maixent, Meylan, Salonique et enfin ici).
Mon camarade Fabre est aujourd'hui de service à la gare le vernis !
Il n'a tout simplement qu'à être présent à la gare à l'heure des trains et ils ne sont pas très nombreux puisque les express ne s’arrêtent pas à Lapalud, pour vérifier les permissions des militaires et le maintien de l'ordre.
À 2h, le
capitaine va passer dans tous les cantonnements pour une revue de détail.
Aussi de 1h à 2h, je suis occupé à visiter et à faire nettoyer les locaux occupés par ma section. (Il y en a 3, espacés le long du bourg)
Entretemps, la locataire du dessous de ma chambre nous invite à prendre le café avec une bonne goutte de rhum, ce que j'accepte avec plaisir. Cette dame et sa jeune fille sont tellement charmantes envers nous et à tout moment elles nous invitent à prendre quelque chose.
J'accompagne le capitaine pour la revue dans les
cantonnements de ma section.
Cette revue se passe tout à la douce, à la papa, après quoi je rentre dans ma chambre pour dormir un peu.
Je ne sais qu'elle en est la cause mais les
correspondances n'affluent pas, j'ai tout juste reçu une carte lettre de ma
Berthe depuis mon départ de Romagny.
Hier soir, j'ai accompagné mon camarade Fabre à la gare où nous sommes restés jusqu'au train de 8h ½.
Ce matin, je
suis resté au lit jusqu'à 8h alors que Fabre
a dû se lever à 5h ½ pour aller au train de 6h39.
Ce Fabre décidément ne me plait guère il n'a aucun ordre aussi, dans la chambre, ses affaires trainent partout (équipement, sac, cartouchière, gamelles, pipes, mouchoirs, effets etc. se trouvent étalés sur le plancher)
Certes quand j'étais garçon je n'avais pas beaucoup d'ordre mais cela ne fait rien j'étais tout de même un peu plus soigneux que lui d'autre part nos opinions sont toutes opposées, lui est un fervent royaliste et catholique pratiquant alors que je suis un socialiste révolutionnaire antimilitariste.
Par suite je ne suis vraiment heureux que lorsque je suis seul dans notre chambre comme aujourd'hui pendant qu'il est à la messe. Je profite de ce que les locataires d'en bas sont absent pour emprunter le balai resté dans le corridor et nettoyer un peu notre chambre qui était pas trop sale.
Je passe mon après-midi à faire un petit tour jusqu'à la
gare et à écrire. Le mistral continue toujours de souffler et il n'est pas
chaud.
Quelques mots de plus sur mon camarade Fabre.
Il a bien la mentalité de ces officiers de salon qui ne pensent qu'à deux choses : leur toilette et les femmes.
D'après lui, l'homme marié qui ne se contente pas de son épouse n'est pas coupable, alors qu'au contraire l'épouse qui tromperait son mari est indigne et il ne se gêne pas pour dire que son père lui-même court derrière le cotillon.
Sous ce rapport, il sera bien lui aussi, le fils à papa.
Ah quelle sale race que ces officiers et comme je les déteste !!!
Ils sont tout juste bon à parader dans les salons.
Réveil à 6h ½, sale fourbi on ne peu pas roupiller comme on veut.
Rassemblement pour le tir à 8h moins le ¼.
Ce matin l'air est très vif car cette nuit il a gelé et les champs sont tout blancs. Par contre le vent est tombé et il faut espérer que la journée sera bonne.
Nous arrivons au terrain de tir vers 10h.
Repos jusqu'à 11h ½ pour le repas froid et pour donner le temps aux hommes de faire le café.
Le tir commence à 12h.
Aujourd'hui j'ai le temps de tirer et je mets 4 balles dans la silhouette. Tout se passe sans encombre et il n'y a pas d'étui de perdus. Nous avons au tir la visite du commandant. Comme je m'y attendais, la journée a été bonne et en revenant nous attrapons chaud.
Rentré à Lapalud à 3h ½, plus
rien à faire d'ici demain matin !!
Quoique ce soit assez fatiguant d'aller au tir, j'aime assez cela car au moins cela nous fait passer une journée et le temps paraît bien moins long qu'a l'exercice.
Pendant notre tournée, un détachement d'une centaine d'homme est arrivé à Lapalud.
J'y retrouve le sergent Chaize que j'avais connu à Meylan et qui, après avoir été reconnu inapte pendant 3 mois est proposé à la réforme.
Il a été bien surpris de me revoir car le bruit avait couru que le Britannia qui nous transportait en Orient avait été coulé.
Autre nouveau les compagnies A, B et C doivent tenir prêt à partir un détachement de bonhommes pour renforcer le 175e, qui est paraît-il en Égypte.
Ce soir, je vais faire une sortie au café suivant mon habitude.
Je perds et dépense 2f, 45. Il faut décidément que je renonce au jeu car je n'y ai pas de chance.
Nous nous sommes levé ce matin une ½ h trop tôt, je croyais que le réveil aurait lieu à 6h ½ ainsi que le rapport l'avait annoncé il y a 4 jours mais il paraît qu'il y a eu ordre contraire et que nous continuerons à nous lever à 7h jusqu'au 1er février, aussi quelle n'a pas été ma surprise lorsqu'en arrivant au lieu de rassemblement à la Cie j'ai entendu sonner le réveil !!!
J'en ai été quitte pour faire demi-tour et rentrer dans ma chambre pour une ½ heure.
Au rassemblement,
il a fallu rendre 110 fusils Gras non modifié 80, ce qui a passé le temps
jusqu'à 9h et comme ce n'était plus la peine d'aller à l'exercice, après il y a
eu, à la place, nettoyage des
cantonnements.
Quelle pétaudière que ces Cies dans lesquelles il y a des départs et des arrivés continuels au moins 3 fois par semaine.
Les gradés sont par suite incapables de connaître leurs hommes et malgré cela ils sont toujours responsables.
Au mess, nous avons assisté à une altercation assez
violente entre l'adjudant Castéro
et l'adjudant Dupont.
Le plus chic des 2 est certainement Dupont car l'autre est le type de l'adjudant de l'active partisan avant tout du service et je n'estime pas beaucoup les types qui ont constamment à la bouche des menaces de punition même envers des camarades.
Par contre Dupont est par trop noceur et sa principale distraction est de se saouler en compagnie de quelques autres s/officiers de la Cie.
À 11h, nous
avons eu une conférence par un commandant du 117eme sur les travaux de campagne
: conférence qui ne m'a pas beaucoup intéressé.
Nous passons l'après-midi à continuer la fabrication des
claies, fascines et gabions (*) où
nous les avions commencés l'autre jour.
L'adjudant Roussin étant absent c'est moi qui doit conduire la Cie je n'en suis plus satisfait pour cela car le s/lieutenant Roques qui commande la Cie ne fait que m'emmerder heureusement qu'il part au prochain détachement !!!
Ces officiers de carrière sont jaloux de nous qui devenus leurs égaux après quelques mois de service.
(*) :
Claie : Treillis d'osier à claire-voie tendu sur un support en bois. Ouvrage utilisé pour
s'abriter des projectiles.
Fascine :
Fagot de menus branchages maintenus étroitement serrés par des liens, qui est
employé dans les travaux de terrassement, d'hydraulique, de fortification.
Gabion :
Grand panier sans fond bourré de sable ou de terre et qui sert de protection.
En arrivant au bureau de la Cie, j'apprends qu'il n'y a pas d'exercice car il faut désigner les 600 bonhommes (200 dans la Cie) qui sont réclamés comme renfort par le 175ème qui paraît il est maintenant en Égypte. (*)
Nous avons 8 sergents dans la Cie qui doivent en faire partie ainsi que le s/lieutenant Mounier arrivé à Lapalud voilà 3 jours mais qui est resté plusieurs mois à Voiron comme inapte, c'est dommage car c'est un bien bon type !
Et pour ma part j'aurais de beaucoup préféré que ce soit le s/lieutenant Roques qui parte à sa place.
Contrairement aux ordres d'hier, il n'y a pas eu de conférence
aujourd'hui aussi nous sommes libre de 10h à 1h moins le ¼ heure à laquelle
doit avoir lieu le rassemblement des hommes disponible pour l'exercice.
Les partants ne venant pas, il y a environ 40 hommes pour la Cie au rassemblement et comme il faut fournir une corvée de 30 hommes, il en reste a peu près une dizaine presque tous caporaux ; malgré cela le capitaine voulait que nous allions à l'exercice mais tout de même à la fin on a réussit à lui faire comprendre que cela n'en valait pas la peine.
Par suite nous sommes tranquilles tout l'après-midi.
En rentrant dans notre chambre nous avons été arrêtés par les locataires du dessous et avons dû accepter une tasse de thé au rhum.
Comme Fabre est enrhumé, la dame va venir ce soir quand il va être couché pour lui badigeonner le côté de teinture d'iode et lui apporter un bol de lait chaud.
En rentrant après la soupe, nous héritons d'une 2eme tasse de thé.
Somme toute, la journée n'a pas été trop dure et je
souhaiterais qu'il en fût toujours ainsi.
Il est fort probable que ce sera la même chose demain car tant que le renfort ne sera point parti et il doit quitter Lapalud demain matin, il n'est guère possible d'aller
(*) :
Non, le régiment est en Grèce, secteur Salonique.
Rassemblement des hommes disponibles à l’heure habituelle pour fournir une corvée de 30 hommes destinée aux travaux de campagne ; on réussit à en trouver tout juste 22.
Donc pas d’exercice, comme je ne suis pas du tout à rester dans les pattes des officiers, je rentre aussitôt dans ma chambre où je passe 1h ½ à écrire et à lire.
Vers 10h, je retourne au bureau voir s’il n’y a pas quelque chose de nouveau, heureusement il n’y a rien.
L’après-midi se
passe comme la matinée, comme il faut toujours fournir une corvée de 30 hommes
pour les travaux de campagne, il ne reste que 4 ou 5 poilus disponibles, aussi
pas d’exercice.
Quelle dommage que cette vie de rentier que je mène depuis 2 jours ne soit pas destinée à durer.
Comme hier, nos voisines nous offrent le thé et les gâteaux, elles sont vraiment par trop aimables !!
Fabre qui s’est fait porter malade ce matin est exempt de service pendant 2 jours ; le veinard !!...
Le renfort devant partir demain matin, le commandant du
175 en passe la revue à 1h½ .
Le capitaine de la Cie n’est pas, parait-il, très satisfait de moi, mais je m’en moque un peu car c’est le moindre de mes soucis de chercher à plaire à un vieil abruti pareil ; pour être bien avec lui il faudrait continuellement « engueuler » les hommes et les punir, or je trouve qu’on les « emmerde » déjà beaucoup trop et à mon avis il serait préférable de leur laisser un peu de repos dans les dépôts au lieu de les esquinter.
Pour donner une idée de la mentalité de notre capitaine je vais citer ce qu’il a dit à un poilu :
« Depuis combien de
temps es-tu ici ? »
« Depuis 15 jours,
mon capitaine »
« Et tu n’es pas
encore parti te faire casser la gueule !! »
(Paroles textuelles)
C’est honteux de voir de pareils individus qui ne sont
jamais allés au front commander les Cies de dépôt et y malmener s/s officiers
et soldats.
Cette nuit a eu lieu le départ du renfort de 600 poilus pour le 175, comme toujours, pendant la nuit qui précède le départ il y a eu du chahut, malgré les rondes prescrites hier soir à l’appel : comme notre chambre se trouve à l’extrémité du village, je n’ai rien entendu. Le réveil pour les partants a sonné à 4h et le rassemblement a eu lieu à 5h, je n’y suis pas allé ainsi que la plupart des s/s off. qui restent et pour cette raison, il parait que nous allons être punis, mais cela m’est bien égal.
Fabre reste
couché et nos voisines viennent lui apporter un bol de chocolat au lit.
Au rassemblement ce matin, il y a environ une trentaine d’hommes et la Cie étant de jour il en reste à peu près une dizaine de disponibles qui vont être employés à des corvées.
Donc repos et nous allons être d’autant plus tranquilles que le capitaine est parti avec le détachement à Grenoble et restera dans cette ville jusqu’au départ du renfort pour Marseille.
En allant à la selle ce matin, je me suis aperçu que la dysenterie avait eu pour moi les mêmes conséquences que pour le camarade Mourguet à l’hôpital de Nice.
La fréquence des selles et les efforts faits m’ont enflammé l’anus et j’ai ainsi attrapé des hémorroïdes heureusement peu graves.
À 10h,
j’apprends, ainsi que je m’y attendais d’ailleurs que je suis de semaine, c’est
un sale fourbi où l’on risque fort d’attraper une ???, il faut rassembler la
Cie, transmettre les ordres des officiers au sergent de semaine, être présent à
l’appel etc….etc…
L’après-midi,
la corvée pour le magasin prend tous les hommes disponibles aussi repos.
À 1h ½, je suis
vacciné contre le choléra : comme il y a trop longtemps que j’ai reçu la 1e
injection le major a recommencé, il faudra donc y retourner une 2e fois.
Au rassemblement de la Cie, il y a une huitaine de poilus, les autres étant de garde comme il faut fournir un piquet d’incendie de 30 hommes, il ne peut y avoir exercice, aussi repos, mais il ne faut pas savoir de gré aux officiers de ces quelques jours de repos car s’ils pouvaient faire autrement, ils ne manqueraient pas de le faire.
J’ai oublié de dire hier que le sergent Pireyre de ma section avait attrapé 8 jours d’arrêts simples pour avoir été trouvé porteur de ses brodequins de guerre, alors qu’il devait les remettre au magasin.
Le lieutenant Chaye et le s/s lieutenant Besnard qui lui ont infligé cette punition sont tout de même de fameuses rosses.
Une anecdote au sujet de ce Chaye qui je crois l’avoir dit est un fieffé cabotin
Un sergent de la Cie Nouelle, professeur de mathématiques, est abonné à la « Victoire » et à « l’Humanité » ; la vue de ces journaux a déplu au lieutenant Chaye qui, de complicité avec le vaguemestre en a fait disparaitre plusieurs spécimens et a fait appeler le sergent Nouelle espérant intimider mais ce dernier ne s’est pas laissé faire et Chaye a du en rabattre, rejetant toute la faute sur le vaguemestre à qui, disait-il, il avait seulement demandé de vieux journaux.
Je suis certain que cette leçon lui servira et qu’à l’avenir il ne mettra pas son nez dans les correspondances des hommes de la Cie mais c’est tout de même malheureux de voir de pareils faits se produire.
Et la liberté, alors, qu’en fait-on ?
Ce ne serait alors vraiment pas la peine de se battre et de se faire tuer pour elle !!....
Cet après-midi,
exercice et revue par le commandant, cela donne au lieutenant Chaye l’occasion de m’engueuler au
sujet de la situation de prise d’armes, mais tout ce qu’on peut me dire dans ce
sale métier militaire me laisse complètement indifférent.
Ce matin, Chaye me fait encore un long sermon au sujet de la situation d’hier, il veut que je lui indique exactement l’emploi de chaque homme à la Cie (auxiliaires, cuisiniers, plantons, infirmiers, ordonnances, secrétaires etc… etc…) comme s’il était possible de faire un pareil travail, dans une Cie il y a un va et vient continu et en admettant même que cette chose soit possible, elle devrait être faite par le bureau de la Cie, mais peut importe ce n’est pas le lieutenant Chaye ni un autre qui me feront faire de la bile !!!....
Nous devons avoir mardi prochain la visite d’un général
inspecteur, aussi je ne suis pas quitte d’être « emmerdé » avec ces situations
de prise d’armes….
Je vais profiter de mon dimanche pour écrire et me mettre au pair dans ma correspondance.
Vers 13h, en
allant au bureau de la Cie voir s’il n’y avait pas quelque chose de nouveau, je
reçois 2 cartes de ma petite Berthe adorée, une est la réduction du groupe de
notre mariage, que Mr Dupont a
assez bien réussie, la 2e est très jolie et m’a fait également bien plaisir,
cependant j’espère bien que notre mignonne petite Fernande ne sera pas aussi
grande que la petite fille qui est représentée sur la carte lorsque j’aurai
l’immense bonheur de retrouver mes chéries pour la vie.
Fabre ayant
loué un vélo est allé faire un tour à Pont-St-Esprit : petite ville qui parait-il est très gaie.
Comme j’espère bien être libre dimanche prochain, j’en profiterai moi aussi pour visiter en bécane quelques localités voisines : Bollène, Mondragon, Pont St Esprit etc…car il est fort probable qu’une fois parti de Lapalud, je ne serai pas près de revenir séjourner dans la vallée du Rhône.
La journée se passe sans incident notable pour moi.
Ce soir arrive
une dépêche, annonçant le départ pour Grenoble mercredi prochain du s/s lieutenant Besnard et de tous les mitrailleurs
disponibles de la Cie pour aller ensuite au dépôt intermédiaire de Salonique.
Au rassemblement ce matin, il manque encore 4 poilus, par suite, comme la situation de prise d’armes est fausse, je me fais encore attraper par le lieutenant Chaye.
Ah ! Quel sale fourbi d’être de semaine !
Surtout avec ce lieutenant qui veut savoir exactement où passent tous les poilus de la Cie ; j’ai grande envie d’être à samedi et j’espère bien que je ne serai plus là quand mon tour reviendra.
À 11 heures, 25
poilus arrivent à la Cie venant de Grenoble, mais il parait qu’il va falloir préparer un nouveau
renfort : décidemment on ne nous laisse pas le temps de moisir à Lapalud.
À 1h, au
rassemblement de la Cie j’arrive par hasard à faire une situation de prise
d’armes à peu près exacte, nous allons ensuite au terrain d’exercices pour nous
préparer à la revue de demain, nous défilons par Cie à distances entières,
d’abord au pas cadencé puis au pas de charge et enfin au pas de gymnastique.
En rentrant dans ma chambre, la propriétaire me réclame le
loyer des 15 jours passés, il faut croire que nous ne lui inspirons pas grande
confiance ; pour la rassurer je lui paye le mois 12F : 10F pour la chambre et
2F pour l’éclairage.
Mon camarade de chambre Fabre est vraiment un type dégoûtant, et malgré qu’il soit fils d’officier il a beaucoup à apprendre comme éducation et savoir vivre : l’autre jour, ayant besoin d’aller à la selle, il ne s’est pas donné la peine de descendre mais est allé tout simplement dans le grenier, à côté de notre chambre, où se trouve un trou aménagé dans le plancher et donnant sur l’écurie. De pareils faits d’un jeune homme qui se croit bien élevé sont honteux.
Ah ! Pourquoi n’ai-je pas ma chambre pour moi seul !!!
Je profite de ce que je ne suis pas de semaine pour ne pas aller à l’exercice ce matin.
Il faut en effet faire nettoyer tous les cantonnements de la Cie à l’occasion de la revue du général.
La situation de prise d’armes est exacte aussi le lieutenant n’a rien à dire.
Alors que je visitais le cantonnement après le départ de la Cie à l’exercice, je rencontre le général qui arrive en auto par la route de Mondragon, il fait arrêter sa voiture pour me demander où se trouve le commandant Bernard et le terrain d’exercices ; il m’a fait l’effet d’être un bon type et sûrement il ne doit pas cherche la petite bête.
Vers 10h, nous
le voyons repasser, sa visite a donc été très courte, il est allé voir les
cuisines de la Cie B ainsi que les 3 Cie au terrain de manœuvre et s’est montré
très satisfait.
Ces revues de généraux ne sont pas terribles, et le dicton « il vaut mieux avoir affaire au bon Dieu qu’à ses saints » est bien exact.
Cet après-midi,
je ne vais pas non plus à l’exercice et j’en profite pour écrire à ma Berthe
chérie et à mon vieil ami Leneveu.
Le Général Baraud, général de brigade, inspecteur des dépôts, qui est venu ce matin a été magnanime, il a levé toutes les punitions du bataillon.
Dans ce pays, l’agriculture n’est pas très prospère, à
cause de ce mistral qui dessèche tout.
Les principales cultures sont la vigne et le millet dont les tiges servent à faire les balais.
Pour être sûr d’avoir un vélo à ma disposition dimanche prochain, je suis allé en retenir un ce midi car le dimanche, ils sont bien vite loués.
À 4h ½, réunion
des s/s officiers à la mairie pour écouter la lecture du tour de départ ; je
suis classé avec les adjudants & les sergents majors et j’occupe le 13e
rang comme tour de départ.
Aussi je compte bien encore passer une quinzaine de jour à Lapalud.
Départ des mitrailleurs ce matin au train de 6h40’.
Étant de semaine, je dois me lever à 5h pour aller réveiller les poilus.
Le s/s lieutenant Roque
part également pour aller remplacer à la Cie E (Grenoble) le s/s lieutenant Scheider qui passe à la coloniale ;
nous allons donc être débarrassés de cette belle rosse.
À la Cie il va rester 2 lieutenants (Chaye & Cadot) et 2 s/s lieutenants (Giacomini & Breillac), le dernier surtout est très chic, on voit que ce n’est pas un officier de carrière ; c’est un ancien élève-aspirant qui a suivi le peloton de la classe 15 et qui a eu comme instructeur le capitaine Conquet & le lieutenant Hugues que j’ai eu ensuite à St Maixent.
L’aspirant Barral que je croyais parti pour Salonique est passé au 140e d’Infie à la fin de décembre (comme inapte pour l’Orient) et a été dirigé immédiatement sur le front français.
Ce matin,
exercice de détail, classement des hommes par spécialités, puis escrime à la
baïonnette, au terrain d’exercice de la Cie.
Les hommes étant très peu nombreux, environ une trentaine, tout se passe à la douce et sans trop de fatigue. Les autres poilus sont aux travaux de campagne ou à suivre les exercices des téléphonistes et des signaleurs.
Ce midi, je
trouve Leclercq que j’avais connu
à Meylan, il a été
nommé caporal en Serbie et cité à l’ordre du jour du régiment.
Cet après-midi,
comme ce matin il y a une trentaine de types à l’exercice (service en campagne,
petits postes et sentinelles).
Je n’y vais pas et je reste tranquillement dans ma chambre de 13h à 16h ½ ; je profite de cette liberté pour écrire. Ne voulant pas cette fois quitter la France sans avoir pris mes précautions, je fais mon testament que j’adresserai à mon vieil & meilleur ami Leneveu.
Ce soir, nous
apprenons par le s/s lieutenant Schmidt
que très probablement le dépôt du 175e sera transféré à Montpellier. Nous
appartenons donc bien à un véritable « corps errant ».
Comme nous devons fournir une corvée de bois pour 7h ½, je dois me lever à 7h.
Pas d’exercice ce matin, tous les hommes sont employés soit au bois, soit aux travaux de campagne ou à la garde, aussi je reste tranquillement à Lapalud, mais je ne puis rentrer dans ma chambre car Fabre a perdu la clef ce matin.
Je l’avais laissé seul dans notre logis et lorsque je suis venu pour rentrer j’ai trouvé la porte fermée ; malgré cela il eu le toupet de me soutenir qu’il avait laissé la porte ouverte.
Heureusement qu’il existe une 2e clef qui est entre les mains de soldats qui ont loué la chambre voisine de la nôtre.
Grâce à elle je puis tout de même réintégrer le logis. Quel drôle de type que Fabre, négligeant, menteur, désordonné.
Ah ! Je ne suis pas près d’en faire mon ami !
Ce midi, 90
hommes arrivent de Grenoble
pour renforcer le dépôt, une trentaine sont affectés à la Cie.
Dans les nouveaux arrivés je retrouve le sergent Dusaussois que j’avais eu comme camarade au Winter Palace (Nice), le soldat Mégard dont j’avais fait la connaissance à Meylan et le capitaine de ma Cie la 11e que j’avais eu à Moudras & à Salonique : Marc. (*)
Il parait qu’il n’a pas changé et qu’il a conservé l’habitude de bien lever le coude !! (**)
Au rassemblement à
1h moins le ¼, il y a une douzaine de poilus disponibles pour l’exercice,
malgré ce petit nombre il n’y a pas de repos et les 3 adjudants doivent aller
avec eux faire une petite marche.
Tant qu’à moi, étant de semaine j’ai les pieds nickelés et je passe le temps en compagnie de Dusaussois.
Il y aura un départ de 250 hommes pour reformer la Cie E à Grenoble samedi matin, notre Cie fournira un lieutenant : Chaye, un sergent : Ducquet et 61 poilus.
Après ce départ, il ne restera presque plus personne.
Aujourd’hui,
j’ai reçu une lettre de Leneveu,
une des cousins et une de ma Berthe chérie.
(*) : Le
175e RI a débarqué à Salonique (Grèce) le 6 octobre 1915, venant des
Dardanelles. Il avait fait escale sur l’île de Moudros. Est-ce à cette date
qu’il a connu le capitaine MARC ?
(**) :
Oui, il a raison, il n’a pas changé…Vous le découvrirez par la suite du récit.
Ce matin, c’est encore une jolie « pagaille » avec ce départ, il faut conduire les partants & les suppléants à la visite puis aux douches.
La salle des douches est tout à fait primitive : des seaux à végétaline sont suspendus au plafond, et ils sont percés d’un trou, le poilu qui prend sa douche se met dans un baquet en dessous du seau et il n’a plus qu’à ôter le bouchon fermant le trou pour que l’eau lui tombe sur la tête.
Au rapport, nous
apprenons qu’il va y avoir cet après-midi une marche militaire pour tous les
non-partants, aussi le rassemblement à lieu à midi (tenue de campagne) et nous
nous mettons en marche à 12h30’.
L’itinéraire est le suivant : Lapalud, Pont St Esprit (rive gauche), Mondragon, Bollène, Lapalud, environ 23 à 24 km.
Cela a été plutôt dur, car l’entrainement manque plutôt et pas mal de types ont dû sur la fin du parcours mettre leur sac à la voiture qui nous suivait ou même y grimper.
J’ai l’intention de faire ce trajet dimanche prochain, mais en bécane et en sens inverse pour visiter un peu le pays. Près de Mondragon, sur le sommet d’une colline, se trouvent les restes d’un vieux château : ruines qui doivent être intéressantes à visiter.
Cette marche m’a permis de constater que le capitaine Marc qui dirigeait la colonne, n’est
pas très fort en topographie, car bien qu’ayant entre les mains une carte
d’État-major de la contrée, il a été obligé de se renseigner auprès d’un civil
à Mondragon, pour
ne pas se tromper de route.
Malgré que je sois fatigué il me faut attendre l’heure de l’appel 8h ½ avant de revenir me coucher, et demain matin, réveil à 4h à cause du départ.
Réveil à 4h ; malgré que j’ai « la flemme » il ne me faut pas flâner car je dois aller avec le sergent de semaine : Gallot, courir dans tous les cantonnements (il y en a 17), pour m’assurer que les partants se lèvent.
Tout se passe assez bien et à 6h moins le quart, nous sommes débarrassés.
Aux défauts que j’ai déjà signalés de mon camarade de lit
: Fabre, on peut y ajouter
l’indiscrétion, car en rentrant dans la chambre (6h) je l’ai trouvé en train de
fureter dans mon portefeuille et mon carnet de mots, lorsqu’il m’a entendu
rentrer, il s’est empressé de les remettre bien vite à leur place, mais pas
assez promptement cependant, car je m’en suis aperçu : n’ayant pas eu le temps
de remettre les billets dans leur compartiment, il les avait laissés en
désordre au milieu du portefeuille !!
Maintenant me voilà prévenu, aussi je m’efforcerai de ne plus laisser rien à la « traine ».
Je vais m’arranger cependant de manière qu’il puisse lire ce que je viens d’écrire afin qu’il sache bien que je ne suis pas dupe, et si je l’y reprends je lui dirai de vive voix ce que je pense de sa conduite.
Rassemblement pour l’exercice à 8h moins le ¼ ; n’y allant pas je suis libre jusqu’à 10h, j’en
profite pour écrire.
C’est ce midi que je quitte la semaine, et je m’estime bien heureux de ne pas avoir récolté quelque punition. Je suis remplacé par l’adjudant Dardaillon.
Aujourd’hui 29 janvier, notre mignonne petite Fernande a 5
mois accomplis.
Pauvre chérie ! Je suis sûre qu’elle a déjà bien changé depuis que je ne l’ai vu !
À cet âge les progrès sont si rapides !!....
Cet après-midi,
tous les hommes de la Cie vont passer la visite médicale.
Rien de bien intéressant à signaler.
Fabre est désigné comme sergent de semaine : je ne le vois pas frais et s’il passe ces 7 jours sans ramasser d’arrêts, il pourra s’estimer bigrement veinard.
Ce matin, il
lui faut rassembler la Cie pour désigner la garde comme c’est aujourd’hui
dimanche et que les types se trouvent un peu partout il a toutes les peines du
monde à trouver le nombre d’hommes suffisant pour la garde et le piquet
d’incendie, et il se fait déjà attraper par le s/s lieutenant Giacomini.
À midi, je
prends la bécane que j’avais retenue il y a quelques jours et en route pour Bollène ; je passe à peu
près ¾ d’heure à visiter la ville qui est assez gaie.
Devant l’hôtel de ville se trouve le groupe du sculpteur Charpentier : les lutteurs, qui n’est pas mal du tout.
Ensuite je prends la direction de Mondragon, toute petite ville comme Lapalud qui n’offre rien de bien intéressant à part les ruines du Château féodal qui dominent la localité.
De Mondragon, je continue vers Pont St Esprit où se trouve le 55e d’infanterie.
Cette ville est plus importante que les précédentes, elle se situe sur la rive droite du Rhône que l’on traverse sur un pont d’au moins 600m de long.
En cette saison, le fleuve a un débit peu abondant, et l’on voit des ilots de sable émerger des eaux. La ville est gaie et je crois que ceux qui veulent s’amuser y trouvent facilement leur affaire. En me promenant dans la ville je rencontre les 2 fourriers Berthet et Barroux et je rentre avec eux à Lapalud.
En revenant,
nous rencontrons notre commandant Bernard,
comme il n’est pas permis de s’éloigner à plus de 3 km d’ici nous sommes
répréhensibles, aussi, bien que le commandant ne nous ait rien dit il pourrait
très bien se faire qu’une note paraisse au rapport à ce sujet.
En rentrant, je
retrouve Fabre complètement ciré
et n’ayant plus conscience de rien, il sera frais demain matin.
Dans ma promenade j’ai acheté des vues des localités traversées, aussi ma Berthe pourra se rendre compte de ce qu’elles présentent de plus intéressant. J’ai retenu le vélo pour dimanche prochain, et alors j’irai à Pierrelatte qui se trouve au nord de Lapalud, tandis qu’aujourd’hui je suis allé au sud et au S.S.E.
Hier soir, Fabre est rentré à 11h ½ se coucher, il parait qu’ils ont fait une noce effrénée. Le sergent MUOZ était énervé à un tel point qu’il a déchiré plusieurs billets de 10 ou 20 sous et qu’il s’est déshabillé dans la salle de café.
Il est vrai que les deux femmes qui tiennent ce débit ne sont pas grand-chose !
Quel triste exemple des gradés donnent à la troupe !!...
Aussi ce matin beaucoup ont les yeux cernés et Fabre en particulier a bien du mal à se
lever pour l’heure du rassemblement.
Comme nous sommes 4 adjudants et moi, nous avons obtenu du capitaine l’autorisation d’aller à chacun notre tour à l’exercice ; ce matin l’adjudant Pochon se dévoue, aussi je rentre tranquillement dans ma chambre et j’en profite pour faire ma correspondance que j’avais un peu délaissée hier.
Cet après-midi,
je vais avec les hommes chercher des roseaux sur les bords du Rhône pour fabriquer
des claies coupe-vent aux cuisiniers.
En rentrant, je
trouve la porte de ma chambre fermée à clef.
Je ne sais quelle idée Fabre a eue de la fermer car jusqu’ici nous ne l’avions jamais barrée; je suis obligé de courir après ce sale type pour avoir la clef et encore il a l’air de se payer ma tête ; aussi lorsque nous sommes tous les deux dans la chambre, je ne mets pas de gants pour lui dire ce que je pense de sa conduite, notamment au sujet de son indiscrétion dont j’ai parlé il y a quelques jours.
Le petit monsieur s’emballe, si bien que nous en venons aux mains.
Pauvre gosse, je ne suis pas long à le maîtriser, et, cela
soit dit, sans me vanter il a de la chance d’avoir affaire à un bon type, car
beaucoup, à ma place l’auraient esquinté.
Il a réussi tout juste à me déchirer ma veste que je suis obligé de raccommoder.
Maintenant tout est bien fini entre nous deux, nous habiterons la même chambre, coucherons dans le même lit, mais en restant complètement étrangers l’un à l’autre.
Ah ; je n’ai pas eu de chance de tomber sur un camarade de chambre pareil !!....
Hier après-midi, j’ai appris que les arbres au tronc assez gros, mais peu haut, fréquents dans la contrée (par chez nous, on appelle ces arbres des têtards, à cause de leur forme), sont des mûriers ; dont les feuilles servent de nourriture au ver à soie.
Il y avait déjà longtemps que je me demandais leur nom sans obtenir satisfaction et c’est un paysan qui m’a renseigné. J’oubliais que je me trouve dans la vallée du Rhône ; seule contrée de France où l’on élève les magnans.
Maintenant il parait que depuis la guerre l’élevage de ver à soie n’est presque plus pratiqué ici, et je crois bien que je quitterai Lapalud sans visiter de magnanerie ; il faudrait descendre plus au sud, dans le département du Gard.
C’est regrettable car cela m’aurait beaucoup intéressé.
Aujourd’hui, le
réveil est à 6h ½ et le départ pour l’exercice à 7h ½.
C’est à mon tour de marcher, aussi il a fallu me lever de bon matin !! (7h moins le ¼)
Demain par contre je pourrai faire la grasse matinée.
Pour la 1ère fois depuis que je suis ici, le temps est brumeux et il tombe des gouttes d’eau.
Ce midi, la
pluie augmente et si elle persiste je ne sais pas si nous allons aller à
l’exercice cet après-midi.
Malgré le temps qui continue, nous partons pour une petite manœuvre (défense et attaque d’un pont). Je suis du parti qui attaque ; avant d’arriver au pont, il nous faut progresser par bonds dans les champs et s’y coucher à plat ventre ; par suite nous sommes tous mouillés. On dirait que c’est un fait exprès, c’est le 1er jour où il pleut depuis que je suis ici, et c’est la 1ère manœuvre que nous faisons.
Le capitaine aurait tout de même pu choisir un autre jour !!....
En rentrant nous avons un quart de thé chaud à boire.
Un cas de diphtérie s’est présenté à la Cie (à ma section 4ème escouade). Les hommes logeant dans le même cantonnement que le malade ont été visités ce soir par le docteur et sont consignés dans leur logement jusqu’à décisions.
Ce matin, je me suis réveillé juste à l’heure (7h), comme le rassemblement est à 7h ¼, je n’ai pas de temps à perdre ; mais comme c’est l’adjudant Pochon qui dirige l’exercice je ne m’en tracasse pas beaucoup.
Nous continuons Fabre et moi à loger dans la même chambre, mais nous sommes absolument comme deux étrangers et hors le service nous n’échangeons aucune parole.
Cet après-midi,
les hommes disponibles sont occupés à nettoyer leur cantonnements sous la
direction su sergent-fourrier ; par suite je n’ai rien à faire et je passe
mon temps dans ma chambre à écrire.
Le temps qui était très brumeux ce matin s’est remis au beau, de 11h à 14h le soleil chauffe assez fort et sèche les routes.
Je passe l’après-midi plutôt agréablement ; comme il n’y a pas d’exercice nous partons à 3 : les sergents Gallot, Garnier et moi pour Pont-St-Esprit en bécane, où nous restons jusqu’à 16h ½.
Le sergent de ma 1ère ½ section : Pireyre a trouvé une petite femme à Pont-St-Esprit il y a une huitaine de jours et samedi dernier,
il l’a ramené à Lapalud.
Comme il est très jaloux, lorsqu’il part pour l’exercice où quand il est de garde, il l’enferme dans sa chambre et va lui porter à manger.
Aujourd’hui, comme il est de service au poste de police et qu’il ne va pas pouvoir coucher avec elle, il l’a envoyé coucher à Pont-St-Esprit. Il craint qu’un de ses camarades ne le remplace.
Eh bien ! Le pauvre, il a eu une bien mauvaise idée, car nous l’avons rencontré en quittant la ville et comme Garnier la connaissait nous sommes allés prendre tous les 4 une consommation.
La jeune fille ne tenant pas beaucoup à Pireyre, a vite accepté qu’un autre le remplace.
Alors Garnier et Gallot ont joué aux cartes à qui passerait la nuit avec elle, moi je m’étais retiré (les filles me dégoûtent et ma Berthe me suffit). Gallot a été le chanceux, aussi il est resté à Pont-St-Esprit passer la nuit.
En rentrant à Lapalud, je trouve Fabre
et Bruth encore plus saoules que
dimanche.
Ce matin, la Cie va aux travaux de campagne sous les ordres de l’adjudant Roussin, aussi après être allé au rassemblement (7h ½) je rentre tranquillement dans ma chambre.
Le temps qui avait été magnifique hier après-midi s’est remis à la pluie et est plutôt froid.
Après avoir mangé, je touche mon rappel de prêt : 56f
1er du 11 au 19 octobre inclus, solde journalière 4f……….36f
2ème du 19 au 29 octobre inclus, solde journalière 2f……….20f
Total : 56f
Je ne vais donc pas manquer de galette !!...
Rassemblement à 1h
moins le ¼, pour les travaux de campagnes, puis contre-ordre, les hommes
doivent aller s’équiper et nous partons en service en campagne jusque sur les
bords du Rhône ; comme la pluie ne cesse de tomber nous rentrons mouillés.
Aujourd’hui, les sergents qui étaient allés à Grenoble encadrer le gros renfort pour le 175e sont rentrés à Lapalud avec un détachement d’une soixantaine d’hommes.
La Cie C a hérité d’un nouveau sous-lieutenant qui parait-il est une véritable vache et d’un adjudant (ce qui fait 5 adjudants à la Cie).
Les sergents qui sont revenus sont : Morelle, Chinolli, Bruth, et le sergent major Broz. Le capitaine Tranchard était rentré hier midi.
Ce soir, je me
laisse entraîner au café par quelques sergents qui ont souvent de plaisir qu’à
faire la noce.
Après le café ils commandent 4 bouteilles de champagne, ne voulant pas être leur invité, j’ai tenu à en payer une 5f (c’est plutôt cher car il n’est même pas bon).
Fabre était dans la bande, bien qu’on ne l’invite pas, il suit ces types pour se faire « rincer la gueule ! » car il ne paie jamais rien et laisse les autres débourser, j’en connais quelques un qui commencent à en avoir assez !!...
À la vérité, bien qu’il dise avoir de l’argent à pleine poche, je crois qu’il est plutôt « purotin ». Il a raconté à quelques types, qu’il avait rapporté de Salonique pour plusieurs centaines de francs de souvenir (broderies orientales, etc.…etc.…).
C’est un fameux menteur, car il n’y a rien acheté j’en suis sur, puisqu’il était avec moi sur le « Ceylan ». (*)
(*) : Le
« Ceylan » : Navire-hôpital
Aujourd’hui il y a tir.
Comme la Cie c doit tirer la 2ème, le rassemblement n’a lieu qu’à 8h ¼ pour partir à 9h ; mais cet après-midi il y a la vaccination anticholérique et anti-para typhoïdique.
Devant être vacciné contre le choléra pour la 2ème fois, je ne vais pas au tir ; j’en suis bien heureux car le temps est toujours mauvis, la pluie tombe par averses et ceux qui vont au tir ont beaucoup de chance de rentrer trempés.
La vaccination étant à 14h, d’ici là je n’ai rien à faire,
aussi j’en profite pour me reposer.
En allant au bureau, je touche mon prêt des 11 derniers jours de janvier : 38f 50. Si cela continuait je deviendrais millionnaire !!!...
Mais maintenant cela va se ralentir et je n’ai plus à compter sur mon prêt.
Après avoir attendu près de 2h à l’infirmerie, je dois
m’en retourner sans avoir reçu l’injection prévue, le major n’ayant pas de
vaccin anticholérique, par suite il me faudra y retourner dans huit jours.
Fabre,
d’après le cahier de rappel de prêt a touché 61 f 92.
Or il a été évacué du camp de Zeitenlick le 7 octobre, embarqué avec moi sur le Ceylan le 19 et débarqué à Toulon le 29 matin. Par suite il devrait toucher : (*)
1er du 7 au 19 octobre inclus, 13 jours à solde journalière de 2f 92……………37f 96
2ème du 19 au 29 octobre inclus, 10 jours à solde journalière de 0f 92…………… 9f 20
47f 16
Au lieu de cela, comme il faut un certificat pour toucher ce rappel, il a certifié sur l’honneur (il est frais son honneur), avoir été évacué le 6 octobre, embarqué sur le Ceylan le 24 au lieu du 19 et débarqué le 31 au lieu du 29.
Ce qui fait :
1ère du 6 au 24 octobre inclus, 19 jours à solde journalière de 2f 92……..……55f 48
2ème du
24 au 31 octobre inclus, 7 jours à solde journalière de 0f 92………..……. 6f 44
61f 92
Cette fausse déclaration constitue donc un véritable vol
de 14f 76, mais cela ne doit pas beaucoup l’inquiéter, car il est d’une
mentalité peu scrupuleuse.
Mais ce n’est pas la peine de faire tant de chiqué, lorsqu’on ne sait même pas rester honnête.
Les autres sergents l’ont également très vite jugé comme un mauvais camarade : bête et mal élevé.
(*) :
C’est par ces mots que l’on découvre qu’il est revenu de Grèce, le 19 octobre
1915, blessé, sur le navire-hôpital « Ceylan ». Le camp de
Zeitenlick, est le camp de regroupement des soldats dans la région de
Salonique.
Toute la nuit, la pluie n’a pas cessé de tomber et comme elle persiste ce matin il n’y a pas exercice.
D’ailleurs il y a très peu d’hommes disponibles (une dizaine au maximum), les autres étant de garde, de corvée ou bien ayant été vacciné hier, sont exempts de service aujourd’hui.
Cet après-midi,
les hommes rendent au magasin tous leurs cuirs collection de guerre, pour en
toucher de vieux (cuirs d’instructions)
Le nouveau sous-lieutenant : Morrachini, un corse qui comme son collègue Giacomini sait à peine s’exprimer en français, passe la revue de tous les cantonnements de 4h à 5h.
Ce soir, la
pluie a cessé et le vent s’est remis à souffler du nord, alors qu’il soufflait
du sud depuis 3 jours ; aussi j’espère que je pourrai partir en bécane
pour Orange demain
matin.
J’ai ma permission de 24h pour y aller dans ma poche.
Ah ! Si j’étais plus près de chez moi, je pourrais aller voir ma petite famille : embrasser ma Berthe et notre mignonne petite Fernande adorée.
Mais voilà je suis exilé trop loin d’elles, et les permissions de 24h que je puis obtenir facilement ici ne peuvent me servir qu’à visiter le pays.
Comme permissionnaire je suis libre jusqu’à lundi matin 7h ¼ : rien à faire d’ici là !!...
Le sergent Mouelle, mon collègue dans le civil, n’est pas bien coté du capitaine Tranchard qui lui a dit devant les hommes :
« Vous vous foutez du métier,
vous avez été un bon sous-officier tout juste les 3 ou 4 jours qui ont suivi
votre service à Lapalud. »
Pour bien montrer au capitaine qu’en effet le métier
militaire ne lui dit rien du tout, Mouelle
s’est fait porter malade hier matin et à été reconnu exempt de service, couché
3 jours par le docteur.
Aussitôt après la visite, le capitaine le fait appeler :
« Vous êtes exempts de service,
couché 3 jours, vendredi, samedi et dimanche, n’oubliez pas dimanche et que je
ne vous vois pas vous promener etc…etc… »
Tous ces officiers, presque tous cabotins ne peuvent voir ceux qui ne pensent pas comme eux.
Ayant ma permission de 24h dans la poche, je suis complètement libre aujourd’hui, en conséquence je fais la grasse matinée et il est 8h ½ quand je sors du lit.
Le temps promet d’être beau et le vent de cette nuit a séché en partie la route.
À 9h ½, je vais chercher ma bécane que j’avais
retenue il y a 8 jours et je me mets en route sans être fixé sur le but de ma
tournée.
Je passe par Pont-St-Esprit puis par St Nazaire et enfin Bagnols-sur-Cèze (11 km de Pont-St-Esprit). Ce chef lieu de canton est encore plus important que Pont-St-Esprit et les rues en sont plus jolies.
Pour aller je n’ai pas souffert, le vent me soufflant dans le dos, et j’ai monté une bonne côte avant d’arriver à St Nazaire à bonne allure. Mais pour revenir ça n’a plus été la même chanson, le Mistral étant très fort et m’arrivant en pleine figure.
Je me suis reposé et ai déjeuné à St Nazaire (le vélo donne de l’appétit !!)...
À part ce vent le temps est magnifique et je regrette de
n’avoir pas pris ce matin la direction d’Orange : j’ai fait plus de chemin que si
j’y étais allé.
Ce soir, je reçois une lettre d’Auguste, et j’apprends que notre camarade, le sergent Chinotti, a récolté 2 jours d’arrêts, ordre de l’adjudant Castéra avec motif suivant :
« Étant de garde aux malades, est arrivé au poste de police avec 1h de retard et en état d’ivresse. »
Cette punition est montée à huit jours d’arrêts de rigueur, ordre du commandant du détachement.
Chinotti était certes coupable, mais Castéra est vraiment une vache et ce n’est pas de cette façon qu’il se fera aimer des sous officiers.
J’ai oublié de signaler que les coteaux du Gard exposés au
S et S.E. sont couverts d’oliviers, il y a également bon nombre d’amandiers qui
en ce moment sont en fleurs et sont vraiment magnifiques ; il y a aussi
quelques amandiers dans les environs de Lapalud, et je les ai pris longtemps pour des pruniers.
Malgré que je sois fatigué, je dois me lever à 7h, car aujourd’hui nous allons au tir à Bollène.
Le temps est splendide, le mistral ayant cessé, il fait aussi chaud qu’un mois de mai en Normandie.
Je trouve même qu’il fait trop chaud car nous arrivons en sueur. La selle de ma bécane m’ayant écorché les fesses hier, je ne suis pas à mon affaire et je suis bien content quand nous rentrons à Lapalud.
Au champ de tir, le capitaine Marc étant saoul nous a bien fait rire, lorsqu’après le tir
il a réuni la Cie et nous a fait un petit « speech ».
Dans ces moment de verve, il emploie un langage très imagé, mais bien compréhensible pour les militaires : c’est un bon type mais il aime vraiment trop à boire.
À Bollène, il quitte la Cie avec le lieutenant Cadot qui lui, est toujours très calme et je ne voudrais pas être chargé de le ramener à Lapalud ce soir. Quel déplorable exemple cet officier donne à ses hommes !!!
Notre camarade, le sergent Garnier, nous quitte ce soir.
Il part au train de 6h30 pour Grenoble : ayant été reconnu inapte à faire campagne en Orient, il est versé au 140ème pour aller au front français.
Ce soir, je
vais au café faire une partie de cartes en attendant 8h ½ pour jouer ensuite au
billard jusqu’à 10h.
Pour une fois j’ai eu de la chance aux cartes et n’ai rien perdu, et j’ai même réussi à faire quelques points au billard.
À 9h, nous
avons laissé 4 bons joueurs s’escrimer : Garnier, Bruth, Broz, et Ducquet ;
mais le meilleur des 4 est et de beaucoup Garnier
qui fait facilement des séries de 12.
Ce matin avant de partir au tir ; j’ai reçu une carte le Mme Silaudre. Cette famille est vraiment bien gentille pour nous.
Par contre je n’ai rien reçu de ma Berthe, mais j’espère qu’il n’en sera pas de même demain.
Au rassemblement ce matin, il n’y a rien de nouveau, l’adjudant Pardaillon allant à l’exercice, je suis libre jusqu’à 1h moins le ¼ cet après-midi.
Le temps continue d’être superbe et me fait regretter l’esclavage du métier militaire ; il ferait si bon faire une bonne promenade en bécane !!!
J’apprends que l’adjudant Barbelin, que j’avais connu à Meylan, est de retour à Grenoble.
S’il est reconnu apte, il arrivera probablement à Lapalud jeudi prochain.
Vu la faiblesse numérique en hommes disponibles (la Cie
est de service), une petite manœuvre projeté par le capitaine pour cet
après-midi est renvoyée à plus tard, et comme boulot les hommes n’ont qu’a
nettoyer leurs fusils pour la revue d’armes qui a lieu à 3h ½.
Ces journées de désœuvrement complet me semblent abominablement longues.
Ah si l’on pouvait s’absenter quelques heures !..... Mais non, il faut être là continuellement : alors quoi faire, si ce n’est de s’ennuyer et d’aller faire une partie au café, c’est d’ailleurs ce que j’ai fait cet après-midi en compagnie de Dassaigne et de Gallot.
L’ancienne amante de Pireyre l’a remercié définitivement, après avoir passé une
nuit dans la chambre de Garnier.
Elle est maintenant dans celle de l’adjudant Pochoz
depuis 3 jours.
Ces types ne sont vraiment pas dégoûtés d’entretenir une « gonzesse pareille ».
Aujourd’hui,
j’ai été plutôt favorisé au point de vue correspondance.
Ce matin j’ai reçu une carte de Mme Silaudre et ce soir 2 lettres de ma Berthe adorée, 1 autre de Mme Calmé et une 4ème d’Auguste. J’avais l’intention de faire une partie de billard avec Dunaussois vers 5h, mais nous sommes arrivé trop tard, le billard était pris et nous avons du nous contenter d’une consommation.
Aujourd’hui, marche manœuvre à double action avec repas sur le terrain.
La Cie est rassemblée à 7h ½ et nous ne repartons qu’à 8h ½ ; mais quelles absurdités ne rencontre-t-on pas dans le métier militaire !!!...
Tous les jours il s’en présente une quantité d’analogues.
Je retrouve à la Cie b l’aspirant LAUTH.. (un collègue dans le civil) qui était arrivé au 175 avec moi. Mais lui est un peu gorumeux ; il s’est payé un chic costume officier et il « pose » un peu trop.
À 10h, grande
halte à Bollène et
nous en repartons à midi.
Le lieutenant-colonel Meunier qui dirige la manœuvre a payé aux sous officiers de chaque Cie 2 bouteilles de vin mousseux des coteaux de St Byriès ; c’est vraiment un gentil geste de sa part, il a d’ailleurs l’air d’un très bon type.
La manœuvre se passe entre le torrent : le Lez et la côte 106.
La mission de notre bataillon est de s’emparer de ce défilé défendu par les chasseurs alpins et le 109ème territorial.
Ma Cie reçoit l’ordre de prendre la défense de flanc, alors que les Cie a et b l’attaqueront de front. Par suite nous sommes obligés de faire un grand détour à travers les bois.
Comme dans les manœuvres de ce genre, le résultat est nul et sans profit pour les hommes ; car quelle différence avec la réalité !!!...
Pour moi je m’en « fous » totalement, je n’y prends aucun goût, d’autant plus que comme dit le capitaine : c’est un véritable « bordel », tout le monde commande.
Le capitaine, le lieutenant et les sous-lieutenants, si bien qu’il s’en suit constamment une série d’ordres, de contre-ordres absolument opposés.
La seule chose intéressante que j’y vois c’est que cela passe une journée.
Retour à Lapalud à
5h ¼ : reçu une lettre de Mr Louis et une 2ème de Villette.
Repos ce matin jusqu’à 13h moins le ¼ ; la compagnie allant aux travaux de campagne, l’adjudant Roussin s’en charge : le sachant depuis hier soir, je reste au lit jusqu’à 9h.
Ce midi, Fabre et moi nous nous séparons, il a
loué la salle en dessous ; je vais donc rester seul dans ma chambre, j’en
suis d’ailleurs bien content. J’y gagnerai la tranquillité, la propreté et
beaucoup d’autres choses !!....
La propriétaire me laisse la chambre au même prix : 22f par mois.
Comme la mairie donne 6f, il me restera 16f + 2f pour l’éclairage à payer chaque mois. Je luis ai versé ce midi 9f pour une quinzaine, jusqu’au 23 février.
C’est un peu cher, mais tant pis, pour le temps que j’ai à passer encore ici, je n’y perdrai pas grand chose. Ce qui me fait le plus plaisir c’est d’être débarrassé de ce sale individu de Fabre qui est vraiment peu délicat.
Cet après-midi
comme exercice nous allons tout simplement à environ 500 m de la bourgade et classons
les types par spécialité. Nous rentrons de bonne heure (3h), aussi Gallot et moi, nous louons une bécane
et en route pour Pont-St-Esprit :
histoire de nous promener un peu et à 5h ½ nous sommes de retour à Lapalud.
Au rapport, on
a demandé des gradés pour aller faire l’instruction des noirs au Maroc et des
annamites en Indochine. Plusieurs sergents sont d’avis de faire leur
demande : Gallot, Dessaigne, le sergent-major Broz, etc.
C’est très beau d’aller passer 6 mois aux colonies, mais après il faudra revenir au front et encadrer les sénégalais.
Reçu 3 lettres ce soir : une de ma Berthe, une de La Chapelle et la 3ème
des cousins ; cousine Marguerite a du faire un grand effort pour écrire
Croyant qu'il n'y avait rien ce
matin, je reste au lit jusqu'à 7h ¼, aussi grande surprise en voyant la
compagnie rassemblée devant le bureau, prête à partir pour l'exercice.
Cet exercice se borne à classer
les nouveaux arrivés par spécialités, les hommes ne devant pas être fatigués
pour aller à la vaccination cet après-midi.
À 10h, je reçois un
petit colis de beurre que m'a envoyé mon pauvre père.
Rencontré Dubois, un type de ma section à Meylan,
qui est de retour de Serbie, il m'apprend que l'adjudant Lamothe est actuellement en permission,
que Bertelin est au dépôt des
inaptes à Voriez.
Chatelain, sergent passé au 244e !
Sidoni également sergent en traitement à l'hôpital, etc...
Rassemblement pour la vaccination à 1h ½.
Il nous faut attendre à
l'infirmerie jusqu'à 16h le tour de la compagnie. Pendant ce temps Dessaignes, Huguet et moi nous allons faire une partie de cartes et boire
2 litres de vin chaud chez une bonne vieille d'à côté.
Lorsqu'arrive le tour de la
vaccination anticholérique, le major nous renvoie à mardi ; tous ces types
là se « foutent » un peu trop du pauvre soldat.
Je passe la soirée en compagnie
de Chinotti, Ducquet et Dussaussois.
Après maintes parties de cartes,
le billard se trouve libre et nous en faisons une partie de 20h ½ à 22h. Je constate
avec satisfaction que je fais quelques progrès et si j'avais toujours un
billard à ma disposition, je ne désespérerais pas d'arriver à assez bien jouer.
Ce soir, à l'appel, il
paraît que nos deux capitaines, Marc
et Tranchard, étaient ivres au point
de ne plus savoir tenir debout.
Voilà bien les officiers
français !
Ah ! Ils peuvent faire des
reproches aux hommes sur leur conduite !
Mais ils feraient bien mieux de
mettre en application ces bons principes, et au lieu de s'afficher ainsi devant
les sergents d'appel, nos 2 capitaines n'auraient-ils pas mieux fait d'aller se
coucher ?
Ce matin, la compagnie
est considérablement réduite : les hommes vaccinés hier contre la typhoïde
et la paratyphoïde étant exempts de service.
La compagnie étant de plus de service, il ne reste plus
qu'une quinzaine d'hommes disponibles et il n'y a pas exercice.
J'en profite pour rentrer
aussitôt dans ma chambre et je vais me mettre à écrire pas mal de cartes car
voilà 2 jours que je n'ai écris, et ma Berthe va se demander ce que j'ai.
Cet après-midi, il y a
également repos.
Depuis quelques jours nous
n'avons décidément pas grand chose à faire et je souhaite que cela continue
mais sans oser l'espérer.
Après être allé faire un tour à
la gare avec Dussaussois, je
rentre travailler un peu à cette liste des spécialités que le capitaine m'a
chargé de tenir à jour. J'en ai à peu près pour une heure.
À 3h, je reçois 2
lettres : une de ma Berthe chérie et l'autre de Leneveu.
Cette dernière m'apprend la mort
de Lebrec (*), mon camarade du 1er colonial de Saint-Maixent et du
175ème.
Il a été tué le 4 novembre, dans
les premiers combats que le 175ème a livré aux bulgares. C'était un bon
camarade toujours prêt à rendre service et cette mauvaise nouvelle me fait de
la peine. Mon autre camarade Gauthier doit être en ce moment en permission et
ne tardera sans doute pas à rejoindre Lapalud, s'il ne va pas à Voiron
comme inapte.
Ce soir, nous
réussissons à faire une partie de billard.
Aujourd'hui, le capitaine Tranchard affecte tous les
sous-officiers aux différentes sections.
Comme il y a 4 adjudants, ils se
partagent les 4 sections de telle sorte que je ne suis affecté à aucune
section. Le capitaine me dit simplement de m'occuper du mieux possible.
Cela me va à merveille car de
cette façon je n'ai aucune responsabilité et je vais encore avoir moins de
travail qu'avant, surtout pour les rassemblements de la compagnie.
(*) LEBREC Léopold, aspirant au 175e RI, originaire
de Sideville (Manche), mort le 4 novembre 1915, à Valandivo (Serbie). Du 3 au
20 novembre, de très durs combats ont été engagés contre les Bulgares.
Heureusement le temps est resté
au beau. Le Mistral souffle toujours assez fort mais malgré cela je compte bien
pouvoir aller cet après-midi jusqu'à Orange en compagnie de Gallot.
Nous mangeons à 10h ½
et à midi nous nous mettons en route.
Dessaigne nous accompagne.
Pour faire mal, j'ai un mauvais
vélo qui ne développe que 4m et comme le vent nous pousse, les jambes ont trop
à remuer.
Nous passons par Mondragon,
Mornas, Piolenc et à 1h moins 5' nous arrivons à Orange.
Nous n'avons donc mis que 55' à faire les 21 km qui séparent Lapalud
d'Orange. Il est vrai que le vent nous a aidé et que la route atrocement plate
est très bonne.
Nous visitons l'arc de triomphe
qui se trouve à l'entrée nord de la ville, et le théâtre antique : grâce à
l'amabilité de la concierge, nous pouvons pénétrer à l'intérieur et c'est
vraiment magnifique.
Ces ruines de monuments romains
sont à peu près tout ce qu'il y a d'intéressant à Orange, petite
sous-préfecture d'une dizaine de milliers d'habitants.
Nous continuons ensuite à
pédaler sur la route d'Avignon jusqu'à Courthézon (7 km d'Orange) où
nous soupons et attendons le train de 8h qui nous met à 18h à la gare de
Bollène la Croisière. Si nous avions eu le temps, nous serions allés jusqu'à
Avignon (30 km d'Orange) mais nous sommes partis trop tard de Lapalud ;
enfin, si nous restons encore une quinzaine ici, nous nous sommes promis
d'aller y passer un dimanche.
Je me suis aperçu de
l'indélicatesse de Fabre.
Comme il doit y avoir revue
mardi, j'ai cherché les chiffres 1.7.5. que j'avais acheté à Grenoble
pour mettre à ma capote (il est bien au 175ème),
mais je n'ai pu les trouver, et pourtant il n'y a pas très longtemps que je les
ai vus.
Notre chambre fermant à clef, et
Fabre et moi étant les seuls à y
entrer, il est tout naturel que mes soupçons se portent sur lui, d'autant plus
qu'ainsi que je l'ai déjà dit, je ne le crois pas très délicat.
Ne sachant point à quelle heure
doit avoir lieu le rassemblement de la compagnie, je me lève de bon matin, pour
apprendre au bureau que nous partons à 8h ½ pour le tir, et d'ici là repos.
C'est un des inconvénients
d'avoir une chambre à l'extrémité du village, éloignée du bureau, car ainsi je
ne sais jamais rien.
En allant, nous faisons 2 pauses,
alors que d'habitude nous n'en faisions toujours qu'une, mais aujourd'hui,
c'est nécessaire, les types étant presque tous fatigués, et nous avons déjà des
traînards, il est probable que c'est la chaleur qui est la principale cause (il
fait très bon aujourd'hui ainsi que la journée de liberté d'hier).
Je fais un assez bon tir, 6
balles sur 8, et à 2h moins le ¼, nous
reprenons la route de Lapalud. Cette marche n'a pas été trop fatigante pour moi
et maintenant que j'ai un peu d'entraînement, les longues marches ne gênent pas
du tout.
Grâce à l'initiative du
sous-lieutenant Breillac, nous
rentrons musique en tête (3 clairons et 1 tambour).
Nous, Gallot, Dessaigne
et moi, soupons de bonne heure et à 6h nous partons en bécane pour Bourg-Saint-Andéol
(petite ville de l'Ardèche sur la rive droite du Rhône).
Nous prenons un petit chemin
rempli d'ornières qui à tout instant risquent de nous faire tomber (Gallot doit mettre pied à terre 3 fois
de suite).
Il est encore heureux qu'il
fasse clair de lune, car sans cela nous ne serions jamais arrivés.
Pendant 2h nous visitons Bourg
et à 10h, nous reprenons la route de
Lapalud, mais cette fois nous faisons le tour par Pierrelatte.
Cela nous fait 12 km au lieu de
9 mais la route est bien meilleure. Cela ne m'empêche pas de prendre une bonne
bûche : nous allions tous les 3 de front et à bonne vitesse quand Gallot décrit une courbe vers moi, pour
l'éviter je me flanque dans le fossé où je touche la tête sur une grosse
pierre ; je ne sais pas comment, je ne suis pas « esquinté ».
Pendant 2' la tête me sonnait
terriblement. Cela ne nous a pas empêché de prendre ensuite la direction de Pont-Saint-Esprit
et ce n'est qu'à 1h du matin que nous sommes rentrés à Lapalud.
Je réussis à me réveiller à 6h ½, je me lève aussitôt car je ne
sais point à quelle heure le rassemblement, d'autant plus qu'il doit y avoir
revue par le commandant du détachement aujourd'hui.
J'ai bien fait de me lever tôt
car le rassemblement de la compagnie à lieu à 7h à la place de 7h ¼.
Jusqu'à 9h ½, il y a
exercice sur le terrain de la route de Pierrelatte, préparation à la
revue de cet après-midi, école de section et de compagnie, nous avons la visite
du commandant qui reçoit un télégramme de Grenoble.
Le Commandant du dépôt Baratay, arrive à Lapalud par le
train de 10h1/4 et va inspecter le détachement ; par suite, la revue, au
lieu d'être à 2h, va se passer à 3h.
Le rassemblement de la
compagnie a lieu à 1h ½ et nous rejoignons les 2 autres compagnies sur le terrain de
la compagnie B.
Le commandant Bernard passe l'inspection de tous les
hommes et regarde ensuite les livrets individuels que nous avons tous à la
main.
Beaucoup sont dans mon cas et ont une simple fiche : leur livret ayant été perdu au cours de leurs campagnes ; pour moi j'ai toujours dit que le mien était resté à Salonique alors que je ne l'ai jamais quitté.
Nous sommes quittés à 3h ½ mais comme Dessaigne est du service à la gare,
nous restons tranquillement à Lapalud. Baratay
n'a pas passé de revue, il est venu simplement visiter les bureaux des
compagnies, mais il pourrait très bien être encore là demain, et la manœuvre
projetée pour demain reportée à une date ultérieure.
Aussitôt après la soupe,
je rentre dans ma chambre et pendant deux heures je travaille à mettre mon
carnet de mots à jour et à faire ma correspondance, après quoi je vais
immédiatement me coucher afin de rattraper une partie du temps perdu.
La vaccination contre le choléra
qui devait avoir lieu aujourd'hui est une fois de plus ajournée.
Réussirai-je à être piqué la
2ème fois, je n'en suis pas si sûr !!...
Aujourd'hui nous avons manœuvre
et le rassemblement à lieu à 7h ½.
Départ à 8h, nous
passons par Bollène et prenons la route du tir.
Grande halte jusqu'à 11h ½ dans
le domaine de Saint-Anis.
La manœuvre consiste à s'emparer
de Mondragon, défendu par le 22ème.
Nous sommes aidés par le 99ème
et par le groupe cycliste de Bollène.
Notre compagnie est commandée
par le sous-lieutenant Moracchini
qui est loin d'être à la hauteur de sa tâche (le capitaine Marc est parti je ne sais où, et le
lieutenant Cadot est malade).
Pour nous, la manœuvre consiste
simplement à escalader et à dégringoler ensuite les pentes des collines à
travers les buissons épineux qui nous « esquintent » les jambes, et
la compagnie arrive au pied des falaises
dominant Mondragon lorsque l'attaque est terminée.
Le temps a été très chaud, et
pas mal de traînards sont restés le long de la route ; de plus, impossible
de trouver du vin à la grande Halle, heureusement qu'un marchand d'Orange
nous a constamment suivis.
Nous sommes rentrés à Lapalud
à 6h du soir, heureusement qu'il y a
presque repos complet demain : le matin, les hommes doivent rendre leurs
fusils et l'après-midi, il y aura douche.
Pendant la manœuvre,
alors que nous faisions une pause au sommet d'une colline, j'ai admiré le
paysage qui se déroulait sous mes yeux, et là nous voyions très bien la vallée
du Rhône avec les villes de Bollène, Pont-Saint-Esprit, Lapalud,
avec les cheminées de leurs usines, en face de nous la chaîne des Cévennes ou
plutôt la Montagne Noire dont la 2ème ligne de sommets est recouverte de
neige ; de notre côté, les contreforts des Alpes avec certains pics à la
cime également blanche de neige qui descend beaucoup plus bas sur les pentes
nord ; nous apercevons également le Mont Pelvoux.
Dimanche dernier,
j'avais eu le loisir de voir le Ventoux de Courthézon. Les pentes des collines
formant les contreforts des Alpes sont boisées (on y trouve de petits sapins en
quantité, du thym et autres labiées, des arbustes épineux, du buis, etc...).
Sachant qu'il n'y a rien de bien
pressé ce matin, j'en profite pour rester au lit jusqu'à 8h ¼.
Ce matin, jusqu'à
l'heure de la soupe, je remets au net la liste des spécialités que le capitaine
m'a demandée.
L'après-midi, se passe
également sans trop de travail, les hommes prenant des douches de 13h à 14h, et
ensuite il y a le nettoyage des armes (fusils Lebel touchés ce matin) et des
cantonnements.
Revue par les lieutenants de
pelotons entre 15h et 16h (Moracchini
pour le 1er peloton et Breillac
pour le second).
Comme je ne suis affecté à
aucune section, je ne m'occupe de rien.
Il paraît que Moracchini a fait prendre les noms
d'environ vingt-cinq poilus dans les deux 1ères sections pour malpropreté de
leurs fusils.
Il faut dire que tous ces Lebels
reviennent du front et sont pour la plupart piqués, comme les hommes ne les ont
touchés que ce matin, il est compréhensible que lorsqu'on cherche la petite
bête comme le fait Moracchini, il
y a toujours quelque chose à redire : ces vieux sergents ou juteux ayant
10-15-20 ans de service sont tous les mêmes !!...
À 3h, je reçois 2
lettres, une de ma Berthe chérie et une de mon ami Leneveu.
Ah ! Si nous avions la
chance d'être ensemble, de partager cette vie de bohémien que je mène depuis un
an, si nous étions l'un près de l'autre, il est certain qu'ainsi [que] tu me
l'écris, le malheur ne pourrait nous accabler, dans les moments les plus
difficiles nous saurions trouver réconfort et courage et penser dans notre
vieille amitié, notre mutuelle estime, des instants de bonheur, mais le destin
ne l'a pas voulu ainsi, nous voilà séparés et pour combien de temps !!...
Il faut cependant espérer que
nous aurons le bonheur de nous retrouver après ces heures tragiques.
Mais quand je reviendrai (j'ai
la conviction d'en revenir) lorsque j'aurai retrouvé ma petite famille, mon
pauvre père, toi mon meilleur ami, il restera toujours un grand vide que rien
ne saurait combler, vide causé par l'absence de mon pauvre et cher frère, mon
Alphonse, que j'aimais et que j'aimerai toujours autant qu'il m'est possible
d'aimer un frère.
Rassemblement de la
compagnie à l'heure habituelle, nous
allons au terrain d'exercice près de la route de Pierrelatte.
Classement par spécialités des
nouveaux arrivés, puis école de section et déploiement en tirailleurs.
Aussitôt rentré de l'exercice,
les hommes ayant demandé une permission agricole vont passer la visite car ils
partent cet après-midi pour 15 jours.
Avec quelques difficultés je
pourrais peut-être en avoir une, car je suis dans un cas bien spécial et
de plus je suis professeur
d'agriculture, mais tant pis je ne ferai rien
et je désire partir le plus tôt possible pour Salonique.
Cet après-midi, il y a
vaccination contre la typhoïde et la paratyphoïde, la vaccination
anti-cholérique est renvoyée à plus tard une fois de plus et c'est encore pour
« la pioul » que j'ai attendu près de 3h.
Reçu une lettre de ma marraine.
Hier après-midi, les
copains Gallot, Dessaigne, etc... profitant de ce que
la salle de bain se trouve tout à côté de ma chambre, avaient pénétré dans mon
« home » par la fenêtre ouverte et ce grâce à une échelle trouvée
sous le hangar voisin, et y avaient tout « chambardé ».
J'ai retrouvé la cuvette avec
les brosses dans mon lit qui avait été roulé à l'autre extrémité de la carrée,
2 chaises avaient été perchées sur l'armoire, etc, etc...J'en ai eu pour une
bonne ½ heure à remettre tout en place.
Bien que connaissant les
« auteurs » de ce beau coup, je n'en ai laissé rien paraître et je
suis sûr que c'est ce qui les a le plus embêté, car ce matin ils n'ont pas pu
résister à l'envie de m'en parler et se sont découverts eux-mêmes.
Cela me servira de leçon et
dorénavant lorsque je quitterai, je fermerai ma fenêtre et ainsi je serai sûr
que personne ne pourra pénétrer chez moi.
D'après une note parue au
rapport, les vaccinés d'aujourd'hui devront aller à l'exercice demain.
Et les circulaires
ministérielles donnant 48h de repos après une piqûre, qu'en fait-on !!...
Ce matin, exercice de
détail au terrain de la route de Pierrelatte (limite de la Drôme et du
Vaucluse), les vaccinés d'hier ont dû venir sans sac.
Un pauvre type, Seutenac, de la 4ème section, bien
qu'étant très boiteux et ne pouvant nous suivre, doit cependant nous
accompagner, ordre du capitaine.
Le malheureux, également vacciné
d'hier, sait à peine se tenir sur ses jambes, et quand le sous-lieutenant Breillac lui parle, il se met à pleurer
à chaudes larmes.
Breillac, qui est un chic type, le renvoie dans son cantonnement,
mais malheureusement, avec les autres sous-lieutenants, il n'en est pas ainsi
et Seutenac se voit souvent
traiter de « fumiste » et de « tir au cul » et menacé de la
prison même par le capitaine Tranchard.
Il est tout de même malheureux
de voir des hommes aussi estropiés sur les rangs et encore maltraités par les
officiers, cela vous révolte et vous fait encore plus haïr ce sale métier
militaire où l'on fait si peu cas de la vie d'un homme.
Le major, qui est un bon type et
qui ne veut pas que l'on surmène les hommes, a fait paraître une note au
rapport afin que les hommes vaccinés hier n'aillent pas à l'exercice cet
après-midi.
Le capitaine adjudant-major Astruc n'a donc pas gagné malgré sa note
d'hier.
Comme nous ne sommes pas
nombreux, l'exercice de cet après-midi
se passe « à la papa » (*)
Avec le sous-lieutenant Breillac, nous allons au terrain
d'exercice de la compagnie et là, pendant une heure, nous jouons au bans (?) et
pour terminer, école de section pendant ½ heure.
Reçu ce soir une lettre de Lunazurie et une de ma Berthe chérie
qui, ainsi que notre mignonne petite Fernande, continue à se bien porter.
Il y a aujourd'hui 1 an que je
suis soldat : 19 février, anniversaire de mon entrée à la caserne Brière-de-l'Isle.
Pendant cette année je puis dire
que j'ai été ballotté un peu dans tous les coins. (**)
(*) :
« Pépère »
(**) :
Cherbourg, Saint-Maixent, Grèce, Moudras, Salonique, Grenoble, Meylan,
Lapalud...
Je profite du dimanche pour
rester un bon moment au lit et je ne me lève qu'à 9h.
Comme Gallot est permissionnaire de 24h et que Dessaigne est malade, je reste seul
pour faire un tour en bécane.
Malgré que ce ne soit pas très
intéressant, je pars à 1h pour Saint-Paul-Trois-Châteaux (Drôme),
localité distante d'une dizaine de kilomètres de Lapalud et n’offrant
que peu d'intérêt à part sont église dont la construction remonte au temps de
Charlemagne.
Dans un bazar, je trouve des
vues des environs : Suze, Monségur, Grignon où se
trouve le château de Mme de Sévigné, si j'avais eu le temps, j'y serais allé.
De Saint-Paul, je pars
pour Pierrelatte (Drôme).
À cet endroit, la vallée du
Rhône est très resserrée, aussi le Mistral y est très violent.
Je continue ensuite par Bourg-Saint-Andéol
(Ardèche) où j'assiste à la fin d'un match de rugby avant de visiter la ville
bâtie au bord du Rhône ainsi que Pont-Saint-Esprit.
Je rentre de bonne heure à Lapalud
(5h ½).
Maintenant, je crois que je puis
dire adieu à ces ballades du dimanche car la semaine prochaine, je serai de
service et dans quinze jours il y a de fortes chances que je ne sois plus ici.
Je n'aurai d'ailleurs pas à me
plaindre car cela fera près de 2 mois que je suis au dépôt et beaucoup n'ont
pas la chance d'y rester aussi longtemps, sans compter le temps que je resterai
encore à Grenoble avant d'embarquer.
Aujourd'hui, on demande à la
compagnie ceux qui veulent se faire inscrire comme candidats élèves-aspirants.
Il y en a 5 : 2 sergents, Pagnon et Fabre mon ancien camarade de chambre ; il a déjà suivi
un cours mais quoique fils de commandant et ayant par suite beaucoup de piston,
il n'est sorti que sergent ; c'est d'ailleurs un parfait imbécile … 2
caporaux : Gaudin et Perrin, et un homme.
Aujourd’hui nous allons au tir à Bollène ; comme la Cie tire la dernière, nous ne partons qu’à 11 heures, après avoir mangé la soupe et je profite du repos avant le départ pour écrire à ma Berthe.
Le tir se passe normalement ; le clairon de la Cie ROUSSEAU récolte 4 jours de salle de police bien que ne les méritant pas ; en descendant de la butte des Marqueries, au lieu de suivre le petit sentier, il descend au plus court ; de la butte opposée il est remarqué par un capitaine du 99ème qui dit à MORACCHINI de lui porter 4 jours de S.D.P. (*) par son ordre ; c’est tout de même malheureux de ramasser 4 jours pour une pareille peccadille ; mais ces vieux capitaines sont tous les même, aussi maniaques les uns que les autres.
Il faut suivre les sentiers de la butte de tir pour ne pas abîmer, souiller le sable !!...
Quelle idiotie !!...
Ah ! C’est bien là le métier militaire !!...
Ils n’ont qu’à la mettre dans une boite à coton leur colline !!...
Si MORACCHINI avait tant soit peu d’intelligence, il n’aurait pas porté la punition, mais avec un pareil individu, il n’y a rien à faire et le pauvre ROUSSEAU va coucher en rentrant à la salle de police ; il y a vraiment de quoi vous dégoûter du métier si on ne l’y était depuis longtemps.
En rentrant du tir,
tous les hommes vont au bureau de la Cie donner les renseignements concernant
leurs états de service depuis la mobilisation ; pour ma part, c’est plutôt
maigre comme campagne et j’en ai presque honte.
Je ne veux plus rester à Lapalud et au prochain départ je serai volontaire, bien que j’aurai encore au moins 2 mois à passer ici si j’attendais mon tour ; mais il ne faut pas que ce soit toujours aux mêmes et c’est bien à mon tour ; et cette fois comme je suis en excellente santé j’espère faire une campagne un peu plus longue.
Oh non ! Plutôt tout que d’être traité d’embusqué !!...
(*) :
Salle de Police : antichambre de la prison.
Ce matin, exercice général sur le terrain d’exercice route de Pierrelatte.
Nous faisons d’abord un peu d’école de Cie sous le commandement du s/s lieutenant MORACCHINI et alors nous rigolons un peu.
Étant en marche : ligne déployé, il commande :
« Colonne de Cie : halte ! »
J’avais la section de tête (1ère) je veux continuer
à marcher pour permettre aux autres sections de prendre leur place mais
MORACCHINI fait arrêter la section ; les chefs des autres sections font
faire demi-tour à leurs hommes pour aller se placer et après un petit
« speech » en français-italien où d’après lui les sections ne doivent
jamais faire demi-tour ; il prend le commandement de la 2ème et
commande :
« Oblique à gauche : suivez-moi. »
Le caporal METAYER à la gauche de la section (*), type pas bileux, fait oblique à gauche comme on lui a commandé et passe ainsi devant la 1ère section au lieu d’aller derrière ; fureur de MORACCHINI et ce d’autant plus que les hommes se moquent de lui ; en fin de compte, il renouvelle son commandement « suivez-moi, espèce d’andouille ! » dernier argument d’un imbécile. Et l’exercice a continué dans le même genre.
Ah ! Quels officiers la guerre a fait !!...
Cet après-midi, je ne vais pas à l’exercice, et cette fois je reçois la 2ème piqûre contre le choléra, ce n’est pas trop tôt, voilà 1 mois que j’ai reçu la 1ère et depuis tous les vendredis j’allais à l’infirmerie pour recevoir la 2ème et chaque fois il y avait contrordre.
Comme il y avait peu de types à vacciner, nous sommes quittes de bonne heure et je profite de ma liberté pour mettre ma correspondance au pair (**), car demain nous aurons manœuvre et je n’aurai guère le temps d’écrire.
Reçu ce soir une lettre de ma Berthe.
Je retrouve un ancien caporal de ma section à Meylan ; CRANCE parti avec moi et versé également à la 11ème Cie, il a été nommé sergent le 10 novembre et évacué le 17 ; il me confirme la mort du sergent MABILLE (***), la disparition du sergent DEMAY de la 11ème.
(*) :
« À la gauche de la section » : mots ajoutés plus tard.
(**) :
Signification ?
(***) : MABILLE Georges, sergent au 175e RI,
mort pour la France, le 03/01/1915 à Doval-Oba (Serbie)
Hier soir l’adjudant ROUSSIN est parti pour Grenoble pour remplir les fonctions d’adjudant de bataillon ; cela ne lui souriait guère et il aurait de beaucoup préféré rester à Lapalud mais il a été désigné par le commandant.
À l’occasion de ce départ, nous avons bu force consommations avant et après l’avoir accompagné à la gare et fait pas mal de « chahut » pour lui témoigner notre sympathie car c’est un très bon type et nous regrettons bien que ce ne soit pas CASTERÀ qui soit parti à sa place.
Comme conséquence de ces nombreux verres, je me suis couché à 11h avec la tête un peu chaude.
Malgré cela il faut se lever de bonne heure, car
aujourd’hui il y a manœuvre et départ à 8
heures.
Le temps s’est bien refroidi, cette nuit il est tombé un peu de neige et le mistral qui souffle assez fort nous glace la figure et les mains. Malgré la marche nous ne parvenons pas à nous réchauffer.
La manœuvre ressemble beaucoup à celle de la dernière fois, la Cie doit faire de nombreux km sous bois et lorsque nous arrivons la manœuvre est terminée. Si nous avons fait tant de chemin, c’est la faute du 22ème qui nous appuyait à droite et qui a commencé beaucoup trop vite, si bien que nous n’avons pu établir la liaison avec lui.
En tout cas, je suis rentré bien fatigué ; la bombe
que j’ai faite hier soir, ma piqûre contre le choléra et un cor que j’ai au
pied y sont bien pour quelque chose, mais ces marches sous bois, à travers les buissons,
les rochers sont bien fatigantes et il y a eu pas mal de traînards.
Aujourd’hui, je
me couche de bonne heure, aussitôt après la soupe (7 heures) et je lis
tranquillement mon journal au lit.
Reçu ce soir une lettre de LENEVEU.
Ce matin en me levant je suis surpris de voir le sol recouvert de neige et lorsque je sors, le froid me saisit immédiatement, le mistral continue à souffler et il fait encore plus froid qu’hier.
Je vais voir au bureau ce que nous faisons ce matin : il y a repos, les hommes doivent nettoyer leurs armes et leurs cantonnements dont les officiers de peloton vont passer la revue à 9 heures.
Si j’avais su je serais resté 2 heures de plus au lit, mais voilà les ordres pour le matin ne sont donnés que la veille à l’appel (8h1/2) et hier soir à cette heure il y avait longtemps que j’étais couché.
Je passe une partie
de la matinée dans ma chambre, mais je n’y attrape pas chaud et je vais me
chauffer une demi-heure au bureau.
Il y a rassemblement comme d’ordinaire à 1h moins le ¼ mais les hommes à vacciner demain ne devant pas aller à l’exercice cet après-midi : ordre du major, la Cie est très peu nombreuse (environ 25 hommes), malgré cela nous nous mettons en route pour aller aux travaux de campagne ; heureusement que pendant la distribution des outils un contre-ordre arrive et les hommes rentrent dans leurs cantonnements ; c’est qu’il ne fait pas bon dehors, la neige à moitié fondue s’étant remise à tomber.
Moi je rentre tranquillement dans ma chambre ; il est
regrettable que je ne puisse pas y faire de feu car alors je serais très bien
tandis qu’il y fait plutôt froid.
Reçu ce midi, une lettre de ma Berthe ; le mauvais temps ne convient pas à notre mignonne petite Fernande car alors on ne peut pas la promener dehors et elle est ainsi privée de son plus grand plaisir.
Le temps continue d’être très mauvais toute la
soirée ; ne sachant quoi faire et ayant presque froid, je me couche à
3h1/2 et lorsque je me réveille il est 7h, c'est-à-dire trop tard pour la
soupe, aussi je ne me relève pas.
Ce matin, le temps reste très mauvais et pendant ½ heure (7h ½ à 8h) l’eau tombe à torrent ; par suite il n’y a encore rien ce matin, ce n’est pas ce qui me plaît le mieux car on finit par s’ennuyer, d’autant plus qu’il ne fait pas chaud dans ma chambre.
D’après les journaux, les allemands ont prononcé une vive attaque dans la région de Verdun : 7 corps d’armée auraient attaqué sur un front de 18km.
Heureusement leurs progrès sont minimes !!...
Le temps s’améliore un peu vers 11h, la neige tombée hier et avant-hier est maintenant
entièrement fondue et le soleil commence à se montrer, si cela dure nous allons
avoir exercice cet après-midi, j’en suis d’ailleurs bien content car cela va
faire passer le temps sans trop nous ennuyer d’autant plus que la Cie ne va pas
être nombreuse à cause de la vaccination.
Comme exercice, la Cie va jusqu’à La Croisière (3km5 de Lapalud) et là, le
lieutenant CADOT nous fait procéder à l’installation de 3 petits postes ;
je suis chef du P.P. N°3.
Cela nous prend 1h, et ensuite le lieutenant se rend compte de ce que nous avons fait.
L’adjudant POCHON flanque 2 jours de consigne à ses 3 sentinelles pour avoir fait 95 réponses absurdes au lieutenant, mais le véritable fautif était sûrement lui qui ne leur avait pas donné de consignes.
Moi je ne veux pas punir ; c’est pour moi un principe.
Jusqu’ici je n’ai encore donné aucune punition, et si jamais je commence un jour il faudra que j’y sois bien obligé.
Le temps s’est remis au beau.
Ce qu’il y a d’agréable dans cette contrée c’est que le mauvais temps ne dure pas : après une journée de neige, le soleil revient et la température hausse subitement.
Reçu une carte de Melle PICHARD qui est à passer son C.A.P.
à Coutances ; je lui souhaite de tout cœur que cette fois-ci se
(*)
soit la bonne et qu’elle en soit débarrassée car dans l’enseignement le
C.A.P. est indispensable.
(*) :
Barré dans le carnet.
Malgré le faible effectif des hommes disponibles, il y a exercice jusqu’à 9h au terrain de la route de Pierrelatte.
En allant, j’évite une punition à un poilu.
L’adjudant POCHON fait marcher les hommes à une cadence beaucoup trop accélérée (au moins 160 pas à la minute) ; un type non habitué à cette cadence ne peut marcher au pas ; le s/s lieutenant GIACOMINI s’en aperçoit et me dit :
« Vous mettez 2 jours de consigne à cet
homme. »
Cette fois je proteste énergiquement, disant que cette
cadence n’est pas réglementaire (le règlement prescrit 120 pas à la minute) et
que le malheureux poilu n’y a mis aucune mauvaise volonté, si bien que la
punition n’est pas portée.
Nous rentrons à 9h, car les hommes qui partent en permission agricole doivent aller aussitôt à la visite pour être présentés au commandant à 10h. (Il y a 40 permissionnaires à la Cie)
À 10h, je
prends la semaine et tout l’après-midi je ne manque pas de travail ; il
faut rassembler les permissionnaires, rassembler la Cie y compris les
auxiliaires qui doivent passer la visite mensuelle à 15h.
Cette visite est vite passée ; ne se présentent que ceux qui ont quelque chose à réclamer au major, aussi à 3h ½ nous sommes quittes.
Demain ou
après-demain, la Cie va recevoir 200 types venant du 9ème corps
(Châtellerault) et
affectés au 175, tous sont versés à la Cie C ; aussi il faut se démener un
peu partout pour trouver des cantonnements nouveaux et pour les aménager.
Cela nous fait un joli « boulot » en perspective et moi, étant de semaine je ne vais pas manquer de travail pendant 2 à 3 jours.
Ce que je souhaite, c’est qu’ils n’arrivent pas demain, car un dimanche on a plutôt la « flemme ».
Pour ces 200 hommes il y a un officier d’amené et je ne sais combien de s/s off ; il est certain qu’une partie de nous, serve à les encadrer.
Bien que ce soit aujourd’hui : dimanche, la Cie doit être rassemblée à 7h ¼ : ordre du s/s lieutenant MORACCHINI.
Au rassemblement,
je désigne le service de garde (la Cie étant de service de dimanche à lundi) et
les autres hommes sont employés par le fourrier à continuer le déménagement
commencé hier.
Nous ne savons toujours pas si les 200 poilus annoncés vont arriver aujourd’hui ou demain matin.
Ce renfort pour le 175 a été formé il y a un mois à Châtellerault mais son départ a été retardé par une épidémie d’oreillons qui sévit toujours, alors le commandant du 9ème corps finit par les envoyer.
Comme des cas d’oreillons peuvent se produire ici, le commandant BARATAY a affecté tout le renfort à la Cie C de manière à ne pas contaminer les 3 Cies.
MORACCHINI ne peut s’empêcher de faire du
« pétard » au rassemblement et ce à cause de l’absence de quelques
s/s officiers.
Toute la journée, je suis réduit à m’ennuyer et par suite à faire de nombreuses parties de manilles au café, car quoi faire à Lapalud si ce n’est aller au « caboulot » !!
J’ai reçu une lettre de ma Berthe, d’après laquelle le
mauvais temps, la neige persistent en Normandie ; il parait également qu’à
Grenoble il y a en
ce moment une couche de neige d’au moins 20cm.
Et nos malheureux soldats qui avec des tempêtes de neige doivent résister auprès de Verdun aux attaques boches !
Ils sont sûrement bien loin d’être heureux !...
La journée se passe sans que le détachement arrive et ma
foi tant pis ; sitôt après l’appel (9h) je vais me coucher, si on a besoin
de moi, on viendra me chercher ; j’espère bien d’ailleurs passer la nuit
tranquille.
Ah ! Vivement samedi que je ne sois plus de semaine car si on a l’avantage de ne pas assister aux exercices de la Cie, on a le grand inconvénient de n’avoir aucune minute de liberté ; chose essentiellement consternante surtout le dimanche.
En me rendant au bureau ce matin, je suis tout surpris de trouver le détachement arrivé et les hommes en train de se reposer dans les cantonnements.
Renseignement pris, j’apprends qu’il est descendu au train de 3h07 à la Croisière et qu’il est arrivé ici à 4h1/2.
Comme personne n’est venu me réveiller, je n’ai rien entendu.
Les cadres de ce détachement sont bien insuffisants il y a exactement 1 sous-lieutenant, 2 sergents, 3 caporaux et 195 hommes, par suite il va falloir prendre des gradés dans la Cie pour les encadrer.
Le Cie va au tir, et part à 8h, mais malgré cela nous
avons du « boulot » ; il faut rassembler 2 fois de suite le
renfort pour que les hommes donnent les renseignements voulus au bureau et
versent leur campement au magasin.
Le temps s’est remis à la pluie et très probablement le Rhône va encore déborder ; il y a une huitaine les maisons de Pont-Saint-Esprit situées au bord du fleuve ont été envahies par l’eau.
Vers 3h ½, la
Cie rentre du tir, les hommes sont presque trempés et c’est avec plaisir qu’ils
boivent une tasse de thé chaud préparé à leur intention.
Au tir, MORACCHINI a fait paraît-il une jolie chute de cheval devant tous les hommes de la Cie qui se moquaient de lui.
Il a piqué une tête dans le sable quand le vieux carcan qui lui sert de monture a fait un écart. (Il faut dire que MORACCHINI est un bien mauvais cavalier)
Reçu une lettre de La Chapelle : mon pauvre père a encore perdu une belle
génisse du charbon.
Quand la déveine se met quelque part, c’est pour quelque temps. 2ème une carte de Mr FOLLET, mon ancien directeur d’école normale à qui LENEVEU a donné mon adresse ; il va falloir maintenant que lui donne de mes nouvelles, qui en ce moment ne sont pas bien intéressantes ; mais une fois à Salonique je lui écrirai de temps en temps car c’est un bien bon vieux.
Ce matin, je dois me lever de bonne heure car il faut que la Cie soit rassemblée à 7h ½.
Avec le nouveau détachement, il ne m’est pas très facile de faire la situation de prise d’armes, enfin le principal est de faire « coller » le nombre des présents et des absents avec celui de l’effectif total de la Cie.
Une fois la Cie rassemblée, il faut diviser le renfort en 4 sections et l’encadrer suffisamment car le commandant doit en passer la revue au terrain d’exercice.
Une fois la Cie partie, nous sommes tranquilles pendant environ 1 heure (le capitaine étant allé à l’exercice) ; mais aussitôt la revue passé, le renfort revient et c’est une autre histoire : il faut faire verser au magasin par ces 200 poilus ; les vivres de réserves, les cartouches, les paquets de pansement etc…. et à la soupe nous ne sommes pas quittes.
Vers 10h, la
pluie s’est remise à tomber et tout l’après-midi il pleut à verse et le vent du
sud souffle avec violence, aussi il est probable que ce mauvais temps durera
quelques jours.
Comme il faut que je sois dehors presque tout le temps pour chose et autre, je suis à peu près trempé, bien que j’aie pris ma capote.
À 2 heures, les
s/s officiers de la Cie vont à la salle de mairie afin que MORACCHINI les interroge
sur la théorie ; cela va être sûrement crevant et pour ma part, je
regrette d’être de semaine, car j’aurais bien voulu y assister.
Quel imbécile que ce MORACCHINI ! Et il se croit très intelligent !!...
5h. La théorie
a duré près de 2h ½, il paraît que cela a été tout à fait intéressant !...
Ce qu’il y a de plus chic c’est que les sergents et adjudants ont de la théorie à apprendre pour la prochaine séance.
Demain s’il fait mauvais temps ce sera au tour des caporaux. J’espère bien avoir la chance d’assister bientôt à une de ces petites séances récréatives.
Aujourd’hui notre petite Fernande a eu 6 mois.
(*) :
Souligné dans le carnet
L’ancienne Cie part pour l’exercice à 7h ½ et au départ je trouve le moyen de « m’attraper » avec MORACCHINI au sujet de la situation de passe d’armes.
Jusqu’à 10h, le
détachement de Châtellerault
réintègre au magasin ses brodequins de guerre.
Par le journal, j’apprends que le paquebot « Provence » (*), affecté au transport des troupes a été coulé en Méditerranée.
Sur 1900 hommes à bord il y aurait seulement 800 sauvés.
Quel mois épouvantable pour toutes ces victimes !
Et dire que pareil sort m’attend peut-être ! Je préfèrerai de beaucoup mourir sur un champ de bataille que de succomber ainsi englouti dans la mer.
Enfin laissons faire la destinée. Il paraît que c’étaient des Marsouins (*) qui se trouvaient à bord de la Provence.
Ces transports chargés de troupes ne sont pas suffisamment escortés.
Demain, il y
aura remise de croix de guerre par le général BRIEUX au capitaine BRENICHOT Cie
A. au caporal LECLERC Cie B et à un autre caporal de cette Cie ; aussi cet
après-midi il y a rassemblement du bataillon à 13h30 devant la mairie pour
étudier la formation à adopter pour demain.
Hier,
DESSAIGNE, sergent, a ramassé 2 jours d’arrêts simples pour être arrivé en
retard à la théorie du s/s lieutenant MORACCHINI.
BONNEAUD à 8 jours d’arrêts simples pour n’y être pas allé.
Ce pauvre BONNEAUD n’a pas de veine car il est fort probable que sa permission agricole de 15j va être supprimée.
Le capitaine n’est vraiment pas juste déjà il lui avait refusé cette permission il y a 5 jours parce que son certificat son nom était orthographié BONNAUD au lieu de BONNEAUD : c’est vraiment trop de mesquinerie et si j’avais été à la place de BONNEAUD cela se serait passé autrement.
L’après-midi se passe sans trop de travail, une fois la Cie rassemblée et la situation de passe d’armes faite, nous sommes tranquilles jusqu’à 4h ½, heure à laquelle la Cie rentre.
L’ennui c’est qu’il faille rester à peu près continuellement au bureau et je ne peux, par suite, faire que de courts séjours dans ma chambre.
(*) :
Torpillé le 26 février 1916. Il transportait en grande majorité des soldats du
3e régiment colonial, partant pour Salonique. (Environ 1100 soldats et marins
périrent)
Cette matinée, nous sommes assez tranquilles ; les hommes n’ont qu’à nettoyer leurs cantonnements, leurs cuirs et chaussures pour la remise de décoration qui va avoir lieu tantôt.
À 8h ½, il faut rassembler vivement une section de manœuvre de 25 poilus pour l’examen des élèves-aspirants par une commission.
À midi, rassemblement des permissionnaires agricoles, il y en a 27 pour la Cie.
À 1 heure, la Cie se rassemble : tenue de campagne.
Pendant une ½ heure j’ai du boulot à faire 2 situations de prise d’armes : une pour l’ancienne Cie et l’autre pour le détachement de Châtellerault.
L’ancienne Cie va être répartie entre les Cies À et B pour égaliser leurs effectifs.
Enfin à 1h ½, je suis débarrassé.
Le général BRIEUX arrive à 2h ½ et remet comme décorations 3 croix de guerre, une croix de St Georges et une médaille de valeur militaire anglaise.
A3h1/2, tout est terminé et le général accorde quartier libre à la troupe.
Vers 5h, le sergent vaguemestre NOUELLE m’apprend que l’aspirant LAUTHIER a ramassé 15 jours d’arrêts de rigueur, ordre d’un colonel assistant à la revue, pour avoir fait le « pitre » pendant la séance.
Le bruit qui a couru au début de la semaine et d’après lequel il y aurait des permissions de 4 ou 5 jours à mardi gras est certainement faux, car maintenant ce serait officiel.
J’ai donc bien fait de ne pas l’écrire à ma Berthe car je lui aurais donné une fausse joie et rien n’est plus cruel que ces déceptions.
Voilà exactement 19 mois que cette maudite guerre est commencée et qui sait quand elle finira !
L’attaque contre Verdun ne nous fait pas entrevoir une paix rapprochée car les Boches sont loin d’être à notre merci.
Il faut bien se mettre dans l’idée que jamais ils ne manqueront d’hommes, ni de munitions.
Aussi, à quand la fin !!!!
Ce matin, douches pour la Cie ; comme il y a près de 250 poilus à passer, nous y restons de 7h ½ à 9h ½.
L’imbécile de MORACCHINI ne peut pas laisser ses mitrailleurs tranquilles et il les emmène à l’exercice jusqu’à 9h ½ ; il leur avait fait emporter leur serviette de sorte qu’ils n’aient pas à retourner dans leurs cantonnements.
Cet après-midi, il y a vaccination.
Les hommes disponibles de l’ancienne Cie vont couper des roseaux sur les bords du Rhône et le détachement de Châtellerault fait une petite marche sur la route de Pont-Saint-Esprit.
Demain la Cie est de service, comme c’est moi qui désigne les sergents de garde ; FABRE n’y coupe pas, ainsi il ne sera pas libre avant dimanche 10 heures. Il est vrai que c’est son tour, aussi il n’a rien à dire.
Ah ! Comme j’attends avec impatience le départ du prochain détachement !
Ici je ne vis plus et ai presque honte de moi et dès que la nouvelle du départ sera arrivée au bureau je me ferai inscrire comme volontaire : si j’attendais mon tour de départ, j’en aurais encore pour au moins 2 mois à rester à Lapalud.
Vivement que je retourne à Salonique et que cette fois, j’aille voir les Bulgaus (*) et les Austro-Boches.
Chaque fois qu’un camarade parle devant moi de ses faits de guerre, je ne puis que me taire et cette situation fausse dans laquelle je me trouve ne me va pas du tout, et j’ai grand hâte qu’elle cesse. (**)
Cet après-midi, je reçois 2 lettres : une de mon ami LENEVEU et l’autre de ma Berthe chérie.
Depuis hier, le temps s’est remis à la pluie et ayant continuellement des souliers je n’ai pas trop chaud aux pieds ; j’espère bien qu’il fera beau dimanche et que je pourrai profiter de ma liberté pour faire une tournée en bécane : Orange ou Montélimar.
(*) :
Bulgares.
(**) :
Par cette phrase, on peut imaginer que Ferdinand est parti à Salonique et n’a
pas combattu (alors que le 175e RI a fait face à de nombreux combats
face aux Bulgares. À t’il été malade ? Ou blessé sans combattre ?
Heureusement je suis quitte de ce satané service de semaine.
Au rassemblement ce matin, nous avons encore été embêtés pour nommer la garde et pour la situation de prise d’armes à cause de ce MORACCHINI qui ne veut pas que ses mitrailleurs viennent au rassemblement de la Cie.
À 10 heures, je vais à la réunion des officiers ; ce n’est d’ailleurs pas ce qui me plait le mieux, car je n’aime pas fréquenter mes supérieurs, d’autant plus qu’il y a parmi eux un tas d’imbéciles à la tête desquels se trouve MORACCHINI.
Demain les s/s off auront encore une théorie par cet idiot de 8h à 8h50 ; cette fois j’y assisterai et aurai ainsi l’occasion de me payer sa tête ; il prendra ensuite les caporaux de 9h à 9h50.
À 10h1/2 au rassemblement de la garde, le sergent FABRE n’est pas là et arrive 10’ en retard (il a dû mettre un peu trop longtemps à se pommader et à se regarder dans la glace) comme conséquence, il attrape 2 jours d’arrêts simples, ordre du capitaine ASTUC.
Cet après-midi, je vais à l’exercice avec le détachement de Châtellerault pour classer les types par spécialités, mais c’est bien la 1ère et dernière fois que j’y vais si je peux faire autrement car je trouve le s/s lieutenant MORICET beaucoup trop strict, il rappelle les officiers d’active et cette discipline ne me plait guère ; par suite, sauf ordres contraires, j’irai lundi avec l’ancienne Cie où, malgré MORACCHINI on est beaucoup plus tranquille.
Le temps s’est à peu près remis au beau, le Mistral se remet à souffler, aussi j’espère bien que la pluie ne va pas revenir ces jours. Je passe la soirée au bureau, où auprès d’un bon feu je relève la liste des spécialités du détachement de Châtellerault.
L’attaque de Verdun a été reprise par les Boches qui ont réussi à s’emparer du village de Douaumont et je me demande si vraiment ils n’arriveront point à Verdun.
Le temps ce matin est sombre et froid : la neige a sûrement dû se mettre à tomber sur les montagnes et je doute fort qu’il fasse beau aujourd’hui.
De 8h à 8h50, les s/s officiers doivent assister à une théorie de s/s lieutenant MORACCHINI ; cette théorie consiste simplement dans la lecture du règlement de manœuvre avec quelques commentaires.
Malgré le temps peu favorable, je loue une bécane et en route pour Orange.
Aujourd’hui je suis seul : GALLOT étant en permission et DESSAIGNE puni (2 jours d’arrêts simples parce que 2 de ses hommes n’avaient pas leur sac à l’exercice d’hier après-midi).
À 1h1/4, je suis à Orange où j’achète de nouvelles cartes. J’avais l’intention d’aller voir le pont du Gard, mais j’apprends que d’Orange il y a au moins 50km (il est situé entre Avignon et Nîmes), et je dois renoncer à mon projet.
En me baladant dans les rues de la ville je rencontre NOUELLE qui m’entraine avec lui chez le directeur de l’école publique, président de l’amicale de la Vaucluse : Mr BOUDON et nous passons l’après-midi à parler politique en buvant des bocks dans les grands cafés d’Orange.
Le temps passe si bien que je dois renoncer à revenir à Lapalud en bécane et à 5h31’ je prends le train avec NOUELLE.
Ce NOUELLE est vraiment un type épatant : socialiste militant, il a eu pas mal d’histoires avec l’administration ; il est relation avec HERVE et bon nombre de députés socialistes affilié à la CGT, c’est un homme politique dans tout l’acception du mot.
Marqué à l’encre rouge comme dangereux sur les fiches de mobilisation, ses officiers le désignaient constamment, au début de la campagne, pour remplir les missions périlleuses (patrouilles, liaisons, reconnaissances etc…) jusqu’à ce qu’il ait eu la peau trouée (une balle lui a traversé le genou).
C’est à cette blessure qu’il doit d’être reconnu inapte à la marche par le major et affecté à l’emploi de vaguemestre à la Cie.
Le réveil à partir d’aujourd’hui est à 6h ; mais comme je sais que la Cie part la dernière (à 11h) pour le tir, je reste couché jusqu’à 8h1/2.
Dans le renfort qui arrive aujourd’hui je retrouve CARDINAUX, ancien caporal de ma section à Meylan, versé avec moi à la 11ème Cie à Moudros, nommé sergent au camp de Zeitenlink et évacué à la fin novembre.
Par lui j’ai quelques tuyaux sur les types de ma section.
À 11h, nous partons pour le tir ; le temps est plutôt mauvais, il fait même très froid ; le mistral qui souffle avec violence nous glace la figure, heureusement que ce soir il s’est un peu calmé, car en revenant nous l’avions en pleine figure.
Quelques détails au sujet du s/s lieutenant GIACOMINI. (*)
C’est un Corse, engagé de 5 ans ; il a servi au 48ème d’infanterie (St Etienne) où il avait réussi à se faire nommer sergent. (L’adjudant DARDAILLON était alors sergent avec lui.)
Ses 5
ans finis, GIACOMINI voulait rengager, mais il était jugé tellement bête que
l’autorité militaire n’a pas voulu, jusqu’à la mobilisation il était employé
dans une épicerie à clouer des caisses en bois.
À la mobilisation, il a repris son grade de sergent au 48e et à la suite d’un exploit au front a été nommé adjudant.
C’est lui qui, surpris la nuit par les Boches, a crié à sa section « Tirez dessus, ce sont les Boches. » et il eut la chance d’être épargné par les balles.
Ce haut fait dont tous les journaux ont parlé lui a valu également la médaille militaire et la croix de guerre.
Aux Dardanelles, il a été ensuite nommé s/s lieutenant.
Voilà donc un type qui, avant la guerre était jugé trop bête pour être sergent qui est maintenant s/s lieutenant et c’est ce que je n’admets pas.
Comme récompense de sa bravoure qu’on lui couvre la poitrine de médailles, mais qu’on le laisse sergent ; puisqu’il est incapable de faire un officier (il parait d’ailleurs qu’aux Dardanelles il a fait bêtement zigouiller presque toute sa section.)
(*) : GIACOMINI Ottaviolo mourra le 16 avril
1917 en Serbie de ses blessures dans les tranchées devant Margarévo. Il était
sous-lieutenant au 175e RI. Il était né à San-Gavino (Corse) le 13
février 1889.
Le réveil étant à 6h, et par suite croyant que le rassemblement était à 7h moins le ¼, je me lève de bonne heure (6h1/4) aussi je suis bien étonné d’apprendre en arrivent au bureau que le rassemblement est à l’heure habituelle (7h1/4) : si j’avais su je serais resté une ½ heure de plus au lit, d’autant plus que ce matin le temps est très froid : les Alpes et la Montagne Noire sont couvertes de neige et fait très rare ici, il a gelé à glace.
Nous allons à l’exercice route de Pierrelatte et pendant 2 heures, nous n’attrapons pas chaud.
Le Ventoux est tout blanc de neige et même quelques flocons volent dans l’air.
Aujourd’hui, nous allons perdre notre bon commandant BERNAID qui part pour Salonique.
Vers 11h, le soleil réussit à percer et la fin de la journée est très belle.
Cet après-midi, la Cie à un effectif très faible (une vingtaine d’hommes) car le détachement de Châtellerault marche à part ; aussi nous ne faisons pas grand-chose : un peu d’école du soldat et d’escrime à la baïonnette ; nous rentrons à 4h1/4.
J’ai reçu aujourd’hui 2 lettres de ma Berthe : une ce matin et l’autre ce soir, cela me compense un peu des 4 jours pendant lesquels je suis resté sans nouvelles. Je reçois également 2 mots d’Auguste mais par contre je n’ai toujours rien de VILLETTE. (*)
Je sais bien qu’il ne doit pas disposer de beaucoup de temps pour écrire, mais cependant cela commence à m’inquiéter sérieusement car d’habitude il n’est pas paresseux à écrire et puis il se trouve non loin de Verdun.
Demain, nous aurons manœuvre, toujours du côté de Mondragon.
Départ à 7h ¾.
Rassemblement à 7h ½, je pourrai donc rester tranquillement au lit jusqu’à 7 heures.
(*) : VILLETTE Albert, 7ème artillerie 5ème batterie.
Comme le rassemblement pour la manœuvre n’a lieu qu’à 7h ½, à 7h je suis encore au lit.
Nous quittons Lapalud vers 8h, et prenons la direction de Bollène.
Grand ‘halte de 10h à 11h ½, non loin du domaine de Saint-Ariès.
La manœuvre consiste surtout en une marche pour la troupe et les cadres seulement en retirent profit, si profit il y a. Nous contournons Mondragon par l’est et à 5h nous sommes de retour à Lapalud après avoir fait environ de 32 à 35 km.
Toutes ces manœuvres servent à bien peu de chose, car elles sont loin d’être en harmonie avec la réalité ; mais elles ont du moins le grand avantage de nous faire passer une journée sans trop s’ennuyer.
Le lieutenant CADOT étant malade, c’est le s/s lieutenant MORACCHINI qui commandait la Cie.
La Cie a eu 1 officier, 1 sergent et 2 caporaux à proposer comme instituteurs pour les élèves-aspirants qui vont aller à Montmélian (Haute-Savoie, près Chambéry) ; le capitaine a proposé le lieutenant CADOT, le sergent DESSAIGNE et les caporaux REDON et AUDONNEAU ; s’ils sont acceptés, leur séjour à Montmélian durera du 18 mars au 1er mai.
Les commandants de Cie ont reçu l’ordre de faire des propositions de s/s officiers pour le grade de sous-lieutenant ; s/s officiers qui iront faire un stage d’un mois à Valréas et en sortiront s/s lieutenant.
À la Cie, le capitaine va proposer 2 adjudants : CASTERÀ et JACQUIER qui ont déjà été proposés plusieurs fois.
Il est vrai que je n’ai aucun titre pour être proposé, mais quand bien même je n’y tiendrais pas, car alors il faudrait dire adieu à un de mes deux traitements : celui d’instituteur.
Si jamais je suis nommé s/s lieutenant dans l’avenir, je n’en retirerai qu’une satisfaction : si je dois y laisser ma peau, ma Berthe touchera une rente plus élevée.
Le détachement de Châtellerault ayant été vacciné hier, ne marche pas aujourd’hui.
Pour nous le rassemblement a lieu à l’heure habituelle et comme par hasard nous allons aux travaux de campagne sous la direction du lieutenant CADOT.
Ce n’est pas très fatigant et les hommes ne se font pas de bile ; pendant 1 heure ½, leur travail s’est borné à enlever quelques pelletées de terre, de galet plutôt du fond d’un boyau de communication.
À 10 heures, nous sommes de retour à Lapalud.
Les mitrailleurs sont allés à l’exercice à part avec MORACCHINI qui a flanqué 2 jours d’arrêts au sergent LUQUET de la Cie et à 2 autres sergents des Cies À et B pour être arrivés en retard à l’exercice.
Ce midi, je reçois une lettre qui me fait bien plaisir ; c’est de mon ami VILLETTE (*) qui n’avait pas encore répondu à mes 2 dernières cartes, et comme il se trouve près de Verdun, je commençais à être bien inquiet.
Heureusement il est toujours en bonne santé mais il me dit avoir changé de place sans m’indiquer l’endroit où il se trouve en ce moment ; sans aucun doute son régiment a été appelé pour contenir les défenseurs des alentours de Verdun.
Cet après-midi, sous la direction de MORACCHINI nous allons sur les bords du Rhône esquisser une petite manœuvre ; la manœuvre terminée je suis mis à contribution par le lieutenant pour faire une théorie aux hommes sur les consignes des sentinelles. Ces petits exercices de service en campagne sont ce qui me plaît le mieux et intéressent les hommes bien davantage que l’école de section.
Ce midi dans le renfort venant de Grenoble, est arrivé à la Cie l’aspirant PATEREL qui était parti sur le Britania avec moi et qui a été évacué de Serbie.
Comme le temps est beau, ce soir nous partons à 4 pour Bourg-Saint-Andéol (DESSAIGNE, GALLOT, PREIGNE(?) et moi) nous y passons la soirée et à 10h nous sommes de retour à Lapalud.
Payé ma chambre : 9F
(*) : VILLETTE Albert, 7ème artillerie 5ème
batterie.
Rassemblement à l’heure habituelle (7h ¼) pour l’exercice.
Nous allons au terrain de la route de Pierrelatte et mon travail se borne simplement à faire passer les poilus 6 par 6 à l’exercice à la baïonnette avec les fusils spéciaux pour escrime.
Ce midi, il nous arrive un nouveau s/s lieutenant : nommé ROUSSELIN.
À la lecture du rapport j’apprends une bonne nouvelle : tous les hommes n’ayant pas eu de permission agricole ni de permission de 4 jours à Noël et au jour de l’an ont droit à 4 jours plus les délais de route.
Cette mesure va avoir une application immédiate ; comme je suis du nombre des types de cette catégorie, j’espère aller passer ces 4 jours près de ma Berthe et de ma petite Fernande adorée et sitôt rentré dans ma chambre j’écris cette bonne nouvelle à ma femme chérie.
Heureusement je ne mets pas ces cartes immédiatement à la
boîte car j’aurais été la cause d’une cruelle désillusion pour ma chérie :
il y aura bien des permissions de 4 jours, mais sans délais de route ; par
suite il m’est matériellement impossible d’aller à Romagny (mes 4 jours passeraient en voyage et
c’est à peine si je pourrais passer quelques heures chez moi) je dépenserais au
moins une soixantaine de francs pour un bien minime résultat : à peine
arrivé, il faudrait songer à repartir et les quelques heures de bonheur passées
près de mes adorées ne compenseraient pas les durs moments du départ.
Aussi je dis adieu au doux rêve fait ce midi et ce soir je vais écrire 2 autres cartes à ma Berthe.
Malgré le temps peu favorable, nous allons dans un champ
près du bourg où nous passons l’après-midi à faire de la théorie au sujet des
consignes des sentinelles, de la marche, des patrouilles etc…
La pluie s’étant mise à tomber nous rentrons à 4 heures.
Je reçois 2 lettres que ma Berthe m’avait adressées à Grenoble sitôt après ma convalescence, ces lettres sont allées à Salonique d’où elles sont revenues.
Toute la nuit l’eau n’a cessé de tomber et cela continue ce matin ; aussi pas d’exercice ; la Cie est rassemblée dans 2 locaux et nous lisons aux poilus une petite brochure sur les maladies vénériennes, les dangers pour l’homme de fréquenter les femmes et sur l’onanisme.
Pour ma part j’ai les deux 1ères sections.
Ce sujet intéresse les hommes et ils ont été bien plus attentifs qu’à une théorie.
À 10 heures, je vais à la réunion des officiers où nous sommes restés près d’une heure ½. Une seule chose m’a intéressé au sujet des permissions de 4 jours ; ces permissions seront accordées avec délais de route (4 jours pleins à passer dans la famille) de plus le voyage sera gratuit (feuille de route) et enfin il y aura des indemnités de frais de route.
J’espère donc en profiter et revoir ma petite famille et mon pauvre père avant de repartir pour Salonique.
L’eau continuant à tomber à verse il y a repos cet après-midi ; les hommes doivent seulement nettoyer leurs armes et leurs cantonnements ; aussi je rentre tranquillement dans ma chambre et passe mon temps à lire.
Je ne sais si je dois écrire la bonne nouvelle apprise ce midi à ma Berthe, car si jamais il y avait encore contrordre, la désillusion serait trop cruelle.
Quelques sous-officiers du détachement et à leur tête : JACQUIER, FOUQUET, DARRIEUX etc… ont organisé pour demain une séance récréative avec le concours des artistes se trouvant en ce moment au détachement.
Il y aura deux représentations : une à 14h et l’autre à 20 heures. L’entrée sera gratuite aussi bien pour les civils que pour les militaires, mais pour couvrir les frais les organisateurs feront payer les programmes.
Depuis près de 8 jours, il y a répétition tous les après-midi et tous les soirs et ceux qui prêtent leur concours ont la permission de l’exercice.
Contre mon attente je n’ai rien reçu de La Chapelle d’où j’attendais un petit colis de beurre ; mais peut-être mon pauvre père n’a-t-il pas reçu ma carte ?....
Hier soir mon camarade Dusaunois est rentré de sa permission de 7 jours qu’il est allé passer à St-Dizier, il m’a fait cadeau d’un petit morceau de Zeppelin abattu à Revigny, c’est un fragment d’aluminium. (*)
Ce matin, je profite du dimanche pour rester au lit jusqu’à 12 heures, le temps continuant à être pluvieux. Je vais être contraint de rester à La Palud, j’avais pourtant l’intention d’aller à Montélimar et ainsi me soustraire à la soirée, car maintenant je déteste les fêtes, les distractions.
De onze heure jusqu’à 2 heures d’après-midi, je reste à écrire dans ma chambre puis avec quelques camarades nous faisons une partie au café et un petit tour jusqu’à la gare.
Au sujet des permissions de 4 jours, elles me seront accordées que lorsque tous les permissionnaires, c’est-à-dire pas avant le 16 mars, de plus il parait qu’il n’y aura pas de feuille de route, nous payerons notre voyage et la Cie nous remboursera ensuite.
Quelques mots au sujet des permissions agricoles :
D’après la circulaire du ministre et dans l’esprit du parlement les permissions étaient accordées dans le but de favoriser la culture qui manque de bras et ceci dans l’intérêt général du pays et non pour l’intérêt particulier des cultivateurs.
Ce qui importe surtout au pays c’est qu’il reste le moins de terre inculte possible pour obtenir le maximum possible de récoltes l’an prochain.
Malheureusement notre capitaine et assurément beaucoup d’autres à l’esprit trop borné, sont allés à l’encontre du but poursuivi par le gouvernement en n’accordant qu’un nombre restreint de permission. Ainsi à la Cie tous ceux qui n’avaient pas un certificat portant la mention cultivateur étaient envoyés promener.
J’ai vu le capitaine refuser des permissions à des types dont le certificat du maire portait : « ouvrier agricole » ou « domestique agricole ». Et pourtant ces hommes auraient pu rendre de réel service à la culture et par suite à la France. Au contraire, des bourgeois auraient obtenu un certificat de complaisance sont allés 11 jours en permission.
Pauvre France, voilà comment on applique les circulaires du gouvernement, voilà les conséquences d’avoir de vieilles badernes à commander dans les dépôts. Et l’esprit d’initiation qu’en fait-on !!
Je suis persuadé qu’en Allemagne c’est mieux organisé et que l’on fait mieux profit de toutes les forces du pays.
Et moi qui me faisais un scrupule d’en demander une !
Et pourtant j’aurais pu rendre de réels services à mon pauvre père, plus qu’un certain nombre d’autres.
(*) : Le
21 février 1916 un Zeppelin (LZ 77) a été abattu à Revigny. Il faisait parti
d’un groupe de trois qui, semble t-ils, allaient bombarder un nœud ferroviaire
très important. Les 2 autres ont fait demi-tour.
Hier soir, je suis allé à la représentation organisée par le détachement mais presque contre ma volonté, seulement comme c’était au profit des œuvres de guerre, je n’ai pas voulu que l’on puisse dire que je m’en désintéressais.
Au point de vue spectacle, ce n’a pas été mal du tout et quelques types comme le caporal d’ordinaire Cavalle et Romeyer sont vraiment bons.
Commencée à 8h la représentation à pris fin à 1h moins le ¼ (c’est un peu trop long).
La Cie partant au tir à 9h je reste au lit jusqu’à 7h ½.
Contrairement aux 2 jours précédents il fait très beau, aussi en arrivant au terrain de tir et en rentrant à La Palud nous sommes presque trempés de sueur. Les types ayant prêtés leurs concours pour la soirée d’hier ont eu repos aujourd’hui par suite nous n’étions pas nombreux comme s/s officiers au tir.
En rentrant le vaguemestre me remet un tas de lettres qui m’avaient été expédies à Moudros ou à l’hôpital des Lazaristes. J’en reçois 2 de ma Berthe, 2 de mon ami Leneveu et 2 de cousine Margueritte.
J’ai un plaisir à lire toutes ces lettres et bien qu’étant à ce moment exilé loin de la France on ne m’oubliait pas, bien au contraire.
Cousine Margueritte en particulier était un peu moins paresseuse à m’écrire que maintenant et m’avait adressé une très gentille carte et une charmante lettre.
Ce matin, exercice général du bataillon, au terrain de la route de Pierrelatte : école du soldat de section de campagne et de bataillon.
Le temps qui était très beau hier s’est remis à la pluie et nous rentrons presque trempés.
Vers 11h ½ après la soupe, nous apprenons du nouveau, les permissions de 4 jours qui devaient être accordées demain ou après-demain sont suspendues, tous les permissionnaires agricoles doivent être rappelés immédiatement et tous les hommes mobilisables doivent être prêts à partir au plus bref délai.
En conséquence, le détachement de Châtellerault touche cet après-midi ses brodequins de guerre et ses effets collection de guerre qu’il avait versé il y a huit jours.
À 2 heures, rassemblement de l’ancienne compagnie pour désigner les partants.
À la Cie C (ancienne) il y a 169 types désignés pour partir sur environ 170 présents.
Les gradés (caporaux, sergents et chefs de sections) ne sont pas encore désignés, mais pour être sûr de partir (j’en ai assez de cette vie de dépôt), je vais m’inscrire comme volontaire.
Ce départ précipité me laisse plutôt rêveur.
Allons-nous aller à Salonique où le dépôt du 175 regorge de monde ?...
Ne n’allons-nous pas plutôt aller du côté de Verdun !.....
Enfin peu importe, le principal est que nous quittions vite La Palud et que nous ne restions pas longtemps à Grenoble.
Avec les camarades, je passe tout l’après-midi dans les cafés à faire la « bombe » (ceci est la conséquence naturelle du départ) et ce soir il y a un peu de vent dans les voiles ; je suis un peu éméché, mais loin encore d’être ivre. J’espère que nous n’allons pas rester longtemps ici, car maintenant se serait tous les jours la même chose.
Vivement demain, je serais définitivement fixer sur mon sort.
Par suite du départ en prévision, il n’y a pas exercice ce matin.
Les gradés sont rassemblés à 7h ¼ pour désigner les partants.
À la Cie il y a le sergent-major Darrieux, les sergents Aubrun & Gorin du détachement de Châtellerault, Sucquet, Boissière, CHINOTTI, Brut, PIREYRE, Jourdan et Constant.
Ayant le n° 12 sur le tour de départ et comme il n’y a que
8 s/s officiers chefs de section partant, je devrais encore rester ici mais
ainsi que je l’ai dit, j’ai hâte d’aller au front comme les camarades et de ne
pas avoir à rougir quand on parle des
embusqués par suite je vais au bureau du commandant m’inscrire comme
volontaire et de cette façon je suis assuré de partir. (*)
J’emploi une partie de ma matinée à écrire et à donner
contre ordre au sujet des permissions de 4 jours.
Pauvre Berthe chérie, pauvre père aimé, vous allez de nouveau éprouver une cruelle désillusion.
Il n’y a toujours pas d’ordre pour le départ et nous ne savons pas quand nous quittons La Palud.
Cet après-midi, il y a exercice général en tenue de campagne.
De 1h ½ jusqu’à 4h, nous restons au terrain d’exercice à faire les imbéciles : École de section et ensuite montage des tentes. Les anciens du 175 ont vite fait de monter les leurs, mais le détachement de Châtellerault est beaucoup plus long, on voit que ces hommes n’en n’ont pas l’habitude.
Nous rentrons à 4h ½ et alors la « noce » recommence.
D’ici le départ ce sera la même chose et il y aura plus d’un bonhomme saoul tous les soirs.
Aujourd’hui les mandats télégraphiques ont rappliqués (il y en avait une centaine pour la Cie)
Ce soir, il n’y a encore rien de nouveau mais je doute fort que nous restions longtemps dans l’expectative.
Reçu 2 lettres de La Chapelle, 1 de Léonard et une 4ème de ma Berthe.
(*) :
Souligné en rouge dans le carnet.
À peine le réveil, on a rappelé au sergent-major et nous apprenons que tout le monde doit être prêt cet après-midi. Le train spécial est demandé et il n’y a qu’à attendre la réponse pour avoir l’heure du départ.
Tous les officiers mobilisables doivent accompagnés le détachement ainsi qu’une vingtaine des s/s officiers restant. À la Cie l’adjudant Castera, les sergents Huguet, Luquet, Gallot & Dessaigne viennent avec nous.
Le bureau ne manque pas de travail, il faut repartir tous les poilus par sections, demi-section & escouades et faire n+1 états.
Rassemblement de tous les partants à midi ½, je suis affecté à la 2ème section avec les sergents Huguet & Jourdan, les caporaux Berne, Perrin, Palon & Vernisse et 55 hommes.
De midi ½ à 5h moins le ¼ (heure de l’embarquement) nous restons sous la pluie battante qui n’est pas longtemps à nous traverser. Avant le rassemblement nous avons bu pas mal de consommations ainsi certains de nous sont presque « murs ».
Moi je n’ai pas de mal, mais il était temps que je m’arrête.
Comme nous avons un train spécial nous filons directement jusqu’à Grenoble sans changer à Valence. Le trajet ne dure pas longtemps et à 10h, nous sommes en gare de Grenoble.
Les Cie À et B gagnent directement la caserne, mais comme la Cie C doit aller retourner cantonner à Meylan, nous passons la nuit à roupiller tant bien que mal dans les wagons. Des sentinelles fournies par la garde de police empêchent tout le monde de sortir de la gare.
Au départ de La Palud il y en a 2 manquants, LAMIABLE et JONNET
Voilà 2 types qui probablement passeront en conseil de guerre.
Après avoir bu le jus, nous quittons la gare de Grenoble vers 6 heures et nous prenons la direction de Meylan.
Le s/s lieutenant Monset qui commande le détachement nous fait faire la « pause » après 50’ de marche, les hommes qui étaient fatigués commençaient déjà à marmonner.
Nous arrivons à Meylan vers 8heures ½, et alors jusqu’à 10h je dois m’occuper de caser ma section dans le cantonnement qui lui est affecté. J’ai la chance d’avoir toute ma section dans le même cantonnement ce qui me facilitera beaucoup les rassemblements. Les hommes couchent dans une grange sur un peu de paille : ils n’ont ni isolateur, ni sac de couchage et de plus ils sont entassés les uns sur les autres.
Cet ouvrage terminé, je vais rendre visite à la famille Pascal qui me reçoit très bien et m’a gardé le lit que j’avais déjà occupé lors de mon premier séjour à Meylan.
Ce sont des personnes vraiment aimables et j’en garderai toute ma vie un excellent souvenir.
Comme nous n’avons pas de mess d’installé, nous mangeons à l’ordinaire et tout étant bien préparé, nous nous promettons de continuer, nous verserons chacun 2 sous par jour au caporal d’ordinaire, qui améliorera un peu notre ordinaire.
Le caporal Cavallo étant très débrouillard, nous serons certainement mieux nourris qu’à La Palud et à moins cher.
Décidément ce pays (Grenoble et les environs) est magnifique et en ce moment alors que les montagnes proches de Meylan (Belledone, Moucherotte, St Eynard) sont couvert de neige.
Le spectacle est vraiment féérique.
Aujourd’hui le temps est bien beau et il n’avait pas encore fait aussi chaud cette année, de plus nous n’avons plus ici le maudit mistral de la vallée du Rhône.
Ce midi, nous apprenons que tous les hommes & gradés mobilisables restés à La Palud ont été appelés par télégramme (ordre du ct Baratay) aussi ce soir nous voyons arriver DUSAUSSOIS, MUROZ, SAUVESTRE, l’adjudant DESCHAMPS, MORACHINI, ect..
Ils ont pris le train ce matin à 6h40.
Avec eux arrivent Lamiable & GONNET qui avaient loupé le départ avec nous.
Ces deux types avaient loué chacun une bécane au père Figuieri lundi soir (5h) et était allés à Pont St Esprit :
Là ils s’étaient enivrés et avaient été ramassés par les gendarmes vers 22h qui les ont ramenés à La Palud mardi après-midi.
Par suite ils ont manqués le départ parce qu’ils étaient enfermés et il est probable qu’ils ne passeront pas en conseil de guerre. Figuieri qui avait loué 2 vélos sans plaque de contrôle et sans avertisseur a ramassé 4 procès qu’il devra payer s’il veut rentrer en possessions de ses machines.
Je ne le plains pas car il nous « estampait » un peu trop.
Sont restés à La Palud, l’aspirant PaTurel, l’adjudant Jacquier, les sergents CARDINAux, FaUre etc… Dardaillon….
Le réveil aura lieu à 6 heures moins le ¼ tous les matins.
Jusqu’au 10h, il y a repos pour les hommes qui doivent simplement nettoyer leurs cantonnements & leurs armes. Je suis occupé à piloter les lieutenants Morachini et Boyer dans les cantonnements de la Cie (Le s/s lieutenant Boyer est affecté à la 2ème section, où je suis, il m’a fait l’effet d’un très bon type : c’est un ancien sergent-major)
Ensuite je vais au bureau afin d’avoir dans ma section le caporal Palou avec ses 2 camarades Lestard & Lassus ; ils sont de charmant types, habitant tous les 3 les Basse Pyrénées et je les estime beaucoup.
Cet après-midi, nous allons à l’exercice aux marronnais car le Commandant Baratay vient nous rendre visite.
Cet exercice se borne à faire un peu d’école du soldat et d’école de section le long de la route car la propriétaire du terrain ne veut pas nous y laisser pénétrer.
À Meylan la vie est encore plus chère qu’à Lapalud, le vin vaut 1.10 le litre et comme nous ne touchons pas ici l’indemnité n° 3 (1f50 pour moi) le prêt suffira bien juste à faire face aux petits frais.
Ce soir, avec Gallot & Dessaigne, je vais à Grenoble bien que ce soit interdit (j’y achète un encrier de poche 4f).
Hier soir, nous sommes rentrés tard (plus de minuit)
Malgré cela je dois me lever de bonne heure (6h) car aujourd’hui je suis de jour et il va falloir être présent toute la journée à Meylan pendant que les camarades vont aller se balader : enfin c’est certainement la dernière fois que je prends le service un dimanche ici.
Étant de jour, je dois commander la garde, les
patrouilles, assister à la distribution de la soupe, veiller à la propreté des
cantonnements etc.etc.
À l’occasion de la St Joseph, nous offrons un bouquet à Dessaigne et nous passons presque toute la matinée à l’arroser consciencieusement.
Hier soir, 2 type : Lefevre (de ma section) et Martin qui sont allés sans permissions à Grenoble se sont fait « piquer » par le lieutenant Moricet et ils ont été mis en tôle ce matin.
Après la soupe, je profite du peu de travail que j’ai à faire pour écrire, j’envoie une carte avec edelweiss à Mme Calme à qui cela fera beaucoup plaisir, une 2ème à M et Mme Jouvet et une 3ème à ma Berthe.
Nous ne savons toujours pas pour combien de temps nous sommes ici.
Si on en croit les « on-dit » sur les 800 types venus de La Palud, une Cie (environ 250) partirait très prochainement pour Salonique, le reste servirait à renforcer le 140ème de Grenoble et les bataillons de chasseurs alpins qui ont été très éprouvés à Verdun, mais il n’y a rien de certain : cependant il est fort probable que nous ne resterons pas longtemps ici (il paraitrait qu’hier après-midi on a fait revenir la Cie À de l’exercice pour habiller les poilus).
L’après-midi, se passe tout doucement, et après l’appel vers 9h je monte me mettre au lit.
Depuis que nous sommes ici, il n’y a pas de mess d’installé nous mangeons à l’ordinaire, mais nous n’en n’avons pas à nous en plaindre car jamais nous n’avons aussi bien mangé à La Palud.
Le chef cuisinier nous réserve toujours de bons morceaux de viande qu’il fait cuire à point.
Mort de mon frère chéri (20 mars 1915)
Le réveil a lieu à 6h moins le ¼ et le rassemblement est à 6h ½, aussi il n’y a pas de temps à perdre et je ne puis rester au lit après la sonnerie. Nous allons aux Marronniers et jusqu’à 9h ½ nous nous « barbons » à faire de l’école du soldat, de section et de la gymnastique.
Quelle purée de faire cela tous les matins !
Je préférerais de beaucoup faire de petites marches.
Ce matin, je n’ai pas porté manquant et il n’est pas encore rentré de Grenoble : enfin tant pis et comme dit le proverbe « advienne que pourra »
Deux types absents depuis 3 jours sont rentrés cette nuit à 0h20, il y en a encore 5 qui ne sont pas revenus.
Cet après-midi, nous partons pour une marche vers 1 heure, le temps est loin d’être aussi beau que les autres jours et la pluie nous prend en route, malgré qu’elle tombe fort, le s/s lieutenant Moricet qui commande la Cie nous fait continuer au-delà de Montbonnot.
Encore un type pour lequel je n’en pince guère, il n’est pas chic avec les sous-officiers.
Ces types ayant une quinzaine d’années de service ne se rappellent pas le temps où ils étaient soldats ou s/s off. Pour ma part je le déteste encore plus que Morachini.
Nous rentrons mouillés vers 4 heures, les hommes vont nettoyer leurs fusils car il va y avoir revue d’arme à 4h ½.
Pendant la marche, les 5 types absents depuis 3jours ½ sont restés saoul comme des polonais ce sont Robin, Gilbert, Amer, Marotte et Beau.
En rentrant, le capitaine m’affecte à la 4ème section avec Morachini qu’est mitrailleur.
Ça ne me fait pas plaisir, car je connais tous les types de la 21ème section et je m’entends bien avec eux tandis que je ne connais personne à la 4ème.
Ce soir, je vais avec Gallot et Dessaigne passé la soirée à Montbonnot.
Ainsi qu’hier matin nous avons exercice de détail de 6h ½ à 9h ½.
Heureusement que nous avons joué presque tout le temps et qu’ainsi nous n’avons pas été trop « emmerdés » par contre en rentrant des Marronniers il a fallu faire l’exercice pendant les 2 km qui séparent les cantonnements du terrain d’exercice.
Turmeau manquant hier a réintégré son cantonnement ce matin : il a perdu à Grenoble son ceinturon & sa baïonnette. Le sergent Chinotti est allé conduire, baïonnette au canon les 5 types rentrés hier soir à la prison militaire, étant dessaoulés ils étaient tous biens penauds.
Au rapport, il n’y a encore rien de nouveau et cet après-midi il y a exercice pur l’ancienne Cie et une pour le détachement de Châtellerault.
Ce midi, je reçois une lettre de La Chapelle qu’i m’avait été adressée à Meylan l’année dernière au mois de septembre, aussi peut être recevrai je bientôt celle de ma Berthe au mandat de 50f.
Je passe mon après-midi à faire l’état des effets manquants ou à remplacer des types de ma section, je suis accompagné dans ma tournée à travers les cantonnements par Morachini.
Ce soir, je reçois une 2ème lettre qui m’avait été adressée à Meylan en septembre dernier par ma Berthe, ce n’est malheureusement pas celle au mandat.
Après la soupe et jusqu’à l’appel, nous montons Gallot, Dessaigne, Huget & moi à Corenc, petit village au pied du St Eynard, de cette hauteur il y a une vue magnifique sur la vallée du Grésivaudan, et hier soir le spectacle de cette vallée était vraiment superbe avec les milliers de lampes électriques qui l’éclairaient.
Si nous restons encore quelque temps ici, je ne serais pas sans grimper au St Eynard (1359m) d’où parait-il on a une vue splendide sur toute la chaine des Alpes mais encore faut il y aller par temps clair.
Aujourd'hui le temps est un peu meilleur.
Pour ne pas changer nous allons faire l'exercice aux Marronniers jusqu'à 9h ½ sous le commandement de Moracchini, Moncet étant resté à faire une journée dans les cantonnements pour attraper les types qui cherchent à se débiner.
Cet après-midi, nous devons aller à Grenoble pour faire toucher des casques au détachement de Châtellerault, mais il y a eu un contre-ordre et nous allons nous « barber » au marronnier de 3h ½ à 5h.
Moracchini nous fait exécuter des mouvements de l'école de compagnie sur un terrain juste assez grand pour permettre aux 6 sections de s'y rassembler en colonnes de Cies.
Comme les hommes n'observaient pas un silence absolu au lieu de partir à 4h nous sommes restés au terrain jusqu'à 5h
Il nous a ainsi commandé une quantité de demi-tours et comme à chaque fois le chef de section et le serre-fils devait repasser devant ou derrière leur section en faisait le tour par la droite ou la gauche nous avons pris quelque chose et il nous a fallu manœuvrer tout le long du chemin pour rentrer dans les cantonnements.
Malgré la fatigue nous partons : Fallot, Forin et moi pour Grenoble aussitôt après la soupe. Dessaigne qui devait nous y rejoindre ne tiens pas sa promesse.
Nous allons passer la soirée au casino Kursaal où nous écoutons la pièce : « les affaires sont les affaires » joué par la tournée Barrett.
Les 2 principaux rôles y étaient tenus par FARAUDY des variétés et mademoiselle demay qui s'en sont tirés tout à leur honneur. Le plus embêtant dans l'affaire c'est qu'il a fallu revenir à pied (1 heure du matin sous la pluie : Grenoble est vraiment un peu trop loin de Meylan !!!
Ce midi, je reçois une lettre de ma Berthe qui a appris mon prochain départ.
Pauvres chéries je n'aurais certainement pas le bonheur de vous revoir, de vous embrasser avant de quitter la France, si toutefois nous allons bien à Salonique.
Aujourd'hui, je suis de jour avec le sergent Chinotti aussi pas moyen de rester au lit, il faut se lever dès le réveil (5h ½)
Chinotti fait la situation au rassemblement de la Cie mais quand il la présente au lieutenant Morivet, ce dernier rouspète parce qu'elle n'est pas nominative et nous envoi la compléter.
Nous retournons tranquillement au bureau ajouter les noms des indisponibles si bien qu'elle est finie tout juste pour la rentrée de l'exercice.
Chinotti ne voulait pas la compléter et j'ai eu beaucoup de mal à le persuader.
À la fin il s'est laissé convaincre, il a d'ailleurs bien fait car Morivet ne l'aurait pas manqué.
Cet après-midi, nous sommes un peu moins longtemps à la faire et nous en sommes débarrassés à 1h ½.
Après nous n'avons plus rien à faire de tout l'après-midi et je passe une heure à faire un piquet avec Nouelle au bureau que je perds d'ailleurs.
Le temps qui avait été beau ce matin se remet à la pluie cet après-midi et les types reviennent presque trempés de l'exercice à 3h ½.
Je reçois ce soir 2 lettres une de La Chapelle et une de ma Berthe chérie. Ces deux lettres sont allées faire un tour à Lapalud ou d'ailleurs elles avaient été adressées.
Étant de jour je dois être présent à l'appel ce soir et par suite je suis forcé de rester à Meylan.
Dans ces contrées, les paysages sont vraiment magnifiques, de la fenêtre de ma chambre, j'ai une vue superbe sur la chaine des Alpes et le massif de Moucherotte en ce moment couvert de neige.
Une des choses qui m’intéresse le plus et que j'ai l'occasion de voir plusieurs fois par jour ce sont des nuages le long des flancs de montagnes, on les croirait suspendus accrochés aux pentes des massifs.
Hier, j'en ai vu un très épais aux flancs du massif de Belledonne ; les sommets brillaient au soleil et il pleuvait au pied de la montagne. Ces monts offrent un grand avantage sur la mer, celui d'offrir à la vue des sites extrêmement variés.
Ce matin, le temps s'est remis au beau mais le vent souffle un peu. Pour ne pas varier nous allons aux Marronniers, école du soldat, gymnastique, école de section.
Quelle sainte barbe !!! Et dire qu'il faudra continuer jusqu'au départ !
Ah ; vivement la fuite pour Salonique.
Hier soir, sur 3 sergents d'appel, un seul est venu le rendre, ils ont eu de la chance que le capitaine ne soit pas au bureau car sûrement ils auraient trinqués. J'ai appris ce matin qu'ils étaient tous à faire la « bombe » à Grenoble.
Comme il fait beau, au lieu d'aller faire les imbéciles aux Marronniers nous faisons une petite marche, une quinzaine de km, nous sommes allés sur les bords de l'Isère et nous sommes revenus par Montbonnot.
En chemin, j'ai fait la connaissance d'un instituteur de la Vendée qui est dans ma section, Birard, avec lequel j'ai parlé tout le long de la route et ainsi le temps a passé vite.
La pluie nous a pris à 1km environ de Meylan. Elle menaçait déjà depuis plusieurs heures le tonnerre se répercutait au loin du coté de Moucherotte et nous sommes arrivés juste à temps pour ne pas être trempés.
L'eau continuant à tomber nous ne pouvons sortir et comme les cafés de Meylan étant plein de monde ne sont pas intéressants, je suis contraint de rentrer de bonne heure me coucher.
Ah, vivement le départ car ici c'est la barbe de plus ce n'est pas intéressant comme galette, je gagne 1frs50 par jour de moins qu'à Lapalud et nous dépensons moitié plus donc double déficit.
Et puis à quoi sert d'être prêt de Grenoble puisque nous ne pouvons pas y aller librement ?...
Nous avons tous les inconvénients de la garnison (suppression de l'indemnité n°3 que nous avions à Lapalud et aucun de ses avantages (sortie en ville).
Au rassemblement ce matin, nous recevons l'ordre de faire demi-tour, nettoyage des armes et des cantonnements jusqu'à 9h. Distribution des effets manquants au détachement de Châtellerault dont l'état avait été fait mardi dernier.
À 9h, visite mensuelle de santé.
Les officiers étant partis à la réunion des officiers à Grenoble, nous sommes tranquilles ce midi.
Le capitaine à fait paraître une note au rapport contre les s/officiers et nous en prenons encore pour notre grade, nous sommes décidément bien mal considérés.
Cet après-midi, nous allons aux Marronniers, peu de temps après notre arrivée Moricet et Moracchini s'amenèrent, il faut retourner dans les cantonnements et faire l'état des hommes qui n'ont pas d'écusson et de pantalon de draps.
Ces messieurs n’auraient pas pu donner leurs ordres un peu plus vite et nous éviter d’aller au terrain d’exercice, mais non ils étaient à se remplir la panse et alors ne se sont pas dérangé.
Ce midi, j'ai reçu 3 lettres, une de Vilette, une d'Auguste et la 3eme de l'officier d'habillement du 140e qui me prévient que ma cantine est revenue de Salonique et est à ma disposition à Grenoble.

Exemple d’une
cantine ; celle du lieutenant MARTIN. Photo envoyé par Sylvain, merci à
lui.
Ce soir, je
reçois en même temps qu'une lettre un petit colis de beurre de la chapelle dont
je me régale à la soupe et comme il m'en reste un bon morceau, j'en ai fait
cadeau à Mr et Mme Pascal.
Ce soir, le capitaine avec les officiers s'est saoulé de belle manière en face du poste il est dégringolé dans le fossé.
Et voilà les types qui bouclent impitoyablement les malheureux qui boivent un coup de trop, ce sont eux qui peuvent dire aux hommes « faites ce que je vous dis et non ce que je fais.
Comment veulent-ils conserver un peu d'autorité sur les soldats ils ne savent même pas garder leur dignité d'homme, d'être pensant !!!!
Je profite du dimanche pour rester au lit jusqu'à 7h ½ et aussitôt rendu au bureau je pose une demande de permission de la journée au capitaine qui me l'accorde.
Comme le temps est beau, je profite de ma liberté relative, le mot liberté étant inconnu au régiment, pour faire un tour dans la campagne en compagnie de Gallot, Huguet et Dessaigne.
À 10h57, nous prenons le tramway jusqu'à St Ismier (petit patelin bien peu intéressant) de là nous voyons très bien la fameuse Dent de Crolles (2066m).
De St Ismier nous allons à pieds à Lancey sur la rive gauche de l'Isère, c'est une petite ville assez gaie, où se trouvent des usines (tournage des obus) et une usine à papier, aussi les hommes ne manquent pas ils sont mobilisés aux usines.
De Lancay nous suivons la rive gauche de l'Isère et passons par Domène où nous soupons et nous rentrons par Grenoble.
Cette promenade a été assez intéressante, mais je préfèrerais de beaucoup aller dans la montagne où les paysages sont autrement magnifiques.
Malheureusement mes camarades n'aiment pas se fatiguer et préfèrent la plaine surtout Guillot et je ne puis évidemment pas faire ces ascensions tout seul.
Enfin j'espère que si nous restons encore quelques temps ici la Cie ira au St Eynard. Je profite de mon passage à Grenoble pour acheter 2 cartes avec édelweiss, j'en enverrai une à ma Berthe et l'autre à Germaine.
Il n'y a toujours rien de nouveau au sujet de notre départ.
Ah ! Vivement la fuite !!...
Il y a longtemps que je voudrais être de retour à Salonique au moins là-bas je n'aurais pas à rougir et je saurai faire tous mes devoirs.
Aujourd'hui je suis de jour, cela revient vite (tous les 4 jours).
De jour avec moi, il y a le sergent Dessaigne.
À 10 heures, il y a réunion de tous les s/officiers et alors le s/lieutenant Moricet nous passe quelque chose :
Dorénavant, il y aura un sergent d'appel par section, la situation de prise d'arme devra être remise par le sergent de jour au moment du départ pour l'exercice ; le matin après la soupe les sergents devront rentrer dans les cantonnements de leur section et veiller à ce qu'aucun homme se promène dans les rues, etc..etc.
Deux types sont manquants ce matin, le caporal Roques qui n'avait pas été porté manquant hier soir et Godonnèche qui s'est fait ramasser à Grenoble cette nuit.
Le temps s'est maintenu au beau et le soleil commence à chauffer dur.
Au rapport, nous apprenons que l'adjudant Delaunay Cie À passe à notre compagnie à cause de certaines histoires de femmes qu'il a eues avec le capitaine Fouquet. Il doit arriver cet après-midi.
Qu'est ce que j'attends pour repasser à la 2ème section et lui coller la 4ème que j'ai depuis 8 jours.
Godonnèche rentre vers 11h avec 8j de prison à la clé, ordre du commandant.
Roques rentre à 13h ½ mais comme le capitaine est absent (il est parti avec Darrieux pour Lapalud) je ne sais ce qu'il attrapera.
Le capitaine a reçu l'ordre de faire redistribuer au détachement de Châtellerault leurs effets d'instruction : ce n'est pas signe que nous partons bientôt.
Cet après-midi, je n'ai presque rien à faire et j'en profite pour écrire.
Le capitaine que je croyais parti à Lapalud est de retour à Meylan à 4h ½ (il n'est allé qu'à Grenoble. Etant forcé d'être présent à l'appel je reste tranquille dans ma chambre et à 9h je suis au lit.
De 6h ½ à 9h ½, exercice de détail aux Marronniers comme les autres jours.
Le temps est loin d'être aussi beau qu'hier, le vent s'est remis à souffler et annonce la pluie.
En rentrant je demande au capitaine à repasser à la 2ème section, mais le capitaine ne veut rien entendre Delaunay restera en supplément.
Ce matin, la 5ème section et la 16ème escouade ne vont pas à l'exercice, ils vont changer leur paille qui est remplie de vermine (poux et puce). Dans le cantonnement de la 5éme on n'a pas changé la paille de l'année dernière et on avait du évacuer ce cantonnement à cause de la vermine ce qui n'a pas empêché de faire coucher les types sur cette paille.
C'est honteux de voir la façon dont on prend soin des hommes !!!
Aujourd'hui, c'est le service de mon pauvre cher Alphonse et ainsi que l'année dernière je ne puis y assister.
Ah très cher frère tu peux être assuré que je ne t'oublie pas que je ne t'oublierai jamais, ma pensée sera souvent avec toi et j'ai hâte d'être au front pour te venger ou mourir.
Cet après-midi, comme il pleut à verse, il y a théorie dans les cantonnements de 2h à 3h sur la sureté en station et la sureté en marche. Il faut ensuite faire l'état des hommes qui ont des souliers d'instructions à faire changer, l'état des armes à réparer.
Vers 1 heure, le sergent BonnéaUd reçoit la nouvelle de la mort de son père, il va trouver le capitaine au bureau pour lui demander une permission afin d'assister à l'inhumation.
Le capitaine, véritable brute, ne trouve rien de mieux à dire que :
« Votre père est mort ! Hé bien, on va profiter
de l'occasion pour l'enterrer »
Et lui refuse la permission.
BonnéaUd va
à Grenoble trouver
le commandant et a 3 jours de permission.
De pareils propos de la part d'un capitaine sont vraiment honteux et mériteraient une bonne sanction.
Déjà le midi le capitaine avait envoyé promener un homme de la 2éme section, Fontlups, qui lui demandait une permission pour assister à l'enterrement de sa petite fille.
Il est tout de même pénible de voir qu'au dépôt on refuse aux hommes des permissions pour des cas semblables, alors qu'au front on les accorde ; mais il n'y a rien à dire, vivement la fin de la guerre et alors on pourra parler librement. J'espère qu'alors toutes ces brutes recevront la récompense de leurs actes.
Hier il y a eu distribution de punition.
L'adjudant Delaunay, les sergents Pyreire et Constant ont eu chacun 8 jours arrêts simple pour être arrivés en retard au rassemblement.
Ce matin, exercice de détail aux Marronniers sous la direction de Moracchini. Le capitaine est absent depuis hier soir (4 heures). Il est parti régler la comptabilité de la Cie à Lapalud, malheureusement il sera bientôt de retour.
Cette nuit, il est tombé de la neige sur les montagnes et elle descend beaucoup plus bas qu'hier.
Cet après-midi, service en campagne près de Montbonnot. Installations des petits postes et consignes des sentinelles. Pour revenir, Moracchini nous fait passer par Biviers, Meylan-le -Haut, si bien que nous rentrons juste pour la soupe.
Tout le long de la route, c'était une vraie pagaille et les hommes commençaient déjà a conspuer le lieutenant. Le malheureux, je ne sais comment il n'a pas déjà eu la gueule cassée, heureusement pour lui, il ne sort pas le soir.
Dans la « victoire » d'aujourd'hui, il y a dans les « peut-on dire » un entrefilet pour le capitaine Joly de la Cie E à Grenoble.
Peut on dire au capitaine Joly commandant la Cie E du 174e à Grenoble que ses hommes la crèvent et qu'a la moindre réclamation on les fourre à la grande boîte ce qui est loin d'améliorer leur ordinaire.
Le capitaine Joly est un instituteur originaire de St Etienne mais à l'encontre de la grande majorité de nos collègues, il paraît que c'est une « vache » surtout au point de vue nourriture de ses hommes.
Ce matin, exercice de détail aux Marronniers, le temps s'est bien refroidi et les poilus n’attrapent pas chaud. En rentrant je reçois deux lettres de ma Berthe, une de Romagny et l'autre de St Lô.
Cet après midi, la majeure partie de la Cie va à Grenoble prendre des douches (1er, 2eme, 3eme, 5eme sections plus les mitrailleurs et la 16eme escouade) en outre le détachement de Châtellerault va changer ses effets de guerre contre des effets d'instructions.
À 1h ¼, alors que les sections étaient rassemblées pour toucher les effets d'instruction le chef s'aperçoit que les pantalons ne sont pas arrivés d'où contre-ordre et nous passons l'après-midi à faire un peu de service en campagne sous la conduite de Moracchini qui aujourd'hui est très calme et les hommes n'ont pas à se plaindre.
En rentrant nous trouvons le capitaine qui est de retour de Lapalud.
Aujourd'hui, 2 nouveaux caporaux qui avaient pris leurs galons d'eux-mêmes : Roques et Massia ont été démasqués, cela fait 3 en 4 jours si cela continue il n'y aura bientôt plus de caporaux à la Cie.
À la Cie B, c'est un sergent qui a pris les galons de sergent-major, mais comme il sait à peine écrire, il a été vite découvert et je crois que cela lui coutera cher.
Nous restons encore quelques temps ici. J'espère que l'on va recommencer bientôt à parler de nous accorder des permissions de 4 jours et alors peut être pourrai-je en profiter.
Ce soir, après la soupe, je rentre tranquillement dans ma chambre et je mets mon carnet de notes au pair après quoi je fais une partie de piquet avec M Pascal.
Ce matin, le programme ne change pas et il faut s'ennuyer pendant 3 heures aux Marronniers.
Comme les pantalons d'instructions sont arrivés, les types de Châtellerault vont changer d'effet cet après-midi.
L’ancienne Cie va aller à l'exercice sous la conduite des sergents Triquet et Gourdan pendant que tous les autres gradés (sous-officier et officiers) sont allés à Grenoble écouter une théorie sur les gaz asphyxiants.
Le capitaine nous laisse libre de prendre le tramway ce midi moins le ¼ ou d'aller à pied.
Il est évident que nous prenons tous le « dur » et en compagnie de Deschamps, Huguet, Sauvestre, Lucquet, Dessaigne je prends celui de 11h44 au lieu de celui de 13h10 comme l'avait dit le « vieux » si bien que nous avons 1h ½ à passer à Grenoble avant d'aller écouter la théorie.
Cette théorie est faite par un lieutenant-major et dure à peine 10' c'est la répétition de ce que nous avait dit le major de Lapalud sur l'emploi des masques et des lunettes, avec une petite expérience en plus, il fait entrer quelques s/officiers munis de masques dans une chambre remplie de chlore, gaz qui n'a aucun effet sur eux.
Le capitaine m'attrape et me
dit :
« Comment êtes vous venu ? »
« Nous sommes venus à pied mon capitaine »
Et sans être convaincu, il
tourne les talons.
Nous rentrons à pied et à 4h ¼ nous sommes de retour à Meylan.
Aujourd'hui, le temps s'est remis au beau et j'espère que cela va continuer.
Quelques s/officiers qui étaient restés en arrière rentrent juste pour l'heure de la soupe et certains d'entre eux sont complètement ivres.
Ils ont de la veine de ne pas avoir rencontré le capitaine.
Ce soir, nous apprenons qu'il y a des recherches au sujet de la nomination du sergent Jourdan.
Paraitrait qu'il s'est mis le galon de sergent lors de sa première évacuation des Dardanelles alors qu'il n'est que caporal.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il y est retourné comme sergent.
Aujourd’hui, je suis de jour.
À l’appel ce matin, le sergent JOURDAN manque, mais on le retrouve dans son cantonnement peu de temps après.
Pauvre type, il me fait vraiment de la peine, d’autant plus que c’est un brave garçon qui a certainement mis ses galons, croyant être nommé.
S’il faut rembourser la différence entre la solde de sergent et celle de caporal, cela se montera à près de 300F, et je ne le vois pas fais ; je crois que le capitaine va lui conseiller de passer en conseil de guerre, qui l’acquittera sûrement, d’autant plus qu’il a bien rempli son rôle de sergent et ainsi il n’aurait rien à rembourser ; mais voilà, c’est toujours ennuyeux de passer en conseil de guerre.
Ce midi, il ne vient pas manger avec nous, il paraitrait qu’hier soir, il voulait se tuer.
Les officiers sont allés ce matin à la réunion des off. à Grenoble, aussi nous avons été bien tranquille.
Vers midi, le planton au commandant vient prévenir le capitaine que BARATAY va venir à Meylan vers 2 heures, aussi branlebas, il faut faire nettoyer les cantonnements, le poste de police etc…
Vers 2h ½, BARATAY arrive, mais il ne vient pas au bureau, il va seulement en Cie du capitaine au cantonnement de la 6ème section à cause des plaintes portées par la propriétaire Melle LEMASSON contre les soldats ; maintenant défense absolue de laver dans le bassin, de pénétrer dans le jardin et de puiser de l’eau à la fontaine.
Il est tout de même honteux de trouver des personnes à semblable mentalité, alors que les pauvres poilus se font trouer la peau pour elles, on leur refuse même une goutte d’eau.
Cette propriétaire, fille d’un général, et sœur d’un capitaine !!!.... avait déjà attiré des désagréments au capitaine l’année dernière.
Ce soir, le caporal d’ordinaire CAVALLO me rapporte ma cantine qui était revenue à Grenoble ; j’y retrouve tout ce que j’y avais laissé : effets, sucre, savon, teinture d’iode etc…..
Le temps promet d’être magnifique, aussi je vais tâcher d’en profiter pour faire un tour.
Ce matin, rien à faire et j’en profite pour écrire.
Je reçois une lettre de LENEVEU, mais encore rien de ma Berthe ; cela va peut-être venir ce soir.
Après la soupe, nous apprenons que le sergent CHINOTTE qui était parti avec une dizaine d’hommes de sa section faire des claies dans la montagne pour entourer les feuillées, s’est saoulé et est resté couché dans la montagne avec ses poilus.
Vers 11h ½, on en ramène 2 à l’infirmerie, (SOULARD et CARMOUSE) qui sont mi-morts, le reste avec CHINOTTE réussit à rentrer vers 1h, le somme fait dans les fossés les a un peu dessaoulés ; le capitaine avait été prévenu par un gendarme qui les avait rencontrés mais CHINOTTE étant bien vu, je doute qu’il attrape quelque chose.
Au courrier de ce midi je reçois une lettre des établissements Splurg, qui m’envoient un ballon de football association gratuitement ; ils sont vraiment très chics et n’ont pas mis longtemps à me répondre ; je touche le ballon ce soir en colis postal recommandé.
Ces sociétés qui envoient ainsi gratuitement des ballons aux soldats qui en font la demande sont vraiment très « chiques ». Il va falloir que je fasse demain une lettre de remerciements.
Bien que nous n’ayons pas de permission nous (GALLOT, GORIN et moi) partons pour Grenoble par le tramway de 1h14’ et nous passons l’après-midi dans les rues de la ville, à 8h ½ nous allons à l’Eldorado et nous rentrons à Meylan qu’à 1 heure du matin.
En revenant nous rattrapons le camarade NOUELLE qui revient lui aussi de Grenoble ; il a passé l’après-midi en compagnie de plusieurs députés dont RAFFIN-DUGENS, député de Grenoble, ancien instituteur (*) ; leur conversation a roulée naturellement sur la guerre et les députés croient qu’il y en a encore pour au moins 3 ans.
Voilà qui est très encourageant !!.....
(*) :
Jean-Pierre RAFFIN-DUGENS, député de l’Isère (1910 à 1919), pacifiste
convaincu, il votera contre la prolongation du service militaire à 3 ans. Voir sa
fiche >>> ici <<<
Il n’y a rien de changé dans l’emploi du temps ; et nous allons nous « emmerder » sur le terrain d’exercice à faire de l’école du soldat et de l’école de section.
Le temps est magnifique et dès 10 heures le soleil cuit.
Ce midi, nous passons notre temps à gonfler le ballon de football, mais n’ayant pas de gonfleur, nous devons nous contenter d’une pompe à bicyclette, aussi nous y passons une bonne ½ heure, et le ballon est insuffisamment gonflé.
Cet après-midi, nous allons de nouveau au terrain d’exercice, mais comme il fait très, très chaud, nous ne faisons pas grand-chose et malgré cela la sueur traverse les chemises.
Nous ne savons toujours rien de nouveau au sujet de notre départ qui ne vient décidément pas vite.
Comme il n’y a pas besoin de renforts en ce moment pour Salonique, je crains fort qu’on nous fasse partir pour Verdun ; enfin peu importe, j’ai hâte d’être au front ; que ce soit à Verdun ou à Salonique je m’en fous, car quoique je sois persuadé que la guerre durera encore au moins 2 ans, il me tarde d’en finir avec cette vie, d’aller moi aussi voir les Boches de prêt.
Le sergent CHINOTTE n’a rien attrapé pour son affaire
d’hier ; il a de la chance d’être bien vu par le capitaine, car si
pareille histoire était arrivée à un autre s/s officier, le « vieux »
ne l’aurait pas manqué ; peut-être aussi qu’il est plus clément pour les ivrognes
(*)
cas d’ivresse que pour les autres fautes, vu qu’il se pique lui aussi
très souvent le nez, et à ce sujet les hommes pourraient lui dire qu’ils ne
font que suivre son exemple.
Moi je suis d’un avis absolument contraire à celui du capitaine, et ce n’est pas parce qu’un type est saoul qu’il est irresponsable, bien au contraire, il n’en est, à mes yeux, que plus coupable.
(*) :
Rayé dans le carnet
Ce matin, à l’exercice j’emporte le ballon de football et à la 2ème pause de 8h à 9h nous jouons au lieu de faire gymnastique ; l’ennui c’est que la plupart des types ne connaissait pas le jeu (il y en avait juste 2 dans ma section qui y avaient joué) ; la prochaine fois nous recruterons des joueurs dans les 6 sections, nous réussirons peut-être à en trouver 22 et alors ce sera bien plus intéressant.
Ce midi, je touche mon mandat de 30 balles et je reçois une lettre de LENEVEU qui m’apprend le succès de Melle PICHARD au C.A.P. (pauvre fille ce qu’elle va être contente !!!...) et qui contient en outre une autre lettre que mon ami m’avait adressée à l’hôpital des Lazaristes et qui lui était revenue.
Cet après-midi : service en campagne (les hommes emportent leur musette et ils passent deux heures à ramasser du pissenlit et un petit fagot de bois chacun qui leur servira demain à faire leur jus sur le terrain de tir où on ne trouve rien.
J’ai plutôt mal aux cuisses, la chose d’avoir couru ce matin en est la cause, il en sera ainsi pendant une huitaine de jours et après il n’y paraitra plus rien, c’est l’habitude et je m’y attendais.
Le plus embêtant, c’est qu’il faudra faire demain environ 26km avec des jambes malades.
Ce soir, je reçois un petit colis de beurre de La Chapelle, cela m’a fait plaisir de goûter ce beurre car par ici on n’en trouve pas.
Après la soupe, je fais, avec le lieutenant BUILLAC, GALLOT, DESSAIGNE et GORIN, une partie de boules au café de la gare et bien que je n’y aie presque jamais joué, je m’en tire assez bien.
À 7h, nous quittons le jeu, car il ne fait plus assez clair, et je monte dans ma chambre.
Le réveil étant à 3 heures ½ demain matin, pour partir à 4h45’ je me couche de bonne heure car il y a longtemps que j’avais été aussi « fatigué ».
Réveil à 3h1/2, rassemblement à 4h45’ au « Buclos » ; la 4ème section est la 1ère arrivée.
L’adjudant CASTERÀ étant de jour reste tranquillement à Meylan.
Au rassemblement, il y a distribution de jours d’arrêts par le capitaine aux sergents : DESSAIGNE, JOURDAN, CONSTANT. 8 jours d’arrêts simples pour être arrivés en retard au rassemblement et dans une tenue incomplète (ils n’avaient pas pris leur sac), PIREYRE, BONNEAUD et LUCQUET : 4 jours d’arrêts simples pour être venus au rassemblement dans une tenue incomplète.
Nous nous mettons en route vers 5 heures et arrivons au champ de tir vers 8 heure ; le tir commence aussitôt et à 9h1/2 tout est fini.
De 9h ½ à 12 heures, nous faisons la grande halte sur le terrain du tir ; les hommes réchauffent leurs patates et font leur café.
À midi, nous repartons pour Meylan ; le brouillard se dissipe un peu et d’une heure à 3h il fait diablement chaud, la traversée de Grenoble au pas cadencé finit d’esquinter les types et il reste pas mal de traînards en route, d’autant plus que de Grenoble à Meylan, la route est plutôt dure et monte toujours.
Nous avons eu cependant de la chance qu’il ne fasse pas aussi chaud qu’avant-hier, car alors ce n’est pas une dizaine de traînards qu’il y aurait eu mais une centaine.
Nous avons repos de 3h à 3h ½, puis les hommes doivent nettoyer leurs armes jusqu’à 4h ½ heure à laquelle les sergents de ½ section doivent en passer la revue.
Ce soir, le s/s lieutenant MORICET se trouve subitement mal, et on doit aller chercher le major.
S’il pouvait rester au lit une quinzaine de jours, pendant ce temps-là nous n’aurions plus que MORACCHINI à nous « emmerder ».
Pendant la marche MORACCHINI a été très chic et a blagué tout le long de la route avec les types de ma section.
Aujourd’hui, je suis de jour et ce matin j’aide au sergent GALLOT à faire la situation. MORICET étant malade, c’est MORACCHINI qui le remplace comme officier de jour.
Après le départ de la Cie pour l’exercice nous sommes tranquilles jusqu’à midi. Le temps reste couvert mais il ne pleut pas, ce qui est le principal.
Cet après-midi, la Cie va du côté de Corenc (au pied du St-Eynard).
À 15h, l’ordre arrive de faire partir immédiatement tous les mitrailleurs, qui vont passer au 140e pour être dirigés sur Verdun ; ils devraient être rendus à Grenoble à 15h30.
Pour faire rentrer la Cie le plus vite possible le clairon de garde, CANDE sonne le rassemblement au pas gymnastique.
La Cie entendant le clairon rentre aussitôt et à 4h elle est de retour à Meylan, tous les mitrailleurs doivent se mettre le plus vite possible en tenue de campagne pour venir ensuite se rassembler devant le bureau.
COUSSENS et LACQUET partent également (ils sont 22 partants) ; tant qu’au s/s lieutenant MORACCHINI il y a rien de décidé à son sujet et il va rester très probablement.
À 16h ½, tous sont rassemblés devant le bureau et ils se mettent aussitôt en route pour Grenoble où ils vont coucher ce soir à la caserne du Séminaire.
Je devais profiter de la liberté que laisse le service de jour pour écrire, car je suis bien en retard, mais cela s’est si bien tourné que je n’en ai pas eu le temps.
À partir de 18 heures, je passe la soirée dans ma chambre et cette fois je puis griffonner 2 ou 3 cartes, car je ne puis me coucher avant 21h, étant d’appel ce soir.
Il est fort probable que nous n’allons pas suivre de loin les mitrailleurs ; le bureau a reçu l’ordre de tenir tout prêt pour un départ de 380 poilus.
Départ pour l’exercice à l’heure habituelle : école du soldat, école de section puis jeux : nous essayons de former une équipe de football, mais il y a peu de types qui y aient joué, et c’est plutôt une mêlée qu’un jeu.
En rentrant de l’exercice nous retrouvons l’adjudant DESCHAMPS, les sergents COUSSENS et LACQUET, les 3 caporaux qui étaient partis hier soir pour Grenoble ; on n’a gardé que 10 hommes.
La 4ème section étant de jour, je dois rassembler la section et commander l’exercice, le sergent AUBRUN étant de garde et PIREYRE de jour.
Ce matin, il y avait près de 6 malades ; ils ont à peu près tous la diarrhée, mais le lieutenant-major a mis 32 consultations motivées et ces types ont dû aussitôt après la visite aller à l’exercice.
Cet après-midi, nous allons également au terrain d’exercice, et il en sera toujours ainsi, le capitaine ne voulant plus que le cas qui s’est présenté hier se renouvelle.
L’exercice n’est pas très dur : environ 10’ d’école de section, 20’ de pause, 1h ½ de jeux (nous jouons à 18 au football), 20’ d’école de Cie et un quart d’heure avec DUSAUSSOIS, GALLOT et DESSAIGNE.
Pendant tout l’après-midi, PIREYRE a été en compagnie de sa petite femme de Grenoble qui est venue le voir en compagnie d’une camarade.
Pour jouer un bon tour à PIREYRE, le sergent-major a fait rappeler au sergent de semaine, et comme il ne venait pas vite il l’a fait appeler une 2ème fois au pas gymnastique.
PIREYRE ne sachant ce qu’il y avait a dû abandonner ses 2 gentilles camarades pour aller voir au bureau et pendant ce temps-là, l’adjudant DELAUNAY les lui a « chauffées ».
Ce soir, je me couche de bonne heure (8h ½).
Aujourd’hui samedi, les officiers doivent aller à Grenoble assister à la réunion des officiers à 10 heures ; malgré cela MORACCHINI ne peut s’empêcher de venir au terrain d’exercice jusqu’à 8 heures, pendant que ses collègues : BEILLAC, POYET et ROUSSELIN profitent de l’occasion pour rester 1h1/2 de plus au lit.
Toujours exercice de détail : école du soldat, escrime à la baïonnette et jeux (football pour moi) ; en jouant, je casse mon godillot : heureusement que l’état me les remplacera à bon compte.
Le directeur de l’exercice, l’adjudant CASTERA, nous laisse un bon moment au repos, aussi nous ne sommes pas trop fatigués.
Cette fois après la soupe, je ne vais pas au café, je profite de mon heure de liberté pour me faire raser (et j’en avais bien besoin !) et pour écrire un peu.
Pendant l’exercice, ce matin, on est revenu chercher le caporal BLANCHARD qui est désigné pour partir comme caporal mitrailleur : ce n’était vraiment pas la peine de le renvoyer hier matin !!...
PIREYRE attrape 8 nouveaux jours d’arrêts pour n’avoir pas porté DEVAUX manquant hier matin.
Ce midi, vers 1h ¼ on vient chercher l’adjudant CASTERÀ pour aller conduire le sergent PIREYRE à Grenoble dont les 8 jours d’arrêts simples ont été changés en arrêts de rigueur à la réunion des officiers.
Pauvre type, il n’a vraiment pas de veine, car il ne méritait pas, à loin près, une telle punition, mais dans le métier militaire il n’y a rien à dire ; on doit « la fermer » sous peine de punition.
Cet après-midi, nous allons au terrain d’exercice (art. III et IV du règlement de manœuvre), mais nous ne nous esquintons pas.
Entre deux il y a une pause de jeu.
Le temps continu d’être au beau et en ce moment tous les arbres fruitiers (pêchers, poiriers) sont en fleurs.
Jusqu’à 9 heures, les hommes doivent rendre leurs chaussures de guerre sous la conduite des chefs de ½ section.
Dans le détachement de Châtellerault, il y en a au moins la moitié dont les souliers sont presque usés : voilà en effet 3 mois qu’ils les portent tous les jours.
À 8 heures, c’est fini pour la 4ème section, je fais ensuite un petit colis de livres, plus le fragment du zeppelin que m’a donné DUSSAUSSOIS, et des lunettes contre les gaz lacrymogènes ; colis que j’enverrai par la poste demain à ma Berthe.
Hier soir, il paraît que 2 s/s officiers ont lancé des pierres dans les fenêtres de la chambre occupée par le capitaine, heureusement que le capitaine ne sait pas qui ; mais malgré cela je trouve cela peu intelligent, car qui en supportera les conséquences, ce seront certainement tous les s/s off.
À 11h ¼, je prends le tramway pour Grenoble en compagnie de GALLOT et d’HUGUET.
De Grenoble nous allons à Sassenage (4km de Grenoble) où nous visitons les fameuses cuves et les cascades du Furon ; cela vaut la peine d’être vu, depuis le sommet de la montagne, le Furon descend jusqu’à Sassenage par cascades.
Les grottes ou cuves qui se trouvent dans la montagne sont également très intéressantes, mais nous n’avons pu les visiter complètement faute d’un guide : les cascades dans ces grottes sont magnifiques.
Nous revenons de bonne heure à Grenoble : 5 heures, mais nous passons la soirée à la ville ; j’en
profite pour acheter des chaussettes de coton et à 8h ¼ nous allons au
Rursaal-Cinéma, mais nous sommes bien mal tombés car aujourd’hui le spectacle
était salement moche et nous quittons la salle au la
(*)
2ème entracte.
Le plus embêtant c’est qu’il faut revenir à pied à Meylan et la marche dans la montagne de Sassenage a été plutôt fatigante ; enfin cela n’arrive pas tous les jours.
(*) :
Rayé dans le carnet
Il faut se lever à 5h ½, malgré que je sois encore « vaseux » nous allons au terrain d’exercice (école du soldat, gymnastique et école de section)
Cet après-midi, même emploi du temps (école de section pendant 2 pauses, puis gymnastique et théorie) ; et il paraît que dorénavant il en sera toujours ainsi ; cela est dû, paraît-il, à certaines lettres anonymes envoyées par des types de la Cie au commandant d’après lesquelles on ne ferait rien à l’exercice.
Il est tout de même malheureux que des poilus cherchent ainsi leur malheur ; certainement ils se sont mal expliqués et ont voulu dire qu’il serait bien plus utile de les envoyer travailler chez eux que de les emmener faire les imbéciles au terrain de manœuvre ; mais ils auront obtenu un résultat tout à fait opposé à celui qu’ils cherchaient et maintenant nous « bucherons » moitié plus.
Je reçois une lettre de ma Berthe et une des cousins.
Marguerite a dû faire un grand effort pour écrire !!...
Il y a à Grenoble un capitaine nommé FOUQUET qui est tout ce qu’il y a de plus vache ; il ne fait pas bon, aussi bien pour les s/s officiers que pour les soldats, être rencontré par lui dans les rues de Grenoble après l’appel du soir.
À sa Cie, les punitions tombent avec une facilité incroyable (exemple : un sergent de garde attrape 8 jours d’arrêts pour n’avoir pas surveillé les sergents punis d’arrêts). De plus les contre-appels sont très fréquents et gare aux s/s off absents ; les adjudants n’ont même pas le droit de sortir en ville sans permission.
Et voilà un individu qui a été inapte pendant 6 mois !!
Si jamais il va au feu avec certains, il ne sera pas longtemps sans recevoir une balle dans la peau.
Ce soir, je fais une partie de boules avec quelques copains et le lieutenant BREILLAC (3 contre 3), je suis avec GALLOT et HUGUET contre BREILLAC, DESSAIGNE et DUSSAUSSOIS, nous gagnons la partie par 12 pts contre 7.
C'est à mon tour d'être de jour,
aussi je suis tranquille et j'en profite pour écrire.
D'après certains bruits, il
paraît que nous irions renforcer le 140ème. Nous serions destinés à former un
bataillon volant. Ce ne serait pas le « filon » car nous serions
toujours où il y a des pruneaux à recevoir, par contre nous ne prendrions pas
les tranchées.
Le temps se maintient toujours
au beau, aussi tout pousse rapidement : des pommes de terre, plantées il y
a 8 jours commencent à sortir, et bon nombre d'arbres sont déjà verts.
Les punitions continuent à
pleuvoir : Monclero a 6
jours de prison parce que s'étant fait porter malade, il a obtenu du major
« peut faire son service ».
Corvoisier, un bon petit gars de la classe 15, attrape également 6
jours de caisse pour avoir été manquant à l'appel de dimanche ; c'est un
type de Tourcoing dont les sœurs sont réfugiées à Lyon.
Comme une d'elle était gravement
malade, il a pris 24 heures pour aller la voir. Cela ne méritait tout de même
pas 6 jours de « tôle », mais avec le capitaine, c'est le tarif.
Cet après-midi, la
compagnie va en service en campagne pour ramasser le bois qui sera nécessaire
aux hommes pour faire leur café demain au champ de tir.
Quant à moi, je passe mon temps
à tirer des situations de prise d'arme à la polycopie avec le sergent Chiriotti.
À partir de demain, le
réveil aura lieu à 5 heures et nous partirons pour l'exercice à 6 heures. On
n'était pas encore assez « emmerdé » dans la journée, il faudra faire
encore une demi-heure d'exercice de plus.
La compagnie rentre de bonne
heure afin que les hommes puissent se préparer pour demain matin, car nous
partirons à 5 heures moins le quart.
Ce soir, je fais une
partie de boules.
Je me fais réveiller à 3h ½ par
M. Pascal, mais comme je ne me
lève pas aussitôt, je me rendors, et si M. Pascal
n'était pas venu me réveiller une 2ème fois, j'aurais certainement loupé le rassemblement
qui a eu lieu à 4h45.
Le temps qui a été pluvieux et
orageux toute la nuit, est encore mauvais, et je crains fort que nous soyons
arrosés.
Nous partons à 5h ¼,
une pluie fine nous accompagne jusqu'à la sortie de Grenoble, puis le temps
s'éclaircit, mais reste froid. Sitôt arrivés au champ de tir, le tir commence.
Le vent étant très fort et nous
glaçant les mains, les tirs sont mauvais en général, pour moi je n'avais jamais
aussi mal tiré.
Moracchini, qui dirige l'exercice, me charge de rassembler la
compagnie après le tir, et désigner pour chaque escouade, l'emplacement des
foyers.
À 9h1/2, le tir est
fini et nous restons sur le terrain jusqu'à 11h ½ (grande halte).
Cet après-midi, le
temps s'est remis au beau, et le soleil chauffe assez fort, si bien que la
neige qui était tombée cette nuit sur le Saint-Eynard est fondue à notre
retour.
En revenant, nous avons eu 2
petites histoires.
À 2 reprises nous avons croisé 2
curés assez forts pour être soldats. Certains types de la compagnie, en passant
à côté, ont crié « couah ! » et aux 2 reprises le curé a arrêté
la compagnie. (*)
La 1ère fois, tout près de Grenoble,
c'est à l'adjudant Deschamps
qu'il s'est adressé et il y a eu entre eux une altercation assez vive. Comme le
curé appelait l'adjudant et que celui-ci continuait à marcher, il lui a
dit :
« C’est peut-être le bruit du canon qui vous rend
sourd »
Et a continué sur ce ton.
La 2ème fois, cela s'est passé
tout près de Meylan avec un autre corbeau.
C'est un des types de ma section
qui a dit une fois et presque à voix basse « couah ! ».
Le curé l'a entendu et s'est
adressé à l'adjudant Castera qui
était à côté de moi, lui disant qu'il aurait de ses nouvelles. Ces curés sont
vraiment sans gène et ont un culot formidable, non seulement ils ne se
contentent pas d'être embusqués, mais leur arrogance n'a point de bornes ;
déjà, ils se croient les maîtres, j'espère bien qu'ils devront en rabattre.
(*) : Il
croasse. C’est le cri du corbeau, car les curés étaient surnommés « les
corbeaux »
Réveil à 5 heures,
mais comme le temps est à la pluie, il n'y a pas exercice, les hommes restent
dans leur cantonnement, et par hasard n'ont rien à faire. Les chefs de ½
section doivent seulement fournir l'état des chemises et des caleçons à
remplacer pour leur ½ section.
Le midi, au rapport,
il y a du nouveau au sujet de l'incident d'hier soir.
Le curé est allé trouver le
commandant Baratay, lui a dit
qu'on l'avait insulté, etc, etc...
Le commandant a fait paraître
une note au rapport demandant qu'on lui fournisse un rapport détaillé de
l'incident, rapport que j'ai dû faire puisque le type qui a crié « couah
! » est de ma section.
Le capitaine s'est montré
également très chic et n'a infligé que 4 jours de salle de police à Dutheil pour se mettre à couvert.
Ce Dutheil est d'ailleurs un très brave garçon, un peu naïf, et
je suis certain qu'il a poussé le cri en question inconsciemment et sans aucune
intention malveillante pour la « soutane noire ».
Ce sacré calotin ne manque tout
de même pas de culot et est d'une susceptibilité déconcertante. Il est fort
probable qu'il n'a jamais été soldat car s'il savait les ennuis du métier
militaire, surtout en ce moment, je crois qu'il aurait hésité avant d'aller
voir le commandant et de faire punir un homme.
Mais ces types là, embusqués pour la plupart, se moquent pas mal du pauvre piou piou qui va se faire
casser la gueule à leur place, et leur insolence dépasse toute limite.
Ce n'est pas encore cette
histoire qui me fera estimer les curés !... et j'espère qu'après la
guerre, leur arrogance devra en rabattre.
Je passe une partie de mon
après-midi à faire ce sacré rapport pendant que le sergent Coussais fait une théorie à ma section,
car le temps reste toujours mauvais.
Il faut ensuite faire l'état
des armes et équipements à réparer dans chaque section, et comme les 2
sergents de ma section sont de jour, je dois m'appuyer ce travail. (?)
Ce soir, je fais une
partie de poquet avec M. Pascal
et je me couche de bonne heure.
Malgré que le temps menace
toujours, nous partons à 6h en service en campagne (instruction de
l'avant-garde). Nous passons par Montbonnot et revenons par Bireis
en longeant le Saint-Eynard.
Cette nuit, il a fait
une tempête épouvantable, le tonnerre grondait, le vent soufflait avec
violence, la pluie faisait rage. Je crains fort que cela porte un grave
préjudice aux arbres fruitiers (pêchers, cerisiers, poiriers) qui étaient en
fleur et dont les pétales arrachés par le vent et la grêle jonchent maintenant
le sol.
Ce midi, je retrouve Briard (un collègue dans le civil) qui
est rentré de l'hôpital : il a beaucoup maigri et a été bien malade, il a
attrapé une angine phlegmoneuse.
Un très bon type de la même
escouade, Logeay, est également
malade en ce moment.
Cet après-midi, le
temps est plus mauvais que jamais. Le tonnerre se fait même entendre de temps à
autre, et la pluie ne cesse de tomber, aussi il faut faire théorie dans les
cantonnements : sur l'orientation, sur l'avant-garde
La dernière heure est employée à
une revue des vestes, capotes et écussons aussi qu'à une petite causerie faite
par les officiers sur la camaraderie.
Ce soir, j'envoie tout
de même le petit colis que j'avais annoncé il y a une huitaine à ma Berthe,
aussi elle va sûrement le croire égaré.
Après la soupe, je
fais une partie de cartes avec Castera,
Dussaussois et Aubrun. C'est ce dernier qui perd la
tournée.
Je me couche de bonne
heure : à 8h je suis au lit. Castera
et Darrieux se sont couchés vers
9 heures.
Vers 10h, nous sommes
réveillés en sursaut par le caporal fournier Gaillard
qui vient chercher le sergent-major.
Notre première idée est qu’il
doit y avoir un départ mais nous nous trompions. Il y a seulement un état à
fournir pour demain matin, les sous-officiers et caporaux désirant aller
encadrer et instruire les tirailleurs algériens et les tirailleurs marocains.
Le temps continu d’être très
mauvais, la neige est tombée en abondance sur les pentes du Saint-Eynard
et du Moucherotte aussi.
Il n’y a pas exercice, il faut
encore nous barber à faire 3 heures de théorie dans les cantonnements sur la
tenue, le salut, l’orientation, les punitions et les permissions.
À 6h, il y a
rassemblement des caporaux et des sous-officiers de la compagnie pour fournir
l’état demandé hier soir.
À la compagnie, les volontaires
ne manquent pas, il y a je crois 7 caporaux et 12 sous-officiers : Jacquot, Chinotti, Pochon, Delaunay, Dusaussois,
Dessaigne, Gallot, Huguet, Saurestu, Tessier, Gouin et Jourdan.
La plupart de ces types ont
demandé dans le but d'emmerder le capitaine, mais si jamais leur demande est
acceptée, ils seront les 1ers attrapés.
Le temps continuant d'être très
mauvais, nous devons encore faire théorie dans les cantonnements cet
après-midi. Cela devient « rasoir » et j'ai grand hâte de voir le
beau temps revenir.
S'il tombe de la pluie à Meylan,
c'est de la neige qui dégringole plus haut.
Tous les jours, la limite de la
neige descend un peu, elle a déjà atteint les pieds du Saint-Eynard.
Ce soir, alors que
l'eau tombait ici, on pouvait voir très facilement les gros flocons de neige
descendre sur les pentes du Saint-Eynard.
Il n'y a toujours rien de
nouveau au sujet de notre départ et je commence à croire que nous allons moisir
ici.
N'ayant rien à faire et comme
j'ai plutôt froid aux pieds, je me couche presqu'aussitôt après la soupe (à 6
heures).
Si ce temps dure, gare aux
arbres fruitiers dont les fleurs, qui
étaient bien épanouies, vont couler ; ainsi qu'à la vigne dont les
bourgeons commençaient à s'ouvrir.
Ce matin, le temps est
encore plus mauvais qu'hier et la neige, qui ne cesse de tomber, est descendue
jusqu'à Corenc, les maisons sont toutes blanches.
Ici, elle est a moitié fondue
quand elle touche le sol. Si cela dure toute la journée, ceux qui ont des
permissions pour la journée ne vont guère profiter de leur liberté.
Je passe tout mon après-midi à jouer aux cartes et aux boules avec M. Pascal et les sergents Chinotti et Dusaussois.
Je n'ai pas de chance aux cartes
et avec M. Pascal je perds toutes
les tournées, par contre la veine nous favorise un peu plus aux boules et à la
dernière partie (toujours M. Pascal
et moi) nous faisons 12 points à 0.
Pueyre, qui a fini ses arrêts de rigueur est rentré à Meylan
ce midi et va passer la soirée à Grenoble où il a la veine de ne pas se
faire pincer.
Le temps s'est remis un peu à
partir de midi et alors le coup d'œil est vraiment féérique par ce temps de
neige.
Sur les pentes du Saint-Eynard,
les sapins qui se trouvent au milieu des taillis se détachent nettement en
blanc sur le fond gris des bois et présentent exactement la forme d'un cône.
À l'appel ce soir, il
manque 6 types dont 4 rentrent à 9h ½ ; parmi ceux-là, 2 ont fait du
pétard : Degaux (?) et Gilbert qui étaient complètement ivres.
Gilbert a dû être maîtrisé de force au poste de police où il a eu
une crise de nerfs, un homme de garde a dû aller chercher le caporal infirmier.
Ce n'est pas le filon pour les sergents d'être
de garde le dimanche car s'est rare s'il n'y a pas du « rouski » avec
ses piliers de tôle. Il paraît même que ceux qui étaient en boîte, Beau, Robin et les autres, étaient
prêts à donner aide à Gilbert.
Étant allé me coucher aussitôt
après l'appel, je n'ai pas assisté à cette scène qui a failli tourner au
tragique.
Contrairement à ce que je
croyais, il n'a pas gelé cette nuit. Heureusement pour les cultivateurs dont la
vendange et la récolte des fruits auraient été gravement compromises.
Hier soir, on nous
avait rapporté de Grenoble que les capitaines Fouquet, Joly et Verdelynd
partaient précipitamment pour le front français. Tout le monde était déjà bien
content, malheureusement nous apprenons ce matin, pendant l'exercice, qu'il y a
eu contre-ordre juste au moment du départ (ils étaient déjà embarqués tous les
3).
Comme exercice nous allons aux
Marronniers où nous procédons à l'installation de petits postes.
En rentrant, nous
apprenons que le capitaine a été appelé par le commandant, et vers onze heures,
lorsque le chef revient au rapport, il y a du nouveau.
Notre capitaine nous quitte (il
est mis à la retraite) et va être remplacé dès aujourd'hui par le lieutenant Dupony-Lacare.
Cet après-midi, nous
allons au terrain d'exercice (école du soldat, gymnastique et école de
section).
En rentrant nous apprenons que
le sergent-major a été appelé à Grenoble et c'est certainement pour un
départ.
Lorsqu'il revient à 6h ¼ , nous
voyons que nous avons pensé juste.
Le 175ème fournit un renfort de 600 hommes au 157ème, renfort qui sera dirigé très probablement mercredi
prochain sur la gare régulatrice de Saint-Dizier (Marne) pour aller
ensuite du côté de Verdun où se trouve le 157ème.
La compagnie doit fournir 187
hommes : à peu près le détachement de Châtellerault, plus 12
caporaux et 9 sergents ; malheureusement on ne demande pas de
sous-officiers chefs de sections, aussi je devrai encore rester là !
Il paraît que sitôt ce renfort
parti, il faudra en fournir un 2ème au 159ème (environ 200 hommes) et j'espère
alors en faire partie.
Ce matin, le
détachement de Châtellerault ne va pas à l'exercice car il faut lui
distribuer habillement et chaussures de guerre qu'ils ont rendu au magasin il y
a quelques jours.
Tant qu'à l'ancienne compagnie
(1ère, 2ème et 3ème section) plus tous les gradés ne partant pas, nous allons
faire un tour par Meylan-le-Haut, Biviers puis retour par Montbonnot,
promenade que nous avons déjà fait mais en sens inverse.
Le temps est loin d'être fameux
et la pluie nous surprend en route.
Il n'y a pas un seul adjudant
qui soit désigné pour partir, je le regrette car j'aurais été bien heureux de
partir avec ma section : c'est tout une étude à faire lorsqu’ [on] se
retrouve avec des inconnus et il est plus facile de conserver l'estime des
hommes que de l'acquérir.
Comme sergents partant il y
a : Chinotti, Sucquet, Jourdan, Dussaussois,
Constant, Caubrun, Gorin, Brut et
Pireyre. Huguet et Boissière
sont suppléants.
Le détachement sera accompagné
jusqu'à la gare de Saint-Dizier par un cadre de conduite sous le
commandement du capitaine Brénichot.
La compagnie fournit les
sous-lieutenants Breillac et Rousselin, et 2 adjudants : Pochon et Castéra.
Les sergents Chinotti et Dussaussois ne devaient pas partir mais ils se sont fait
inscrire comme volontaires pour partir avec leurs copains.
Comme conséquence, Huguet ne devrait même pas être
suppléant, ce devrait être Barroux
et Boissière mais comme ce sont 2
types du bureau, le chef en a mis seulement un, et encore, 2ème suppléant, et a
ajouté Huguet. Cette façon de
procéder est contraire à toute justice et Huguet
aurait bien raison de faire du pétard.
Cet après-midi, nous
(l'ancienne compagnie) allons au terrain d'exercice, après une théorie de 13h à
14h.
Comme mon tour de partir ne
tardera certainement pas, en rentrant, je peins ma cantine en vert foncé avec
de la peinture de M. Pascal.
Ce soir, malgré le
mauvais temps, beaucoup de types descendrons à Grenoble et il va y avoir
sûrement des manquant à l'appel.
Départ du détachement de Châtellerault
(*)
La pluie continue à tomber et la
neige gagne peu à peu la base du Saint-Eynard.
L'ancienne compagnie se
rassemble à l'heure habituelle (6 heures moins le quart) mais nous attendons
vainement pendant près d'une heure la venue des sous-officiers.
Moracchini s'amène à 7h pour nous dire qu'il n'y pas d'exercice.
Nettoyage des armes et théorie jusqu'à 9h, car aujourd'hui la soupe est avancée
d'une heure.
Pendant ce temps, le
détachement de Châtellerault touche ce qui lui manque (chaussures de
guerre, chemises, caleçons, bandes molletières, etc...).
Comme je suis libre, j'en
profite pour faire la distribution à mon ancienne 4ème section. C'est une
section que je regretterai, les types y étaient très chics (particulièrement la
16ème escouade : Briand, Lugeay,
Boudaud, Marquis, Garcelon,
Piet et tous les autres.
Après la soupe, les
hommes n'ont que le temps de s'équiper car le rassemblement est à 11 heures
moins 20.
Au rassemblement, le chef
distribue les vivres de chemin de fer et de débarquement.
Là, je dis « au
revoir » aux sergents et au types de ma section et je leur serre à tous la
main.
Je sens alors qu'ils
m'estimaient et c'est les larmes aux yeux que je leur souhaite « bonne
chance ».
Ah ! J'aurais été bien
heureux de partir avec eux, mais je dois rester ici.
S'il y avait eu seulement un
chef de section à partir, je l'aurais suivi.
À 11 heures et demi,
le détachement se met en route et je dis un dernier « au revoir » à
tous ces poilus de ma section, mes amis. C'est à ce moment que l'on voit si on
a l'estime des hommes.
Sans me vanter, je suis certain
que tous me regrettent, cela se lit dans les yeux, dans les poignées de main.
Comme toujours dans un départ
précipité, il y a un gaspillage fantastique : chemises, caleçons,
mouchoirs, etc... L'ancienne compagnie passe tout l'après-midi à ramasser ce
qui reste dans les cantonnements (couvertures et effets).
Ah ! Pauvre France, où
vas-tu !!...
Avant l'embarquement du renfort,
il s'est passé sur les quais une scène mémorable.
Le capitaine Fouquet voyant un homme pris de
boisson, lui a donné un coup de poing.
Le soldat a riposté et il en est
résulté un corps à corps au cours duquel les 2 lutteurs ont roulé dans la boue.
Pendant ce temps, tous les types
du renfort criaient à Fouquet
« À l'eau, à l'eau la vache »
et beaucoup de civils joignaient leurs cris à ceux des soldats.
Pour couvrir le bruit, le
commandant Baratay a fait jouer
les clairons.
Ce qui s'est passé devait
arriver, et je ne sais pas comment cette vache de capitaine n'a pas encore eu
la gueule cassée.
De Grenoble nous est
revenus 2 nouvelles :
Les capitaines Fouquet, Joly et Vendelynts
partent demain matin (6h40) pour le 17ème.
Le 175ème fournit demain un 2ème renfort qui va cette fois renforcer le
158. Comme il faut 2 chefs de section, j'ai de
grandes chances d'en faire partie.
Le caporal-fourrier Barroux et le caporal Gaillard sont désignés pour ce renfort.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
Alors que j'étais en train de
faire nettoyer les cantonnements, je reçois l'ordre à 9 heures de me préparer
le plus rapidement possible pour partir avec le renfort par le train de 14h00.
Comme je dois toucher à Grenoble
ce qu'il me faut comme habillement, je ne suis pas long à boucler ma cantine et
faire mon sac. Je dis ensuite au revoir à la famille Pascal qui a toujours été très gentille pour moi.
Je pars, c'est que je suis
volontaire, car si j'attendais mon tour de départ qui est le 15 ou le 16
comme chef de section, j'aurais sûrement encore plusieurs mois à passer au
dépôt, mais j'en ai assez.
Avant de partir,
monsieur Pascal me communique une
lettre de ma Berthe qui, voulant me faire une surprise, a envoyé un colis de 5
bouteilles de cidre bouchées à l'adresse de monsieur Pascal.
Pauvre chérie, tu as fait
l'envoi un peu trop tardivement car le colis arrivera après mon départ, mais
comme je te remercie de ta bonne intention qui procurera à la famille Pascal le plaisir de goûter du cidre de
Normandie.
Je descends à Grenoble
par le train de 10h14 et là je touche pantalon, capote, révolver, cartouches,
etc...
Ma capote ayant des manches
beaucoup trop longues, je la donne à un tailleur en ville qui la raccourcit et
me pose en même temps des galons.
Départ de la caserne à 13h.
Le détachement, qui comprend
seulement 41 hommes, 6 caporaux, 3 sergents, 1 adjudant et moi est bien calme
et il n'y a aucun chahut aussi bien en gare qu’en ville.
Ce départ a été si précipité que je n’ai même pas eu le temps d’écrire à ma Berthe.
Arrivés à Lyon à 19h, il nous faut faire les 2km 500 qui séparent la gare de la caserne du 158ème.
L’installation des hommes dans les chambres est vite faite et à 20h ½ je suis à me promener en ville avec Barroux, ici la discipline est beaucoup moins sévère qu’à Grenoble et les hommes sortent à peu près comme ils veulent.
À Lyon, les femmes galantes ne manquent pas et au cours de notre promenade nous sommes accostés par une vingtaine de couple au moins, mais elles perdent leur temps, nous profitons de notre liberté pour faire un bon dîner.
Réveil à 5 heures ; le capitaine de la 28ème Cie nous passe la revue à 9 heures (service de campagne), nous touchons ensuite chacun un casque et les hommes versent leurs cartouches au magasin.
Après le souper, je vais à la gare avec Barroux et l’adjudant Fayet à cause des vivres de débarquement et de nos cantines que nous avions laissé hier soir, comme notre ordre de transport ne portait pas mention de ces colis, c’est toute une histoire.
Ce soir, je sors avec Barroux et je visite un peu la ville.
À la caserne du 158e, la discipline est beaucoup moins dure qu’au 171e.
Au poste de police sort qui veut et à n’importe quelle heure. Le sergent de garde laisse tout le monde passer, ainsi les poilus en profitent et ils restent peu de temps enfermés.
Une chose à remarquer, c’est qu’à Lyon les rues sont certainement aussi animées qu’en temps de paix, et pour celui qui se promène on ne se croirait pas en temps de guerre.
Il parait que nous partirons dimanche matin à 5 heures, mais nous ne savons pour quelle destination : certains parlent de Verdun, d’autres d’Amiens et d’autres de Champagne.
Je couche en ville.
Comme c’est à mon tour d’être de jour, je rentre à 5h ¼ à la caserne.
Rien de nouveau jusqu’à 7 heures, moment où je rassemble les types pour la revue. Alors que le renfort était rassemblé dans la cour, une pluie diluvienne se met à tomber, aussi nous rentrons dans les chambres et la revue est reportée à cet après-midi.
Nous distribuons aux hommes cartouches et vivres de réserve que nous leur avions enlevé hier matin.
Ah ! C’est bien le métier militaire, on retire des affaires aux hommes pour leur rendre 24 heures après.
Avec Barroux, je vais manger en ville, nous avons trouvé hier soir, un restaurant fameux « Bouchon » : 10 rue Jean de Tournes », aussi c’est là que nous retournons ce midi et que nous allons aller ce soir.
Là pour 2f50 on fait un repas pantagruélisme aussi bon au point de vue qualité que quantité.
Nous rentrons pour la revue de 3h.
Au rassemblement il manque l’adjudant Fayet, le sergent Gaudet, le caporal Mallan et 9 hommes.
Aussi le capitaine qui passe la revue est furieux et promet 8 jours d’arrêt de rigueur aux s/s offs et 8 jours de prison aux hommes absents.
Après la revue, nous distribuons aux hommes une boîte de sardines, une boîte de pâté et une boule de pain pour chaque homme, comme vivres de chemin de fer.
Toute la journée il fait un temps épouvantable, j’espère qu’il n’en sera pas ainsi demain matin, car alors nous ne serions pas heureux en allant à la gare.
Avec les 53 types venant du 171e on nous en donne 12 venants du 22ème, aussi il faut recommencer les distributions pour ces types. C’est Barroux et moi qui en faisons tous les frais : l’adjudant n’étant pas rentré.
À 5 heures, nous allons faire un bon repas en ville et ensuite je fais quelques achats : serviette de toilette, savon, stylographe, crampons, etc….
Comme le réveil est à 3 h demain matin, nous ne pouvons nous offrir le luxe de coucher en ville, et nous rentrons à 10h.
Départ de Lyon (*)
Réveil à 3h, malgré que le lit ne soit guère moelleux, j’ai bien dormi pendant les 5 heures que je suis resté couché.
Rassemblement à 4h ½ et là je suis bien étonné qu’il n’y ait pas de manquant : il faut encore s’occuper de distribuer les cartouches et les vivres aux 4 types de notre détachement qui étaient en prison.
Départ de la caserne à 5 heures.
Nous nous rappellerons au moins facilement la date de notre entrée en campagne (jour de pâques 1916).
Nous embarquons au quai de marchandises, aussi nous n’avons pas eu besoin d’aller jusqu’à la gare de voyageurs.
À 5 sous offs : Fayet, Barroux, Gaudet, Amoudres et moi nous occupons un compartiment de 1ère classe, aussi le voyage ne va sûrement pas être trop pénible : les poilus sont dans des compartiments de 1ère et 2ème classe.
Nous arrêtons jusqu’à 8 heures en gare de Vaise, où notre train se complète par des renforts retirés au 117è et au 194è (nous sommes alors plus de 1000).
Pour le 158e nous sommes environ 300, car avec le détachement du 171e, il y en a du 22 du 159e, et du 52e.
À Vaise, nous voyons un train de Russes, débarqués hier à Marseille.
Ces Russes sont tous de beaux gars, beaucoup plus costauds que nous (il est vrai qu’ils ont été sélectionnés et qu’on nous envoie les types d’élite). Ils sont de plus bien habillés (couleur kaki), comme fusil on leur a donné à Marseille des Lebel à chargeur.
Ces russes vont être dirigés sur le camp de Mailly, où ils resteront peut-être un mois à compléter leur instruction militaire. Nous profitons de l’arrêt pour leur serrer la main.
Le train des russe précède le notre jusqu’à Macon où nous le dépassons. Tout le long de la voie il y a une foule considérable, car le passage du train russe a été annoncé et les curieux sont nombreux.
Nos 2 trains s’arrêtent ensemble à Chagny, d’où les russes repartent les 1ers.
Nouvel arrêt à Dijon (45 km). Tout le long de la route, nos alliés reçoivent un accueil chaleureux et sont l’objet de formidables ovations.
Le gouvernement donne à cette arrivée des russes un but politique, il s’agit de frapper l’opinion publique, c’est pour cette raison que les trains russes font de longs arrêts dans les gares et qu’aujourd’hui dimanche celui qui marche de concert avec nous a été annoncé à l’avance le long de la ligne.
Au point de vue renfort, la venue des russes qui seront forcément peu nombreux, est de faible importance, mais cela fait voir à l’Allemagne qu’elle ne peut pas espérer une paix séparée avec la Russie.
À Dijon, les russes ont chanté leur hymne national puis 2 autres chants. Nous, nous avons chanté la Marseillaise, le chant du 171e. Les chants de nos alliés sont plutôt des mélodies et sont chantés d’un ton beaucoup plus triste, plus langoureux que les nôtres.
À Nuits (**), nous quittons définitivement les russes et notre train se coupe en deux, le 157e va être dirigé vers Saint-Dizier, tant qu’à nous nous continuons sur la grande ligne.
À 2h du matin, nous arrêtons dans la petite gare de St Florentin (***), où nous passons la nuit, nous ne savons toujours pas où nous allons : en Champagne ou du côté d’Amiens.
Etant bien installés dans notre compartiment, nous dormons assez bien.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
(**) :
Nuits-St-Georges
(***) : Situé
dans l’Yonne
Le temps s’annonce bien meilleur qu’hier.
Nous restons en gare de St Florentin jusqu’à 11h ½, nous en profitons pour aller dîner dans un restaurant proche de la gare.
11h ½ départ, nous prenons la direction de Troyes où nous arrivons vers 1h.
Le temps est magnifique et les routes sont couvertes de promeneurs qui nous acclament au passage.
Nous entrons dans la Champagne pouilleuse (*) et le sol est loin d’être riche, le blé n’a pas cette belle couleur verte spéciale aux terres fertiles, il est jaunâtre, maladif.
À Troyes, nous descendons du train et allons cantonner dans un bâtiment proche de la gare, le lieutenant qui commande le détachement nous donne quartier libre jusqu’à 21h ½, heure à laquelle nous allons repartir, nous ne savons pour quelle destination.
De 15h ½ à 21h, nous visitons la ville, je suis en compagnie de Barroux, Gaudet et Amoudre. Troyes n’a rien de bien intéressant, c’est une ville morte où le commerce ne doit pas être bien important, à remarquer quelques anciennes rues aux maisons de bois.
Avant de rentrer nous faisons un bon repas.
Départ pour la gare à 22h, l’embarquement se fait plutôt en pagaille, enfin nous avons encore la chance d’être dans un compartiment de 1ère classe, nous sommes 8 au lieu de 4.
(*) : La
Champagne pouilleuse est un ensemble de pays compris entre la côte de Champagne
à l'est et la côte d'Île-de-France à l'ouest, et principalement entre la Seine
et l'Aisne.
On l'a jadis
appelée Champagne pouilleuse, terme à la fois descriptif et péjoratif que l'on
dit venir de l'une de ses plantes de friches (le pouillot ou serpolet), mais
qui tenait surtout à sa piètre réputation.
Arrivée au 158e (*)
Nous arrivons en gare de St Hilaire-au-Temple après Châlons-sur-Marne vers 6h.
Comme nous n’en repartons qu’à 8h, nous avons le temps de visiter le patelin où un régiment est au repos. Les maisons du village portent les traces d’un combat et les traces de balles sur le mur sont nombreuses.
De St Hilaire, il parait que nous sommes à une vingtaine de km du front, ce qu’il y a de certain, c’est que nous entendons distinctement les coups de canon.
De St Hilaire, après avoir changé de train, nous prenons une ligne construite depuis la guerre et à peu près parallèle au front. Nous passons par les gares de La Cheppe, St Rémy-sur-Bussy et nous débarquons à Auve : toutes ces gares sont de construction récente en bois.
Ce pays est pauvre, il y a à peine une couche de 10 cm de terre arable et en dessous c’est de la craie. S’il y a peu de culture et point du tout d’arbres fruitiers, il y a par contre une grande quantité de petits bois de sapins.
Dans ces bois, on a construit de nombreux baraquements en bois où les régiments viennent au repos. Le canon se fait toujours entendre et les avions sillonnent le ciel : nous en voyons s’élever 4 successivement.
Après avoir débarqué à Auve, nous allons dans des baraquements à côté, pour permettre aux hommes de préparer leurs repas avec leurs vivres de débarquement.
Nous sommes ici à une douzaine de km du front.
Le temps se maintient au beau et il fait même chaud.
Départ d’Auve à 14h pour gagner à pied le patelin où le 158ème est au repos (Dommartin s/s Yèvre).
Il y a 9 km à faire, nous faisons ce trajet en 3 étapes, car il fait diablement chaud.
À Dommartin, on répartit le renfort entre les 3 bataillons.
Je suis affecté au 1er, tandis que tout le reste du détachement du 175ème est affecté au 3ème bataillon.
Comme le 1er bataillon est à Somme-Yèvre (4 km de Dommartin), il faut faire cette distance à pied.

Extrait du
journal du 158e RI
À Somme (**), affectation par compagnies : je tombe à la 1ère et réussi à voir avec moi le caporal Nobis (***) du 140ème qui est venu avec moi en Serbie, c’est lui qui a relevé le pauvre LEBRU (?) blessé mortellement.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
(**) :
Somme-Suippes
(***) : NOBIS Charles, 23 ans, marin de
profession, recruté et habitant Le Havre. Il sera blessé et évacué le 11 juin de la même année.
La matinée se passe en revue.
1ère revue par le lieutenant commandant la Cie, la 2ème par le lieutenant-colonel commandant le régiment.
Le 158ème a été rudement « amoché » à Verdun (village de Vaux), le 3ème bataillon a été fait prisonnier en entier avec son état major ainsi que 2 compagnies de chasseurs à pied.
Sur 48 officiers il en est revenu juste 12, et les sections restantes étaient réduites à 7 ou 8 poilus. (*)
D’après les types qui en sont revenus, c’est une véritable chance que le Boches ne soient pas arrivés jusqu’à Verdun, car plus d’une fois la situation a été bien critique pour nous.
D’après les « on dit » nous allons remonter bientôt en 1ère ligne du côté de Tahure, c’est un secteur qui parait-il est assez tranquille.
Cet après-midi,
exercice de grenades : les hommes sont exercés à allumer les détonateurs
et à lancer la grenade allumée ; c’est au moins un exercice ayant un but
pratique : chose assez rare au régiment.
Le lieutenant commandant la Cie nommé (Derobert) est un « pays », il est natif d’Isigny-sur-Mer (Calvados).
La section que j’ai a commander est loin de valoir celle que j’avais à Meylan, dont je regrette vivement les types qui m’estimaient et j’aurais eu plaisir à aller au feu avec eux, car je n’aurais pas craint grand-chose, tandis que les poilus que j’ai ici n’ont pas encore eu le temps de me connaître, et quand nous monterons aux tranchées, nous serons presque des inconnus, ce qui est passablement ennuyeux.
Le temps continue d’être très chaud et si cela continue nous prendrons quelque chose cet été.
Ce soir, un sergent
de la Cie : BouVIER reçoit
sa nomination de sous-lieutenant et passe demain au 17ème de ligne.
En conséquence nous faisons une petite bombe à la popote des sous offs ; et nous nous couchons assez tard (10 heures). Nous réussissons encore ici à trouver un peu de vin, mais l’eau est franchement mauvaise.
(*) : Du
8 au 10 mars 1916, les pertes du régiment s’élève à environ 650 hommes tués,
blessés et disparus (JMO du 17 mars 1916)
Ce matin, les hommes arrivés en renfort avant-hier sont corvée de lavage de 6h ¼ à 7h 30 (c’est bien peu de temps pour nettoyer ses effets), pendant ce temps les anciens nettoient leurs armes.
À 7h,
rassemblement de tout le monde pour l’exercice qui dure jusqu’à 1 heure.
Il est tout de même malheureux de voir qu’à l’arrière du front, les poilus sont encore « emmerdés ».
Cet après-midi,
les hommes arrivés aux 2 derniers renforts, vont à un terrain d’exercice situé
entre Varimont et Dommartin, pour être passé
en revue par le général de division DE Boissoudy. (*)
La revue étant à 2 heures, nous arrivons 5 minutes en retard et nous faisons « engueuler » le fourrier Pollet et moi par le commandant du 1er bataillon : Gousseau qui est un être grossier, mal poli, manquant complètement d’éducation.
C’est ainsi qu’il m’a dit :
« Ce n’est pas la peine de sortir de St Maixent pour
être si bête. »
C’est un compliment vraiment flatteur, mais dont je me
passerais volontiers, surtout devant les hommes. Voilà encore un type que je ne
goberai pas, mais j’ai bien l’intention de ne pas me laisser marcher sur le
pied.
Nous sommes engueulés pour être arrivés 2’ après l’heure, après avoir fait 3 km et que nous ne savions pas la distance séparant Somme-Yèvre du point de rassemblement, le général lui nous fait attendre plus de 3/4 d’heures et il n’y a rien à dire.
Ah quel sale métier que le métier militaire !...
La revue est vite passée, le général se contentant de passer à pied devant les Cies et d’avoir quelques mots à certains.
Nous rentrons à 16 heures, et je profite de ma liberté pour relever le contrôle de ma section (**) et écrire un peu car je suis en retard.
Je me couche de bonne heure (20h ½), nous (les s/s offs)
sommes plus mal logés que les hommes, nous sommes dans un grenier sur de la
vieille paille pleine de poussière et de poux, il suffit de marcher sur cette
saleté pour qu’un nuage de poussière s’élève.
(*) :
Général de la 43e division d’infanterie.
(**) :
Ferdinand commande donc une section (environ 30 hommes)
Ce matin, c’est encore tout un fourbi, il y a rassemblement de tout le bataillon à 6h ¼ (les cuisiniers, conducteurs, malades arrivant tous à marcher.)
Ce rassemblement est destiné à faire l’appel nominatif de tous les poilus du bataillon.
Hier, notre
adjudant : Vivier est tombé
malade et le soir il avait 40°2 de fièvre, aussi il a été évacué sur une
formation sanitaire de l’arrière, on craint qu’il ne soit atteint de méningite
cérébraux spinale.
Ce matin, un caporal de ma section Machat (*), tombe également malade et est également évacué pour la même maladie, de plus il a les oreillons.
Cet après-midi,
il y a un concours de tir entre les meilleurs tireurs du régiment à Dommartin, mais les anciens
seulement y prennent part.
Le reste du bataillon part à 13 heures pour aller au champ de tir chercher les lauréats. J’ai un type de ma section qui a été classé 1er du régiment. Il a eu, en plus du cor de chasse doré, un billet de 5f offert par les officiers.
Le temps continu à se maintenir au beau, mais le vent qui est assez fort, nous couvre de poussière. Dans ce pays crayeux la poussière ne manque pas.
En revenant du tir, nous avons vu un avion nous survoler pendant quelques temps, puis ayant pris de la hauteur il a disparu.
Au rapport
d’aujourd’hui, les commandants de Cie ont l’ordre de rechercher dans leurs
unités les hommes ayant reçu une ou deux blessures, ou qui sont au front depuis
le début de la guerre, afin qu’on leur distribue des croix de guerre.
Maintenant presque tous les poilus auront leur petite citation, cela a certainement pour but principal de relever leur moral qui n’est pas très élevé.
Nous soupons vers 19 heures, c’est beaucoup trop tard, car cela nous empêche de sortir après, et pourtant il ferait bon prendre un peu l’air.
(*) : MACHAT Lucien, 22 ans, apparaitra très
souvent dans les carnets de Ferdinand. Horticulteur, habitant Chasseneuil dans
les Charentes, il sera évacué, malade, en avril. Rentré le 16 juin, il
participera à un « coup de main » sur l’ennemi à Ablaincourt (Somme),
blessé grièvement, et sera cité à
l’ordre du régiment.
Ferdinand ira
le voir à l’hôpital Villemin à Paris en février 1917, où, sourd, il a été
trépané 2 fois. Ils se retrouveront à Valréas (Vaucluse) après la blessure de
Ferdinand.
MACHAT Lucien
ne semble pas avoir été tué durant la guerre.
La matinée se passe sans trop de boulot, nous devons passer seulement aux types de nos sections une revue de casques, outils portatifs et chaussures, puis nous faisons rendre aux hommes arrivés dernièrement leurs vivres de réserve, cartouches et masque contre le gaz.
Cet après-midi,
exercice de lancement de grenades, cette fois nous lançons des grenades à
cuillère chargées, ce système de grenades qui éclatent en touchant le sol est
très pratique, mais elles ne doivent pas être si terribles que les grenades à
coup de poing.
Après cet exercice qui dure jusqu’à 1h ½, nous allons faire un peu d’école de section et d’école de campagne.
Aujourd’hui, il
nous est arrivé à la Cie un nouveau s/s lieutenant : Tricot, venant du 4ème
régiment de Dragons. Voilà un type qui ne connait absolument rien à
l’infanterie, il a voulu commander un peu la 1ère section cet après-midi,
alors cela valait le coup, il commandait par exemple le demi-tour à droite sur
n’importe quel pied.
Ce soir, par
extraordinaire, nous soupons d’assez bonne heure 17h ½, aussi nous pouvons
prendre un peu le frais avant de monter se coucher.
Le grenier où nous sommes logés est un véritable taudis rempli de rats et de souris qui la nuit vous passe sur la figure. Cette sale race m’a grignoté le bouchon de mon bidon, m’a coupé la ficelle de mon masque et la courroie de mes jumelles.
Nous étions à peine couchés qu’un taube a survolé la contrée, et nous avons pu voir les fusées éclairantes et entendre les canons anti-aériens.
Nous ne savons pas quand nous quitterons Somme-Yèvre, mais certainement
cela ne tardera guère, demain matin les chasseurs cantonnés près de nous
partent, aussi notre tour viendra sûrement bientôt.
Je ne reçois toujours rien de ma Berthe, j’espère que ce sera pour demain.
Comme il y a repos aujourd’hui, j’en profite pour rester étendu sur la paille jusqu’à 8h ½, ensuite grand nettoyage des effets jusqu’à 10 heures.
Le caporal Nobis me lave ma chemise et ma paire de chaussettes sales.
Ce caporal, ancien matelot, est un type très « démerdard » qui me sera sûrement très précieux.
Je passe le reste de matinée à écrire quelques cartes et à mettre à jour mon carnet de route.
En compagnie du sergent Leray
et du caporal Nobis, je vais
passer l’après-midi à Dommartin,
sur la route nous rencontrons Barroux,
caporal fourrier qui venait me voir.
Dommartin est un petit patelin dans le genre de Somme, qui ainsi que ce dernier n’a pas trop souffert de la guerre, seules quelques maisons sont écroulées.
Sur les routes, dans les coins de champ, on rencontre de place en place une tombe soit française, soit allemande entourée d’un grillage et surmontée d’un écriteau où est indiqué le n° matricule du malheureux.
Pour les tombes des soldats français, l’écriteau est tricolore (bleu, blanc, rouge), pour les tombes allemandes l’écriteau est noir et blanc. Dans cette région, les tombes sont encore assez rares, les allemands ne s’y étant point arrêtés.
À Dommartin
nous écoutons un concert donné par la musique du 178e, qui est ma foi assez
bonne, il est vrai que maintenant les musiciens ne montent pas en 1ère
ligne.
Nous rentrons à Somme vers 18 heures, le long du chemin nous avons vu 2 beaux lièvres et 2 perdrix, le gibier ne manque pas par ici, malheureusement on ne peut en profiter.
Ce soir, alors
que nous étions en train de manger une note arrive : le 1er
bataillon doit se tenir prêt à être enlevé en automobile demain après-midi,
mais nous ne savons toujours pas notre destination.
Je monte en 1e ligne (*)
Nous devons partir cet après-midi vers 14h, mais il y a contre-ordre et c’est seulement à 17h que nous allons embarquer.
Ce matin, il y a distribution de vivres de réserve, cartouches et masques qui avaient été ramassés.
Ma section étant servie et n’ayant plus rien à faire, je vais vivement à Dommartin chercher ma cantine ; là je revois mon camarade Barroux et je suis assez heureux pour trouver une voiture qui va à Varimont, c’est toujours 1km d’épargné.
De Varimont jusqu’à Somme-Yèvre je dois faire la route à pied avec ma cantine sur le dos (environ 2 km) et par ce temps de chaleur, je sue à grosses gouttes en arrivant.
Pendant que j’étais parti, il y a eu revue en tenue de départ, pour voir s’il ne manquait rien par le s/s lieutenant Tricot.
À 5 heures du soir,
rassemblement du bataillon sur le terrain d’exercice et à 5h ¼ nous embarquons
dans les camions automobiles (20 par camion), nous sommes tassés là-dedans
comme des harengs ; nous passons par Varimont, Auve où nous avions débarqué l’autre jour, ce
village me parait beaucoup plus dévasté qu’il ne m’avait paru l’autre jour,
puis Somme-Suippes, Perthes ;
les autos nous laissent à environ 8 km des premières lignes, nous voyons les
nombreuses fusées éclairantes ainsi qu’une saucisse qui survole les lignes.
Ce soir, 1
section ½ monte en 1e ligne (1e section et 3e
½ section) j’y monte avec ma ½ section, une autre section ½ reste en 2e
ligne et 1 section en soutien.
Nous traversons Perthes-lès-Hurlus dont il ne reste plus rien du tout et nous nous engageons dans un boyau qui n’en finit pas, nous faisons ainsi plus de 9 km, aussi les hommes sont bien fatigués d’autant plus qu’en auto nous avions été aveuglés par la poussière.
Nous relevons le 17e qui va au repos.
Le secteur est parait-il très tranquille, la canonnade est en effet loin d’être violente (pendant 12 jours de tranchée le 17e a eu tout juste une dizaine d’hommes mis hors de combat).
Ma tranchée est un poste d’écoute à une cinquantaine de m de la tranchée boche.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
À part quelques tiraillements de part & d’autre et quelques rafales de mitrailleuses la nuit est assez calme.
À la pointe du jour, le poste d’écoute se replie dans la tranchée, car il occupe une position trop dangereuse.
Comme j’allais avec un poilu, Pilot (*), à ce poste d’écoute pour examiner la tranchée boche, une balle nous a rasés tous les deux, aussi nous n’y sommes pas restés bien longtemps.
Les veilleurs doivent également regarder très discrètement aux créneaux, car la plupart des ces derniers sont repérés et les balles y passent souvent.
À notre gauche entre la 1e et la 2e Cie il y a un ruisseau, où grâce à un barrage de sacs nous pouvons aller nous laver en toute tranquillité.
Nous sommes ici au sud-est de Tahure à la butte du Mesnil. La tranchée que nous occupons
est la tranchée Martineau qui se prolonge à gauche par
la tranchée
Latouche.
Ces tranchées sont d’anciens boyaux boches que nous avons conquis en septembre 1915, elles sont très profondes au moins 2m30, munies d’abris souterrains ou « cagnas » très solides ne craignant ni les 77, ni les 90 et 105.
Au bord du ruisseau les Boches avaient installé une prise d’eau, et une salle de douches abandonnées maintenant, de plus de nombreux boyaux amenaient l’eau dans les tranchées.
Il n’y a pas à dire ces salauds sont plus pratiques que nous et tirent profit de tout ; ils ne regardent pas non plus au travail : c’est incroyable la quantité de terre qu’ils ont remuée.
Le Français est plus « cossard », aussi nos abris sont loin de valoir ceux des Boches, nos tranchées et boyaux sont moins profonds et moins nombreux.
Carte provenant du journal du 365e RI, qui se trouvait dans le
même secteur, mais quelques mois plus tard.
On y distingue les tranchées Martineau et Latouche. Cliquez sur
la carte pour un agrandissement
Ce matin, canonnade réciproque, mais seul l’arrière est visé.
Pilot tue un pigeon au vol et va le ramasser derrière les tranchées. La moitié de l’effectif veille aux créneaux, pendant que l’autre se repose.
Journée calme : en 1e ligne, il n’y a que les balles à craindre et pour les hommes prudents il n’y a aucun danger.
Ce soir les
Boches bombardent pendant au moins ¾ d’heure l’arrière ils ont dû probablement
repérer quelque chose : batterie ou convoi.
La nuit vient, sans que nous soyons ravitaillés ; comme nous n’avons emporté hier qu’un quart de boule, il faut serrer la ceinture et il faudra sûrement attendre à demain.
Vers 19 heures,
la pluie se met à tomber à verse et ne tarde pas à nous mouiller jusqu’aux
os ; et il faut rester ainsi toute la nuit à veiller : à certains
endroits, il y a plus de 20 cm d’eau dans la tranchée.
(*) : PILOT Jean-Marie, né à
Sainte-Blaise-du-Buis, cultivateur à La Murette, Isère (son père tenait un café
dans ce village) se révèle excellent tireur. Il tue un pigeon au vol (d’une
balle) et sera armé d’un fusil à lunette pour tirer dans les créneaux
allemands. Il se tiendra constamment en première ligne.
Il sera
blessé grièvement au poumon, par éclat d’obus, le 4 septembre de cette même
année, lors d’une attaque dans la Somme. Il mourra de sa blessure, le 28
septembre à Cayeux-en-Santerre (Somme). Sa sépulture militaire se trouve à la
nécropole nationale de la Ferme de Suippes, tombe 273.
Il avait 18
ans.
Toujours rien à « becqueter » ; aussi nous commençons à avoir plutôt faim.
Toute la nuit, les Boches ont tiraillé et jeté des grenades qui tombaient à une dizaine de m de leurs tranchées, il est certains qu’ils croyaient que nous allions attaquer.
Ce matin, nos
75 lancent quelques obus sur les tranchées de 2e ligne boche qui se
trouvent à la crête de la colline en face de nous.
En avant de nos tranchées de 1e et 2e ligne il y a des réseaux de fils de fer barbelé sur une largeur d’au moins vingt m. devant les tranchées boches se trouvent des chevaux de frise et pour qu’une attaque soit possible dans ce secteur, il faudrait une formidable préparation d’artillerie.
Des avions boches & français survolent tour à tour les lignes ils sont aussitôt le point de mire des batteries anti-aériennes. Les obus en éclatant forment des petits nuages semblables à des flocons qui peu à peu s’élargissent de fumée blanche et qui encadrent l’avion visé, à l’aide de mes jumelles je suis facilement la marche des aéros et je puis distinguer si c’est un boche ou un français, chaque fois l’avion semble se moquer des obus qui l’encadrent mais ne l’atteignent pas, il faut dire aussi qu’ils volent à une très grande hauteur.
Vers 10h ½, le
ravitaillement arrive, nous touchons d’abord chacun une demi-boule de pain, un
quart de jus et un morceau de fromage.
À midi, la
corvée de ravitaillement vient nous apporter à chacun 2 quarts de vin, un peu
de soupe et un morceau de bœuf bouilli et nous pouvons enfin nous restaurer.
Les Boches ont installé dans leur tranchée de 2e ligne un mannequin dans le but certain de repérer nos créneaux dévoilés par notre tir : pour nous assurer que c’est bien un mannequin, le sergent LacOte (*) et moi, nous tirons chacun une cartouche dessus, comme il ne bouge point nous en concluons que ce n’est pas un homme en chair & en os, nous nous en rendons d’ailleurs bien compte cet après-midi car il ne change pas de plan.
Cet après-midi
comme il fait beau et que la tranchée est à peu près sèche, nous en faisons le
nettoyage.
Vers 21 heures,
nous avons une fausse alerte causée par une patrouille boche qui serait sortie
de la tranchée.
(*) : Le
sergent LACOTE (ou LACÔTE) sera
nommé très souvent dans le récit de Ferdinand. Dommage qu’il ne cite jamais son
prénom, cela nous aurai permit de savoir s’il a fini la guerre indemne.
Toute la nuit les Boches ont tiraillé et lancé des grenades ; à part cela : nuit très calme ; mais de toute la nuit je n’ai pas eu un moment de libre pour fermer l’œil.
Ce matin vers 6
heures, nous assistons au départ d’une escadrille d’avions boches (j’en ai
compté 20, mais il est fort probable qu’ils étaient plus nombreux, car à la
hauteur où ils étaient, on les apercevait à peine).
Ces avions boches ont leur fuselage terminé en queue de poisson et sont ainsi facilement reconnaissables.
En traversant les lignes fse, ils ont été le but de notre artillerie qui a tiré dessus une grande quantité d’obus sans résultat.
Une demi-heure plus tard, les Boches étaient de retour, mais comme ils sont repassés loin sur notre gauche, je n’ai pu me rendre compte si l’escadrille revenait au complet.
Vers 7 heures,
nous suivons des yeux un duel entre un avion boche et un avion français, ce
dernier qui était à une hauteur bien supérieure à celle du boche pique droit
sur lui en tirant avec la mitrailleuse dont nous entendons distinctement le
« tac-tac ». Le duel n’est pas long, le Boche fuit à toute vitesse,
poursuivi par notre avion qui le fait finalement tomber, je crois, dans les
lignes allemandes.
Toute la matinée, nous sommes survolés par une dizaine d’aéros tant boches que français.
Vers midi, les
allemands bombardent violemment pendant environ un quart d’heure nos dernières
lignes : les 77 et les 105 rasent, en passant, la crête de notre tranchée.
Ce midi, le
ravitaillement est plutôt piteux, nous touchons tout juste chacun un peu de
bouillon et un petit morceau de bœuf bouilli.
Le temps continue d’être au beau et cet après-midi il fait bien chaud dans la tranchée, je profite du calme qui règne sur ce front pour dormir un peu, mais vers 17 heures, les Boches recommencent à faire les imbéciles et pour la 1e fois depuis que nous sommes ici, ils envoient un percutant sur notre 1e ligne : personne n’est attrapé.
Hier soir, il y
a eu un duel entre les 2 artilleries, mais sans grand résultat je crois.
Lorsque les 4 obus des batteries boches passent ensemble dans l’air, on dirait un peu le bruit d’une voiture. Dans la tranchée, ici, c’est la bonne vie, et on pense à toute autre chose qu’à la guerre.
La nuit a été assez calme et j’ai pu dormir environ 3 heures.
Pendant près d’une heure ce matin il y a calme plat on n’entend ni balles ni obus siffler dans l’air, mais cela ne dure pas et le marmitage ne tarde pas à recommencer.
Hier, le 173e
placé à notre droite a eu 3 ou 4 blessés par des éclats d’obus, cela fait près
de 6 mois que ce régiment est par ici, il a été relevé hier soir par le 149e
qui forme division avec nous.
Pendant
que les obus sifflent et éclatent avec fracas, que tous les symptômes
précurseurs de la mort planent dans l’air, les petits oiseaux chantent dans les
quelques branches qui restent aux arbres.
Quel contraste et quelle leçon ces petits êtres donnent aux hommes, au lieu de faire comme eux, de bâtir un nid, de vivre heureux dans la paix, nous mettons notre génie, nos forces, notre intelligence à l’œuvre pour nous entretuer plus sûrement.
Ah ! On dit que ce qui distingue l’homme de la bête, c’est la raison : drôle de raison, en vérité, qui consiste à être plus barbares que les plus cruels animaux, et voilà le résultat de vingt siècles de civilisation !
Enfin à tout cela, on répond : « c’est la guerre », explication qui est loin de me satisfaire et qui n’en est pas une.
Ce matin, je
reçois une lettre de ma Berthe : c’est la première correspondance que je
reçois depuis mon départ de Grenoble.
L’après-midi
s’annonce assez calme pour nous, mais il n’en est pas partout de même, car nous
entendons le bruit d’une canonnade particulièrement violente du côté deTahure, mais probablement
plus loin, les coups de canon sont si rapprochés qu’on ne les distingue pas, on
entend seulement un roulement continuel.
Ce bombardement se poursuit jusqu’à une heure avancée de la nuit.
Ainsi que les autres jours, de nombreux avions boches
& français survolent les lignes, ils sont toujours accompagnés de tirs de
batteries contre avions, mais sans résultat : les fusants boches (77)
produisent en éclatant un gros flocon de fumée noire, le 75 au contraire
produit un flocon blanc, il est facile ainsi de se rendre compte si c’est un
aéro ami ou ennemi.
À l’aide de mes jumelles il m’est également facile de les distinguer.
Ce soir vers 20h,
nous sommes relevés de la 1e ligne par la 4e ½ section et
la 4e section, nous allons occuper les « cagnas » d’un
boyau distant d’une vingtaine de m de la 1e ligne (boyau Schiller),
je vais enfin pouvoir dormir un peu car pendant ces 4 jours, je n’ai sûrement
pas reposé la relève de 6 heures.
Nous sommes à peine relevés que le lieutenant me fait
appeler, ma ½ section doit aller chercher au dépôt du matériel 3000 cartouches,
200 sacs à terre & 10 fusées éclairantes, ce dépôt est au moins à 4 km des
1e lignes : c’est un peu exagéré et le lieutenant aurait bien
pu nous laisser dormir tranquilles cette nuit.
Pour comble de malchance, nous nous égarons en allant (c’est si facile dans ces boyaux) et faisons ainsi au moins 2 km de trop, enfin à 23h nous sommes rentrés.
Que de travail il a fallu pour creuser tous ces boyaux, tranchées et cagnas, quelques-unes de ces dernières ont plus de 30 m de profondeur ; quel désespoir pour les cultivateurs lorsqu’ils retourneront leurs champs ainsi bouleversés !!!
Ce matin, les
hommes doivent nettoyer leurs abris, leurs effets & armes, la tranchée
etc….fournir les corvées nécessaires pour aller à la soupe, les cuisines sont à
environ 3 km5 d’ici, aussi ce n’est pas une sinécure d’être de corvée de soupe.
Les Boches sont bien tranquilles aujourd’hui, et c’est le « filon » d’être tombés sur un secteur pareil.
Depuis que nous sommes ici, il n’y a eu ni tué ni blessé à la Cie. Si nous ne craignions guère les Boches nous sommes par contre continuellement « emmerdés » par les officiers qui viennent de temps à autre en 1e ligne ; si nous étions un peu plus marmités, nous ne les verrions pas si souvent.
Il parait que le bataillon est ici pour 16 jours mais il
n’y a rien de certain ; il paraitrait également que les régiments
d’artillerie rappliquent en arrière de nous, et qu’une offensive de notre part
dans ce secteur aurait lieu d’ici peu de temps.
Aujourd’hui le temps s’est mis à la pluie, mais comme c’est plutôt de l’orage, j’espère que cela ne va pas durer longtemps.
Reçu ce midi une lettre de ma Berthe.
Ah ! Cela fait plaisir de recevoir des nouvelles.
Ce soir après la tombée de la nuit, 6
hommes de ma ½ section vont chercher des sacs à terre et 20 fusées : 3
permissionnaires Berry, Riboux et Dieudonné rentrent avec eux.
DufreMEIX
blessé, évacué (*)
Pilot qui était
parti hier matin au bureau du colonel, rentre cette nuit avec un fusil muni de
jumelles pour viser ; cette arme est destinée à tirer dans les créneaux
boches.
Vers 4h ½ ce matin,
nous avons eu un blessé à la section : DufreMEIX.
Ce soldat était en train d’étendre sa toile de tente sur le parapet de la
tranchée pour la faire sécher lorsqu’une balle boche lui a traversé le gras du
sommet de l’avant-bras droit (près de l’épaule).
C’est le « filon » d’avoir une telle blessure, car il va être sûrement évacué à l’intérieur, et il a ainsi près de 3 mois (hôpital, permission et dépôt) de repos en perspective.

Ces sales boches, grâce à leurs jumelles ont repéré la plupart des créneaux faits avec des sacs à terre et il ne fait pas bon y montrer trop longtemps la tête car les balles y rappliquent.
Le temps se remet au beau et soleil va sécher la tranchée.
Vers 8 heures,
le 149e qui est à notre droite tire avec un crapouillot sur les tranchées
boches : il est facile de suivre dans l’air la marche des torpilles
lancées ; mais ce crapouillot va être sûrement bien vite repéré et les 77
ne vont pas tarder à s’amener.
Lorsque les marmites tombent, nous entendons toute la gamme des sons passer dans l’air, depuis le sifflement aigu des balles jusqu’au grondement sourd des gros obus.
Il est regrettable que je ne sois pas bon musicien, car je pourrai indiquer le ton donné par chaque projectile, mais cela est aussi de ma compétence.
Cet après-midi,
il faut fournir au lieutenant le plan du boyau Schiller qui est occupé par ma 1e
½ section avec les abris qui s’y trouvent et le nombre d’hommes que ces
derniers peuvent contenir, il paraitrait que notre grosse artillerie a
l’intention de tirer un de ces jours, probablement demain, sur le fortin boche
en face de nous alors les hommes se mettraient à l’abri pendant le bombardement
car les Boches ne seront pas sans riposter.
Vers 15h, la
pluie se remet à tomber et cela continue toute la nuit malgré cela les hommes
ont dû travailler ; ma section qui n’est plus en 1e ligne est
allée chercher 400 sacs à terre et 10 cartouches fusées au dépôt du matériel
pourtant ce soir il ne fait pas bon marcher dans les boyaux qui sont pleins de
boue.
C’est tout de même malheureux de voir les poilus emmerdés comme ils le sont ici !!!
Il faut que le secteur soit bien tranquille pour que l’on voit ainsi les officiers en 1e ligne, car d’après les poilus ce n’est pas leur habitude, ils sont tous plus froussards les uns que les autres.
(*) :
DUFREMEIX Émile, 2e classe était serrurier dans le civil. Il
habitait 62 rue de Châteaudun à Paris.
Leray sergt, Agot, 1e Cl blessés et évacués (*)
Hier, on a fait
demander dans les sections s’il y avait des volontaires pour aller en
patrouille entre les lignes ; ces patrouilles auraient surtout pour but d’essayer
de faire un Boche prisonnier (on suppose qu’eux aussi font des
patrouilles !!!...) afin d’obtenir des renseignements sur les forces de
l’ennemi.
Celui qui aurait la veine de faire un prisonnier aurait 50f, une citation à l’ordre de l’armée et 8 jours de permission. Malgré que ces récompenses soient bien tentantes, il n’y a pas de volontaires, car ici c’est particulièrement dangereux et le poilu qui sortirait de la tranchée aurait de grandes chances de n’y point rentrer.
Cette nuit, le
sergent Leray, chef de la 4e
section a été blessé d’une balle de mitrailleuse au poignet ; un autre
poilu de la 1e section a été également blessé (2 balles dans la
jambe) ; ce type, nommé Agot
était grimpé sur le parapet pour l’égaliser un peu.
Ces salauds de Boches repèrent les créneaux pendant le jour, braquent dessus fusil ou mitrailleuse et alors la nuit gare au guetteur.
La journée est assez calme, mais malgré tout ces maudits Boches tiraillent presque tout le temps. La pluie continue à tomber, aussi la boue & la flotte ne manquent pas dans les boyaux & tranchées.
Le sergent artificier Cholez m’ayant donné la douille d’une cartouche fusée, un de mes caporaux, Baronafide (?) passe une partie de la journée à me faire un briquet à essence.
Ce soir, nous
allons à la corvée de matériel chercher 200 grenades à main, 10 cartouches
fusées ; nous devons rapporter également 200 sacs à terre mais il n’y en a
plus et nous avons attendu jusqu’à 11 heures (heure à laquelle les voitures
arrivent) pour rien.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet. C’est exact, le journal du régiment
l’indique.
Hier soir, nous sommes prévenus que vers 3h du matin, notre artillerie va bombarder avec violence les lignes boches et qu’en conséquence tout le monde va devoir se trouver à ce moment dans les abris sauf les guetteurs de la 1e ligne.
Mais je ne sais pour quel motif ce bombardement n’a pas eu lieu, c’est probablement le mauvais temps qui l’a retardé, il y a eu seulement une rafale d’environ 10 minutes.
Ce matin, les
Boches nous rendent la pareille, et pendant que j’écris, les 77 fusants &
percutants rappliquent de notre côté, presque tous éclatent en arrière de notre
« cagna », mais les éclats volent au-dessus de nos têtes, un
percutant éclate près de nous mais ne cause pas de dégâts : la terre vole
jusque dans notre demeure.
Depuis 3 jours, nous ne voyons presque plus d’aéros (à peine 5 ou 6 par jour), les nuages qui sont très bas les empêchent sûrement de sortir.
À la Cie il n’est pas encore sorti de
patrouille ; hier soir une patrouille du 149e composé de 1 sergent, 1
caporal & 2 hommes n’est pas rentrée.
Vers 11h, les
Boches recommencent à nous envoyer des 77 et plusieurs obus tombent sur le
parapet de la 1e ligne et dans le ravin de la
Goutte, il n’y a heureusement pas de blessés.
J’ai ramassé plusieurs éclats de 77, ce sont des morceaux de fonte noire mais qui sont loin d’être aussi terribles que les éclats de notre 75. Ces derniers sont beaucoup plus déchiquetés, tranchants comme des lames de rasoir.
Malgré tout je préférerais beaucoup une blessure faite par une balle à celle faite par un éclat d’obus, car la plaie est beaucoup plus propre et moins exposée à s’envenimer.
Cet après-midi,
la canonnade recommence à être violente du côté de Tahure, mais elle ne dure pas longtemps.
Ce soir, il y a
relève, la 3e Sn et la 1e ½ section de la 1e
remplacent la 4e Sn et ma 2e ½ section en
première ligne.
Nous allons dans la tranchée Châtel (ligne 1 bis).
Depuis 9h ½ du soir jusqu’à 8h du matin la section doit travailler à approfondir la tranchée.
Carte provenant du journal du 365e RI, qui se trouvait dans le
même secteur, mais quelques mois plus tard.
On y distingue le ravin de la Goutte et la tranchée Châtel.
Cliquez sur la carte pour un agrandissement
Il n’y a eu personne de blessé hier, malgré que les Boches nous aient beaucoup plus bombardés que les autres jours.
Il parait que le 149 va attaquer ce soir pour s’emparer d’une sape et faire des prisonniers, les poilus ont travaillé hier soir à enlever les réseaux de fil de fer en avant de leur tranchée pour permettre l’attaque.
Cette petite action aura sûrement pour résultat de faire démolir pas mal de types, et cela pour un avantage bien minime en admettant que l’engagement réussisse.
Le temps se remet au beau vers midi et sèche une partie des tranchées. Ah ! On est tout de même plus heureux par temps de soleil que pas temps de pluie.
Hier après-midi,
j’ai reçu un petit colis de La
Chapelle : beurre & chocolat et je reçois la lettre
m’indiquant l’envoi de ce colis seulement aujourd’hui.
Journée calme dans l’ensemble, à part les coups de fusils et la canonnade habituels.
Ce matin, ils
(les Boches) nous ont envoyé quelques 105 fusants dans le ravin.
Mercredi soir, j’ai profité de ce que je suis allé en
corvée au dépôt du matériel pour rabioter 3 cartouches fusées qui me serviront à
faire des briquets.
Vers 17h ½, le
lieutenant Ct la Cie appelle les chefs de section à son
poste de commandement et nous communique l’emploi de notre temps jusqu’au 11
juin.
1e / Nous restons en ligne ici jusque dans la nuit du 18 au 19. Cela nous fera donc 18 jours en 1e ligne.
2e / Du 19 au 24 nous irons au repos au camp du Veau Crevé (camp que les avions boches marmitent presque tous les jours).
3e / Dans la nuit du 24 au 25 nous remontons plus près des lignes et nous devons y rester jusqu’au 30 mai (ici au camp C)
4e / Du 30 mai au 11 juin nous revenons en ligne.
S’il n’y a pas de changement cela nous fera donc 10 jours
de repos.
Ce soir, nous continuons à approfondir la tranchée Châtel.
Je me couche à 24h avec un fort mal de dents.
Mon mal de dents m’empêche de fermer l’œil toute la nuit.
Vers 5h, le
lieutenant me fait appeler afin que je fasse nettoyer la tranchée pour le
passage du général de division qui doit venir inspecter ce secteur.
Hier soir, un
nouveau poilu Dallemand (*) est
arrivé à la section (5ème escouade).
Ce type avait été blessé à Verdun par des éclats de grenades et évacué dans la zone des armées (hôpital de Troyes).
De l’hôpital il a eu 7 jours de permission et a dû rejoindre son régiment au front : ceux qui ont la veine d’être évacués à l’intérieur retournent à leur dépôt avant d’aller au front.
Ma section, va paraît-il s’augmenter ainsi de plusieurs
blessés de Verdun, de même le caporal Machat
(7ème escouade), évacué de Sommes-sur-Yèvre doit bientôt revenir
nous trouver.
Cette nuit, une forte patrouille boche à attaqué avec des
grenades un saillant du 149, cette reconnaissance a été repoussée également
avec des grenades : la lutte a duré 10 bonnes minutes (vers 1h du matin.)
Le temps continue à se maintenir au beau, les avions recommencent à survoler les lignes. Je viens d’apprendre qu’au cours de la lutte de la nuit dernière, il y a eu un accident au 149ème : un lieutenant a laissé tomber une grenade, par mégarde cette grenade lui a coupé une jambe et a blessé 2 poilus à côté de lui.
J’apprends ce soir que le lieutenant est mort. (**)
Le sergent Cholez
de ma section nous quitte pour aller faire l’instruction des grenadiers de la
division.
À la section rentre Coste Elie, qui avait été détaché à la Cie de mitrailleuses et qui a été jugé inapte a être mitrailleur.
Il parait que le sergent Leray (blessé du 8) s’est blessé volontairement lui-même : il y a enquête à ce sujet. (***)
D’après les types qui l’ont vu cela ne fait aucun doute, sa manche de capote ayant été nettement brûlée. Sa capote, portée au bureau du commandant va servir de pièce à conviction, aussi je ne le vois pas frais. Ce n’était vraiment pas la peine de faire tant de « chiqué ».
Je me demande un peu où ce loustic avait gagné la croix de guerre.
(*) : DALLEMAND Paul Marie, natif de Rosey
(Saône et Loire), un des hommes de la section de Ferdinand, va apparaître
souvent dans le récit de Ferdinand. Il sera décoré le 16 juin, pour fait de
guerre. Il sera tué à Ablaincourt (Somme), le 18 octobre 1916. Il avait 21 ans.
Ferdinand
écrit le 18 octobre : « Je
perds moi aussi de précieux camarades : mon meilleur sergent en FALIEZ et
en DALLEMAND, un de mes meilleurs soldats c’était un bien gentil petit garçon,
très bien élevé et très brave : le meilleur fusilier-mitrailleur de la
Cie !!!
Puis : « il faut aller enterrer leurs
cadavres : COSTE et BOUTIER viennent avec BOUDON et moi les ensevelir.
Alors là, il ne me suffit plus d’avoir devant les yeux ces corps déchiquetés,
il faut les transporter ; nous sommes très heureux d’avoir COSTE avec
nous, ce type, fort comme un cheval, porte successivement les corps de
DALLEMAND et BERRY dans la tranchée du Triangle et nous les enterrons dans un
trou d’obus sur le parapet »
Leur
sépulture militaire n’existe pas...
(**) :
Il ne m’a pas été possible de retrouver trace de ce lieutenant. Avez-vous un
nom à me proposer ?
(***) :
Le récit de Ferdinand comportera souvent le sergent LERAY Gaston, de Fontenay-sous-Bois, blessé (volontaire ?) le 8
mai.
Revenu le 8 juin après enquête, il sera souvent « malade »
quelques heures avant de monter en 1e lignes… « Froussard, ivrogne » (selon Ferdinand), il sera finalement
évacué le 4 juillet 1916 pour rhumatisme.
Hier soir, le lieutenant fait appeler les chefs de section et alors nous prenons une petite « engueulade » : il a su par un mouchard, qui est sûrement le sergent Légé de la 3ème section, que nous faisions travailler nos poilus par 2 équipes se relayant (1ère ½ section de 9h à minuit, 2ème ½ section de minuit à 3h.)
Dorénavant il faudra que tout le monde travaille de 8h du soir à 3h : soit pendant 7 heures.
Cette façon de procéder mécontentera les hommes et il y aura moins de travail de fait que de l’autre sens ; c’est d’ailleurs ce qui se produit cette nuit.
Il est malheureux de trouver des mouchards semblables parmi nous, cela fait déjà plusieurs fois que des faits analogues se produisent, provenant toujours du même type.
Ce Légé cherche à s’insinuer dans les bonnes grâces du lieutenant pour obtenir des galons. Lorsque nous serons au repos nous lui dirons un peu de quoi il s’occupe.
Par contre il y a à la Cie plusieurs sergents très
chics : LacOte, Faliez, Lavigne.
Ma dent me fait toujours souffrir et malgré la fatigue je ne puis dormir.
Cette nuit, il y a encore eu combat à la grenade du côté du 149.
Ce matin, notre artillerie, surtout notre 75 montre quelque activité et bombarde les 1ère lignes boches, mais nous ne sommes pas longtemps sans recevoir la réplique des 77 et 105 allemands.
Cet après-midi,
de 12h ½ à 16 h, nous avons ordre de faire rentrer tout le monde dans les
abris, notre artillerie de tranchée : crapouillots devant lancer un grand
nombre de torpille sur les boches qui certainement nous rendront la politesse.
Le crapouillotage prévu a lieu, les boches ont riposté avec leur marmites et un de leurs 150 a enterré un crapouillot à la 2ème Cie sans dommage pour les artilleurs, pour une cinquantaine de torpilles lancées par nous, les boches nous ont renvoyé plus de 20 obus.
Ce soir, ma
section travaille de 8h à 3h a aménager la tranchée
Châtel (banquettes de tir, parapets, pare-éclats, créneaux, etc.)
La nuit est magnifique, il fait un clair de lune superbe, aussi le temps passe plus vite qu’hier soir. Les boches montrent une activité inaccoutumée, ils travaillent toute la nuit et leurs mitrailleuses ne s’arrêtent pas, les balles rasent le parapet.
Pendant la nuit, un nouveau capitaine : coste (*) arrive à la Cie, il vient
du 13ème groupe cycliste ; le lieutenant Derobert a dû faire une sale tête en le
voyant !! (**)
Nous avons également un nouveau sous-lieutenant à la Cie : Donadieux, ancien adjudant à la 4ème Cie.
(*) :
Dans le récit, il y a un autre COSTE
(Elie), qui lui, est soldat. Pour ne pas se tromper de personnage dans le
récit, j’indiquerais s’il s’agit du soldat ou de l’officier. Cet officier n’arrive
pas seul au régiment, il est accompagné de 8 lieutenants et sous-lieutenants
(le JMO l’indique)
(**) :
Je pense qu’il espérait sa place et son grade…
Ma maudite dent continue toujours à me faire mal et je ne puis encore fermer l’œil.
Ah ! Vivement que j’aie de l’eau oxygénée !!!
Le temps se remet à la pluie ce matin, comme nous allons
très probablement en 1ère ligne ce soir, nous allons être frais.
Passer ainsi 17 jours de suite en 1ère ligne, cela finit par être un peu long, d’autant plus que nous sommes très mal nourris : le midi, nous avons tout juste chacun un demi quart de bouillon avec un petit morceau de bœuf bouilli très gras, le soir c’est un tout petit mieux, car nous avons un plat de légumes (lentilles, haricots ou macaronis.)
Ce matin, un
nouveau poilu (blessé à Verdun) rentre à ma section : Larrière (*), ce type a eu de la chance,
il a eu le ventre traversé par une balle qui n’a atteint aucun organe essentiel
et il est resté seulement 3 semaines à
l’hôpital.
Nous montons en 1ère ligne, tranchée
Latouche ce
soir (8h) : la 2ème section est avec la 2ème ½
section de la 1ère (sergent LacOte.)
Alors que la section était rassemblée prête à monter, nous voyons passer un blessé de la 1ère section : Aubert (**), porté sur un brancard.
Il a été atteint alors qu’il était debout dans la tranchée par une balle ayant fait ricochet. Cette balle pénétrant par la joue, lui a traversé la bouche, coupé en partie la langue, cassé la mâchoire, brisé plusieurs dents et est sortie sous la gorge.
Cette blessure lui a fait perdre une grande quantité de sang (il en était couvert) et à chaque coude du boyau, nécessitant un petit arrêt des brancardiers, il y en avait une petite flaque.
Le pauvre garçon est bien touché et il sera certainement longtemps à se remettre. C’est le 4ème blessé à la Cie depuis que nous sommes en ligne.
La pluie qui se met à tomber vers 19h fait rage toute la nuit, la tranchée est pleine d’eau (au moins 30 cm par endroit) et de boue. J’alterne pour veiller avec le sergent Faliez : je suis de quart de minuit à 4 heures.
(*) : LARRIERE Gabriel, 2e classe, était
typographe et habitait chez son père Louis à Epinal, 42 rue de Nancy. Il est
passé tambour en octobre 1916
(**) : AUBERT sera encore blessé à la tête en septembre de la même année, il y laissera l’œil
droit.
Ce matin, nous sommes tous trempés et couverts de boue, il faut faire nettoyer les armes, enlever l’eau de la tranchée, etc.
Le commandant Gousseau passe ce matin vers 6h alors que cela ne marmite pas trop, car c’est un fameux froussard et cet après-midi, nous recevons son petit rapport.
Matinée calme, peu de coups de fusil sont échangés de part et d’autre.
Les 75 envoient quelques rafales sur les lignes boches.
Fait à remarquer : un assez grand nombre de
nos obus n’éclatent pas, nous commençons à avoir de la camelote dans notre
marchandise. Les 77 boches, au contraire, sont bien meilleurs qu’au début de la
campagne et leurs obus éclatent tous.
Le temps continue d’être maussade toute la journée et il y
a de fortes chances pour que nous soyons à nouveau rincés cette nuit : le
mois de mai n’est décidément pas fameux !
En me nettoyant au ruisseau (ravin de la Goutte), je trouve au moins une vingtaine de « totos » dans ma chemise et mon tricot, j’ai hâte d’être au repos pour procéder à un nettoyage plus complet de ma personne. Pollet, sergent fourrier de la Cie, est venu nous trouver hier soir et il restera ici à faire les paperasses du capitaine.
Cet après-midi,
nous avons la visite du lieutenant-colonel.
Hier soir, 2 types de ma section : Paravy et Mollet (*) sont partis en permission.
Le chef Fiard vient en 1ère ligne ce soir pour nous payer le prêt : je touche 47f50 pour mes 18 jours, soit 2f75 par jour, ici nous touchons moins qu’aux Dardanelles et en Serbie, car nous n’avons pas la prime coloniale.
Lors que nous causions Fiard, Faliez et moi en regardant un périscope que l’imbécile de Desbordes avait placé en évidence au-dessus du parapet, un tireur boche a envoyé une balle en plein dans la glace, dont nous avons reçu les éclats en pleine figure : éclats qui heureusement ne nous ont pas fait grand mal.
(*) : MOLLET Léon était clicheur en
imprimerie. Son père était le maire de Saint-Michel (Basse-Alpes). Léon MOLLET
sera très souvent cité dans les carnets de Ferdinand, jusqu’en 1918.
Il passe en
juillet à la compagnie de grenadier :
« Je vais perdre aujourd’hui trois
des meilleurs soldats de ma section : ARSAC, MOLLET et CHAUVEAU qui vont
passer comme grenadier à la compagnie de mitrailleuses »
Il sera de
tous les combats avec Ferdinand.
Il obtiendra
une citation, et donc croix de guerre, en novembre :
« À la décision de ce soir j’ai 2
types de ma section qui sont cités à l’ordre du régiment : MOLLET comme agent
de liaison : c’est un type qui à 24 mois consécutifs de front et qui de plus
est très bon soldat ; aussi il y a longtemps que cette récompense aurait dû lui
être donnée. »
Il sera
blessé gravement en 1917,
Ferdinand
retrouvera MOLLET Léon à l’hôpital de Lyon fin février 1918, mais sa blessure
lui a laissé une bien triste infirmité et comme il nous le dit lui-même avec
amertume :
« Maintenant je ne suis plus un homme, je
ne suis qu’une loque, je ne peux plus penser à me créer une famille, à me
marier. » et nous disant cela il a les larmes aux yeux.
Le caporal Michel,
blessé à Verdun, rentre à la section. (*)
La nuit est encore mauvaise, à partir d’une heure, l’eau ne
cesse de tomber.
Les boches commencent à bombarder sérieusement sur notre droite à partir de 3h, ce bombardement s’accentue et les grosses pièces entrent en jeu, l’artillerie française au contraire se tait.
Vers 7 heures,
le bombardement s’arrête, les 75 veulent alors cracher, mais cela ne dure pas,
les boches recommencent de donnent à leur tir une intensité nouvelle.
Pendant ce temps, il pleut à verse et il y a au moins 50 cm d’eau dans les boyaux, l’artillerie boche profite de ce mauvais temps qui la rend impossible à repérer : les avions ne pouvant sortir.
Comme la canonnade continue sans interruption, nous commençons à prévoir une attaque boche, aussi nous prenons nos dispositions en conséquence : les hommes se tiennent prêts à la moindre alerte et le nombre des guetteurs est doublé.
Mais contrairement à nos prévisions, lorsque le bombardement cesse vers 15h, les boches ne sortent pas : je suis un peu déçu car j’aurais été content de les voir d’un peu plus près et comme nous étions sur nos gardes, ils auraient été bien reçus.
En tout cas, comme j’ai trotté toute la matinée dans la
tranchée, je suis complètement trempé, mes godillots sont pleins d’eau, aussi
j’ai plutôt froid aux pieds, heureusement qu’on m’a enseigné un moyen de les
réchauffer lorsqu’on est couché : il suffit simplement de fourrer chaque
jambe dans un sac à terre, car il est absolument interdit de se déchausser tout
le temps que l’on reste en ligne et cela se comprend !!
L’artillerie française a montré quelque activité de 14h à 15h et le tir de nos gros canons a certainement contribué à faire se terrer les artilleurs boches.
Tout l’après-midi,
les poilus ont été occupés à enlever l’eau de la tranchée et à racler le fond
des boyaux, il leur a fallu également donner un petit coup à leur fusil que la
pluie avait fait rouiller.
Les guetteurs situés près du ravin de la Goutte ont vu à plusieurs reprises 2 pigeons se dirigeant tantôt vers les lignes françaises, tantôt vers les lignes boches, on croit que ce sont 2 pigeons voyageurs appartenant à quelque agence d’espionnage allemande.
J’en ai avisé le capitaine de la Cie qui a consigné ce fait dans son rapport journalier.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet
Les boches ne peuvent encore rester tranquilles cette nuit et leurs marmites vont tomber du côté du 149, ils lancent également bon nombre de grenades, pétards, boites à mitrailles de notre côté.
Pendant la nuit un de nos poilus lance une grenade à cuillère qui n’éclate pas, il en lance une 2ème puis une 3ème et ainsi de suite jusqu’à 9 avec toujours le même résultat, ces grenades ayant resté à l’humidité ne valent plus grand-chose.
Lorsque je suis de quart, j’en lance successivement 4 et sur les 4 il y en a 3 qui éclatent : la façon de les lancer doit y être également pour beaucoup.
Le temps se remet au beau et dans la journée il fait un
temps splendide, j’en profite pour me nettoyer et me laver au ruisseau (50 m
environ des boches.)
Par ce beau temps, j’aime autant être en 1ère ligne qu’en 2ème, mais lorsqu’il pleut à verse comme hier ce n’est pas la même chose.
Si nous sommes relevés dans la nuit du 18 au 19, cela nous fera (2ème section) 9 jours de 1ère ligne, tandis que les 3ème et 4ème sections n’auront fait que 4 jours, ce qui est loin d’être juste ; seulement quand nous reviendrons en ligne j’espère bien qu’elles prendront la 1ère ligne avant nous.
Aujourd’hui les avions français et boches recommencent à
survoler les lignes.
Dans le journal de ce matin, le communiqué officiel mentionne le bombardement d’hier dans le voisinage de la Butte du Mesnil.
Je reçois ce midi le colis que ma Berthe m’a envoyé jeudi,
le flacon d’eau oxygénée surtout me fait plaisir, car j’espère avec son aide
adoucir un peu mon mal de dent.
Vers 16h, nous
assistons à un duel d’avions, mais cette fois c’est le boche qui sort vainqueur
de la lutte et notre appareil (un grand biplan) doit se « débiner »
en vitesse.
Un type de ma section : Dupuis (*), perd son porte-monnaie contenant 29f, ce pauvre type peut certainement lui dire adieu car celui qui l’a ramassé ne s’en ventera pas.
Pauvre Dupuis ce n’est pas de vaine, ces 29f résultent sûrement d’économies faites sur son prêt.
Vers 20h, une
fusillade nourrie éclate sur notre droite, il y a sûrement attaque.
Les coups de feu crépitent depuis 2 minutes à peine que notre 75 se met de la partie, il est immédiatement suivi par le 77. Tout à coup ces derniers se mettent à pleuvoir sur notre 1ère ligne, principalement du côté du ravin et pendant une ½ heure c’est un véritable enfer, la flamme des fusants brille à chaque seconde au-dessus de nos têtes.
Craignant une attaque des boches, nous prenons vite nos dispositions en conséquence, tous les poilus veillent aux créneaux et je leur fais distribuer immédiatement une caisse de grenades.
La canonnade cesse vers 21h ½ et chose extraordinaire,
nous n’avons aucun blessé ; les éclats d’obus, les shrapnells ne manquent
cependant pas dans la tranchée, un obus a coupé en deux un des rares arbres qui
restaient dans le ravin.
Contrairement à nos prévisions, les boches n’attaquent pas, leur tir sur notre 1ère ligne était simplement un tir de barrage destiné à nous empêcher d’attaquer, car ils craignaient une attaque de notre part, le 149 ayant commencé.
Cette alerte m’a permis de me rendre un peu compte de la
valeur de mes poilus.
Dans ma section, j’ai quelques froussards : Dupuis (*), Guichon (**) entre autres.
Dupuis s’était débiné dès le début, par contre bon nombre n’ont pas la frousse : GinzendanEur (***), Colombin (****), Fave (*****), Chantbron, Arsac, Phily, etc.
Moi-même je suis resté épaté d’être resté aussi calme en parcourant la tranchée à travers les éclats d’obus.
La nuit, les types sont encore plus vigilants que de coutume, mais il ne se passe rien de nouveau.
(*) : DUPUIS Abel, 20 ans, cultivateur,
habite à Monts-sur-Guesne (Vienne) sera nommé souvent dans le récit de
Ferdinand, il sera finalement évacué le 26 mai 16 (jambe enflée) :
« Je suis bien content d’en être enfin
débarrassé ; voilà un type qui ne sait même pas tirer un coup de fusil et
par suite qui est bon à rien ; de plus c’est un loustic dégoûtant, plein
de poux (aucun type à la Cie en avait autant) ; les hommes de son escouade
devaient l’obliger à se laver et à changer de linge, et encore le faisait-il en
pleurant !...
Je ne comprends pas qu’on envoie de
pareils individus au front ; ce vieux garçon en particulier avait bien
mieux chez lui à soigner ses cochons. »
Mais il
revient le 20 juin, pour finalement partir à la compagnie
divisionnaire le 7 juillet
(**) : GUICHON Gabriel, soldat de 1e
classe, chapelier à Aix-les-Bains, sera blessé par éclats de torpille à la
cuisse gauche le 13 septembre 1916.
(***) : GIENZENDANER George, brodeur de
profession, sera évacué le 12/08/1916 pour bronchite et courbature.
(****) :
COLOMBIN Paul, ferblantier à
Saint-Tager (Doubs), quittera la section de Ferdinand le 7 juillet 1916, et
sera affecté à la compagnie divisionnaire.
(*****) :
FAVE Louis, 21 ans, cultivateur à Barbières
(Drôme) sera cité très souvent dans le carnet. Il sera évacué pour bronchite
sévère en août (« Je vais perdre, en
FAVE, peut-être le meilleur soldat de ma section aussi bien aux tranchées,
qu’au repos ; d’un autre côté, je suis bien content de le voir évacuer et
je souhaite pour lui de ne le voir jamais revenir au front, car un très bon
type qui était même trop consciencieux de se donnait trop de mal »).
Il revient en
septembre, se fait particulièrement remarquer par son courage lors des
attaques, puis il est évacué à l’hôpital, de nouveau malade. Il revient au 158e
RI en 1917.
Quand
Ferdinand sera à l’hôpital, Louis FAVE sera un des rares poilus à lui écrire.
Apparemment Louis FAVE a survécu à la guerre.
Ce matin, il y a un fort brouillard, j’en profite pour monter sur le parapet rechercher des fusées et obus mais je n’ai pas de chance je n’en trouve pas.
Aujourd’hui, le temps est superbe, il fait encore plus chaud qu’hier. La journée est assez calme, mais l’artillerie reste plus active que les premiers jours de notre séjour ici, le secteur se gâte et il ne va plus y faire bon !!
Cet après-midi,
le sous-lieutenant Tricot manque
d’être « dégommé » comme il regardait à un créneau, son bonnet de
police de cavalier a été aperçu d’un boche qui lui a envoyé une balle, cette
balle a frappé dans le sac de terre à côté de sa tête et l’a couvert de
poussière.
Ah ! Il n’a pas été long à baisser la tête, ce qu’il y a de mieux, c’est qu’il se croyait touché et il fallait le voir demander à Ginzendanur :
« Est-ce que je suis
blessé ? »
Je suis certain que lorsqu’il regardera maintenant par un créneau, il n’y laissera pas la tête si longtemps.
Ce soir, calme
plat, à part le tiraillement habituel : la nuit est superbe, il fait un
clair de lune splendide, aussi le temps passe assez vite, nous entendons très
distinctement la decauville boche (*) qui doit venir très près de la 1ère
ligne et à un moment un âne qui se trouve certainement dans les 2ème
lignes boches fait entendre ses « hihan ! »
Il n’y a pas à dire ces maudits boches sont beaucoup plus pratiques que nous.
(*) :
Petite locomotive sur voie de 0, 60m
Aujourd’hui le temps continu d’être splendide, le plus ennuyeux, c’est que je ne puis boire de l’eau pour me rafraîchir sous peine d’avoir des coliques et de la diarrhée, je suis obligé de me contenter de mes 2 quarts de vin pour toute la journée, ce qui est loin d’être suffisant.
Enfin j’espère me rattraper demain, bien qu’il n’y ait pas de pinard au camp du Veau Crevé, heureusement il y en a à St Jean-sur-Tourbe (2 km du camp.)
Nous allons prendre ces quelques jours de repos avec plaisir, car 17 jours de suite dans les tranchées cela commence à être long !!
Les sergents LacOte
et Alphan sont cités à l’ordre du
jour (bonne conduite à Verdun.)
Le communiqué officiel d’hier mentionne le bombardement du 16.
Vers 18 heures,
nous assistons à un duel d’avions, mais cette fois encore nous n’avons pas de
chance, après quelques crépitements de la mitrailleuse, notre avion : un
grand biplan prend feu et tombe en flammes dans nos lignes.
Nos 2 aviateurs ont été carbonisés, les boches ont suivi avec nous ce duel aérien et lorsque le nôtre est tombé il fallait les entendre pousser leurs hurrahs !!
Ces cris nous ont fait mal et à ce moment c’est avec plaisir que nous en aurions « zigouillé » quelques uns.
La soirée est
assez calme, seul notre 75 se fait entendre de temps à autre, nos obus rasent le
parapet et vont éclater en plein dans la tranchée boche.
Nous devons être relevés vers 23h par le 31ème Chasseurs.
C’est avec impatience que nous attendons la relève, car nous commençons à « en avoir marre. »
Arrivée au camp de Veau Crevé ! (*)
La relève (31ème chasseurs) arrive vers minuit
½ aux tranchées, elle se fait assez vite et à 1 heure, ma 2ème
section est rassemblée dans le boyau Johan, pour attendre notre agent de liaison GUILLEMEAU
qui doit nous piloter jusqu’à la route d’Hurlus où la Cie va se rassembler ; mais
nous attendons vainement, GUILLEMEAU ne vient pas ; alors vers 1h ½ nous
partons quand même car nous savons que nous devons passer par les
cuisines ; en route nous rattrapons la 1ère section et lui
emboîtons le pas.
Ah ! Nous avons fait une bonne étape dans ces satanés boyaux (au moins 6km), sans pause, avec à beaucoup d’endroits de la boue jusqu’à mi-jambe.
Lorsque nous quittons les boyaux nous faisons encore au moins 6km à travers champs avant d’arriver au camp ; les types en ont « mare » et beaucoup suivent à grand peine.
GUILLARD (**) a dû rester en arrière.
Arrivée au camp à
4h ½ ; nous allons loger dans des baraquements en bois situés en plein
pays découvert ; je me demande comment les Boches ne l’ont pas encore
bombardé avec leurs canons à longue portée et leurs avions !!...
Nous passons une bonne partie de la journée à roupiller : nous sommes couchés sur des planches et sur 2 rangées, l’une au-dessus de l’autre, avec un peu de paille.
Je reçois aujourd’hui 4 colis (1 de ma Berthe et 3 de La Chapelle), cela tombe plutôt mal car maintenant que nous voilà pour une huitaine au repos, nous allons pouvoir nous procurer pas mal de choses dans les patelins voisins (Saint-Jean-sur-Tourbe 2km et Somme-Suippes 4km) tandis que dans les tranchées on ne peut absolument rien trouver, enfin je vais en faire profiter les amis.
Je reçois également 4 lettres, dont 2 de ma Berthe ;
dans l’une d’elles j’ai trouvé 3 épreuves de photo de notre mignonne Fernande.
Comme elle respire la santé !
Comme ses petits membres sont bien potelés !!...
Pauvre chérie ! Quand donc aurai-je le bonheur de t’embrasser, oh ! bien, bien fort.
Ce soir, 5
types de la Cie dont le caporal GAUTIER de ma section partent en permission. Un
nouveau, évacué de Verdun, FOURNIER, rentre à ma section. (***)
Aujourd’hui,
nous avons bu quelque chose comme vin ; j’en ai absorbé sûrement plus de
3l à moi seul ; il fallait bien se rattraper un peu ; depuis 18 jours
que nous étions rationnés. Avec FALIEZ je me couche de bonne heure non sans
boire encore au moins 1l de « pinard » SAURAT de ma section m’offre
un quart ; c’est vraiment un très chic type !....
(*) : Note
écrite en haut de la page du carnet
(**) : GUILLARD Jean-Marie, 33 ans, qui habite
21 place de la Comédie à Lyon (notes en fin de carnet), sera évacué pour
« faiblesse », le 26 mai 1916.
(***) : FOURNIER Joseph, cultivateur, habitant
à Oytier-Saint-Oblas, canton d’Heyrieux (Isère)
Malgré la fatigue je ne repose pas très bien ; mon mal de dents en est la cause.
Toute la nuit,
il est rentré des types saouls ; vers minuit, il en est rentré 2 de la 1ère
section dont le caporal BOSCHES qui étaient presque ivres-morts ; ils ont
mis au moins ¼ d’heure pour grimper se coucher (ils sont à l’étage supérieur).
À peine couchés, ils se sont mis à vomir et cela retombait sur la figure des poilus couchés en dessous : chose peu intéressante pour ces derniers.
Ce matin,
j’écris une lettre à ma Berthe, car cela fait le 3ème jour que je
lui ai donné de mes nouvelles. Le commandant passe la revue des cantonnements à
9h ½ ; comme à son habitude, il est toujours grognon.
Ce midi, nous
apprenons que le ravitaillement des chasseurs a été bombardé hier soir, il y a
eu 1 tué et 17 blessés dont un sergent-major qui a eu une jambe tranché
au-dessous du genou.
Nous sortons de la « popote » des sous-off lorsque les Boches commencent à bombarder le camp avec leurs 150 ; une dizaine de ces obus tombent à environ 800m de nous sur notre droite.
Pas de dégâts, heureusement ; c’est fort probable qu’ils ne nous laisseront pas tranquilles pendant ces 8 jours de repos.
Ce patelin est vraiment aride et mérite bien le nom de « Champagne pouilleuse », les habitations y sont rares ainsi que l’eau, il n’y a que des petits sapins qu’on y trouve en abondance.
Autre fait à signaler (*) :
D’après les types qui ont fait presque tous les points du front français, aucun
endroit n’est si fortifié : nous trouvons ici des tranchées à 6km à
l’arrière des 1ère lignes ; et c’est incroyable le nombre de
boyaux et tranchées de fils de fer, chevaux de frise qu’on y rencontre.
Ce soir, nous
faisons une petite bombe (**) à la popote.
Le fourrier étant allé à Somme-Suippes chercher des bouteilles de vin pour les officiers, en a profité pour nous en rapporter quelques une : Graves, Médoc, Chably, Champagne…, aussi nous sommes tous un peu partis (***) ; il en est de même d’ailleurs de la plupart des types qui sont allés faire un tour à Somme-Suippes.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet
(**) :
Petite fête.
(***) :
Un peu « ivres »
MARCELLIN évacué. (*)
Réveil à 5h ½, nous partons à 6h pour aller prendre des douches au camp C (3km d’ici). Cette douche nous fait grand bien, car nous en avions tous bien besoin.
Au retour, il
faut faire ramasser le linge sale (chemises et caleçons) par paquets de 25.
Maintenant le linge sera donné à laver à des entreprises pas très chères, et à la place des effets sales que les poilus donnent on leur en rend des propres ; il en résultera certainement une grande économie pour le gouvernement, car combien de types « balançaient » leur linge sale.
Je fais un petit colis de mon tricot, mais fâcheuse surprise, le vaguemestre ne l’accepte pas, il est défendu d’envoyer du linge à cause des épidémies que cela pourrait causer à l’intérieur ; c’est tout de même malheureux de ne pouvoir expédier ses lainages à cette saison !!...
Aujourd’hui, un
type de ma section : MARCELLIN (**) s’étant fait porter malade a été évacué.
Cet après-midi,
nous sommes occupés tout le temps à distribuer des effets et des équipements
aux poilus.
Ah ! Quel gaspillage il y a ; il faut distribuer tout ce qui est arrivé, des types changent des pantalons, vestes qu’ils ont touchés il y a 15 jours. Les Cies touchent ainsi beaucoup trop de fourbi, alors c’est gâché.
Pauvre France ! Combien d’argent tu dépenses bien inutilement !!....
Je reçois une lettre de ma Berthe avec nombreux détails
sur notre mignonne, qui est, paraît-il, adorable.
Pauvre petite chérie, quand donc pourrai-je me rassasier de tes caresses !!...
Maintenant, il est absolument interdit d’aller aux
localités voisines, nous ne devons pas nous éloigner à plus de 500m du
camp ; ceci à cause des bêtises faites par quelques types du 158e, hier
soir ces types ont lancé des grenades sur les gendarmes qui voulaient les
arrêter pendant la nuit, ils ont démoli plusieurs vitrines à Somme-Suippes ; enfin
il y a eu dans le baraquement voisin du nôtre, duel au couteau ; un
sergent et 2 hommes ont été blessés.
Il est malheureux de rencontrer de pareils types dans son régiment, car la collectivité supporte les conséquences de leurs fautes.
Ce soir je fais une partie de football (il y avait entrainement entre le 158 et le 93)
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet
(**) : Louis MARCELLIN, 35 ans, berger,
originaire des Bouches-du-Rhône, sera définitivement évacué en juillet 1916,
pour maladie de cœur.
Ce matin, rassemblement de la Cie à 6h moins le quart, aussi les hommes doivent se lever bien avant le réveil qui sonne à 5h ½, car il leur faut monter leurs sacs en tenue de campagne.
Alors que dans les autres Cies les hommes vont à l’exercice en veste et sans sac, nos poilus doivent y aller en capote et en tenue de campagne, sans musette, ni bidon.
Ah ! Quel sale commandant de Cie que nous avons ! Si seulement nous avions eu la chance de conserver le capitaine COSTE !!....
Nous allons sur un terrain distant d’environ 2km du
camp : gymnastique éducative, jeux et théorie sur le service intérieur des
tranchées, c’est notre lieutenant DESROBERT qui fait la théorie, il ne fait
d’ailleurs que lire un opuscule : devoirs des s/s officiers, caporaux
et soldats.
Il omet aussi de nous lire les devoirs du commandant de Cie – devoirs qu’il est, paraît-il, loin de suivre.
À 14h, il y a
expérience avec les masques, les hommes doivent rester 5 minutes dans une
chambre pleine de gaz asphyxiants.
Ensuite, il nous faut retourner à l’exercice : école de section et de Cie.
En rentrant de l’exercice, je vais au camp M chercher mon sabre et la voiture de Cie car le lieutenant m’a attrapé parce que je ne l’avais pas.
Cet après-midi,
il y a eu dans quelques autres Cie, exercice de grenades ; au cours de cet
exercice un accident est arrivé à la 3ème Cie : une grenade est
tombée malencontreusement dans la tranchée blessant 7 types dont un adjudant
qui a une grave blessure près de l’œil ; 4 poilus ont dû être transportés
sur des brancards ; on peut encore s’estimer heureux qu’il n’y est point
eu de morts.
De 19h à 20h,
je fais encore une partie de football avec le 93e ; c’est la dernière car
le 93e part demain soir, il sera remplacé par le 31e.
Après la partie, nous retournons FALIEZ et moi à la popote où nous faisons une petite bombe qui se termine à 22h.
Le sergent LACOTE commençait à être pompette et bavard.
Ce matin, ainsi qu’hier nous allons à l’exercice (même emplacement) : gymnastique éducative et jeux sous la direction du s/s lieutenant TRICOT.
La Cie étant de garde, le nombre des poilus allant à l’exercice est très restreint, la garde prend 1 officier, 4 sergents, 6 caporaux et 49 hommes, comme les grenadiers vont également à part, il en reste tout juste une trentaine de disponible ; comme s/s officier, je suis également seul, aussi dois-je toujours commander, l’adjudant ayant demandé la permission de l’exercice au lieutenant.
Cet après-midi,
nous retournons également sur le terrain, le commandant vient nous y trouver et
fait commander le s/s lieutenant.
Pauvre TRICOT !
J’aurais été bien ennuyé si j’avais été dans sa peau : ces officiers venant de la cavalerie ne connaissent pas un mot du règlement de l’infanterie !
Aussi TRICOT commande régulièrement le demi-tour à droite au moment où le pied gauche pose à terre ; de plus il inverse continuellement la section, si bien que les types arrivent à se tromper.
J’avais vraiment pitié de lui lorsque le commandant qui est une vraie brute (*), lui faisait des observations devant tous les hommes ; car au fond, TRICOT est un très bon type, et est plus à plaindre que la plupart de nous ; il est en effet des pays envahis (Roubaix) et n’a pas de nouvelles de sa famille depuis le début des hostilités ; cela n’est donc point étonnant s’il est plutôt triste, renfermé, sa pensée est certainement bien souvent très loin d’ici.
Ce soir à la popote,
nous avons la visite du sergent LEGE qui est dans un camp près de Somme-Suippes.
Hier, il nous
est arrivé à la Cie un nouvel aspirant, GORIN, ayant suivi les derniers cours à
St-Cyr (il en est arrivé 8, ... au 158)
Je reçois un nouveau colis de ma Berthe, où je trouve avec une boîte de conserves, 3 œufs cuits durs.
(*) : Il
s’agit du capitaine COSTE,
commandant de la 1e compagnie du 158e R.I.
La garde ayant été relevée ce matin (6h) ne vient pas à l’exercice, aussi, comme hier nous ne sommes point nombreux ; il y a en plus le sergent LACOTE qui était de jour hier.
Nous passons le temps à une pause de gymnastique éducative et une 2ème pause de jeux ; nous formons 2 jeux de barres (*) et le temps ainsi ne nous parait pas trop long.
Ce midi, il
faut distribuer cartouches, outils renforcés, linge blanc dans chaque section
car c’est ce soir (8h) que nous (1er et 2ème Cie) partons
pour le camp C, nous allons là-bas remplacer les 7ème et 8ème
Cie qui montent en ligne.
Ainsi nous serons beaucoup plus près des 1ères lignes et cela aura l’avantage de diminuer la longueur de l’étape lorsque nous y monterons.
Les hommes doivent monter leurs sacs et se mettre en tenue de campagne pour 15h mais le temps se met à l’orage et vers 14h ½ nous recevons une bonne averse, si bien que nous ne sortons qu’à 15h ½.
Le lieutenant DESROBERT nous fait aller à plus de 2km et cela tout simplement pour faire arranger les sacs, rentrer les courroies, bien arrimer les outils portatifs etc…etc…
Ensuite nous devons passer section par section devant le commandant, mais la pluie se remet à tomber et nous devons rentrer précipitamment au cantonnement.
Rassemblement de la Cie à 19h ½, afin de permettre de faire le nettoyage des baraquements
que nous quittons, car les ayant trouvés propres, il est logique que nous les
laissions de même.
Je suis chargé comme une véritable bourrique (je n’ai pu envoyer mon colis et j’ai dans ma musette au moins 8 boites de conserves), j’ai l’intention de balancer pas mal de choses, car je suis plus chargé que n’importe quel homme.
DESROBERT qui conduit la Cie nous fait faire une série de détours qui allongent notre route d’au moins 1km.
Arrivée au camp C à
22h.
Là, j’ai une bonne « pique » avec l’adjudant qui commence décidément à me prendre sur les nerfs (il avait installé sa 3ème section dans le baraquement réservé à la 2ème) et avec le caporal BIGOT qui était saoul.
(*) :
Sport collectif médiéval pratiqué en France du XIIIe au XIXe siècle.
Le Thrésor
de la langue française (1606) de Jean Nicot décrit ainsi ce sport :
« Jeu de barres, lequel se joue par deux
bandes, l'une front à front de l'autre en pleine campagne, saillans de leurs
rangs, les uns sur les autres file à file, pour tascher à se prendre
prisonniers, là où le premier qui attaque l'escarmouche est sous les barres de
celuy de la bande opposite qui sort sur luy, et cetuy sous les barres de celuy
de l'autre part saut en campagne sut luy ainsi les uns et les autres, tant que
les deux troppes soient estroitement meslées. »
Ce jeu assez
brutal se pratique à six joueurs minimum par équipe pour une dizaine au
maximum. Les barres pouvaient se pratiquer sur n'importe quel terrain, même
planté d'arbres ou marécageux.
DIEUDONNé évacué (*)
La nuit se passe assez bien quoique nous soyons un peu à
l’étroit.
Comme il n’y a pas grand-chose à faire ce matin, je reste couché jusqu’à 7h ½.
De 8h ½ à 9h,
il y a théorie par peloton sur le service intérieur des tranchées ; au 1er
peloton c’est le lieutenant TRICOT qui fait la théorie.
Ici nous ne sommes pas très loin des Boches, ce matin, ils nous ont envoyé deux obus (des 150 probablement) mais qui heureusement n’ont pas fait de mal.
À 10h, les
chefs de section vont reconnaître les abris de bombardement ; ces abris
sont bien faits et ne risquent pas grand’ chose étant bien étayés et très
profonds ; il y a également par ici pas mal de tranchées modèles (il est
vrai que les travailleurs y courent moins de risques qu’en 1er
ligne) : c’est probablement dans ces tranchées que le Président de la
République ou autres personnages importants viennent se faire photographier
pour illustrer ensuite les journaux.
Le temps est moins chaud que les autres jours, car le vent
est assez fort.
Il nous est défendu de nous promener surtout par petits groupes, ailleurs que sous les arbres, mais, oh ! Ironie militaire, cet après-midi nous allons à l’exercice ; les chefs ne craignent plus alors de nous faire repérer par les saucisses boches.
Rapport 13h30’.
Exercice de 15h à
16h30, instruction individuelle du tireur : nomenclature de l’arme et
nettoyage du fusil, tout cela se fait par escouades sous la direction des
caporaux ; pendant ce temps je prends le matricule des flingots. (**)
Ce soir, je
reçois 2 lettres de ma Berthe adorée.
Pauvre chérie, comme elle se fait du mauvais sang !
Et comment pouvoir la consoler !!....
Oh ! Mes adorées comme je vous aime !
Vous êtes avec mon pauvre père et mon ami LENEVEU mes seuls amours.
Et d’ailleurs, ma Berthe chérie, tu le mérite bien : combien de preuves de ton amour pour moi ne m’as-tu pas donnés et ne me donneras-tu pas tous les jours ?!!....
Ah ! Je serais bien ingrat si je ne t’adorais pas, mais tu peux être tranquille de ce côté : sans cesse je pense à toi, à ma mignonne petite femme et si jamais je dois laisser ma peau dans cette funeste guerre, ma dernière pensée ira vers toi.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet. Dieudonné Henri, cultivateur dans les
Vosges, sera évacué pour foulure au genou.
(**) :
Fusils.
GUILLARD et DUPUIS évacués. (*)
Ce matin, nous
avons petite théorie sur le revolver par le s/s lieutenant TRICOT, cela dure
environ 10 minutes, ensuite gymnastique éducative ; la pluie se mettant à
tomber les types rentrent dans les cantonnements.
À la visite, le major évacue 2 types de ma section.
GUILLARD (8ème escouade) pour faiblesse, maladie d’estomac, artérite etc… ce type est un alcoolique fini, il mérite bien l’évacuation, car il n’est plus bon à rien, quand il faut faire 1km sac au dos, il reste au moins 200m en arrière ; le souffle lui manque et je doute fort qu’il en ait encore pour longtemps à vivre.
DUPUIS (**) (5ème escouade) est également évacué ;
je suis bien content d’en être enfin débarrassé ; voilà un type qui ne
sait même pas tirer un coup de fusil et par suite qui est bon à rien ; de
plus c’est un loustic dégoûtant, plein de poux (aucun type à la Cie en avait
autant) ; les hommes de son escouade devaient l’obliger à se laver et à
changer de linge, et encore le faisait-il en pleurant !...
Je ne comprends pas qu’on envoie de pareils individus au front ; ce vieux garçon en particulier avait bien mieux chez lui à soigner ses cochons.
Ce DUPUIS était même gênant dans une section.
À Verdun, alors que la 2ème section creusait une tranchée, mon DUPUIS n’avait presque rien fait, si bien qu’à la place qu’il occupait, la tranchée avait à peine 30cm de profondeur.
Conséquence : lorsque les types ont dû se déplacer le long de cette tranchée, ils étaient vus par les Boches en passant à cette place, si bien qu’il y en a eu 2 de tués d’une balle dans la tête à cet endroit.
Cet après-midi :
revue de casques, masques, outils portatifs, paquets de pansements, cartouches,
vivres de réserve. J’apprends que DIEUDONNé
que nous avions laissé à l’infirmerie du camp de Veau Crevé, est évacué pour foulure du
genou ; le veinard, lui qui rentrait de permission !!....
Comme le caporal-fourrier BONAMOUR est allé à Somme-Suippes, il en a
rapporté maintes bouteilles de vin et ce soir nous avons fait une petite bombe
en écoutant un tas d’histoire d’un poilu de la 1er section :
TERRASSE, qui est vraiment épatant ; comme dans la plupart des histoires
grivoises les curés y jouent un rôle prépondérant.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet
(**) : DUPUIS Abel, 20 ans, cultivateur,
habite à Monts-sur-Guesne (Vienne). Il sera évacué pour « jambe
enflée »
Le temps continu d’être maussade, nous avons théorie sur la topographie par le s/s lieutenant TRICOT de 7h à 8h ; ensuite, gymnastique éducative, jeux, lecture du code pénal militaire etc…. PARAVY de ma section est rentré de permission hier après-midi ; MOLLET ne va certainement pas tarder à rentrer.
Vers midi,
arrive une note du médecin-chef : il va y avoir vaccination pour tout le
monde : vaccination contre la typhoïde et la paratyphoïde.
La Cie se rassemble à 2h ½ ; la vaccination se passe dans la salle de douches ; comme je n’ai qu’un duplicata comme livret individuel, je passe à côté, il me suffit de dire au major que j’ai reçu 4 injections de vaccin mixte : ce qui est faux d’ailleurs.
Comme s/s off il y a FALIEZ, LAVIGNE et moi qui y coupons, aussi il n’y a pas bombe ce soir, tout le monde se couche de bonne heure ; quelques types sont même bien malades.
Depuis 17h, le
bombardement est intense dans notre secteur, on n’entend qu’un roulement
continue, cela se poursuit fort tard dans la nuit.
Il paraitrait que nous aurions pris une tranchée boche, mais qu’ensuite ils nous l’auraient reprise. Nous avons vu passer au camp C une batterie de 155 au galop, qui est allée se mettre en batterie en avant du petit bois en face de nous et presqu’aussitôt après nous entendions les départs des coups.
Autour du camp
C, se trouvent au moins une dizaine de tombes de soldats.
Sur la croix de bois blanc plantée dessus, il y a seulement le nom d’inscrit : renseignement bien insuffisant pour les familles qui après la guerre voudront voir la tombe de leur père, mari ou fils ; on aurait dû au moins y ajouter le prénom, le régiment et le n° matricule.
Hélas ! Pauvres héros ! Combien peu de cas fait-on de vos restes sublimes !
Combien de familles, qui, faute de quelques renseignements précis ne pourront aller prier sur la tombe des leurs !!....
Chaque fois que je vois une de ces tombes, ma pensée va
vers mon pauvre frère, mon cher Alphonse, et je demande avec anxiété si nous
aurons seulement la consolation de savoir l’emplacement exact où il repose,
afin de pouvoir nous y agenouiller et de transporter son couche corps
près de celles celui de nos parents. (*)
(*) : Sa
sépulture n’est pas identifiée dans les cimetières militaires, Il se peut,
donc, que le corps d’Alphonse ai été ramené en terre natale, ou qu’il soit
encore sur place…
CAVE évacué (*)
Ce matin, les types qui n’ont pas été vaccinés hier doivent travailler aux abris de bombardement situés à côté de chaque baraquement.
Trois types de ma section se sont fait porter malades. CAVE, GIZENDANNER et BIGOT caporal.
Sur les 3 il y en a encore un qui est évacué : CAVE, je n’en suis pas fâché car il paraît que c’est un type peu recommandable : il doit d’ailleurs être syphilitique.
Je ne comprends pas les majors de l’arrière qui renvoient au front des types pareils qui, au bout de 4 ou 5 jours sont évacués ; ils feraient bien mieux de les réformer immédiatement ; ils pourraient au moins rendre quelques services chez eux au lieu de venir contaminer leurs camarades au front.
Avec tous ces évacués, l’effectif de ma section diminue de
jour en jour : il n’y a plus qu’un sergent, 5 caporaux et 30 hommes, et
encore la plupart des hommes ont une spécialité : agent de liaison,
tailleur, cuisinier, grenadier, signaleur etc…etc… si bien que le nombre de
fusils restants est très faible.
Ah ! Nous sommes loin de l’effectif d’une section sur pied de guerre : effectif qui est de 60 hommes !!.... Jamais nous ne reverrons les Cies à l’effectif de 250.
Cet après-midi,
continuation du même travail pour les non vaccinés, je passe mon temps à faire
plusieurs parties de loup et brebis avec LAVIGNE ; cela me rappelle les
nombreuses parties de l’école normale.
J’ai d’ailleurs la chance et ne perds aucune partie.
Ce soir, je fais
une partie de bouchon avec les sergents de la Cie FALIEZ, LACOTE, SIMON ;
en 20 minutes je gagne une vingtaine de sous. Décidément les Normands sont
aussi adroits que les types des autres patelins.
Ce soir, la Cie doit fournir une corvée de 25 hommes pour aller travailler près de la 1ère ligne.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet
(**) : CAVE Laurent, employé, habitant à
Marseille sera évacué le 28 mai, pour « faiblesse ». Ferdinand
note :
« Sur les 3, il y en a encore un
qui est évacué : CAVE, je n’en suis pas fâché car il paraît que c’est un
type peu recommandable : il doit d’ailleurs être syphilitique. (…) ils
feraient bien mieux de les réformer immédiatement ; ils pourraient au
moins rendre quelques services chez eux au lieu de venir contaminer leurs
camarades au front. »
-----> Il
reviendra le 27 septembre, puis Ferdinand écrit le 9 octobre :
« Hier soir le fameux bandit CAVE
qui était à la prison pour avoir fait du scandale dans un bistrot il y a quelques
jours, s’est évadé, et ce midi, il n’est pas encore rentré. Ce loustic est le
type de l’apache fini, capable de n’importe quel mauvais coup ; il
paraîtrait qu’il aurait proféré des menaces envers le caporal MACHAT et le
sergent-major.
J’espère qu’à la suite de cette évasion,
nous allons en être débarrassés ; il va probablement passer en conseil de
guerre, et ira à la section disciplinaire ; mais ce qu’il lui faudrait, ce
serait 12 balles dans la peau, car avec de pareils bandits, il n’y a rien à faire. »
-----> Il
sera déclaré déserteur le 12 octobre 1916, et le lundi 27 novembre nous
apprendrons :
« À la décision d’aujourd’hui, nous
apprenons que le fameux CAVE a passé en conseil de guerre et qu’il a attrapé 5
ans de travaux publics : cette punition est vraiment bien légère pour un pareil
individu qui mériterait tout simplement douze balles dans la peau !
Ce bandit a encore obtenue une
suspension de peine et il est versé à la compagnie disciplinaire. Cette section
disciplinaire va être en subsistante au régiment pendant le mois de
décembre…… »
BIGOT Caporal, GIZENDANNER, PASCUAL dirigés sur infirmerie (*)
Hier soir, j’ai reçu 2 colis de ma Berthe ; je me demande vraiment ce que j’en ferai ; il me faudra bientôt un mulet pour porter tout mon fourbi.
Ce matin, nous
avons théorie sur les gaz asphyxiants, dont les boches font usage maintenant
chaque fois que le vent leur est propice.
Il y a eu une forte attaque par les gaz le 19 mai sur le 6ème CÀ et beaucoup des nôtres y ont trouvé la mort : tous ceux qui n’ont pas mis leur masque assez vite, qui l’ont soulevé pour respirer étant essoufflés, qui sont rentrés trop vite dans les abris ont succombé ; il paraît que c’est terrible !!...
À la visite, 3
types de ma section sont évacués sur l’infirmerie : BIGOT, caporal, pour
embarras gastrique et angine, PASCUAL pour maladie des yeux et GIZENDANNER pour
courbature et bronchite.
Ma section diminue de plus en plus.
D’après les bruits qui courent, le 2ème corps
d’armée dont nous faisons partie doit être dédoublé : une division irait
avec les Sénégalais, et l’autre division avec les Russes ; si cela est
vrai, nous n’aurons pas le filon, car nous serons certainement troupes
d’attaque et alors nous prendrons quelque chose.
Le lieutenant DEROBERT étant parti assister au conseil de guerre, nous sommes un peu plus tranquilles aujourd’hui ; la pluie se met à tomber ce midi et continue tout l’après-midi ; pourvu qu’il fasse beau demain pour monter en 1ère ligne, c’est tout ce que je demande.
À l’occasion de ma
fête (**), je reçois
un colis de ma Berthe avec un nécessaire de toilette, du papier à lettre etc…
J’achète à un artilleur un porteplume fait avec 2 étuis de balles boches et un coupe-papier fait avec la ceinture en cuir et un obus boche ; ces 2 objets sont artistement fait, d’autant plus qu’ils ont été fabriqués à la main ; je passe une heure à faire un petit colis que j’expédierai demain à ma Berthe comme livres, puisqu’il est défendu d’envoyer du linge.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
(**) :
La Saint Ferdinand.
Nous montons en 1ère ligne. (*)
Les types qui sont allés travailler hier soir sont rentrés trempés et couverts de boue ; malgré la pluie, on les a gardés jusqu’à 4h.
Ce matin,
j’expédie mon colis en le faisant recommander.
À 13h, revue en
tenue de départ par le lieutenant et nous sommes libres jusqu’à 18h ¼ :
heure à laquelle la Cie doit se rassembler pour partir.
Cette fois la 2ème section va occuper la tranchée Chicot, la 4ème section et une ½ section de la 3ème vont aller en 1ère ligne.
Nous quittons le camp C vers 19h ¾ ; la Cie est conduite par le s/s lieutenant DONADIEUX, car DEROBERT est parti à 14h pour prendre les consignes du secteur.
Nous avons au moins 7km de boyau à faire, mais nous ne
traînons pas et à 22h ¼ nous relevons le 31ème chasseurs.
Pendant les 12 jours qu’il est resté en ligne, le 31ème bataillon de chasseurs a eu peu de pertes ; tout juste 1 tué et 7 blessés dont 3 par une bombe tombée juste dans la tranchée, et les autres par des balles, mais ils sont tous blessés légèrement ; celui qui a été tué a reçu une balle alors qu’il était aux feuillées du boyau Johan, ces feuillées sont très mal placées, et ceux qui y vont, peuvent être facilement vus des lignes boches.
Ce soir, au camp C, nous avons vu le
caporal GAUTHIER, permissionnaire de ma section, mais comme il doit aller
chercher son sac au camp M,
il ne monte pas avec nous et nous rejoindra demain.
MOLLET, qui est parti 6 jours avant n’est pas encore rentré.
Une fois installés dans la tranchée Chicot, le lieutenant me fait dire de faire veiller un homme par escouade toute la nuit et de faire prendre les armes à tous les types de 2 à 3h ; aussi nous ne pouvons nous reposer tranquillement.
Le secteur a toujours l’air aussi calme et j’espère que cela continuera.
J’ai oublié de dire que le camarade PERRUCHOT du train de
combat (**),
revenu de permission, nous a fait parvenir une bouteille de « gnôle »
que nous avons dégustée avec plaisir.
À ma section, nous sommes montés tout juste 28. (23 hommes en comptant PARAVY, ordonnance et GUILLEMEAU agent de liaison, 3 caporaux un sergent : FALIEZ et moi ; c’est presque une section fantôme.
FALIEZ Valentin est un employé des PTT à Paris, natif de l’Aveyron.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet
(**) :
Train de combat : Ensemble de moyens permettant à un régiment de combattre
(munitions, subsistances, etc.), composé généralement d’une vingtaine de voitures
hippomobiles. Le train de combat est une entité différente du train
régimentaire.
Le temps s’est remis au beau et il fait diablement chaud : heureusement que nous avons tout près la source du ravin de la Goutte, car je veux ménager les 2 bidons de vin que j’ai emportés.
Hier, j’ai eu
toute la journée un mal de tête fou, avec envie de vomir, est-ce que l’embarras
gastrique me guetterait !!...
Aujourd’hui cela va beaucoup mieux.
La journée se passe dans le plus grand calme : les Boches sont toujours aussi sages.
Ce soir, une ½
section va à la corvée de matériel tandis que l’autre ½ section vient avec moi
travailler en 1ère ligne.
Maintenant il n’y a plus qu’une section en 1ère ligne : cela à peu près 1 sentinelle tous les 40m ; les Boches pourraient s’amener en rampant sous les fils de fer, sauter dans la tranchée sans être aperçus ; heureusement qu’ils sont ignorants sur nos dispositions.
En ce moment on est en train de transformer complètement la 1ère ligne ; on y établit 3 bastions en sac à terre reliés par des boyaux à la tranchée de 2ème ligne, qui seront occupés chacun par une escouade, constituant une sorte de petit-poste avancé, et entre ces bastions, les parapets seront hérissés de chevaux de frise et de fils de fer ; tout cela dans le but de tenir le plus grand front avec le moins d’hommes possibles car je crois que chez nous aussi bien, si ce n’est plus que chez les Boches, les poilus commencent à manquer.
Mais tous ces travaux sont à peine commencés et s’il y avait une attaque boche, tous les poilus de la 1ère ligne seraient bel et bien foutus.
Nous travaillons jusqu’à 2h, il nous faut ensuite prendre nos positions de combat jusqu’à 3h.
Cet après-midi,
un homme de la 4ème section (BANC) l’a échappée belle.
Ayant beaucoup tiré toute la journée, son créneau avait été repéré par les Boches, et une bonne fois, lorsqu’il épaulait son fusil, une balle ayant probablement traversé un sac à terre et dévié sur quelque chose l’a frappé au ventre et renversé dans la tranchée ; heureusement pour lui la balle a seulement traversé sa veste, son tricot et son pantalon, elle s’est arrêtée à sa chemise.
FAVE-infirmerie. MOLLET, GAUTHIER, caporal, rentrent de permission. DESMONS, venir du service sanitaire. BIGOT, caporal, évacué. (*)
Il fait toujours une chaleur accablante et mon mal de tête me reprend ; je suis décidément dans une mauvaise période !!!...
Ce matin, un
type de ma section : FAVE est bien malade et ne peut se lever, aussi je
préviens le lieutenant qui le fait transporter au poste de secours ; voilà
un type que je regretterai, car il était tout à fait volontaire et très brave
et quand je lui serre la main, j’étais bien ému ; son départ va donner
sûrement le cafard à son camarade CHAMBRON, car ils sont tous deux du même
village et s’entendaient très bien.
J’apprends ce soir qu’il a été transporté à l’infirmerie du Veau Crevé.
À la soupe, ma
section se renforce de 3 nouveaux poilus : MOLLET et GAUTHIER, caporal
rentrés de permission. DESMONS ( **),
évacué à Somme-Yèvre
et qui a été soigné dans un hôpital à Troyes (zone des armées) et qui après 8 jours de permission,
revient directement au front.
Je reçois 2 lettres : une de ma Berthe et l’autre de Mr JOUVET, mais je n’ai pas le courage d’y répondre ; comme FAVE, je suis courbaturé.
Ce soir, 8 types
vont à la corvée de matériel et les autres (il en reste 11) viennent avec moi
travailler aux Gros et Petit
Orteil ; le lieutenant ayant trouvé que le travail n’avançait
pas assez vite, il faut répartir les travailleurs à découvert ; et toute
la nuit mes onze poilus piochent et pellent à 80m des Boches le long d’une
pente faisant face aux Boches ; à chaque fusée éclairante, il faut
vivement s’aplatir sur le sol et ne faire aucun mouvement sous peine d’être
aperçus.
Malgré cela, nous y restons jusqu’à la pointe du jour (2h) et chose étonnante nous n’avons eu aucun blessé ; seul un fusil, celui de COQUARD (**), placé à côté de lui a été brisé par une balle.
Tout le temps je me suis promené, allant d’un atelier de
travailleurs à l’autre et je n’ai pas eu la moindre frousse.
La 1ère section devait également travailler à découvert, mais les types ont refusé. (Il est vrai que les gradés ne leur ont pas donné l’exemple en sortant les 1er du boyau)
En rentrant dans ma « cagna », j’apprends par FALIEZ que les Boches ont lancé des obus lacrymogènes sur l’arrière et que le commandement craignait fort une attaque par les gaz cette nuit. Maintenant ce sont les gaz que nous craignons le plus, d’autant plus que les Boches, à ce qu’il paraît, ont installé des appareils pour en lancer de leurs tranchées.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet
(**) : DESMONS Albert Gervais Clément, né à
Graissac (12) le 20 mars 1892, mort à Champigny-sur-Marne en 1962
(***) : COQUARD Jean Claude, natif de
Saint-Laurent-la-Conche (Loire), sera tué le 5 septembre sous les yeux de
Ferdinand, qui racontera ce dramatique épisode plus loin dans le texte.
JOUVE arrivé à la section. (*)
Ce matin, cela ne va pas du tout et je reste couché jusqu’à 14h.
Vers 16h, le 149e balance pas mal de torpilles sur les tranchées boches.
Quel engin infernal que ces torpilles !!!! ; Il faut voir la colonne de poussière soulevée et entendre le bruit de l’explosion pour s’en rendre compte.
À 7h ½ du soir,
nous prenons la place de la 3ème section (boyau Schiller) 3ème section
qui va en 1ère ligne. (Les sections feront chacune 3 jours de 1ère
ligne.)
Ce matin j’ai reçu un colis de ma Berthe qui continue à me bourrer de conserves ; ce qui me fait le plus plaisir c’est la petite fiole d’eau de vie jointe au colis.
Ce soir, à
partir de 21h, ma section fournit une escouade de veilleurs, 2 groupes de
travailleurs en 1ère ligne et une patrouille (2 hommes et 1
caporal) ; le lieutenant désigne NOBIS et COSTE avec DALLEMAND
l’accompagnent, cette patrouille devra rester dehors de 23h à 0h ½, sa mission
est d’aller reconnaître les effectifs se trouvant en face de nous ; comme
si cela était possible !
Je crois que décidément le lieutenant cherche à faire zigouiller quelques poilus bien inutilement.
Ah ! Quelle idiotie que le métier militaire !!... surtout lorsqu’on est commandé par de pareilles brutes.
Je commence à être complètement dégoûté ; pour les travaux à exécuter, on nous en prescrit chaque soir 3 fois plus que les hommes peuvent en exécuter et on nous les indique sur le papier sans venir nous montrer ce que nous avons à faire.
Vers 23h ½, les
Boches nous ont balancé 7 ou 8 grenades à fusil alors DONADIEUX a fait
téléphoner à l’artillerie d’envoyer quelques rafales de 75 sur les tranchées
boches, je lui ai fait remarquer que notre patrouille était sortie mais cela ne
l’a pas arrêté, si bien que mes 3 poilus ont bien failli être tués par un de
nos obus.
Aujourd’hui ma section se renforce d’un nouveau poilu : JOUVE (**), qui jusqu’alors était employé comme dactylographe à la division et qui a été remplacé par un type du service auxiliaire.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet
(**) : JOUVE André, 36 ans, originaire de Lyon,
30 cours Bayard, quittera la section de Ferdinand le 26/10/1916
Je suis un peu mieux qu’hier, aussi j’espère que mon indisposition ne va pas avoir de suites, c’était certainement un commencement d’embarras gastrique.
Vers 11h, nous recevons l’ordre suivant :
« Si vous voyez
dans les tranchées un officier et un adjudant de chasseurs, les arrêter coûte
que coûte et les conduire au poste de commandement. »
Il paraît que ce sont 2 espions boches déguisés.
Cet ordre doit être communiqué à tous les poilus. Il n’y a pas à dire le service d’espionnage est autrement mieux assuré chez nos ennemis que chez nous.
À la distribution des lettres, je reçois la photographie
de notre mignonne petite Fernande ; elle est tout à fait mignonne et la
photo est on ne peut mieux réussie ; l’ennui est qu’elle est d’un trop
grand format, ce qui m’empêche de la mettre dans mon portefeuille.
Un poilu de la 4ème section : ROY, se blesse accidentellement à la main avec un détonateur de grenade ; il est vertement engueulé par DEROBERT qui se figure que ce type l’a fait exprès ; il va se faire panser au poste de secours et rejoint sa section.
Cette nuit,
ainsi qu’hier, ma section va travailler en 1ère ligne, nous
fournissons également 2 patrouilles ; pour faire le malin, le caporal
NOBIS avait raconté au lieutenant qu’il avait entendu parler distinctement les
Boches, alors DEROBERT a fait demander au commandant un type comprenant
l’allemand et ce soir NOBIS doit aller le conduire à l’endroit d’où hier la nuit
il entendait les Boches.
C’est bien fait, cela lui apprendra à raconter des blagues ; en tout cas, il est furieux et rouspète comme un beau diable.
L’autre patrouille avec le caporal MICHEL sort de minuit à 1h ; toutes les deux rentrent sans incident.
Cette nuit, l’adjudant VIVIER évacué à Somme-Yèvre rentre à la Cie ainsi qu’ALPHANT, sergent, qui était à faire un stage aux grenadiers ; nous n’allons pas manquer de gradés !!...
Ce matin, le général
de division DE BOISSOUDY (*) passe dans les tranchées ; comme sa venue nous
avait été annoncée, il a fallu faire balayer boyaux et tranchées, faire mettre
tout en ordre etc…etc…
Je constate que, cette fois, on ne nous ennuie pas tant au sujet de la propreté, nous ne sommes plus aussi « emmerdés » que la 1ère fois au sujet, par exemple, d’un « mégot » traînant dans la tranchée etc…
Je reçois 2 lettres ce
midi, une de ma Berthe et l’autre de LEMAZURIER qui se décide une fois de
temps à autre à me donner de ses nouvelles.
Mon collègue, l’aspirant GONON, en a déjà « mare », il vient de me confier qu’il serait heureux que les s/s lieutenants TRICOT et DONADIEUX soient évacués pour avoir de l’avancement.
Le pauvre type, je le plains, car je crains fort qu’il lui faille attendre encore longtemps pour avoir le 1er galon.
Ce soir, ainsi
que depuis que nous sommes dans le boyau Schiller ma section va travailler en 1ère
ligne. Il paraîtrait que cette nuit le 149e a vu de nouveau les 2 espions boches
se promenant cette fois en 1ère ligne sous l’uniforme d’artilleurs
avec un béret ; aussitôt l’alarme a été donnée, mais trop tard ; des
sentinelles ont été placées à tous les carrefours des boyaux mais sans
résultat ; les deux loustics avaient disparu ; à la faveur de
l’obscurité et de l’intervalle séparant les sentinelles, ils ont sûrement pu
enjamber le parapet et regagner les lignes allemandes.
Ces 2 types parlant à un soldat du 149e lui ont demandé où se trouvait le secteur de Tahure et ils lui ont dit qu’ils étaient du 151ème d’artillerie, régiment qui n’est pas dans ce secteur, si toutefois il existe, ce que j’ignore.
La venue de ces Boches dans nos lignes pourrait bien nous réserver d’ici peu une désagréable surprise en 1ère ligne où les effectifs sont vraiment trop faibles. (Coup de main)
(*) : Le
général DE BOISSOUDY commande la 43e division d’infanterie.
CARAIL tué. VILLENEUVE, COISCHELIN blessés par obus
(tous de la 4ème section). (*)
Ce matin, entre 2h et 2h ½, les Boches, répondant à plusieurs rafales de notre 75, nous ont balancé ainsi que sur le 149e bon nombre de 105.
Si leur 77 n’est pas terrible, leur 105 par contre n’est pas de même, et aujourd’hui nous avons à déplorer 3 victimes.
Un obus est tombé en plein dans la tranchée
Chicot au moment où
les poilus de la 4ème section rentraient de travailler en 1ère
ligne ; cet obus a déchiqueté et enseveli le nommé CARAIL (**) qui
se préparait à entrer dans sa « cagna » ; dans cette cagna se
trouvait VILLENEUVE qui par un vrai miracle a été seulement blessé à la
mâchoire et à la jambe par les éclats de cet obus tombé à 1m50 de lui ;
ses blessures ne sont pas, paraît-il, très graves bien qu’il ait de nombreux
petits éclats dans la jambe.
Un camarade de VILLENEUVE est immédiatement allé chercher un brancardier pour faire les pansements, bien que le bombardement continuait.
COISCHELIN s’est dévoué, bien que tous voulaient le retenir ; au moment où il passait le boyau Schiller, un peu plus loin que notre « cagna », un autre obus est tombé en plein dans ce boyau à 5m en avant de lui ; l’ayant entendu venir, il s’est collé contre la paroi du boyau, ce qui lui a évité la mort, mais tout son côté gauche (tête, gorge, côté, jambe) a été criblé d’éclats ; aussi il est blessé bien grièvement.
Depuis 6 jours que nous sommes revenus en 1ère
ligne, nous n’avions pas eu de pertes, il a fallu que nos cons d’artilleurs
nous amènent cette rafale pour en avoir.
Le pauvre CARAIL est le 1er mort que je vois ; son corps et principalement le côté gauche était réduit en bouillie, ses effets étaient en lambeaux et laissaient voir sa chair mutilée, c’est vraiment un spectacle horrible ; le pauvre n’a certainement pas souffert longtemps !!!...
Ses restes ont été transportés par ses camarades au cimetière voisin des cuisines où il repose maintenant.
Quelle horrible chose que la guerre !!!!...
COISCHELIN était au front depuis le début (2 août 1914) et n’avait jamais rien attrapé, bien qu’il était très courageux et aller relever les blessés n’importe où ils étaient.
À Verdun, paraît-il, il était le seul infirmier du bataillon osant aller relever les blessés……
Au cours de ce bombardement, alors que j’étais avec ma
section dans la tranchée Châtel à notre poste de combat,
j’ai reçu un petit éclat d’obus sur le bras droit, mais cela n’a fait que donner
une forte secousse au bras et a entamé un peu la manche de ma veste.
Contrairement aux autres matins, DEROBERT n’est pas venu nous voir et engueuler les poilus, il est bien resté tapi au fond de sa « cagna », bien étayé et profonde d’au moins 8m.
Le bombardement fini, la journée s’est achevée dans le calme habituel. Il y a relève ce soir, la 1ère section remplace la 3ème en 1ère ligne mais nous, nous ne changeons pas de place.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
(**) : CARAIL Paul André, 2ème classe, 158ème
RI, natif de Le Monêtier-les-Bains (Hautes-Alpes), mort pour la France le
5/06/1916, tué à l’ennemi au combat devant Tahure (Marne)
La nuit a été tout à fait calme.
Depuis 2 jours, le temps s’est considérablement refroidi, et il fait même froid : on ne se croirait pas au mois de juin !!!... La pluie tombe fréquemment par averses et rafraîchit la température.
À la décision d’hier, nous avons appris que le capitaine COSTE revient à la 1ère Cie ; le capitaine TAILLARD de la 2ème étant remplacé par le capitaine TALOTTE auprès du chef de bataillon.
Ceci nous fait à tous bien plaisir ; le plus ennuyé est sûrement DEROBERT qui va être maintenant simple chef de section et ne pourra par conséquent se tenir constamment terré au fond du poste de commandement.
Ce midi, je
reçois 3 lettres : une de ma Berthe, la 2ème de La Chapelle et la 3ème
de BRUT, ancien copain du 175e, maintenant au 157e.
Depuis leur arrivée à ce régiment, ils sont toujours au repos ; les veinards !!!... Il m’annonce la mort de GALLOT (*) qui était en compagnie de DESSAIGNE passé au 75ème à Vaux.
Pauvre GALLOT !!
C’était un de nos meilleurs amis au 175ème et nous avons fait de bonnes promenades ensemble ; il m’avait encore écrit dernièrement. AUBRUN, sergent, qui était à ma section à Meylan a été évacué pour maladie.
À 2h, DONADIEUX
prend le commandement de la Cie : DEROBERT partant en permission ; 10
poilus partent également ce soir. Hélas ! Quand donc irai-je moi aussi
revoir les miens, embrasser ma Berthe adorée, notre mignonne petite Fernande et
mon pauvre vieux père !!....
Ce soir, les
Boches nous envoient quelques petites torpilles qui tombent du côté du boyau Schiller : une
d’elle tombe en plein dans ce boyau, à 2m de la « cagna » que
j’occupe ; personne heureusement ne passait à ce moment !
(*) : GALLOT Louis, sergent, 75ème RI, natif
de Lyon (Rhône), mort pour la France le 19/05/1916, tué à l’ennemi à La Laufée
(Meuse)
CHABERT (1ère section), caporal, blessé d’une balle à l’épaule. (*)
Comme d’habitude nous avons passé la nuit à travailler en 1ère ligne.
Ce matin, le caporal CHABERT (1ère section) a été blessé d’une balle à l’épaule, le veinard, il a attrapé la « fine blessure » qui va lui valoir plusieurs mois de repos, sans inconvénients pour l’avenir.
Vers 9 heures, je reçois une lettre de ma Berthe, m’annonçant l’arrivée à bon port de mon petit colis ; j’en suis bien heureux car j’aurais été bien ennuyé si le porteplume et le coupe-papier que j’avais envoyés n’étaient pas arrivés à destination.
Cet après-midi,
les Boches envoient de notre côté une vingtaine de petites torpilles, grenades
à fusil, qui tombent à une cinquantaine de m. en avant du boyau Schiller où je me
trouve avec ma section.
Le temps continue d’être très mauvais, le jour il pleut presque constamment, tandis que la nuit la pluie cesse, si bien qu’il nous faut travailler les pieds dans la boue et l’eau jusqu’aux chevilles.
Avec toute cette flotte, la température s’est bien refroidie et depuis 4 ou 5 jours le froid aux pieds ne nous quitte pas.
Vers 17h, je
reçois 2 nouveaux colis : un de beurre venant de La Chapelle
et l’autre de conserves de Romagny ;
au repas de ce soir, nous mangeons la boîte de crabes que nous assaisonnons
avec l’huile et le vinaigre, ainsi qu’avec les échalotes que ma Berthe a joint
au colis.
Cette nuit, et
presque toutes les demi-heures, les Boches ont envoyé des rafales de 4 obus de
77 sur la 1ère ligne ; plusieurs sont tombés en plein dans la
tranchée qu’ils ont comblé en partie mais nous n’avons heureusement pas de
victimes à déplorer, c’est une véritable veine !!!...
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
LERAY, revient à la Cie. (*)
Le général nous était encore annoncé pour ce matin, mais il y a de fortes chances que le mauvais temps le fasse rester à son poste de commandement ; c’est d’ailleurs ce qu’il a de mieux à faire.
Ce midi, je reçois 3 lettres : une de La Chapelle, la 2ème de LENEVEU et la 3ème d’Auguste.
Vers midi, je
rencontre le sergent LERAY qui, guéri de sa blessure volontaire, est de retour à
la Cie ; en voilà un qui peut s’estimer heureux de n’avoir pas été
poursuivi !!!...
Je crois que maintenant il fera moins l’indispensable qu’en 1er lieu car il sera vite remis à sa place.
L’indisposition que j’avais ressentie les premiers jours de notre séjour ici n’a pas eu de suites et je suis maintenant en excellente santé ; j’attribue ce malaise, soit à un commencement d’embarras gastrique, soit à une indigestion causée par les rillettes que j’avais mangées au camp C.
Ce soir, il y a
relève, nous (la 2ème section) montons en 1ère ligne; tranchée
Latouche; nous aurons encore le filon d’être en ligne lorsque nous
serons relevés pour aller au repos !....
Le journal nous apprend aujourd’hui la nouvelle de la mort de Lord KITCHNER à bord d’un croiseur, coulé alors qu’il se rendait en Russie (**) ; ainsi qu’une victoire russe en Galicie.
Pour commencer notre séjour en 1ère ligne, nous
tombons bien mal :
1° les Boches nous balancent une dizaine de grenades à fusil dont 3 ou 4 tombent juste dans la tranchée, sans faire de victimes heureusement.
2° Toute la nuit, l’eau tombe à verse et au lever du jour il y a plus de 50cm de boue et d’eau dans la tranchée, les poilus au lieu de se reposer, sont obligés de passer plus de 2 heures à l’enlever ; décidément la 2ème section n’a pas de chance.
Le s/s lieutenant DONADIEU a affecté provisoirement le sergent LERAY à la 2ème section ; j’espère bien que cette affectation n’est que provisoire, car nous n’avons nullement besoin d’un pareil individu.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
(**) :
Horatio Herbert Kitchener, dit Lord Kitchener, né
le 24 juin 1850 est un maréchal et homme
politique britannique.
Il périt au
cours d'une mission qui devait le conduire en Russie :
le 5 juin 1916, au nord-ouest des Orcades,
le croiseur de la Royal Navy HMS Hampshire faisait
route vers l’Empire russe lorsqu’il heurta une mine allemande
posée par le U.75 à 2 kilomètres au large de Marwick Head.
Le bateau ne
s’enfonça pas immédiatement, mais en 15 minutes. Lord Kitchener âgé de 66 ans
préféra couler avec le navire plutôt que de mourir glacé dans les eaux, et son
corps ne fut jamais retrouvé
Cette nuit, pour ne pas veiller, il a prétexté un mal d’estomac et de tête ; si bien que nous avons dû : FALIEZ et moi passer entièrement la nuit sous la flotte, et à nous « vadrouiller » d’un bout à l’autre de la tranchée, nous étions ce matin 2 véritables blocs de boue.
Le soleil se montre un peu vers midi et dessèche en partie la tranchée pour notre plus grand bien.
LERAY est devenu de plus en plus froussard ; il fallait le voir, baisser la tête et se faire tout petit vers 13 heures au passage de 77 que les Boches envoyaient sur notre 2ème ligne !!!...
Ayant trouvé un culot de 77 avec sa ceinture de cuir intacte, je passe une grande partie de la matinée à limer cette ceinture pour essayer de l’enlever ; je la coupe bien entièrement mais tous mes efforts pour l’enlever restent vains et je dois y renoncer ; c’est regrettable, car j’avais l’intention d’en faire un coupe-papier et le culot d’obus serait vraiment bien lourd pour emporter.
Nous touchons : FALIEZ et moi, une paire de lunettes pare-éclats ; on ne sait décidément plus quoi nous donner et nous allons ressembler bientôt aux chevaliers du Moyen-âge, bardés de fer.
Le journal nous apprend la prise du fort de Vaux ; les
Boches quoiqu’y sacrifiant des hommes et du matériel réussissent tout de même à
progresser petit à petit et je ne désespère pas de les voir arriver jusqu’à Verdun.
Quelle obstination ils mettent à la prise de cette ville ; voilà près de 4 mois qu’ils ont commencé leur offensive !!...
Ce soir, les
Boches nous envoient encore au moins une trentaine de petites torpilles et
plusieurs d’entre elles tombent juste dans la tranchée.
Heureusement, on peut encore se garer de ces engins lorsqu’il fait jour ; le bruit de départ est en effet facile à reconnaître (cela ressemble un peu à un coup de fusil, mais le son est un peu plus sourd) il suffit de lever les yeux pour voir le trajet fait par ces torpilles dans l’air : elles s’élèvent à une soixantaine de m. en oblique, puis arrivées au sommet de leur trajectoire, elles redescendent presque verticalement, la pointe dans la direction du sol et maintenue dans cette position par un empennage à ailettes.
Pendant près d’une heure nous restons ainsi à regarder les torpilles boches tomber sur notre tranchée.
S’il est relativement facile de s’en préserver le jour, il n’en est pas de même la nuit car alors plus moyen de les suivre dans leur course aérienne.
PASCUAL rentré à la section. GIZENDANNER évacué.
(Bombardement des crapouillots) (*)
Ce matin, nous sommes prévenus que nos crapouillots vont bombarder les tranchées boches de 7h à 9h ; en conséquence, en 1ère ligne, il faut évacuer toute la zone comprise entre le saillant central et la tranchée Martineau, tous les poilus doivent rentrer dans les abris, à l’exception de 3 guetteurs du côté du ravin de la Goutte.
Le tir commence vers 7h ¼.
Quels engins infernaux que ces torpilles dont certaines pèsent plus de 50kg. Je reste tout le temps avec les guetteurs à regarder le bombardement. Comme pour les petites torpilles, il est très facile de suivre leur trajet dans l’air, mais sitôt l’éclatement, qui est plus terrible que celui d’un 380 ou d’un 420, il faut vivement baisser la tête car les éclats et les pierres volent à plusieurs centaines de m. en arrière.
Il faut voir la colonne de fumée et de poussière produite par l’éclatement d’une torpille pour se faire une idée de ses effets dévastateurs et démoralisants. Le bombardement dure ainsi à peu près 2 heures et de temps à autre le 75 accompagne les torpilles.
Qu’est-ce que les Boches doivent prendre !!...
Chose étrange, leur artillerie ne répond pas et c’est à
peine s’ils nous envoient une dizaine de fusants sur notre 1ère
ligne.
Pour que les torpilles éclatent, il est nécessaire qu’elles tombent bien sur la pointe ; avant qu’elles tombent, il est facile de voir si elles vont éclater lorsqu’elles tourbillonnent en descendant, c’est que l’empennage est défectueux et il y a alors de fortes chances qu’elles n’éclatent pas car elles tombent sur le côté.
Une torpille lancée par la 2ème Cie, ayant
perdu une de ses ailettes est tombée en arrière de notre tranchée et nous a
couvert d’éclats, un d’entre eux m’a rasé la figure et est allé s’enfoncer dans
le parapet ; il est heureux que nous ayons vu cette torpille venir, car
nous avions eu le temps de nous coller contre un pare-éclat.
(Les accidents de ce genre ne sont pas rares avec les crapouillots, car il suffit qu’une ailette soit faussée pour que la torpille dévie de plusieurs centaines de m. du but visé.)
Si l’artillerie boche est restée tranquille pendant le
bombardement, elle se rattrape cet après-midi et les 105, 150 rappliquent sur
nos tranchées, sans faire de victimes heureusement.
Après le bombardement, nous pouvons nous rendre compte des dégâts causés par nos torpilles : à 2 endroits, au moins, la tranchée de 1ère ligne boche est éventrée complètement, et tout l’après-midi, nous voyons les Boches travailler à la réparer ; mais ils ne se montrent pas longtemps et c’est à peine si nous réussissons à leur envoyer quelques coups de fusil.
Ce matin,
PASCUAL est rentré à la section, ce type était resté à l’infirmerie du Veau Crevé pour maladie des
yeux.
La soirée et la
nuit sont très calmes ; il est probable que les Boches ont trouvé la
leçon un peu dure.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
Bombardement intense toute la journée. NOBIS blessé à la relève. (*)
Matin : calme complet et inhabituel ; c’est à peine si un coup de fusil est tiré de temps en temps de part et d’autre.
Vers 7 heures, les Boches commencent à se fâcher et à nous bombarder ; jamais nous n’avions encore reçu autant de marmites : 77, 105 et 150 tombent comme grêle et arrosent les boyaux et tranchées ; l’aumônier qui était venu faire un tour en 1ère ligne n’est pas long à se réfugier dans une cagna.
Le bombardement dure plus de 3 heures consécutives, aussi la soupe nous arrive en retard (midi).
Calme relatif de 11h à midi.
Vers midi ½, cela reprend plus violemment encore ; les fusants et percutants nous couvrent d’éclats et de shrapnells qui jonchent la tranchée.
Les Boches veulent nous faire payer cher notre crapouillotage d’hier et pour une torpille que nous leurs avions envoyé, ils nous balancent au moins une centaine d’obus de tous calibres.
Je profite d’un ralentissement du bombardement pour aller voir les dégâts ; le boyau conduisant au poste d’écoute est comblé par l’éclatement de 3 obus ; le saillant Johan est en partie démoli, un 77 a frappé en plein sur un créneau en acier et l’a plié en deux ; le boyau Johan est également comblé en 3 endroits différents, j’y trouve une fusée en aluminium qui n’a aucun mal et que j’enverrai à ma Berthe, je fais aussi provision d’au moins 1kg d’aluminium qui me servira à faire des bagues dans mes moments d’ennui.
Après une ½ heure
de répit, le bombardement reprend encore de plus belle et dure cette fois
jusqu’à la nuit ; notre tranchée de 1ère ligne en souffre
passablement, mais chose vraiment extraordinaire nous n’avons pas un seul
blessé à la Cie.
Aujourd’hui, j’ai hérité d’un fusil, celui du caporal CHABERT, évacué il y a 3 jours, j’en profite pour tirer au moins une cinquantaine de cartouches dans les créneaux boches ; s’il y avait des guetteurs à ce moment, ils ont dû avoir la frousse.
À 19 heures,
nous apprenons que les Boches ont attaqué sur notre gauche, en face la 13ème
division, il paraît que nous les avons repoussés.
Comme le bombardement continue encore à ce moment nous prenons nos dispositions en vue d’une attaque possible : tous les types doivent veiller aux créneaux jusqu’à la relève, c’est une simple mesure de prudence qui ne sert heureusement à rien car il n’y a pas attaque.
Nous sommes relevés par le 31ème chasseurs vers
11h du soir, la relève se fait très bien et sans pagaille ; je suis bien
content lorsqu’avec ma section nous prenons le chemin du repos ; nous
sommes en effet bien fatigués ; c’est incroyable comme une journée de
bombardement vous fatigue les nerfs, surtout lorsqu’on est en 1ère
ligne et que l’on s’attend à une attaque !!!...
La 2ème section a toujours la veine d’être en ligne lorsqu’il y a ainsi alerte !!!!...
Pour un jour Pentecôte, nous avons eu une drôle de fête
dont nous pourrons nous rappeler ; les types qui sont allés à Verdun
disaient que ce bombardement rappelait celui qu’ils supportaient là-bas.
Après avoir passé ainsi toute une journée au milieu de l’éclatement des obus sans avoir un blessé, nous en avons un en allant au repos ; alors que la section passait dans le boyau Vagner, un 105 éclate en tête et un 2ème en queue de la section ; un éclat de ce dernier attrape le caporal NOBIS à la fesse, lui faisant une blessure peu grave, si bien qu’il peut gagner sans aide le poste de secours distant d’environ 200m de l’endroit où il a été blessé.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet. NOBIS
Charles, 23 ans, marin, recruté et habitant Le Havre, partira pour
l’hôpital de Châlons-sur-Marne.
Nota : à
partir du 12 juin, et jusqu’au 17, le 3e bataillon du régiment reste
aux tranchées, les 2 autres vont au repos au camp Allègre et au camp C (journal
du régiment). À partir du 17 juin, ils alterneront cette disposition.
Arrivée au camp Allègre (ancien camp du Veau Crevé).
LEGRIS rentre à la section. (*)
Nous arrivons au camp du Veau Crevé, appelé maintenant camp Allègre, en souvenir du commandant ALLEGRE du 2ème bataillon du 158 tué à Verdun, vers 4h ½ ; il y a longtemps que j’avais été aussi fatigué, aussi sitôt arrivé, je me couche et dors jusqu’à 10h.
Cet après-midi,
je passe mon temps à écrire et à nettoyer mon fusil. Je reçois un colis de ma Berthe
avec un flacon de « gnôle ».
N’étant plus habitués à boire du vin à volonté, les poilus en prennent un peu trop et beaucoup d’entre eux sont saouls ce soir ; ceci est très pardonnable, car la boisson est leur seule distraction.
Il paraît que nous resterons 12 jours ici et que nous remonterons encore une fois dans le même secteur ; cette fois nous aurons des officiers russes avec nous ; au 158e il y aura 1 colonel, 1 commandant et 3 capitaines qui viendront se rendre compte du service dans les tranchées françaises.
Je reçois aussi une lettre de ma Berthe qui me fait bien plaisir.
Aussitôt après la
soupe, je vais me coucher et je passe une bien bonne nuit : il y avait
longtemps que j’avais aussi bien dormi !!!
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
LEGRIS Henri, 36 ans, marchand de bois, de
Pont-Saint-Esprit (Ardèche), volera le fusil allemand que Ferdinand avait
récupéré. Il sera à deux doigts de tuer Ferdinand durant l’épisode de la
Chouette du 12 septembre, que Ferdinand narra le 12 octobre
GUERTIN rentre à la section. (*)
Réveil à 5h. Il est tout de même honteux d’être obligé de se lever à 5h lorsque nous sommes au repos ; on pourrait, je crois, nous laisser reposer un peu plus longtemps sans inconvénient pour le service !!...
8h. La section
va aux douches ; nous en avions tous bien besoin et cela nous fait grand
plaisir.
Ensuite, nettoyage des armes jusqu’à 10h.
Cet après-midi,
nettoyage et aménagement des baraquements ; les poilus doivent installer 2
râteliers d’armes puis brosser leurs effets car à 3h il y a revue par le
colonel, qui d’ailleurs ne vient pas et nous fait attendre plus d’une heure.
Seul, le commandant GOUSSEAU vient pour prendre les noms des 3 grenadiers qui participeront à un concours de lancement de grenades établi pour le régiment.
Toute la journée il a fait un temps épouvantable, la pluie n’a cessé de tomber et je plains les types qui sont en 1ère ligne.
Quelques mots sur le sergent LERAY.
(**)
Voilà un drôle d’individu : aux tranchées c’est de
beaucoup le plus froussard de la section : le jour de Pentecôte il n’est
pas sorti un seul instant de la « cagna », et le soir, lorsque tout le
monde a dû prendre sa position de combat, il a eu le toupet de me demander à
rester dans la « cagna » ; c’est honteux de voir de pareils
chefs.
Quelle confiance les types peuvent-ils avoir en eux !!... Il est du devoir de tout gradé de donner l’exemple à ses hommes ; pour moi personnellement, je veux être toujours avec mes poilus les plus exposés, là où il y a le plus de danger, car c’est le meilleur moyen de remonter leur moral qui n’est pas trop bon.
Ce soir, le
caporal BUONAFÈDE, qui a eu son 2ème frère tué dernièrement à Verdun
(***),
part en permission ; il emporte un colis que j’expédie à ma Berthe ;
colis qui renferme mon tricot.
Le communiqué d’aujourd’hui fait mention du bombardement que nous avons subi le jour de Pentecôte ; c’est ainsi que j’apprends que le secteur que nous occupons est le secteur de Tahure.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
Guertin
Emile, 38 ans,
cultivateur à Château-Renault (Indre et Loire) sera évacué le 18 juin 1916 pour
mauvaise dentition.
Il avait été
évacué à Verdun, début 1916, comme malade, ses camarades n’en avaient rien su
et il avait été porté disparu, tous le croyaient mort, ses parents avaient reçu
la nouvelle officielle de sa disparition alors qu’il était en permission.
(**) :
Souligné dans le carnet. Le sergent LERAY
avait été blessé
(***) : BUONAFEDE Jean, 2e classe au 163e
RI, mort pour la France à Chisey (Meurthe-et-Moselle) le 06 avril 1915, tué à
l’ennemi. Né à Nice le 5 octobre 1893. BUONAFEDE
Auguste Jean, 2e classe au 173e RI, mort pour la France à
l’hôpital d’Orléans, mort de ses blessures. Né à Nice le 5 décembre 1895
Ce matin, il faut se lever à 4h ½ car le rassemblement a lieu à 5h ¼ ; la Cie devant aller près de Somme-Suippes servir de mannequin aux élèves chefs de section.
Ma présence n’étant pas utile, je laisse la Cie au terrain d’exercice et nous partons, l’adjudant VIVIER et moi pour Somme-Suippes.
Là je revois au moins quelques civils (voilà 1 mois ½ que je n’en avais vu).
De Somme-Suippes nous poussons jusqu’à Suippes (3km1/4 plus loin).
Suippes était un chef-lieu de canton assez important mais cette localité a assez souffert : tout le quartier proche de l’église est complètement détruit ; la tour de l’église elle-même est rasée vers la moitié de sa hauteur ; il y a bien peu de maisons intactes.
Nous allons en vain chez 2 ou 3 bistrots, mais on ne veut
rien nous servir ; il est absolument interdit aux commerçants de vendre en
dehors des heures suivants 1° de 11h à 13h, 2° de 17 à 19h ; heureusement
à Somme-Suippes,
en revenant, nous trouvons une bouteille de vin qui nous fait grand bien.
Nous sommes de retour au camp Allègre vers 10h ½, juste pour manger la soupe.
Cet après-midi,
rassemblement de la Cie pour l’exercice à 13h45 et nous allons sur l’ancien
terrain lors de notre 1er repos ici.
Après une pause d’instruction sur les mouvements de tir la pluie se met à tomber à verse ; nous nous abritons tant bien que mal sous les sapins, mais malgré cela nous ne tardons pas à être traversés car l’eau tombe en averse pendant plus d’une heure.
En rentrant, les types sont encore obligés de donner un coup à leur fusil.
Ce soir, en
vertu de la décision de nos représentants, il faut avancer nos montres d’une
heure.
VEYRAT rentre à la section. (*)
Les types doivent se lever à 5h (nouvelle heure) ; ce qui fait 4h de l’ancienne pour aller comme hier servir de mannequins aux élèves chefs de section ; moi je reste tranquillement couché : ce sont l’adjudant CEYSSON et l’aspirant GONON qui conduisent la Cie.
L’exercice dure à peine un quart d’heure ; c’est tout de même malheureux de faire lever les poilus à une heure pareille pour si peu de chose !!...
Ah ! C’est bien le métier militaire !!....
Ce midi, VEYRAT
qui avait été détaché à la Cie de mitrailleurs à Somme-Yèvre, revient à la section, ayant été
reconnu inapte pour faire un mitrailleur : voilà un poilu qui a fait 1
mois ½ aux mitrailleurs et qui est renvoyé maintenant, je crois que l’on
pourrait juger de l’aptitude d’un type avant 1 mois ½ de séjour !!...
Cet après-midi,
il y a vaccination ; pour les non vaccinés, nettoyage des armes et je dois
en passer la revue à 15h ; cette revue est vite passée, car je n’aime pas
à « emmerder » les poilus, aussi je me borne à regarder 2 ou 3 fusils
dans chaque section qui d’ailleurs sont très propres.
En général, les poilus prennent un soin jaloux de leurs armes ; ils savent d’ailleurs que du bon fonctionnement de leur fusil peut dépendre leur salut.
Le temps est un peu meilleur que les jours
précédents ; j’espère que cela va continuer ; ce matin il ne faisait
pas chaud ; le sergent SIMON qui a reçu une lettre de chez lui nous
annonce qu’il est tombé de la neige dans les Vosges ; fait qui ne s’était
pas produit depuis très longtemps.
En compagnie du sergent LAVIGNE ; je vais ce soir au théâtre installé dans un baraquement et qui joue tous les soirs pour les poilus au repos ; mais c’est plutôt mal installé ; il y a seulement quelques bancs, aussi les types qui sont aux 1er rangs peuvent seuls voir quelque chose et comme nous sommes arrivés en retard nous ne voyons pas grand-chose ; dans ces conditions nous n’y restons pas longtemps.
Il paraît que le 17 soir il y aura séance pour la 1ère Cie alors nous tâcherons d’y arriver un peu plus vite pour être assis.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
MACHAT, caporal rentre à la section. (*)
Chose extraordinaire, on nous laisse tranquilles ce matin, aussi j’en profite pour rester couché jusqu’à 9h. Certains types de ma section en particulier PILOT, BOUTIER, COSTE, sont très malades : conséquence du vaccin d’hier.
Cet après-midi,
il y a prise d’armes par le 158e : remise de croix de guerre ; tout
le monde doit y assister même les vaccinés ; un type de la section :
DALLEMAND, cité à l’ordre du régiment va être décoré.
Le rassemblement a lieu à 15h sur le terrain à l’ouest du
camp ; ligne de colonne de Cie face au nord.
À la Cie nous avons 4 décorés : le caporal-fourrier BONAMOUR, les grenadiers COURRIOUX et DELORME, l’agent de liaison DALLEMAND. Pendant tout le temps de la remise de décoration les types doivent rester au : « présentez armes », c’est plutôt dur pour les vaccinés d’hier et 2 types tombent sans connaissance, les brancardiers sont obligés de les transporter à l’infirmerie.
Ah ! Comme tout est arbitraire dans ce métier, d’après le règlement du service de santé tout vacciné contre la fièvre typhoïde doit être exempt de service une ½ journée avant et 1 journée après la vaccination ; mais voilà quand il s’agit de punir un type, on fait appel au règlement, par contre pour les « emmerder » on passe bien outre.
Pour la 1ère fois, depuis que je suis au 158e,
je vois le drapeau du régiment et après la cérémonie, nous défilons devant lui.
À 5h nous
rentrons dans les baraquements.
Ce midi le caporal MACHAT qui avait été évacué à Somme-Yèvre rentre à la section, il va reprendre son ancienne escouade (7ème) qui depuis l’évacuation de NOBIS n’avait plus de caporal.
Maintenant la section va avoir ses 4 anciens caporaux ; les 2 qui étaient venus en renfort : BIGOT et NOBIS ayant été évacués.
Reçu une lettre de ma Berthe chérie et je n’ai même pas eu
le temps ou plutôt le courage de lui écrire ; il faudra que je répare
cette faute demain matin.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
La Cie étant de service aujourd’hui, c’est la 2ème section qui fournit la garde (2 sergents, 3 caporaux et 28 hommes).
Toute la journée les types sont occupés à continuer les
jardins commencés par les chasseurs.
Ah ! Pauvre France, où vas-tu !!... Qu’as-tu besoin de ces parterres autour des camps ? Ne pourrait-on pas trouver à occuper plus utilement l’énergie des poilus ?...
Quand on pense que depuis le début de la guerre aucune tranchée n’avait été creusée en avant de Verdun et que cette incurie des chefs a été la cause de la mort de milliers de Français, on ne peut s’empêcher de s’apitoyer sur les destinées de notre France, il est probable qu’à Verdun, ainsi qu’au camp Allègre, les hommes étaient occupés à faire des jardins, à dessiner de belles pelouses !!!...
Il y avait longtemps que j’avais été aussi tranquille
qu’aujourd’hui ; je n’ai absolument rien fait, et suis couché les trois
quarts du temps ; au moins, c’est ce qu’on peut appeler du repos.
Le sergent-major nous apprend ce soir que les permissions doivent être suspendues à partir du 23 ; ce n’est pas très bon signe et il est à peu près certain que le mois de juillet ne se passera pas sans attaque de notre part.
D’après les permissionnaires rentrés aujourd’hui, un grand nombre de trains (270 paraît-il) bondées de troupes françaises et anglaises seraient passés en gare de Troyes, allant dans la direction de Paris. (L’offensive française aurait probablement lieu dans le Nord.)
Ce soir, il y a
représentation théâtrale pour les 1ère et 2ème
Cies ; cela tombe juste le jour où la Cie est de service, aussi tous les
hommes de garde ne peuvent y aller.
Etant plutôt fatigué, je me couche de bonne heure, car je me moque un peu du théâtre.
Depuis 2 jours j’ai les pieds qui me brûlent, et lorsque je les pose à terre, c’est comme c’est comme si je marchais sur des épingles ; ceci est certainement une conséquence de rester 15 jours sans se déchausser.
De 9h à 10h, le
bombardement est violent sur notre droite, mais cela ne dure pas ;
j’espère bien que les Boches nous laisseront tranquilles pendant les quelques
jours que nous avons à passer ici.
GUERTIN évacué ; mauvaise dentition. (*)
Le travail n’est pas trop accablant ce matin ; les poilus doivent seulement nettoyer leurs effets et leurs armes.
Revue d’armes à 9h ;
c’est le lieutenant TRICOT qui passe la revue aux 1ère et 2ème
sections, il se montre satisfait de la 2ème et me dit :
« Les armes sont très propres, en général. »
Ce qui d’ailleurs était la vérité.
Je suis satisfait de ma 2ème section, les types sont très chics, à part une ou deux fortes têtes, comme COSTE, mais ces fortes têtes ont bon cœur et je suis certain qu’ils ne me refuseraient rien.
Aujourd’hui,
GUERTIN est évacué sur l’ambulance de St Rémy pour mauvaise
dentition : voilà 5 jours qu’il était revenu à la section. Ce type avait
été évacué à Verdun comme malade, ses camarades n’en avaient rien su et
il avait été porté disparu.
Tous le croyaient mort ; aussi, tête des anciens lorsqu’ils l’ont vu revenir le 13 dernier ; ses parents avaient reçu la nouvelle officielle de sa disparition alors qu’il était en permission.
Ce matin, le 3ème
bataillon relevé des tranchées est arrivé au camp Allègre, je revois FARREY, ancien poilu
du 175e que j’ai connu au « Winter Place » et à Grenoble ;
il m’apprend que le jour Pentecôte les Boches ont attaqué sur les
chasseurs ; aussitôt après le bombardement, ils sont sortis déséquipés,
les poches pleines de grenades de leurs tranchées, ont bondi jusqu’à la
tranchée française où ils ont tué 30 types, en ont blessé 70 et fait un peloton
prisonnier.
Ils ont regagné leurs tranchées 10 minutes plus tard avec leurs prisonniers.
Le communiqué français a bien fait mention du bombardement mais a passé sous silence ce raid des Boches.
Les chasseurs ont été surpris par les Boches dans les « cagnas » où ils s’étaient mis à l’abri du bombardement et ils n’ont même pas eu le temps de sortir.
Cet après-midi,
appel de la Cie, revue de vivres de réserve, cartouches, casques, paquets de
pansement, cagoules etc…
À la 11ème Cie je retrouve mon copain BARROUX. J’apprends par lui que l’adjudant FAYET a été gravement blessé le jour Pentecôte. Le caporal LECLERQ a encore été cité à l’ordre du régiment ; voilà bien les avantages d’avoir du bagout et du culot car d’après ses camarades, il n’a rien fait d’extraordinaire ; c’est pourtant un véritable Apache et il suffit de voir son livret matricule pour s’en rendre compte.
Ce soir, il y a
3 contre-appels successifs, tous ceux qui se font « piquer » en
dehors des baraquements sont conduits en tôle : le caporal GAUTHIER de ma
section est dans ce cas.
Toute la soirée,
alors que je me promenais en compagnie de BARROUX, ancien copain du 175, les
s/s off de la 1ère restent à boire à la popote ; LERAY et
l’aspirant GONON sont complètement ivres et ils amusent les poilus pendant au
moins 2h dans le baraquement.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
PASCUAL évacué, troubles visuels. (*)
Réveil à 4h ½ ; la Cie devant aller de nouveau servir de mannequin aux élèves chefs de section ; comme il y a rabiot de gradés, je reste tranquillement au camp.
Ce matin à la
visite, PASCUAL de ma section est évacué pour troubles visuels, ce type avait
déjà été évacué alors que nous étions au camp C pour le même motif, mais il
n’était allé qu’à l’infirmerie, tandis que cette fois il est évacué.
Le capitaine COSTE revient à la 1ère Cie ; le lieutenant DEROBERT rentre aujourd’hui de permission ; il prend le commandement de la 2ème section : je vais donc être maintenant simple chef de ½ section.
Rassemblement pour l’exercice à 13h30’ ; c’est le
capitaine qui commande la Cie ; une fois arrivés sur le terrain il réunit
tous les gradés et nous fait un petit speech qui, ma foi, n’est pas mal du
tout ; c’est un type certainement à la hauteur de sa tâche contrairement à
DEROBERT qui lui est une véritable nullité ; j’ai d’ailleurs déjà pu juger
le capitaine COSTE lors de son court séjour à la 1ère aux tranchées.
Devant les officiers, il m’a fait un petit compliment ; s’adressant à DEROBERT il lui a dit :
« Vous aurez un auxiliaire précieux en la personne
de GILLETTE. »
Ce soir, je
fais une bonne partie de football.
À 9h, après l’appel la Cie a l’autorisation d’aller au cinématographe qui est installé en plein air ; comme il faut que dans chaque section un gradé conduise les poilus, je me trouve contraint d’y aller, quoique j’aurais de beaucoup préféré me coucher.
Au sujet de l’appel : à partir d’aujourd’hui l’appel sera fait comme en caserne, ceci est une fantaisie de DONADIEUX qui depuis qu’il est sous-lieutenant est loin d’être chic.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
DUPUIS revient à la section. (*)
Rassemblement à 5h ½ en tenue de campagne pour une petite marche ; nous passons par Somme-Tourbe et le capitaine après avoir fait arrêter la Cie au milieu du bourg, permet aux hommes d’aller dans les épiceries et bazars acheter ce qu’ils veulent (vin, biscuits, camembert etc…etc…).
C’est vraiment un geste très chic de sa part et beaucoup
de commandants de Cie n’en auraient pas fait longtemps
(**)
autant : Je crois que les hommes n’auront pas à se plaindre de lui ;
il sera certes exigeant au point de vue service, mais en dehors du service ce
sera certainement un type épatant.
Nous avons repos jusqu’à 2h30, et cet après-midi il y a seulement une heure de gymnastique ; je crois décidément que nous n’aurons pas à nous plaindre du capitaine.
Ce soir, le
phénomène DUPUIS rentre à la section.
Ah ! Il aurait bien pu rester chez lui, nous ne l’aurions pas regretté. Il a passé seulement 12 jours à l’hôpital et est allé en permission de 7 jours.
À 19h, nous
faisons un match de football : 158ème contre 62ème ;
nous en sortons vainqueurs par 2 buts à zéro ; pour la 1ère
fois j’ai fait aile droite, mais je m’en suis bien acquitté et c’est moi qui ai
marqué les 2 buts.
À 21h, il y a
représentation cinématographique en plein air ; l’appel va avoir lieu
après la représentation ; comme c’est moi qui suis d’appel, je suis forcé
d’attendre la fin du cinéma et pour cette raison, je vais assister au
spectacle, qui d’ailleurs est beaucoup plus intéressant qu’hier.
L’appel fait, je vais le rendre au lieutenant DEROBERT qui, lui oubli d’aller le rendre au poste de police ; aussi au bout d’une heure on vient me réveiller pour y aller.
Si pareil oubli arrivait à un s/s off, il est certain qu’il n’y couperait pas !...
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
(**) :
Barré dans le carnet.
FALIEZ sergent et JOUVE partent en permission. (*)
Ce matin, travaux de propreté jusqu’à 7h ½.
À 8h, nous partons pour l’exercice avec le lieutenant TRICOT qui conduit la Cie à 4km au moins du camp.
Nous venons de faire former les faisceaux lorsque POLLET vient chercher les officiers pour aller au bureau du colonel ; il y a à peine ¾ d’heure que TRICOT et DONADIEUX sont partis que POLLET revient une 2ème fois chercher la Cie ; il parait que cela presse et il faut faire les 4km en vitesse, en route nous rencontrons DONADIEUX qui venait nous dire d’aller encore plus vite.
Nous ne savons quoi penser de cette alerte et beaucoup de
types se figurent que c’est pour un changement de secteur. En arrivant au camp,
nous en avons l’explication ; c’est tout simplement pour une prise
d’armes : un général russe devant venir passer en revue le 158.
Lorsque nous arrivons au camp il y a contre-ordre, cette revue va avoir lieu cet après-midi à 15h ; mais comme toutes les Cies sont rassemblées, il y a répétition ce matin.
N’ayant pas de sabre, je ne vais pas à cette répétition ; GUILLEMEAU va le chercher à la voiture de Cie afin que je puisse aller à la revue.

Extrait
du journal du régiment
Rassemblement à 14h30 (ligne de colonnes de Cie).
La revue se passe sans incident, le général russe se montre très satisfait ; le lieutenant-colonel GUEDENEY nous transmet ses félicitations et nous donne repos pour demain matin : c’est toujours autant de gagné !!...
Après la revue,
il y a distribution de croix de guerre au 3ème bataillon ; le
fanion du 3ème bataillon ayant été cité en avril 1915 lors de
l’attaque de l’éperon de Lorette est décoré ; les autres croix de guerre
ont été données aux poilus du 3ème bataillon et surtout aux
mitrailleurs qui sont restés à leur poste pendant le bombardement du jour
Pentecôte.
La façon dont ces décorations sont attribuées est vraiment faite pour vous dégoûter ; on les donne, non aux plus méritants mais à ceux qui ont le plus de « bagout » : un maréchal des logis qui est toujours resté à l’arrière a même été décoré.
Ce soir, 8
types de la Cie partent en permission et parmi eux 4 s/s off : FALIEZ,
LACOTE, LEGE et BONAMOUR ; les veinards ils vont « couper » à la
prochaine période de tranchées et nous rejoindrons juste pour le
repos !!...
À 21h,
représentation cinématographique ; on nous représente « Quo
Vadis » et c’est là la partie de beaucoup la plus intéressante.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
Repos ce matin, j’en profite pour rester couché jusqu’à 9h ½ ; il y avait longtemps que j’avais aussi bien reposé !!!...
Les grenadiers titulaires sont appelés au bureau pour former une section de grenadiers par bataillon ; la Cie devant en fournir 7, on fait appel aux volontaires : ARSAC de ma section se fait inscrire ; ces types seront affectés à la Cie de mitrailleuses et seront certainement plus heureux ; c’est égal je regretterai ARSAC, car c’était un des meilleurs soldats de ma section.
Aujourd’hui, il
fait une chaleur accablante. Quelle différence avec les premiers jours de notre
séjour ici !!
Le rassemblement pour l’exercice du soir avait été fixé à 14h ; mais se rendant compte de l’ardeur du soleil, le capitaine l’a retardé d’une heure. C’est le lieutenant DONADIEUX qui dirige l’exercice qui d’ailleurs n’est pas très pénible : nous faisons juste un quart d’heure d’école de section ; malgré cela nous attrapons chaud et en rentrant tous les types suaient à grosses gouttes.
Dans cette satanée Champagne pouilleuse nous ne serons pas heureux cet été car la boisson nous fera plutôt défaut.
Ce soir, je
reçois 3 lettres : 2 de ma Berthe qui m’envoie celle de Melle PICHARD et
une de mon vieil ami LENEVEU.
Encore une journée à passer ici et nous retournerons rendre une petite visite aux Boches ; j’espère qu’elle ne sera pas plus terrible que les autres !!...
Avec cette chaleur qui vous amollit, je n’ai même pas eu le courage d’écrire et je me fais d’amers reproches sur ma paresse, car qui en souffrira ?
Si ce n’est ma Berthe chérie qui se fera encore du mauvais sang ; je ne veux plus que pareille chose m’arrive.
Il est question de faire passer au 144ème régiment territorial les types de la classe 1896 ; si cela pouvait être vrai je serai débarrassé de DUPUIS et de PICARD ; ce dernier a le grand défaut de se plaindre continuellement, et pourtant il y en a des beaucoup plus malheureux que lui, qui est célibataire : à la 1ère section il y a un type, SOUVIGNE, qui est veuf et père de 3 enfants.
(*) Arsac
Jean, 22 ans, cultivateur à Saint-Pal-de-Mons (Haute-Loire), sera blessé le
3 septembre 1916 (éclat d’obus au bras gauche). Il partira à l’hôpital de
Dreux.
Nous montons en 1ère ligne. LERAY va à l’infirmerie. (*)
Ce matin (7h), revue par le capitaine : tenue de campagne sans sac.
Le capitaine profite de ce rassemblement pour nous donner quelques explications sur sa façon de comprendre le service des tranchées ; il y aura constamment un observateur en 1ère ligne muni d’une jumelle et à cet effet il y en a un de désigné dans chaque section. PILOT qui est muni du fusil à lunette se tiendra constamment en 1ère ligne le jour et se reposera la nuit.
De 8h à 9h ½,
il y a douches ; voilà au moins une chose utile mais il faut encore se
laver en vitesse, car 1h1/2 pour faire passer 140 poilus à raison de 4 à la
fois, c’est loin d’être suffisant.
Le temps continue d’être à l’orage, et nous allons prendre quelque chose comme sueur ce soir par cette chaleur.
Cet après-midi,
il y a repos : j’envoie mon colis à ma Berthe. Je reçois 2 lettres, une de
BUONAFÈDE en permission à Nice, l’autre de NOBIS qui se trouve à l’hôpital de Châlons-sur-Marne.
Pendant la revue de ce matin, LERAY, sergent, s’est fait
porter malade et il entre à l’infirmerie.
Ah ! Voilà un loustic qui a un fier culot ; après ce qui lui est déjà arrivé, il ose encore montrer sa lâcheté en ne montant pas aux tranchées ; je suis à peu près certain qu’il va réussir à se faire évacuer de l’infirmerie.
Et voilà un engagé d’avant la guerre qui a fait une partie de sa carrière dans l’armée.
Ah ! On reconnait bien là ceux qui ont un poil dans la main.
Rassemblement pour
le départ à 19h ; il faut faire ensuite nettoyer les cantonnements que
nous laissons bien plus propres que nous les avons pris.
Départ à 19h ½ ; la sueur n’est pas longtemps à traverser la chemise et les pauses sont loin d’être fréquentes. Au bout d’environ 2h de marche, un type de la 1ère section, BROTAGNOL, tombe sans connaissance ; malgré DEROBERT qui dit : « laissez-le » je reste avec lui jusqu’à l’arrivé des brancardiers qui le portent au poste de secours.
Au bout de 20’ au moins, il n’avait pas encore repris ses sens ; il est tout de même honteux de traiter les hommes de la sorte !!!...
De ce fait, nous nous trouvons PHILY et moi (PHILY était resté avec moi) en queue de la 2ème Cie mais nous prenons les raccourcis, si bien que nous arrivons en ligne avant la Cie.
Dans la 2ème partie du trajet nous avons été bien arrosés par une pluie d’orage terrible, de plus il faisait nuit noire et on ne se voyait pas à 1m ; nous avons décidément bien mal tombé pour la relève.
À minuit la relève est finie, il faut encore que je fasse
l’appel de ma section et que j’aille le rendre au capitaine avant de me
reposer.
Aux 2ème, 3ème et 4ème sections, il ne manque personne, par contre il manque 3 types à la 1ère section : BROTAGNOL, BESSE et TERRASSE.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
Ce 24, il faut prendre l’emplacement de combat et le capitaine nous fait passer nos consignes ; au moins avec lui nous saurons ce qu’il y a à faire.
Je suis de quart de 11h à 14h. TERRASSE arrive ce matin, il a passé toute la nuit à errer dans les boyaux.
Pour lui ce retard involontaire n’est pas grave, car avec des rhumatismes et des varices il est clair qu’on ne peut pas courir ; aussi le capitaine ne lui dit rien ; il ne va certainement pas en être de même pour BESSE !!...
J’apprends ce midi que BESSE s’est fait porter malade et est resté au poste de secours, il a dû pressentir la punition et pour l’éviter il a employé le seul moyen à sa disposition.
Aujourd’hui,
bon nombre de types sont malades et le lieutenant TRICOT est du nombre, il a
été obligé hier soir de se coucher avec sa chemise et sa veste trempées l’une
par la sueur, la 2ème par la pluie.
Le secteur est toujours bien calme ; pendant mes 3 heures de veille, les Boches ont lancé seulement une dizaine de 77 sur la 1ère ligne sans causer de dommages.
Le temps n’est pas complètement remis et la pluie tombe de temps en temps en averse.
Pendant notre séjour au camp Allègre, les pionniers ont installé au ravin de la Goutte une pompe aspirante et foulante très facile : si bien que nous ne risquons pas de souffrir de la soif ici.
Ma section passe la nuit à travailler au bastion Chenard et au bastion Schiller ;
vers 19h le capitaine est venu me montrer ce qu’il y avait à faire : voilà
au moins ce qui me plait, car de cette façon on sait quel travail il faut
exécuter ; DEROBERT au contraire nous indiquait les travaux sur le papier,
sans venir jamais nous les montrer sur le terrain : il avait bien trop
peur de sortir de son trou !!...
Cette nuit,
DEROBERT a bien été obligé de sortir un peu, car le capitaine l’y a obligé en
quelque sorte, mais il n’est pas resté longtemps dehors.
BROTAGNOL et BESSE sont rentrés ce soir, le 1er est encore bien loin d’être solide ; il est resté au moins 45’ sans connaissance.
Aujourd’hui, c’est la 2ème section qui est de jour, comme je n’ai aucun sergent avec moi, c’est le caporal GAUTHIER qui en remplit les fonctions.
La journée d’hier a été d’un calme exceptionnel ; il n’y a certainement pas eu 50 coups de canon de tirés de part et d’autre ; ce midi, les Boches sont un peu plus actifs et ils envoient des 77 et des torpilles sur le 149 ; enfin il n’y a pas de pertes.
Somme toute, journée calme ainsi qu’hier les Boches ont
été surement relevés eux aussi et ceux qui se trouvent en face de nous en ce
moment se tiennent tranquilles, ils tiraillent également beaucoup moins que
lors de nos deux 1er séjours dans ce secteur.
D’après les on-dit nous retournerons 12 jours au repos (6 jours au camp Allègre et 6 jours au camp C) après quoi nous remonterions encore une fois au moins dans ce secteur ; s’il en est ainsi, cela nous pousserait déjà loin : au moins à la mi-août.
Le 158 ne serait donc pas destiné à l’offensive qui doit se préparer dans le Nord.
Cette nuit une ½ section va en corvée de matériel et est
obligée de faire 2 voyages ; l’autre ½ section termine le bastion Chenard puis vient
travailler au bastion
Schiller ; là nous travaillons presque tout le temps à
découvert au parapet antérieur qu’il faut égaliser, mais nous ne risquons pas
grand-chose, car les balles ne sifflent pas trop.
Pour faire mal, la pluie s’est remise à tomber, et lorsque nous pouvons nous mettre à l’abri (4h) nous sommes trempés, je ne sais pas comment nous n’attrapons pas de mal.
LAMAND caporal, 1ère section, blessé – éclat d’obus à la cuisse. (*)
Je reste couché de 4h à 8h, ce n’est pas trop de 4h de sommeil par jour et encore sur ces 4h je suis réveillé à chaque instant : à 5h pour le jus, à 6h pour les lettres etc…etc…
Je reçois aujourd’hui une lettre de ma Berthe et une carte des cousins ; le vaguemestre m’apporte ensuite le petit colis que ma Berthe m’a envoyé ; la petite fiole d’eau-de-vie y est en bon état.
Ce midi faible
bombardement réciproque (une vingtaine de 77 et autant de 75) ; le temps
est toujours à l’orage et nous pourrions bien avoir encore de la flotte ce
soir : le soleil étant par trop brûlant.
Vers 17h, les
Boches nous envoient plusieurs rafales de 77, quelques-uns tombent en plein
dans la 1ère ligne, et un éclat blesse le caporal LAMAND à la
cuisse, la blessure est bénigne, et n’empêche pas LAMAND de marcher, mais comme
l’éclat est resté dans la plaie, il est évacué : le veinard !
En voilà encore un qui va être tranquille 3 semaines un mois et avoir 7 jours de permission !!...
Ce soir nous
allons remplacer la 1ère section en 1ère ligne ; la
nuit se passe sans incident notable, à part une bonne averse vers 2h…
La relève venait d’être terminée lorsque le capitaine me fait appeler : il s’agit de demander dans les sections des volontaires pour un coup de main sur les tranchées boches, ce serait une sorte de raid : après un intense bombardement, nous sortirions de nos tranchées, irions jusqu’à la 1ère ligne boche et y ramènerions des prisonniers ; dans le genre de l’attaque boche le jour Pentecôte sur les chasseurs.
Le nombre des volontaires est bien peu élevé, il y a juste 2 hommes pour la Cie.
Afin qu’il y ait quelqu’un de ma section, je me suis fait
inscrire.
(**)
Ah ! Pauvre Berthe chérie, pauvre père aimé, que
diriez-vous si, par hasard vous le saviez, mais j’espère bien que vous ne le
saurez jamais. C’est que j’en ai « marre » de cette vie, et je veux
chercher une solution.
Blessé légèrement : c’est le filon, ainsi que tué ou prisonnier ; une seule chose m’embête : rester blessé dans les fils de fer, mais il y a de grandes chances pour que ce cas ne se présente pas et j’ai la conviction d’en revenir sain et sauf.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
(**) :
Le coup de main aura lieu le 1e juillet.
La nuit s’est passée dans le calme habituel, mais ainsi que je l’avais prévu, la pluie est tombée en abondance et a continué une partie de la matinée, décidément la 2ème section n’a point de chance, chaque fois que nous sommes il y a soit marmitage, soit arrosage !!!...
Ce matin, les
poilus doivent passer plus d’une heure à nettoyer la tranchée, car le colonel
doit venir reconnaître le point où l’attaque doit se produire, mais je crois
bien que le mauvais temps lui a fait peur car nous n’avons point eu sa visite.
Vers midi ½, le
capitaine envoie chercher l’adjudant VIVIER, le caporal PENSOT et les 2 hommes
qui ont déclaré être volontaires, ils vont partir tous les 4 pour le camp
Allègre afin d’être présentés au colonel.
Ainsi donc je n’ai pas été agréé, je le regrette car j’aurais été heureux d’aller voir les Boches d’un peu plus près, mais j’espère bien que ce n’est que partie remise et que bientôt je pourrai faire plus amplement connaissance avec ces messieurs.
En tout cas, puisque je n’ai pas été accepté, lorsqu’on demandera de nouveau des volontaires, je ne poserai pas ma candidature.
La soirée est
assez calme, seuls quelques 77 viennent nous ennuyer, le temps également est
toujours mauvais, aussi la boue ne manque pas dans la tranchée.
Un poilu de ma section : DESMONS attrape mal aux yeux et par suite ne peut veiller cette nuit, si son mal dure quelque peu il va être certainement évacué, c’est dommage pour la section, car c’est un très bon soldat.
Nuit calme malgré une vingtaine de petites torpilles que les Boches nous envoient gratuitement ; par contre il a dû y avoir quelque attaque sur notre droite, car le canon et la mitraille ont donné pendant près d’une heure et n’ont pas épargné les munitions.
Bombardement violent de 12h à 16h ½.
(*)
Ce matin nous
entendons un fort bombardement à notre gauche.
Vers midi,
notre 75 fait quelques tirs de repérage sur les tranchées boches mais alors la
riposte n’est pas longue à venir et l’action s’étend sur nos 2 ailes, aussi à
midi ½, c’est un vacarme infernal.
Les chefs croyaient que les Boches avaient retiré une partie de leur artillerie de ce secteur pour la transporter ailleurs ; je crois bien que maintenant ils sont revenus de leur erreur.
Le bombardement a fini vers 16h ½, bien que moins long que celui du jour Pentecôte, il a fait beaucoup plus de dégâts en 1ère ligne que ce dernier ; plus d’une vingtaine d’obus (77) sont tombés en plein dans la tranchée qui est prise en enfilade ; il fallait les entendre rappliquer par demi-douzaine au-dessus de nos têtes !!!...
J’ai bien manqué d’être zigouillé et je me demande comment je suis encore en vie : comme je faisais la navette dans la tranchée pour encourager les veilleurs, un 77 tombe à moins de 4m de moi, je n’y ai vu que du feu, j’ai été couvert de petits éclats et de poussière, mais n’ai eu aucun mal ; j’ai ramassé la fusée de cet obus et l’enverrai à ma Berthe.
C’est un vrai miracle que nous n’ayons eu personne de blessé, il est vrai que c’est la chance, et il suffit d’un seul 77 pour « amocher » non pas une dizaine de types (nous ne sommes pas assez nombreux dans la tranchée) mais 3 ou 4.
Le bombardement était à peine terminé que j’entends tout à
coup les mitrailleuses du 149 et des grenades ; croyant à une attaque
boche, je donne rapidement l’alerte dans la tranchée, et 2’ après tous les
poilus étaient à leur poste.
Au bout d’une ½ heure, le capitaine me fait prévenir qu’il s’agit d’une fausse attaque du 149 ; c’est égal on aurait pu me le faire savoir plus tôt !!!
Nous apprenons, ce
soir, que les Boches ont pris une tranchée aux chasseurs vers 8h du matin
et qu’à 5h du soir cette tranchée était encore entre leurs mains ; les
chasseurs ont dû contre-attaquer vers 19h car à ce moment notre artillerie à
donner avec violence de ce côté ; le 75 en mettait un coup et était
accompagné par les grosses pièces !!
Nous ignorons le résultat de ce bombardement.
Le calme se rétablit vers 22h et dure toute la nuit ;
le capitaine craignant une surprise des Boches fait veiller tous les poilus de
la 1ère ligne.
Le temps a continué d’être très mauvais, l’eau est tombé par averses continuelles aussi la tranchée est dans un joli état !!!...
Pendant le bombardement, je n’ai vu aucun officier si ce n’est
le s/s lieutenant TRICOT dans la tranchée, le bombardement ayant cessé depuis
une ½ heure environ le capitaine et DONADIEU s’amènent et le 1er mot
que le capitaine me dit c’est :
« Faites nettoyer la tranchée qui est bien
sale. »
Ceci m’a révolté ; alors que ces types étaient bien à l’abri dans leur « cagna » et que nous, nous risquions à tout instant notre vie et entendre comme premières paroles un tel propos est vraiment dégoûtant.
Voilà ces messieurs ne voudraient peut-être pas salir leurs chaussures !!!
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet. Le journal du régiment indique :
« Bombardement assez nourri, qui
fait 2 blessés »
Bombardement à peu près continu.
DESMONS qui s’était fait porter malade hier a été renvoyé ici avec un pansement sur un œil, par le major, mais il n’y voyait presque plus, la lumière lui fait mal et toute la journée il a dû rester au fond de son « gourbi » ; ce matin il s’est de nouveau fait porter malade et cette fois il est évacué à l’infirmerie.
Jusqu’à 11h ½,
calme plat ; vers 11h ½ je reçois un avis suivent lequel nos 75 vont tirer
1200 coups à partir de cette heure et 1300 coups entre 19 et 21h ; en
conséquence, je ne dois laisser que les guetteurs à leur poste, les autres
poilus doivent rester dans leurs « cagnas ».
En ce moment (13h), nos 75 ne sont pas encore très actifs, par contre les Boches ripostent énergiquement et les fusants rappliquent sur nos têtes sans faire de dommages.
Le 2ème bombardement annoncé est un peu plus intense ; notre 75 fait cette fois un très bon tir sur la 1ère ligne boche, commençant par un bout, il l’a suivie dans toute sa longueur et les fusants éclataient en plein dessus : les Boches ont dû « avoir les foies » un moment.
Malheureusement une assez forte proportion de nos obus n’éclate pas : ils « loupent » comme nous disons.
Ah ! Il y a de la camelote dans la fabrication !!!...
Au tir de repérage de notre artillerie, ce matin un obus de 75 est tombé en plein dans notre tranchée de 1ère ligne, où 4 types se tenaient un moment avant : comme la distance entre les 2 lignes est d’au moins 100m, il ne devrait pas y avoir de pareilles erreurs, et c’est ce qui se produit malheureusement trop souvent.
À 20h ½, nous
sommes relevés de la 1ère ligne par la 3ème section et
nous allons à la tranchée Chicot.
Bien que les hommes soient tous fatigués, il nous faut aller à la corvée de matériel (3km d’ici) et faire 2 voyages, si bien qu’à 2h nous ne sommes pas encore rentrés.
De 3 à 4h, tout
le monde doit être à son poste de combat ; aussi voilà des poilus qui
n’ont pas roupillé depuis 3 jours.
À 4h, le
lieutenant TRICOT me fait prévenir d’envoyer un caporal et 3 hommes enlever la
terre que 2 ou 3 obus tombés en 1ère ligne ont fait descendre dans
la tranchée, cette fois je suis en colère et je vais aussitôt
« engueuler » le lieutenant : lorsque nous étions en 1ère
ligne le 28 et que la tranchée était comblée à une dizaine d’endroits différents
et pleine de boue, personne est venu donner la main à ma section pour la
nettoyer ; voilà bien ce qui me dégoûte dans le métier militaire !
L’injustice qui y règne ; mais on dira ce qu’on voudra je ne veux pas que ma section soit toujours la dupe des autres !!
MARCELLIN rentre à la Cie, affecté. (*)
Hier soir alors que nous étions au dépôt du matériel les Boches nous ont envoyé une rafale d’obus.
Ah ! il fallait voir tout le monde se faire petit dans le boyau !!..
Réflexion d’un poilu (**) :
Un type de ma section : COQUARD m’a fait cette réflexion :
« Mon aspirant, vous ne vivrez
pas vieux, car vous n’avez pas la frousse des obus, lorsqu’ils tombent tout
autour de vous, vous gardez votre calme habituel !... »
Ainsi donc mes types se sont rendus compte que je n’avais pas peur, et ces paroles d’un de mes poilus m’ont fait plaisir ; il est certain en effet que lorsque les Boches nous ont bombardés, je suis toujours resté dans la tranchée, allant d’un type à l’autre au milieu des éclats d’obus.
Or, il faut beaucoup plus de courage pour circuler dans la tranchée que pour rester à veiller à un coin !!!
De plus, rares sont les obus qui me font baisser la tête.
Si j’étais simple soldat peut-être n’aurais-je pas plus de courage que le 1er venu, mais étant chef de section je dois donner l’exemple du calme, du sang-froid à mes hommes et j’ai suffisamment de volonté pour y arriver.
J’ai d’ailleurs comme principe de ne pas épargner ma peine, je veux toujours être avec les plus exposés ; je veux aussi ne pas avoir plus de repos qu’eux ; s’ils veillent 16h par jour, je veux en veiller 20, de cette façon je sais lorsqu’ils « en ont marre » comme ce matin.
Le capitaine me fait appeler vers 18h avec mes 4 caporaux ; c’est ma section qui est
désignée pour couper les fils de fer aux 4 points d’où sortirons les
grenadiers ; à cet effet il y a 1 caporal et 3 hommes de désignés par
escouade ; cette opération se fait entre 11h ½ et minuit : je sors d’abord avec la 8ème
escouade, là nous en avons environ pour 30’ ; une fois quittes à cet
endroit, je vais rejoindre la 7ème : où il y a beaucoup plus de
travail, il faut aller au moins jusqu’à 25m couper des réseaux bruns (***)
À 1h ¼, tout le
monde est rentré et nous n’avons pas un seul blessé : c’est de la
veine !! C’est égal la 2ème section a toujours le filon
lorsqu’il y a quelque chose de dangereux à faire, c’est à nous qu’on le confie.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
(**) :
Souligné dans le carnet.
(***) :
Grosse bobine de fil de fer qui se déploie pour former un obstacle en forme de
cylindre.
Coup de main sur les 1ère lignes boches. (3 morts, 2 disparus, 11 blessés sur 60 participants) (*)
C’est aujourd’hui vers 21h que doit avoir lieu le coup de main des grenadiers.
Nous avons repos toute la journée.
Comme préparation pour l’attaque le 75 tire de 9h à 12h et de 13h à 17h ; l’artillerie lourde (155) tire de 12 à 17h ainsi que les crapouillots, cela fait un joli vacarme ; comme précaution contre les éclats la 1ère ligne a été évacuée, il n’y est resté que 2 veilleurs ; dans les autres lignes également les poilus ont reçu l’ordre de rentrer dans les « cagnas ».
À 17h ½, le
capitaine me fait appeler avec les 4 caporaux et nous apprend une jolie
nouvelle ; le colonel a décidé qu’une section accompagne les grenadiers à
l’attaque et c’est ma section qui est désignée, il faut 5 hommes et 1 caporal
par escouade ce qui fait 25 types en me comptant ; nous devons partir
lorsque les grenadiers vont arriver au milieu du ravin.
Vont participer à l’attaque :
5ème escouade : Caporal GAUTHIER, PHILY, PILOT, SAURAT, BERRY et FOURNIER
6ème escouade : Caporal BUONAFÈDE, BOUTIER, AILLAUD, LARRIERE, ARSAC et RILOUX
7ème escouade : Caporal MACHAT, PRUNIER, FAVE, VERNES, COSTE et COQUARD
8ème escouade : Caporal MICHEL, CHAUVEAU, MOLLET, LEGRIS, DEBORDES et ABONNEL
Vont rester à la tranchée : PICARD, DUPUIS, GUERTIN : incapables de tout, VEYRAT qui a une main estropiée et CHAMBRON qui est malade.
Ce qui fait le plus « râler » les types de ma section c’est le lieutenant DEROBERT qui est chef de section ne nous accompagne pas ; ceux qui vont en revenir le lui reprocheront certainement.
De 19h à 20h ½,
je suis occupé à donner les ordres à mes hommes : signal de départ, point
de direction, but de l’attaque : ramener des prisonniers et des vestiges
de notre raid ; une fois arrivés aux tranchées boches, la section doit se
tenir à la disposition du s/s lieutenant BOURGEAT qui dirige le coup de main.
Avant de partir je confie mon portefeuille, mon carnet de route et une lettre que j’ai écrite à la hâte au sergent LAVIGNE qui, si je n’en reviens pas, les enverra à ma Berthe.
À 20h ½, nous
prenons nos emplacements en 1ère ligne, derrière les groupes de
grenadiers (1 escouade derrière chaque groupe) nous allons partir en veste,
baïonnette au canon, ceinturon et une seule cartouche.
À partir de 19h30’,
le 75 s’est remis à tirer, à 21h10’ (heure à laquelle doivent partir les
grenadiers) il doit allonger son tir et faire un tir de barrage sur les boyaux
conduisant à la 1ère ligne boche.
5’ avant l’attaque un s/s lieutenant de la Cie de mitrailleuses (**) est tué près de nous par un 77 ; son sang nous éclabousse.
Sitôt les grenadiers partis, nous grimpons le parapet et à mon signal la section part au pas de course, nous ne mettons pas longtemps à franchir les 100m qui séparent les 2 lignes.
À environ 10m de la 1ère ligne boche je vois un grenadier qui me précédait à environ 1m sauter en l’air par l’éclatement d’une grenade lancée par un des grenadiers ; c’est dégoûtant, la plupart de ces types étaient ivres, ils ont lancé des grenades bien avant arriver à la tranchée boche, et ces grenades éclataient précisément au moment où nous passions sur elles.
De même, une fois arrivés dans les lignes boches, ils en ont lancé à tort et à travers, tiré des coups de revolver n’importe où si bien que la plus grande partie des blessés ont été « amochés » par eux.
Nous sommes partis également un peu trop vite 9h07’ au
lieu de 9h10’ si bien qu’en 1ère ligne boche le 75 qui n’avait pas
encore allongé son tir, nous tirait en plein dessus.
Cette 1ère ligne était à peu près nivelée par les torpilles et le 155, leurs réseaux de fils de fer étaient également esquintés mais quelques-uns de leurs abris étaient encore debout. Je ne puis raconter par le détail tout ce que j’ai vu ; il se passe tant de choses en un instant !!...
Les types de ma section ont tué 3 boches pour le moins, car nous avons lancé des grenades dans les abris, et nous en ignorons le résultat ; nous ne trouvons ni fusils, ni sacs, ni cartouches (tout était certainement enfoui sous les décombres de la tranchée) seuls quelques types de la 8ème escouade trouvent une caisse de grenades boches et en prennent chacun une.
Remarqué comme types courageux dans ma section : VERNES, FAVE, ARSAC, AILLAUD, mais je n’ai pu tous les voir. Mon pauvre Alphonse commence à être vengé.
Le coup de main a duré à peine une ½ heure 2’ nous
rentrons dans nos lignes juste au moment où se déclenche le tir de barrage
boche. Alors que les grenadiers se débinent en vitesse, ma section reste en 1ère
ligne pour parer à toute contre-attaque boche ; là nous sommes bien
arrosés par le 77 et je me demande comment je suis encore en vie.
À 23h, le calme se rétablit peu à peu.
Le capitaine qui n’est pas un froussard passe en 1ère ligne au moment du tir de barrage, il complimente la section qui a très bien marché ; d’après ceux qui nous ont vus partir, il paraît que cela était magnifique.
Après l’action, il faut faire l’appel et j’ai la joie de voir qu’il n’y a personne de blessé ou manquant à la section ; il faut vraiment nous estimer bien heureux et c’est une véritable chance.
Avant de partir pour l’attaque, l’aumônier était passé en 1ère ligne et nous avait donné sa bénédiction.
À la Cie nous n’avons pas de tués mais seulement 7 ou 8
blessés, surtout par le tir de barrage après l’attaque. Au cours de l’attaque,
l’adjudant VIVIER a été blessé d’une balle à la tête qu’un boche lui a tirée à
moins de 3m ; blessure légère qui intéresse seulement le cuir chevelu.
VIVIER à son tour a blessé le caporal PEROND d’un coup de revolver au bras.
Dans notre tranchée ont été blessés : GUILLOT qui avait pris part à l’attaque, TREILLE (éclat d’obus au talon), REBOUGONIN (éclat d’obus dans le côté), NICOLAS et TERRASSE (écorchures à la main).
Par contre parmi les grenadiers, il y a au moins 2 tués, dont un (celui que j’ai vu en allant à l’attaque) est resté entre les lignes. Avec le lieutenant mitrailleur cela en fait au moins 3.
Tous les officiers, sauf le capitaine étaient tous ivres.
DONADIEUX et surtout DESROBERT : il parait que ce dernier pendant
l’attaque est allé dans les tranchées Châtel et Chenard où il a fait tuer
les poilus sur la côte où nous étions, c’est ce qui m’explique maintenant les
balles que nous avons entendues là-bas siffler à nos oreilles ; il est
ensuite grimpé sur le parapet où il dansait la « gigue » et est tombé
par 2 fois dans les fils de fer.
Heureusement que nous ne l’avons plus comme commandant de Cie !!!...
Le capitaine envoie 2l de « gniolle » à la section.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
(**) : LENGLIN Eloi Joseph, sous-lieutenant,
158ème RI, originaire de Lens (Pas-de-Calais), mort pour la France le
1/07/1916, tué à l’ennemi au combat devant Tahure (Marne).
--------> Voir le compte rendu officiel du coup de
main, inscrit dans le journal du régiment : Page 1 --- Page 2
À 10h, le capitaine me fait appeler avec les 4 caporaux afin de savoir les hommes qui méritent des récompenses. Vont être proposés pour une citation : les caporaux MACHAT et MICHEL, VERNES et moi.
Vraiment ce sera de la veine si j’ai déjà la croix de guerre !!...
Depuis hier le temps s’est remis à la chaleur et il fait diablement chaud ; heureusement que nous avons de l’eau à volonté !!...
Comme nous n’avons point ramené de prisonniers hier soir, il va y avoir un nouveau coup de main ce soir, par les volontaires venus déjà hier, mais cette fois sans préparation d’artillerie ; il paraît que le général DE BOISSOUDY veut à tout prix qu’on lui ramène un prisonnier ; le s/s lieutenant BOURGEAT doit de nouveau commander l’attaque.
À 21h, nous
prenons nos emplacements de combat : Bastion Schiller où nous devons passer la nuit ;
si l’attaque se produit nous allons encore prendre quelque chose comme tir de
barrage.
Les grenadiers avec le s/s lieutenant BOURGEAT arrivent vers 22h, la plupart sont encore ivres, mais aujourd’hui ils n’ont pas le même entrain qu’hier et ne sont pas du tout décidés.
La nuit se
passe peu à peu sans qu’ils attaquent et à 1h ½ nous apprenons qu’ils sont
repartis ; ils ont trouvé les Boches trop sur leurs gardes ; ces
derniers ont déjà rapporté des mitrailleuses en 1ère ligne et cette
nuit ils ont travaillé à réparer leurs fils de fer.
Je crains fort que les volontaires soient obligés de revenir ce soir.
Le capitaine qui devait partir en permission il y a déjà 8 jours, doit nous quitter aujourd’hui ; il était resté pour commander la Cie au moment des attaques, c’est décidément un très brave homme et je l’estime beaucoup car ce n’est pas un froussard.
Comme je le rencontre ce matin, il me parle assez longuement, me dit qu’il a parlé au commandant au sujet de ma citation et qu’il m’avait mis un motif qui me ferait plaisir ; il est vraiment bien gentil pour moi et il me considère fort bien : il est vrai qu’il a comme lieutenant des types à peu près nuls surtout le peureux de DEROBERT.
Le capitaine part en permission ce matin (7h) c’est bon signe et je crois que nous allons rester tranquilles les 3 jours que nous avons encore à passer ici.
À 7h ½, le
général DE BOISSOUDY, avec le colonel, un commandant et 2 capitaines vient visiter
le secteur et se fait donner quelques renseignements sur l’attaque.
La journée s’écoule dans le calme le plus complet ; les Boches semble-t-il ménagent leurs munitions ; leur artillerie gaspille moins les obus que lorsque nous sommes arrivés ici ; ainsi ce soir il y a eu sur notre droite une reconnaissance française vers les lignes boches et bien c’est à peine si leur 77 a tiré une vingtaine d’obus, on entendait seulement les grenadiers et les mitrailleuses boches.
La pluie s’est remise à tomber, aussi il fait bon en 1ère ligne.
JOUVE rentre de permission. DESMONS rentre de l’ambulance. (*)
Cette nuit les Boches nous ont lancé pas mal de petites torpilles mais nous les avons également « emmerdés » avec des rafales violentes de 75 si bien qu’ils n’ont pu poser que très peu de fils de fer devant leur tranchée.
Ce matin, JOUVE
qui était parti en permission, rentre à la section. FALIEZ ne va sûrement pas
tarder à rentrer ; en voilà qui pourront s’estimer heureux d’avoir « coupé »
à cette période de tranchées.
Le temps se remet encore à la pluie, aussi nous ne sommes pas trop heureux en 1ère ligne.
DESMONS qui avait été évacué pour troubles visuels rentre à la section. Il paraît que tous les grenadiers qui ont pris part au coup de main du 1er vont être cités, ceci est tout à fait injuste et les types de ma section le mériteraient presque tous mieux qu’eux.
Le type qui a été tué près de moi en allant à l’attaque est toujours entre les lignes (**) ; les Boches ont posé des fils de fer près de son cadavre mais ils l’ont laissé sur place.
Ce soir, nous
recevons pas mal de petites torpilles sur le ciboulot mais en échange notre 75
leur envoie quelques pruneaux.
Il faut passer toute la nuit à veiller ; voilà décidément un séjour aux tranchées pendant lequel je n’aurai guère dormi, car n’ayant pas un seul sergent à ma section je suis obligé de faire tout seul.
Il paraît que notre capitaine, s’étant fait une entorse est resté à l’infirmerie du Veau Crevé.
Dans chaque bataillon une Cie va être dissoute et son effectif sera réparti dans les 3 autres : pour le 1er bataillon c’est la 4eme Cie qui va être supprimée ; cette suppression d’une Cie par bataillon déjà faite chez les chasseurs montre bien que nous commençons à manquer d’hommes.
Que sera de l’année prochaine si la guerre dure encore.
J’ai appris également que DEROBERT avait voulu faire monter le sergent LERAY en ligne pour qu’il attaque avec sa section ; le major avait voulu l’envoyer mais arguant sa foulure il n’a voulu rien savoir et il est toujours au camp Allègre.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
(**) : Selon le compte rendu de
l’attaque, il s’agit du caporal Daunis Marius, 23 ans, né à Lyon,
et il avait demandé à retarder son départ en permission pour faire le coup de
main…
Il ne possède
pas de sépulture militaire connu. Ferdinand précise que son cadavre est resté
entre les 2 lignes.
Le 11
juillet, il sera toujours au même endroit, ainsi que 7 autres cadavres, comme
le précisera Ferdinand.
Le 16
juillet, un début d’entente franco-allemande pour ramasser leurs corps, est
avorté.
Le 20
juillet, Ferdinand écrit : « Ce
matin, alors que je passais vers 4h ½ dans la tranchée Latouche j’ai été pris
par l’odeur nauséabonde, émanant des cadavres entre les lignes, jamais je
n’avais senti pareille odeur qui a bien failli me faire vomir »
Le 21
juillet, Daunis sera cité à
l’ordre du régiment et décoré à titre posthume, il était toujours entre les
lignes…
Journée pluvieuse ; le soleil ne se montre même pas par intervalles.
Le calme est aussi complet et je crois fermement que les forces et l’artillerie boches, en face de nous, ont été bien diminuées.
Les chasseurs arrivent nous relever vers minuit ; la relève n’est pas longue à faire pour ma section qui est en 2ème ligne et à minuit 20’ nous sommes partis ; les boyaux et tranchées sont pleins de boue mais une fois arrivés aux cuisines nous passons à découvert ; cela ne craint rien car la nuit est très sombre ; de cette façon nous gagnons près d’une heure et nous fatiguons beaucoup moins.
Arrivée au camp Allègre à 4 heures.
FALIEZ rentre de permission. PASCUAL de l’ambulance. (*)
J’apprends ce matin que notre capitaine a été évacué, bien que son entorse soit peu grave, mais comme il craignait voir les permissions supprimées, il a préféré aller passer une huitaine de jours à l’hôpital et être ainsi certain d’avoir sa permission en sortant.
Malgré la lettre que DEROBERT avait envoyée au major, le sergent LERAY a été évacué hier.
Ah ! Voilà un loustic qui aurait bien mérité autre chose que la croix de guerre !!...
FALIEZ, LACOTE, LEGE et BONAMOUR sont rentrés de permission hier matin et nous les avons trouvés ce matin au camp.
Je passe une grande partie de la journée à dormir, car j’avais grand besoin de sommeil.
Cet après-midi
un poilu de la 2ème Cie se tue accidentellement en maniant un
pistolet automatique. (**)
Je vais perdre aujourd’hui trois des meilleurs soldats de ma section : ARSAC, MOLLET et CHAUVEAU qui vont passer comme grenadier à la compagnie de mitrailleuses ; désormais il y aura près de chaque pièce, une équipe de grenadiers.
Sur ces 3 types 1 seul a été volontaire : ARSAC, les 2 autres ont été désignés d’office ; ils n’en sont pas d’ailleurs très satisfaits car étant depuis longtemps à la Cie (22 mois) ils auraient préféré y rester ; ce n’est pas très chic de la part du chef.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
(**) :
Il s’agirait du soldat JONERAUD
Sébastien, il est clairement indiqué dans le JMO, mais je ne
l’ai pas retrouvé dans la liste des mort pour la France !
Je profite largement du repos et je me lève à 7h.
Ce matin (9h), 20 hommes de la Cie passent à la Cie divisionnaire qui restera à Somme-Tourbe.
Parmi ces 20 hommes il y en a 5 de ma section : DUPUIS, PICARD, VEYRAT, GUERTIN et ABONNEL ; les 2 premiers sont déjà âgés – classe 1896. GUERTIN est de la classe 1897, VEYRAT a la main gauche en partie estropiée et ABONNEL est faible.
Le sergent SIMON de la 4ème section y va également.
À 9h ½, revue
d’armes par les chefs de section ; pour ma part cette revue est vite
passée.
Ce midi, il nous arrive 21 hommes et 3 sergents de la 4ème Cie que l’on répartit dans les sections.
Pour ma part j’ai 2 sergents : FIGEAC et MOURET + 5 soldats : BAYON, PIBOULEAU, ISTIER, REYNAUD et MATHON.
Au rapport,
j’apprends que j’ai été cité à l’ordre du régiment pour l’attaque du 1er
juillet.
Voici le texte de la citation :

Quoique n’attachant que peu d’importance à la croix de guerre (**), vu la façon dont elle est accordée, je suis cependant heureux d’être cité, car cette citation montrera au moins que j’ai fait mon devoir, ce que je continuerai à faire, et de plus cela me permettra d’avoir 8 jours de permissions au lieu de 6 : avantage inappréciable.
J’ai également un homme de ma section qui a été cité : VERNES ; ce qui m’ennui le plus c’est que les caporaux MICHEL et MACHAT n’aient pas été cité quoique le méritant.
Cet après-midi,
nous avons peu de travail ; il y a seulement revue de cartouches, vivres
de réserve, casques, cagoules, paquets de pansement etc…
(*) :
Souligné en rouge dans le carnet. J’ai volontairement encadré la citation.
(**) :
Il recevra la croix de guerre, le 29 juillet, en présence de deux généraux.
Aujourd’hui commence l’embêtement, pour l’exercice le rassemblement de la Cie devait avoir lieu à 6h20’ mais, à cette heure, l’eau tombant à verse, les poilus étaient encore couchés, aussi lorsque le lieutenant DEROBERT est arrivé, il a parti de boucler tout le monde : l’adjudant, le sergent de jour etc…etc… ; comme il continu à pleuvoir, il y a théorie dans les cantonnements par les caporaux sur les marques extérieur de respect, et cela jusqu’à 9h ½.
Pendant ce temps je vais avec les s/s lieutenants TRICOT et DONADIEU, l’adjudant CEYSSON dans la chambre de DEROBERT pour le contrôle de la Cie.
Maintenant il faudra que je prenne le jour comme adjudant : voilà encore un « emmerdement » de plus.
Comme le ciel s’éclaircit un peu, nous allons sur le
terrain d’exercice cet après-midi de 14
à 16h ; les hommes doivent être en tenue de campagne, ils ont par
suite été obligés de monter leurs sacs, cette mesquinerie d’aller ainsi à
l’exercice en tenue de campagne a simplement pour but « d’emmerder »
les poilus ; décidément DEROBERT ne sait pas se faire estimer de ses
hommes.
Ce soir, je
suis d’appel avec le sergent LACOTE, mais comme il y a encore représentation de
guignol, les hommes ne rentrent qu’après la soirée (22h) si bien que je ne puis
me coucher avant 23h.
À 21h, le
sergent-fourrier est venu encore nous embêter, il a fallu lui fournir
immédiatement le compte des 15 paillasses existant dans les cantonnements, il
en est ainsi à tout moment.
Ah ! C’est bien du repos que nous avons ici !!!...
Quelques mots au sujet de l’attaque des
chasseurs : (*)
C’est demain soir que les chasseurs renouvellent notre coup de main sur les tranchées boches, mais avec plus d’ampleur ; après un bombardement, ils doivent attaquer en 3 vagues successives et sur un plus grand front (ils sont environ 150 à faire le raid qui doit avoir lieu en pleine nuit vers 23h ; chose qui ne me plairait guère.
(*) :
Souligné dans le carnet.
Bien que ce soit dimanche, il n’y a pas repos.
L’adjudant CEYSSON se faisant porter malade, c’est moi qui dois rassembler la Cie.
Ce matin le rassemblement est à 6h20 et à 6h ½ nous partons pour l’exercice : gymnastique éducative, jeux et courses de vitesse.
Le temps est très lourd, cela va m’étonner si nous n’avons d’orage dans la soirée.
Une dizaine d’avions français, au moins, passent au-dessus de nos têtes, ce sont des avions de réglage, pour le bombardement qui va précéder l’attaque des Chasseurs ; nous pouvons entendre facilement ce bombardement, les détonations sourde de nos 155 et de nos crapouillots.
Ce midi, après
avoir envoyé un fusant du côté du camp, les Boches nous balancent quelques
percutants qui tombent assez loin de nous, du côté du camp M.
Cet après-midi,
nous n’avons même pas repos, il va y avoir à partir de 14h un exercice de
lancement de grenade pour désigner 7 grenadiers titulaires ou suppléants dans
chaque section.
Rassemblement de la Cie à 1h50 ; tenue de campagne ; DEROBERT arrive à 2h, fait lui le rapport et annonce aux hommes qu’il y a repos cet après-midi.
Pauvre type, il croit faire plaisir aux hommes ! Il aurait tout de même bien ou faire prévenir les poilus un peu plus vite afin de ne pas les obliger à monter leurs sacs.
Comme chaque fois qu’il y a repos, le temps passe vite.
Ce soir vers 21
heures, nous entendons un fort bombardement dans notre secteur : Tahure
– la Butte du Mesnil ; c’est certainement le tir de barrage que
font les Boches sur l’attaque des Chasseurs.
Beaucoup de s/s off ont profité du repos pour lever le coude plus que de raison et quelques-uns dont CEYSSON, BOUDON (*) sont fortement éméchés ; moi je me repose tout l’après-midi avec mon camarade LAVIGNE qui depuis quelque temps souffre de rhumatismes dans les genoux ; je crains qu’il ne soit évacué d’ici peu.
(*) : BOUDON Jean Joseph, 34 ans, né à
Retournac, Haute-Loire, sera tué à Branges, le 29 mai 1918.
Nous rentrons en 1ère ligne. (*)
Rassemblement de la Cie à l’heure habituelle (6h20’) ; comme l’adjudant CEYSSON s’est fait porter malade, c’est moi qui suis obligé de la rassembler.
L’exercice n’est pas trop pénible, 10’ de gymnastique suédoise, 1 heure de jeux et le reste du temps, lancement de grenade pour désigner les grenadiers dans la section ; beaucoup de types ne voulant pas être grenadiers balancent leurs grenades à 1m ou 2 du parapet.
Vers 12h, comme
j’étais en train de faire la sieste avec mon ami LAVIGNE, FALIEZ vient m’apprendre
une mauvaise nouvelle : il y a alerte et nous montons ce soir en ligne
remplacer le 31ème BCP qui à son tour ira demain remplacer le 1er
BCP, ce bataillon devrait aller avec les Russes passer la revue du 14 juillet à
Paris.
(**)
Ainsi par la faute des civils qui ont besoin qu’on leur jette un peu de poudre aux yeux, nous allons faire 8 jours de tranchées de 1ère ligne en plus.
Que verront les badauds à cette revue ?
Des troupes bien habillées, bien équipées, qui défileront bien !!! La conclusion viendra d’elle-même : nos soldats ont le moral bon et ils ne sont pas trop malheureux. Bref nos troupes son fraîches.
Mais pour celui qui voit ce maquillage, quelle différence avec la réalité !!...
Cet après-midi,
préparatif de départ ; il faut ensuite compléter les cartouches…….. et à
16h ¼ revue de départ par le s/s lieutenant TRICOT ; car ce matin DEROBERT
est allé en permission à Chalons, par suite DONADIEU a dû précéder la Cie aux
tranchées pour prendre les consignes du secteur.
Nous apprenons que l’attaque faite hier soir par les
chasseurs a échoué piteusement ; lorsque la 1ère vague d’assaut
(environ 70 hommes) est sortie, elle a été accueillie par plusieurs
mitrailleuses et par un tir de barrage de l’artillerie boche, si bien qu’il en
est rentré seulement une quinzaine sans blessures après être allés jusqu’au
parapet de la tranchée boche, tous les autres soit plus de 50 ont été mis hors
de combat (il y a eu paraît-il une quinzaine de morts). (***)
Il est tout de même triste de voir ces résultats, si encore cela servait de leçon aux chefs ! Mais non, je suis persuadé qu’ils continueront à ordonner ces attaques partielles malgré tout ce qu’elles présentent d’horrible et d’idiot, ou égard aux sacrifices demandés par rapport au résultat à obtenir (prendre un prisonnier).
Départ du camp Allègre à 20h et après toutes les péripéties inhérentes à une relève, nous arrivons en ligne vers 1h.
Maintenant le secteur que nous occupions a été augmenté d’une partie de celui qu’occupait la 2ème Cie à notre gauche, car 3 Cies sont forcée d’occuper le secteur de 4 Cies.
La 2ème section va à gauche du ravin de la Goutte dans l’ancien secteur de la 2ème Cie (une ½ section en 1ère ligne et une ½ section en réserve). Comme cette fois-ci j’ai 3 sergents, je puis me reposer une partie de la nuit : j’en avais d’ailleurs grand besoin.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
(**) :
C’est exact, le 1e chasseurs a défilé à Paris pour le 14 juillet. Il
est rentré 2 jours plus tard.
(***) :
Le 31e chasseurs a perdu dans cette affaire 2 sous-officiers
blessés, 2 autres disparus, 6 chasseurs tués, 24 blessés et 8 disparus. Ce coup
de main avait comme but (en autres) de ramener des prisonniers : Le
journal du bataillon précise : « en
résumé, seul le s/lieutenant Béguerie
a vu un Allemand, il l’a poursuivi, mais il n’a pu attraper que sa casquette au
moment où il disparaissait dans un abri… »
Dans la journée lorsque je vais faire un tour dans la tranchée Latouche, je peux voir entre les lignes les six morts que les chasseurs y ont laissés, un d’entre eux a été complètement déchiqueté par l’éclatement de son sac de grenades : 4 sont près du parapet boche, les 2 autres sont plus près de nos lignes, 1 principalement est à quelques mètres de nos fils de fer dans un trou d’obus.
Il paraît que les chasseurs en ont déjà enlevé une dizaine, ce qui porterait à près de vingt le nombre des tués.
C’est
triste tout de même de voir ces morts devant nous sans pouvoir aller les
chercher pour leur donner la sépulture à laquelle ils ont droit, il faudra
laisser leurs os se dessécher au soleil.
Le caporal DAUNIS (*) qui avait été tué à notre attaque n’a pas été enlevé, ce qui porte à au moins 7 le nombre de cadavres entre les lignes ; car qui sait s’il n’y en a pas d’autre que nous ne pouvons pas voir.
Je veux espérer que l’insuccès complet de cette attaque fera réfléchir le général DE BOISSOUDY avant qu’il ordonne un nouveau coup de main.
Le 149e qui avait attaqué en même temps que les chasseurs a réussi à prendre une tranchée et à faire 14 prisonniers.
Ce matin nous
voyons revenir une escadrille d’avions français (environ une quinzaine) qui est
allée effectuer quelque bombardements cette nuit, elle était escortée par
quelques-uns de nos avions de chasse et poursuivie à distance par des appareils
boches ; en passant au-dessus des lignes ennemies, elle a été prise pour
cible par les artilleurs boches qui ont dépensé en vain un grand nombre d’obus.
À part cela, journée calme, il est à souhaiter que cela
continue.
J’ai oublié de dire que DEROBERT est rentré au camp Allègre un quart d’heure après notre départ, et nous a suivi aux tranchées ; il était paraît-il d’une humeur exécrable, il a fait monter avec lui le tailleur : GUICHON et le cordonnier : MONNIER restés au camp comme d’habitude.
Ce soir, étant moins ivre, sa colère s’est un peu passée.
Le général DE BOISSOUDY est venu en 1ère ligne
et a pu contempler à loisir les conséquences de son ordre d’attaque. Quelle
responsabilité morale ont les chefs !!!
Un seul de leurs caprices peut coûter la vie à plusieurs milliers d’hommes.
(*) : DAUNIS Marius Paul, 22ans, caporal,
158ème RI, originaire de Lyon (Rhône), mort pour la France le 1/07/1916 tué à
l’ennemi devant Tahure (Marne).
MOLLET et CHAUVEAU rentrent à la section. COSTE et PITOULEAU passent à la Cie de M. (*)
La nuit a été très calme. La journée se passe également sans incident notable.
Ce soir, je suis privilégié ; je reçois 3 lettres : une de ma Berthe, une de La Chapelle et la 3ème de mon ami LENEVEU qui me félicite de ma citation, qui à mon avis ne vaut pas tant de compliments.
Vers 18h, on fait circuler dans les tranchées la décision d’aujourd’hui, sur laquelle nous avons pu lire le paragraphe suivant :
Service demandé au régiment :
« En raison du faible effectif
de nos troupes et comme le général en chef a besoin de toutes les troupes
disponibles pour l’offensive de la Somme, votre séjour aux tranchées sera
prolongé et vos périodes de repos réduites ; ainsi vous permettrez à vos
frères d’armes d’avoir des renforts et participerez à la victoire définitive.
Le temps est proche où on vous
demandera les efforts nécessaires pour chasser la horde teutonne de
France ».
Il paraît que nous allons faire 24 jours successifs en 1ère ligne, après quoi nous irons dans la Somme.
Ce soir le 149e vient nous prévenir qu’il craint une attaque boche contre la tranchée prise l’autre soir, tout l’après-midi les Boches y ayant balancés torpilles et obus (77, 105 et 150) ; en conséquence, il nous faut nous aussi prendre nos précautions.
Heureusement tout cela n’a servi à rien, les Boches étant restés « pénards ».
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet, il s’agit de la compagnie de
mitrailleuses.
GUILLEMEAU part en permission. (*)
Le temps s’est remis à la pluie cette nuit : l’été sera décidément bien pluvieux !...
Ce midi avec la
jumelle je regarde les cadavres étendus entre nos lignes : il y a 7
chasseurs et non 6 ; le 7ème étant au pied du parapet de notre
tranchée ne peut être vu de cette tranchée, tandis que d’où nous sommes il est
très visible.
La journée s’écoule dans le calme le plus complet et ma foi, il vaut mieux rester un mois ici que d’aller passer 8 jours dans la Somme ; je dis cela pour mes poilus, car tant qu’à moi, je préférerais y aller.
Ce soir je
reçois une carte des cousins de Bréhal ; cousine Marguerite a dû
faire un effort surhumain pour se décider à écrire.
Quelque mots au sujet du 1er chasseurs qui
sont en ce moment à Paris (**) : Par des anciens types du
149e et du 109e j’ai eu des tuyaux intéressants sur la façon dont le 1er
BCP a pris le 1er drapeau aux Boches.
D’après les journaux, ce drapeau avait été enlevé au cours d’une lutte homérique ; pendant longtemps on ne savait si on devait en attribuer la prise au 1er ou au 10ème BCP ; enfin, la gloire en revient au 1er.
Voici maintenant la façon exacte dont ce drapeau a été pris à Saint-Blaise.
Les Boches avaient dû évacuer le village et avant de partir, comme ils étaient presque cernés par le 109e, ils avaient caché leur drapeau sous un tas de foin dans un grenier. Le 109 avait traversé le village à leur poursuite, suivi ensuite par le 149.
Le soir le 1er BCP doit s’installer dans le village, soutien des 2 régiments (109 et 149) et c’est à ce moment qu’un paysan leur remit le drapeau boche qu’il avait trouvé dans son grenier.
Pour ce haut fait le 1er BCP a été cité à l’ordre de l’armée et comme il a eu depuis une 2ème citation il a droit au port de la fourragère. Voici comment le 1er drapeau pris aux boches a été remis au 1er BCP par un paysan. (***)
Comme toujours il y a antipathie entre les chasseurs et
l’infanterie ; ces chasseurs se croient des surhommes, alors qu’en
réalité, ils ne sont supérieurs aux biffins qu’à l’arrière, où ils défilent
mieux que nous, par contre aux tranchées ils font toujours plus de gaffes que
nous.
À Verdun ce sont 2 Cies du 1er BCP qui en se laissant surprendre, ont été la cause que le 3ème bataillon du 158 ait été fait prisonnier.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
(**) :
Souligné dans le carnet.
(***) :
Bataille de Saint-Blaise-la-Roche (Bas-Rhin) le 14/08/1914.
Ce fût le
premier drapeau pris à l’ennemi. Une très importante campagne de propagande sur
l’événement fut entrepris (article de presse, nombreuses cartes postales…) où
figurait le premier bataillon de Chasseurs arrachant le drapeau aux Allemands.
Le journal du
bataillon stipule :
« Prises :
Le drapeau du 132e régiment, 4e
bataillon, trouvé dans un écart de Diesbach, (le 15 au matin sur un
renseignement d’un habitant, la première demi-section de la 3e
compagnie fouille la ferme de Miragoutte, y trouve quelques blessés et le
drapeau dans des foins) – 7 canons - fusils sabres - … 400 prisonniers – 40 à
50 chevaux (…) »
MARCELLIN évacué de nouveau. (*)
Hier soir, nous avions, comme avant-hier, pris toutes nos précautions en vue d’une attaque boche ; il paraît que l’année dernière ils nous avaient fêté le 14 juillet en marmitant sur presque tous les points du front.
Eh bien contrairement à ce que nous nous attendions, la nuit a été très calme, il en est de même de ce matin et j’espère que la journée va se passer sans incident.
La nuit ayant été très calme, le s/s lieutenant TRICOT n’a
pu aller chercher les morts entre les lignes ; maintenant ce sera un peu
tard, car à cette saison, les corps doivent être en décomposition.
Ce midi, on
nous fait fêter le 14 juillet et l’ordinaire a été amélioré : nous
touchons 1 litre de vin pour la journée à la place de deux quarts, en plus du
morceau de bœuf bouilli et de la soupe habituel, nous avons du jambon, une
bouteille de champagne pour 4 et un paquet de petits beurres pour 10.
Aussi c’est la bombe et il serait à désirer que ce soit tous les jours 14 juillet.
La journée se passe tranquillement et si la soirée est pareille ; nous avions bien tort d’appréhender le 14 juillet.
Ce soir, la
section doit encore fournir une patrouille à 23h, c’est la 4ème en 3
jours. Avant-hier c’était le caporal GAUTHIER, hier les caporaux MACHAT et
MICHEL, enfin aujourd’hui c’est au tour du caporal BUONAFÈDE.
Ce soir, le lieutenant fait appeler le sergent LEGE pour « gueuletonner » avec eux, c’est la récompense de ses flatteries et de ses mouchardages.
Le temps se remet de nouveau à la pluie qui tombe par averse.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet
La nuit se passe tant bien que mal, mais certainement beaucoup mieux que je ne l’aurais cru hier soir, et ce matin, le temps se remet au beau ; espérons que la pleine lune va tout de même réussir à interrompre cette période de pluie !!!...
Hier matin,
MARCELLIN de la 4ème section a été de nouveau évacué pour sa maladie
de cœur.
Cette nuit, comme j’allais rendre compte au lieutenant des travaux exécutés par le secteur, j’ai été surpris de m’entendre poser la question suivante :
« Gillette, vous irez bientôt en
permission ?..... »
Et il m’en a donné de suite l’explication : Le tour
de permission des volontaires pour le coup de main du 1er juillet
doit être avancé et ils auront tous 8 jours au lieu de 6.
Si cela pouvait être vrai, j’aurais le bonheur de revoir bientôt mes êtres chers, mais je n’y compte guère, car il me faudra très probablement attendre mon tour qui ne viendra pas avant 2 mois ½, car cela ne va pas vite.
J’ai reçu ce matin une lettre de LENEVEU et une de mon
ancien copain du 175e, BRUT, qui m’annonce être depuis 15 jours à
l’hôpital ; CHINOTTE a été également évacué pour troubles visuels.
La journée se passe dans le calme le plus complet, si cela
continue, nous ne serons toujours pas ennuyés de ce côté-là.
Par contre depuis 2 jours, je suis sujet aux démangeaisons, j’ai la peau presque recouverte de petites cloques, je crois que c’est de l’urticaire.
Depuis une dizaine de jours je ne porte plus de bas, je m’en trouve très bien et continuerai ainsi tout l’été.
Cet après-midi,
il y a exercice d’alerte contre les gaz ; il paraîtrait que nous allons un
de ces jours envoyer des gaz asphyxiants aux Boches.
Ce soir je
reçois 2 lettres : une de ma Berthe adorée qui a reçu ma lettre lui
faisant part de ma citation et l’autre de Mme CALME.
Comme les autres nuits, la section travaille au redan le Hénant.
Il y a toujours des types bien informés qui nous fournissent quantité de tuyaux plus invraisemblables les uns que les autres ; ce soir encore on nous annonce du nouveau : la division doit attaquer sur tout le front qu’elle occupe.
Pour ma part, je n’attache aucune importance à tous ces racontars, je vis en philosophe, je laisse passer tranquillement les jours en me faisant le moins de bile possible.
Nuit calme en général.
Le s/s lieutenant TRICOT a voulu sortir avec la patrouille pour essayer de rapporter le corps d’un chasseur, mais une fois sorti, il a eu la frousse.
Hier soir
DEROBERT est venu faire un tour par notre tranchée, il était « saoul comme
un cochon » et j’ai dû le reconduire jusqu’à la 2ème
passerelle, comme d’habitude je ne fais travailler qu’une ½ section à la fois
il s’est bien aperçu du faible nombre de travailleur, mais je n’ai pas eu de
mal à lui « bourrer le crâne ».
Le travail étant terminé vers 2h, les poilus sont allés se
coucher jusqu’à 3h ¼ ; juste vers 3h ¼ passe DONADIEUX, j’étais seul dans
la tranchée mais j’ai vite trouvé un « alibi » pour mes types :
« Je viens de les envoyer casser
la croûte avant de prendre les emplacements de combat. »
Lui ai-je
dit.
Il est évident que si j’accorde de telles faveurs à mes hommes c’est qu’il n’y a aucun inconvénients, bien au contraire, nous ne sommes pas en 1ère ligne, aussi il faut laisser les hommes se reposer, de plus, se relayant au travail par ½ section, ils travaillent beaucoup plus.
Vers 2h ce matin,
les Boches ont entamé la conversation avec les poilus de la tranchée
Latouche :
« Kamarades Françouzes ne tirez
pas, nous ne tirerons pas…. Venez chercher vos morts, nous ne tirerons pas… il
y a 10 cadavres entre les lignes…. »
La conversation aurait certes duré plus longtemps sans TRICOT qui s’est mis à les « engueuler » ; la réponse n’a pas tardé à lui arriver et une balle est passée bien près de sa tête.
TRICOT a eu tort de les engueuler ; certes il faut se méfier, mais en prenant nos précautions, peut-être aurions-nous réussi à aller chercher nos morts.
Vers 3h, les
Boches ont de nouveau conversé :
« Avez-vous bu le
kafé ? »
« Non ! Pas
encore …… »
« Bon appétit !.... »
Il est certain que
les Boches en face de nous ont été relevés et que ceux qui s’y trouvent en ce
moment en ont « marre »…
La journée est encore calme, notre séjour ici commence bien !... espérons qu’il continuera.
J’ai toujours de la fièvre urticaire et cette nuit je n’ai pu fermer l’œil.
Ce soir, le
temps se remet de nouveau à la pluie et nous sommes trempés une fois de plus.
Ce soir une ½ section va à la corvée de matériel pendant que l’autre ½ section
à approfondir un boyau et cela malgré la pluie.
Hier soir, nous avons eu un nouveau tuyau intéressant par les types du 11ème génie venant passer la nuit près du Projecteur.
D’après eux la 13ème division va être relevée incessamment : le 59ème d’artillerie partira dans 2 jours ainsi que le 109ème d’infanterie, le 10ème chasseurs et le 11ème génie.
Si ce renseignement est exact, il est fort probable que nous n’allons pas moisir non plus dans ce secteur, puisque la 43ème division dont nous faisons partie, forme corps d’armée avec les régiments précédents ; maintenant la destination est toujours inconnue, mais ce ne peut être que Verdun ou la Somme, car voilà déjà 3 mois que le 158 est dans un secteur tranquille.
Bien que j’aie été complètement mouillé cette nuit, je me
sens mieux que ces 2 derniers jours, ma fièvre urticaire étant à peu près
passée.
À la tombée de la
nuit hier soir, il y a eu attaque sur notre gauche par la 13ème
division, le 109 était monté en soutien de cette division au cas d’un échec, il
doit redescendre aujourd’hui pour s’embarquer ; à l’heure actuelle nous ne
savons pas encore le résultat de cette attaque ou plutôt de ce coup de main.
À part quelques torpilles envoyées de part et d’autre, la journée se passe paisiblement.
Ce midi, je
reçois un petit colis avec une petite fiole d’eau-de-vie de ma Berthe.
Vers 13h, COQUARD,
de ma section part faire un stage aux fusils mitrailleuses, avec 2 autres
poilus des 1ère et 3ème sections.
Ce soir, il y a
lutte entre les crapouillots boches et les nôtres ; au cours de cette
lutte, un accident est arrivé parmi nos artilleurs : une torpille est
éclatée une dizaine de mètres après sa sortie du crapouillot, blessant 4
poilus : 3 artilleurs et un mitrailleur, 2 artilleurs surtout sont bien
touchés.
Tous deux ont reçu un éclat dans le dos, éclat qui est pénétré assez profondément, de plus un d’eux a en outre un éclat dans le bras ; le 3ème artilleur a été très légèrement touché, le mitrailleur qui se trouvait dans la tranchée Châtel au moment de l’éclatement est blessé à la face et au côté.
Heureusement qu’il n’y avait pas d’autre poilus dans la tranchée Châtel à ce moment !!!...En compagnie du sergent LAVIGNE je venais d’y passer et n’en étions pas à plus de 25m.
La nuit s’est passée comme de coutume : la section a encore fourni une patrouille d’un caporal et 2 hommes ; le reste de la section a travaillé à approfondir le boyau Pernet.
Ce matin, le
brouillard est très épais, aussi quantité de types se promènent à découvert
entre les 1ère et 2ème lignes pour chercher des fusées
d’obus. Le soleil ne réussit pas à percer ce brouillard et le temps est sombre
toute la journée.
Comme depuis que nous sommes remontés en ligne, la journée s’écoule dans le calme habituel quelques obus seulement passent de temps en temps au-dessus de nos têtes, mais ne font pas la pause dans nos tranchées, ce qui pour nous est le principal ; comme dit un poilu de la Cie en entendant les obus passer au-dessus de sa tête :
« Valsez, jolis gosses !!...
c’est l’heure de la noce !!... »
Ce soir, relève
par section, la 4ème section remplace la 1ère dans la tranchée
Latouche, nous autres nous allons à la place de la 3ème :
une ½ section en 1ère ligne dans la tranchée Leleu et l’autre ½ section en 2ème
ligne : tranchée Châtel ; comme c’est ma place, je
vais en 1ère ligne avec ma 1ère ½ section avec le sergent
FALIEZ.
Je reçois 2 lettres : une de VILLETTE qui maintenant
est près de Verdun,
une 2ème de Mr JOUVET qui me dit avoir passé le 14 juillet à Romagny et m’apprend que le
202 de Granville est allé à Verdun
où il a perdu environ les ¾ de son effectif ; le sud du département de la
Manche serait particulièrement éprouvé : Mr JOUVET me dit que dans la
seule commune de Virey (*) il y aurait une
demi-douzaine de tués ou disparus et que beaucoup d’autres localités sont
encore plus éprouvés.
Pauvre 10ème corps !... la guerre ne l’aura pas épargné.
Dans cette tranchée Leleu, nous sommes plus tranquilles que dans la tranchée
Latouche pour plusieurs raisons :
1° il y a d’abord beaucoup moins de boue,
2° les obus s’y arrêtent beaucoup moins,
3° enfin, étant assez loin du PC, DEROBERT ne vient pas souvent nous ennuyer.
(*) :
Virey (50600) commune du sud de la Manche situé entre Avranches et
Saint-Hilaire-Du-Harcouët. Le monument aux morts comporte 46 soldats tués en
14/18
Nuit calme : les Boches ont de nouveau essayé d’entamer la conversation avec nos poilus de 1ère ligne, mais sans résultat.
Le temps s’éclaircit ce matin, et toute la journée il fait un soleil magnifique.
Suivant l’ordre de DEROBERT, tout le monde a veillé toute la nuit y compris s/s officiers et caporaux ; étant de plus de surveillance générale de 8h à 12h, je ne puis me reposer avant midi.
De 4h à midi, je passe mon temps à nettoyer mon fusil, à me nettoyer et à faire quelques tours dans les tranchées.
Aujourd’hui avec ce chaud soleil, on se sent revivre, j’espère que cela va continuer quelque temps ; il y a assez longtemps que nous avons de la flotte.
Matinée calme.
Cet après-midi,
les Boches envoient quantité de torpilles et d’obus (105 et 150) sur le 149, ce
bombardement dure jusqu’à 19h, faisant prévoir une attaque boche ; aussi
tout le monde est alerté et nous occupons nos emplacements de combat.
Notre artillerie qui tout l’après-midi avait répondu assez mollement aux Boches, en met un coup après 19h et nos obus de 75 et 155 vont battre les bois en arrière des 1ère lignes boches, où les avions français ont signalé probablement des rassemblements ennemis.
Vers 9h du soir,
le ciel s’embrase sur notre droite, mais plus loin que le 149 : le
roulement de canon est si fort que c’est à peine si on entend par intervalles
le tac-tac des mitrailleuses et la fusillade ; les fusées rouges, vertes
et blanches illuminent le ciel des 2 côtés ; il y a certainement attaque
mais nous ignorons de quel côté.
Cela dure jusqu’à 23h, puis le calme se rétablit peu à peu.
Pendant l’action, les Boches nous avaient balancé plusieurs rafales de 77 dans le ravin de la Goutte, les obus rasaient le parapet au-dessus de nos têtes.
Le reste de la nuit se passe dans le calme le plus
complet, le ciel est très clair, et entre 2 et 4h il fait même assez
froid : je dois faire les cent pas dans la tranchée pour me
réchauffer ; il fait de plus un clair de lune superbe et on y voit
presqu’aussi bien qu’en plein jour.
D’après certains bruits qui circulent depuis ce midi nous serions relevés incessamment, et irions, non pas dans la Somme ou la Meuse, mais du côté de Reims pour une nouvelle offensive.
L’agent de liaison du commandant aurait dit que la relève serait pour demain ou après-demain.
Après avoir passé la nuit au blanc, je me couche après le jus.
5h ½, pendant mon sommeil, il est venu des officiers du 202e reconnaitre le secteur, nous allons donc quitter cette Champagne pouilleuse d’ici un ou deux jours, peut-être même ce soir et être remplacés par le 202e qui d’après la lettre que m’a envoyé Mme Jouvet a été terriblement « amoché » à Verdun.
Je vais donc voir à la relève de mes compatriotes, des Normands ; j’espère avoir la bonne fortune de rencontrer quelques figures de connaissance.
Je ne vais pas regretter de quitter ce sale pays où l’on ne trouve rien et si nous pouvons et si même il y a de grandes chances que nous trouvions plus mal comme secteur, le pays du moins sera certainement plus agréable.
Toujours d’après les « on-dit », il paraitrait que nous irions du côté de Reims, pour une grande offensive en préparation ; cette offensive de concert avec celle de la Somme aurait pour but de contraindre les Boches à évacuer toute la pointe qu’ils occupent du côté de Soissons.
Puissions-nous réussir !!.....
Ce matin, alors
que je passais vers 4h ½ dans la tranchée Latouche, j’ai été pris par l’odeur
nauséabonde émanant des cadavres entre les lignes, jamais je n’avais senti
pareille odeur qui a bien failli me faire vomir, les poilus de la 4e
section qui se trouvent dans cette tranchée près du bastion Outrel étaient forcés de se boucher
le nez et même évacuer la place.
Au retour, j’ai évité de prendre le même chemin préférant faire le tour par la tranchée Châtel et le boyau Johan.
Hier soir, une
escadrille de 9 avions français est allé faire un tour du côté des Boches,
c’était au moment du coucher du soleil et lorsque décrivant une courbe, les
derniers rayons faisaient briller leur fuselage d’aluminium, par moment c’était
vraiment magnifique.
Journée calme et assez belle quoique le soleil perce
difficilement les nuages. Cette nuit vers onze heures ½ les Boches mettent par
erreur le feu à un de leurs dépôts de fusées qui pendant 10 minutes embrase la
crête en face de nous.
Maintenant il est officiel que nous serons relevés demain soir 21 Juillet
Pendant ce séjour aux tranchées il n’y a aucun tué, ni blessé à la Cie
Il est probable que nous passerons une journée au Veau Crevé pour nous nettoyer puis de là nous prendrons le train mais nous ignorons toujours la destination.
Hier soir le
sergent grenadier Cholez est rentré
à la Cie.
La nuit s’est passée en toute quiétude et le temps promet d’être beau pour aujourd’hui.
Je ne m’étais pas trompé et il fait une chaleur à laquelle nous ne sommes pas habitués.
Toute la journée est calme et de bonne heure nous sommes
prêts pour la relève : les agents de liaison avec le sergent Mourny vont au devant du 202e
jusqu’à l’église de Perthes ;
les minutes, les heures s’écoulent peu à peu sans que la relève arrive et à 2h
personne n’est venu.
Enfin à 2h ½, le 202 fait son apparition ; les types
étaient complètement esquintés ils venaient de Somme-Tourbe à pied aussi cela ne va pas très
vite et il est 3h passé lorsque nous quittons la tranchée Leleu.
J’avais l’espoir de rencontrer quelques types de ma connaissance mais je n’ai pas eu cette chance : beaucoup de poilus du 202 sont même du Midi.
À une des dernières décisions, nous avons appris que le
s/s lieutenant Bourgeat,
l’adjudant Vivier et le caporal Daunis étaient cités à l’ordre de
l’armée pour le coup de main du 1er juillet.
Le caporal Daunis est celui qui a été tué et est resté entre les lignes ; bien qu’étant permissionnaire, il avait demandé à retarder son départ en permission pour faire le coup de main.
Malgré 3 jours successifs de bon temps, les boyaux
n’étaient pas encore complètement secs et à certains endroits, il y avait bien
encore 30 cm d’eau et de boue, aussi nous marchons presque tout le temps à
découvert, mais en longeant les boyaux, prêts à descendre si les marmites
radinaient : enfin à 3h ½ nous arrivons au camp Allègre bien esquintés.
Malgré la fatigue, les poilus ne peuvent se reposer, il faut nettoyer les effets et les armes, car nous devons partir cet après-midi en camion-auto, pour aller passer quelques jours de repos dans un patelin à l’arrière, avant d’aller nous faire casser la figure à Verdun ou dans la Somme.
Arrivée au camp de Veau Crevé (*)
Aujourd’hui le temps se maintient toujours au beau et la chaleur est même excessive, nous allons encore être couverts de poussière en camion-auto.
Après la soupe, lorsque les effets et les armes sont nettoyés, les poilus peuvent tout de même prendre un peu de repos jusqu’à 17 heures.
Rassemblement de la Cie à 17h ½ : nettoyage des cantonnements et nous partons à 18h pour Somme-Tourbe, c’est sur le route de Somme-Tourbe que tout les 1e et 3e Bon vont être embarqués en auto.
Nous arrivons à l’emplacement voulu vers 20h et là nous
attendons pour le moins 2h ½ les camions-auto qui ne viennent pas.
Enfin ils font leur apparition vers 23h.
L’embarquement n’est pas long à être terminé et un quart d’heure après nous roulons sur la grande route, nous passons par la Croix-en-Champagne et prenons ensuite la route de Châlons mais leur intention n’est pas de nous faire passer par cette ville que nous évitons par un long détour.
Pendant ce détour les 5 voitures de tête dont la mienne fait partie s’égarent et s’engagent dans un petit chemin de terre d’où elles se tirent à grand’ peine.
La longue file formée par toutes ces autos, au moins une centaine avec leurs phares puissants, forme un tableau magnifique dans cette plaine de Champagne faiblement ondulée.
Nous arrivons à
destination vers 3h du matin, nous sommes alors à la Chaussée s/s Marne, patelin
d’environ 3000 habitants situé à mi-chemin entre Châlons & Vitry-le-François : il faut alors aller
immédiatement reconnaître le placement des cantonnements affectés à la Cie
et en particulier à la section : nous y sommes conduits par un agent de
liaison.
Quand j’arrive avec la section au cantonnement qui m’avait été assigné, ce cantonnement était pris par la 9e Cie.
L’agent de liaison s’étant trompé et il nous a fallu rester une demi-heure dans la nuit avant de trouver notre logement.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet
Phily & Graver partent en permission - Arrivée à la Chaussée s/s Marne (*)
Nous sommes logés sous le hangar d’une charcutière, très près du canal de la Marne au Rhin et de la Marne qui est 20m plus loin.
Notre cantonnement est assez bien, et nous sommes, sous ce rapport, les plus veinards de la Cie.
Ce matin comme
de raison il y a repos : les poilus d’ailleurs en avaient grand
besoin ; cela fait près de 72h que nous n’avons point fermé l’œil.
Les cuisines roulantes n’étant point arrivées, les types doivent faire la cuisine par section : aussi le ravitaillement laisse à désirer, heureusement beaucoup de poilus n’ont pas trop compté sur la nourriture de la Cie, ils se sont débrouillés et ont trouvé rapidement ce qui leur était nécessaire pour manger.
Le pinard non plus ne fait pas défaut, ce qui fait le malheur de beaucoup.
Le 158e n’est pas seul à La Chaussée, le 1er bataillon
de Chasseurs nous y a précédé d’un jour : il est cantonné dans un coin de
la localité.
Beaucoup de Chasseurs exhibent la fourragère ce qui rend furieux les types du 158 (j’ai déjà indiqué comment le 1er Chasseurs avait gagné sa 1e citation à l’ordre de l’armée) : conséquence inévitable les bagarres entre fantassins & chasseurs se produisent dès le début de l’après-midi.
Ce soir, une
rixe éclate dans un café, un sergent du 158e Durand saoul comme un
polonais se bat avec plusieurs chasseurs et leur casse plusieurs bouteilles sur
la figure : je crains fort que cela ne lui attire quelque désagrément
surtout avec le colonel que nous avons surnommé 15.8 à cause de la punition
qu’il inflige de préférence (15 jours de prison dont 8 de cellule).
La Cie étant de jour, je suis de service en ville et ne puis pas profiter de ce jour de repos : par une veine extraordinaire nous sommes relevés à 17 heures.
Ce soir, une
note arrive au bureau : faire partir immédiatement 10% de l’effectif en
permission, aussi à la section Phily
& Graver pour leur 3e
tour, ainsi que Pollet
sergent-fourrier.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet
Le sergent Durand est cassé (*)
Nous avons encore repos aujourd’hui, ce sera probablement le dernier jour !
Nous en profitons pour rester couchés jusqu’à 8 heures et j’ai passé rarement une aussi bonne nuit.
Comme il doit y avoir revue des cantonnements à 9h par le chef de Bon, il faut vivement nettoyer notre logement, enlever tout le fumier qui s’y trouvait, confectionner un râtelier d’avoine, etc….
À 9h, lorsque
tout est propre, arrive contre-ordre, la revue ne va avoir lieu qu’à 15h.
Jusqu’à 15h,
nous finissons de mettre tout en ordre au cantonnement ; creuser des
feuillées.
À 15h le commandant GouSSeault s’amène ; à ce moment, je suis appelé au bureau du colonel ainsi que tous les aspirants du 158e, à cause d’une bagarre qui est arrivé hier soir.
Un sergent du 158e, Durand, a fait du scandale étant ivre : un lieutenant de chasseurs a commandé un aspirant de le conduire au poste, chose qu’il n’a pas faite et c’est pour cette raison que nous sommes appelés au colonel : il fallait savoir quel aspirant n’avait pas exécuté l’ordre reçu.
Cet aspirant est de Pierrefeu de la 2e Cie qui, seul, est retenu au bureau et attrape un « savon » qui va être certainement accompagné d’une quinzaine de jours d’arrêts.
Cet après-midi,
distribution d’effets, beaucoup de poilus en avaient bien besoin, car leurs
effets commençaient à être « usagés ».
Ce soir, le
caporal Gauthier me remet au nom
de la section un charmant petit cadeau : 6 cartes gravées à mon nom.
Ce témoignage d’estime de mes poilus m’a profondément ému, beaucoup plus que toutes les félicitations que pourraient m’adresser mes chefs.
Ce souvenir montre que je puis compter sur eux, comme ils comptent sur moi ; et j’en suis profondément touché. J’envois une des cartes de mes poilus à ma Berthe.
Après la soupe,
nous allons nous promener : Lavigne,
LacOte, Faliez & moi sur les bords du canal de la Marne au Rhin,
bords qui offrent des paysages charmants & assez semblables à ceux des
bords de La Vie (**) et je me suis laissé surprendre à voir les bords de
La Vie ou bien les bords de la Marne.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet
(**) :
Il s’agit certainement d’un cours d’eau de la région d’origine de Ferdinand,
mais lequel ?
Aujourd’hui commence l’exercice : voilà le résultat de la bêtise de quelques poilus qui n’ont pu se tenir tranquilles !
Rassemblement en tenue de campagne à 6h moins le quart, nous allons sur les bords de la Marne faire un peu de gymnastique puis école du soldat le long de la route.
Vers 8h ½ un
agent de liaison vient chercher la Cie, car le général de Boissaudy
doit passer la revue des cantonnements à 9h et il faut aller vivement y mettre
tout en ordre, mais tout le mal que nous nous donnons est bien inutile car le
général ne vient pas.
Guillemeau rentre de permission aujourd’hui, ce qui nous donne l’occasion de boire un peu de bonne « gnolle ».
Cet après-midi,
douche par section : la 2e section passe à 1 heure. Nous
apprenons ensuite pas mal de nouveau : les permissions vont être
suspendues, de plus il faut compléter l’approvisionnement des poilus en
cartouches, vivres de réserve, outils portatifs etc…etc…
Tout cela ne me dit rien qui vaille et il y a des fortes chances que nous ne restions pas longtemps ici, nous partirons certainement bientôt pour Verdun ou la Somme.
Ce soir, nous
allons à la pêche à la ligne sur les bords du canal. Les pêcheurs sont : Lavigne & Bernardin. La pêche est loin d’être fructueuse, seul Bernardin attrape un petit dard.
En allant au bureau de tabac, Faliez rencontre notre capitaine qui est rentré de permission, j’en suis bien heureux car comme nous irons certainement bientôt à l’attaque, je préfère de beaucoup être commandé par le capitaine Coste que par le lieutenant DerobERt.
Le nouveau major du 1er bataillon est un compatriote ; c’est un normand de Granville.
J’expédie ce soir à ma Berthe et à mon ami Leneveu deux des cartes dont les poilus
de ma section m’ont fait cadeau.
Beaucoup de types sont encore mûrs ce soir, décidemment quelques heures de repos, ce n’est pas sain, et je finirai par croire que l’exercice est une nécessité.
Rassemblement de la Cie à 5h50’, mais à 6h le rassemblement n’est pas encore terminé, aussi nous nous faisons attraper par le lieutenant Derobert.
Nous allons ainsi que tout le bataillon sur un terrain d’exercice distant d’au moins 8km, sur la route de Coulmier (?).
Cette vallée de la Marne est riche et grâce à des équipes de territoriaux, elle a été assez bien cultivée : peu de champs sont restés incultes, le blé commence à mûrir et dans quelques jours il sera bon à couper, déjà le seigle est en gerbes.
Par ici il n’y a pas de pâturages et je n’ai encore vu aucune vache laitière.
Au terrain
d’exercice, nous avons la visite du commandant Gauscault et du lieutenant-colonel Guedeney, le commandant vient me trouver et me fait faire
l’appel de la section ; il m’attrape ensuite parce que je n’ai pas de
galons.
Somme toute il est assez satisfait.
Ce midi au rapport,
le capitaine Coste vient
reprendre le commandement de la Cie : avec lui cela va changer,
ce sera plus strict qu’avec le lieutenant Derobert,
mais par contre ce sera plus juste et par suite de beaucoup préférable.
Cet après-midi,
rassemblement à midi 45 pour aller au tir (8 balles à ???) je prends part
au tir et je mets les 8 balles dedans ; les meilleurs tireurs de la
section sont : Astier, Demon,
Jouve, Gauthier, Machat caporaux (Pilot
malade n’était pas venu au tir).
Il y aura prochainement une revue par le général commandant le 21e CÀ ou par celui commandant la IVe Armée ; jusqu’au jour où aura lieu cette revue, l’exercice sera une préparation au défilé.
Ce soir, Lavigne & Bernardin vont encore pêcher dans le canal mais sans succès.
À l’appel Aillard de la section, est porté manquant, il est certain d’attraper quelques jours de tôle.
Rassemblement à la même heure qu’hier, mais cette fois la Cie est rassemblée au temps voulu, on voit que ce n’est plus Derobert qui commande.
Nous allons au même terrain d’exercice qu’hier : préparation à la revue ; nous faisons les pitres pendant 2 heures de temps pour défiler ensuite devant le colonel Rondeau commandant la brigade et cela par une chaleur torride.
Quelle idiotie que ces revues & défilés dont tout est
« chiqué » !!!, et rien de réel, lorsque le général verra les
troupes défiler, il jugera le moral des hommes excellent et alors notre séjour
ici ne sera plus de longue durée.
Nous rentrons à La Chaussée à 11h, trempés de sueur, après 1 km de pas
cadencé. J’espère au moins que l’emploi du temps fixé pour cet après-midi ne va
pas être appliqué et que les poilus vont pouvoir se reposer un peu.
En effet, il n’y a pas d’exercice, mais il faut encore fournir plusieurs états : chaussures à réparer ou à changer, effets, équipements à remplacer etc….si bien que je n’ai guère de repos.
Aillaud qui
était manquant hier soir à l’appel attrape 4 jours de prison du capitaine mais
avec un motif peu grave :
« Étant absent à l’appel de 21h
est rentré avec 5’ de retard »
Avec ce
motif il faut espérer que la punition ne sera pas augmentée par le colonel.
Ce soir, le caporal Buonafède reçoit l’ordre de rejoindre la Cie divisionnaire demain en attendant qu’il lui soit trouvé un emploi à l’arrière, j’en suis très heureux pour lui, car voilà un malheureux qui a déjà perdu 2 frères à la guerre, qui en a un 3e amputé d’un bras et d’une jambe, et qui reste seul avec une sœur & une mère. (*)
Il est bien juste que le gouvernement ait quelques égards pour ces familles si éprouvées.
À l’occasion de son départ, Buonafède nous offre une bouteille de bon vin que nous dégustons avec plaisir.
(*) : BUONAFÈDE Auguste, 2e classe au 173e
RI, né à Nice en 1895, mort pour la France le 3 juin 1916, à l’hôpital
d’Orléans
(*) : BUONAFÈDE Jean, 2e classe au 163e
RI, né à Nice en 1893, mort pour la France le 6 avril 1915, à Chisey
Rassemblement à la même heure que d’habitude, pour aller au terrain d’exercice se préparer à la revue de demain.
Sur le terrain il y a exercice de lancement de grenades, puis école de section.
La chaleur est toujours aussi accablante et nous rentrons trempés de sueur. Le caporal Buonafède a quitté le Cie ce matin pour rejoindre la Cie divisionnaire.
En rentrant,
nous apprenons qu’un artilleur du 121e vient de se noyer dans la
Marne : ces artilleurs étaient occupés à placer un barrage en branchages
afin de permettre aux troupes cantonnées ici de se baigner.
Ces artilleurs avaient été choisis parmi les meilleurs nageurs.
Celui-ci a été pris dans un remous et a coulé à pic ; malgré tous leurs efforts, les autres artilleurs n’ont pu le retirer que 5’ plus tard. Dans le cours de la Marne, ces remous sont très nombreux et les habitants du patelin nous disent que ce n’est pas le 1er accident de ce genre qui se produit au même endroit, depuis la guerre.
Lorsque nous rentrons de l’exercice, ce malheureux venait
d’être retiré et le major aidé de plusieurs infirmiers essayait de le ranimer,
mais il n’y a eu rien à faire et au bout de 2 heures, leurs efforts restant
vains, ils ont dû s’avouer vaincus.
Cet après-midi,
le capitaine nous conduit le long des bords du canal.
À la pause, il réunit les gradés et nous fait un petit speech ; ce sera certainement un type à cheval sur le sentier.
Nous rentrons vers
16h ½, le temps est à l’orage et une forte averse est à prévoir, mais cette
averse ne vient pas et le temps reste très lourd.
Ce soir, préparatifs pour la revue de demain : nettoyage des fusils, des équipements, musettes & bidons.
Le départ pour la revue aura lieu demain matin 3h, le réveil sera à 2h.
Aujourd’hui le maire d’une commune voisine, en manipulant
une grenade, l’a faite éclater dans ses mains et la grenade lui a ouvert le
ventre, on est venu chercher à la hâte un major mais cela a été inutile le
malheureux était mort.
Revue par le général Gouraud (*)
Réveil à 2h. Rassemblement de la Cie à 2h30’ & départ à 3h.
Nous prenons la route de Vitry-la-ville et faisons ainsi plus de 15 km avant d’arriver au point de rassemblement de la division. Là, nous trouvons le 149e d’infie, les 1er, 31e, 3e et 10e bataillons de chasseurs, les 12e, 59e & 121e régiments d’artillerie.
Comme d’habitude, le plus embêtant, c’est d’arriver à se placer, il faut aligner la compagnie au moins une dizaine de fois de suite.
Le général Gouraud
arrive vers 8h et passe la revue à pied, il lui manque le bras droit et il
boite encore beaucoup. (**)
Après la revue,
il y a remise des décorations : croix de la légion d’honneur, médailles
militaires & croix de guerre. Les croix de la légion d’honneur, médailles
militaires & croix de guerre avec palmes sont remises par le général Gouraud au centre du terrain ; les
croix de guerre pour citation à l’ordre du corps d’armée par le général Maistre, celles pour citations à
l’ordre de la division par le général de
Boissoudy, celles à l’ordre de la
brigade par le colonel Rondeau,
et enfin celles à l’ordre du régiment par le colonel du dit régiment devant
le ??? de ce régiment ; c’est ainsi que je reçois la croix de guerre des mains du
lieutenant-colonel Guedeney.
Nous sommes ainsi une quinzaine qui recevons la croix de
guerre avec étoile de bronze.
Parmi ces 15, il y en a au moins 4 ou 5 qui sont de véritables embusqués, tels le capitaine qui s’occupe du ravitaillement et le sergent-major artificier qui ne sont jamais montés aux tranchées.
Le caporal Chabert
de la 1e section est cité-décoré en même temps : en passant Gouraud a remarqué ses 3 brisques de
blessures et s’étonne qu’il n’ait pas de citation.
Le lieutenant-colonel prend son nom et le cite immédiatement.
Je trouve que ces citations pour plusieurs blessures sont absurdes, car un type peut avoir été blessé 4 ou 5 fois et être le plus mauvais soldat de l’armée, cela ne correspond donc à rien.
Après la remise des décorations il y a le défilé et enfin à 11h nous en sommes quitte.
Ensuite il faut revenir par une chaleur accablante, et
beaucoup de types tombent en route. Nous rentrons à La Chaussée vers 18h et défilons devant le
drapeau.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet
(**) :
Le général GOURAUD, commandant de la 4e armée, a été blessé aux
Dardanelles fin juin 195, par un obus. Sur le navire hôpital qui le ramène en
France, la gangrène se déclare ; il faut l'amputer du bras droit.
Comme de raison il y a repos aujourd’hui, le réveil ne sonne qu’à 7h.
À 8h, il y a baignade dans la Marne, mais cette fois on a pris des précautions, il y a eu un barrage de fait avec des branches, si bien qu’il n’y a pas plus de 50 cm d’eau où les poilus se baignent, il y a également de bons nageurs placés pour porter secours à ceux qui seraient entrainés par le courant.
Le major assiste également à la baignade.
Ce midi, il me
faut arroser ma croix de guerre, et j’ai mis pour une trentaine de francs.
Je passe mon après-midi à me reposer et dort presque tout le temps.
Quelques mots sur la marche de retour d’hier (*) :
Après le défilé, le général GouraUd
passe en automobile devant le front des troupes.
Il paraitrait que ce sont le 158ème et le 31ème chasseur qui auraient le mieux défilé !!
Après le passage du général, nous reprenons le chemin du retour, il est en ce moment environ 11h ½ et il fait une chaleur accablante, de plus nous marchons entre 2 bois de sapins, sur il ne fait pas le moindre peu d’air.
Le colonel voudrait faire sortir le régiment de ce petit chemin avant la pause, mais il y a bien 6 km, beaucoup de poilus se trouvent malade par la chaleur, et sur une distance d’environ 100 m nous en rencontrons au moins une quinzaine d’étendus, car malgré que nous soyons en tête du régiment, devant nous il y a juste la musique, les pionniers et 2 sections de la Cie, aussi qu’est ce que ceux qui sont en guerre doivent rencontrer !!
Le colonel finit par s’en rendre compte et il est obligé
de faire une pause avant d’arriver sur la route.
Il envoie ensuite un cycliste prévenir les cuisines roulantes qui devaient nous attendre à Vitry-la-Ville, plus loin.
Il fait bien car s’il fallait aller par cette chaleur jusqu’à Vitry, plus de la moitié de la Cie resterait en route, nous faisons encore environ 1km 500 de marche et faisons la grande halte dans un bois de sapins jusqu’à 15h.
Nous repartons à cette heure et alors la marche est moins
pénible, il faut traverser successivement 4 patelins au pas cadencé, avant de
rentrer.
Enfin à 6h,
nous sommes de retour à La
Chaussée, le drapeau et le colonel se placent à la sortie du pont
sur le canal et le régiment défile devant eux, défilé qui parait-il est très
bien réussi.
À la section, personne n’est resté en route, seul Vernès avant la dernière pause, avait été obligé de s’arrêter, mais il nous avait rattrapé à la pause, le pauvre garçon n’en pouvait plus, il en pleurait et avait enlevé sa croix de guerre que le colonel lui avait remis aujourd’hui.
Quelques types avaient également du faire appel à toute leur volonté pour suivre : Gauthier qui avait les pieds en sang, Pilot malade par la chaleur, ainsi que BERRY, etc…
(*) :
Souligné dans le carnet.
Hier soir, il y a eu retraite aux flambeaux.
Ce matin, il y a corvée de lavage par section, c’est très utile, car jusqu’ici les poilus avaient été obligés de prendre sur leur repos pour laver leur linge.
Rassemblement des chefs de section à 7h au bureau : constitution des équipes de grenadiers (7 par section), de fusiliers-mitrailleurs (6 par section), de coureurs, agent de liaison, observateurs, etc…etc…
Ceci nous prend jusqu’à 9h.
De 9h à 10h ½,
je suis occupé à mettre ma correspondance un peu à jour.
Cet après-midi,
douches par section à partir d’une heure.
Ah C’est bien le régiment, on vous fera prendre des douches 5 à 8 fois de suite et après on restera 2 mois sans en prendre !!
La température reste toujours aussi élevée et bien qu’il n’y ait pas exercice, nous attrapons chaud.
Beaucoup de poilus balancent tous les soirs des grenades dans le canal de la Marne et tuent ainsi quantité de poissons que nous pouvons voir le ventre en l’air sur l’eau, car ces pêcheurs ne peuvent ramasser tout le poisson tué.
Nous rentrons des
douches à 14h, il y a rapport aussitôt et après une revue des outils
portatifs, vivres de réserves, casques cagoules, etc…, nous sommes
libres.
Je profite de cette liberté pour aller passer quelques heures en compagnie de Lavigne au bord du canal, pêcher à la ligne, nous n’attrapons d’ailleurs rien du tout.
Après la soupe, c’est la partie de manille avec Perruchot, CEY...??, Bernardin.
Aujourd’hui, il y a marche avec évolution du bataillon.
Le rassemblement de la Cie est à est à 5h 35, tenues de campagne, veste, sac allégé, musette et bidon.
La marche comprend une petite manœuvre, mais la Cie étant en queue nous n’avons pas grand travail, par contre c’est la 2ème Cie formant l’avant-garde, qui s’enf?? tout le boulot.
À l’aller, ce n’est pas trop pénible, mais au retour,
entre 10h et 11h, il fait une chaleur torride et sur ces routes sans aucun
ombrage, nous cuisons littéralement ; bon nombre de types ne peuvent pas
suivre et nous laissent aller de l’avant, dans la section : Saurat et Aillaud restent en arrière.
Quand nous repassons dans la bourgade de La Chaussée, les habitants sur les portes, trouvent que c’est vraiment scandaleux de nous faire aller en marchant par un temps pareil.
Nous rentrons au cantonnement vers 11h ¼, comme suite à la
marche de ce matin, il y a repos jusqu’à 15h.
À cette heure, il y a rapport, puis théorie sur l’embarquement en chemin de fer, état des outils portatifs de la section, etc…etc…
Au rapport, il
faut désigner pour la Cie 1 sergent, 2 caporaux et 8 hommes pour aller demain
matin assister à l’exercice de liaison par avions à Vitry.
Pour la section, sont désignés le caporal Gauthier et les soldats Guillemeau et DesmouX (?).
Ce soir nous
fêtons la fête du sergent Alphant,
cela nous vaut l’occasion de boire quelques bonnes bouteilles.
À la section, nous avons outre le sergent Faliez, 4 poilus de décorés de la croix de guerre : ce sont
Saurat Alexandre (*), cité à l’ordre du corps d’armée, DallemanD Paul (**), Vernès Louis et, tous les 3 cités à l’ordre du régiment.
J’espère que d’ici peu, il y aura de nouvelles citations, car j’ai plusieurs poilus qui méritent bien une citation, témoins : Lanieri, blessé 3 fois, et ayant sur le corps plus de 20 traces de blessure. Phily (***), CoquaRd (***), Mollet, Chauveau qui comptent tous de 22 à 24 mois de front consécutifs…
(*) : SAURAT Alexandre Elie sera tué le 30
juillet 1917, devant Aizy (Aisne). Il avait 26 ans.
(**) : DALLEMAND Paul Marie sera tué à
Ablaincourt (Somme), le 18 octobre 1916. Il avait 21 ans.
(***) : PHILY Jean Marie sera tué à Soyécourt
(Somme), le 5 septembre 1916. Il avait 26 ans
(****) :
COQUARD Jean-Claude sera aussi tué à
Soyécourt (Somme), le même jour, 5 septembre 1916. Il avait 33 ans
Ce matin, les hommes désignés pour aller à Vitry assister à l’exercice de liaison par avions, sont réveillés à 4h et partent à 4h ½, ensuite c’est le tour des grenadiers titulaires qui vont sous le commandement du lieutenant Bourgeat, à l’exercice de lancement de grenades.
Le reste de la Cie a repos jusqu’à 7h, nous allons ensuite au tir, (8 balles à 250 m.) Je fais un des meilleurs tirs de la Cie : (8 balles, 11 points.)
Ce midi, nous
avons la visite du sergent Leray
qui rentre de permission, voilà un type qui est décidément culoté : venu
avec moi le 23 avril, il est déjà allé 2 fois en permission de 7 jours et a
fait tout juste 5 jours de tranchées, il a reçu à la popote un accueil plutôt
froid, heureusement il ne reste pas à la Cie et va rejoindre cet après-midi la
Cie divisionnaire de repos à Vitry.
Cet après-midi,
l’exercice n’est pas trop pénible : nous allons seulement de 15h
à 16h le long du canal faire un exercice de lancement de grenades.
J’ai un type dans ma section qui devient fou : Ritoux, depuis quelques jours il n’est plus dans son état normal, ses yeux sont hagards et par moments, il déraisonne.
Ce soir, le
sergent-major a payé le prêt aux caporaux, comme c’est pour 16 jours, chaque
poilu devrait toucher 4f00.
Ritoux n’a jamais voulu les accepter et n’a voulu prendre que 2f50 (prêt de 10 jours), cette nuit il s’est relevé, a pris un fusil, s’est promené un moment dans le cantonnement, a crié « aux armes ! On veut m’assassiner ! » Et quantité de choses pareilles, nous avons été obligés de le désarmer, car il cherchait des cartouches.
Voilà un type qui va être sûrement évacué.
Après 2 ans de guerre, pas mal de poilus ayant été témoins de quantité de spectacles d’horreurs comme la Marne, Arras, Verdun présentent des symptômes de folie, heureusement pour la plupart c’est de la folie douce comme pour Ritoux.
(*) : RITOUX Henri, 20 ans, cimentier de
Poussanges par Felletin (Creuse) sera finalement évacué pour troubles mentaux
le 4 août 1916.
Ce matin, Ritoux est absent du cantonnement et ne reparait pas pour l’heure de l’exercice, il a disparu cette nuit après son accès de folie.
Exercice de détail sur le terrain habituel jusqu’à 9
heures sous la direction de Derobert ;
en rentrant, nous retrouvons Ritoux
au cantonnement, il est revenu pieds nus ayant balancé les souliers de Berry qu’il avait pris au lieu des
siens ; il est présent pour la soupe, puis après il se débine de nouveau
et est absent au rapport et à l’exercice de l’après-midi ; il revient ce
soir vers 17h ½ et alors je le fais surveiller par ses camarades et après la
soupe il est conduit à l’infirmerie et nous en sommes ainsi débarrassés.
Le travail de cet après-midi n’a pas été top pénible, il a consisté à aller sur les bords du canal faire un quart d’heure d’exercice à la baïonnette.
Je reçois une lettre de ma Berthe : le temps est
également très chaud en Normandie et la récolte s’avance.
Plusieurs tuyaux circulent, relatifs à notre destination.
1- d’après l’ordonnance du colonel, nous partirons très prochainement pour la Somme, sans passer par un camp d’instruction, comme il nous avait été annoncé.
2- Suivant d’autres sources, nous resterions à La Chaussée encore quelques temps et ce serait sur que ce serait le fameux camp d’instruction.
Au rapport, on nous annonce qu’il ne doit rester dans
chaque Cie qu’un adjudant, 1 aspirant, 10 sergents et 18 caporaux, 1 excédent
de gradés se trouvant dans chaque Cie passera à la Cie divisionnaire.
À la 1ère, il doit y avoir 2 sergents qui nous quitteront : ce doit être Alphant et Boudon. Ces gradés sont destinés à combler les vides qui se produiront dans les rangs à la 1ère affaire ; cela m’indiquerait bien que nous ne sommes pas destinés à faire un long séjour ici.
Enfin, ce n’est pas pour me faire peur, bien au contraire !!...
Anniversaire de mon mariage
Aujourd’hui, il y a marche avec évolution de bataillon, par suite le rassemblement de la Cie est à 4h45 pour partir à 5 heures.
Nous nous réveillons à 4h20, aussi il faut que les poilus se pressent de monter leurs sacs, boire leur jus et s’équiper.
Nous allons du côté de St Martin et de Songy, la manœuvre n’est pas trop pénible, elle consiste simplement à creuser un bout de tranchée après avoir constitué les ateliers de travailleurs.
Il y a ensuite rassemblement du bataillon en ligne de sections par 4, cela donne l’occasion de voir de la belle « pagaille », les commandants de Cie sont bien loin d’être à hauteur de leur grade et ils ne savent trop quoi commander.
Nous rentrons vers 10h ½ à la Chaussée, aujourd’hui nous n’avons pas eu trop chaud, car si le temps reste beau, il fait un petit vent du N.O. qui rafraichit beaucoup la température.
Cet après-midi,
nous allons au tir de 15h à 16h et c’est tout notre travail.
Au rapport, nous apprenons que Saurat Alexandre passe à la Cie hors rang comme conducteur au train régimentaire. J’en suis très heureux pour lui car c’est un bien bon type et un très bon soldat, je le regretterai à la section, mais ces regrets seront adoucis en pensant qu’il va être maintenant à l’abri ; faveur qu’il mérite bien d’ailleurs et qu’il a bien gagnée.
Dallemand, Vernès et Saurat sont promus soldats de 1ère classe comme titulaire de la croix de guerre.
Alphant et Boudon (*) partent demain matin pour la Cie divisionnaire et sont appelés ce soir au bureau du colonel, ce dernier après leur avoir fait un petit speech, leur dit que très probablement ils ne resteront pas longtemps à cette Cie, ils sont destinés à combler les vides faits dans les rangs des sous-officiers à la suite d’engagements qui auront lieu prochainement.
Ritoux est
tout de même évacué pour troubles mentaux, il prendra bien d’ailleurs quelques
mois de repos, car c’est ce dont il a le plus besoin, après 20 mois consécutifs
de campagne.
Comme ce n’était pas un très bon soldat, je ne le regrette pas trop.
(*) : BOUDON Jean Joseph, 34 ans, né à
Retournac, Haute-Loire, sera tué à Branges, le 29 mai 1918.
Saurat passe à la Cie H.R. (*)
Lanieri cité à l’ordre du Rgt (3 fois blessé) (*)
Ce matin, Saurat nous quitte pour aller à la Cie H.R.
Rassemblement de la Cie à 5h50, nous avons ce matin une petite manœuvre avec la 1ère Cie de mitrailleuses sous le commandement du capitaine Coste, mais comme manœuvre c’est plutôt de la pagaille et nos officiers n’y connaissent pas grand-chose, seul le capitaine Coste s’est bien acquitté de sa mission.
Nous rentrons vers 10h ½.
Cet après-midi,
il y a baignade, puis revue d’armes et d’outils par les chefs de section.
Au rapport nous apprenons du nouveau : Lanieri de ma section, Manias de la 4e et Claudel Cal également de la 4e sont cités à l’ordre du régiment comme ayant été blessé 3 fois, les 21ème sont promus soldats de 1ère classe.
De plus, Nobio Charles, ancien caporal à ma section, maintenant à la 4ème Cie, est cassé de son grade et remis soldat de 2ème classe pour avoir, étant ivre, répondu grossièrement à un sous officier, cela ne m’étonne pas beaucoup de lui, je doute même fort qu’il ait été jamais caporal, j’ai la conviction, que comme beaucoup venant des Dardanelles, il a pris lui-même ses galons.
À la baignade de cet après-midi, il y a eu un
accident ; un homme de la 2ème Cie pris par un tourbillon s’est
noyé, il paraît qu’un chasseur du 1er bataillon s’est également noyé
une demi-heure après, ces baignades ne sont pas assez surveillées car certains
poilus sachant un peu nager se croient capables de traverser la Marne alors
qu’ils en sont absolument incapables.
Leurs corps sont restés dans l’eau et à 9 heures du soir, ils n’étaient pas encore retirés.
Nouveau tuyau : En venant à la soupe, Perruchot nous apporte un nouveau
tuyau, nous ne quitterions pas encore tout de suite La Chaussée.
Le 21ème corps serait destiné à partir pour Vallona, dès que la Roumanie serait entrée en lice, nous traverserions toute l’Italie pour nous embarquer au Brindisi : je serais donc destiné à retourner dans les Balkans, cela ne me sourit guère, mais c’est loin d’être certain et je n’y crois guère.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet
Ce matin, nous avons réveil en musique à 6h, mais comme nous avons repos toute la journée, je reste couché jusqu’à 8h ½.
Comme nous avons l’intention de nous faire photographier à 13 heures par le caporal territorial, garde des voies de communication, il faut que je fasse ma toilette en vitesse, que je me fasse raser, etc.
À 10 heures,
nous décidons (touts les s/s off de la 1ère Cie) d’attendre après la
soupe, et lorsque vers 11h ½ nous allons trouver le caporal en question, il
nous dit d’attendre une heure qu’il ait fini de manger, devant cette réponse
nous fichons le camp immédiatement, cela est loin de me déplaire, d’autant plus
qu’il photographie plutôt mal.
Les corps des 2 noyés d’hier n’ont pas encore été retirés.
Hier au 1er chasseurs, il y a un grave accident
au cours d’un exercice de lancement de grenades ; un de ces engins est
tombé malencontreusement dans la tranchée, a tué 3 chasseurs et en a blessé 17,
si cela continue nous aurons plus de victimes ici qu’aux tranchées !!...
Je passe une grande partie de mon après-midi à roupiller puis à jouer aux cartes, ici le jeu de « manille » est notre grande distraction.
À la Cie nous touchons 2 fusils mitrailleurs : un par peloton, un de ces fusils est affecté à I…. ( ?) de ma section, je doute fort que ces fusils, très bons en théorie, rendent de grands services en campagne.
Comme il faut par fusil : 1 tireur et 2 pourvoyeurs, lorsque l’arme sera enrayée, ce qui je crois arrivera souvent avec la terre des tranchées, 3 poilus se trouvent tout de suite désarmés.
Aujourd’hui, j’envoie un colis à ma Berthe, colis qui contient une fusée et ma ceinture de flanelle bleue qui, maintenant que j’ai touché une tenue du régiment, ne me sert plus à rien.
De 7h à 9h,
nous nous promenons sur les bords du canal, malgré les cousins qui ne cessent
de nous piquer.
Hier soir, pas mal de poilus étaient ivres, en particulier Coste et Prunier de ma section, il est tout de même triste de constater que chaque fois que nous avons repos, les poilus en profitent pour s’enivrer, ils ne devraient pas trouver étonnant qu’en présence d’une telle conduite les officiers n’accordent que très rarement des repos.
Ce matin,
réveil à l’heure habituelle et nous allons au terrain d’exercice de la côte 180
sous le commandement de Derbert,
car le capitaine Coste, ainsi que
tous les commandants de Cie et de
bataillon sont allés assister dans un camp à la manœuvre d’une Cie (ce doit
être au camp de Chalons).
Le temps se maintient toujours très beau, même peut-être un peu trop sec.
Quelques mots au sujet de la conduite du commandant du
3ème bataillon : FERNAGU. (*)
Comme la plupart des officiers, y compris Goussault, ce loustic a une conduite dégoûtante.
Ayant jeté ses yeux sur une petite bonne d’un café voisin (bonne qui d’ailleurs est très peu sauvage), il a eu le culot de charger un de ses poilus de se renseigner si elle voudrait marcher avec lui, comme le poilu tout estomaqué faisait quelques difficultés pour accepter une pareille commission, il lui a dit :
« Si tu n’y vas pas, je te botte le
derrière et te fous quinze jours de prison. »
Devant une telle menace, le poilu s’exécuta et recueillit
les renseignements voulus, et quelques jours après, aux questions du
commandant, il répondait :
« Oui mon commandant, cette jeune
fille marche avec tous les officiers qui le désirent »
« C’est très bien lui répond le
Ct, je vais te faire nommer immédiatement soldat de 1ère classe,
tant qu’à la croix de guerre que je t’ai promise, je ne puis te la donner en ce
moment, mais tu ne perdras rien pour attendre et tu l’auras à la prochaine
occasion. »
Voilà donc comment un type gagnera ses galons de 1ère
classe et la croix de guerre !!...
Je crois que tout commentaire est bien inutile !!...
Malheureusement beaucoup d’officiers ont une conduite semblable à celle de ce Ct et il faut les voir courir après les quelques jeunes filles du patelin, un tel spectacle me dégoûte et est loin de me faire aspirer aux galons d’officiers ; le contact des simples poilus est encore beaucoup plus sain et est préférable à celui des ces satyres, de ces personnages dégoûtants.
(*) :
Souligné dans le carnet.
Hier soir, il y a eu représentation théâtrale en plein air, cette représentation a été donné par les artistes du 21ème corps, mais toutes ces fêtes, réjouissances me dégoûtent : c’est du pur bluff et cela ne sert à mon avis qu’a permettre à quelques uns de s’embusquer.
Ce matin,
réveil à 4h, il y a aujourd’hui marche du bataillon et pour cette raison,
départ à 5h.
Les Cie prennent un chemin différent et doivent se trouver rassemblées à 8h 30 à la sortie ouest de Soulanges : la 1ère Cie passe par Songy et Pringy et il est à peine 7h ½ lorsque nous arrivons sur le terrain.
Les autres Cie arrivent vers 8h ½. Pour faire les 8 km environ que nous avions à parcourir, le capitaine avait compté une heure de trop, si bien que nous sommes partis de La Chaussée, 1 heure avant les autres Cie.
De 9 à 10 heures,
il y a école de bataillon, là encore nous pouvons nous rendre compte que nos
officiers sont aussi incapables les uns que les autres et c’est encore de la
belle pagaille.
Nous mangeons sur le terrain, les cuisines roulantes étant venues nous retrouver vers 10h ½ : la grande halte dure jusqu’à 14 heures, après quoi nous rentrons à La Chaussée en passant par Soulanges : ce dernier patelin a bien souffert de la guerre et nombre de maisons sont entièrement démolies.
Somme toute, l’exercice d’aujourd’hui n’a pas été trop pénible et je souhaiterais qu’il en soit chaque jour ainsi, c’est un peu plus intéressant que l’école du soldat et l’école de section.
Le sergent Mouvy qui était à la 2ème section passe à la 1ère en remplacement du sergent Boudon, parti à la Cie divisionnaire.
Hier soir, la Cie a pris le service ; aussi je suis de surveillance en ville jusqu’à ce soir (6h) ; par suite je ne vais pas à l’exercice ce matin et passe mon temps à écrire dans le cantonnement.
Ce matin, la
Cie est partie à 6h ; après une petite marche vers Pogny, il y a rassemblement
du régiment pour remise de quelques croix de guerre ; l’arrière de la
section va recevoir la sienne.
DEROBERT est parti vers 6h pour Châlons, avec PARAVY, faire un stage aux fusils-mitrailleurs.
Je passe tout mon après-midi à dormir : la chaleur
est d’ailleurs accablante ; il ne fait aucun air ; le temps étant très
orageux. Malgré que la Cie soit rentrée tard de l’exercice (11h), les poilus
n’ont pas repos, ils partent à 15kms et ne rentrent qu’à 17h ½.
À 18h, à la
relève de la garde, je finis mon service ; je voudrais bien être tous les
jours de service en ville, car c’est vraiment le filon.
Le malheureux poilu du 158ème (2ème Cie) qui s’était noyé l’autre jour est repêché aujourd’hui à Hommey (4km vers l’aval).
Le sergent LAVIGNE rentre ce soir de son stage à Mourmelon, aux canons de 37 ; ce canon est, paraît-il, très précis, et est destiné à démolir les créneaux et les mitrailleuses repérées ; d’après LAVIGNE, il serait même plus juste que notre fusil. Les obus tirés sont en fonte ou en acier, LAVIGNE en a rapporté un de ces derniers, et ce sont de véritables joujoux ; il m’en fera passer un autre dès qu’il le pourra.
Maintenant, il n’y aura presque plus de fusils dans les
sections, chaque poilu aura sa spécialité : grenadier, fusilier,
mitrailleur, agent de liaison, observateur, coureur etc…etc… ; à mon avis
je trouve que l’on exagère un peu : c’est à peine s’il restera une dizaine
de baïonnettes par section ; ce qui est, à mon humble avis tout à fait
insuffisant.
Le réveil est encore à 4h et le rassemblement à 5h ; le temps est très nuageux et il est à peu près certain que nous allons avoir de la flotte ; en effet, nous sommes à peine sortis de La Chaussée que de grosses gouttes d’eau viennent s’aplatir sur le sol, ces gouttes s’épaississent peu à peu et c’est bientôt une véritable averse ; malgré cela nous continuons notre route et pendant une éclaircie d’environ 1 heure, a lieu l’exercice prescrit : attaque de 3 lignes de tranchées par une Cie avec sa nouvelle organisation : grenadiers, fusiliers, mitrailleurs etc…
Les 3 Cies du bataillon font successivement ce même exercice devant le colonel RONDEAU et le lieutenant-colonel GUEDENEY.
Après l’exercice nous restons ¾ d’heure sur le terrain
sous la pluie qui s’est remise à tomber, à ne rien faire, enfin vers 8 heures ½
nous rentrons au cantonnement trempés jusqu’aux os ; il faut que les
poilus nettoient leurs armes pour une revue à 10h.
Ce midi a lieu
à La Chaussée l’enterrement du malheureux poilu qui s’est
noyé dans la Marne et en a été retiré hier ; la 2ème Cie dont il
faisait partie fournit un piquet d’honneur.
Comme la pluie continue à tomber, il n’y a pas exercice cet après-midi mais théorie par le capitaine sur les devoirs du soldat au combat ; tout cela indique que nous n’allons pas tarder à attaquer.
À la date d’aujourd’hui le sergent LAVIGNE passe en subsistance à la Cie de Mitrailleuses.
Le soir, nous
avons quelques tuyaux officieux sur notre prochain embarquement : il
paraîtrait que ce serait pour samedi matin (7 heures) à Vitry-la-Ville ; nous
tenons ce renseignement de 2 sources :
1° des pionniers,
2° du ravitaillement : les Cies auraient touché des vivres pour 2 jours ce matin et ne retourneraient plus ici.
Mais nous ne savons toujours pas pour quelle destination : Verdun, les Vosges ou la Somme ; je serais plutôt porté à croire que c’est pour ce dernier point du front.
Pour fêter son départ LAVIGNE nous paie le vin
bouché : voilà un type qui a de la chance, car avec son canon de 37, il
n’ira jamais à l’attaque.
Le réveil, ce matin n’est qu’à 6h.
De 7h à 7h45
théorie pour toute la Cie sur le fusil-mitrailleur ; rassemblement de la
Cie tenue d’exercice à 8h ; tout le bataillon va de nouveau exécuter
le même exercice qu’hier : attaque d’une tranchée.
Cette fois la date de notre départ de La Chaussée est fixée officiellement à demain matin
(10h30’), nous embarquerons dans l’après-midi à Vitry-la-Ville, mais nous ne savons toujours
pas pour quelle destination.
Le 1er train emportera l’état-major et la Cie Hors rang, nous serons dans le 2ème ; il y aura ainsi 4 trains consécutifs partant de 2h en 2h.
Cet après-midi,
il y a préparatifs pour le départ de demain, il y a les revues traditionnelles
de cartouches, vivres de réserve, casques, cagoules, paquets de pansement, outils
portatifs etc…etc…
Le temps s’est remis au beau : la pluie d’orage tombée hier n’a fait que du bien, elle n’est même pas tombée en assez grande quantité.
Demain nous emporterons 1 jour de vivres de chemin de fer et 2 jours de vivres de débarquement ; ceci indiquerait que nous n’allons pas très loin ; peut-être sera-ce à Verdun ?!!...
Nous quittons La Chaussée . (*)
Comme nous ne partons qu’à 10h, nous passons encore une bonne nuit.
Réveil à 5h ;
les hommes faisant partie de l’équipe d’embarquement partent à 7h ½ ; à la
section : DESMONS, BORCHER et ISTIER en font partie. Revue de la Cie en
tenue de départ à 8h par le capitaine ; cette revue nous prend près de ¾
d’heure ; il faut ensuite faire nettoyer à fond le cantonnement où rien ne
doit rester à traîner.
À 10h,
rassemblement du bataillon et à 10h30’ nous quittons La Chaussée. Il fait une chaleur excessive,
et la sueur ne tarde pas à mouiller chemise et veste ; heureusement que
nous n’avons que 6km à faire.
Nous passons par Saint-Martin où nous étions allés faire un tour hier soir, c’est une jolie petite bourgade où on peut trouver de tout, et nous avons eu grand tort de ne pas y aller tous les soirs, cela nous aurait fait une agréable petite promenade.
Nous arrivons à Vitry-la-Ville vers
midi ; en route VERNES est tombé sans connaissance (commencement
d’insolation).
Avant d’embarquer, on distribue aux poilus 2 jours de vivres de débarquement : 1 boule ½ de pain, une boite de singe, du sucre, du café, du vin etc…etc…
Cette distribution est à peine à moitié faite que sonne le « garde à vous », alors c’est la vraie pagaille et les poilus prennent ce qu’ils peuvent ; on aurait bien dû attendre le débarquement pour distribuer ces vivres, mais voilà l’officier d’approvisionnement s’en débarrasse comme il peut.
À 2h, nous
montons dans les wagons (28 par wagon) ; nous sommes dans les wagons à
bestiaux non aménagés, mais à cause nous sommes seulement 28 au lieu de 40 ce
qui va nous permettre de nous étendre un peu.
Nous passons Châlons, Epernay, où je puis me rendre compte de l’importance des bâtiments Mercier où se fait le Champagne ; dans toute cette région, la vallée de la Marne est assez étroite et le long des coteaux qui la bordent ce ne sont que vignobles ; c’est là le vrai pays du vin.
Après Epernay,
c’est Meaux,
ensuite nous approchons de Paris,
et les localités se suivent à courts intervalles, nous prenons la grande
ceinture, malheureusement la nuit est venue et nous ne pouvons voir la Plaine-Saint-Denis et Pantin que nous traversons.
Le commandant GOUSSEAULT s’étant arrêté à Pantin, manque le train, mais il monte sur une locomotive et nous rattrape plus loin ; comme il est chef du détachement le train ne pouvait évidemment continuer sans lui.
Son arrêt à Pantin avait certainement un but, il a dû aller voir une de ses maîtresses qui l’attendait à la gare.
Le train continu sa route, nous nous sommes endormis et lorsque nous nous réveillons vers 6h du matin, nous sommes en gare de Saint-Omer-la-Chaussée (**), dans l’Oise.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
(**) :
Saint-Omer-en-Chaussée (60860)
Arrivée à Francastel. (*)
En gare de Saint-Omer, nous apprenons que nous allons à Francastel à environ 14km d’ici, cela va être plutôt pénible avec tout notre « barda » et il va sûrement y avoir des traînards.
Nous quittons Saint-Omer vers 7h et à environ 1km de la ville nous faisons la grand ’halte, pendant 1 heure ½ environ, les cuisinières roulantes font le café et ce quart de jus nous fait grand plaisir.
Nous reprenons le sac vers 10h : la 1ère pause de marche n’est pas trop pénible, car il ne fait pas encore trop chaud ; nous traversons le village d’Oudeuil, puis Blicourt et Auchy ; par ici les habitations ont plutôt triste aspect avec leurs murs en terre et lattes dont presque tous présentent maintes fissures et ouvertures.
Bien qu’il n’y ait qu’environ 14km à faire, les poilus en
ont rapidement « marre » et à la montée qui suit Blicourt bon nombre de
types ne peuvent suivre : à la 2ème section PRUNIER, VERNES,
BERRY, FAVE et BAYON s’arrêtent successivement, les 4 premiers en moins de 50
mètres ; il est vrai que ces 5 poilus ne sont pas bien solides.
PRUNIER a les genoux enflés par les rhumatismes, FAVE, malgré toute sa bonne volonté, ne peut résister à une marche un peu pénible, VERNES est fatigué de longue date, BERRY a des souliers moitié trop grands et BAYON, clase 1915, n’a pas beaucoup de résistance.
Ces 5 types, ainsi que la plupart des autres traînards nous ont rattrapés à l’avant-dernière pause et ont réussi à faire leur entrée avec nous à Francastel (Oise).
La 2ème section se voit attribuer 2 cantonnements séparés, je loge avec les 5 et 6ème escouades dans une grande ferme où nous allons pouvoir nous procurer lait et œufs à volonté.
Cet après-midi,
il y a repos avec installation des cantonnements, tout le monde est d’ailleurs
bien fatigué.
Le village où nous sommes : Francastel est à environ 35km du front de la Somme, c’est à la limite entre l’Oise et la Somme, les troupes qui y viennent, comme au camp de Crèvecœur (6km plus au N-O) y restent une dizaine de jours avant d’être transportées en auto au front.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
(**) :
Auchy-la-Montagne (60360)
Notre cantonnement est loin d’être aussi mauvais que nous nous l’étions figuré à première vue, et j’ai diablement bien dormi cette nuit.
Cette matinée, il y a nettoyage et installation des cantonnements jusqu’à 9h : il faut que les poilus balayent toute la cour de la ferme, confectionnent des râteliers d’armes de fortune, creusent des feuillées etc…
Le capitaine oblige tous ceux qui ont lâché la colonne
hier à passer la visite.
3 types de la 2ème section vont ainsi à l’infirmerie : CHAMBON, AILLAUD et PRUNIER ; ceux qui ne vont pas être reconnus malades vont être envoyés en prison.
VERNES et BERRY sont exempts service, FAVE et BAYON obtiennent la mention : vu, et se font attraper par le capitaine ; il est tout de même triste de voir que FAVE n’est pas reconnue, car ce n’est pas là un « tireur au cul » et il est loin d’être solide ; enfin le principal est qu’ils n’attrapent pas de tôle !!...
À 9h ½ il y a
revue des cantonnements par le capitaine et il ne trouve rien à dire à ceux
occupés par la 2ème section : il est vrai que les types en ont
« mis un coup » ce matin.
Cet après-midi,
il y a encore repos ; le commandant devait passer dans tous les
cantonnements à partir de 16 heures, mais à 17h nous ne l’avons pas encore
vu ; cette revue est probablement remise à demain.
Comme nous avons eu très peu de travail aujourd’hui, nous avons passé la plus grande partie de notre temps à jouer aux cartes, et j’ai été loin d’avoir de la chance.
D’après plusieurs tuyaux, nous ne serions pas là pour longtemps, si ce qu’on dit est vrai nous quitterions Francastel après-demain en camion-auto pour être dirigés du côté de Lassigny, Ribécourt, c'est-à-dire de l’extrême droite de notre armée qui fait l’offensive de la Somme.
Ah ! vivement que nous y soyons rendus, car j’ai hâte de revoir ces Boches.
Après les nombreuses tournées que nous avons bues toute la
journée, je suis un peu énervé ce soir, mais pas autant que certains.
Ce soir, LEGE se plaint d’un mal de tête violent.
Aujourd’hui, jour de fête, nous avons encore repos ; je crains que les poilus en abusent suivant leur habitude.
Comme hier, la
plus grande partie de la journée est passée à faire des parties de cartes.
Le mal de tête du sergent LEGE s’est aggravé et il ne peut se lever, le major vient le voir et lui trouve 40° de fièvre ; si cette fièvre se maintient quelques jours, il va être sûrement évacué.
FAVE, que le major du bataillon avait eu bien du mal à reconnaître malade est examiné par le médecin chef et est évacué pour bronchite spécifique ; voilà un poilu qui est évacué parce que le capitaine l’a obligé d’aller à la visite pour s’être arrêté pendant la marche d’avant-hier.
Je vais perdre, en FAVE, peut-être le meilleur soldat de ma section aussi bien aux tranchées, qu’au repos ; d’un autre côté, je suis bien content de le voir évacuer et je souhaite pour lui de ne le voir jamais revenir au front, car un très bon type qui était même trop consciencieux et se donnait trop de mal.
J’ai maintenant à la 2ème section le caporal BOSCLIN qui était avant à la 1ère, il remplace à la 5ème escouade le caporal BUONAFÈDE ; lui-même a demandé à passer à la 2ème section pour être avec son ami LARRIERE.
Après le travail que les poilus ont dû faire pour aménager
leurs cantonnements, il est resté épaté de la bonne volonté de chacun ; c’est
qu’en effet, à la section, les caporaux n’ont pas besoin de crier derrière les
types pour les faire travailler tout se fait sans « rouspétance »,
chacun y mettant du sien.
À la 1ère au contraire, les poilus sont tous plus « cossards » (*) les uns que les autres et les caporaux doivent les « engueuler » pour les faire mettre au boulot.
Sous ce rapport c’est certainement la 2ème section de beaucoup la plus « chic ».
Ce soir, nous
apprenons officiellement que c’est demain 17, ou après-demain 18 que nous
embarquons en auto pour un nouveau secteur. (**)
(*) :
Paresseux, Fainéant.
(**) :
En toute logique nous sommes le 15, donc demain serait le 16 et après-demain le
17 !
FAVE est évacué. (Bronchite spécifique)
(*)
Bien que notre repos tire sur sa fin, on ne nous laisse pas repos aujourd’hui ; le réveil est à 5h et le rassemblement à 5h50’ comme de coutume.
Nous allons sur un terrain d’exercice du côté de Crèvecœur à environ 3km d’ici, sous la direction de DEROBERT.
Le capitaine doit avoir mal à la tête ce matin, car hier soir il n’était pas dans son état normal, il était allé voir son ancien régiment cantonné non loin d’ici et avait attrapé une petite cuite.
L’exercice de ce matin n’est pas trop pénible et nous rentrons tranquillement à 10h ½.
Ce midi, FAVE
quitte la Cie pour être dirigé sur un hôpital et c’est avec émotion que je
serre la main de ce brave soldat.
Le sergent LEGE ne va pas mieux, la fièvre se maintient.
Ce matin, on lui a donné une purge qui n’a pas passé et il va être presque certainement évacué.
Il paraît que le 33ème corps d’armée est
cantonné dans les environs de Crèvecœur,
il y a le 97ème, le 157ème, le 26ème bataillon
de chasseurs ; c’est l’ancien corps d’armée de PETAIN, et il doit venir
avec nous du côté de Roye ;
je vais peut-être revoir au 177 certains de mes anciens camarades du 175 partis
deux jours avant moi de Meylan.
La Cie prend la garde du soir (6h) c’est plutôt embêtant pour ceux qui sont de service !!!...
À la soupe,
nous apprenons par VEUILLET, adjudant au chef de bataillon que les 3 Cies de
mitrailleuses embarquent demain matin à 4h30’, pour nous c’est pour le 18
matin ; nous avons encore une journée de bon.
Demain matin,
le Commandant GOUSSEAULT et tous les commandants de Cies partent en auto pour
aller reconnaître le secteur.
Il paraît qu’un certain nombre d’officiers prévoyant un
coup dur se sont déjà fait porter malades et espèrent être évacués :
GOUSSEAULT également se serait égal (**) plaint de ses maux d’estomac
et ne mangerait pas depuis 3 jours.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
(**) :
Rayé dans le carnet.
C’est aujourd’hui le dernier jour que nous passons à Francastel ; ce matin, le commandant et les commandants de Cies sont partis pour aller reconnaître le nouveau secteur que nous allons occuper ; aussi l’exercice est loin d’être pénible, seuls les fusiliers mitrailleurs ont rassemblement à 5h50’, pour le reste de la Cie : travaux de propreté jusqu’à 9h ; 10h appel et à 14h revue en tenue de départ.
Au rapport, le
lieutenant-colonel nous apprend que le 158ème va être engagé d’ici
très peu de temps dans des opérations offensives ; ce n’est pas de
l’inédit, car nous le savons depuis longtemps.
Nous passons la plus grande partie de la journée à boire, aussi ce soir je suis presque pompette et à minuit nous ne sommes pas encore couchés.
Nous quittons Francastel et montons en 1ère ligne. (*)
Réveil à 3h ; rassemblement du bataillon à 4h ; moi, je ne vais pas bien du tout, j’ai la tête qui me fait bien mal, beaucoup de poilus ont fait, comme nous, la noce hier, aussi le rassemblement est plutôt long ; heureusement que j’avais monté mon sac hier soir !!!...
Nous attendons les camions-autos qui doivent nous transporter pendant près d’une heure ; enfin à 5h ½ nous sommes embarqués ; nous passons par une série de petits villages dont je ne me souviens plus des noms. Viencourt (**)… et nous débarquons à Harbonnières (***) vers midi, après avoir parcouru près de 60km ; très souvent aux carrefours notre convoi devait attendre qu’un autre ait fini de passer et c’est pour cette raison que nous avons mis aussi longtemps.
En descendant des camions, nous retrouvons notre capitaine
et le Commandant GOUSSEAULT, et nous allons dans un champ faire la grande halte
jusqu’à 18h ; je n’ai nullement envie de manger et je profite de cette
longue pause pour dormir au soleil, car il n’y a point d’ombre.
Nous allons aller relever ce soir le 208ème qui a attaqué le 20 juillet, il a pris les 3 lignes de tranchées boches, ainsi que le fameux bois Étoilé : notre 1ère ligne est l’ancienne 3ème ligne boche.
Vers 17h, un agent
de liaison du 208 vient chercher le bataillon, il paraît que nous avons au
moins 15km à faire. Comme je suis en tête de la Cie j’entends tous les détails
qu’il donne au capitaine ; le marmitage est toujours assez fort et les
Boches ont essayé plusieurs fois de reprendre leurs anciennes positions.
Par ici le terrain est cultivé à moins de 2km des lignes,
il y a encore des civils à Rainecourt
que nous traversons et dont les maisons sont presque toutes démolies ;
nous passons ensuite à côté de Herleville
où seront installées les cuisines.
Dans ce secteur, le ravitaillement ne sera pas facile, car il faudra aller chercher l’eau et le manger jusqu’à Herleville distant d’au moins 4km des lignes.
Le ravitaillement prendra continuellement au moins 4 hommes par section.
Malgré la fatigue tous les poilus réussissent à suivre, il est vrai que nous marchons très lentement et que le capitaine fait faire de longues pauses ; si DEROBERT avait été commandant de Cie, il serait resté au moins la moitié des types en chemin.
La relève se fait en bon ordre et à 10h nous sommes sur
les positions.
Hier le 208 a eu 3 tués et 11 blessés par des obus dans la tranchée de 1ère ligne. L’attaque du 20 juillet a très bien réussi et ils n’ont eu que peu de pertes ; ils sont allés jusque dans Soyécourt et dans Vermandovillers, mais sont revenus ensuite dans les 3ème lignes boches où ils se sont maintenus malgré les contre-attaques boches.
J’ai oublié de dire qu’hier, un nouveau type de ma section
a été évacué : PRUNIER pour ses rhumatismes ; le sergent LEGE est
également parti ; voilà des types qui au moins, ont le « filon »
de quitter ainsi juste avant une attaque.
Par contre AILLAUD et CHAMBRON qui étaient également à l’infirmerie sont rentrés hier soir à la Cie.
Toute la nuit a
été calme pour nous, mais il n’en a pas été de même sur notre gauche, du côté
des Anglais où la canonnade a formé toute la nuit un roulement ininterrompu, et
grâce aux fusées et aux fusants, il nous était facile de suivre la ligne de feu.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
(**) :
Certainement Wiencourt-l’Equipée (80170) à l’ouest d’Harbonnières.
(***) :
Entre Amiens et Saint-Quentin.
Le jour nous permet de nous rendre un peu encore compte de notre front, en face de nous, nous ne pouvons apercevoir les tranchées boches qui sont certainement bien à 350 m de nous, un peu sur notre droite se trouve Vermandovillers, dans un bouquet d’arbres et dont les maisons sont à peu près toutes par terre.
Bien à notre gauche, nous pouvons apercevoir Soyécourt qui est également aux Boches, derrière nous se trouve Foucaucourt qui était une localité assez importante.
La progression faite par le 208 a atteint son maximum où nous sommes, elle a été moins importante en face de Soyécourt.
Ce matin, nous avons la visite du colonel Roineau et du 1er colonel Guédeney qui viennent étudier le terrain avant l’attaque.
Toute la journée, le bombardement a encore été violent sur notre gauche, les boches nous envoient bien également quelques grosses marmites et nous leur rendons la monnaie de leur pièce.
À côté de nous, un sergent du 149 a été tué par un 101 fusant. La tranchée que nous occupons est la tranchée Marquis, elle communiquait avec les 2ème lignes boches par le boyau du Duc, ce boyau est obstrué des 2 côtés par un barrage, notre première ligne communique avec la 2ème par le boyau Boulanger, notre ancienne première ligne est la tranchée des Barricades.
Carte du
secteur, on y distingue le bois Étoilé et quelques tranchées citées dans le
carnet.
La carte provient du JMO de la 102e brigade d’infanterie présent dans le
même secteur.
Dans ce pays, la terre est nettement argileuse, elle est assez facile à creuser mais elle a le grand inconvénient de former de la boue.
Notre aviation a fait preuve dans la soirée d’une certaine activité et une quinzaine de nos avions sont venus survoler les lignes boches.
Ce soir vers 20 heures, la lutte d’artillerie sur notre gauche reprend plus fort que jamais et dure encore un bonne partie de la nuit.
Dés aujourd’hui, il faut commencer les travaux, comme les défenses accessoires en avant de notre 1ère ligne ne sont pas trop nombreuses, les 3 sections en ligne vont poser des réseaux bruns en avant de leur ligne, je fais ce travail entre 1h et 2h avec Desinons et Mollet, il n’y a pas grand-chose à craindre car la tranchée boche est loin.
La nuit a été bien calme et ce qui me fait le plus plaisir, c’est de voir le temps se remettre au beau.
Aujourd’hui le bombardement est assez miteux surtout de notre côté, car les Boches répondent très peu, malgré que nous balancions nombre de 75, 155, 200 dans les villages de Soyécourt et de Vermandovillers.
Dans la journée nous voyons passer un commandant du 166 dans nos lignes, ce régiment doit relever ce soir le 149 à notre droite, il paraitrait même que nous allons être relevés également ce soir ou demain, à 6h ½ nous ne savons toujours rien.
Vers 7h, le
capitaine fait appeler les chefs de section, la Cie passe ce soir en réserve du
bataillon (ancienne 1ère ligne boche), les 2 1ère
sections sont relevées par le 166 et la 3ème section (à gauche de la
route de Foucaucourt
à Vermandovillers)
est relevé par la 2ème Cie qui appuie plus à droite, je vais encore
passer la nuit en 1ère ligne pour rester a passer les consignes au
chef de peloton du 166 qui doit nous remplacer.
En attendant la relève, un petit incident se produit,
l’homme chargé de lancer des fusées au 149, met par mégarde le feu à un paquet
de fusées rouges : comme un bouquet de 3 fusées rouges au minimum
indiquent, d’après le code des signaux : demande de tir de barrage,
l’artillerie entre aussitôt en action et c’est pendant une dizaine de minutes
un déluge de mitrailles, heureusement que contrairement à ce que nous pensions,
les boches ne répondent pas et nous en sommes quittes pour la peur.
Toute la soirée,
nos avions en grand nombre ont évolué sur les lignes boches, ils étaient au
moins une vingtaine, par contre pas un avion allemand ne s’est montré, sur ce
front notre aviation a certainement la priorité sur l’aviation allemande, ce
n’est pas comme en Champagne !
La relève arrive vers minuit, cela se passe assez bien et à 1 heure tout est terminé.
Jusqu’à 3h, je
reste avec le lieutenant du 166 qui n’est vraiment pas pressé, il faudra que
demain matin je fasse encore avec lui l’inventaire du matériel passé en
consigne.
Toute la nuit, il s’est passé encore du nouveau sur le front anglais, où le bombardement a encore été très miteux.
Ce matin, il faut de nouveau arpenter 3 ou 4 fois la tranchée pour donner des explications au lieutenant et pour faire l’inventaire du matériel : à propos de cet inventaire, c’est tout un tas de chichis pour quelques objets manquants : périscopes, appareils Voimords (?) etc…etc… heureusement que je ne m’en fais pas.
Cette nuit, un
type du 166 a barboté mon fusil, l’ayant probablement trouvé plus propre que le
sien, après maintes recherches je finis par le retrouver, mais son
couvre-culasse et son bouche-canon en aluminium avaient été enlevés, je le
regrette car c’était un souvenir de Fave et de plus c’est très utile.
Vers 8h, je
vais rejoindre la 2ème section dans l’ancienne 1ère ligne
boche.
Décidément les allemands sont bien plus pratiques que nous, il suffit de comparer la tranchée Latouche avec celle que nous occupons en ce moment, le long de cette dernière se trouvent maintes « cagnas » très profondes, aux parois bétonnées et boisées à 2 sorties, etc…
Dans ces abris, on retrouve quantité de vestiges de l’occupation boche : équipements, effets, cartouches, etc… bien qu’il y ait moins de gaspillage chez eux que chez nous.
Dans tout ce secteur, les tombes françaises et allemandes
sont nombreuses ; dans un abri, dix des morts du 273 tués le 21 juillet
ont été enterrés, à un autre endroit ce sont 20 allemands et à côté de ces
tombes communes, il y en a des quantités d’individuelles.
Vers 13 heures,
nous apprenons que nous allons être relevés ce soir par le 3ème
bataillon, nous allons aller cantonner à Framerville près de Rainecourt à la place du 1er
B.C.P.
Je ne comprends rien à ces changements successifs, peut-être est ce afin que tout le 158 connaisse le secteur où il va attaquer très prochainement !
En tout cas c’est la seule explication plausible que j’y puisse donner. Il y a à peine une ½ heure que cet ordre est arrivé que le contre-ordre vient, la relève n’a pas lieu ce soir.
Tout l’après-midi,
notre artillerie et les crapouillots ont cogné sur Soyécourt, on pouvait voir les torpilles
passer par 4 ou 5 dans l’air et éclater sur les lignes boches.
Vers 7h, les allemands
ont demandé l’artillerie, car à ce moment je crois que nous avons attaqué au N
de Soyécourt, nous
avons subi alors un violent tir de barrage, les 105 fusants éclataient sur nos
têtes, heureusement que nous étions bien à l’abri sous une ancienne cagna
boche.
Ce matin un 105 a tué 3 hommes (*) et en a blessé gravement 7 du 3ème bataillon, ce soir la 2ème Cie a eu aussi plusieurs blessés.
Il parait qu’un mitrailleur du 158ème s’est rendu la nuit dernière, si cela est vrai, nous avons beaucoup de chance de prendre une bonne piquette le jour où nous attaquerons, car ce salaud aura sûrement parlé.
(*) : Il
s’agit certainement de Claudon Louis, né le 02/12/1881 à
Xamontarupt, de MENGEL Louis, né le
06/06/1896 à Ban-de-Laverine, et de TOCHON
Louis, né le 27/01/1891 à La Motte-Servolex
Cette nuit, il y a encore eu certainement attaque sur le front anglais, décidément les anglais y tâtent tous les soirs. Nous avons passé la nuit à creuser un boyau devant servir à l’évacuation des blessés les jours d’attaque.
La journée se passe assez tranquillement.
Vers 18h, nous
recevons le même ordre qu’hier soir : nous devons être relevés par le 3ème
bataillon et aller à Framerville,
les chefs de section de la 9ème Cie viennent reconnaître les abris
pour leurs poilus ; c’est la 9ème Cie qui a eu des pertes ce
matin, sur les 10 qui ont été touchés, il y en a 6 de morts : 3 ayant
succombé en arrivant au poste de secours.
Vers 19h, les
boches déclenchent tout à coup un feu de barrage terrible sur nous, les 105,
150 se suivent en vitesse : heureusement que notre abri est solide et à
l’épreuve de leurs marmites, je crois que ce tir d’artillerie est destiné à
appuyer une de leurs contre-attaque sur les éléments de tranchées qu’ils ont
perdu hier soir à l’est de Soyécourt,
hier soir en effet le 109ème avait attaqué, pris quelques tranchées
et fait environ 200 prisonniers.
La relève du 3ème bataillon arrive vers 1h ¼,
comme la section qui me remplace est logée entièrement dans le même abri, nous
sommes libérés les 1ers et nous prenons aussitôt le boyau
d’évacuation qui conduit à Herleville.
Avant d’arriver à cette bourgade, les boches y envoient une rafale de 105 qui passe bien près de nos têtes.
Après Herleville,
nous passons la route de Rainecourt
où la Cie doit se rassembler.
À la sortie d’Herleville, nous rencontrons 5 ou 6 chasseurs du 1er bataillon qui viennent d’être blessés par un 105 tombé en plein sur la route, leurs camarades les transportent au poste de secours d’Herleville.
Nous arrivons à Framerville.
Nous arrivons les premiers à l’entrée de Rainecourt où nous attendons le reste de la Cie qui arrive une ½ heure plus tard. De là nous avons tout juste le village de Rainecourt à traverser pour arriver à Framerville, car les 2 bourgades se touchent.
Il est près de 4h ½
lorsque nous arrivons à nos cantonnements : la 1ère Cie se
trouve dans des « cagnas » creusés pour les artilleurs, la 2ème
section est juste au milieu d’un plant de pommiers dont les branches plient
sous le poids des fruits
La bourgade de Framerville était assez importante en temps de paix, mais maintenant elle est à peu près déserte : plus de la moitié des maisons sont démolies et toutes portent au moins la trace des fusants qui ont éclaté dans le voisinage. Dans la localité, il reste je crois 23 civils dont 2 femmes (une vieille et la boulangère).
L’année dernière tous ces pays étaient à peu près intacts et les civils y étaient presque tous restés, c’est ce qui explique pourquoi bon nombre de champs ont été ensemencés.
Herleville qui était à moins de 1500 m des boches, était encore habité.
Maintenant, depuis l’offensive de la Somme, ces patelins sont à moitié détruits et déserts, les civils ayant fui vers des contrées plus hospitalières. Malgré les obus, quelques hommes et femmes ont voulu rester (on sent là l’attachement du paysan à sa terre !!) et sont occupés en ce moment à moissonner les champs de blé et d’avoine, parsemés de trous d’obus.
Les boche marmitent fréquemment ces bourgades, car ils
supposent avec juste raison d’ailleurs, que des troupes y cantonnent.
Framerville n’a point reçu d’obus depuis une dizaine de jours, parce que depuis ce temps, il n’y a point eu d’attaque en face ce point du front, mais il est fort probable que cela ne va pas continuer et que lorsque l’attaque prévue aura lieu, tous ces patelins recevront force marmites.
Il est à peu près certain que nous sommes revenus à Framerville tout juste pour nous reposer un peu, nous débarrasser de nos sacs, prendre quelques jours de vivres de réserve pour remonter attaquer, ce qui ne tardera guère.
Aujourd’hui,
nous avons repos complet : aussi j’en profite pour dormir un bon moment à
l’ombre des pommiers, cela me rappelle un peu ma chère et belle Normandie.
Ce matin, nous avons toujours repos, aussi nous en profitons pour dormir jusqu’à 8 heures, il n’y a pas d’exercice : c’est au moins un avantage que nous avons sur le Veau Crevé ou autre cantonnement !!
Aujourd’hui,
nous avons quelques tuyaux sur l’attaque faite par les 109e et 21e régiments le
21 août soir et sur la contre-attaque boche du 22 soir, nous tenons ces
renseignements des poilus du 21ème qui étaient descendus au repos et
qui remontent ce soir en 1ère ligne.
D’après eux, l’attaque aurait très bien réussi, ils auraient pris 2 lignes de tranchées boches et fait environ 200 prisonniers.
Par contre le 22 août (soir) ils ont subi une forte contre attaque qui a repris les tranchées perdues et fait un bon nombre de prisonniers (3 sections d’une Cie et 1 section d’une autre Cie ont disparu, et une Cie du 21ème était monté aux tranchées à l’effectif de 204, ils en sont redescendus 83.)
Le 21 août (soir), le lieutenant de la Cie de Mitrailleuses
Giordani a été blessé au
bras : comme c’est un type très, très froussard et que personne n’était
présent au moment où il a été blessé, les « mauvaises » langues vont
leur chemin et ne se gênent pas pour dire qu’il s’est blessé lui-même
volontairement.
En tout cas, voilà un loustic titulaire de la légion d’honneur, de la médaille militaire, de la croix de guerre et de 2 ou 3 décorations coloniales ; ayant très peu de séjour au front et de plus, plus froussard que tout autre, qui va aller maintenant plastronner dans les rues de Lyon.
Combien de personnes, voyant toute sa batterie de cuisine diront :
« Voilà, certes un
héros !! »
« .... Et pourtant quelle
erreur !!... »
Ah !
Les apparences sont souvent trompeuses !!
Surtout
avec la façon dont sont distribuées ces décorations.
Tout l’après-midi, il y a également repos, tout juste il y a appel à 17 heures. C’est la bonne vie ici et je souhaiterais y rester quelques temps, mais il est fort probable que notre séjour ici sera de courte durée et qu’il faudra remonter bientôt voir les boches.
Les boches bombardent Framerville (*)
On ne peut nous laisser tranquilles pendant cette 3ème journée de repos et à 7h le sergent de jour vient nous prévenir qu’il y a aussitôt rassemblement, puis gymnastique jusqu’à 8h30.
Pendant la gymnastique, les boches envoient une vingtaine de 110 dans la direction du train blindé qui, presque tous les soirs vient en avant d’Harbonnières envoyer quelques marmites sur nos ennemis.
Ce train blindé porte 4 pièces de 320 qui envoient des obus pesant 340 kg jusqu’à 20 km.
Cet après-midi, les boches bombardent Framerville : d’abord entre 13h et 14h, ils nous ont envoyé une quarantaine de 110 qui sont tombés un peu partout dans le village, le bombardement a repris avec des 77 et des 105.
Deux obus de 105 sont tombés dans le plant de pommiers où se trouvent nos « cagnas » sans faire de mal heureusement.
À 18h, nous sommes prévenus que nous partons ce soir à 19h10, nous allons aller en réserve de brigade, un peu en avant d’Herleville, nous avons tout juste le temps de monter nos sacs pour être prêts à l’heure du rassemblement.
Quelques poilus sont légèrement en retard : entre autre Arsac, Berry et Mathon ; les 2 premiers trouvent le moyen d’avoir une prise de bec avec le lieutenant Derobert, et je crains fort que cela ne leur attire quelques ennuis.
C’est incroyable la quantité de troupes massée dans cette région et je me demande comment les boches, qui sont pourtant bien renseignés, ne marmitent pas plus tous ces petits patelins
Nous quittons Framerville à 19h20 et passons par Rainecourt et Herleville pour aller nous échouer dans un boyau de soutien dans de petits abris individuels, il est tout de même honteux que nous n’ayons pas en réserve de bonnes « cagnas » où une section entière puisse se mettre à l’abri et cela après 24 mois de guerre dont 22 au moins de séjour au même endroit !!
Ah les boches sont autrement plus pratiques que nous et de leur côté, les abris ne manquent même pas en 1ère ligne.
Cette nuit, il n’y a point de travail, les sections fournissent seulement 1 sentinelle chacune.
Ce soir vers 21h, nous pouvons voir l’embrasement du village de Foucaucourt, incendié par les boches, cet incendie dure une grande partie de la nuit et est plutôt impressionnant.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
Vers 5 heures du matin, le crépitement des mitrailleuses et des fusils éclate sur notre droite, à l’est du bois étoilé, presqu’aussitôt le tir de barrage boche sur nos 3èmes lignes commence, suivi par celui de nos 77.
Il y a eu certainement attaque de surprise boche sur nos 1ères lignes, car nous avons perçu d’abord nos fusées rouges demandant le tir de l’artillerie.
Toute la journée, les poilus de la 2ème section doivent faire des corvées d’eau, car nous sommes de jour.
Malgré cela, il faut aller avec la 3ème Cie en corvée, ce soir ; cette corvée dure une grande partie de la nuit, jusqu’à 4h ½, nous devons transporter des caisses de grenades d’Herleville jusqu’à l’ancienne 1ère ligne boche.
Comme il y a une caisse de grenades pour 2 poilus, les types en ont rapidement « marre », d’autant plus qu’il nous faut faire 2 voyages sous la pluie.
Aujourd’hui, les boches ont marmité Herleville où ils ont tué 4 types : (2 du 10èmes chasseurs et 2 du 166ème) (*) et en ont blessé une dizaine.
Pendant que nous attendions le matériel à transporter dans la bourgade d’Herleville, un type de la 3ème Cie se blesse grièvement avec un détonateur : il l’avait à peine ramassé à terre que ce dernier lui éclatait dans les mains, lui enlevant 2 doigts de la main gauche, et un de la main droite, le blessant en outre à la tête et à l’œil gauche.
Le sergent Figear de ma section passe à la date d’aujourd’hui à la 4ème section qui n’avait plus de sergents depuis l’évacuation de Légé.
(*) :
Pour le 10e BCP, il s’agit de : GENETRE Auguste, 24 ans, né le 27 juillet 1892 à Perpezac (Corrèze)
et de LE LEVRIER Georges, 21 ans, né
le 10 décembre 1895 au Havre
Pour le 166e
RI : BELONDRADE Guillaume, 21
ans, né le 26 août 1895 à La Tour de Crien (Ariège) et GUICHARDOT René, 22 ans, né le 14 janvier 1894 à Fontenay-sous-Bois
Ce matin la tranchée est bien calme, car tout le monde roupille jusqu’à l’heure de la soupe.
Il est fort probable que l’attaque prévue aura bientôt lieu :
1--le commandant Gousseault est absent depuis 2 jours,
2--notre lieutenant-colonel Guédeney s’est fait évacué hier soir.
Voilà 2 signes certains qui tout en ne surprenant pas les poilus, les dégoûtent passablement. N’est-il pas honteux de voir les grands chefs qui ont dans leur main la vie de centaines de poilus, se débiner sitôt qu’un coup de chien est prévu. Ah ! Lorsque nous sommes au repos, ils ne manquent pas une occasion de nous « emmerder », puis lorsqu’il s’agit de se faire casser la « gueule » plus personne.
Et dire que bon nombre de nos officiers sont dans ce cas : témoin encore le sous-lieutenant Darmain, véritable colosse, qui s’est fait évacuer avant-hier. Ce sont ces faits qui plus que tout autre chose donnent le « cafard » au poilu et le font douter du succès final.
Il y a repos toute la journée, mais ce soir il faut recommencer la même corvée qu’hier : nous devons faire 2 voyages depuis Herleville jusqu’à l’ancienne 1ère ligne boche et y porter cartouches et grenades.
Nous rentrons vers 3h bien fatigués.
J’ai reçu ce soir 2 colis de ma Berthe : un contenant 1 petit flacon d’élixir parégorique, le 2ème renfermant 2 boîtes de conserves avec une bouteille d’élixir normand.
En rentrant de la corvée, l’agent de liaison nous apprend 2 bonnes nouvelles :
1--L’Italie avait déclaré la guerre à l’Allemagne aujourd’hui
2--La Roumanie déclarerait la guerre à l’Autriche demain. (*)
Si ce ne sont pas deux « canards », ces 2 faits remonteront un peu notre moral en faisant cesser l’état des choses anormales, bizarres existant entre l’Italie et l’Allemagne, de plus l’intervention de la Roumanie aura certainement une portée efficace dans les Balkans, où la Bulgarie et l’Autriche vont enfin se trouver en fâcheuse posture, surtout si le cops expéditionnaire de Salonique est aussi fort qu’on le prétend.
(*) : Le
27 août 1916, la Roumanie déclare la guerre à l'Autriche-Hongrie et à
l'Allemagne, mais au bout de trois mois, elle est défaite militairement.
L'armée allemande occupe Bucarest le 6 décembre. De leur côté, les Bulgares
occupent la Dobroudja.
La révolution
russe prive la Roumanie du soutien de l'Empire russe, et la laisse dans une
situation sans issue : le 9 décembre 1917, elle doit conclure un armistice
séparé avec les Empires centraux, le traité de Bucarest de 1918 l'amputant
d'une partie de son territoire.
Ce matin, nous restons également couchés jusqu’à la soupe.
Aujourd’hui, le bombardement commence à être actif sur Soyécourt et Vermandovillers, nous commençons à avoir de la grosse artillerie qui contrebat efficacement les pièces lourdes boches.
Toute la journée, ce n’est qu’un passage ininterrompu d’obus au dessus de nos têtes et dans la soirée nous pouvons suivre facilement les gros obus de 220 ou 270 pendant leur trajet dans l’air.
Ces grosses marmites, ne vont pas très, très vite et à les voir on dirait presque des torpilles sans ailettes ; seulement ils passent beaucoup plus haut que ces dernières, ont la trajectoire beaucoup plus tendue et vont beaucoup plus loin.
Ce matin, à l’heure du jus (6h), nos lignes ont été survolées par une vingtaine d’aéros boches qui volaient à une très grande hauteur, et pour un fait pour ainsi dire exprès, aucun de nos avions de chasse n’était en l’air.
Par contre cet après-midi l’atmosphère est sillonnée par nos avions de reconnaissance et de chasse.
Nous recevons, cet après-midi, des ordres pour la tenue pour l’attaque à l’exception des grenadiers porteurs des tromblons V.B., des fusiliers-mitrailleurs.
Les poilus conservent leurs sacs avec couverture et toile de tente, mais ils vont alléger leur sac de tout ce qui ne leur est pas indispensable pour quelques jours : des ballots vont être faits par escouade et portés ce soir aux cuisines, de plus les hommes vont échanger leur bidon d’un litre contre un autre de 2 l et vont recevoir chacun une musette.
Cette attaque doit avoir lieu dans 5 à 8 jours, nous attaquerons juste entre les 2 villages de Soyécourt et de Vermandovillers : le 1er bataillon dont nous faisons partie formera la 1ère vague qui aura un objectif nettement désigné, le 2ème bataillon formera la 2ème vague qui nous dépassera après cet objectif et devra pousser jusqu’à extinction des forces.
Le 3ème bataillon sera en soutien ; bien qu’il y ait pas mal de risques à courir, je préfère être en 1ère vague, car ainsi nous ne subirons pas tout le tir de barrage boche et souvent les unités en réserve ont autant de pertes que celles qui attaquent.
Anniversaire de notre mignonne petite Fernande (*)
Hier soir, nous
avons reçu confirmation officielle de la déclaration de guerre de l’Italie à
l’Allemagne et de la Roumanie à l’Autriche.
Toute la nuit,
le bombardement continue surtout avec les grosses pièces. Nous devons encore aller
en corvée porter des caisses de grenades et des madriers, nous rentrons vers
3h.
C’est incroyable le matériel qui se transporte près des lignes !
Depuis quelques jours, les artilleurs et le génie sont occupés à faire des emplacements de pièces, très près des 1ères lignes, en vue de l’avance : les 155 seront entre l’ancienne 1ère ligne boche et l’ancienne 1ère ligne française.
Toute la journée le bombardement s’accentue de plus en plus et ce n’est plus qu’un roulement ininterrompu.
Ce soir, vers
6h, l’orage se monte rapidement et bientôt les éclairs sillonnent les nues.
Dés le début de l’orage, la foudre embrase 2 saucisses françaises : dans la 2ème l’observateur a pu descendre en parachute, tandis qu’il a été foudroyé dans la 1ère.
Les avions et autres saucisses qui étaient en l’air ont bien vite atterri. Une grosse pluie d’orage s’est mise à tomber presqu’aussitôt et bientôt l’eau roulait dans les boyaux, cette pluie a duré presque toute la soirée.
Malgré cela, il y a corvée ce soir : il faut encore transporter du matériel en 1ère ligne : les boyaux sont à moitié remplis de boue et d’eau, par endroits particulièrement dans le boyau Wahl, la boue nous montait au-dessus des genoux et comme la pluie se remet à tomber, nous sommes traversés jusqu’à la peau.
Heureusement, nous ne faisons qu’un voyage, mais nous sommes obligés de nous coucher tout mouillés dans des trous individuels à moitié pleins d’eau : décidément les poilus sont loin d’être heureux et c’est vraiment extraordinaire qu’il n’y ait pas plus de malades.
Le mauvais temps n’empêche pas les artilleurs de tirer et toute la nuit le bombardement continue.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
Couchés sur la terre humide, trempés jusqu’à la peau, il est évident que nous n’avons pu dormir et nous nous relevons tremblants de froid. Pour mal faire, la pluie continue.
Ah ! S’il faut passer l’hiver par ici nous en verrons de dures, mais bah ! Il ne faut pas y penser, car d’ici l’hiver, il peut se passer bien des choses.
Aujourd’hui le bombardement diminue d’intensité, d’ailleurs les avions ne peuvent sortir pour permettre aux batteries de rectifier leur tir et il est fort probable que ce mauvais temps va retarder l’attaque de quelques jours.
Vers 15h, le capitaine fait appeler à son P.C. tous les sous-offs de la Cie pour nous lire les ordres d’attaque qu’il a reçus : nous (le 1er bataillon) attaquerons entre Soyécourt et Vermandovillers, nous serons encadrés à droite par le 3ème bataillon et à gauche par le 31èmes chasseurs.
Notre point de direction sera Ablaincourt (environ 4km en avant de nos lignes).
Avant d’arriver à Ablaincourt qui forme notre 4ème objectif, il y en a 3 autres où nous ferons des pauses + ou – longues pour permettre aux chefs de reprendre leur troupe en main : 2 organiser le terrain conquis, 3 assurer étroitement les liaisons à droite et à gauche, il est évident en effet, qu’après avoir atteint notre 1er objectif, nous ne pourrions continuer à avancer que lorsque Soyécourt et Vermandovillers seront entre nos mains.
Nous ne savons toujours pas quand aura lieu cette offensive, mais ce ne sera certainement pas avant 4 ou 5 jours : la préparation d’artillerie ayant à peine commencé.
Le mauvais temps dure toute la journée et nous ne pouvons nous sécher, nous avons les molletières, les pantalons recouverts d’au moins 2cm de boue.
Ce soir, il y a encore corvée (1 section fait la corvée habituelle, les 3 autres vont nettoyer les boyaux Wahl et d’évacuation.)
Heureusement, aujourd’hui je reste dans notre trou, mais le froid m’empêche de dormir.
Ah, ce n’est pas ici, avec la nourriture tout à fait insuffisante qu’on nous donne, que nous prendrons des forces pour l’attaque !!!....
Je passe 1 heure ce matin à nettoyer mon fusil qui en avait grand besoin, après la pluie de ces 2 jours.
Le temps se remet au beau et promet une belle journée, aussi les avions et les saucisses sortent de bonne heure, mais le bombardement ne reprend toujours pas, il est fort probable que les artilleurs ont reçu des ordres en conséquence.
Ce midi, le
caporal Gauthier qui est de jour,
va avec une corvée à Herleville
reporter les 40 pelles qui ont servi cette nuit aux poilus à nettoyer la
tranchée.
Alors qu’ils étaient au milieu du village, un 105 boche est tombé près d’eux, blessant 3 hommes de la 2ème Cie (un d’entre aux a eu le bras gauche complètement arraché), par bonheur nos poilus n’ont eu que la peur.
Ce soir, nous
avons comme de coutume 2 corvées de matériel à faire d’Herleville en 1ère ligne.
Pendant notre 1er voyage, nous arrivons juste au moment où les boches déclenchent un tir de barrage sur nos lignes, ce tir de barrage est provoqué par une attaque du 10èmes chasseurs à l’est de Soyécourt, au cours de ce coup de main les chasseurs font 14 prisonniers et prennent une tranchée. (*)
Au cours de notre 2ème voyage, nous tombons
juste au milieu d’une rafale de 105 sur le boyau d’évacuation ; cette
rafale blesse 3 artilleurs qui étaient occupés à faire des remplacements pour
les batteries pour l’avance (2 sont blessés légèrement, le 3ème est
plus amoché et a une jambe bien esquintée.)
Nous rentrons de ces 2 voyages vers 3h, nous avons encore eu de la boue jusqu’à mi-jambe, une journée de soleil n’ayant pas suffi pour sécher les boyaux.
Ce soir, le
ciel était sillonné par nos avions pendant plus de 2 heures, il y en avait au
moins une quarantaine au-dessus de nos têtes pour observer le tir des
batteries : tir qui a fait rage toute la soirée, on aurait dit des fourmis
tellement ils étaient serrés !
(*) :
Dans cette attaque le 10e bataillon de Chasseurs perd une trentaine
d’hommes (tués, blessés et disparus), il fait 15 prisonniers, dont 3 sont tués
au cours de leur retour dans les lignes françaises. >>>> Voir
ici la carte de l’attaque <<<<<
Chauveau est évacué : fièvre (*)
Le temps qui menaçait hier soir s’est remis au beau, aussi les saucisses et les avions s’élèvent de bon matin.
Le bombardement continue toujours et en avant de nous ce n’est qu’un épais rideau de fumée formé par l’éclatement de nos obus et nos torpilles. Contrairement à leur habitude, les boches répondent très peu, on dirait qu’ils économisent leurs munitions pour l’attaque.
La plupart des obus qu’ils nous envoient maintenant, surtout les gros 105 et 110 renferment du phosphore (**) qui empeste l’air et de plus rend souvent mortelles des blessures légères en apparence, aussi je préfèrerais de beaucoup être blessé par une balle que par un éclat d’obus, mais j’espère bien m’en tenir sain et sauf.
Le commandant Gousseault est rentré depuis avant-hier : j’espère bien au moins qu’il ne pourra se faire évacuer avant l’attaque et qu’il sera obligé de marcher avec son bataillon.
Le temps redevient nuageux, mais cela n’empêche pas les
avions d’accomplir leur mission : corriger le tir de nos batteries.
Depuis Framerville, Legris n’est plus à ma section, il remplace l’ordonnance du cheval du commandant qui est en ce moment en permission.
À la visite de ce
soir, Chauveau est évacué, il
a 38°5 de fièvre, et voilà au moins 5 jours qu’il ne mangeait plus rien. Cette
évacuation lui permettra au moins de couper à l’attaque et beaucoup voudraient
être à sa place.
Comme il y a ce soir relève du 2ème bataillon par le 3ème, les corvées de matériel ne partent qu’à minuit, cela n’empêche pas les poilus de faire 2 voyages, aussi il est plus de 7h lorsqu’ils sont de retour.
Pendant la corvée, un obus torche est tombé juste sur une caisse de grenades porté par 2 types de la 2ème Cie, tuant ces 2 poilus (***) et en blessant 4 autres, c’est un véritable hasard si les grenades qui sont amorcées n’ont point éclaté, sans cette chance, il y aurait eu au moins une quinzaine de victimes.
Depuis que nous sommes ici la 2ème Cie n’a pas de veine et a au eu moins une quinzaine de poilus tués ou blessés, alors qu’à la 1ère Cie il n’y a encore eu aucune victime.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
(**) :
Provoque de très grave brûlure.
(***) :
Je n’ai pas trouvé le nom de ces malheureux.
À la corvée ce cette nuit, il y a eu plusieurs histoires :
1--- au 2ème voyage la 2ème section a refusé de se charger et les types sont restés près d’une heure sans vouloir prendre les caisses de grenades V.B. qui leur étaient destinées.
2--- en cours de route, 8 types de cette section ont laissé leur caisse de grenades dans le boyau et ce matin, ils sont obligés de les transporter jusqu’en 1ère ligne.
Il est certain que ces caisses de grenades sont très lourdes et très incommodes à transporter, mais les poilus ont tort de s’obstiner pareillement car en ce moment la discipline ne badine pas.
Le temps est toujours brumeux, mais le bombardement
continue et l’attaque ne tardera certainement guère.
Cet après-midi
surtout, les marmites se succèdent sans discontinuer, nous pouvons suivre
facilement les gros obus dans leur trajectoire : il parait qu’une batterie
de 400 s’est installée depuis 2 jours et qu’elle a commencé à tirer
aujourd’hui.
Cette nuit,
plusieurs boches se sont rendus volontairement et il paraîtrait qu’un sous
officier aurait fourni plusieurs renseignements précieux : Soyécourt et Vermandovillers seraient
défendues chacun par un bataillon et entre les 2 villages il y a tout juste 2
Cie. Les boches qui se sont ainsi rendus appartenaient au 102ème
régiment.
Ce soir, il y a
la corvée habituelle : nous ne sommes pas marmités heureusement, et nous
sommes rentrés à 1h ½.
Il est tout de même honteux d’esquinter pareillement les poilus, alors que les artilleurs vont transporter tout leur matériel jusqu’en 2ème ligne au moyen de voitures, les malheureux fantassins sont obligés de se coltiner madriers, voliges de 5 m, caisses de grenades pendant 4km, à travers tranchées et boyaux.
Autre chose absurde : il nous faut transporter des madriers et des voliges de 5m de long, chose particulièrement pénible avec les mille tournants des boyaux, et ces madriers sont destinés à être sciés par la moitié pour faire les ponts au-dessus des tranchées.
Ne pourrait-on pas les scier avant de les faire transporter et rendre ainsi le travail beaucoup moins pénible.
Arsac blessé, éclat d’obus au bras gauche (*)
La journée se passe dans le calme habituel et si nous sommes logés dans ce boyau de soutien, nous avons du moins le grand avantage de ne pas recevoir des marmites sur la figure.
Le bombardement continu de faire rage toute la journée et les boches ne doivent pas être à la noce.
Cet après-midi,
on vient nous annoncer qu’il y a repos ce soir, puis à peine une heure après,
l’ordre arrive que nous devons monter en 1ère ligne cette
nuit : départ d’ici à minuit. Le capitaine est allé reconnaître les
emplacements que la Cie doit occuper en attendant l’heure de l’attaque.
Pour l’attaque ce seront les 2ème et 3ème Cie qui formeront la 1ère vague, nous partirons 10’ après elles et formeront une 2ème vague, le point de direction est Ablaincourt (tranchée de L’inoubliable Grand-Père)
Carte du 3e Chasseurs, où l’on peut situer cette tranchée, au
nord d’Ablaincourt (carte SGA)
À la nuit, il faut compléter ce que les hommes doivent emporter pour l’attaque (250 cartouches, 4 grenades, 2 sacs à terre par homme), les poilus munis des V.B. emportent chacun 8 grenades V.B. et les gardes doivent avoir 8 fusées (éclairantes, à 1, 2 et 3 feux) puis le pistolet lance-fusées.
Nous nous mettons en route vers minuit et gagnons sans encombre le boyau Lyautey.
Là commence la pagaille : le capitaine et le lieutenant Derobert se débinent, et n’ayant pas d’abris les hommes doivent rester dans les boyaux presque entièrement comblés sous les feux de barrage boche.
Ah ! Nous passons là plusieurs mauvaises heures et je me demande comment nous n’avons pas tous été zigouillés. Dans le champ derrière nous sont étendus une dizaine de chevaux et 2 voitures pleines d’obus qui venaient ravitailler les batteries de 75.
Auprès de nous un mitrailleur est mortellement blessé puis
Arsac de ma section est atteint
par un éclat d’obus au bras gauche, il va se faire panser au poste de secours
du 31ème B.C.P. et se débine ensuite, voilà au moins un veinard qui
comme les poilus disent a attrapé « la fine blessure ».
Effectif de la 2ème section pour
l’attaque : chef de section lieutenant Derobert
– aspi Gillette- sergent Faliez.
5ème
escouade : caporal Gauthier, Phily, Pilot, Dallemand, Desmons, Berry,
Chambron.
6ème escouade : caporal Borchis, Aillaud, Boutier, Larrière, Arsac.
7ème escouade : caporal Machat, Parany, Guichon, Guillemeau, Pascual, Coste, Bayon, Vernès et Coquard
8ème escouade : caporal Michel, Istrir, Mollet, Reynaud, Mathon et Pibouleau.
Au total 1 officier, 2 sous officiers, 4 caporaux et 23 poilus.
(*) : Note
écrite en haut de la page du carnet.
Jouve a été détaché comme agent de liaison au colonel.
Phily, Coquard tués, Gauthier caporal : blessé mortellement, Pilot et Mathon blessés grièvement, Istrir blessé légèrement, Faliez, Pibouleau, Larrière, Aillaud contusionnés. (*)
Toute la matinée,
nous restons terrés dans une mauvaise « cagna » qui nous abrite
simplement contre les éclats.
Vers 9h, 3
poilus : Phily, Guichon et Aillaud vont au ravitaillement, 2
seulement reviennent : Phily
et Guichon, Aillaud ne les a pas suivis il a été
probablement blessé en route, de cette façon notre ration de pain se trouve
réduite et nous n’avons pas les confitures, enfin ce n’est qu’un petit malheur.
Le bombardement n’a pas cessé un seul instant et les obus boches tombent bien près de nous.
Nous n’avons pas revu ni le capitaine, ni le lieutenant, ils sont certainement dans une « cagna » où ils s’inquiètent fort peu de leurs hommes.
L’attaque doit avoir lieu à 14h et la Cie doit partir à
14h20.
Le lieutenant m’envoie Guillemeau afin que je rassemble la section qui est un peu dispersé un peu partout à 13h40. Ce rassemblement se fait non sans peine et Derobert vient nous trouver juste pour aller prendre nos emplacements.
Au rassemblement, manque Larrière qui a été probablement aussi blessé. Le long du boyau qui conduit en 1ère ligne on nous fait mettre baïonnette au canon.
À 14h, les 2ème
et 3ème Cie sortent, ainsi que les troupes à droite et à gauche,
nous entendons aussitôt le crépitement des mitrailleuses boches et cela nous
donne mauvaise impression : les balles rasent les parapets, ces
mitrailleuses doivent se trouver dans la direction de Vermandovillers.
Nous gagnons la 1ère ligne, non sans rencontrer déjà de nombreux blessés. (Les 1ère et 2ème sections doivent sortir ensemble et être suivis par les 3ème et 4ème)
Le lieutenant Derobert qui nous guide se trompe de boyau bien qu’étant allé reconnaître l’emplacement dans la matinée, aussi nous devons faire demi-tour et au lieu de nous trouver à gauche de la 1ère section, nous nous trouvons à sa droite.
Chambron blessé par une balle à la main gauche.
En 1ère ligne, nous commençons à voir des prisonniers
boches, 2 malheureux qui ont sauté dans notre tranchée sont mis en joue par Derobert qui a bien failli les tuer.
Ah ! Cette vision restera longtemps gravée en moi, ce n’étaient plus 2 hommes, mais 2 loques humaines, pâles comme des morts, tremblants de peur. Quelle tristesse de voir des hommes réduits à un état pareil !!
Cela doit être un dur moment que celui où un prisonnier se livre aux mains de ses ennemis, car il ne peut savoir alors quel sera son sort.
En regardant par-dessus le parapet, je vois une chose
honteuse pour des français : des boches déséquipés, les bras en l’air,
viennent en courant vers nos lignes, ces malheureux croient y trouver un
refuge.
Et que vois-je ?
Un type de la Cie à côté de nous ; tirer dessus.
Abattre ainsi un homme qui se rend est une lâcheté et un acte de barbarie indigne d’un homme civilisé, de plus en tirant il courait le risque d’atteindre ses camarades qui avaient déjà franchi la 1ère ligne allemande.
Si j’avais été près de lui, il aurait pris quelque chose.
Dans ces moments tragiques, les minutes sont des heures et en quelques instants combien de visions se trouvent à jamais gravées dans la mémoire.
Au bout de 10’, jassin,
agent de liaison de la 2ème section vient apporter un ordre du
capitaine au lieutenant Derobert :
« La 1ère section est
sortie et nous devons la suivre. »
Derobert est
presque fou, il refuse de sortir et renvoie Jassin
(**) au
capitaine lui demander le point de direction.
La frousse empoigne notre lieutenant qui va se tapir dans un trou individuel, nous laissant dans la tranchée.
Ah ! Si j’avais été chef de section, il y a déjà longtemps que je serais sorti.
Je vais trouver le lieutenant avec Faliez et nous l’obligeons presqu’à sortir.
Alors nous faisons vite. Derobert qui est en tête, marche comme un fou si bien, que nous qui sommes chargés comme des « bourrins », nous ne pouvons le suivre.
Je rassemble une partie de la section et nous nous
arrêtons dans un trou d’obus, nous sommes là : le caporal Machat, Desmons, Dallemand, Chambron, Boutier, Parany, Guichon, Pascual,
Coste, Bayon, Vernès, Coquard, Reynaud et moi.
Je ne sais ce qu’est devenu le sergent Faliez et le reste de la section, j’apprends seulement qu’ Istrir a été blessé d’une balle au bras gauche.
Nous repartons presqu’aussitôt, allant de trou d’obus en
trou d’obus et en tirailleurs : les tranchées boches que nous passons sont
complètement bouleversées, les abris sont en grande partie défoncés et nous y
voyons quelques cadavres, types ayant été tués par la 1ère vague.
Nous arrivons ainsi jusqu’à la tranchée des Gourgandines, à l’entrée de laquelle nous retrouvons Derobert à l’entrée de l’abri où s’est tapi le commandant : nous arrivons juste à propos pour empêcher le commandant et sa liaison d’être fait prisonniers, car les boches sont dans la tranchée, à 20 m de lui, il nous faut en toute hâte construire un barrage, tout en recevant les grenades boches sur la figure.
Carte du 10e Chasseurs,
où l’on peut situer la tranchée des Gourgandines (carte SGA)
Le barrage est fait par Desmons, Vernès et Coquard, mes autres hommes sont un peu en arrière, le caporal Machat avec Bayon et Pascual est allé établir la liaison avec la 2ème Cie, Coste a été envoyé par le lieutenant à la recherche du sergent Faliez et nous avons encore perdu Chambron, probablement blessé.
En achevant le barrage, le pauvre Coquard (***) reçoit une balle en pleine tête et tombe mort
à mes pieds sans avoir poussé un soupir. La lutte de grenades se poursuit avec
les boches pendant plus d’une heure : heureusement qu’en plus des grenades
que nous avions emportées, nous trouvons des grenades boches.
Nous sommes là tout juste 3 : Desmons, Vernès et moi, Vernès n’est pas bon à grand-chose, car la vue du malheureux Coquard l’a tout bouleversé et il ne fait que pleurer.
Enfin, nous réussissons à tenir le barrage et même à
repousser un peu les boches. Le commandant a fait appeler les grenadiers
d’élite qui viennent à 3 nous aider et nous établissons un 2ème
barrage.
La nuit commence à tomber : pour faire mal, l’eau se met à tomber à verse, de la section, nous sommes là tout juste dix : Machat, Desmons, Dallemand, Boutier, Guichon, Pascual, Bayon, Vernès, Reynaud et moi.
Ah ! Quelle nuit nous avons passé, trempés jusqu’aux os, luttant toujours à la grenade avec les boches dans la boue ici jusqu’aux genoux sans un instant de repos !
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
(**) :
Blessé par un obus le 4.9.16, JASSIN
Ernest Jules Marius, 2ème classe, 158ème RI, natif de Quézac (Lozère), est
mort pour la France le 5/09/1916 à l’ambulance 7/21 secteur 116 à Harbonnières
(Somme), suite de blessures de guerre.
(***) : COQUARD Jean Claude, 1ère classe,
158ème RI, natif de Saint-Laurent-la-Conche (Loire), mort pour la France le
5/09/1916 au combat de Soyécourt (Somme), tué à l’ennemi.
Voilà une journée passée qui comptera dans ma vie.
Ce matin, nous sommes toujours sans nouvelle de Faliez et du reste de la section (Coste ne nous a pas rejoint.) Cette nuit une corvée de territoriaux du 144e est venue apporter des grenades et des cartouches.
Le capitaine Tallotte
vient vers 7h, donner l’ordre à la 2ème
section de progresser coûte que coûte dans la tranchée
des Gourgandines jusqu’au boyau du Prunier afin d’établir la liaison avec la 2ème
Cie.
La section est isolée du reste de la Cie qui est parait-il à plus d’un km de nous, le caporal Bouillau qui était venu cette nuit se mettre en liaison avec nous, voyant la mission donnée à la 2ème section s’en retourne malgré l’ordre que lui avait donné Derobert.
Pour prendre cette tranchée, nous sommes aidés par 5
grenadiers d’élite et le sergent Bonfils.
Par une chance inespérée, les barrages faits par les boches pendant la nuit ne sont pas tenus, et nous arrivons sans encombre au jusqu’au boyau du Prunier qui était également inoccupé, les boches y avaient travaillé le matin même, creusant des abris individuels et faisant dans le parapet des emplacements pour tireur : ils étaient certainement partis à une corvée quelconque, avaient probablement laissé un veilleur qui à notre vue s’est débiné, une bonne preuve, c’est qu’ils avaient laissé leurs fusils et leurs capotes près de leur emplacement.
Une fois la liaison établie avec la 2ème Cie,
nous établissons vivement un barrage du côté des boches et Dallemand s’y met avec un fusil
mitrailleur. Si à la place d’être une quinzaine de poilus, nous avions été une
Cie nous pouvions encore facilement progresser.
L’attaque du 1er bataillon a pleinement réussi, par contre il parait que le 3ème bataillon est tombé sur un bec et a très peu progressé, il en est de même du 166e qui n’a pu prendre Vermandovillers, à notre gauche au contraire le village de Soyécourt a été assez facilement enlevé.
Le barrage établi, nous faisons 3 prisonniers, qui revenaient travailler dans le jusqu’au boyau du Prunier et qui ont été tout surpris de nous y trouver. Nous avions été rejoints hier soir par les caporaux Michel, Borchis et Mollet.
Ce soir, les
boches ont contre-attaqué du côté de Vermandovillers et parait-il, ils ont fait pas mal de
prisonniers au 166 et au 3ème bataillon que nous voyons passer
dans la tranchée boche située à environ 100 m de nous, nous
pouvons facilement les voir car à un endroit la tranchée a été comblée sur une
longueur d’au moins 5 m et les types sont forcés de passer presqu’à découvert.
Nous ne touchons pas de ravitaillement de toute la journée, aussi nous sommes forcés de manger du fameux pain K.K trouvé dans les abris boches avec du beurre : ce qui ne manque pas c’est du tabac, les boches nous en ont laissé des quantités.
Ce soir vers 21h,
Coste nous rejoint et nous
apporte un peu de pinard, de gnole et du pain, il nous apprend que le sergent Faliez, Aillaud, Larrière, Pibouleau, Berry
sont aux cuisines, ayant été légèrement contusionnés par un obus et qu’ils nous
rejoindront demain soir.
Pilot a été gravement blessé ainsi que Mathon par le même obus. Nous restons sans nouvelle de Phily et du caporal Gauthier.
Ce matin, notre cuisinier de section Graner vient nous apporter un peu de ravitaillement, il est le bienvenue car on commence à la « sauter ».
Ce Graner, au moins est un type dévoué, il est parti des cuisines hier soir avec Berry qui l’a abandonné en cours de route trouvant que les marmites rappliquaient un peu trop, a marché toute la nuit et enfin nous a trouvé vers 6h ce matin.
Le peu de ravitaillement que nous ayons touché nous a fait bien plaisir.
La matinée est assez calme, vers 11 heures on nous avertit que le 1er bataillon de
chasseurs avec notre 2ème bataillon va attaquer Vermandovillers à 16h et que
nous avons simplement à maintenir nos positions.
À partir de midi,
jusque vers 14h, nous voyons passer des renforts boches pour Vermandovillers dans la
tranchée en face de nous que les Allemands n’ont pas encore réparée : ces
renforts passent par escouades et en vitesse, malgré que nous tirons tous
dessus et que nous en « amochons » pas mal, ils continuent à passer,
nous en voyons ensuite repasser plusieurs ayant un pansement à la tête, signe
qu’au moins quelques unes de nos balles ont porté.
Notre marmitage fait toujours rage sur les boches, surtout sur Vermandovillers.
L’attaque prévue a lieu à 16h.
Pour y faire « pendant » le colonel a décidé que les grenadiers tentent un coup de main sur la sape et essayent de couper la retraite aux défenseurs de Vermandovillers, si l’attaque réussit (Vermandovillers est en effet presqu’encerclé et les boches n’ont guère que 2 boyaux y conduisant.)
Le sergent Bonfils avec ses grenadiers d’élite, le sous-lieutenant Tricot (la 1ère section est venue ce matin dans la tranchée des Gourgandines) et le sergent Moury sont chargés de ce coup de main, ils franchissent facilement notre barrage et surprennent les 1er boches qui donnent l’alarme chez eux, il se produit alors un furieux combat à la grenade et je puis me rendre compte que les boches sont au moins aussi courageux que nous : ils étaient constamment 2 à découvert jusqu’à la ceinture qui ne cessaient de lancer des grenades, bien qu’au moins 10 poilus de ma section tiraient dessus.
Nous en avons certainement abattu plusieurs, mais sitôt un tombé, un autre le remplaçait (pour ma part je suis certain d’en avoir abattu au moins 3.)
Pendant ce temps le sergent Bonfils a été blessé par un
éclat de grenades à la lèvre supérieure qui a été déchiquetée et
quelques minutes après Derobert
toujours aussi fou, aussi inconscient se faisait tuer sottement par une balle
en pleine tête. Le sous lieutenant St
Saëns a également été blessé par une balle à la tête, mais légèrement et
une fois pansé il est resté. (Belle conduite ce Bayon)
La lutte a ainsi duré plus d’une heure, lorsque par malheur une grenade boche tombe en plein dans le groupe de nos grenadiers, en blessant très gravement deux : Chol et le caporal Tessier.
Le malheureux Chol (*) a été transporté vers nous et c’est moi qui ai fait ses pansements, il a le pied gauche complètement déchiqueté, un éclat au front, un autre au bras et a la cuisse droite brisée, (je n’avais pas encore vu de blessé aussi mutilé) malgré toutes ses blessures il a conservé toute sa connaissance (il faut qu’il soit rudement courageux !)
Sitôt cette grenade tombée, nos hommes ont reculé et sont
revenus derrière notre ancien barrage : le coup de main n’avait donc rien
produit et avait été tout juste bon à nous faire « amocher » quelques
poilus.
Aujourd’hui comme tous les autres jours, notre 75 tire
souvent trop court et plusieurs obus tombent en plein dans notre tranchée sans
blesser personne heureusement.
Comme les autres soirs, on fait passer des bruits de relève, mais cette relève tant attendue ne vient pas.
Maintenant notre ravitaillement sera régulièrement assuré par 3 poilus : Desmons, Mollet et Paravy.
Faliez, Aillaud, Berry, Pibouleau, Larrière nous rejoignent ce soir.
Borchis, caporal, est blessé à la main gauche par un éclat d’obus.
(*) : CHOL Gustave, 2ème classe, 158ème RI,
natif de Ventron (Vosges), mort pour la France le 20/09/1916, à l’ambulance 1/62
à Mareuil (Somme), suite de blessures de guerre
La nuit a été assez came ainsi que toute la journée.
Aujourd’hui les 2 autres sections de la Cie (3è et 4è)
sont venues en réserve derrière nous, alors que nous sommes toujours en 1ère
ligne.
Notre 75 tire encore une rafale trop court ce soir et il continue son tir malgré les nombreuses fusées à 6 feux que nous lançons.
Pour la 1ère fois depuis l’attaque, nous avons la visite du capitaine que me passe le commandement de la section.
Les hommes du ravitaillement qui viennent cette nuit n’ont toujours pas de nouvelles de Gauthier et de Phily : je veux espérer qu’ils se sont trouvés mélangés à d’autres unités et n’ont pu ainsi nous rejoindre.
Cette nuit, je l’ai échappé belle.
Aujourd’hui le bombardement est surtout intense sur notre gauche, de notre côté c’est assez tranquille, à part le marmitage continuel et nous sommes toujours sur le qui-vive.
On parle que la 1ère Cie serait chargée de s’emparer de la sape boche, c'est-à-dire de répéter le coup de main, si ce bruit est exact je veux espérer que ce ne sera pas la 2ème section qui est en 1ère ligne, car nous tomberons encore certainement sur un bec.
Cette action aurait pour but de nous mettre en liaison
avec la 5ème Cie à notre droite, dont nous sommes séparés par au
moins 300 m. (Les 2 jours suivant l’attaque nous avions au moins 800 m de vide
à droite entre nous et le 2ème bataillon, aussi notre position était
plutôt critique.)
C’est dans ce vide que le lendemain de l’attaque le lieutenant-colonel du 149 qui revenait de se rendre compte des positions acquises a été fait prisonnier avec toute sa liaison.
Ce soir, nous
voyons que l’idée de répéter le coup de main a été définitivement abandonnée
par nos chefs et pendant cette nuit les 3 sections de réserve travaillent à
creuser une nouvelle tranchée pour nous assurer la liaison avec la 5ème
Cie : tranchée Derobert.
Nous attendons toujours la relève qui ne vient pas.
Nous apprenons que l’attaque du 6 par le 1er chasseurs et notre 2ème bataillon a bien réussi, mais les boches occupent encore la moitié de Vermandovillers.
Ce soir le caporal Bertaux,
3ème section, est blessé d’une balle à la gorge à la nouvelle
tranchée.
Journée encore relativement calme, le capitaine me fait appeler à son P.C. et veut me proposer pour le grade de sous-lieutenant, mais je refuse catégoriquement :
« Je ne me sens pas les
capacités nécessaires pour faire un bon officier »
Lui ai-je
répondu.
Mais ce qui me dégoûte surtout c’est la mentalité de ces officiers et je ne pourrais vivre au milieu d’eux, il me demande également les hommes à proposer pour une citation.
Je lui propose mes 2 caporaux Michel et Machat, Desmons, Bayon et coquard.
Aujourd’hui l’adjudant CeYSSon
et le caporal Claudel sont tués par un
obus. (*)
Ce soir, nos
ravitailleurs nous apprennent la mort de Phily,
Gauthier et Jassin (**) qui ont été tué par le
même obus qui a blessé Pilot, Mathon, contusionné Faliez, etc…
Cette nouvelle me donne le cafard et je suis tout découragé : voilà 3 de mes meilleurs soldats tués et parmi eux Phily et Coquard (***) qui étaient au front depuis le début sans avoir jamais été blessés, c’étaient les 2 plus anciens de la Cie
À propos de Coquard, j’ai oublié d’inscrire que le 5 nous l’avons enterré avec un adjudant du 31ème B.C.P. nommé Biasoli (****) et nous avons surmonté sa tombe d’une croix de fortune où son nom est inscrit, sa tombe se trouve sur le parapet de la tranchée des Gourgandines à gauche en regardant l’ennemi.
(*) : CEYSSON Michel Paul, adjudant, 158ème
RI, natif de Lyon (Rhône), mort pour la France le 9/09/1916 à Soyécourt
(Somme), tué à l’ennemi.
CLAUDEL
Louis Félix, caporal, 158ème RI, natif d’Uxegney (Vosges), mort pour la
France le 9/09/1916 au combat de Soyécourt (Somme), tué à l’ennemi.
(**) : PHILY Jean Marie, 2ème classe, 158ème
RI, natif de Larajasse (Rhône), mort pour la France le 5/09/1916 à Soyécourt
(Somme), tué à l’ennemi.
GAUTHIER Émile Henri, caporal, 158ème RI, natif de
Bussière-Galant (Haute-Vienne), mort pour la France le 5/09/1916 à Soyécourt
(Somme), tué à l’ennemi.
JASSIN Ernest Jules Marius, 2ème classe, 158ème RI, natif de
Quézac (Lozère), mort pour la France le 5/09/1916 à l’ambulance 7/21 secteur
116 à Harbonnières (Somme), suite de blessures de guerre
(***) : COQUARD Jean Claude, 1ère classe,
158ème RI, natif de Saint-Laurent-la-Conche (Loire), mort pour la France le
5/09/1916 au combat de Soyécourt (Somme), tué à l’ennemi.
(****) :
BIASOLI Alfred, adjudant, 31e
Chasseurs, né à St Dié (Vosges, mort pour la France le 4 septembre 1916 à
Soyécourt, tué à l’ennemi.
Journée semblable aux précédentes au point de vue de la tranquillité, nous attendons toujours impatiemment la relève qui ne vient pas vite.
Cet après-midi,
je crois bien que je tue un boche qui veillait à un créneau et dont on voyait
la tête, déjà plusieurs types l’avaient visé sans résultat et le boche ne
bougeait point : je prends à mon tour un fusil le 1er coup,
rien (la balle porte certainement sur son casque de veilleur), mais à la 2ème
balle nous le voyons tomber à la renverse.
Durant la
nuit du 11 au 12 septembre, il se produit un événement peu banal
« l’épisode de la chouette », que Ferdinand narra le 12 octobre
Toujours la même chose, nous commençons à en avoir « marre », enfin j’espère que la relève ne se fera plus bien attendre.
Oubli : le 4 septembre, le sous-lieutenant Bourgeat (*) des grenadiers d’élite a été tué devant la tranchée des Gourgandines et son corps a été inhumé à Harbonnières.
Activité de l’aviation boche, 7 appareils sur nos lignes.
Contre-attaque boche.
Pibouleau et Guichon blessés par petite torpille.
(*) : BOURGEAT Louis Camille Henri, s/s
lieutenant, 158ème RI, natif de La Verpillière (Isère), mort pour la France le
4/09/1916 au combat de Soyécourt (Somme), tué à l’ennemi.
Pibouleau et Guichon blessés par petite torpille.
La nuit est assez calme de notre côté, mais il n’en est
pas de même sur notre gauche, où les boches ont certainement contre-attaqué.
Vers 4 heures, je vais avec le caporal Michel et le soldat Coste poser des réseaux bruns en avant de notre tranchée, nous y recevons sans dommage quelques coups de fusil.
Jusque vers 19h,
tout est relativement calme, notre 75 ne nous embête pas de trop.
Tout à coup vers 19h ½, les boches se mettent à nous envoyer nombre de petites torpilles, et avec ces engins suivent la tranchée en commençant par la sape, presque toutes tombent dans la tranchée : une d’elles tombe juste à 20m des pieds de Pibouleau et le blesse assez gravement à la tête, aux jambes et aux pieds, un éclat de cette torpille blesse Guichon à la cuisse gauche et un autre me tombe juste sur l’orteil du pied droit, détériorant un peu le soulier et ne me faisant qu’une forte ecchymose.
L’arrivée de ces torpilles ne me dit rien de bon, aussi
j’oblige tous les types à se mettre à leur poste de combat et a redoubler de
vigilance, je fais bien, car les boches croyant nous avoir fait terrer avec ces
torpilles, sortent tout à coup de leur tranchée, mais cette sortie ne nous surprenant
pas ils sont bien reçus : à peine le cri de « aux armes » a-t-il
retenti que la fusillade s’engage et avec nos grenades nous formons un barrage
infranchissable en avant de notre tranchée.
Pour faire mal, nos 2 mitrailleuses s’enrayent et pendant 10’ nous devons nous passer de leur concours, mais les boches n’en demandent pas plus et en rampant regagnent leur tranchée non sans laisser quelques macchabés entre les lignes.
En même temps que ce coup de main sur notre droite, les
boches en ont tenté un sur notre gauche du côté du 17ème et ils ont repris la sape et un élément de
tranchée d’où ils ont été chassés par une contre-attaque du 17ème
vers 3h.
Si leurs 2 coups de mains avaient réussi, le 1er bataillon débordé par ses 2 ailes aurait été dans une fâcheuse posture et il y aurait eu de grandes chances pour que nous soyons faits prisonniers.
Pour notre dernière soirée en 1ère ligne, c’est
plutôt mouvementé : au cours de cette contre-attaque une de nos grenades lancée
maladroitement par un type de notre 1ère section est tombée dans
notre sape au milieu de nos grenadiers d’élite et en a blessé grièvement 3.
Décidément lorsqu’il y a un coup de chien à la Cie, c’est toujours la 2ème section qui trinque.
Aujourd’hui il n’y avait encore que nous en 1ère
ligne, les 3 autres sections étant en réserve depuis que nous sommes montés.
Brillante conduite de mes caporaux Michel
et Machat, de Bayon, Dallemand, Reynaud,
Boutier, Coste ; j’oubliais le sergent Faliez.
La relève (2ème bataillon, 5ème Cie) arrive vers 2 heures, cette fois j’aurais bien voulu rester en ligne une journée de plus afin de voir le nombre de boches étendus entre les lignes.
Nous allons dans l’ancienne tranchée de 1ère ligne (tranchée du Triangle) où nous couchons dans des abris individuels.
À la décision d’aujourd’hui, sont cités à l’ordre de la
division le sous-lieutenant Donadieu,
le sous-lieutenant Gaston des
canons de 37, ce dernier pour avoir mis en batterie un crapouillot boche et
envoyé quelques petites torpilles à 200m en arrière des lignes ennemis.
C’est vraiment honteux d’accorder des citations à des types aussi froussards que lui et pour de pareil motif, mais voilà ce qu’il faut pour être cité, c’est du piston et non du courage.
Sont cités également les signaleurs Gay et Guibert, l’ordonnance du capitaine Tallotte, Roy avec le motif suivant :
« Ont établi à 20 m des boches, une
barricade dans la tranchée des Gourgandines. »
Cette fois c’est trop et de pareils motifs faux me révoltent, ces loustics étaient bien devant l’abri du commandant Gousseault et du capitaine Tallotte, mais ils ne sont pas venus le 4 dans la tranchée des Gourgandines où c’est ma section et en particulier : Coquard, Desmons et Vernès et non eux qui ont établi la barricade, c’est même là que le malheureux Coquard a été tué.
Ah non ! Tout est injustice ici.
Quand
donc pourrai-je crier mon dégoût ?
Voilà bien ce qui me révolte et me fait refuser les galons de sous-lieutenant, car je m’en voudrais de fréquenter une caste au caractère aussi fourbe, aussi injuste. Ah ! Ils peuvent les mettre quelque part leurs galons et leurs citations !!...
Et pourtant je crois que cette fois j’aurais bien mérité
une citation tant pour les 4 et 5 septembre et pour la contre-attaque d’hier
soir, mais je suis beaucoup trop dévoué et ce sont ceux de mon genre qui sont
les pions.
Avec Faliez,
je vais voir l’endroit d’où nous sommes sortis le 4 et où sont tombés le
caporal Gauthier, Phily, Jassin, Pilot
et Mathon, dans un trou du
parapet nous trouvons la tombe du pauvre Phily
que nous arrangerons demain car il n’y a même pas de croix, le malheureux avait
été tué sur le coup et je m’étonne qu’on ne l’ait pas retrouvé plus tôt,
peut-être avait-il été enterré par l’obus ?...
Ici, nous sommes assez tranquilles et la journée se passe
sans recevoir de marmites : cet après-midi la Cie doit fournir 28 hommes
qui vont faire les coureurs entre la brigade et la division, soit 7 types par
section.
À la 2ème section ce sont : Berry, Aillaud, Jouve, larrière, Vernès, Coste et Bayon.
Nous restons ici à onze tous compris : 2 sous-officiers : moi et Faliez, 2 caporaux : Michel et Machat, 7 hommes : Desmons, Dallemand, Mollet, Reynaud, Paravy, Boutier et Legris.
Pauvre 2ème section : près de la moitié de son effectif a été mis hors de combat !!..
La nuit est bonne, ici au moins on peut dormir un peu, si nous avions seulement un peu de paille pour nous empêcher de sentir le froid de la terre nous ne serions pas trop à plaindre, mais sans couverture, sans sacs à terre il fait plutôt froid, d’autant plus que la température s’est singulièrement abaissée et l’air est devenu très vif.
Comme nous allons arranger la tombe de notre pauvre camarade Phily, nous nous apercevons que les brancardiers nous ont devancés, maintenant au moins sa tombe est surmontée d’une croix qui commémorera sa mémoire.
Ah ! Quelle funeste guerre !
Combien de malheureux y laisseront leurs os !
Oh non !
C’est affreux !
Et je n’ose y penser !!...
Vers 2 heures de
l’après-midi, les boches commencent à nous marmiter avec des 150 et des
210 : jusqu’ici il n’y a encore personne de touché à la Cie, mais c’est un
véritable hasard. Il est vrai que tous les jours, nos artilleurs leur en
envoient beaucoup plus sur la figure.
Il paraît que la division sera relevée dans la nuit du 19 au 20, mais qu’avant le 1er bataillon devra remonter en 1ère ligne pour 2 ou 3 jours, ceci ne nous fait guère plaisir, car après une attaque et presqu’un mois de tranchées, nous prendrions bien un peu de repos, loin de tout ce tintamarre infernal, qui nous permettra de nous nettoyer un peu (voilà près de 20 jours que nous ne nous sommes pas lavés.)
La forte contusion que j’ai reçue le 13 au soir sur l’orteil droit me fait toujours mal et je boite un peu, mais cela ne sera rien.
Aujourd’hui, Mollet nous rejoint, il est remplacé
par Fournier comme ravitailleur.
Le marmitage dure tout l’après-midi et en avant de Vermandovillers ce n’est
qu’un nuage de fumée.
Ce soir, arrive
l’ordre de faire compléter dans les sections les vivres de réserve, les cartouches,
les grenades et les sacs à terre. Tout cela ne me dit rien de bon et laisse
fort à supposer qu’il va y avoir encore un coup de chien avant d’aller au
repos.
J’ai oublié de dire que le 13 au soir, le lieutenant St Saëns de la 3ème Cie a été gravement blessé par une grenade.
Nous remontons en 1ère ligne, effectif de la section : 2 sous officiers, 2 caporaux et 7 hommes. (*)
Je suis cité à l’ordre du régiment.
(*) :
Une section a un effectif théorique de 32 à 38 hommes.
Ce matin, nous apprenons que nous remontons en 1ère ligne ce soir, nous allons dans la tranchée des Gourgandines comme troupes de soutien pour l’attaque qui doit avoir lieu demain : immédiatement à notre droite, le 86ème doit attaquer Vermandovillers pour venir à la hauteur du boyau du Prunier que le 158 occupe, à notre gauche, les 3ème et 10ème bataillons de chasseurs, ainsi que le 149 doivent attaquer Deniécourt : si tout se passe bien, nous resterons seulement sur la défensive, mais il peut se faire que nous soyons amenés à attaquer.
À la décision d’aujourd’hui paraissent les citations à
l’ordre du régiment et me
voilà cité une 2ème fois : cette fois je crois l’avoir bien
gagnée !!....
Sont également cités à ma section : Desmons, Bayon et Guillemeau.
Le sergent Mourey (1ère section) est cité à l’ordre du C.A(*) (voilà les avantages d’avoir du bagout) car s’il y a un type froussard, c’est bien lui.
Les coureurs de la Cie ne vont pas monter avec nous, aussi
il va y avoir tout juste une cinquantaine de poilus à la Cie.
Ma section va comprendre 2 sous officiers : Faliez et moi, 2 caporaux : Machat et Michel et 7 hommes : Desmons, Bayon, Dallemand, Boutier, Reynaud, Mollet et Pascual. Je veux espérer qu’avec de tels effectifs on ne nous fera pas attaquer.
Ce qui m’ennuie le plus, c’est que mes 2 caporaux : Michel et Machat n’aient pas été cités et pourtant s’il y a 2 poilus qui le méritent c’est bien eux.
Nous quittons la tranchée du Triangle à 23h ½, en passant dans le boyau
de la Reine nous recevons quelques fusants boches sans dommages et
nous allons avec la 1ère section en réserve dans la tranchée des
Gourgandines pendant que les 3ème et 4ème sections
vont occuper la nouvelle tranchée
Derobert.
Attaque du 86 sur Vermandovillers et notre sape
(*) :
Corps d’armée
Nous sommes plutôt mal dans cette tranchée et ma foi j’aimerais autant être en 1ère ligne, car tout le tir de barrage boche tombe sur nous.
C’est aujourd’hui que doit avoir lieu l’attaque du 86ème à notre sape et sur ce qui reste de Vermandovillers aux mains des boches, à notre gauche nous devons également attaquer Deniécourt, aussi toute la journée, c’est un marmitage infernal auquel les boches répondent copieusement, leurs 105, 210 rasent notre pauvre trou pour aller éclater quelques mètres plus loin ; je ne sais vraiment pas comment nous n’avons pas eu de pertes dans cette journée.
L’attaque du 86 doit avoir lieu à 15h.
Les 2 sections qui vont essayer de prendre la sape en face de nous arrivent vers 14h ½ avec leur capitaine (*), ce dernier se tue accidentellement quelques minutes avant l’attaque en voulant lancer une grenade V.B. qui éclate en sortant du tromblon, cette même grenade blesse grièvement 3 de ses hommes.
Cet accident malheureux a vite fait de décourager les types qui même parait-il se faisaient passer de ne pas sortir.
Le sous-lieutenant qui restait, un peu froussard probablement, disait à ses poilus :
« Sortez !
Sortez ! »
Les plus braves sont sortis un à un en rampant, alors qu’ils auraient dû partir tous ensembles au pas de course pour gagner la tranchée boche distante d’une trentaine de mètres.
Résultat, ils se sont tous fait tuer et aucun n’est rentré dans la tranchée.
Craignant une contre attaque immédiate de la part des
boches, le capitaine fait remplir en toute hâte des sacs à terre par la 2ème
section dans le but de faire un barrage dans la tranchée des Gourgandines, au cas où notre
sape serait prise, ce n’est pas le filon car les obus rappliquent et quelques
uns éclatent très près de nous. Ce travail est heureusement inutile, puisque
les boches restent tranquilles.
Ce coup de main malheureux a coûté une douzaine de tués au
86 (**) et
un assez grand nombre de blessés au 158ème, nous avons eu quelques
blessés mais pas à la 1ère Cie.
Il parait que les 2 attaques sur nos ailes : Vermandovillers et Deniécourt ont bien réussi : à notre droite nous devons être en lisière du bois du Cerisier.
J’apprends que le capitaine du 86ème qui a été tué, était un instituteur.
(*) : SAYN Elie, capitaine, 86e
RI, natif de Montmeyran (Drome), mort pour la France à Vermandovillers, le 17
septembre 1916, à 46 ans.
(**) :
Le JMO du 86e RI donne comme pertes 197 tués, 274 blessé et 16 disparus
Contre-attaque boche sur la sape. LECÀ caporal grièvement blessé. (*)
Toute la nuit nous avons été en alerte ; il a fallu
fournir patrouille sur patrouille et le marmitage n’a pas cessé un instant.
Aujourd’hui, il fait un temps épouvantable, toute la journée l’eau ne cesse de tomber et emplit nos malheureux abris, aussi nous sommes obligés de rester dans la tranchée sous la pluie et les obus qui tombent constamment.
Ah ! Nous commençons à en avoir plein le dos et tous nous souhaitons ardemment la relève (voilà aujourd’hui un mois complet que nous sommes dans les tranchées).
Vers 18h, le
commandant GOUSSEAULT fait appeler le capitaine pour lui dire que nous allons
être relevés ce soir et que nous allons pour quelques jours à Guillaucourt.
Jugez de notre joie lorsque le capitaine nous apprend cette bonne nouvelle !!!...
La 1ère Cie qui est seulement en soutien doit partir sitôt la tombée de la nuit (7h ½), personne en effet ne va nous relever. Il faut alors vite mettre ses affaires un peu en ordre, rouler sa toile de tente etc… mais tout cela est vite fait.
Tout à coup, vers
19h ¼ les Boches déclenchent un tir de barrage terrible et 10 minutes plus
tard ils font une contre-attaque sur notre sape. Décidemment c’est la
guigne !
Chaque fois que nous sommes pour être relevés, il faut que les Boches contre-attaquent !!!...
Heureusement ils ne réussissent pas. Pendant l’action le caporal LECÀ (3ème section) a été blessé très grièvement d’une balle à la tête.
Vers 20h ½,
c’est à peu près fini ; aussi nous partons.
Ah ! Il ne fait pas bon dans les boyaux où nous enfonçons jusqu’au-dessus du genou, aussi nous ne pouvons aller vite, d’autant plus que les boyaux Simon et de la Reine sont presque partout comblés par les éboulements produits par les obus. Le long du boyau de la Reine principalement, les épaules vont d’un parapet à l’autre ; nous tous littéralement couverts de boue (jamais je ne m’étais vu dans un état pareil) et pourtant que sera-ce cet hiver s’il faut tenir un secteur semblable !!!...
Heureusement lorsque nous arrivons au boyau Watel nous prenons la
piste suivie par les voitures qui viennent ravitailler ; il y a certes
encore pas mal de boue, mais nous sommes tout de même mieux que dans les
boyaux. Nous y croisons les troupes qui doivent nous relever : c’est le
409ème ; les malheureux je les plains ils vont arriver
exténués, trempés, couvert de boue et vont encore être obligés de
veiller !!...
Lorsque nous prenons la route à la sortie d’Herleville nous nous
considérons comme sauvés et malgré la fatigue, nous gagnons assez vite Harbonnières, où sont
enterrés le lieutenant DEROBERT (**), l’adjudant CEYSSON (***) et
mon pauvre caporal GAUTHIER (****), puis Guillaucourt où nous arrivons à la pointe du
jour.
(Ceux qui ont l’occasion de voir passer des troupes dans l’état où nous sommes peuvent se faire une petite idée de nos misères, je dis petite, car sitôt sorti des tranchées, le soldat reprend sa bonne humeur et tout le monde se montre gai, nous n’étions pas à Harbonnières qu’il y en avait qui chantaient !!)
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
(**) : DEROBERT Auguste Jules, lieutenant,
158ème RI, natif de Le Molay (Calvados), mort pour la France le 6/09/1916 au
combat à Soyécourt (Somme), tué à l’ennemi.
(***) : CEYSSON Michel Paul, adjudant, 158ème
RI, natif de Lyon (Rhône), mort pour la France le 9/09/1916 à Soyécourt
(Somme), tué à l’ennemi.
(****) :
GAUTHIER Emile Henri, caporal,
158ème RI, natif de Bussière-Galant (Haute-Vienne), mort pour la France le
5/09/1916 à Soyécourt (Somme), tué à l’ennemi.
D’après le
journal son journal, le 158e régiment d’infanterie déclare avoir perdu 17
officiers et 587 hommes depuis le 1e septembre.
Arrivé à Guillaucourt. Je retrouve le fameux CAVE.
(*)
Nous devons rester quelques jours à Guillaucourt et aller ensuite
un peu plus en arrière prendre un peu de repos bien gagné. Ici nous sommes à
une dizaine de km des lignes et le bruit du canon nous casse toujours les
oreilles.
Nous sommes cantonnés dans une vieille maison abandonnée, où nous couchons sur la paille remplie de poux et de puces.
Pendant la relève, COSTE a réussi à retrouver mon fusil boche que LEGRIS avait caché, et il était même arrivé avant nous à notre cantonnement.
Nous passons presque toute la journée à dormir ; car il ne faut songer à nous nettoyer, il faut attendre que la boue soit sèche.
Cet après-midi,
nous allons cependant au camp
101, distant d’environ 1500m de Guillaucourt, chercher nos sacs et nos ballots
et effets qu’on nous avait fait laisser avant de monter à l’attaque.
C’est à ce camp 101 qu’est resté le sergent-major pendant notre séjour aux tranchées ; les doublards ont tout de même de la veine et leur emploi vaut mieux que le grade de capitaine.
(*) : Note écrite en haut de la page du carnet.
FAVE rejoint la section. (*)
Aujourd’hui je passe une partie de la journée à me
nettoyer ; ce dont j’ai grand besoin : la capote principalement est
littéralement recouverte par une couche d’au moins 2cm de boue, je suis obligé
de prendre une étrille à cheval pour enlever le plus gros.
Je vais ensuite faire un tour dans les rues de Guillaucourt qui malgré tout, n’a pas trop souffert des obus, aussi il y reste encore quelques civils ; seule la gare a été souvent visée par les artilleurs boches mais comme elle est un peu écartée du village, ce dernier n’a pas trop pris.
Pertes de la Cie
pendant les attaques.
Il paraîtrait que pendant ces attaques, le régiment aurait eu entre 450 et 500 hommes mis hors de combat. (**)
La 1ère Cie a eu … tués et … blessés.
Voici par section les hommes tués et blessés avec la nature de leur blessure.
1ère section :
-1 tué : BOLOTTE, blessé (4.9.16) d’une balle à la tête, mort des suites de ses blessures. (***)
-2 blessés : AUBERT, blessé le 6.9.16 d’une balle à la tête, balle qui lui a crevé un œil.
RIBRAULT, caporal, blessé le 4/9/16, éclat d’obus au mollet.
2ème section :
-4 tués : Lieutenant DEROBERT, tué le 6.9.16 d’une balle à la tête
Caporal GAUTHIER, blessé le 4.9.16 d’un éclat d’obus à la tête, mort des suites de ses blessures.
PHILY, tué le 4.9.16 par un obus.
COQUARD, tué le 4.9.16 d’une balle à la tête.
-8 blessés : PILOT, blessé le 4.9.16, éclat d’obus dans le poumon.
MATHON, blessé le 4.9.16, éclat d’obus, bras.
ARSAC, blessé le 3.9.16, éclat d’obus, bras gauche.
ISTIER, blessé le 4.9.16, balle, poignet gauche.
CHAMBRON, blessé le 8.9.16, balle, main gauche.
GUICHON et PIBOULEAU, blessé le 13.9.16, éclat de torpille.
Caporal BOSCHIS, blessé éclat d’obus, main gauche.
3ème section :
-2 tués : Adjudant CEYSSON, tué par un obus le 10.9.16.
JASSIN, blessé par un obus le 4.9.16, mort des suites de ses blessures.
-5 blessés : Caporal LECA, blessé d’une balle à la tête le 18.9.16.
Caporal BERTAUX, blessé d’une balle à la gorge le 9.9.16.
JAYET, blessé d’une balle à la tête le 4.9.16.
S/s off BERNARDIN, blessé d’un éclat d’obus à l’épaule le 8.9.16.
LIANDRAT, blessé d’un éclat d’obus aux cuisses et parties le 5.9.16.
4ème section :
-2 tués : Caporal CLAUDEL, tué le 10.9.16 par un obus. (****)
LÀ BRUYERE, tué le 9.9.16 par un obus. (*****)
-2 blessés : LEJOT, blessé le 4.9.16 par une balle au pied.
LIABEUF, blessé gravement à la tête par une balle qui lui a arraché un œil et endommagé sérieusement l’autre le 11.9.16.
En tout 9 tués et 17 blessés dont 7 très gravement : AUBERT, PILOT, PIBOULEAU, Caporal LECA, JAYET, LIANDRAT et LIABEUF. En plus de ces victimes, il faut compter à la 1ère Cie les grenadiers d’élite :
CHOL, blessé le 6.9.16 par une grenade et mort des suites de ses blessures. (******)
TRESPEU, blessé le 4.9.16 par 3 balles de mitrailleuse.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
(**) :
488 hommes et 16 officiers selon le JMO en date du 20 septembre
(***) : BOLLOTTE Joseph René, 2ème classe,
158ème RI, natif de Dammartin-sur-Meuse (Haute-Marne), mort pour la France le
7/09/1916 à l’ambulance 7/21 secteur 116 à Harbonnières (Somme), blessure de
guerre.
(****) :
CLAUDEL Louis Félix, caporal, 158ème
RI, natif d’Uxegney (Vosges), mort pour la France le 9/09/1916 au combat de
Soyécourt (Somme), tué à l’ennemi.
(*****) :
LABRUYERE François, 2ème classe,
158ème RI, natif de Lyon (Rhône), mort pour la France le 7/09/1916 au combat de
Soyécourt (Somme), tué à l’ennemi.
(******) :
CHOL Gustave, 2ème classe, 158ème
RI, natif de Ventron (Vosges), mort pour la France le 20/09/1916, à l’ambulance
1/62 à Mareuil (Somme), suite de blessures de guerre.
Les hommes continuent à se nettoyer, car il y a fort à faire pour enlever toute la boue.
Cet après-midi, les Boches marmitent pour la 1ère fois le village de Guillaucourt : je me demande comment ils ne l’avaient pas encore bombardé car il s’y trouve constamment une grande quantité de troupes : chose qu’ils n’ignorent certainement pas, leurs saucisses pouvant fort bien les renseigner.
Ils envoient plusieurs rafales de 200 : un de leurs
obus tombe sur la maison en face de notre cantonnement, dont il abat tout un
quartier, et enlève toutes les tuiles, de nombreux éclats traversent les murs
en torchis de la maison où nous nous trouvons, mais heureusement ne blessent
personne.
Dans la maison démolie se trouvait une pauvre vieille qui n’a point eu de mal.
Ah ! Quelle rancœur de voir cette pauvre femme regarder sa maison, son unique bien tout en ruines ; elle va être obligé soit de demander l’hospitalité à des voisins, soit de quitter son pays.
Un autre obus tombant près de la gare tue 2 artilleurs et
en blesse 3 autres ; il y a eu également d’autres blessés dans le village
dont un du 198ème (canon de 37) qui venait voir le caporal MICHEL de
ma section.
Au début de chaque rafale, il fallait voir les civils gagner leurs caves, ainsi que les officiers : les prisonniers boches qui se trouvent également en assez grand nombre à Guillaucourt la trouvaient plutôt mauvaise et leurs gardiens avaient peine à les maintenir.
(Une pierre d’au moins 5kg a été projetée par l’éclatement d’un obus à plus de 100m, est passé par dessus notre cantonnement et est tombée au milieu de la cour.)
Déjà les nuits précédentes les avions boches sont venus
survoler Guillaucourt
et nous ont lâché quelques bombes ; nous avons été réveillés en sursaut
par le bruit des mitrailleuses installées à la gare qui tiraient sur les aéros.
VERNES et BAYON partent en permission. (*)
Aujourd’hui il fait un temps superbe ; nous nous attendons à embarquer d’un moment à l’autre pour aller un peu plus à l’arrière ; car cette fois toute la division a été relevée ; le 149 est passé par Guillaucourt avant-hier et a embarqué hier.
Nous profitons du beau temps pour finir de nous nettoyer.
Cet après-midi, nous apprenons officiellement que nous quittons Guillaucourt demain matin pour aller au repos dans un petit patelin à une dizaine de km au nord de Beauvais ; aussi cet après-midi nous faisons quelques achats (boites de conserve, vin) pour le voyage qui sera certainement assez long.
Les Boches pour la dernière journée nous laissent
tranquilles et nous n’entendons pas le sifflement des leurs obus.
Le jour de notre arrivée à Guillaucourt, j’ai retrouvé le fameux CAVE, qui était arrivé depuis quelques jours, mais s’était fait porter malade pour ne pas monter aux tranchées.
Le 2ème jour FAVE qui revient de passer une convalescence de 7 jours chez lui nous rejoint également ; mais cette fois c’est une bonne recrue pour la section car FAVE et aussi bon soldat que CAVE est mauvais.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
Arrivée à Sauqueuse-Saint-Lucien. (*)
Depuis que nous sommes descendus des tranchées nous avons eu des nouvelles de MATHON soigné dans un hôpital à Laval, d’ARSAC et ISTIER qui se trouvent dans le même hôpital à Dreux, de CHAMBRON qui lui est à Saint-Nazaire, mais nous restons sans nouvelles de PILOT, GUICHON, PIBOULEAU. (**)
Ce matin, le
régiment se rassemble à la sortie de Guillaucourt pour prendre les camions-autos : que nous
attendons pendant 1 heure jusqu’à 8h ½.
Le bataillon est commandé par le capitaine TALOTTE, car le commandant GOUSSEAULT est parti en permission.
Pendant l’heure que nous « poirotons » au bord de la route, le ravitaillement distribue aux hommes des vivres pour 3 jours ; on ferait tout de même mieux de donner des vivres à l’arrivée et de ne point en embarrasser les hommes pendant le voyage.
Nous prenons des camions-autos, dont les moteurs traînent 2 voitures où s’entassent 34 poilus. (La 2ème section presqu’entière a la chance de se trouver dans la même voiture.)
Dans la région de Guillaucourt les camions vont très lentement, car
continuellement nous croisons autos, troupes, cavaliers etc…
Nous passons par les petites villes de Moreuil et Breteuil.
Partout où nous passons, notre voiture a du succès, car à la 2ème section 4 ou 5 poilus ont des casques ou des casquettes boches qui excitent la curiosité des civils et les propositions d’achat sont nombreuses mais n’ont pas de résultat.
Cette nouvelle façon de faire traîner 2 voitures par le même moteur ne donne pas de très bon résultats et beaucoup de camions restent en panne, nous en dépassons ainsi successivement au moins une dizaine.
Notre tour vient aussi et nous restons au moins une heure au milieu d’une côte, puis une demi-heure ensuite dans un petit village où nous pouvons prendre l’apéritif.
Le convoi passe aussi par Beauvais dont nous traversons la corne N.O.
(Le convoi comprend non seulement le 158 mais aussi le 31ème
bataillon de Chasseurs, ainsi que le 1er BCP.)
Le 2ème bataillon du 158ème va à Milly-sur-Thérain, le 3ème à Courroy et le 1er est réparti dans 3 petits patelins (1ère Cie et 1ère Cie de Mitrailleuses à Sauqueuse-Saint-Lucien, la 2ème à Guehengnies, la 3ème à Herchies).
Nous aurons au moins l’avantage de ne pas être près des huiles et nous en serons que moins emmerdés.
Nous débarquons (17h) à 8km au N de Beauvais et faisons la
pause pendant une demi-heure dans un champ pendant que les fourriers vont
établir les cantonnements.
Du point de débarquement à Sauqueuse, il y a au moins 4km et lorsque nous arrivons à 19h nous en avons tous « plein le dos ». (Ma musette de chargeurs boches m’a esquinté l’épaule)
Nous sommes cantonnés dans une maison abandonnée, qui a déjà été occupée par des troupes, nous n’y serons certainement pas mal, d’autant plus que cette maison est située au milieu d’un champ à moitié planté de pommiers.
Nous (la 2ème section) n’avons pas à nous plaindre.
Ce soir, nous
ne nous attardons pas à installer le cantonnement et tout le monde est vite
couché : FALIEZ et moi nous couchons dans un placard ; malgré que
nous soyons bien tranquilles, nous ne roupillons pas très bien. (Cela est
compréhensible après l’énervement produit par ce mois de tranchées !!...)
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet. Sauqueuse-Saint-Lucien se trouve dans
l’Oise, quelques Km au nord de Beauvais
(**) :
Tous ont été blessés entre le 3 et le 13 septembre.
Nous avons repos aujourd’hui. (C’est d’ailleurs dimanche)
Il faut procéder à l’installation des cantonnements
(nettoyage, installation de râteliers d’armes etc…) cela occupe les hommes
presque toute la matinée ; l’après-midi, ils occupent leur temps à laver
leur linge, ce dont ils avaient grand besoin : certains poilus n’ayant pas
changé de chemise depuis Framerville,
c'est-à-dire depuis plus de 5 semaines.
Moi je m’amuse à chercher des noisettes qui
malheureusement sont assez rares.
Dès aujourd’hui, il nous faut aller à l’exercice.
Réveil à 6 heures
alors qu’il fait encore à peine jour et départ à 7 heures moins le quart.
Voilà le repos des poilus !!!...
Ah ! On ne leur donne pas le temps de s’ennuyer : tout juste un jour de repos, qui, en réalité n’en est pas un, et le lendemain exercice ; et alors là, nous allons voir tous les grands chefs ; il va y avoir revues sur revues par le commandant, le colonel, le général, etc.…
Ah ! On ne les voyait pas dans les tranchées mais ici, cela ne va pas être la même chose et ils vont être là pour « emmerder » les poilus au lieu de les laisser prendre un peu de repos.
Ce matin, il y
a tir de fusils mitrailleurs, tous les hommes doivent savoir s’en servir et
pour cette raison y tirent quelques cartouches ; nous rentrons vers 9h30’.
Cet après-midi,
nous allons à la recherche d’un terrain d’exercice : heureusement, nous
trouvons ce qu’il faut non loin du patelin (à environ 1km ½) sur une petite
colline.
Dans ce pays, la culture ressemble assez à la culture normande, seulement il y a moins d’élevage, les champs en labour y dominant.
Je ne sais ce que j’ai, mais cela est loin de bien aller ; je ressens comme un poids sur le ventre, j’ai mal à la tête et aux reins ; si cela continu demain, je serai obligé de me faire porter malade.
La nuit, a été loin d’être bonne ; mes maux de tête et de reins se sont accrus, je n’ai pu fermer l’œil de toute la nuit, j’ai eu des frissons, aussi ce matin je reste couché pendant que la Cie va à l’exercice.
Je n’ai aucun appétit, aussi je ne vais pas manger ce midi
et ce soir je me fais porter malade : j’ai un commencement de courbature
fébrile avec 38.7° de fièvre, si on m’avait pris la température hier soir,
j’aurais eu au moins 39.5° car j’avais beaucoup plus de fièvre.
Le major me recommande de rester couché et de ne pas manger ; ce qui ne m’empêche pas de prendre un bon bol de lait à la popote.
Le temps se maintient toujours au beau.
Après les attaques faites par le 158ème, le
régiment avait été proposé pour une citation à l’ordre de l’armée par le
colonel en même temps que le 1er bataillon ; de cette façon
notre colon espérait que notre régiment allait avoir droit au port de la
fourragère (les 2ème et 3ème bataillons ayant déjà leur
citation à l’ordre de l’armée) mais il y a de fortes chances pour que le tout
soit « tombé dans le lac » car il n’y a encore rien de paru ; ce
serait paraît-il de la faute à DE BOISSOUDY qui commande notre division.
Le colonel GUEDENEY est allé voir à l’État-major de
l’armée et il n’y avait même pas de proposition de citation pour le 158 ;
quelques jours plus tard, il s’est rencontré avec DE BOISOUDY et lui a
dit :
«Et la citation du 158 ?......
« Elle suit son cours »
« Comment se fait-il qu’elle ne soit pas arrivée à l’État-major de
l’armée »
Alors bafouillage de DE BOISSOUDY qui finit par avouer
qu’il n’a pas proposé le 158 ; il aurait proposé à la place le 31ème
chasseurs qui a déjà eu une citation ; d’où colère de GUEDENEY :
« Alors c’est comme cela, eh bien je vais faire mon
rapport !!! »
Ce rapport a été certainement fait, mais quel résultat
donnera-t-il ?.....
En tout cas voilà nos chefs certainement brouillés.
Ce matin, je vais un peu mieux quoiqu’ayant toujours mal à la tête et aux reins, mais j’ai beaucoup moins de fièvre : la nuit m’a fait beaucoup de bien.
Je me repose presque toute la journée et ce soir je retourne à la visite et suis de nouveau exempt de service.
Pour faire mal, il y a demain après-midi prise d’armes pour remettre les croix de guerre, légion d’honneur à ceux qui ont été cités au cours des dernières attaques ; il y a de fortes chances que je sois obligé de marcher, à cause de ma citation.
Quelques mots
relatifs aux syphilitiques qui se trouvent dans les sections.
Nous avons dans la Cie au moins 5 ou 6 types syphilitiques dont CAVE, VILLEBRUN etc…etc… ; voilà des loustics qui en étant constamment en contact avec leurs camarades risquent de les contaminer, ce qui n’est guère intéressant pour leurs voisins ; de plus, ces loustics, se font toujours porter malades et sont évacués au moment de monter aux tranchées et ils reviennent toujours empester la Cie au repos : ils font ainsi constamment la navette entre les ambulances de l’arrière et le repos.
Ne ferait-on pas mieux d’imiter l’exemple que nous ont donné les Allemands : former de ces individus peu recommandables des sections spéciales, commandées par des gradés également syphilitiques (il n’en manque pas !) et en faire des vagues d’attaque, de cette façon, au moins, on supprimerait un grave danger pour les poilus, car à mon avis, un syphilitique dans une section est à craindre qu’une section de Boches.
Mais non, en France, sous prétexte d’humanité ! On laissera ces types mélangés aux hommes sains.
Quelle compréhension on a tout de même du mot : humanité !!... et on criera à la barbarie en voyant la mesure prise par les Allemands !!!...............
Prise d’armes. (*)
Malgré qu’il y est prise d’armes cet après-midi, il y a
tout de même exercice ce matin ; mais étant exempt de service, je reste
tranquillement au cantonnement ; je vais beaucoup mieux, mais je crains
que la revue se passe un peu loin ce qui pourrait bien me fatiguer.
Les poilus rentrent de l’exercice à 9h et à midi il va falloir partir ; c’est ne leur donner que bien peu de temps pour nettoyer effets, armes, équipements etc… (On aurait pu, je crois les dispenser d’exercice ce matin) mais il n’y a pas à chercher à comprendre dans ce métier.
Rassemblement à
midi moins 10 en tenue de campagne et à midi, le 1er bataillon
et la 1ère Cie de Mitrailleuses se mettent en route ; nous
prenons le chemin que nous avions pris pour venir ici, et la revue se passe
dans les champs près de la route où nous avions débarqué des camions-autos.
À l’aller cela ne va pas encore pas mal.
La revue a lieu à
14h par le colonel GUEDENEY ; bon nombre de civils de Milly-sur-Thérain où est
cantonné le 2ème bataillon à 2 petits km de l’emplacement de la
revue, sont venus y assister, mais parmi ces spectateurs, les femmes sont en
grande majorité, il y a aussi quelques estropiés de la guerre.
Après la revue,
les commandants des Cies font l’appel nominatif de leurs hommes qui ont été
tués au court des récents combats, et un de leurs s/s officiers répondant à
l’appel de chaque nom :
« Mort au champ d’honneur. »
Pour la 1ère Cie c’est moi qui ai cette triste mission. Cet appel fini le colonel remet les décorations :
1° La croix de Chevalier de la Légion d’Honneur à l’aumônier du régiment (il y en a qui gagnent facilement leurs décorations !!!)
2° La croix de Saint Georges de 2ème classe de Russie, au caporal mitrailleur BRUNEL,
3° Les croix de guerre en très grand nombre ; les citations à l’ordre de l’armée et du corps d’armée sont à peu près uniquement réservées pour les officiers : et pourtant qui les gagne ?
Si ce n’est les simples poilus, car pendant que nous étions en 1ère ligne je n’ai jamais vu GUEDENEY, ni GOUSSEAULT s’y promener.

Sur le Journal du 158e RI nous trouvons
en date du 23/09/16 ( ?) :
« Remise de la Croix de la Légion
d’Honneur à l’aumônier FRIESENHAUSER, et des croix de guerre aux cités du
régiment. »
Les citations à l’ordre du régiment sont nombreuses au moins un cent ; là encore ce n’est qu’injustice, la plupart ont été données aux téléphonistes, agents de liaison, ordonnances etc… c'est-à-dire tous les embusqués, tandis qu’il n’y a qu’une infime minorité des combattants qui réussit à l’avoir bien que la méritant à peu près tous.
La revue est finie
à 15h ½ et pour revenir il fait très chaud, étant bien mal portant je me
suis vu sur le point de m’arrêter en montant une côte.
Nous rentrons à Sauqueuse-Saint-Lucien vers 17h sans avoir fait une seule pause.
Ayant marché cet après-midi et étant exempt de service, je me fais de nouveau porter malade ce soir et ainsi je me reposerai encore demain.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
Aujourd’hui je me promets bien de me tenir tranquille toute la journée, car je ne suis pas encore complètement guéri. Je reste couché toute la matinée et ne me lève que pour l’heure de la soupe 10h.
Cet après-midi,
il fait mauvais temps aussi il n’y a pas exercice, les poilus reçoivent du
linge (chemise, caleçon et chaussettes) et vont aux douches. Ils avaient
d’ailleurs grand besoin de linge car certains avaient des chemises à leur dos
depuis plus d’un mois.
Nous avons maintenant un nouvel adjudant à la Cie c’est un
jeune type de la classe 15, ancien sergent-major à la 4ème Cie qui
vient de la Cie divisionnaire : MOULINIER.
Si ce temps-là continue il est fort probable que notre offensive dans la Somme ne va pas continuer car il va y avoir pas mal de boue dans les tranchées.
Voilà plus de 5 mois que je suis au front ; aussi je commence à avoir le cafard, j’ai hâte d’aller en permission, d’aller embrasser ma Berthe et ma petite Fernande et pourtant je ne suis pas près d’y aller car avec les nouveaux renforts, j’occupe maintenant au moins le 30ème rang.
C’est vraiment dégoûtant de voir comment cela marche, c’est même honteux !!!
GUILLEMEAU évacué. (*)
Bien qu’étant encore plutôt « mal foutu » je vais à l’exercice qu’il est vrai n’est pas trop pénible.
Ce matin, les poilus vont continuer à approfondir la tranchée commencée au terrain d’exercice, pendant que les fusiliers mitrailleurs vont au tir.
Cet après-midi,
nous retournons au terrain d’exercice exécuter l’attaque d’un système de
tranchée en théorie mais qu’il y a loin de la théorie à la pratique !!...
Le chef a aujourd’hui établi la liste des permissionnaires par ordre de départ, je suis le 34ème ; dire que je comptais presqu’aller en permission pendant ce repos !!
Mais il me faudra encore remonter une fois aux tranchées avant d’aller embrasser mes chéries.
C’est honteux la façon dont marchent les permissions, celui qui a le numéro 60 est arrivé en même temps que moi à Somme-Yèvre, si cela ne va pas plus vite que jusqu’ici, ils n’iront pas en permission avant 3 mois d’ici.
Hier, il nous
est arrivé un renfort de la classe 16 ; il en est venu 14 à la Cie et sur
ces 14, 3 ont été affectés à la 2ème section : ESCOFFIER,
DUMONT, CHABANON.
Ces types ne sont pas encore allés au front.
À la visite de ce
soir, GUILLEMEAU est évacué pour angine, mais il ne pourra partir demain,
il faudra attendre à lundi car il n’y a pas d’évacuation le dimanche.
Si les hommes ne partent pas souvent en permission, il n’en est pas de même des officiers supérieurs : GUEDENEY est parti aussitôt après la prise d’armes d’avant-hier et le commandant GOUSSEAULT est parti alors que nous étions à Guillaucourt.
Il y a bien aujourd’hui dans les journaux un article au sujet des permissions : article de JOFFRE, disant que les poilus devraient aller au moins 3 fois en permission par an ; soit une fois tous les 4 mois ; mais je doute fort que ces ordres soient exécutés et les pauvres poilus seront toujours les poires.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
Aujourd’hui, nous avons tout de même repos.
La chose de revenir à l’heure ancienne nous vaut une heure de sommeil de plus.
Cette matinée nous avons tout simplement revue des cantonnements par le s/s lieutenant DONADIEU.
Je n’ai pas de chance car le mal de tête me reprend et je suis toujours bien enrhumé ; décidemment je ne suis guère solide et je me demande si je ne serai pas de nouveau obligé de me faire porter malade, ce qui ne me plaît guère.
Cet après-midi,
nous gonflons mon ballon de football, je le prête aux poilus pour jouer, mais
moi je suis trop mal foutu pour y tâter.
Je vais avec FALIEZ, LACOTE, BOUDON faire un tour à Juvignies, localité distante de 3km et où se trouve cantonné le 31ème BCP.
Ce patelin est certainement plus important que Sauqueuse, mais je préfère notre trou, car là au moins, nous ne sommes pas embêtés par les huiles. (Lieutenant-colonel et toute sa suite)
Le chef à tout de même établi aujourd’hui des listes de permission, j’espère qu’il va en partir quelques-uns incessamment, mais cela ne fait rien, je devrai monter encore une fois aux tranchées avant d’aller embrasser ma Berthe et ma petite Fernande.
Il y a encore rassemblement à 16h ½ pour le rapport et alors le s/s lieutenant MONS se révèle comme une véritable vache, il compte lui-même s/s officiers, caporaux et soldats pour voir s’il n’y en a pas de manquants, ne se contentant pas de l’appel qui lui a été rendu par le sergent de jour.
Ce soir, je ne
vais pas tarder à aller me coucher, car le mal de dos également me reprend.
Les phénomènes BARDOLOT et FUIRET(?) qui ont coupé aux attaques rentrent à la Cie et dès ce soir, ils se font porter malades.
BERNARD est évacué. (*)
Depuis hier soir, mon mal de tête et de reins m’a repris aussi ce matin je reste couché pendant l’exercice du matin.
Hier à la popote, les s/s officiers ont fait une bombe carabinée (arrosage des croix de guerre) et ils sont rentrés fort tard se coucher.
Étant malade, je ne suis pas resté avec eux et à 8 heures j’étais couché.
Étant un peu mieux ce midi, je vais à l’exercice cet
après-midi qui est toujours le même.
À la décision, il y a une note au sujet du renfort venant de la Cie divisionnaire :
« Les commandants de Cie présenteront ce soir à la visite médicale,
les hommes qui leur paraissent inaptes au service armé. »
À la Cie le capitaine y fait présenter BERNARD (**) de ma section et BASSAS (3ème section). Le 1er est évacué et le 2ème reconnu inapte (je me demande bien ce que l’on va en faire).
Au sujet de BERNARD, qui est déjà venu à la Cie il y a 5 à 6 mois et a été immédiatement blessé: voilà un garçon qui a encore plusieurs petits éclats d’obus dans les muscles de la cuisse, éclats qui lui occasionnent une forte boiterie ; malgré cela qui pourtant est visible, les majors de l’arrière le renvoient au front et de là, il est de nouveau évacué.
Ah ! C’est bien la bêtise militaire. Si on ne peut pas lui extraire ces éclats, il n’y a qu’à le classer dans le service auxiliaire où il pourrait rendre quelques services.
Quelques mots au sujet de la cabaretière de
l’angle : (***)
Voilà une femme dont le mari a été tué à la guerre, il y a
environ un an et dont la maison est un véritable « bordel », elle a
avec elle une petite nièce de 15 ans qui vient d’avoir un gosse (encore des
soldats du 421e qui étaient ici avant nous).
Ces 2 femmes, aussi laides l’une que l’autre, sont loin d’être farouches et notre sergent-major et notre adjudant qui logent chez elle, le savent mieux que moi.
Il suffit de les entendre parler 5’ pour être édifié sur leur mentalité.
Comme dit la jeune en parlant de ……… « Il vaut mieux le faire que de le dire !!! »
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
(**) : BERNARD Pierre, boulanger à Charbonnier
(Haute Loire), sera effectivement évacué, mais il reviendra le 8, passera un
conseil de réforme le 10, et sera …non réformé.
Ferdinand dit
de lui, le 10 octobre :
« BERNARD
Pierre a été renvoyé à la Cie sous prétexte qu’il est trop gras pour passer
devant le Conseil, bien que boitant beaucoup. »
(***) :
Souligné dans le carnet
BRETAGNOLLE part en permission. (*)
Pendant la soupe d’hier soir, j’ai eu une prise de bec assez salée avec le chef au sujet des permissions.
Actuellement, il devrait y avoir 10% de l’effectif total en permission ; ce qui en ferait 18 ou 19 pour la Cie, or il y en a tout juste une dizaine dehors ; il en rentre bien tous les jours, mais ces Messieurs du bureau qui, d’après eux, ont une somme de travail considérable à fournir, attendent qu’il y en ait une dizaine de rentrés pour en faire partir de nouveaux, au lieu d’en envoyer au fur et à mesure des rentrées, comme le font certaines compagnies.
Conséquences :
1° Cela retarde évidemment les tours de permission,
2° si au moment de faire partir une série, les permissions se trouvent suspendues, cela en fait tout de suite une dizaine qui doivent rester, alors qu’ils seraient partis.
Ce matin, il en
part tout de même 4 dont BRETAGNOLLE de la 2ème section venant de la
Cie divisionnaire. Peut-être que c’est le résultat de la
« discussion » d’hier soir !!!...
Toute la journée il y a l’exercice habituel :
creusement de la tranchée et exercice d’attaque d’un système de tranchées.
Ce soir, 2
belles dames arrivent à Sauqueuse :
ce sont la sœur et la femme d’HAURIOT (clairon) ; sa sœur surtout est une
belle femme, elle tient à Paris une grande brasserie, aussi les propos salés ne
doivent pas la faire rougir ; le sergent BOUDON d’ailleurs la
connaît ; elle est mariée avec un type beaucoup plus âgé qu’elle et
paraît-il n’est pas très sérieuse.
Elles sont arrivées ce soir à la tombée de la nuit et j’en ferais le pari, dès demain les officiers seront à leurs trousses, le commandant en tête.
Aujourd’hui il est rentré pas mal de permissionnaires partis à Guillaucourt, et il paraît qu’à partir de demain le pourcentage va être porté à 13% ; si cela est vrai, mon tour s’approchera rapidement.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
BAYON rentre de permission. (*)
Réveil à l’heure habituelle et départ à 7h et exercice habituel : continuation de la tranchée au terrain d’exercice, les hommes travaillent en 2 équipes, une équipe relayant l’autre au bout de 30’.
Ce midi, en
rentrant au cantonnement nous trouvons BAYON qui est rentré de
permission ; VERNES ne va certainement pas non plus tarder à rentrer,
ainsi que tous ceux qui sont partis à Guillaucourt ; j’espère qu’avec ces rentrées, il va y
avoir très prochainement un départ.
Cet après-midi,
au terrain d’exercice nous avons la visite du colonel RONDEAU : la venue
de toutes ces huiles ne présage rien de bon et il est fort probable qu’il va
falloir remonter aux tranchées d’ici peu de temps.
Il assiste à une attaque d’un système de tranchées par une compagnie et en fait ensuite la critique.
À mon avis tous ces exercices d’attaques sont tous plus absurdes les uns que les autres et ne correspondent nullement à la réalité.
Le temps se maintient toujours à la pluie, ce qui ne nous empêche pas de marcher.
Une chose absurde à mon avis, soutenue par le capitaine
est la suivante : au cours de l’attaque, les fusiliers mitrailleurs
doivent se porter en avant de la dernière tranchée enlevée pour fournir un
barrage de feu destiné à protéger les travailleurs qui sont entrain de
retourner la tranchée, au cas les Boches contre-attaqueraient
immédiatement ; il ne connaît certainement pas l’état d’âme des poilus
lorsqu’il se produit une contre-attaque, car alors les hommes de la tranchée,
bien qu’ayant leurs camarades devant eux, n’hésiteraient pas à tirer et à
lancer des grenades qui seraient certainement funestes aux fusiliers
mitrailleurs, car là sur 10 poilus il n’y en a peut-être pas deux qui
conservent leur sang-froid.
Cet après-midi,
le commandant a invité les 2 nouvelles habitantes de Sauqueuse à boire le champagne et ces
dames ont accepté.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
Toute la nuit, il est tombé de l’eau à verse, et ce matin la pluie continue à tomber ; par suite il n’y a pas d’exercice ; nous en profitons pour avaler un bon bol de chocolat.
La matinée se passe en théorie et en revue.
Il part ce matin
14 permissionnaires à la Cie dont 3 à la 2ème section : le
caporal VINCENT, AILLAUD et BOUTIER, ce départ va avancer mon tour de départ,
et je dois avoir maintenant le n°16 ; malgré cela je ne compte pas partir
pendant ce repos, car maintenant il faudra attendre que les types dehors soient
rentrés pour en faire partir de nouveaux, il me faudra remonter une fois aux
tranchées avant d’aller embrasser ma Berthe et ma petite Fernande.
À la visite de ce matin, un type de la 1ère
section, JALLUT a été reconnu comme ayant les oreillons, il est heureux que les
permissionnaires soient partis, car non seulement le cantonnement va être
consigné, mais les permissions pourraient bien être suspendues.
Pour faire mal, le temps se remet au beau vers onze heure, aussi la marche prévue a lieu. Rassemblement à midi 15’ et départ à midi 30’ ; nous passons successivement par Pissereu (*), Oudeuil, Saint-Omer-en-Chaussée ; où nous avions débarqué avant d’aller à Francastel, Courroy et retour à Sauqueuse-Saint-Lucien où nous rentrons vers 16h ½.
Le temps heureusement s’est maintenu sans pluie, et nous avons fait ces 16 à 17km sans trop de peine, mais sitôt rentrés la flotte s’est mise à tomber.
Cet après-midi,
le commandant GOUSSEAULT a mis un cheval et un conducteur à la disposition de
la femme et de la sœur d’HAURIOT pour leur permettre d’aller se promener à
Beauvais.
C’est tout de même honteux de trouver chez nos officiers une telle mentalité !!...
Ce soir, notre
commandant offre à ces dames le diner, le champagne va y couler ; enfin il
est fort probable que cela va être une véritable orgie.
(*) :
Certainement Pisselieu
VERNES rentre de permission. ESCOFFIER part en perm. (*)
Ce matin, 2 nouveaux permissionnaires partent de la Cie : LOUBIERE (4ème section) et ESCOFFIER (2ème section) venant tous les deux des derniers renforts, c’est tout de même malheureux de voir que quantité de types venant de se reposer plus de 3 mois à la Cie divisionnaire se trouvent en tête de liste sur la liste de départ.
Maintenant je dois avoir le numéro 14, si cela continuait à bien marcher, je partirais peut-être dans une quinzaine de jours.
Toute la journée exercice habituel au terrain de manœuvres.
Le temps quoique incertain se maintient plutôt au beau.
Ce midi,
POLLET, sergent, est parti faire un stage de grenadier à Beauvais.
Ce soir, la
musique vient de nouveau jouer à Sauqueuse-Saint-Lucien.
Au sujet de l’orgie d’hier soir, nous n’avons pu avoir que
peu de renseignements et après le dîner nous ne savons ce qui s’est passé.
En tout cas, il est fort probable que le mari de la sœur d’HAURIOT a été averti de la conduite de sa femme, car il lui a envoyé un télégramme lui ordonnant de venir le rejoindre aujourd’hui même à Beauvais pour rentrer de suite à Paris.
Pour que cette p……. ne se fatigue pas, le commandant a encore mis cheval et conducteur à sa disposition pour la transporter à Beauvais ; ceci est tout de même scandaleux et mériterait bien de faire l’objet d’un petit article dans « Peut-on dire ? ».
Maintenant il ne reste plus que la femme d’HAURIOT et notre commandant doit en être profondément attristé.
Ah ! Pauvre France quelle mentalité ont tes
enfants !... aussi bien femmes que hommes.
Où irons-nous avec un tel esprit ?....
Ah ! Après la guerre il s’en passera de belles.
Et dire que dans tous les patelins où nous avons séjourné c’est la même chose !!!
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
Ce matin, il pleut à verse ; heureusement nous n’avons pas exercice, la Cie devant aller aux douches à partir de 7h ½ .
Pendant les douches, il se produit un petit incident entre le s/s lieutenant MONS et moi.
Étant enrhumé, je n’y étais pas allé et le sergent FALIEZ y avait conduit la 2ème section ; MONS me fait appeler, sous prétexte que je devais être présent aux douches et prendre les noms de tous ceux de la Cie qui y passaient, alors j’ai eu une assez vive prise de bec avec lui ; mais lui étant inférieur en grade j’ai dû m’incliner.
Cinq nouveaux permissionnaires sont partis ce matin :
ce sont l’adjudant MOULINIER, le sergent MOUREY, les caporaux BOUILLARD et
GUILLAUD et le soldat OLIVIER (?) : tous ces types sont arrivés à la Cie 2
jours avant moi le 23 avril.
Chose extraordinaire, nous avons repos cet après-midi, il y a seulement travaux de couture et de propreté, avec revue des cantonnements à 16h par le s/s lieutenant MONS.
Cette revue se passe sans incident.
Demain matin, un nouveau permissionnaire doit encore
partir : CAMPET (4ème section) ; si cela continue, mon
tour viendra bientôt.
Ce soir, je
suis encore bien mal fichu, j’ai de la fièvre avec mal à la tête et aux
reins ; je ne puis même pas rester jusqu’à la fin du souper et suis obligé
d’aller me coucher.
Le sergent LEGE va me chercher à l’infirmerie des comprimés d’aspirine qui vont peut-être m’aider à dormir.
D’après les derniers tuyaux, nous devons rester au repos jusqu’au 12 et nous devons remonter à peu près dans le même secteur (Soyécourt-Deniécourt).
Notre lieutenant-colon est rentré de permission et a repris à la date d’aujourd’hui le commandement du régiment, ce n’est pas très bon signe.
Ce matin, je vais un peu mieux : mon mal de tête s’est un peu calmé, mais j’ai toujours mal aux reins. Ce matin, il y a douches pour ceux qui n’ont pu y aller hier.
Il paraît que notre période de repos tire sur sa fin, car
aujourd’hui notre lieutenant-colon accompagné des commandants GOUSSEAULT et
FERNAGER est allé reconnaître le secteur où nous devons aller, c’est paraît-il
à gauche d’où nous étions du côté de Deniécourt.
Je veux espérer qu’avec le mauvais temps l’offensive va s’arrêter, car il ne va pas faire bon patauger dans la boue.
Aujourd’hui la plupart des officiers vont se promener à Beauvais, il reste tout juste l’officier de jour : DONNADIEU.
Ce midi, nous
retrouvons le sergent FIGEAC qui après 15 jours d’ambulance a eu 7 jours de
permission le veinard, il va rejoindre la Cie divisionnaire et va encore
probablement « couper » à notre prochain séjour aux tranchées.
Demain matin,
il part encore un nouveau permissionnaire : REYNAUD de ma section ;
aussi mon tour s’approche d’autant plus que je viens de faire rectifier une
erreur : un signaleur : GUYON s’est fait inscrire comme étant arrivé
le 23 avril, alors qu’en réalité il est arrivé le 29 : ce petit mensonge
lui donnait le numéro 1 sur la liste de départ alors que maintenant il va avoir
le numéro 27.
Maintenant après le départ de REYNAUD, je dois avoir le numéro 6 ; aussi je ne désespère pas de partir des tranchées.
Cet après-midi,
nous passons tout notre temps à jouer aux cartes, aussi nous sommes
passablement abrutis.
Le soldat BERNARD Pierre qui avait été évacué il y a 5 jours est rentré à la Cie ce matin ; sous prétexte qu’on ne peut lui extraire les éclats d’obus de sa cuisse, on l’a balancé de l’hôpital de Beauvais où il était allé.
REYNAUD part en permission. (*)
Exercice à 7h ; cette fois nous n’emportons pas les outils de parc ; c’est encore un signe que nous ne resterons plus longtemps au repos.
L’exercice dirigé par DONNADIEU n’est pas pénible : gymnastique et jeux ; nous rentrons à 9h30’.
Hier soir le
fameux bandit CAVE qui était à la prison pour avoir fait du scandale dans un
bistrot il y a quelques jours, s’est évadé et ce midi, il n’est pas encore
rentré.
Ce loustic est le type de l’apache fini, capable de n’importe quel mauvais coup ; il paraîtrait qu’il aurait proféré des menaces envers le caporal MACHAT et le sergent-major.
J’espère qu’à la suite de cette évasion, nous allons en être débarrassés ; il va probablement passer en conseil de guerre, et ira à la section disciplinaire ; mais ce qu’il lui faudrait, ce serait 12 balles dans la peau, car avec de pareils bandits, il n’y a rien à faire.
Le plus embêtant, c’est que le sergent de garde : BOUDON va encore très probablement trinquer pour ce voyou.
Cet après-midi,
nous allons encore faire les « pitres » au terrain d’exercice :
école de section, gymnastique, attaque de tranchées etc… Je ne sais ce qu’a le
capitaine mais il est de fort mauvaise humeur.
Ce soir, nous
apprenons que le régiment sera passé en revue par le général DE BOISSOUDY
demain à Beauvais où il faudra aller défiler, il y aura également remise de décorations
pour ceux qui n’avaient pas assister à la dernière prise d’armes.
J’ai grande envie de me faire porter malade, car tout ce fourbi me dégoûte.
Vers 18h ½, arrive un contrordre, la revue aura lieu non
à Beauvais mais à Milly-sur-Thérain, le départ
aura lieu à 6h au lieu de 8h30’ et les hommes seront rentrés pour manger la
soupe.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
Le réveil est à 5h ; mais je me fais porter malade et suis exempt de service, aussi je ne vais pas assister à la revue et je vais en profiter pour mettre mon carnet de route un peu à jour.
Le fameux CAVE n’est pas encore rentré, aussi j’espère
bien que cette fois il passera au « tournant ».
De la façon dont le service de santé opère envers les « tarés » il ne restera plus que ces gens-là après la guerre, car ils ne montent jamais aux tranchées, se faisant toujours évacuer avant ; tous les hommes sains se seront fait tuer.
Ah ! C’est une belle perspective pour l’avenir de la France !!...
Ce matin, 5
types de la Cie vont passer le conseil de réforme, ce sont : VEYRAT,
CHAMPALLE, BERNARD de la 2ème section, BASSAS (3ème
section) et MARCELIN (4ème section), tous types arrivés aux derniers
renforts.
Le Cie rentre à 11h ½ ; d’après les types cela n’a
pas été trop dur. Comme suite à cette marche il y a repos cet après-midi.
Par contre les poilus ayant eu consultation motivée à la visite de ce matin vont avoir école du soldat de midi à 16h sous la direction du caporal de jour : MACHAT.
Aujourd’hui le temps est magnifique, il fait une véritable journée de printemps et je passe une partie de mon après-midi à écrire sous un pommier.
Les 5 types de ce matin n’ont pas passé le conseil de
réforme mais sont simplement allés devant le médecin-chef qui en a proposé 4
pour le service auxiliaire (ils passeront le conseil de réforme à une date
ultérieure à Beauvais), le 5ème BERNARD Pierre a été renvoyé à la
Cie sous prétexte qu’il est trop gras pour passer devant le conseil, bien que
boitant beaucoup.
Vers 15h les
sergents, caporaux et tireurs des fusils mitrailleurs vont tirer au revolver au
champ de tir.
Ce soir,
arrivent notes sur notes : nous embarquons demain matin 5h, très
probablement pour Harbonnières ;
aussi il faut faire vite ses derniers préparatifs : achat de vin, montage
de sac, provisions etc…etc… ; si bien qu’il est 9h lorsque nous nous
couchons.
Arrivée à Harbonnières. MICHEL, MACHAT, PHILIS, COQUARD cités ordre du régiment. (*)
Le réveil à lieu à 4h moins le ¼ et le rassemblement à 5h moins 20’ il faut procéder au nettoyage des cantonnements.
À 5h, le 1er bataillon est rassemblé dans un champ à la sortie de Sauqueuse, sur la route de Juvignies, prêt à prendre les camions-autos.
Vers 5h ½, arrive
une note disant que les autos avaient 2 heures de retard et n’arriveraient pas
avant 7h ½ ; nous en profitons pour aller boire un bon bol de lait chez le
maire.
Les autos arrivent vers 7h ½ et nous allons les prendre
sur la route de Guehengnies ;
par laquelle nous gagnons la grande route d’Amiens à Beauvais, et après nous
suivons, mais en sens inverse le même itinéraire que celui que nous avons pris
pour venir au repos ; passant par Beauvais, Tillé,
Breteuil et Moreuil,
puis Caix et nous
arrivons à Harbonnières
où tout le monde descend.
Le 31ème bataillon de chasseurs, nous a
précédés d’environ 2 heures.
Le long de la route, nous avons dépassé les trains de
combat du 47ème d’infanterie (Saint-Malo) et du 25ème
(Cherbourg) ; j’ai également vu plusieurs artilleurs du 7ème
(Rennes) ; aussi il est certain que le 10ème corps va venir
également par ici : peut-être aurai-je la chance de voir des types que je
connais et en particulier mon ami VILETTE.
Le journal d’aujourd’hui nous apprend que les troupes qui
nous ont relevés ont attaqué hier et qu’elles occupent maintenant les lisières
nord et ouest d’Ablaincourt;
sans doute nous allons également y tâter une 2ème fois.
Nous ne montons pas ce soir même en ligne et cantonnons dans la partie à l’est d’Harbonnières, nous logeons dans une ancienne ferme abandonnée ; où nous réussissons à grand peine à nous loger tous.
Grâce à BOUDON qui a déjà occupé ce cantonnement (compagnie divisionnaire) nous trouvons à nous caser dans une mansarde au 1er étage.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
Mon anniversaire. (*)
Bien que nous n’ayons pas de paille et que le plancher soit un peu dur ; je dors bien ; je suis toujours plutôt mal fichu, ayant constamment mal à la tête et aux reins.
À grand peine nous réussissons à trouver un peu de vin pour notre repos (il nous a fallu aller jusqu’à l’autre bout d’Harbonnières, à plus d’un km ½)
À 1 heure,
appel en armes ; le capitaine nous annonce que nous ne montons pas encore
ce soir en ligne, mais très probablement demain soir.
Vers 19h, une
note arrive au bureau disant que nous ne monterons en ligne que dans la nuit du
15 au 16.
Quelques mots relatifs à mon aventure de la nuit du 11
au 12 septembre :
Environ une heure après la tombée de la nuit, par un beau clair de lune, une chouette se pose sur le sommet d’un piquet placé entre les deux lignes, je la vise et l’abats du 1er coup, elle a sans doute été tué net car elle est tombée comme une masse.
Après le coucher de la lune, vers 4h du matin, je me décide à aller la chercher et dans ce but j’avertis tous les veilleurs de notre côté. L’aller se fait dans de bonnes conditions (le piquet se découpant sur le ciel), je trouve ma chouette au pied et l’emporte.
Mais alors au lieu de faire un demi-tour complet, je ne tourne que d’environ 150°, si bien qu’à la place de me diriger vers où j’étais sorti, je me dirigeais vers la sape boche : le chemin me semblait bien long, et je me voyais bien perdu ; lorsque tout à coup, j’entends dans notre tranchée le cri de « Aux armes ! » en même temps une balle tirée de notre tranchée ma coupe le pantalon à la cuisse, mais grâce au cri de « aux armes » je reconnais la direction de notre tranchée où je rentre en vitesse après m’être fait reconnaître.
Le cri de « aux armes » avait été poussé par le
lieutenant TRICOT qui venait faire un tour à la sape, et qui, en me voyant, m’a
pris pour un Boche, c’est alors que LEGRIS m’a tiré un coup de fusil presqu’à bout
portant, à 3 ou 4m, me coupant mon pantalon.
Maintenant je suis bien guéri de ces coups là et je ne risquerai plus ainsi bêtement ma peau.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
Nous montons en réserve. (*)
Hier soir, j’étais toujours mal fichu ; décidément mon mal de tête ne veut pas s’en aller ; ce matin après une assez bonne nuit sur la paille fraîche, je vais un peu mieux.
Nous allons ce matin : FALIEZ, BOUDON et moi voir le
cimetière militaire.
Hélas ! Que de tombes ! On doit être arrivé maintenant au n°1300 !
Nous y avons les tombes où reposent les corps de l’adjudant CEYSSON, du caporal GAUTHIER de ma section, des soldats BOLOTTE et JASSIN, du s/s lieutenant BOURGEAT et de l’aspirant CONDAMIN. (**)
Tous les jours, on en transporte de nouveaux morts à
l’ambulance d’Harbonnières ;
hier matin c’était 14, ce matin c’est 12.
Ah ! Combien de victimes fait part cette terrible guerre ; s’il nous faut reprendre tout notre terrain occupé par les Boches de cette façon, nous ne sommes pas quittes et il y a encore beaucoup de malheureux qui y laisseront leur vie. Et dans quel état ces pays nous seront-ils rendus ?
Il faut l’avoir vu pour s’en faire une idée.
Nous apprenons ce matin que nous montons ce soir en ligne,
du côté de Foucaucourt,
Deniécourt
c'est-à-dire un peu à gauche du secteur que nous occupions avant.
Nous passons notre après-midi à faire nos provisions. Le rassemblement est à 17h45 et le départ à 17h55’.
Comme il faut seulement 8 sous-officiers, le sergent LACOTE reste au train de combat. Le sergent LEGE ayant reçu ce midi un télégramme que sa femme était dangereusement malade, obtient une permission de 4 jours et part ce soir : en voilà un qui est verni et qui peut s’estimer heureux.
Les types proposés pour le conseil de réforme restent
également au train de combat (VEYRAT et CHAMPALLE pour ma section) ; il en
est de même des exempts du service : CHARBON, PASCUAL et BLACHERD, si bien
qu’à la section il y a juste 17 poilus qui montent et comme BERNARD reste en
arrière, il y en a seulement 16 qui arrivent aux emplacements que nous devons
occuper (tranchée de réserve, encore à plus de 3km des lignes).
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
(**) :
--CEYSSON Michel Paul, adjudant, 158ème
RI, natif de Lyon (Rhône), mort pour la France le 9/09/1916 à Soyécourt
(Somme), tué à l’ennemi.
--GAUTHIER Emile Henri, caporal, 158ème
RI, natif de Bussière-Galant (Haute-Vienne), mort pour la France le 5/09/1916 à
Soyécourt (Somme), tué à l’ennemi.
--BOLLOTTE Joseph René, 2ème classe,
158ème RI, natif de Dammartin-sur-Meuse (Haute-Marne), mort pour la France le
7/09/1916 à l’ambulance 7/21 secteur 116 à Harbonnières (Somme), blessure de
guerre.
--JASSIN Ernest Jules Marius, 2ème
classe, 158ème RI, natif de Quézac (Lozère), mort pour la France le 5/09/1916 à
l’ambulance 7/21 secteur 116 à Harbonnières (Somme), suite de blessures de
guerre.
--BOURGEAT Louis Camille Henri, s/s lieutenant,
158ème RI, natif de La Verpillière (Isère), mort pour la France le 4/09/1916 au
combat de Soyécourt (Somme), tué à l’ennemi.
--CONDAMIN Pierre Marie François,
aspirant, 158ème RI, natif de Lyon (Rhône), mort pour la France le 6/09/1916 au
combat de Soyécourt (Somme), tué à l’ennemi.
Le régiment est cité à l’ordre de l’armée. Nous montons en 1ère ligne. (*)
Pour venir ici, j’en ai eu plein le dos.
Ah ! Je ne suis pas bien solide et beaucoup à ma place « tireraient au cul ».
Ce matin,
BERNARD Pierre ne nous a pas encore rejoints, il en est de même de BANETTE (1ère
section).
Il est fort probable que ce soir nous allons encore nous approcher des 1ère lignes, car le capitaine est allé reconnaître ce matin.
Aujourd’hui le bombardement est particulièrement intense. La 13ème division doit attaquer vers midi.
Le colonel fait porter à la connaissance de la troupe que le régiment est cité à l’ordre de l’armée pour les opérations du 3 au 17 septembre 1916 : il ne manque plus qu’une citation au 1er bataillon pour que nous ayons droit au port de la fourragère.
Cet honneur n’est pas très enviable, car ce sera un prétexte de plus pour nous faire trinquer : Il paraît que tous les régiments de la division à l’exception du 149 avaient été proposés pour une citation : si le 31ème chasseurs est cité, il va avoir droit à la fourragère.
Le 149 n’a pas été proposé à cause de son lieutenant-colon qui a été fait prisonnier.
Vers 1h ½,
notre bombardement est formidable ; par toute la plaine ce ne sont que
batteries. L’attaque doit avoir lieu vers 2h et à partir de 16h nous voyons
passer au moins 150 prisonniers boches.
Nous montons ce soir en 1ère ligne, notre Cie doit aller relever une Cie du 109ème qui a attaqué aujourd’hui, par suite je ne nous vois pas fixes et il y a fort à prévoir qu’il va y avoir de la pagaille, nous allons entre Ablaincourt et la sucrerie qui doit avoir été prise cet après-midi.
Pour le cas où la Cie que nous devons relever serait à découvert nous emportons des outils de parc.
Heureusement la relève se fait assez bien, le bataillon du
109 que nous relevons n’ayant pas attaqué (les 1ère et 2ème
sections vont dans le boyau du Rempart, les 3ème
et 4ème dans le boyau Polyphème). (**)
L’ennui c’est que nous ne savons exactement ce qui se trouve en face de nous !!!...
Pour venir nous avons traversé le bois du Casin qui a dû être particulièrement dur à enlever avec ses cagnas formidables.
Dans celle où se trouve le P.C. du colonel, il y a salon avec piano, etc… (L’intérieur en est, paraît-il, un vrai palais).
Nous avons laissé nos sacs au Casin, ce n’est pas très bon signe, car cela laisse supposer que nous allons encore attaquer.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet. La citation du régiment est visible >>>>
ici <<<<
(**) :
Ferdinand commande la 2ème section.
Caporaux BOUCHET et FRAYGEFOND blessés. (*)
Le marmitage est violent toute la nuit.
J’établis avec BOUDON la liaison avec le 21ème B.C.P. à notre gauche : entre nous il y a au moins plus de 200m de libres et sur ce parcours, la tranchée est à peu près complètement comblée.
Nous sommes à près de 600m des Boches ; aussi ils peuvent nous marmiter à leur aise : ce qu’ils ne manquent pas de faire copieusement d’ailleurs et avec des gros (105, 150 et 200).
En avant de nous se trouvent les 2ème et 3ème Cies qui vont jusqu’à la lisière gauche d’Ablaincourt : leur tranchée se trouve un peu en avant de la route d’Ablaincourt à la Sucrerie. La liaison entre la 3ème Cie et le 409 qui est à notre droite n’est pas nettement établie, ce qui oblige une section de chez nous à installer un poste de grenadiers dans une maison à cave solide.
Nous ne possédons que la corne Nord-Est d’Ablaincourt, le reste du village est encore aux mains des Boches.
Les ravitailleurs viennent ce matin.
Toute la journée, le sergent FALIEZ reste dans son trou. Il est malheureux que j’aie avec moi de tels gradés, car il n’y a pas à compter sur eux.
Aujourd’hui nous avons 2 blessés à la Cie : le caporal BOUCHET (3ème section) blessé légèrement au cou par un éclat d’obus et le caporal FRAYGEFOND (4ème section) qui est très gravement blessé aux cuisses par un éclat d’obus, cet éclat lui a également enlevé les testicules.
Vers 18h ½, les Boches nous balancent un sérieux tir de barrage, mais bien que n’ayant pas d’abri nous n’avons pas de pertes.
Nous allons travailler toute la nuit à réparer des boyaux endommagés par les marmites.
Toute la journée le temps a été maussade : la pluie est tombée en petite quantité à différentes reprises ; par contre la nuit est assez belle : il fait un clair de lune magnifique.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
BRETAGNOLLE et BOUTIER rentrent de permission. GUEREUX et CARRERE blessés (4ème section). (*)
Aujourd’hui il fait un temps splendide ; mais déjà le soleil n’a plus beaucoup de forces et il fait plutôt froid, principalement la nuit, et nous avons eu tort de laisser nos couvertures avec nos sacs.
Le 21ème B.C.P. a été relevé cette nuit par le 31ème B.C.P. (ce dernier ayant été cité une 2ème fois à droit au port de la fourragère).
Avec les ravitailleurs, sont rentrés BOUTIER et BRETAGNOLLE revenus de permission, ainsi que CHABANON, remplacé par CANTY comme ravitailleur (CANTY avait été laissé à la garde des sacs par le capitaine).
Nous voilà donc maintenant à la section 14 hommes : DALLEMAND, DESMONS, BERRY, FAVE, DUMONT, COSTE, BAYON, VERNES, CHABANON, GOUDARD, PRUNIER, BOUTIER, BRETAGNOLLE et JOUVE (agent de liaison), 3 caporaux : MARGUET, MACHAT et MICHEL et 3 sous off : FALIEZ, BOUDON et moi.
Terrible section tout de même !!!...
J’ai oublié de dire qu’à la décision du 11 octobre, les caporaux MICHEL et MACHAT ont été cités à l’ordre du régiment ainsi que les malheureux COQUARD et PHILIS (**) : cela m’a fait grand plaisir car tous les 4 méritaient depuis longtemps d’avoir la croix de guerre.
Tout l’après-midi, les avions boches survolent nos lignes et repèrent le tir de leurs batteries. Ce soir nous subissons encore un magistral tir de barrage, les obus tombent à 1, 2, 3m en avant ou en arrière de la tranchée, nous couvrent de terre, mais ne nous causent pas de pertes.
Depuis notre 1ère attaque, les Boches ont amené dans cette contrée-ci des quantités formidables de canons et je crois que maintenant leur artillerie est au moins égale à la nôtre.
À partir de 19h nous allons travailler à l’approfondissement d’un boyau près d’Ablaincourt ; boyau qui nous relie à la 3ème Cie.
J’ai oublié de signaler la belle conduite de FAVE pendant le tir de barrage : il est resté constamment à son poste de guetteur malgré les obus qui « radinaient » à ses côtés. À la prochaine occasion, je le proposerai pour une citation ainsi que COSTE.
FALIEZ est resté pendant tout le travail dans un trou ; je le croyais tout de même moins froussard !!!...
D’après les ravitailleurs nous serions relevés demain soir par le 2ème bataillon. Si cela pouvait être vrai !!!...
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
(**) :
--COQUARD
Jean Claude, 1ère
classe, 158ème RI, natif de Saint-Laurent-la-Conche (Loire), mort pour la
France le 5/09/1916 au combat de Soyécourt (Somme), tué à l’ennemi.
--PHILY Jean Marie, 2ème classe, 158ème
RI, natif de Larajasse (Rhône), mort pour la France le 5/09/1916 à Soyécourt
(Somme), tué à l’ennemi.
Sergent FALIEZ, DALLEMAND, PRUNIER, BERRY tués. BAYON et VERNES blessés. (*)
Hier 2 hommes de la 4ème section ont été blessés : GUEREUX a eu la gorge traversée par un éclat d’obus mais ce n’est heureusement pas trop grave car il pouvait encore parler et avaler ; et CARRERE également de la 4ème section blessé à la cuisse.
Cette nuit les Boches nous ont constamment marmité avec des gros et ce matin encore vers 5h ils ont envoyé encore un fameux tir de barrage.
La matinée est assez belle, par suite les avions boches survolent nos lignes : il en est maintenant, je crois, de l’aviation comme de l’artillerie : les Boches sont par ici au moins égaux à nous ; si ce n’est supérieurs.
Ce soir vers 18h, les Boches nous envoient encore un tir de barrage soigné.
Le temps se met à la pluie et toute la nuit l’eau tombe à verse ; nous allons avec la 3ème section creuser une tranchée entre la 2ème et la 3ème Cie, car entre elles, la liaison n’existe pas complètement ; cette tranchée se trouve un peu en avant de la route d’Ablaincourt à la Sucrerie.
Les types sont trempés jusqu’aux os ; nous quittons le travail vers 1 heure.
En descendant le boyau Polyphème, un malheur terrible nous arrive : Quelques minutes avant notre passage, un 200 était tombé en plein boyau, l’avait comblé sur plus de 10m de long : espace que nous étions forcés de passer à découvert.
Comme j’étais en tête, je passe le 1er ; j’étais à peine redescendu dans le boyau que j’entends le bruit nous annonçant l’arrivée d’un 210 ; mes suivants immédiats (MARGUET, CHABANON, BRETAGNOLLE, DUMONT, BOUDON) réussissent à descendre dans le boyau, les autres s’aplatissent sur le sol ; nous entendons aussitôt l’éclatement de l’obus tout près de nous ; je croyais bien qu’il n’y avait pas eu de mal et pressé par les hommes j’ai continué ma route jusqu’à notre emplacement : tranchée du Rempart.
À peine arrivé, j’entends DESMONS qui était en queue de la section, qui s’inquiétait sur mon sort, et il me dit qu’il y a des victimes : je vais aussitôt prévenir le capitaine, après un rapide appel de la section ; il y a 6 manquants : ce sont le sergent FALIEZ avec DALLEMAND, PRUNIER, BERRY, VERNES et BAYON ; malgré cela j’étais loin de m’attendre à l’épouvantable malheur qui avait frappé notre section.
J’apprends de suite :
1° que VERNES est allé seul au poste de secours, il est blessé à la tête et au genou.
2° que BAYON est resté sur le terrain ; je rencontre les brancardiers qui viennent de le chercher ; il doit avoir un bras et une jambe cassés.
Je vais ensuite voir l’endroit où est tombé l’obus : là 4 corps sont étendus, dont 2 absolument déchiquetés et qu’il m’est impossible de reconnaître ; les 2 autres sont ceux des malheureux DALLEMAND et BERRY. (**)
Ah ! Quel affreux spectacle !!!...
Ces corps tout à l’heure pleins de vie, de santé, sont là devant mes yeux inertes, étendus !!!...
Ah ! Quelle triste chose que la guerre !!!...
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
(**) :
--DALLEMAND Paul Marie, 1ère classe, 21
ans, 158ème RI, natif de Rosey (Saône et Loire), mort pour la France le
18/10/1916 au combat d’Ablaincourt (Somme), tué à l’ennemi.
--BERRY
Jean François, 2ème
classe, 158ème RI, natif de Lyon (Rhône), mort pour la France le 18/10/1916 au
combat d’Ablaincourt (Somme), tué à l’ennemi.
Matin terrible. (*)
J’ai passé une bien mauvaise nuit et la mort de ce pauvre FALIEZ, de ces malheureux DALLEMAND, PRUNIER et BERRY (**) me donne un rude cafard.
Pauvres parents !!... pauvres familles !!...
Je perds moi aussi de précieux camarades : mon meilleur sergent en FALIEZ et en DALLEMAND, un de mes meilleurs soldats c’était un bien gentil petit garçon, très bien élevé et très brave : le meilleur fusilier-mitrailleur de la Cie !!!
Ce matin, avant le lever du jour, il faut aller enterrer leurs cadavres : COSTE et BOUTIER viennent avec BOUDON et moi les ensevelir.
Alors là, il ne me suffit plus d’avoir devant les yeux ces corps déchiquetés, il faut les transporter ; nous sommes très heureux d’avoir COSTE avec nous, ce type, fort comme un cheval, porte successivement les corps de DALLEMAND et BERRY dans la tranchée du Triangle et nous les enterrons dans un trou d’obus sur le parapet.
Mais le pis n’est pas fait, car il reste à ensevelir les corps des malheureux FALIEZ et PRUNIER.
Le cadavre de FALIEZ surtout est en lambeaux, malgré notre bonne volonté et le courage de COSTE qui fouille tous les cadavres pour en retirer les papiers, nous ne réussissons à rien trouver de lui : sa famille n’aura même pas la consolation de recevoir un objet qui lui ait appartenu.
Quel spectacle terrifiant.
Il nous faut prendre morceau par morceau, bras par bras, jambe par jambe pour le mettre dans la fosse que nous avons creusé sur le parapet à côté.
Ah ! Il nous faut du courage et pour faire ce travail nous avons bu, tous les 4, presque toute la « gnolle » de la section. Je me rappellerai toujours des instants terribles ; je me verrai toujours portant dans la fosse les intestins de ce pauvre FALIEZ qui traînaient par terre.
Le corps de PRUNIER quoique moins déchiqueté que le précédent était assez bien abîmé : un éclat d’obus avait complètement détaché la tête du torse, et chose étrange, les corps avaient tous, à l’exception de DALLEMAND les jambes brisées au-dessus de la cheville.
Nous réussissons cette lugubre besogne juste au jour ; nous y avons passé plus de 2 heures : ce sont de beaucoup les moments les plus tristes que j’ai passés dans ma vie.
Le cafard me poursuit toute la journée, et je me demande anxieusement si nous allons être relevés ce soir, car j’ai hâte d’aller en permission, de revoir au moins une fois encore mes êtres chers.
On aurait dit que ce pauvre FALIEZ avait l’intuition de sa fin prochaine : jamais je ne l’avais vu aussi peureux : c’est à peine s’il sortait de son trou pour manger.
Enfin la relève nous est annoncée officiellement ; nous allons être relevés par la 7ème Cie. Toute la journée le bombardement a été encore très intense, et nous avons la chance inespérée qu’aucun obus ne vienne tomber sur les quelques planches qui nous préservent de la pluie et des éclats.
La relève arrive vers 23h, notre agent de liaison JOUVE nous conduit à travers les boyaux et à 2h du matin nous arrivons à Foucaucourt, où la 2ème section est logée sous une sorte de tunnel étroit et humide.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
(**) :
--FALIEZ Valentin Joseph Marius,
sergent, 158ème RI, natif de Formiguères (Pyrénées-Orientales), mort pour la
France le 18/10/1916 à Ablaincourt (Somme), tué à l’ennemi.
--PRUNIER
François, 2ème classe, 158ème RI, natif de Sainte-Croix (Loire), mort pour
la France le 18/10/1916 à Ablaincourt (Somme), tué à l’ennemi.
Arrivée à Foucaucourt. (*)
Nous sommes tranquilles aujourd’hui, mais déjà ce soir il y a des corvées, il faut aller décharger des camions-autos (matériel qui va servir à construire des baraquements pour l’hiver).
Pertes de la Cie pendant nos 4 jours de tranchées.
1ère section : Néant
2ème section :
4 tués : Sergent FALIEZ Valentin, tué le 17.10.16 par obus
DALLEMAND Paul, tué le 17.10.16 par obus
PRUNIER François, tué le 17.10.16 par obus
BERRY Jean, tué le 17.10.16 par obus
2 blessés : BAYON Antoine, blessé le 17.10.16 par obus, bras et jambes brisés
VERNES Louis, blessé le 17.10.16 par obus, plaies au crâne et au genou
3ème section :
2 blessés : Caporal BOUCHET, blessé le 15.10.16 par éclat d’obus au cou
COUVRAT, blessé le 17.10.16 par éclat d’obus (épaule contusionnée)
1 disparu : MARET, disparu le 17.10.16
4ème section :
3 blessés : Caporal FRAYGEFOND, blessé le 15.10.16, éclat d’obus (parties)
QUEREUX, blessé le 16.10.16, éclat d’obus au cou
CARRERE, blessé le 16.10.16, éclat d’obus à la cuisse
Au total : 4 tués, 7 blessés et 1 disparu.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
La journée se passe sans incident notable.
Ce soir, 3 nouveaux types partent en permission ce sont le sergent ALPHANT et les soldats VILLEBRUN et DAMAS ; aussi maintenant je dois être le 2ème sur la liste de départ ; s’il rentre des types demain j’espère bien partir à mon tour : ce sera d’ailleurs bien à moi, car voilà 10 mois que j’ai eu le bonheur de voir ma Berthe et ma petite Fernande adorées.
Toute la journée, les 1ère et 2ème sections vont travailler à la sortie de Foucaucourt sous les ordres d’un s/s lieutenant du 144ème territorial pour préparer les emplacements de baraquements qui vont être construits dans le but d’abriter les troupes cet hiver ; de cette façon les troupes qui occuperont ce secteur pourront cantonner à Foucaucourt au lieu de descendre jusqu’à Harbonnières.
Ce soir, alors que ne m’y attendais pas du tout, le sergent-fourrier PERRIN vient me prévenir que je pars en permission ainsi que le caporal GUILLAUD de la 1ère section.
Ah ! Quel soulagement pour moi quand j’apprends cette bonne nouvelle !
Je pourrai donc revoir et embrasser encore une fois ma Berthe et ma petite Fernande adorées ainsi que mon pauvre père avant d’y laisser ma peau.
Je vais prévenir le capitaine de mon départ et en compagnie de GUILLAUD je prends le chemin d’Harbonnières ; à la sortie de Foucaucourt je rencontre l’adjudant MOULINIER qui lui, rentre de permission.
Pour revenir à Harbonnières, nous passons par Rainecourt et Framerville, nous profitons d’un caisson à munitions d’artillerie pour faire quelques km en voiture.
À 20 heures, nous arrivons à Harbonnières où après quelques minutes de recherches, nous trouvons le sergent-major FIARD.
Nos permissions ne sont pas encore revenues du colonel où elles ont été portées à signer, aussi nous ne pourrons pas partir demain matin ; il nous faudra attendre à lundi.
Quelques mots sur le 144ème territorial :
Ce régiment affecté à notre division n’est vraiment pas heureux et à part les attaques qu’ils ne font pas, les poilus qui y sont, sont plus à plaindre que nous ; ils sont constamment employés soit à creuser des boyaux un peu en arrière de la 1ère ligne, soit à apporter jusqu’à cette 1ère ligne du matériel de toute sorte : grenades, cartouches, fusées, sacs à terre etc…etc…, ainsi les pertes de ce régiment sont très lourdes ; on y a comblé les vides par des noirs qui forment maintenant presque la moitié de l’effectif.
Le soir du 4 septembre, une section de ces territoriaux est venue apporter du matériel jusqu’aux Gourgandières.
Je quitte Foucaucourt pour Harbonnières. REYNAUD rentre de permission. (*)
Cette nuit il a fait très froid, il a même gelé à glace et ce matin j’ai eu bougrement froid aux pieds.
Je ne sais évidemment trop quoi faire de toute la journée ; ce matin nous allons au train de combat porter notre fourbi à la voiture de Cie.
Là je retrouve mon fusil boche que j’avais confié à JACQUOT, conducteur de cette voiture, et je prends dans ma cantine ma musette pleine de chargeurs boches.
Ne sachant trop quoi faire, je vais cet après-midi voir tirer les canons du train blindé à 500m de la sortie d’Harbonnières, près de la route de Framerville.
Ces canons sont des 320, ils envoient des obus de 380kg à une vingtaine de km.
J’assiste au chargement, puis au pointage en hauteur et en direction de deux pièces : ce pointage doit être particulièrement soigneux pour que l’obus tombe sur le but à une si grande distance. Il faut voir également les obus pour se rendre compte de leur masse !!!!...
Les artilleurs de ces trains blindés sont bien des veinards, presque des embusqués : ils n’ont pas grand-chose à craindre et n’ont pas à supporter la misère des tranchées.
Ce soir, les permissions sont revenues signées du bureau du Colonel, aussi nous partons certainement demain matin, train de 8h à Marcelcave.
Je rencontre un poilu de la Cie TANQUEREL qui s’est fait évacuer de Foucaucourt : ce type est d’ailleurs assez coutumier du fait ; déjà il s’était fait évacuer avant Verdun et avant le 4 septembre ; par lui j’apprends que la Cie est toujours à Foucaucourt.
Ce matin, REYNAUD de ma section est rentré de permission, il rejoindra la Cie demain dans la journée.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
Je pars en permission. (*)
Ce matin, il ne faut pas nous prier pour nous faire lever ; d’ailleurs à partir de minuit, je n’ai pu fermer l’œil, ayant un froid terrible aux pieds.
À 5 heures, nous sommes prêts et pendant une demi-heure nous faisons les cent pas devant le bureau du colonel en attendant nos permissions.
L’adjudant PAGE, daigne enfin se lever pour nous les remettre (il est près de 6 heures). Étant le plus élevé en grade des permissionnaires du régiment, je suis chef du détachement : un des permissionnaires : BAUD manque à l’appel et comme je m’aperçois de son absence à la sortie d’Harbonnières, je dois faire ½ tour pour reporter sa permission au bureau du colon.
Nous devons prendre le train à Marcelcave (8h ¼), et comme il y a près de 8km à faire, nous n’avons pas de temps à perdre. Je suis chargé comme un mulet, avec mon fusil boche et ma musette pleine de chargeurs.
Arrivée à Marcelcave à 8 heures : je fais timbrer toutes les permissions et les distribues ensuite.
À la gare, il y a plus de 300 permissionnaires qui attendent : décidemment la circulaire de JOFFRE a fait du bien et nous pouvons avoir l’espoir d’aller tous les 4 mois en perm.
Le train part vers 9 heures, et nous arrivons à Saint-Just (gare régulatrice) à 14h : nouveau tamponnage des permissions, avec indication du train à prendre, avec ceux de l’ouest je dois prendre le train A, dans lequel nous montons vers 16h.
Heureusement qu’il y a une cantine à la gare, mais il y a tellement d’acheteurs que je réussis à grand peine à me procurer 4 sous de pain.
Une fois dans le train, nous attendons jusqu’à minuit le départ, si bien qu’au lieu d’être à Achères 18 heures, nous n’y sommes qu’à 2 heures du matin.
À cette gare, nouveau triage, les permissionnaires de Bretagne, de la direction de Granville prennent la Ceinture, jusqu’à Saint-Cyr où nous sommes obligés d’attendre jusqu’à 7h un train pour Granville.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
Arrivée à Romagny. (*)
Nous devons encore changer de train à Dreux, où nous prenons l’express Paris-Granville qui nous met à Vire à 14h11’, comme je repars qu’à 16h j’ai le temps d’aller me faire raser ce qui me fait grand bien.
Je fais le trajet entre Vire et Sourdeval en compagnie de deux réfugiés des Ardennes qui se rendent à Chérencé-le-Roussel.
J’arrive à Romagny à 18h13’ et à la gare j’éprouve une cruelle déception : en présentant mon titre de permission au chef de gare : LEROUX, je lui demande de vouloir bien me le tamponner à la date de demain (25), chose qui se fait couramment, surtout lorsque les permissionnaires arrivent le soir à la gare destinatrice. J’étais loin de m’attendre à un refus de sa part, et pourtant c’est ce qui m’est arrivé ; il m’a allégué que cela lui était absolument impossible (chose complètement inexacte) et il a eu le toupet de me la tamponner du 24, me faisant ainsi perdre un jour entier de permission.
Je suis sorti furieux de la gare.
Ah ! Si jamais je reviens de la guerre, il aura de mes nouvelles !!!...
Quel sale type tout de même !
On voit bien qu’il ne sait pas ce que c’est que la guerre, lui qui est encore plus heureux qu’en temps de paix (il y a tous justes six trains qui passent en gare tous les jours).
Beaucoup de permissionnaire ont été attrapés comme moi, aussi ce chef de gare est très mal vu et il pourrait fort bien lui arriver quelque chose après la guerre, c’est d’ailleurs ce que je lui souhaite !!...
Certes c’est son droit d’agir de la sorte, mais je ne crois pas que ce soit son devoir ; d’autant plus qu’il n’engagerait en rien sa responsabilité.
Cet incident me met de fort mauvaise humeur.
J’arrive à la maison vers 18h ½ où je trouve ma Berthe et ma petite Fernande en bonne santé.
Quel bonheur de se retrouver en famille après 10 mois de séparation !!...
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
Arrivée à La Chapelle. (*)
En permission.
Ce soir nous partons pour La Chapelle.
Arrivée à Saint-Lô, 2h du matin ; en gare je trouve mon père et LENEVEU qui m’attendaient.
Nous n’avons pas de veine, et pendant tout le trajet de Saint-Lô à La Chapelle, la pluie ne cesse pas de tomber à verse ; de plus il fait nuit noire, et c’est bien le cheval qui nous conduit.
Nous arrivons vers 4h ½ au Mesnil Dot. (**)
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
(**) : Le
Grand Mesnildot et le Petit Mesnildot sont des hameaux situés sur la commune de
La Chapelle-en-Juger (50570).
Je passe la journée à me promener dans les champs.
Mon pauvre père a attrapé pendant notre retour cette nuit un gros rhume et il est très souffrant. Cette matinée l’eau tombe encore par averses.
Par contre cet après-midi il fait assez beau ce qui me permet de me promener un peu avec ma Berthe.
Leneveu
arrive à 19 heures et reste avec nous jusqu’à 22 heures.
En permission
La nuit a encore été très mauvaise, principalement sur le matin.
Nous allons mon père, ma Berthe et moi au Dézert où je puis voir ma marraine Justine Rousselet etc.…Je vais également voir nos deux champs.
Pendant notre voyage, nous avons eu la chance qu’il ne tombe pas d’eau
En permission.
Nous quittons La Chapelle ce matin pour prendre le train de 10h à St Lô.
Nous passons une heure avec Leneveu dont le « boulot » commence à 9h… il va demander au trésorier général une journée de permission pou lui permettre de venir à Romagny le jour Toussaint.
À Torigny-St-Amand où nous nous arrêtons à 8 heures, je puis voir Mr Me Lemazurier.
En permission
Nous passons la nuit à Vire et nous rentrons à Romagny à 7 heures.
Une heure après Mme Jouvet arrive à la maison.
Mr Jouvet arrive en bicyclette vers midi ; ils repartent tous les deux ce soir. Mme ??? arrive vers 19 heures puis c’est mon beau-père ??? cousine Marguerite et petite Thérèse, cousine est vraiment bien gentille d’être venue.
En permission
Le temps est toujours exécrable, l’eau tombe à torrents et presque sans discontinuer.
Nous passons mon beau-père et moi notre temps à scier et casser du bois lorsque la pluie ne tombe pas trop fort.
En permission
Ma permission tire sur sa fin. Dans 3 jours il me faudra aller rejoindre mon régiment.
Le temps est un peu meilleur qu’hier ce qui nous permet de finir de casser le bois.
Cet après-midi, nous allons aux châtaignes et j’en profite pour dire bonjour à Mr Louis.
Le temps pluvieux depuis une huitaine, se remet au beau.
Ce matin, mon ami Leneveu arrive au train de 7heures et passe toute la journée avec nous.
Il repart ce soir car il n’a pu obtenir seulement une
journée de permission. Melle Pichard
arrive ce soir.
Melle Pichard
passe la journée avec nous. Le temps passe diablement vite. Dire qu’il me
faudra repartir demain soir !!... Enfin j’espère bien revenir voir mes
chéries dans 4 mois.
En permission
C’est la dernière journée que j’ai à passer près de mes chéries ; les heures filent encore plus vite que de coutume et 8 heures du soir arrivent bien vite.
Ah ! Quels sales moments à l’heure de quitter ses êtres chers !!...
Vivement 4 mois que je revienne voir mes adorées !
Ah ! Ma pauvre petite Berthe, ma mignonne petite Fernande, quand aurai-je le bonheur de vous revoir !!...
J’ai quitté mes chéries à 7h58’
Oh ! Quel déchirement de cœur. S’il est doux de venir en permission, il est bien dur de repartir, et je comprends un peu ceux qui désertent pour ne pas retourner au front.
Je dois faire le tour par Folligny, Vire etc… mais comme je voyage en 2ème classe (*), je ne suis pas trop malheureux.
Pendant toute la nuit, comme j’ai pensé à mes chéries, pendant un court sommeil, moi qui ne rêve jamais, j’ai rêvé à Berthe ; il m’a semblé la voir couchée et en pleurs.
Oh pauvres épouses fidèles qui avez votre mari au front au danger, vos souffrances sont plus terribles que les nôtres et vous êtes plus à plaindre que nous.
Arrivé à St Cyr, un commissaire militaire fait descendre tous les permissionnaires, car nous ne devons pas passer par Paris, mais prendre la grande ceinture.
Obligé de descendre comme les autres, je dois renoncer au projet que j’avais fait de passer la journée à Paris et d’y voir Mme Calma.
Nous arrivons vers 10 heures ½ à Achères où nous attendons jusqu’à 11h58’ le train de St Just.
Ah ! il faut aller dans ces gares comme Achères ou St Just pour se rendre un peu compte du nombre de permissionnaires existant tous les jours.
Dans ces gares, il en part chaque jour 4 trains complets montants et descendants.
Je ne trouve aucun permissionnaire du 158 le long de mon parcours.
À St Just, je dois faire timbrer ma permission et j’apprends que mon régiment est toujours dans la Somme. Je vais donc être encore obligé de remonter dans ce maudit secteur.
Nous arrivons à Guillancourt vers 24h, et passons le reste de la nuit dans le train.
Déjà les boches nous envoient quelques marmites qui tombent bien près de la gare.
Je rejoins ma Cie à Harbonnières
(*) : Il
existait 4 classes de confort dans les différentes compagnies de chemin de fer
française, en 1914. La SNCF n’existait pas.
À la pointe du jour, je quitte Guillaucourt pour prendre la direction d’Harbonnières. La voie ferrée à Guillaucourt a été passablement amochée, à maints endroits les rails sont coupés et soulevés par les obus.
J’arrive à Harbonnières vers 7h, et j’ai le plaisir de trouver ma Cie au repos : le bataillon est descendu hier matin des tranchées où il avait fait 7 jours de 1ère ligne, 7 mauvais jours parait-il, pendant lesquels ma pauvre section a encore joliment trinqué.
Le sergent Boudon n’avait plus en ligne avec lui qu’un caporal et 5 hommes : Fave, Boutier, Leupris, Reynaud et Dumont.
À la section nous avons eu 6 blessés, mais qui heureusement sont blessés assez légèrement ; ils ont été blessés tous les 6 le 30 octobre par des fusants : ce sont les caporaux Michel, Machat et Vincent avec les hommes Escoffier, Chabanon et Bretagnolle.
Michel, Machat, vincent et Escoffier ont été blessés par des shrapnells dans les reins. De ces hommes, le plus gravement blessé est le caporal Machat qui d’après le major en a bien pour 6 mois à se remettre, les 3 autres sont très légèrement blessés.
Chabanon a été assez gravement blessé aux pieds également par des fusants. Quant à Bretagnolle il a été enterré par un obus et a subi ainsi une forte commotion.
Les 3 autres sections n’ont eu que très peu de pertes : la 3ème n’a eu qu’un blessé : Miquel, petit éclat d’obus à la fesse. La 4ème un évacué : Campot, commotion résultant d’un ensevelissement par un obus.
Aussi sur 8 blessés à la Cie il y en a 6 de la 2ème section.
Coste et Pascual sont partis en permission 2 jours après moi de Foucaucourt.
Gouve a été rappelé à Lyon comme employé du P.L.M. (*) en voilà un veinard !!
Lanière est passé à la 11ème Cie comme tambour.
Nous montons aux tranchées.
(*) :
Train du Paris-Lyon-Marseille
Malgré que je rentre de permission, je n’ai pas eu trop le cafard hier et il est une chose certaine : c’est que ma pauvre Berthe adorée est bien plus à plaindre que moi.
Si le temps d’hier continue, il y a de fortes chances que nous attaquions demain ou après demain à Ablaincourt, où parait-il les lignes ne peuvent pas rester comme elles sont ; si le temps l’avait permis, l’attaque aurait eu lieu il y a 8 jours (dimanche 29 octobre.)
Notre lieutenant-colonel : Guédeney va quitter le régiment pour aller, parait-il, dans un état-major, il va être remplacé par un ancien commandant de chasseurs nommé Blanc.
Il parait que nous allons remonter ce soir en réserve : tranchée de l’Inoubliable Grand-Père, en vue de l’attaque qui va avoir lieu si le temps le permet.
Ce midi, le temps se remet à la pluie et les routes qui avaient séché quelque peu redeviennent boueuses.
À la décision d’aujourd’hui, le caporal Francillon (3ème section) est cassé pour avoir quitté son poste à la tranchée : il s’était fait porter malade et avait été reconnu
1 : par le major du bataillon,
2 : par le médecin-chef.
Certes ce n’est pas un type très courageux mais à mon avis, il était à couvert, malgré cela il y a eu un rapport en cassation fait contre lui hier par le capitaine, le médecin-chef s’est récusé et aujourd’hui il est cassé.
Si j’étais à sa place cela irait plus loin, car un médecin ne doit pas revenir sur sa décision (Francillon a son père et est lui-même instituteur.)
Cet après-midi arrive l’ordre de monter aux tranchées ce soir : le jour J est demain (la division doit attaquer Ablaincourt !)
Nous devons aller en réserve.
Le sous-lieutenant Mons a la fièvre des tranchées, aussi il va rester tranquillement à Harbonnières pendant que nous allons nous faire casser la gueule : comme son ordonnance : Moge est en permission, il fait rester avec lui un type valide de la 1ère section : Baron (nous sommes déjà trop nombreux à la Cie !!...) alors qu’il reste à Harbonnières 6 ou 7 malades qui pourraient fort bien cirer ses « grolles » et vider son pot de chambre.
Ce Mons me dégoûte particulièrement : ancien adjudant d’active, par suite soldat de métier, il a sa place toute désignée au front.
Eh bien ce sont ces loustics de son espèce qui ont le plus les « foies » et qui font tout leur possible pour ne pas monter aux tranchées.
Ah ! Si jamais j’avais le bonheur d’en rencontrer quelques uns que je connais après la guerre, comme j’aurais plaisir à les gifler !!
Et c’est à ces types là que l’on décerne tous les honneurs.
Les poilus s’en rendent parfaitement compte et c’est ce qui les dégoûte.
Journée particulièrement pénible, Goudart blessé très gravement. (Shrapnells)
Départ d’Harbonnières à minuit.
Ma section comprend juste 7 hommes plus Boudon et moi, ce sont : Fave, Boutier, Dumont, Bertoux, Charton, Goudard et Leupris (agent de liaison.) C’est tout de même triste de monter en ligne avec de pareils effectifs !!!
Desmons et Reynaud sont justes à l’infirmerie.
La nuit est particulièrement belle, il fait clair comme en plein jour, avant d’arriver à Foucaucourt un avion boche vient nous survoler et laisse tomber 7 ou 8 bombes à environ 100 mètres de nous.
Sur notre gauche, un avion boche a dû faire sauter un de nos dépôts de munitions, car c’est un immense brasier, nous pouvons entendre les éclatements des obus, grenades et balles.
Cela dure toute la nuit et les dégâts doivent se chiffrer par millions, nous apprenons ensuite que c’est le dépôt de munitions de l’armée qui a sauté.
Nous arrivons dans la tranchée de Lethé vers 4 heures (nous devrions être en place pour 6 heures.)
Ce matin le temps se remet à la pluie.
Le canon fait rage et les obus passent et éclatent de tous côtés : nous sommes bien mal postés, car nous n’avons aucun abris. Un tombe dans la tranchée en plein dans la 2ème section, il tue 2 types : Tanquerel et Gardon (*) et en blesse 2 autres : Guillemin (éclat d’obus dans la cuisse) et le caporal Migeon (éclat dans l’épaule).
Voilà un type : Tanquerel qui à chaque attaque se faisait évacuer et qui revenait ensuite nous rejoindre au repos, il a suffi qu’il vienne une fois dans la fournaise pour y rester.
Journée encore mémorable : mission délicate à
remplir la nuit.
L’heure H est prévue à 9h55, bien avant l’heure nous sommes à regarder par-dessus le parapet pour voir l’attaque, malgré les obus et les balles qui sifflent à nos oreilles et la pluie qui nous fouette le visage.
La canonnade se fait de plus en plus violente et Ablaincourt enveloppé de fumée est absolument invisible.
À l’heure prévue, nous voyons sortir des tranchées la vague d’attaque (158ème à droite, en face Ablaincourt, 1er bataillon chasseurs à gauche).
À peine sortis, les boches demandent l’artillerie et aussitôt un furieux tir de barrage se déclenche.
Ah ! Quel spectacle inoubliable !!!
Voir ainsi une attaque en spectateur sans y participer fait plus frémir que si on était du nombre des assaillants !!!
La vague humaine avance peu à peu, malgré les fusants qui éclatent au-dessus de nos poilus et qui causent sans nul doute beaucoup de pertes que nous ne pouvons constater, car à cette distance nous voyons l’ensemble et non chaque poilu séparément. La lutte parait particulièrement furieuse vers Ablaincourt, où les boches s’accrochent désespérément.
La vague des chasseurs ne paraît pas avoir réussi à atteindre la tranchée boche et de ce côté nous devons avoir subi de lourdes pertes.
Peu de temps après un ordre arrive à notre capitaine Coste : la 1ère Cie 158 est à la disposition du 1er bataillon de chasseurs : ce n’est pas le « filon » et nous nous attendons bien à participer à l’attaque.
Étant à la disposition du 1er chasseurs, nous devons changer de place et l’ordre arrive de nous porter dans la tranchée des Roumains.
J’ai su plus tard le texte de cet ordre :
« La 1ère Cie doit se porter coûte que coûte en soutien des chasseurs (tranchée des Roumains), à n’importe quel prix et au besoin homme par homme !! »
La Cie se met aussitôt en route sous le tir de barrage boche qui est toujours aussi violent.
Ah ! Quelle marche dans ces boyaux où nous nous enfonçons jusqu’aux cuisses dans la boue, dans ces boyaux aux ¾ comblés par les obus !!!
Les 105 fusants boches éclatent au-dessus de nos têtes. Je me souviendrais toujours de ces 2 chasseurs tués dans ce boyau et sur lesquels la Cie est obligé de passer : le 1er était tombé assis et nous devons lui marcher sur les épaules, le 2ème est étendu de tout son long sur le dos et nous sommes forcés de le piétiner pour passer.
La vue de ces cadavres nous donne le « cafard ».
Presqu’aussitôt après avoir passé sur ces macchabés, on me fait passer que Goudard de ma section vient d’être tué par un fusant : je perds encore là un de mes meilleurs types et il ne me reste plus maintenant que 5 poilus.
Enfin nous arrivons dans la tranchée des Roumains vers midi, couverts de boue, trempés jusqu’aux os et l’ordre est de rester dans cette tranchée sous le bombardement, sans aucun abri.
Oh ! Qu’est-ce-que les boches nous passent comme marmitage et c’est un miracle que la moitié de la Cie n’y soit pas massacré.
Un 105 tombe sur la 1ère section, blesse le caporal Richard (éclat dans l’épaule) et enterre Counioux.
Le capitaine Coste nous fait passer ensuite le mot suivant :
« L’attaque
du 1er bataillon de chasseurs n’a pas réussi, les chasseurs sont
dans les trous d’obus à environ 150 m de la tranchée boche, nous devons nous
attendre à attaquer au cours de l’après-midi pour enlever la
tranchée ennemie »
Nous voilà dans un beau pétrin et s’il faut que nous attaquions, il faut bien s’attendre à y laisser notre peau, car nous lancer à l’attaque, c’est nous vouer tous à une mort certaine.
Ah ! Quels moments terribles nous passons !!
Les heures passent sans que l’ordre d’attaque arrive et à peine la nuit tombée, nous voyons les chasseurs qui reviennent dans la tranchée. Ils ont subi des pertes terribles et n’ont obtenu aucun résultat.
La nuit venue nous dormons un peu plus tranquilles, car si le bombardement est toujours aussi violent, nous sommes au moins certains que l’attaque projetée est remise.
Le sergent LacOte a été rendu presque sourd par un obus qui a éclaté à 2 m de nous.
Cette nuit, contrairement à ce que je croyais, nous sommes ravitaillés et j’apprends par le brancardier Egillard que Goudard n’a pas été tué ainsi qu’on me l’avait fait passer, et qu’il a été transporté à Harbonnières, étant très gravement blessé.
(*) : TANQUEREL André, 2ème classe, né à
Paris, le 15 novembre 1895, mort pour la France à Ablaincourt, tué à l’ennemi,
le 7 novembre 1916.
GARDON Jean Baptiste, 1ère classe, né à Maringes (Loire), le
11 juillet 1892, mort pour la France à Ablaincourt, tué à l’ennemi, le 7
novembre 1916
Cette journée est encore à noter dans mes annales. La Cie reste encore toute la journée en soutien des chasseurs, pour parer aux contre-attaques boches.
Les marmites continuent à rappliquer : heureusement que la tranchée où nous sommes n’est pas prise d’enfilade, mais malgré il en tombe quelques unes sur nous.
La 1ère section a encore un type de blessé, le caporal Richard (éclat d’obus dans la cuisse.)
Au 1er peloton il reste juste 11 poilus : 6 à la 1ère section et 5 à la 2ème.)
Cet après-midi, le capitaine reçoit l’ordre de se porter beaucoup plus à droite, toujours dans la tranchée des Roumains, mais près d’Ablaincourt.
Ah ! Je me souviendrai toujours de ce changement de position qui s’effectue juste au moment où les boches déclenchent un tir de barrage terrible : c’est vraiment un miracle que nous n’ayons pas été tous zigouillés dans cette tranchée aux ¾ comblée, où nous enfoncions dans la boue jusqu’au ventre !!!
Il est tombé pour le moins une dizaine d’obus à quelques mètres de nous, sur la route d’Ablaincourt à la sucrerie (route qui longe la tranchée), obus qui nous couvraient de terre et de poires !
Enfin, nous arrivons à notre emplacement : il y a juste un abri dans lequel s’est logée la 1ère section, si bien que la 2ème section est comme d’habitude la poire, et nous devons rester dans le boyau.
Cette nuit, la Cie va travailler à découvert pour relier par une tranchée le 1er B.C.P. à la 9ème Cie : les poilus en mettent un coup et en 3 heures de travail, font plus de 100 m de tranchée (et 100 m bien faits.)
Pendant ce travail, nous avons la visite du capitaine Tallotte et du nôtre : Coste.
Arrivés au bout de la tranchée, ils continuent à découvert pour aller se mettre en liaison avec la 9ème Cie, qui elle avait commencé la tranchée à droite à partir du boyau Sébastopol, mais entre nous et la 9ème Cie il restait encore bien 150 mètres, si bien que nos 2 capitaines qui font pourtant les crâneurs prennent peur et font demi-tour.
De retour vers nous, Coste me fait appeler et me donne la mission d’aller rejoindre la 9ème Cie avec le sergent Boudon : (ce que ces ?? n’ont pas eu le courage de faire, ils en confient le soin à d’autre !)
Nous devons en autre fixer le tracé de la tranchée par un ruban allant en ligne droite de la 1ère à la 9ème Cie.
Nous partons Boudon et moi revolver au poing, car de nuit et malgré un beau clair de lune, il est facile de se tromper de direction, et la plus petite erreur pouvait nous conduire vers la sape boche, distante d’une trentaine de m de la 9ème Cie.
Nous n’avons pas fait 50 m que les boches commencent à nous tirer dessus et c’est en allant de trou d’obus en trou d’obus que nous finissons le trajet ; heureusement nous ne nous sommes pas trompés de direction et nous arrivons à quelques mètres près à la sape de la 9ème Cie.
Le tracé de la tranchée est fixé et il ne nous reste plus qu’à rentrer, le retour s’effectue dans les mêmes conditions que l’aller et quelques balles sifflent bien près de nos oreilles.
Cette nuit, j’apprends qu’au cours de l’attaque le 2ème bataillon a eu la moitié de ses effectifs mise hors de combat et le 3ème bataillon le 1/3.
Au 3ème bataillon, le capitaine Grandjean a été mortellement blessé et 3 sous lieutenants ont été tués : Peireri, Durupt et Hivemat. (*)
Bon nombre d’officiers sont également tombés au 2ème bataillon parmi lesquels le sous-lieutenant BelorgeY qui avait été à St Maixent avec moi.
(*) :
DURUPT Auguste, sous-lieutenant, né le 8 mai 1881 à
Giraucourt (Vosges), mort pour la France à Ablaincourt, le 7 nov. 1916, tué à
l’ennemi.
DELORGEY Julien, sous-lieutenant, né le 1 sept. 1895 au
Creusot, mort pour la France à Ablaincourt, le 8 nov. 1916, suite de ses
blessures.
HIVERNAT Jean-Marie, sous-lieutenant, né le 21 juillet
1895, à Cussac (Cantal), mort pour la France à Ablaincourt, le 7 nov. 1916, tué
à l’ennemi.
GRANDJEAN Paul, capitaine, né le 30 sept. 1887 à
Bulgnéville (Vosges), mort pour la France à Ablaincourt, le 5 nov. 1916, suite
de ses blessures.
Nous restons toute la journée dans la tranchée des Roumains, près d’Ablaincourt et recevons encore maintes marmites sur la gauche. Là, je vois la bravoure du sergent Marchand qui toute la journée reste dans une « cagna » avec sa 1ère section.
Ce soir, nous allons relever la 3ème Cie en première ligne, nous nous mettons en route vers 9 heures du soir et c’est encore un joli fourbi : la tranchée des Roumains que nous devons encore suivre jusqu’à l’entrée d’Ablaincourt est à moitie comblée et la boue nous arrive aux cuisses, nous y croisons ce qui reste de la 9ème (le 3ème bataillon est relevé et va, je crois à Guillaucourt.)
Voir la carte pour situer ces tranchées et boyaux
Nous prenons ensuite le boyau Sébastopol : boyau qui est à peu près complètement comblé et qui est pris d’enfilade par les obus boches, aussi il ne fait pas bon y passer, d’autant plus que nous voyant passer, les boches nous envoient plusieurs rafales de mitrailleuse.
Tout le long de ce boyau il y a encore de nombreux macchabés, tant français que boches qui ne sont pas encore enterrés. Un cadavre boche en particulier, enseveli dans la boue ne laisse voir que sa figure grimaçante avec ses yeux grands ouverts qui semblent nous regarder passer.
La 3ème Cie que nous relevons, va en réserve dans la tranchée de l’Inoubliable Grand Père, bien contente de quitter cette tranchée où il y a à peine un quart d’heure un 150 boche a tué 3 de mes hommes et en a blessé 8.
La 1ère et la 2ème section, surtout sont mal placées et nous sommes sous un véritable déluge de mitraille.
Toute la nuit, les boches nous ont marmité, les poilus ont dû travailler à déblayer la tranchée et à créer des emplacements pour tireurs. Je ne me vois pas fixé dans cette tranchée où les marmites rappliquent sans discontinuer et où nous sommes constamment occupés à relever les éboulements.
La journée se passe dans les mêmes conditions, le marmitage ne cesse pas un seul instant et c’est à croire que les boches ont maintenant une réelle supériorité d’artillerie sur nous, il en est de même en aviation et nous voyons plus d’aéros boches que de français.
Ce soir, à notre droite, probablement le 307, demande l’artillerie et c’est pendant une heure un vacarme assourdissant. Les boches répondent largement, mais heureusement ne nous causent pas de pertes.
Nous allons à la tranchée du Rempart.
Notre capitaine n’a pour abri qu’un petit trou individuel, aussi il a une frousse épouvantable, il est très souvent parti du côté de la 4ème section avec Donnadieu, car ce côté-là est beaucoup moins marmité.
Toujours même marmitage pendant la journée, ce qui ne nous exempte pas de deux tirs de barrage successifs dans la soirée.
Le 307 qui est à côté de nous a presqu’entièrement évacué la tranchée pour venir de notre côté. Je plains ces malheureux types, à peu près tous pères de famille (entre 30 et 45 ans) qui sont véritablement affolés et ne savent où se mettre. (*)
Leur capitaine, aussi brave que ses compères a abandonné ses pauvres soldats et est allé se réfugier dans une « cagna » à Ablaincourt (2ème ligne.)
Ce régiment était resté constamment dans un secteur tranquille : c’est la 1ère fois qu’il monte dans un secteur mouvementé, aussi il la trouve plutôt mauvaise de se trouver ainsi encadré par 2 régiments d’active (1er zouaves à droite, c’est le 1er zouaves qui a pris Pressoire et 158ème à gauche.)
Ce soir, deux nouveaux poilus rentrent à ma section : Desmons qui est sorti de l’infirmerie et Coste qui est rentré de permission.
Un accident arrive pendant les travaux de la nuit, la 3ème section était en train d’approfondir le boyau Sébastopol, lorsqu’un homme de cette section : Guillaud donne un coup de pioche sur une grenade boche enterrée, grenade qui éclate et blesse très gravement Guillaud à la tête (il a au moins un œil de perdu et devra être sûrement trépané, son camarade de travail : Nicolas a de nombreux éclats partout le corps.
La Cie perd en Guillaud, un de ses meilleurs soldats.
(*) :
D’après son journal, le 307e RI a perdu 21 hommes le 8 novembre, 66h. le 9, et
encore une cinquantaine avant d’être relevé le 15 novembre.
Toute la nuit, le marmitage a fait rage et continue ce matin, jamais encore il n’avait atteint cette intensité, les obus tombent de tous côtés : à droite, à gauche, en avant, en arrière, mais le marmitage atteint son maximum vers notre droite (Ablaincourt), qu’est-ce que le 307 doit prendre !!
Vers 9 heures, un obus (150) tombe en plein dans la tranchée, minute d’émoi, on se précipite pour déterrer le soldat Mourloz et le sergent LacOte 1ère section, qui ont été enterrés mais qui heureusement n’ont aucun mal, ils sont cependant évacués à cause de la commotion reçue.
Un peu plus tard, un 2ème 150 enterre 3 mitrailleurs avec leur pièce à côté de nous, nos regards se portent aussitôt vers l’endroit où est tombé l’obus (aucun mitrailleur n’est blessé.)
Tout à coup Boudon pousse une exclamation en voyant la capote d’un type pleine de sang, nous en avons vite l’explication : un sergent du 307 était venu s’asseoir près de nous et un éclat de l’obus traversant son casque lui avait défoncé le crâne, le malheureux avait été tué sur le coup et le sang jaillissant gros comme 3 doigts de sa tête penchée avait inondé la capote du poilu assis à côté de lui, poilu qui ne s’en était même pas aperçu sur le coup.
Le pauvre sergent n’a certainement pas souffert, mais
n’est-il pas triste de mourir ainsi !!! (*)
Cette mort me donne le cafard, et je me demande avec anxiété si ce ne sera pas mon tour dans un moment, mais non ! J’ai la ferme conviction d’en revenir et je chasse bien vite ces vilaines pensées.
Toute la journée le marmitage continue aussi violent, un 3ème obus tombe juste dans les feuilletés à 2 m de nous, nous couvre tous de terre mais blesse personne.
Pendant cette journée terrible j’ai admiré, le courage de notre capitaine qui n’est presque pas sorti de son trou ainsi que celui des sergents Mourey et Marchand qui venaient de notre côté, s’abriter dans un petit trou fait par plusieurs de mes poilus : Borcheri, Fave….. Et forçant ainsi ces derniers à rester dans la tranchée.
Si j’avais été à leur place, comme je les aurais sortis !!!
Quand un obus arrivait Mourey allait jusqu’à se mettre derrière moi !!!
La vision de ce pauvre sergent du 307 me revient sans cesse, je ne puis penser sans frémir à ce malheureux père de famille, je revois gicler ce flot de sang de son crâne et ensuite sa face exsangue.
Ah ! Il n’a pas mis longtemps à perdre tout son sang !!!
Pauvre 307 !
Pendant cette seule journée, la Cie qui était à notre droite a eu 19 tués et je ne sais combien de blessés.
Ce soir, nous sommes enfin relevés par la 2ème Cie : je vais avec la 4ème section dans la tranchée du Rempart (les 2 autres sections restent dans la tranchée des Roumains, près d’Ablaincourt).
Les boyaux étant pleins de boue et impraticables (surtout le trop fameux boyau Polyphème) nous allons à découvert de la tranchée des Roumains à celle du Rempart. Nous allons être tout de même mieux, la section peut au moins s’abriter dans une grande cagna.
(*) : Quintard
Louis René, sergent au 307e RI, né le 28 février 1882 à Bignac (Charente),
mort pour la France à Ablaincourt, le 12 nov. 1916, tué à l’ennemi.
Je dors presque toute la journée, cela faisait 6 nuits que je n’avais pas dormi.
Les Boches continuent à marmiter.
Le 307 n’a vraiment pas de chance ; un 150 boche tombe juste sur l’entrée d’une cagna (Ablaincourt) où était une section de ce régiment : soit 42 poilus ; sur ces 42, 2 seulement sont sortis vivants (40 ont été tués tant par les éclats que par la commotion reçue).
Un lieutenant du 307, commandant de Cie ayant 3 de ses frères à ce régiment a eu la douleur de les perdre tous les 3 pendant ce séjour dans la Somme.
C’est tout de même triste !!...
Nous attendons impatiemment la relève qui ne vient pas vite.
Cet après-midi, l’activité de l’artillerie boche redouble, ainsi que celle de leur aviation.
La division de notre droite fait passer qu’elle craint pour ce soir une attaque boche ; les aviateurs ennemis ayant signalé des rassemblements de leurs troupes.
Ainsi nous sommes sur le qui-vive.
Voici d’ailleurs le mot que COSTE me fait passer :
« La
division de droite signale des mouvements de troupe en avant de son front. Il y
a à craindre que les Boches contre-attaquent sur Ablaincourt et Pressoire. D’ailleurs le bombardement
d’aujourd’hui le laisse prévoir.
En cas d’attaque la Cie doit occuper la tranchée des Roumains. L’emplacement des sections est indiqué sur le croquis ci-joint. Les 2 et 4ème sections attendront un ordre pour s’y porter. La 2ème section se tient prête à contre-attaquer dans le boyau Fouchée, les grenadiers en tête.»
C’est tout de même honteux de recevoir des ordres pareils ! Donner à une section de 5 poilus la mission de contre-attaquer ! Cela dépasse toutes les bornes !!!
Si jamais cette attaque a lieu, nous serons certainement tous « bouzillés » avant d’arriver à la tranchée des Roumains par le tir de barrage.
Les heures ne passent pas vite, enfin la nuit arrive, sans que l’attaque prévu ait lieu, et nous espérons être relevés avant cette attaque.
La relève (2ème bataillon) arrive vers 23h ; c’est vite fait ; COSTE (le soldat) qui connaît le chemin, n’est pas long à nous conduire à Foucancourt et à 3h nous sommes arrivés à Harbonnières.
Ce matin, nous entendons le bombardement redoubler et un peu plus tard nous apprenons que les Boches ont contre-attaqué ; ils ont dû reprendre une partie de Pressoire, ainsi que notre tranchée de 1ère ligne d’où une contre-attaque de notre part les a rejetés.
Nous quittons Harbonnières aujourd’hui même en camion-auto, nous partons vers 10h ½ et allons embarquer auprès de la sucrerie de Proyart.
Nous allons au repos, au Nord de Beauvais, à peu-près au même endroit que la dernière fois.
Nous embarquons vers 12h et vers 21h nous débarquons à Troissereux, après avoir passé par Moreuil et Breteuil, et de là nous allons cantonner à Houssoye-le-Farcy (3km de Sauqueuse) où il faut réveiller les habitants pour faire les cantonnements.
Circulaire relative aux permissions. (*)
La nuit a été froide et il a gelé assez dur, aussi dans le grand cantonnement où nous nous trouvons, nous n’avons pas eu chaud ; nous passons notre journée à nous nettoyer et ce soir je vais en compagnie de BOUDON, LACOTE, DESMONS faire un tour à Beauvais qui est à 6km d’Houssoye.
Nous rentrons un peu tard vers 24h.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet
Reçu mes 2 extraits de citations. (*)
Le temps continue à être plutôt froid ; il a encore gelé assez fort cette nuit et dans notre grand cantonnement je n’ai pas eu trop chaud.
C’est ce midi que nous quittons ce beau village d’Houssoye-le-Farcy pour regagner Sauqueuse-Saint-Lucien où nous avons été déjà cantonnés après notre 1er séjour dans la Somme.
Rassemblement de la
Cie à 10h ½.
Avant le renfort avait été réparti entre les 3 Cies, à 11h nous nous mettons en route. Entre Houssoye et Sauqueuse, la distance n’est pas très grande (environ 5km) et vers 12h ¼ nous arrivons à destination.
Les sections reprennent chacune leur ancien cantonnement, pour moi je vais réintégrer mon ancien placard, mais cette fois mon camarade de lit va être BOUDON au lieu de ce malheureux FALIEZ.
Le renfort attribué à la 1ère Cie est ensuite réparti entre les sections, comme c’est la 2ème section qui est de beaucoup la plus faible, c’est nous qui avons le plus de poilus de ce renfort.
Pour ma part j’ai un caporal : PICARD et … hommes : CHAUVEAU (un ancien de la section, évacué avant l’attaque du 4 septembre), FUIRET, BRUSCHI, BONNETTI, RACCAGLIÀ (3 Corses), PARIS, ROBERT, FERRIER, ROUQUETTE, BERAGNE, REXOUSSIER et SALAGNAT.
Tous ces poilus à l’exception de PICARD caporal, de CHAUVEAU, FUIRET et SALAGNAT sont de la classe 1916.
ROBERT, FERRIER, ROUQUETTE, BARAGNE et REXOUSSOIR sont actuellement en permission.
Au bureau, le chef me donne mes deux extraits de citations ; voici le 2ème :

Pertes de la Cie pendant ces dernières périodes de
tranchées.
1ère section :
· 3 tués :
o GARDON, (**) tué par obus le 7.11.16
o TANQUEREL (**), tué par le même obus le 7.11.16
o GRISON (**), tué par un obus le 14.11.16
· 3 blessés :
o GUILLEMIN, blessé le 7.11.16 (éclat d’obus à la cuisse)
o Caporal MIGEON, blessé le 7.11.16 (éclat d’obus à l’épaule)
o Caporal RICHARD, blessé le 7.11.16 (éclat d’obus au côté)
2ème section :
· 7 blessés :
o MACHAT Caporal, blessé le 30.10.16, shrapnells au côté
o MICHEL Caporal, blessé le 30.10.16, shrapnell à l’épaule
o VINCENT Caporal, blessé le 30.10.16, shrapnell aux reins
o CHABANON, blessé le 30.10.16, éclats d’obus aux jambes
o ESCOFFIER, blessé le 30.10.16, éclats d’obus
o BRETAGNOLLE, blessé le 30.10.16, légers éclats d’obus
o GOUDARD, blessé le 7.11.16, shrapnells à la tête
3ème section
· 1 tué :
o GUILLAUD (**), blessé mortellement le .11.16, grenade
· 2 blessés :
o NICOLAS, blessé le .11.16, éclats de grenade
o MIQUEL, blessé le 29.10.16, éclat d’obus à la fesse
4ème section :
· 2 blessés :
o CAMPET, blessé le 30.10.16, éclats d’obus
o TRICAUD, blessé le 8.11.16, éclat d’obus à la main
Au total 4 tués, 14 blessés dont 3 gravement : MACHAT, GOUDARD et CHABANON.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet
(**) :
GARDON Jean Baptiste, 2ème classe, 158ème RI, natif de
Maringes (Loire), mort pour la France le 7/11/1916 à Ablaincourt (Somme), tué à
l’ennemi.
TANQUEREL André Gustave, 2ème classe, 158ème RI, natif de Paris
(Île-de-France), mort pour la France le 7/11/1916 à Ablaincourt (Somme), tué à
l’ennemi.
GRISON André Paul Marie, 2ème classe, 158ème RI (venu de la
14ème section du COD), natif de Tours (Indre et Loire), mort pour la France le
14/11/1916 à Ablaincourt (Somme), tué à l’ennemi.
GUILLAUD Camille Eugène, 2ème classe, 158ème RI, natif de
Saint-Denis-de-la-Tour (Isère), mort pour la France le 11/11/1916 à l’ambulance
3/21, secteur postal 116 (Somme), suite de blessures de guerre
Aujourd’hui le temps est encore plus froid que les autres jours, et ce matin en me réveillant j’ai été plutôt surpris de voir la terre recouverte de neige (2 à 3cm d’épaisseur).
La journée est consacrée à l’installation des cantonnements que, heureusement nous avons trouvés assez propres ; les hommes doivent ensuite nettoyer leurs armes, effets et équipements et ce n’est pas un petit travail pour ceux qui descendent des tranchées.
Revue d’armes habituelle par section et maints états à fournir au bureau.
Les grenadiers d’élite du bataillon qui formaient une unité à part sont reversés dans les Cies et j’ai ainsi 3 hommes de plus ; ce sont le caporal PERNOD et les 2 grenadiers LESCAFETTE et RATIVET.
Ces grenadiers d’élite étaient un essai fait dans certains corps ; essai qui n’a pas rendu les résultats que les chefs en attendaient.
C’était d’ailleurs, à mon avis, une belle « connerie ».
FAVE évacué
Le temps s’est remis au doux et ce qui restait de neige a disparu cette nuit.
À la visite de ce matin, FAVE est évacué.
Je vais perdre le meilleur soldat de ma section, mais j’en suis bien heureux pour lui : c’est un type qui est trop consciencieux, qui était déjà malade aux tranchées et qui, malgré cela n’avait pas voulu nous quitter. Je lui souhaite de tout mon cœur de rester le plus longtemps possible à l’hôpital.
Cette matinée, il y a douches pour la Cie.
Comme il fait beau, nous allons cet après-midi (BOUDON, FIGEAC et moi) faire un tour à Verderel : petit patelin à 4km d’ici où nous faisons une bonne collation.
Deux types de ma section : FERRIER et BARAGNE rentrent de permission.
Maintenant que nous sommes au repos, 13% de l’effectif va partir en permission : 11 poilus doivent partir demain matin (il en reste une quinzaine dehors).
Un seul de ma section se trouve dans ces onze : RATIVET.
À la décision d’aujourd’hui, nous apprenons qu’il va en partir 25%.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet
Caporal MARGUET rentre de permission (*)
Il n’y a pas de permissionnaires qui partent ce matin, cela va être pour ce soir et demain ce sera le tour des 12% suivants. Il paraît qu’une demande est adressée au commandant de l’armée pour porter le taux des permissions à 40% ; si c’est accordé comme je l’espère, cela va avancer singulièrement le tour de permission.
Le temps continue d’être doux.
Ah ! Si l’hiver pouvait ne pas être trop dur !!! Combien de souffrances de moins.
Hier, c’était la journée des Orphelins de la guerre : 2 jeunes filles de 15 à 16 ans quêtaient à Sauqueuse.
Eh bien, ces jeunes filles ont été retenues par le commandant GOUSSEAULT à souper et paraît-il il s’y est passé de véritables orgies.
N’est-il pas honteux pour les chefs de donner un pareil exemple !!! Cela dénote vraiment un manque complet d’éducation ; nous sommes revenus à la traite des blanches.
Que peut-il donc y avoir dans les cerveaux de ces types pour avoir une pareille mentalité !!!...
Notre capitaine COSTE part en permission ce midi, il paraît que notre beau MONS va partir également.
Voilà un type qui va se faire porter malade chez lui et qui ne reviendra pas à la Cie et c’est à ces types que l’on décerne tous les honneurs : Médaille militaire, croix de guerre etc…
À voir de pareilles choses, je ne comprends pas comment les poilus ne sont pas encore plus dégoûtés qu’ils ne le sont, et je m’étonne d’en trouver encore d’aussi consciencieux.
C’est maintenant le s/s lieutenant DONNADIEU qui va commander la Cie : j’espère que nous ne « barderons » pas trop !!...
Je passe une grande partie de la soirée à jouer aux cartes : la déveine me poursuit et je perds continuellement ; enfin je me console en songeant au dicton :
« Malheureux au jeu, heureux en ménage. »
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet
ESCOFFIER rentré de convalescence. (*)
Ce matin les permissionnaires des 2ème et 3ème Cie passent vers 5h ½ ; ceux de la 1ère ne peuvent évidemment pas partir car leurs titres de permission ne sont pas encore établis, ils sont 4 au bureau (le sergent-major, le sergent et le caporal fourrier, plus un scribe) et à les entendre ils ont tellement de travail qu’ils n’ont pu consacrer une heure à faire les titres de permission !!!!...
Et pourtant qu’y-a-t-il de plus sacré pour le poilu que les permissions ?
C’est dans l’espoir d’y aller, qu’il vit.
Ces permissionnaires de la Cie (ils sont une vingtaine) partiront je crois demain matin : 4 s/s off de la Cie vont nous quitter pour une quinzaine ce sont BOUDON, SIMON, MARCHAND et PERUCHOT.
Aujourd’hui encore il n’y a pas d’exercice ; la matinée se passe à changer les effets de drap ; j’en profite pour échanger ma vieille capote contre une belle neuve.
Quelques mots sur notre adjudant : Nous avons un adjudant : MOULINIER qui est le type copinchic (**), et à mon avis il fait vraiment trop de chiqué : il s’est payé une tenue d’officier, dernier modèle, avec un équipement modèle anglais, de plus, l’autre jour à Beauvais, il a fait l’emplette d’une canne ; aussi il faut le voir dans la rue équipé et ganté !!!...
Ce type a deux citations à l’ordre du régiment à son actif, sa dernière date de notre séjour en Champagne : j’ai eu l’occasion de la lire ; il a été cité tout simplement pour être allé poser des fils de fer devant la tranchée ; mais voilà c’est encore un type qui ne fait que « peloter » les officiers et qui par conséquent est bien vu.
Ce soir, j’envoie à ma Berthe, l’extrait de ma 1ère citation ; sitôt qu’elle sera arrivée à destination, j’enverrai le deuxième.
Le temps est toujours le même : brumeux mais assez doux.
ESCOFFIER rentre à la section après 7 jours de convalescence.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet
(**) :
Certainement une sorte de parfum de l’époque, nous avons trouvé dans le livre
de Dominique CARRIER : « On
prend nos cris de détresse pour des éclats de rire » : Lettre
d’un poilu (1914-1916), cette phrase :
« Aujourd’hui, je me suis fait beau. Je veux
dire que je me suis changé, lavé, rasé. Et sur mon mouchoir propre, j’ai mis
une goutte de « Copinchic ».
Départ de BOUDON, DESMONS, MOLLET, PARAVY, FOURNIER, CHARTON en permission. (*)
Ce matin, les permissionnaires nous réveillent de bonne heure (4h). Ce départ va porter à 29% le taux des permissionnaires à la Cie et comme date nous arrivons ainsi au 1er juillet : si le taux était porté à 40%, j’aurais de fortes chances de retourner en « perm » d’ici 3 mois.
Aujourd’hui commence l’exercice ; il ne faut pas se plaindre, car voilà aujourd’hui 7 jours que nous sommes descendus des tranchées et jamais nous avions eu la chance d’être si longtemps sans exercice.
Ce matin de 8h à 10h15’, école du soldat, puis gymnastique et jeux.
Ce midi, nous apprenons que le général de brigade : RONDEAU doit visiter les cantonnements cet après-midi, aussi il faut faire de nouveau grand nettoyage, mais c’est vite fait.
À 13h15’, nous repartons pour l’exercice (terrain d’exercice du bataillon où les 2 et 3ème Cies viennent nous rejoindre) ; nous passons le temps à faire de l’école de section, plus des jeux.
Au retour, FIGEAC qui, étant de jour était resté au cantonnement nous apprend que le général RONDEAU avait trouvé les cantonnements et particulièrement celui de la 2ème section très propres (cela ne nous arrive pas souvent de recevoir des compliments !!!).
J’apprends ce soir que je suis désigné pour aller avec 20 hommes, demain matin, réparer la butte de tir.
Pour la période de repos, le sergent grenadier CHOLEZ est chargé de l’instruction des grenadiers du bataillon et l’aspirant DE PIERREFEU de celle des fusiliers-mitrailleurs.
Malgré ce que l’on disait la 2ème citation du 158 ne vient pas vite et il est à prévoir qu’il nous faudra remonter encore une fois dans la Somme avant d’avoir la fourragère.
Le bureau nous remet ce soir (aux chefs de section) le programme d’instruction fait par le lieutenant-colonel BLANC pour la période de repos.
C’est un véritable programme pour camp d’instruction (classe 16 ou 17) mais heureusement que cela ne nous fait pas faire de bile !!
Nous prendrons le temps comme il viendra.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet
COUVRAT arrive à la section. (*)
Ce matin, il y a une forte gelée blanche ; il y a même un peu de glace et le froid pique les oreilles.
Je passe la matinée à réparer avec 20 hommes la butte du champ de tir. Je devais toucher les outils au T.C. (**) à 8 heures, mais comme il faut s’y attendre dans le métier militaire, la voiture d’outils (***) n’était pas arrivée ; elle est venue vers 9h ½ alors que le travail était terminé.
Le temps est très beau aujourd’hui, il fait un vrai soleil de mai et ce midi il fait vraiment bon. Le lieutenant-colonel BLANC, commandant le régiment vient visiter les cantonnements ce midi : le Commandant GOUSSEAULT lui fait voir seulement celui de la 2ème section qui est le plus propre.
Cet après-midi, il y a tir à la cible pour la 1ère Cie.
Au champ de tir nous avons aussi la visite du lieutenant-colon qui vient lui-même constater les résultats du tir.
Ce soir, à la distribution des lettres je suis particulièrement favorisé ; j’en reçois 4 : une de La Chapelle, une de LENEVEU, la 3ème de cousine Marguerite et la 4ème de ma Berthe.
Un nouveau poilu arrive à la section : VOUVRAT (classe 1916) qui avait eu l’épaule luxée par l’obus qui a tué le sergent FALIEZ, DALLEMAND, PRUNIER et BERRY et qui a blessé VERNES et BAYON.
Ce soir, je réintègre mon placard de bonne heure (je couche dans un placard situé dans le cantonnement de la 2ème section) et je passe ma soirée à écrire quelques cartes et mon carnet de route qui est passablement en retard.
J’ai reçu aujourd’hui un colis de La Chapelle, mais comme dans le dernier, je n’y ai pas trouvé le petit flacon d’eau-de-vie qui m’y était annoncé ; je ne peux savoir qui se permet de l’enlever !!!...
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet
(**) :
Train de Combat
(***) : C’est
une voiture hippomobile, vous l’auriez deviné.
Ce matin, il y a nettoyage des armes jusqu’à 8h30’, puis exercice habituel : gymnastique et escrime à la baïonnette.
Cet après-midi, nous allons approfondir les tranchées et boyaux commencés le mois dernier.
J’ai un nouveau poilu à ma section : ROUQUETTE, rentré de permission.
Maintenant sur 30 poilus que j’ai à ma section, il y en a
13 de la classe 1916. (*)
Quelques mots relatifs aux permissions :
Prochainement quelques types vont partir en permission pour remplacer ceux qui viennent de rentrer. Mais maintenant la circulaire du 18 octobre va être appliqué, aussi ceux qui vont partir viennent de rentrer de convalescence.
Cette circulaire est par trop injuste : les permissions à titre de convalescence ne comptant pas, les tire-au-flanc perpétuels sont favorisés au détriment de ceux qui montent constamment aux tranchées.
Ainsi nous avons à la Cie quelques phénomènes qui se font constamment évacuer lorsque vient le moment de monter aux tranchées, qui font constamment la navette entre les ambulances de l’arrière et les Cies au repos, obtenant ainsi 3 ou 4 permissions à titre de convalescence après leur sortie de l’ambulance, pendant que le type consciencieux est aux tranchées à se faire « casser la gueule » et qui reviennent prendre leur tour de permission à leur Cie à la place du malheureux poilu qui descend de ligne.
Chose honteuse et ignoble !!!...
Ces « tire-au-cul » non contents de mener la vie douce, vont pouvoir maintenant se moquer de leurs camarades plus consciencieux ; mais comme on dit :
« Celui qui monte aux tranchées est toujours le con » et avec de pareilles circulaires idiotes, absurdes, les chefs nous le montrent bien.
Que feront maintenant les poilus ?
Si ce n’est de chercher à se faire évacuer pour obtenir deux et même plusieurs permissions au lieu d’une.
(*) :
Classe 16 : soldat de 19 à 20 ans en 1916
Le temps est brumeux ce matin et la pluie est à prévoir ; mais nous allons être assez tranquilles aujourd’hui. Chose incroyable, il n’y a pas d’exercice prévu à l’emploi du temps !!!...
Ce matin, l’armurier du régiment vient passer la revue de tous les fusils de la Cie pour voir les réparations à faire ; ensuite je dois faire une théorie au 1er peloton sur l’infanterie dans les tranchées : théorie qui se borne d’ailleurs à lire le bouquin.
Cet après-midi, il y a change d’effets : chemises, caleçons : cela nous tient jusqu’à 15h.
À la décision de ce soir, nous apprenons que les sergents POLLET, BOUDON et SIMON sont cités à l’ordre de la brigade : le 1er mérite depuis longtemps cette récompense ; c’est un type très brave qui est au front depuis le début ; par contre les 2 autres mais principalement SIMON, sont des froussards de 1er ordre.
D’ailleurs voici quelques traits montrant bien la couardise du sergent SIMON : Dans la tranchée des Roumains, ayant trouvé une petite cagna, il n’en sortait pas de la journée, il avait le toupet de pisser dans une boite de singe, une fois même qu’il n’avait pas de boite à proximité, il a pissé dans un sac à terre !!... et a par suite inondé son abri.
Les citations du sergent MARCHAND et du s/s lieutenant DONNADIEUX proposés à l’armée ou au corps d’Armée ne sont pas encore sorties : je me demande un peu ce qu’ils ont fait aussi bien l’un que l’autre pour une pareille récompense.
Demain, il partira encore 5 nouveaux permissionnaires de la Cie dont le sergent LACOTE.
Cet après-midi, il est tombé de l’eau continuellement.
À la distribution d’effets j’ai touché 2 chemises, 1 passe-montagne, un cache-nez etc… Cette fois je laisserai une chemise dans ma cantine et lorsque je descendrai au repos je trouverai au moins une « liquette » de propre pour me mettre au dos.
Je me couche de bonne heure (8h).
Aujourd’hui c’est journée de repos, malgré cela, il faut ce matin rassembler les fusils à réparer, puis à 9h30’, il y a revue de cantonnement par le s/s lieutenant DONNADIEU.
J’ai à ma section 3 Corses : BRUSCHI, BONNETTI et RACCAGLIA.
Ces Corses sont des joueurs enragés de cartes, tous les soirs ils jouent dans le cantonnement avec un autre Corse de la 4ème section : CESARINI jusqu’à 11h, minuit et dans la journée, s’ils ont un moment de libre, c’est pour jouer, mais s’ils jouent ainsi constamment, ils ne perdent guère, car il leur faut 5 ou 6 partis pour gagner un sou.
Il paraîtrait que le 1er bataillon va être cité à l’ordre de l’armée pour la période du 6 au 14 novembre, si cela est vrai, les 3 bataillons ayant chacun une citation, ainsi que le régiment, il est probable que nous aurons la fourragère.
À propos, voici la citation du 158ème ; inscrite à la décision du 15 octobre 1916.
« Régiment
d’élite qui s’est toujours acquitté brillamment des tâches les plus dures. Les
4 et 6 septembre 1916, sous le commandement du lieutenant-colonel GUEDENEY a
enlevé d’un magnifique élan tous les objectifs qui lui avaient été assignés, a
maintenu les positions conquises avec une inébranlable ténacité jusqu’à la
relève, repoussant les contre-attaques furieuses de l’ennemi, lui infligeant
des pertes sanglantes et faisant près de 400 prisonniers. »
Cet après-midi pour passer le temps, nous allons : ALPHANT, LACOTE et moi faire un tour à Verderel où nous buvons quelques bonnes bouteilles de vin blanc ; nous rentrons à 4 heures pour le rapport et à l’arrivée le lieutenant nous dit qu’il n’y a pas de rapport.
Ah ! C’est bien la vie militaire !!!
Si au moins on nous l’avait annoncé ce midi, les poilus, comme nous, auraient pu profiter de leur après-midi.
Demain LACOTE part en permission avec 4 autres.
Reçu aujourd’hui 2 colis de La Chapelle avec un petit flacon de « gnolle » dans chaque.
PIETRI arrive à la section. Punition de CAVE. (*)
Ce matin, exercice habituel sur le terrain de la 2ème section.
Ce midi, un nouveau poilu est affecté à la 2ème section ; c’est un nommé PIETRI, ancien sergent à la 6ème Cie qui a été cassé un de ces derniers jours. Pauvre type, je le plains : c’était un sergent d’active, à solde mensuelle et il a été cassé pour peu de chose.
Comme dans la plupart des cas, on peut dire : cherchez la femme ! Pour aller voir sa bonne amie, il est rentré 24h en retard d’une permission de 48h !!!
C’est encore un Corse de plus à ma section.
À la décision d’aujourd’hui, nous apprenons que le fameux CAVE a passé en conseil de guerre et qu’il a attrapé 5 ans de travaux publics : cette punition est vraiment bien légère pour un pareil individu qui mériterait tout simplement douze balles dans la peau !
Ce bandit a encore obtenue une suspension de peine et il est versé à la compagnie disciplinaire. Cette section disciplinaire va être en subsistante au régiment pendant le mois de décembre……
Ce soir, nous allons POLLET, ALPHANT, PERRIN, FIGEAC, BONAMOUR et moi faire la bombe à Verderel pour arroser copieusement la croix de guerre bien méritée de notre camarade POLLET et nous rentrons tous les cinq légèrement énervés.
POLLET, PERRIN et FIGEAC, surtout sont presque « mûrs ».
Nous allons perdre à la section VERPAT qui quitte la Cie le 30 novembre comme auxiliaire pour regagner le dépôt de Lyon ; en voilà au moins un qui peut considérer la guerre comme finie !!!
Les sergents FIGEAC et ALPHANT vont faire un stage, le premier aux canons de 37, le 2ème aux grenadiers. Nous n’allons pas rester nombreux à la popote des s/s officiers.
Nous n’avons toujours aucune nouvelle des 40% des permissions.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
MOLLET et BOUTIER cités ordre du régiment. (*)
Exercice habituel ce matin et cet après-midi le commandant GOUSSEAULT vient encore nous embêter pour les déploiements en tirailleurs.
À la décision de ce soir j’ai 2 types de ma section qui sont cités à l’ordre du régiment : MOLLET comme agent de liaison : c’est un type qui à 24 mois consécutifs de front et qui de plus est très bon soldat ; aussi il y a longtemps que cette récompense aurait dû lui être donnée.
Je l’avais proposé dernièrement comme caporal mais ne voulant pas de galons, il s’était fait rayer de la liste.
Le deuxième : BOUTIER : soldat très consciencieux et très brave, de plus fort comme un turc et qui fait par conséquent un très bon pourvoyeur de fusil mitrailleur.
Si je suis heureux de voir ces deux types-là cités, c’est avec un profond chagrin que je vois que FAVE ne l’est pas, malgré que je l’aie proposé au capitaine.
Sitôt que COSTE sera rentré de permission, je lui en parlerai, ce n’est pas une raison, parce que ce malheureux, malade, a été évacué après la période de tranchées, pour ne plus le proposer comme l’a fait le capitaine il en a bien proposé et des gradés, pour un ordre plus élevé que le régiment qui ont des séjours aux tranchées que lui et qui certainement sont moins braves) je suis certain que FAVE était de beaucoup, le meilleur soldat de la Cie et pour ma part je le regrette profondément.
Nouveau cas d’injustice et de parti pris : Notre caporal brancardier BRUNEL vient d’attraper 8 jours de prison pour négligence constante dans son service, et il va être relevé de ses fonctions.
Le véritable motif n’est pas indiqué.
Si ce type-là est relevé c’est tout simplement pour pouvoir mettre à sa place un curé, pistonné par l’aumônier. Ah ! De pareille manœuvres me dégoûtent et me révoltent.
Tous les curés sont maintenant embusqués !!.............
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
Ce matin, notre adjudant reste tranquillement couché, aussi c’est moi qui dirige l’exercice qui consiste d’ailleurs tout simplement en courses et jeux.
Cet après-midi nous allons en tenue de campagne sur le terrain d’exercice où nous avons de nouveau la visite de notre commandant GOUSSEAULT.
Il fait réunir tous les sous-officiers du bataillon et nous fait faire une théorie sur la mitrailleuse par le sergent MOREL : théorie qui ne m’apprend pas grand-chose car à Saint-Maixent nous avons étudié cet engin qui, comme certains disent, sert à « tuer vite et bien ».
Après cette théorie, il y a déploiements en tirailleurs et c’est plutôt la « pagaille ».
Ce soir je reçois une lettre de ma Berthe à qui était jointe une longue missive de Mme CALME ; et une 2ème lettre de Mme SILANDRE.
Le temps a été brumeux toute la journée et en même temps très froid, mais il ne faut pas encore trop se plaindre, car ce n’est pas du mauvais temps pour la saison.
J’ai de plus en plus un cafard monstre et ce n’est pas avec confiance que j’envisage maintenant la fin de cette guerre abominable.
Nos gouvernants, ainsi que ceux des alliés ne sont décidément pas à hauteur de la situation et les Boches leur donnent de rudes leçons : la pauvre Roumanie est en train de l’apprendre : cette pauvre alliée subira d’ici peu le sort de la malheureuse Serbie, sans que nous (les alliés) ayons rien fait pour la secourir.
Ce qui manque chez les alliés, c’est une unité de direction, des hommes responsables (chez nous dès qu’un ministère voit que les évènements tournent du mauvais côté, il n’a qu’à donner sa démission et il est quitte). La plupart de nos chefs sont aussi incapables, et le sang du pauvre troupier ne leur coûte pas cher.
La journée s’écoule avec la monotonie habituelle : exercice le matin, exercice le soir ; le commandant aujourd’hui est malade, aussi nous ne sommes pas embêtés cet après-midi sur le terrain d’exercice : le boulot consiste à commencer une nouvelle tranchée en vue d’exercices futurs.
Depuis quelques jours il y a une quantité de malades à la Cie ; tous ont mal à la tête et aux reins, ce doit être une sorte de grippe et si cela s’aggrave, je crains fort que les permissions ne soient suspendues.
Ce soir je me couche de bonne heure, mais je suis tout à coup réveillé en sursaut par le sergent-major vers 21 heures. Demain matin la 1ère Cie et la Cie de mitrailleuses doivent quitter Sauqueuse-Saint-Lucien pour aller cantonner à Juvignies avec les 2ème et 3ème Cies ; nous allons être remplacés à Sauqueuse par le 3ème bataillon qui va aller également à Guéhengnies. Je suis désigné pour aller à 8 heures demain matin faire le campement de la Cie.
Ah ! Quel sale fourbi !
Nous qui étions bien cantonnés à Sauqueuse, nous allons être obligés de déloger, de changer nos habitudes, chose qui me dégoûte par-dessus tout, moi qui déteste les changements.
À onze heures et demie, le fourrier vient me trouver de nouveau : nous devons partir à 7h demain matin au lieu de 8 heures pour faire la place au 3ème bataillon qui va être très probablement remplacé par des troupes qui descendent de ligne.
Le réveil aura lieu demain à 6 heures pour donner le temps aux poilus de se préparer ; mais comme il faudra que je me lève avant, je passe une bien mauvaise nuit ayant toujours peur de me réveiller trop tard, et presque toute les heures je regarde ma montre.
Arrivée à Juvignies. (*)
Le réveil est à 6 heures, mais depuis longtemps déjà je suis éveillé, car le campement doit partir à 7h et une heure n’est pas de trop pour préparer tout son fourbi : sac, cantine etc…
À 7h ½ je pars en compagnie du sergent-fourrier PERRIN et d’un agent de liaison par section afin de préparer à Juvignies le cantonnement de la Cie.
Nous allons trouver le capitaine TALLOTTE capitaine adjudant major du bataillon qui ne nous donne pas beaucoup de tuyaux ; aussi nous devons chercher nous-mêmes les cantonnements, aller trouver les propriétaires ; enfin nous réussissons tant bien que mal à loger les 4 sections.
Nous serons loin d’être aussi bien qu’à Sauqueuse, car les meilleurs cantonnements ont été pris par les 2 et 3ème Cies qui sont à Juvignies depuis le début du repos.
Si on nous fait ainsi serrer dans les patelins, c’est qu’il est fort probable que d’autres troupes vont venir au repos dans cette région et je ne serais pas étonné que ce soit la 13ème division, car il est fort probable que le corps d’armée va être relevé, et je crois bien que nous ne remonterons pas dans la Somme ; il paraîtrait même que nous serions encore au repos pour deux mois et qu’après nous irions dans les Vosges.
La Cie arrive à Juvignies vers 9h et à 10h tout le monde est casé.
Aujourd’hui nous n’allons pas à l’exercice : l’après-midi est employé à aménager les cantonnements : feuillées, râteliers d’armes.
Les permissions sont portées à 40%, aussi une trentaine de types partent demain matin.
À ma section partent : LEGRIS, CHAUVEAU, PARIS, DUMONT, LESCAFETTE, GRAVER et le caporal PERNOD.
PASCUAL est rentré aujourd’hui de permission, voilà exactement 1 mois qu’il est parti (il est vrai qu’il est allé en Algérie).
Sa rentrée me surprend un peu, car je croyais bien qu’il ne reviendrait pas !!.......
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
Les permissionnaires sont partis ce matin (6 heures). La nuit a été très froide et il a gelé dur (la plus forte gelée de l’année).
Ce matin, la Cie va travailler à la confection de la butte de tir pendant une heure, à environ 1200m de Juvignies.
Cet après-midi, il y a amélioration des cantonnements ; je vais tout l’après-midi en compagnie de FIGEAC à la chasse avec le fusil Lebel, et comme de juste, nous n’attrapons rien.
À la décision de ce soir, le s/s lieutenant DONNADIEU, l’adjudant MOULINIER et le sergent MARCHAND sont cités à l’ordre du corps d’armée.
Cette fois cela dépasse les bornes.
Je prends d’abord l’adjudant MOULINIER : voilà un type qui a été proposé pour cette citation après deux jours de tranchées, pendant lesquels il a eu à rester tout simplement sous le bombardement ; son principal mérite est de savoir faire du « chic » et de savoir flatter le capitaine.
Pour le sergent MARCHAND c’est à peu près la même chose, comme MOULINIER, il est resté 3 mois à la Cie divisionnaire, nous a rejoint à Sauqueuse, et voilà qu’à son premier séjour aux tranchées de la Somme, il est cité au corps d’armée.
Et quelles citations ils ont !!!
Citations complètement fausses d’ailleurs, puisque pendant cette période nous n’avons jamais attaqué.
Notre capitaine COSTE qui les a proposés a bien baissé dans mon estime : C’est un fat, et comme les fats, il aime ceux qui l’adulent, qui le flattent ; Moi, je commence à en avoir « marre », « archi-marre », n’étant pas de ceux qui se mettent à genoux aux pieds de leurs chefs pour obtenir quelque chose, je suis continuellement lésé : cela m’est égal et s’ils « m’emmerdent » trop, je leur balance leurs galons qui commencent à trop me peser.
J’ai d’ailleurs bien l’intention de parler nettement au capitaine dès qu’il sera rentré de permission, demain ou après-demain.
Je me demande aussi pour quelle raison mon meilleur soldat : FAVE n’a pas été cité.
Ce soir, nous allons faire un tour à Verderel, mais à 9 heures, nous sommes de retour à Juvignies.
Ce matin, le soldat PIETRI de ma section est manquant, il a dû se débiner hier soir pour aller voir sa maîtresse.
Notre sergent-major FIARD part en permission ce matin avec la belle tunique qu’il s’est fait faire par BAYONNE : c’est tout de même malheureux : nous avons à la Cie un excellent tailleur mais ce qu’il y a de pis, c’est qu’il travaille constamment pour MM les officiers et a à peine le temps de recoudre quelques boutons aux poilus.
Il est vrai que nos MM capitaines, lieutenants et s/s lieutenants ne gagnent pas assez cher pour se payer leurs uniformes, aussi ils s’habillent entièrement aux frais de la Cie : équipements (COSTE se fait faire un équipement anglais par le cordonnier de la Cie) ; souliers, capotes etc…etc…
Il en est de même pour leurs ordonnances, tous ces Messieurs touchent un supplément de solde pour ne pas avoir d’ordonnance, ce qui ne leur empêche pas d’en avoir toujours un, si ce n’est deux.
Je passe une grande partie de la journée à écrire, car je suis joliment en retard.
Demain matin, 13 nouveaux permissionnaires doivent partir de la Cie aussi j’espère bien revoir mes chéries avant la fin février.
Je viens de lire les journaux d’aujourd’hui : la situation des alliés est loin d’être brillante : Bucarest va être bientôt prise, si elle ne l’est déjà, de plus il est certain que nous allons attraper une tuile en Grèce.
Ah ! Je me demande vraiment si les gouvernements des pays alliés sont à la hauteur de leur tâche, en tout cas, on se « fout » complètement du pauvre combattant qui est la véritable poire et pour lequel on ne fait rien pour relever le moral.
Tant qu’à moi, je deviens de plus en plus pessimiste et ce n’est pas sans inquiétude que j’envisage la continuation de la guerre ; Fini, l’espoir d’arriver à une unité de direction entre les alliés !!!...
La France est à la remorque de l’Angleterre qui, elle, travaille en égoïste.
BRUSCHI évacué. BOUDON, RATIVET rentrent de permission. (*)
Ce matin, BOUDON et RATIVET rentrent de permission, aussi nous buvons une fameuse goutte de « gnolle ». PIETRI n’est toujours pas rentré : pauvre type, le voilà parti dans la débine et il ne va pas s’arrêter là ; c’est pourtant un type intelligent et instruit, de bonne famille…..
Je ne vais pas à l’exercice ce matin et j’en profite pour écrire. À la visite, BRUSCHI de ma section qui était à l’infirmerie depuis quelques jours est évacué pour fièvre ; c’est certainement la grippe.
Cet après-midi, il y a prise d’armes : revue de régiment par le colonel à la sortie de Courroy et remise des croix de guerre pour citations à la brigade et au régiment, aussi à ma section BOUDON et BOUTIER vont être décorés.
Rassemblement du bataillon à 12h50’ et départ à 13h.
Pour commencer, le capitaine TALLOTTE oublie le fanion du bataillon et doit envoyer un cycliste le chercher. La pagaille continue pendant la revue : TALLOTTE oublie de faire présenter les armes lorsque le drapeau passe devant le front du régiment ; seul le défilé est à peu près potable.
Nous rentrons à Juvignies à la nuit et là, nous trouvons notre capitaine COSTE et le s/s lieutenant MONS qui sont rentrés de permission.
Je trouve le fameux MONS au bureau mais ce n’est pas moi qui vais lui serrer la main et je passe près de lui, sans même le saluer. Voilà deux « cocos » qui sont rentrés dont je me serais certainement bien passé de revoir.
Enfin je me « fous » complètement d’eux et je vivrai complètement en dehors d’eux.
En rentrant de la prise d’armes, nous trouvons Piétri au cantonnement, il est allé coucher 2 nuits avec sa « poule » à Beauvais, mais cette escapade va certainement lui coûter cher.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
Ce matin, nous allons à un exercice de lancement de grenades Mills, ce sont des grenades anglaises nouveau modèle, ressemblant beaucoup à nos F1 ayant à peu près les mêmes effets.
Quel spectacle désolant que ce gaspillage fantastique !!
Notre grenade F1 est très bonne et on ne sait même pas se limiter à celle-là, il faut, pour faire plaisir à l’Angleterre, que nous employons un nouveau modèle et envoyons ainsi quelques millions des nôtres de l’autre côté de la Manche.
À cet exercice, un maladroit laisse tomber à ses pieds la grenade amorcée qui éclate, heureusement nous avons eu tous le temps de nous coucher et il n’y a pas de victimes.
Cet après-midi, il y a tir pour la 1ière Cie (fusil, fusil mitrailleur et revolver.)
Rien de bien particulier aujourd’hui, c’est toujours la même connerie.
Le total des pertes se chiffre ainsi qu’il suit :
20 tués + 35 blessés + 1 disparu
Réflexions relatives aux pertes éprouvées par la Cie :
I Ceci fait donc plus du tiers des hommes mis hors de combat qui sont morts.
II Sur un effectif moyen de 80 à 90 poilus à la Cie qui montent aux tranchées, cela en fait 50 mis hors de combat, c'est-à-dire plus de la moitié.
III Sur les 36 blessés il y en a au moins 18 qui sont très légèrement blessés et qui ne sont plus à l’hôpital (Richard caporal, Bernardini sergent, Bretagnolle, Vincent, Vernès, Quetion, Escoffier, Chambron, Boschis caporal, Coumat, Miquel, Nicolas, Tricaud, Campet, Istrin, Quereux, Migeon caporal, Carrère.
Bilan des pertes
de la Cie pendant les 2 périodes de la Somme :
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1ère Section |
2ème Section |
3ème Section |
4ème Section |
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Tués |
Blessés |
Tués |
Blessés |
Tués |
Blessés |
Tués |
Blessés |
|
Bolotte (mort
suite blessures) |
Aubert |
Derobert Lt |
Bretagnolle |
Ceysson
Adjt |
Jayet |
Claude
Cal |
Fraygefond
Cap. |
|
Gardon |
Ribault Cal |
Faliez Sgt |
Arsac |
Jassin |
Bernardini
Sgt |
La Bruyère |
Liabeuf |
|
Tanquerel |
Migeon Cal |
Gauthier Cal |
Mathon |
Liandrat
(mort
suite blessures) |
Bertaux
Cal |
|
Lejot |
|
Grison |
Richard Cal |
PhilYs |
Itrir |
Guillaud |
Leca
Cal |
|
Carrère |
|
|
Guillemin |
Pilot (mort suite
blessures) |
Pibouleau |
|
Bouchet
Cal |
|
Campet |
|
|
|
Coquard |
Chambron |
|
Couviat |
|
Tricaud |
|
|
|
Dallemand |
Guichon |
|
Nicolas |
|
Quéreux |
|
|
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Berry |
Escoffier |
|
Miquel
|
|
|
|
|
|
Prunier |
Boschis
Cal |
|
|
|
|
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Goudard |
Michel
Cal |
Maret |
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Machat
Cal |
1 disparu |
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|
|
|
Vincent
Cal |
|
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Vernès |
|
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Bayon |
|
|
|
|
|
|
|
|
Chabanon |
|
|
|
|
|
4 |
5 |
10 |
15 |
4+1 |
8 |
2 |
7 |
Fournier rentre de permission-Charton rentre de permission-Reçu nouvelles de Bayon et Vernès (*)
La matinée se passe en exercices de détail sur le terrain habituel : gymnastique, jeux et escrime à la baïonnette.
Cet après-midi : instruction individuelle du tirailleur sous la direction du capitaine qui n’y connait rien, aussi c’est encore une jolie pagaille.
Charton est renté de permission ce matin.
Incidemment, j’ai des nouvelles de Vernès et de Bayon.
Le 1er par une fiche venue de l’ambulance où il a été soigné, fiche indiquant sa guérison et son départ en permission de 7 jours. Sa blessure à la tête n’avait pas été heureusement aussi grave qu’on le supposait, puisque le voilà déjà guéri.
Pour Bayon, je viens d’avoir de ses nouvelles par une carte du caporal Michel, ils sont tous les deux dans le même hôpital à Cognac, mais Bayon en a pour longtemps, ayant un bras et une jambe cassés.
Enfin il a au moins la consolation de rester longtemps et peut-être toujours à l’abri des balles et des obus, et c’est beaucoup ; c’est même tant que beaucoup souhaiteraient être à sa place.
À la décision de ce soir, nous apprenons que les sous lieutenants Mons et Donnadieu sont nommés lieutenants à titre temporaire. Nous allons donc avoir deux lieutenants à la Cie qui sont aussi froussards l’un que l’autre.
Le caporal-brancardier Bumel n’est pas cassé, il est tout simplement affecté à la Cie divisionnaire, c’est là un moyen propre de laisser cette place vacante pour y mettre le curé pistonné de l’aumônier.
Le capitaine et Mons me dégoûtent de plus en plus, j’ai un cafard terrible et j’ai peur de faire quelques bêtises.
Pascual qui est rentré de permission d’Algérie a attrapé 20 jours de prison, ordre du général commandant la place d’Alger, pour être arrivé avec 5 jours de retard pour prendre le bateau.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
Desmous et Mollet rentrent de permission.-Reçu nouvelles de Machat. (*)
Ce matin, l’exercice se borne à une théorie faite dans les cantonnements sur l’hygiène : le temps s’était mis à la pluie.
Si la pluie continue, j’espère bien que la marche militaire prévue pour cet après-midi ne va pas avoir lieu.
Bien que le temps reste le même, la marche a lieu et nous partons à 12h 50. Nous passons par Pisseleu et Courroy, le thème de ma manœuvre est le suivant : le bataillon est avant-garde du régiment (sûreté en marche.)
La 2ème Cie qui est en tête forme la pointe, aussi c’est elle qui s’appuie tout le front.
À la sortie de Courroy, le lieutenant-colonel nous rejoint et je crois qu’il ne fait pas de compliments aux officiers, car nous devons recommencer la manœuvre jusqu’à notre entrée à Sauqueuse.
Nous rentrons à Juvignies ver 17h à la tombée de la nuit.
Aujourd’hui, 2 nouveaux permissionnaires rentrent à la Cie : Desmous et Mollet, cela me fournit l’occasion de boire une bonne goutte de « gnole ».
À la distribution de la correspondance, je reçois une lettre de mon caporal Machat, blessé à Ablaincourt.
Ce malheureux a bien failli mourir et en ce moment il n’est pas encore transportable pour être évacué à l’intérieur. Maintenant les blessures par éclats d’obus, bien que paraissant assez légères entraînent souvent la mort, ceci a été le cas pour le pauvre Liandrat de la 3ème section qui ayant reçu un éclat à la fesse est mort 2 jours après.
De ma section, je reste toujours sans nouvelle de Chabanon, blessé en même temps que Machat, Michel, etc.. Et de Goudard blessé lors de notre dernier séjour aux tranchées.
J’ai hâte de savoir ce qu’ils sons devenus.
(*) :
Note écrite en haut de la page du carnet.
Le temps reste toujours le même : doux, mais très brumeux. Ce matin il y a douches pour la Cie puis revue d’armes par le lieutenant Mons.
Réflexions faites au cours de la marche d’hier :
Ces réflexions sont faites au sujet de la conduite de notre beau Coste, qui manque complètement d’éducation.
Ce fat, cet orgueilleux, pendant une pause s’est amusé à faire caracoler sa « bique » dans un champ de blé en herbe.
Ah, pauvre laboureur, comme on respecte ton travail et ta sueur !!!
Et dire que le gouvernement s’esquinte à adresser toujours des appels au cultivateur pour encourager ceux qui ensemencent. Comme toute la Cie aurait été heureuse si cet imbécile avait pu ramasser une bonne bûche !!!
De pareils « ignares » ne méritent aucun respect et je voudrais le voir crever de faim.
C’est à ces types que Louis XII aurait pu donner une bonne leçon et leur faire comprendre que s’ils veulent manger du pain, qu’ils sachent d’abord respecter ceux qui le font venir.
La pluie tombe à verse tout l’après-midi, aussi il y a simplement aménagement du cantonnement et revue de ces cantonnements par le capitaine.
Repos toute la journée, j’en profite pour écrire.
À la décision de ce soir, je vois qu’Aillaud qui était en permission a déserté et a été arrêté à la frontière espagnole, a attrapé au conseil de guerre de cinq ans de travaux publics, sans sursis, il devra faire sa peine et défilera à la parade.
Par une note venue de l’officier payeur, j’apprends également que le malheureux Goudard Henri est mort des suites de ses blessures, le huit novembre à l’ambulance d’Harbonnières.
Cette mort porte à dix le nombre de morts de ma section (la moitié de la liste des victimes de la Cie.)
Nous n’avons pas décidément eu de la chance dans la Somme.
(*) : Goudard
Joseph Henri Régis, 36 ans, garçon d’hôtel à Tain (Drôme), mort pour la
France le 8 novembre 1916 à l’ambulance 3/21 à Harbonnières.
Ce matin, le sol est blanc de neige, mais le temps restant doux, cette neige est vite fondue, elle a cependant l’avantage de nous priver d’exercice ce matin et le travail se borne à une petite théorie dans les cantonnements.
Cet après-midi, nous allons au terrain d’exercice lancer quelques grenades.
Ce soir, à la popote, nous faisons une fameuse bombe.
À la popote, il y a une veuve d’une quarantaine d’années avec sa fille de 17 ans, et vraiment elles mènent toutes les deux une vie honteuse.
Et dire que c’est ainsi dans toute la zone des armées, où l’on trouverait bien difficilement une femme sérieuse. Heureusement qu’il n’en est pas encore tout à fait pareil à l’intérieur.
Il pleut toute la journée, l’après-midi le capitaine fait avec l’adjudant et moi le tour du village pour trouver un nouveau cantonnement pour la 2ème section qui est bien ma logée, ses recherche sont vaines et il est même bien mal reçu dans une maison. Alors il se résout à faire débarrasser une écurie bien close où se trouvent les chevaux des officiers du bataillon pour y mettre les hommes (il était vraiment honteux de voir les chevaux cent fois mieux logés que les hommes !)
Ce soir, vers vingt heures, l’ordre arrive que le bataillon doit se tenir prêt à embarquer demain ou après demain : nous allons certainement remonter une fois de plus dans la Somme, enfin il ne faut pas s’en faire et une croix nous attend : croix rouge, de fer ou de bois.
La journée se passe à faire les préparatifs de départ, il faut distribuer linge, vivres de réserve, cartouches, etc. etc.
Le 1er bataillon monte seul demain comme réserve de la 13ème division qui doit attaquer avant de descendre.
Si la 13ème division est relevée par la nôtre, toute la division ne va pas tarder à nous suivre, si au contraire elle est relevée par une autre division nous ne serons que quelques jours là-haut, mais il ne faut pas trop compter sur ce dernier cas et il y a de fortes chances que nous montions là-haut pour un mois.
Revue en tenue de départ à 15h par le capitaine.
Notre beau Mons se fait porter malade aujourd’hui et va à la visite du médecin-chef à Milly, j’espère bien qu’il n’est pas reconnu et qu’il lui faudra venir avec nous, et voilà le type qui menaçait de nous (les sous offs) faire tous casser, il ferait mieux de prêcher l’exemple.
Deux types de ma section sont proposés pour le conseil de réforme : Feuriet et Picard qui vont s’en aller à Milly.
Le sergent légé part en permission demain matin, en voilà un qui décidément a de la chance et qui une fois de plus va couper à une période de tranchées.
Le réveil est à 6h et à 7h30 nous quittons Juvignies en camion-auto. Comme nous étions un peu en retard au rassemblement, nous nous faisons engueuler par le capitaine.
Pour fêter notre départ, nous avions fait la bombe, d’abord à Juvignies et ensuite à Verderel, si bien que nous sommes rentrés au cantonnement vers 3 heures du matin et plus d’un était légèrement ému !!
Pour aller à Harbonnières, nous ne suivons pas le trajet habituel, nous passons par Amiens qui est une assez jolie ville remplie de types embusqués, propre et bien habillés, d’anglais élégants.
Les autos nous débarquent près de la sucrerie de Proyart à 6km d’Harbonnières où nous devons cantonner cette nuit. Et dire qu’en autos, ils n’ont pas pu nous laisser au carrefour de la route d’Amiens à Foucaucourt avec celle qui va à Harbonnières !
Mais non !
Nous aurions eu 3km à faire en moins, mais cela eut été trop simple !
On reconnaît bien là le métier militaire.
Piétri de ma section est de nouveau absent, il ‘n’était pas présent pour l’embarquement ce matin, cette fois c’est grave et il y a de fortes chances qu’il passe en conseil de guerre, c’est d’ailleurs ce qu’il cherche pour expliquer sa situation.
Nous avons à la Cie un nouveau sous-lieutenant : Chapron qui est affecté à ma section. Je crois que c’est un très brave garçon avec lequel il sera facile de s’entendre.
Ce matin, l’adjudant a eu avec Mons une pique sérieuse.
Quel sale type que ce Mons qui à tout instant menace tous les sous-officiers de les faire casser, vrai moyen pour n’obtenir rien d’eux.
La nuit a été très bonne, et c’est seulement vers 8h ½ que nous décidons de nous lever.
Le temps est toujours pluvieux et la vue de quelques poilus descendant des tranchées nous donne un avant-goût de ce que nous allons être dans quelques heures.
En compagnie de Boudon, je vais visiter le cimetière qui s’agrandit tous les jours, nous y trouvons la tombe du malheureux Goudart, mort à l’ambulance d’Harbonnières le 8 novembre.
Boudon rencontre par hasard son cousin germain qu’il n’avait pas vu depuis 3 ans, c’est un sous-lieutenant d’artillerie, aussi il est loin d’être aussi malheureux que nous, il nous paye 3 bonnes bouteilles de vin bouché.
Nous montons en ligne ce soir.
Départ de la Cie à 17h ¼ ; nous prenons la piste habituelle, puis le boyau C dit de Bovent et arrivons à la tranchée du Cachalot (nouvelle tranchée en arrière du Grand-Père) où nous devons rester en réserve jusqu’à demain soir, nous y sommes logés dans des descentes d’abris.
Le secteur a été bien amélioré, les boyaux ont été nettoyés et des caillebotis ont été posés sur presque tout le parcours par les territoriaux et je suis vraiment étonné de ne pas trouver plus de boue : il ne faut pas cependant en conclure que nous avons les pieds secs !!!
Si le secteur est moins mauvais que nous le supposions, c’est que la 13ème division n’a pas attaqué et en ce moment le secteur est aussi calme qu’en Champagne, ce qui a permis tous ces travaux.
Comme il a plut toute la nuit, la tranchée est pleine d’eau et de boue, aussi les poilus passent une grande partie de la matinée à la nettoyer.
Par les hommes du ravitaillement, j’apprends que Fournier de ma section s’est fracturé le genou en tombant malencontreusement sur la route d’Harbonnières à Foucaucourt.
En voilà un pour lequel la guerre pourrait bien être finie !!!
Ce soir, à la tombée de la nuit, la Cie va en corvée de matériel au dépôt du bois de Bovent.
Le temps est toujours brumeux mais assez doux.
Contrairement à ce que nous pensions, nous ne sommes pas montés en ligne hier soir : c’est le 2ème bataillon qui y est monté directement en descendant des autos, si bien que nous voilà encore pour 4 jours à la tranchée du Cachalot.
Le secteur est toujours aussi calme : à peine quelques obus.
Ce soir, il y a un fort tir de barrage sur notre gauche.
En me promenant un peu à découvert, je trouve au coin d’un petit bois (près du boyau C6) l’emplacement d’une batterie de 77 boche.
À cet emplacement, il y a encore un grand nombre d’obus non tirés, les uns dans leurs paniers d’osier, les autres en pagaille sur le sol, il y en a bien plus de 200.
Cette nuit il a gelé assez fort, et en 1ère ligne il y a eu des pieds gelés : nous en voyons 2 de la 6ème Cie passer sur des brancards.
Toute la journée, les poilus travaillent à élargir la tranchée et à faire des banquettes de tir.
Le colonel Blanc qui passe ce matin, ne trouve rien à son goût et notre capitaine prend quelque chose pour son grade.
Ce soir, Chauveau et Paris rentrent de permission, et Charton revient de la Cie de mitrailleuses où il était allé remplacer provisoirement des permissionnaires.
Corvée de matériel comme d’ordinaire au bois de Bovent.
À la nuit une équipe du génie vient travailler aux abris.
C’est épatant !
C’est toujours ce qu’il y a de plus utile qui est fait en dernier lieu. Quoi de plus indispensable en effet dans cette tranchée de soutien que des abris et des caillebotis qui sont encore à venir !!
Le temps reste à la gelé et cet après-midi la neige fait son apparition.
Je vais avec la Cie en corvée à Deniécourt.
Pauvre village !
On ne retrouve même plus l’emplacement des maisons, le cimetière est tout bouleversé par les obus, et c’est à peine si quelques morceaux de pierres tombales, de couronnes décèlent l’endroit où reposaient les morts de la localité.
Cette vue me fait frissonner.
Quelle guerre épouvantable qui ne respecte même pas les morts !!
Oh ! Non c’est affreux que les vivants s’entretuent.
Soit !
Mais qu’au moins les obus respectent ceux qui ne sont plus !
Nous ne trouvons rien comme matériel et toute la Cie est restée plus d’une heure à découvert, à la merci d’une marmite pour rien.
Ah ! C’est bien là le métier militaire.
Le temps est toujours à la gelée qui est de plus en plus forte.
Dans la journée ; il fait beau temps, aussi l’aviation française se montre plus active que de coutume.
Si la gelée continue, il est fort probable que le secteur ne va pas rester longtemps aussi calme, on parle même d’une attaque que nous ferions de concert avec la 13e division qui remonterait dans ce but ; je suis cependant plus disposé à croire que nous serions les seules troupes d’attaque.
Cet après-midi,
je vais faire une ballade à découvert à un km à la ronde, cela ne risque
d’ailleurs rien, le secteur étant toujours aussi calme.
Dans cette promenade, j’ai l’occasion de voir maints cadavre boches, la plupart pieds nus, aux chairs ratatinées et noircies ; Dans une cagna, j’en vois un qui me frappe particulièrement, ce malheureux blessé à mort avait dû se traîner pour mourir, la souffrance avait contracté ses traits, rendu son visage grimaçant et son aspect était vraiment hideux ; ses vêtements déchirés, sa poitrine à nu montraient combien il avait dû se débattre contre la mort.
À un autre endroit, c’est la tombe de plusieurs des nôtres, tous ces malheureux ont été certainement tués à l’offensive de la 13e division au mois d’octobre.
Et comme matériel, quel gâchis ; tout le long de la route de Deniécourt à Ablaincourt ce ne sont que torpilles restés en pagaille, obus de 79 ou 88 lâchés disséminés un peu partout ; ces obus sont très chers avec leur fusée toute en cuivre, s’ils n’étaient pas si lourds, j’en emporterais un.
Ce soir, nous sommes relevés par le 3ème Bon et nous montons en ligne à la place du 2e.
Les 1ère et 4ème sections sont en 1ère ligne (tranchées Grandjean) et nous avec la 3e section nous restons tranchée des Roumains.
Cette nuit, on n’a même pas pu nous laisser tranquilles sitôt après la relève, nous sommes allés avec la 3ème section creuser une tranchée à découvert et une quinzaine de mètres en arrière de la 1ère ligne.
Heureusement que les Boches ne tirent pas (les coups de fusils sont très rares).
Cette tranchée doit servir pour masser des troupes en vue de l’attaque projetée, attaque que nous devons faire un de ces jours.
Avant, nous devons prendre la sape boche qui se trouve au bout du boyau Fouché, et s’il ne pleut pas, ce sera pour demain soir (la 2è toujours elle) et la 3ème section en sont chargées.
Heureusement le temps se remet à la pluie et toute la
journée les poilus doivent travailler à relever les éboulements de la tranchée.
Dans cette tranchée des Roumains, nous sommes logés dans une cagna avec des caisses de munitions.
Corvées de matériel toute la soirée.
L’attaque de la sape n’a pas lieu ce soir à cause du mauvais temps ; et cette nuit, nous travaillons à la fameuse tranchée de doublement.
Journée pluvieuse.
Ce soir, nous montons en 1ère ligne, remplace les 2ème et 4ème sections.
La relève est terminée à 18 heures.
Chaque nuit, d’après un ordre du colonel, chaque compagnie
doit envoyer un chef de section en patrouille (mission, reconnaître les
dépenfes accessoires en avant de la sape boche).
Hier soir, le capitaine avait envoyé Alphant sergent mais une nouvelle note est venue disant qu’il fallait un chef de section et non un sergent, aussi, cette nuit c’est l’adjudant Moulinier qui en est chargé.
Il va à peine jusqu’à nos fils de fer, ne reste même pas 10’ dehors ce qui n’empêche pas le capitaine de lui dicter un compte rendu épatant donnant des détails faux sur les défenses accessoires boches.
Et dire que ces comptes rendu font juger les types c’est honteux !!!...
Ah ! C’est bien du tape à l’œil j’en suis de plus en plus dégoûté.
Presque toute la nuit, je vais avec Coste, Ratiret et Escoffier poser des réseaux bruns à environ 40m en avant de notre tranchée.
Voir ici la situation
de la 43e division d’infanterie, on y distingue la plupart des lieux
cités.
Aujourd’hui, arrive une bonne nouvelle, le 21ème corps d’armée est relevé par le 18ème et ce soir le 1er bataillon de chasseurs est relevé par le 18ème régt d’infie dont le dépôt est à Pau.
À la nuit, une note nous vient disant que nous ne seront relevés que dans la nuit du 25 au 28, cela nous fera donc 3 jours complets en 1ère ligne, c’est assez car c’est vraiment fatiguant pour les poilus ; les nuits surtout sont épouvantablement longues et le froid ajouté à la pluie qui ne cesse de tomber empêche les hommes de prendre le moindre repos.
Cette relève inattendue met à l’eau tous les projets
d’attaque et ce soir nous sommes chargés de poser des fils de fer barbelés en
avant de notre tranchée, ce que je fais avec Coste
et Escoffier.
Ce Coste est vraiment un type épatant aux tranchées et même précieux pour moi, je suis certain qu’il donnerait sa peau pour me sauver.
À 2 heures du matin, je vais en patrouille avec Reynaud et Bertoux, je vais près des réseaux boches et à une vingtaine de mètres nous avons pu voir très distinctement un dizaine de travailleurs boches.
Bien que je sois allé beaucoup plus loin que MouliniER, mon compte rendu est certainement et à beaucoup près, loin d’être aussi brillant que le sien.
Le temps est toujours à la pluie et avec ce terrain gras, la boue ne manque pas.
Ce soir, le 3ème bataillon qui est en soutien est relevé par le 218ème tant qu’à nous il nous faudra attendre jusqu’à demain soir.
Les régiments qui nous remplacent dans ce secteur viennent d’avoir 3 mois de repos au camp de Mailly et n’ont encore jamais fait d’attaque.
Dans la journée, le capitaine projette de faire chanter à
minuit, le « Minuit chrétien ».
Dans la tranchée par Pollet et autres chanteurs, mais un incident fait manquer la fête.
À la nuit, 2 patrouilles sortent en avant de notre front une de la 1ère cie (s/s lieutenant Chapion avec Bertoux et Reynaud). L’autre de la 2ème (s/s lt Legendre et un homme Doucet).
Il y avait à peine 15’ qu’elles étaient sorties que nous entendons des cris boches accompagnés de grenades et de coups de fusil ; nous avons aussitôt la conviction qu’une patrouille s’était avancé trop loin s’est faite pincer pour une part je croirais fort peu que ce soit la nôtre notre s/s lt était trop consciencieux, nous sommes bientôt rassurés par la rentrée de nos 3 patrouilleurs qui nous racontent ce qui est arrivé : la patrouille de la 2ème cie qui les précédait est arrivée jusqu’à la tranchée boche et a dû être faite prisonnière.
Cet incident fait rater le concert projeté.
Nous passons ainsi notre réveillon à 50m des boches.
Vers 1 heure du matin, nous entendons les chants boches en 2ème et 3ème lignes eux aussi fêtent Noël.
Ce matin, le s/s lt Legendre rentre dans la tranchée, il a passé toute la nuit dans un trou d’obus plein d’eau, ne sachant pas par quel côté se diriger (il ne pouvait même pas distinguer les fusées boches, c’est la 1ère fois qu’il vient au front, c’est un jeune type de la classe 15 qui vient du 1er chasseur à cheval.
Il fallait voir l’état dans lequel était ce malheureux lorsqu’il est rentré, il devra se rappeler son réveillon de 1916.
Si le s/s lt est rentré, l’homme qui l’accompagnait est
rentré chez les Boches, il est soit prisonnier, soit tué.
Nous attendons impatiemment la relève.
Enfin, nous allons changer de secteur, quitter cette Somme où nous sommes depuis 4 mois ½ ; nous n’en sommes pas fâchés. Il paraît que nous allons dans les Vosges où vers la frontière suisse pour prévenir une attaque brusque boche que l’on commence à redouter de ce côté.
Ce soir, il doit y avoir encore patrouille ; cette fois c’est le tour de Mons, mais le capitaine y envoie le caporal Monmerrat et 2 hommes.
Quel procédé ignoble tout de même !!!...
Je me demande pour quelle raison Mons n’y va pas.
Ce froussard accompagne Montmerat jusqu’à l’endroit où il doit sortir de la tranchée ; mais ce qu’il y a de plus répréhensible, de plus ignoble, c’est que Monmerat ne signe pas le compte rendu de la patrouille qui est certainement signé par Mons.
Oh ! Non ! Quelle mentalité tout de même !
Quelle conduite épouvantable de nos chefs ! Ah ils donnent un bel exemple à la troupe !!
Pauvres soldats !
Où allons-nous avec de tels chefs !!!
Dans cette circonstance notre capitaine est aussi coupable que Mons.
Non ! J’en ai assez. Je méprise complètement de pareils individus.
La relève arrive
vers 23 heures.
Cela se passe assez bien mais comme il fallait s’y attendre, il y a un encombrement dans le boyau Fouché et tranchée des Roumains ; une fois arrivés aux boyaux C6 cela va bien.
L’étape est rudement pénible le long de la piste et de la route de Foucaucourt et Harbonnières, où nous arrivons vers 4h du matin, les uns après les autres.
Là nous retrouvons les caporaux Pernod et Picard avec FEURET (?). Picard est versé dans le service auxiliaire et FEURET (?) versé dans l’artillerie lourde.
Nous avons tout juste le temps de toucher à Harbonnières, le ravitaillement de chercher nos sacs, il nous faut repartir à 6 heures du matin pour prendre les autos à la sucrerie de Proyart ; encore 6 km à faire ! Heureusement que cette fatigue nous est imposée pour aller au repos, sans quoi, plus de la moitié des poilus n’aurait pas suivi.
C’est incroyable ce qu’on est faible après une période de tranchées, c’est à peine si les jambes veulent me porter.
Nous prenons les autos à 8h nous sommes toujours couverts
de boue ; et ce soir nous débarquons à Belleuse, où nous passons la nuit. Belleuse est un petit
patelin de la Somme juste à la limite de ce département avec celui de l’Oise.
Pendant notre trajet en auto nous avons dû changer de voiture deux fois de suite nous sommes passés par Moreuil.
La nuit a été bonne mais trop courte car le réveil est à 4h ½, le bataillon devant embarquer à la gare de Conty 4heures ½ à 8 heures.
Je suis obligé ce matin de réveiller les poilus, de
distribuer le campement pendant que FIGARD (?) et Boudon dorment
tranquillement: ils se « foutent » vraiment trop de ma bonne volonté
et je commence à en avoir assez.
Nous arrivons à Conty vers 7h ½, le 3ème Bon qui devrait embarquer à minuit attend encore sur le quai, aussi nous avons tout le temps, de toucher le ravitaillement pour 3 jours et nous n’embarquions qu’à midi.
Aujourd’hui le temps est superbe et le soleil même assez chaud ; nous sommes casés dans des wagons à bestiaux (30 par wagons) avec seulement une ½ botte de paille pour les 30.
Toute la soirée je reste assis à la portière à voir défiler le paysage.
Nous passons par St Omer-en-Chaussée où nous avons débarqués et notre arrivée dans la Somme par Milly, Saint Just-en-Chaussée.
La nuit a paru plutôt longue car impossible de s’étendre et par suite de bien dormir.
Nous sommes passés par la grande ceinture. St Cyr, Versailles etc. nous buvons le jus à Nogent-sur-Seine. Là je m’aperçois qu’un type de ma section Couvrat nous a quittés ainsi que Créteur (3ème section).
Ces 2 loustics passant près de chez eux n’ont pu résister
à la tentation d’y faire un tour et ont sauté du train 200m après la gare de Versailles
(plusieurs type les ont vu descendre). Cette escapade ou plutôt cette désertion
leur coûtera certainement cher.
Ces 2 lascars sont de la classe 16 et vraiment ce sont les jeunes qui sont les plus indisciplinés et plus nous irons plus cette indiscipline s’aggravera.
La classe 17 sera encore pire et le mal s’accentuera dans de fortes proportions. Ce sont encore les vieux qui sont de beaucoup les plus soumis et les meilleurs soldats. Ces jeunes se croient tout permis.
Ah si la guerre dure encore 2 ans nous auront une belle armée.
Dans la journée nous passons par Bar-sur-Aube, Chaumont d’où nous sommes dirigés sur Vesoul puis sur Lure et Villersexel ou nous débarquons à 20 heures.
Nous avions ignoré jusqu’au bout notre destination mais maintenant nous voilà renseignés une grande quantité de troupes est massée près de la frontière suisse car je crois que l’on craint beaucoup en ce moment une offensive boche brusquée par la Suisse.
De Villersexel nous allons coucher à Moimay (22h), nous sommes ici dans le pays d’un des poilus de ma section Lescafette, qui habite à 2km de Moimay (Marast) aussi il va y passer la nuit.
Par ici on voit que les habitants ne sont pas ennuyés de troupes car ils sont très chics et au cantonnement nous avons de la paille à discrétion.
D’après les « on dit », nous serions ici pour quelques jours seulement puis nous irions à pied au camp du Val d’Aoz.
La nuit a été bien bonne, ces quelques heures de sommeil après 15 jours de fatigue nous font beaucoup de bien et je reste couché jusqu’à 8h ½.
Le plus embêtant c’est que nous allons encore changer de
cantonnement, je passe près d’une heure à me nettoyer un peu.
Rassemblement de la cie à midi et nous nous mettons en route vers Oppenans où nous devons cantonner nous quittons un gentil petit patelin où il y a bistrots et épiceries pour aller dans un petit village où il n’y a rien du tout.
Nous passons par Marast (Pays de Lescafette) et arrivons à Oppenans vers 14h. Lescafette a la chance de ne pas s’éloigner de chez lui : il en est toujours à 2km ½.
Quelques mots sur la région : Cette partie de la Hte Saône est assez accidentée ; beaucoup de petites collines qui sont assez boisées, mais ce ne sont pas de grandes futaies, mais plutôt de taillis.
Les vallées assez étroites sont marécageuses et par ici nous aurons au moins le grand avantage de ne pas manquer d’eau pour nous nettoyer comme c’était le cas à ??? et Juvigné.
La principale ressource du pays est l’élevage mais le terrain est loin d’être aussi riche qu’en Normandie ou dans la Somme. Le principal arbre fruitier est le cerisier et dans cette contrée on fabrique beaucoup de Kirsch.
Les maisons sont bâties en pierres et les toitures sont toutes en tuiles ; les murs sont plus solides que dans le Nord où ils sont faits en torchis très peu épais.
Nous passons la soirée à aménager les cantonnements, les habitants nous fournissent gratuitement tout la paille nécessaire et ma foi, nous n’allons pas être trop mal couchés.
Le temps est toujours pluvieux, mais doux.
La journée est consacrée au nettoyage et à l’aménagement des cantonnements.
Le sous-lieutenant Chapron
fait passer l’inspection des armes par les caporaux.
Nous consacrons l’après midi à faire l’état des effets à changer et des vivres de réserve manquants.
Aujourd’hui dimanche, il y a encore repos toute la journée, toutes les corvées devraient être terminées avant ??? ordre du colonel.
Le colonel Blanc
ainsi que presque tous les officiers supérieurs est un cabotin fini, mais cela
aura au moins quelque chose de bon pour nous : cela nous vaudra repos
complet tous les dimanches.
Je passe presque toute la journée à écrire lettres et carnets de route et à jouer aux cartes.
Voici encore une année de guerre terminée, nous laissant une amère désillusion sur les évènements passés.
Puisse l’année 1917 nous apporter la victoire et la paix !!!...
Maintenant que nous avons fini avec la Somme, voici le bilan des pertes de la Cie
20 tués
35 blessés
1 disparu
Ces chiffres montrent bien que sur les mis hors de combat, près de la moitié sont tués.
Sur les 35 blessés, il y a au moins 14 qui ne sont plus à l’hôpital et qui ont rejoint soit la Cie comme Escoffier, Couvral soit le dépôt divisionnaire comme Vincent, Bretagnolle, Richard etc.… soit le dépôt de Lyon comme Chambron, Arsac, Istier, Boschis, etc…
Sur ces 35, 4 sont infirmes : Leca paralysé du côté droit, Liabeuf (aveugle) Aubert (borgne, œil droit crevé), Marchal, Cal.
Donc sur ces 35 blessés, il y en a à peine une quinzaine dont la blessure les maintient encore à l’hôpital.
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|
classes |
Noms et
Prénoms |
Mul Rgt |
Grades |
Recrutement |
Profession |
Mul corps |
Adresse de
la famille |
Observations |
|
1915 |
Pernod Henri&Rt |
1191 |
Caporal |
Belley |
Cultivateur |
12915 |
Mr
Pernod, 15 rue Neuve, Tenay,
Ain |
|
|
1909 |
Lescafette Louis |
1044 |
1ère
cl |
Vesoul |
Cultivateur |
05952 |
Mr,
Vve Lescafette à
Marast, Hte Saône. |
|
|
1912 |
Rativet Jules |
679 |
2ème
cl |
Rhône
Sud |
Cultivateur |
13198 |
Mr
Rativet, chemin des Lilas, St Rambert-l’île Barbe, Rhône. |
|
|
1914 |
Coste Elie |
1272 |
2ème
cl |
Privas |
Cultivateur |
16565 |
Mr
Coste Elie à la Cité St
Laurent, 21, Vocher, Loire |
|
|
1916 |
Dumont Henri |
1887 |
2ème
cl |
Le
Havre |
Boulanger |
13555 |
Mr,
Vve Dumont, 28 rue
amiral Courbet, Le Havre. |
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Versé
changement d’armes 21.12.16. |
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Évacué
le 3.12.16, fièvre |
|
1916 |
Bonnetti Ange |
1844 |
2ème
cl |
Ajaccio |
Cultivateur |
13669 |
Me
Camiffi Elisabeth à Scolca par
Campitello, Corse. |
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Affecté
2ème Cie 8.12.16 |
|
Classes |
Noms et
Prénoms |
Mul Rgt |
Grades |
Recrutement |
Profession |
Mul corps |
Adresse de
la famille |
Observations |
|
1908 |
Picard Alphonse |
316 |
Caporal |
Épinal |
Tisserand |
06967 |
Melle
Picard, au Val d’Ajol, Vosges. |
|
|
1915 |
Reynaud Joseph |
327 |
2ème
cl |
Bourgoin |
Cultivateur |
9406 |
Me
Vve Etienne Reynaud,
Aoste, Isère. |
|
|
1908 &Rt |
Boutier Eugène |
1906 |
2ème
cl |
Tours |
Employé |
014191 |
Mr
Vacher, 49 rue François
Arage, Tours, (L et C) |
|
|
1916 |
Baragne Raymond |
664 |
2ème
cl |
Mirande |
Cultivateur |
13629 |
Mr
Baragne à Montestruc, Gers |
|
|
1916 |
Paris Antoine |
109 |
2ème
cl |
Clermt
Ferrand |
Métallurgiste |
13666 |
Mr
paris Fayet, rue Carnot à
Thiers, Puy de Dôme |
|
|
1916 |
Robert Émile |
1381 |
2ème
cl |
Le
Puy |
Cultivateur |
|
Mr
RoberT Antoine, à la
Besseat, St Jeures, hte Loire |
|
|
1916 |
Ferrier Marius |
1548 |
2ème
cl |
Montpellier |
Cultivateur |
13673 |
Mr,
Vve, Ferrier,
Paichauroux par Clarette, Hérault. |
|
|
1907 |
Graner Ernest |
2344 |
2ème
cl |
Epinal |
Cultivateur |
0366 |
Me
Graner, à Barançon sous
Plainfaing, Vosges. |
|
|
1907 |
Canty Jean |
457 |
2ème
cl |
Tulle |
Mécanicien |
014424 |
Mr
Canty, garde forestier à
Espon Sour, Corrèze. |
|
|
Classes |
Noms et
Prénoms |
Mul Rgt |
Grades |
Recrutement |
Profession |
Mul corps |
Adresse de
la famille |
Observations |
|
1914 &Rt |
Mollet Léon |
139 |
2ème
cl |
Digne |
Clicheur |
10655 |
Mr
Mollet, maire à St Michel, Basses
Alpes. |
|
|
1912&Rt |
Desmons Albert |
1500 |
1ère cl |
Rodez |
Cultivateur |
5467 |
Mr
Desmons à Rouchaudy par Ste
Geneviève, (Aveyron). |
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
15.12.16 Blessé accidentellement |
|
1912 |
Chauveau Adolphe |
690 |
2ème
cl |
Angoulême |
Cultivateur |
6266 |
Mr
Chauveau Jean à Courcôme par
Ruffec, Charente. |
|
|
1916 |
Bertoux Marcel |
588 |
2ème
cl |
Vienne |
Charcutier |
11090 |
Mr
Bertoux, 12 rue Auguste
Cabrières, Paris
XV |
|
|
1916 |
Rouquette Gaston |
2186 |
2ème
cl |
Montpellier |
Cultivateur |
13636 |
Mr
Rouquette Jules à St Pierre des
Cats, Aveyron. |
|
|
1916 |
Escoffier Marcel |
355 |
2ème
cl |
Avignon |
Cocher |
|
Mr
Escoffier Auguste, Cavaillon, Vaucluse. |
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Déserteur 13.12.16 |
|
Classes |
Noms et
Prénoms |
Mul Rgt |
Grades |
Recrutement |
Profession |
Mul corps |
Adresse de
la famille |
Observations |
|
1912 |
Marguet Alfred |
790 |
Caporal |
Belfort |
Cultivateur |
|
Mr
Marguet, boulevard des Vosges, Belfort. |
|
|
1900 |
Legris Henri |
45 |
2ème
cl |
Pont
St Esprit |
Marchant
de bois |
05907 |
Mr Legris
Bourg St Andéol, Ardèche. |
|
|
1911 |
Charton Marius |
1170 |
2ème
cl |
Grenoble |
Cultivateur |
|
Mr
Charton à Miribel les Echelles, Isère |
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Versé
service auxiliaire 21.12.16 |
|
1907 |
Paravy Pierre |
693 |
1ère
cl |
Chambéry |
Jardinier |
06779 |
Me
Paravy. La Motte Servolex par
Chambéry. Savoie. |
|
|
1916 |
Raccaglia François |
195 |
2ème
cl |
Ajaccio |
Cultivateur |
13653 |
Me
Raccaglia Jean Dominique à
Marignana. Corse |
|
|
1916 |
Rescoussier Paul |
975 |
2ème
cl |
Montauban |
Cultivateur |
13686 |
Mr
Rescoussier, Bap Vaylats
Lalbenque. Lot |
|
|
1911 |
Pascual Antoine |
772 |
2ème
cl |
Alger |
Maçon |
16572 |
Mr Fernand
Pascual, 34 Bab el Oued. Alger |
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Passé
à la 7ème Cie 21.11.16
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Déserteur
27.12.16 |
________________
(Clôturé le 18.11.16)
|
Classe |
Noms et Prénoms |
N° Recrut. |
Grades |
Recrutement |
Profession |
Adresse de la famille |
Observation |
|
1914 |
GAUTHIER Emile |
723 |
Caporal |
Brive |
Cultivateur |
Mr GAUTHIER à
Ladignac (Haute-Vienne) |
Blessé
mortellement, obus (4.9.16) |
|
(26.9.16) 1912 |
MARGUET Alfred |
790 |
Caporal |
Belfort |
Cultivateur |
Mme MARGUET 148
Bd des Vosges. Belfort |
|
|
1910 |
PHILIS
Jean-Marie (Cité au régiment) |
1197 |
2ème
classe |
Rhône Sud |
Chapelier |
Mr PHILIS à
Saint-symphorien-sur-Coise (Rhône) |
Tué, éclat d’obus
(4.9.16) |
|
1907 |
GRANER Ernest |
2344 |
2ème
classe |
Epinal |
Cultivateur |
Mme GRANER à
Barançon-sur-Plainfaing (Vosges) |
|
|
1914 |
BERRY Jean |
1102 |
2ème
classe |
Lyon Saint-Just |
Employé |
Mme Veuve BERRY
15 Rue Chinard Lyon Vaise (Rhône) |
Tué le 17.10.16
(obus) |
|
1896 |
DUPUIS Abel |
1087 |
2ème
classe |
Châtellerault |
Cultivateur |
Melle DUPUIS
Eugénie Monts-sur-Guesne Vienne) |
Evacué, 26.5.16 (jambe enflée) |
|
1915 |
PILOT Jean-Marie |
425 |
2ème
classe |
Bourgoin |
Cultivateur |
Mr Jean PILOT,
café, La Murette (Isère) |
Blessé
gravement, éclat d’obus
(4.9.16) |
|
(27.4.16) 1900 |
MARCELLIN Louis |
789 |
2ème
classe |
Villar d’Arène |
Berger |
Mme MARCELLIN,
place de la Rotonde 21, Marseille |
Evacué, 21.9.16,
angine, maladie de cœur |
|
(27.4.16) 1901 |
SAURAT Alexandre Cité au corps
d’armée |
1229 |
2ème
classe |
Foix |
Cultivateur |
Mme SAURAT
Raymonde Le coût Brassac (Ariège) |
Affecté Cie
Hors Rang, 5.8.16 |
|
(27.4.16) 1901 |
VEYRAT Joseph |
1588 |
2ème
classe |
Grenoble |
Cultivateur |
Melle Emilie
VEYRAT Venose par Largentière (Isère) |
Cie
mitrailleuse, 27.4.16 Classé inapte conseil de réforme |
|
(27.4.16) 1911 |
CHAMBON Auguste |
249 |
2ème
classe |
Romans |
Cultivateur |
Mr CHAMBON Henri
Quartier de Baylon Chabeuil (Drôme) |
Blessé, balle
main gauche (5.9.16) |
|
1915 |
DALLEMAND Paul
(Cité au Régiment) |
962 |
2ème
classe |
Châlons-sur-Saône
|
Cultivateur |
Mr DALLEMAND,
Rosey par Saint-Désert
(Saône et Loire) |
Tué le 17.10.16
(obus) |
|
1905 |
FOURNIER Joseph
(19.5.16) |
929 |
2ème
classe |
Vienne |
Cultivateur |
Mme FOURNIER
Oytier-Saint-Oblas, canton
d’Heyrieux (Isère) |
|
|
(1.6.16) 1912 |
DESMONS Albert
(Cité au régiment) |
1500 |
2ème
classe |
Rodez |
Cultivateur |
Mr DESMONS à
Rouchaudy par Sainte-Geneviève
(Aveyron) |
|
|
(15.6.16) 1901 |
VEYRAT Joseph |
1588 |
2ème
classe |
Grenoble |
Cultivateur |
Melle Emilie
VEYRAT Venose par Largentière
(Isère) |
Affecté Cie
divisionnaire d’inapte (7.7.16) |
|
(20.6.16) 1896 |
DUPUIS Abel |
1087 |
2ème
classe |
Châtellerault |
Cultivateur |
Melle DUPUIS
Eugénie, Monts-sur-Guesne (Vienne) |
Affecté Cie
divisionnaire d’inapte (7.7.16) |
|
(26.9.16) 1911 |
GAULT Georges |
453 |
2ème
classe |
Alger |
Ouvrier |
Mr GAULT, 8 rue
du Marché, Alger |
Affecté Section
de discipline (29.9.16) |
|
(26.9.16) 1901 |
VEYRAT Joseph |
1588 |
2ème
classe |
Grenoble |
Cultivateur |
Melle Emilie
VEYRAT Venose par Largentière
(Isère) |
Versé service
auxiliaire, 1.10.16 |
|
(26.9.16) 1903 |
BRETAGNOLLE Antoine |
- |
2ème
classe |
Tulle |
Commerçant |
Mme
BRETAGNOLLE, 11 Rue Charonne (Paris) |
Blessé
30.10.16, obus |
|
(29.9.16) 1916 |
ESCOFFIER Marcel |
355 |
2ème
classe |
Avignon |
Cocher |
Mr ESCOFFIER
Auguste, Cavaillon (Vaucluse) |
Blessé
30.10.16, shrapnells (reins) |
|
(3.11.16) 1916 |
BERTOUX Marcel |
588 |
2ème
classe |
Vienne |
Charcutier |
Mme BERTOUX, 12
rue Auguste Chabrières (Paris XV) |
|
|
1912 |
FALIEZ Valentin |
1852 |
Sergent |
Rodez |
Employé PTT |
Mr FALIEZ à
Brommat par Mur-de-Barrez (Aveyron) |
Tué le 17.10.16
(obus) |
|
Classe |
Noms et Prénoms |
N° Recrut. |
Grades |
Recrutement |
Profession |
Adresse de la famille |
Observation |
|
1906 |
BUONAFÈDE Pierre |
2286 |
Caporal |
Nice |
Ferblantier |
Mme Veuve
BUONAFÈDE, 15 rue Colonna
d’Istria (Nice) |
Affecté Cie
divisionnaire d’inapte 28.7.16 |
|
1913 (27.4) |
NOBIS Charles |
2618 |
Caporal |
Le Havre |
Navigateur |
Veuve NOBIS rue
de la forêt de Maugeon par Graville-Sainte-Honorine (Le Havre) |
Evacué, blessé,
11.6.16, éclat d’obus
cuisse |
|
1909 (13.8.16) |
BOSCHIS Robert (Cité au
bataillon) |
2294 |
Caporal |
Seine, 3ème
bureau |
Artiste Lyrique |
Mme BOSCHIS 88,
rue du Gaz. Paris 13ème |
Blessé, éclat
d’obus main gauche
(10.9.16) |
|
1916 |
RITOUX Henri |
1196 |
2ème classe |
Guéret |
Cimentier |
Mme RITOUX, la
Ganne, commune de Poussanges par Felletin (Creuse) |
Evacué 4.8.16, troubles
mentaux |
|
1909 |
GRUMEL Claudius |
596 |
2ème classe |
Seine, 3ème
bureau |
Cuisinier |
Mme GRUMEL, 17
Boulevard Saint Germain,
Paris (Vème) |
Versé service
auxiliaire 29.4.16 |
|
1908 |
AILLAUD ??? |
85 |
2ème classe |
Marseille |
Plombier |
Mr AILLAUD 14,
rue Jourdan (Marseille) |
Porté déserteur,
16.10.16 |
|
1908 |
BOUTIER Eugène |
1906 |
2ème classe |
Tours |
Employé |
Mr VACHER, 49
rue François Arago, Tours (Indre et Loire) |
|
|
(23.4.16) 1914 |
ARSAC Jean |
1511 |
2ème classe |
Le Puy |
Cultivateur |
Mr ARSAC à
Saint-Pal-de-Mons (Haute Loire) |
Affecté Cie
Mitrailleuses (6.7.16) |
|
(23.4.16) 1911 |
PRUNIER François |
211 |
2ème classe |
Saint-Etienne |
Cultivateur |
Mr PRUNIER
Joseph à La Contée par
Rive-de-Gier (Loire) |
Evacué 17.8.16
Rhumatismes |
|
(25.4.16) 1911 |
FAVE Louis |
935 |
2ème classe |
Romano |
Cultivateur |
Mr FAVE
François à Léoncel par Barbières
(Drôme) |
Evacué 16.8.16,
bronchite spécifique |
|
(25.4.16) 1914 |
VIGNOLY Germain |
1380 |
2ème classe |
Pont-Saint-Esprit |
Cultivateur |
Mr VIGNE Baptiste
à Meyras (Ardèche) |
Subsistant puis
affecté Cie de
Mitrailleuses |
|
(25.4.16) 1913 |
ROUSTAN Jules |
1960 |
2ème classe |
Nîmes |
Cultivateur |
Mr Louis
ROUSTAN à Martinet sur Auzonnet
(Gard) |
Subsistant puis
affecté Cie de
Mitrailleuses |
|
(25.4.16) 1914 |
VIGNESSOULE Albert |
77 |
2ème classe |
Pont-Saint-Esprit |
Cultivateur |
Mr VIGNESSOULE
Albert, Issirac (Gard) |
Subsistant puis
affecté Cie de
Mitrailleuses |
|
(13.5.16) 1910 |
LARRIERE
Gabriel (Cité au régiment) |
783 |
2ème classe |
Epinal |
Typographe |
Mr LARRIERE
Louis, 42 rue de Nancy, Epinal (Vosges) |
Passé tambour
11ème Cie 24.10.16 |
|
(2.6.16) 1910 |
JOUVE André |
812 |
2ème classe |
Rhône Central |
Employé PIM |
Mme JOUVE, 30
cours Bayard, Lyon (Rhône) |
Parti Lyon P.L.M.
26.10.16 |
|
(13.6.16) 1897 |
GUERTIN Emile |
1173 |
2ème classe |
Châtellerault |
Cultivateur |
Mr GUERTIN,
café de Château-Renault (Indre et Loire) |
Evacué,
18.6.16, mauvaise dentition |
|
(25.7.16) 1914 |
ARSAC Jean |
1511 |
2ème classe |
Le Puy |
Cultivateur |
Mr ARSAC à
Saint-Pal-de-Mons (Haute Loire) |
Blessé, éclat
d’obus bras gauche (3.9.16) |
|
(26.9.16) 1913 |
VINCENT Antoine
(Cité au régiment) |
316 |
Caporal |
Saint-Etienne |
Mineur |
Mr VINCENT Jean-Baptiste
à Saint-Genis-Terrenoire (Loire) |
Blessé le
30.10.16, shrapnell,
reins |
|
(26.9.16) 1911 |
CHARTON Marius |
1170 |
2ème classe |
Grenoble |
Cultivateur |
Mr CHARTON à
Miribel-les-Echelles (Isère) |
|
|
(19.9.16) 1911 |
FAVE Louis |
935 |
2ème classe |
Romano |
Cultivateur |
Mr FAVE
François à Léoncel par Barbières (Drôme) |
Evacué 19.11.16 (faiblesse) |
|
(26.9.16) 1911 |
PRUNIER François |
211 |
2ème classe |
Saint-Etienne |
Cultivateur |
Mr PRUNIER
Joseph à La Contée par
Rive-de-Gier (Loire) |
Tué le 17.10.16
(obus) |
|
(19.9.16) 1912 |
CAVE Laurent |
1703 |
2ème classe |
Marseille |
Employé |
Mr François
CAVE, 61 rue du Village, Marseille (B.d.R) |
Déserteur
(12.10.16) |
|
(29.9.16) 1916 |
CHABANON Marie |
474 |
2ème classe |
Mende |
Cultivateur |
Mr CHABANON
Antoine à Monteils par Monastier (Lozère) |
Blessé le
30.10.16, shrapnells pieds |
|
1910 |
CHOLEZ Joseph |
263 |
Sergent |
Epinal |
- |
Mme Veuve
CHOLEZ à Padoux par
Rambervillers (Vosges) |
Affecté Cie
divisionnaire, 7.7.16 |
|
1914 |
FIGEAC Bernardin |
227 |
Sergent |
Cahors |
Cultivateur |
Mr FIGEAC
Alphonse à Gindou canton de
Cazals (Lot) |
Passé à la 4ème
section, 24.8.16 |
|
Classe |
Noms et Prénoms |
N° Recrut. |
Grades |
Recrutement |
Profession |
Adresse de la famille |
Observation |
|
1914 |
MACHAT Lucien (Cité au
régiment) |
407 |
Caporal |
Magnac-Laval |
Horticulteur |
Mr Père MACHAT,
horticulteur, Chasseneuil (Charente) |
Evacué, 28.4.16
(fièvre) et oreillons, blessé le 30.10.16 shrapnells reins |
|
1907 |
PARAVY Pierre |
693 |
1ère classe |
Chambéry |
Jardinier |
Mme PARAVY, La
Motte-Servolex par Chambéry (Savoie) |
|
|
1915 |
GUILLEMEAU
Raoul (Cité au régiment) |
1484 |
2ème classe |
Blois |
Cultivateur |
Mr GUILLEMEAU, Boisseau
sur Oucques (Loire et Cher) |
Evacué 2.10.16,
angine |
|
1903 |
COQUARD Jean-Claude
(Cité au régiment) |
610 |
1ère classe |
Montbrison |
Cultivateur |
Mme COQUARD,
Saint-Laurent-la-Conche (Loire) |
Tué, balle en
pleine tête (4.9.16) |
|
1896 |
PICARD Auguste |
1130 |
2ème classe |
Châtellerault |
Cultivateur |
Mme Veuve
PICARD, Ligné commune de Chouppes par Mirebeau (Vienne) |
Affecté Cie
divisionnaire d’inaptes (7.9.16) |
|
1914 |
VERNES Louis Jean
(Cité au régiment) |
694 |
2ème classe |
Le Puy |
Cultivateur |
Mr VERNES
J-Jacques L’Herm (Haute Loire) |
Blessé 17.10.16
(crâne, genou, obus) |
|
1909 |
GUICHON Gabriel |
- |
1ère classe |
Chambéry |
Chapelier |
Mr GUICHON,
Aix-les-Bains (Savoie) |
Blessé éclat
torpille cuisse g. (13.9.16) |
|
1904 |
GIENZENDANER
George (Cité au régiment) |
538 |
2ème classe |
Rhône Central |
Brodeur |
Mme ???,
rue de la Part Dieu, 87, Lyon |
Évacué 12.8.16
bronchite, courbature |
|
1906 |
PUGET Marie |
231 |
2ème classe |
Bourg |
Cultivateur |
Mr PUGET, Saint-Didier-d’Aussiat
(Ain) |
Disparu
(Verdun) Avril |
|
1897 |
BASSAS Pierre |
895 |
2ème classe |
Brive |
Cultivateur |
Mme BASSAS,
Saint-Aulaire (Corrèze) |
Classé inapte
28.4.16 |
|
(27.4.16) 1911 |
PASCUAL Antoine |
772 |
2ème classe |
Alger |
Maçon |
Mr Fernand
PASCUAL, Alger, rue Babel Louet 34 |
Évacué 19.6.16.
Troubles visuels |
|
(27.4.16) 1914 |
COSTE Elie |
1276 |
2ème classe |
Privas |
Cultivateur |
Mr COSTE Elie à
la cité Saint Laurent 21 Veauche (Loire) |
Versé Cie
Mitrailleuses (27.4.16) |
|
(23.5.16) 1912 |
CAVE Laurent |
1703 |
2ème classe |
Marseille |
Employé |
Mr François
CAVE, 61, rue du village, Marseille (B.d.R) |
Évacué 28.5.16,
faiblesse, syphilis |
|
(7.7.16) 1911 |
PASCUAL Antoine |
772 |
2ème classe |
Alger |
Maçon |
Mr Fernand PASCUAL,
Alger, rue Babel Louet 34 |
|
|
(7.7.16) 1915 |
BAYON Antoine (Cité
au régiment) |
1480 |
2ème classe |
Roanne |
Cultivateur |
Mr BAYON Jean à
Le Donjon (Allier) |
Blessé le
17.10.16. Bras et jambe (obus) |
|
(12.7.16) 1914 |
MOLLET Léon |
139 |
2ème classe |
Digne |
Clicheur |
Mr MOLLET,
maire à Saint-Michel (Basses-Alpes) |
|
|
(26.9.16) 1912 |
BERNARD Pierre |
196 |
1ère classe |
Le Puy |
Boulanger |
Mr BERNARD
Cyprien, à Charbonnier (Haute Loire) |
Évacué le
2.10.16 (boiteux) |
|
(29.9.16) 1916 |
DUMONT Henri |
1887 |
2ème classe |
Le Havre |
Boulanger |
Veuve DUMONT,
28, rue Amiral Courbet, Le Havre |
|
|
(8.6.16) 1912 |
LERAY Gaston |
731 |
Sergent |
Seine 13ème ??? |
Commerçant |
Mme LERAY, 27
rue Dalayrac, Fontenay-sous-Bois (Seine) |
Évacué (4.7.16)
rhumatismes |
|
1914 (7.7.16) |
MOUREY Auguste |
3712 |
Sergent |
Seine 3ème Bureau |
Employé de commerce |
Mme Veuve
MOUREY, 36 bis rue de l’Alma, Asnières (Seine) |
Passé à la 1ère
section |
|
Classe |
Noms et Prénoms |
N° Recrut. |
Grades |
Recrutement |
Profession |
Adresse de la famille |
Observation |
|
1906 |
BIGOT Léon |
1137 |
Caporal |
Vitré |
Voyageur de commerce |
Melle BIGOT,
Saint-Aubin-du-Cormier (Ille et Vilaine) |
Evacué (1.6.16) embarras gastrique |
|
1912 |
CHAUVEAU
Adolphe |
690 |
2ème classe |
Angoulême |
Cultivateur |
Mr CHAUVEAU
Jean, à Courcôme par Ruffec (Charente) |
Affecté Cie mitrailleuses 6.7.16 |
|
1914 |
MOLLET Léon |
139 |
2ème classe |
Digne |
Clicheur |
Mr MOLLET, maire
à Saint-Michel (Basses-Alpes) |
Affecté Cie mitrailleuse 6.7.16 |
|
1914 |
DIEUDONNé Henri |
1291 |
1ère classe |
Belfort |
Cultivateur |
Mr DIEUDONNé à Fresse-sur-Moselle par Remiremont
(Vosges) |
Évacué, foulure du genou 25.5.16 |
|
1907 |
COLOMBIN Paul |
440 |
2ème classe |
Épinal |
Ferblantier |
Mr COLOMBIN,
Saint-Toger par Dosches (Doubs) |
Affecté Cie divisionnaire 7.7.16 |
|
1902 |
GUILLARD
Jean-Marie |
1164 |
2ème classe |
Rhône Sud |
Employé |
Mme GUICHARD, 21,
place de la Comédie, Lyon (Rhône) |
Évacué, faiblesse 26.5.16 |
|
1908 (23.4.16) |
DUFREMEIX Émile |
3241 |
2ème classe |
Seine 1er Bureau |
Serrurier |
Mr DUFREMEIX,
62 rue de Châteaudun (Paris) |
Blessé, balle épaule droite, évacué 7.5.16 |
|
(27.4.16) 1901 |
DASTE Noël |
1008 |
2ème classe |
Saint-Gaudens |
Terrassier |
Mr CASTEIX Gabriel, rue Job, 1 (Toulouse) |
Classé inapte Conseil de réforme 28.5.16 |
|
(27.4.16) 1902 |
ABONNEL Jean |
1175 |
2ème classe |
Rhône Central |
Journalier |
Mme ABONNEL 13,
rue Casimir Périer (Lyon) |
Affecté Cie divisionnaire d’inaptes (7.7.16) |
|
(27.4.16) 1914 |
DESBORDES Henri |
484 |
2ème classe |
Brive |
Cultivateur |
Mr DESBORDES
Mareuil-sur-Belle (Dordogne) |
Passé clairon en pied, 15.8.16 |
|
(23.5.16) 1911 |
GUYON Louis |
67 |
2ème classe |
Montélimar |
Peintre |
Mr GUYON Ch,
rue Bavière, Montélimar (Drôme) |
Affecté Cie divisionnaire (7.7.16) |
|
1914 (15.5.16) |
MICHEL Ernest
(Cité au régiment) |
293 |
Caporal |
Epinal |
Cultivateur |
Mr MICHEL à Xamontarupt
par Docelles (Vosges) |
Blessé le 30.10.16, shrapnell reins |
|
1900 (11.6.16) |
LEYRIS Henri |
45 |
2ème classe |
Pont-Saint-Esprit |
Marchand de bien |
Mme LEYRIS,
Bourg-Saint-Andéol (Ardèche) |
Évacué, hernie 21.9.16 |
|
(7.7.16) 1915 |
ISTIER Léon |
187 |
2ème classe |
Grenoble |
Maréchal Ferrand |
Mme ISTIER, 27,
rue Hautes, Grenoble (Isère) |
Blessé, balle poignet gauche (4.9.16) |
|
(7.7.16) 1915 |
PIBOULEAU Jean
(Cité au régiment) |
665 |
2ème classe |
Vienne |
Boulanger |
Mme MOGNAT à Vienne,
montée de Coupe Jarret (Isère) |
Affecté Cie mitrailleuses (12.7.16) |
|
(7.7.16) 1915 |
REYNAUD Joseph |
325 |
2ème classe |
Bourgoin |
Cultivateur |
Mme Veuve
Etienne REYNAUD, Aoste (Isère) |
|
|
(7.7.16) 1915 |
MATHON Stéphane |
660 |
2ème classe |
Saint-Etienne |
Cultivateur |
Mr MATHON
Joseph, cultivateur à La Versanne par Bourg-Argental (Loire) |
Blessé, éclat d’obus bras gauche (4.9.16) |
|
(12.7.16) 1912 |
CHAUVEAU
Adolphe |
690 |
2ème classe |
Angoulême |
Cultivateur |
Mr CHAUVEAU Jean,
à Courcôme par Ruffec (Charente) |
Évacué, 1.9.16, fièvre |
|
(25.7.16) 1915 |
PIBOULEAU Jean
(Cité au régiment) |
665 |
2ème classe |
Vienne |
Boulanger |
Mme MOGNAT à
Vienne, montée de Coupe Jarret (Isère) |
Blessé, éclats de torpille (13.9.16) |
|
(26.9.16) 1900 |
BLACHERE Henri |
519 |
2ème classe |
Pont-Saint-Esprit |
Viticulteur |
Mme BLACHERE à
Vogüé (Ardèche) |
Évacué, 18.10.16, faiblesse |
|
(26.9.16) 1914 |
CHAMPALLE Paul |
923 |
2ème classe |
Rhône Sud |
Cordonnier |
Veuve CHAMPALLE,
rue Gras, Amplepuis |
(Inapte 2 mois, 2.10.16) |
|
(26.9.16) 1907 |
CANTY Jean |
457 |
2ème classe |
Tulle |
Mécanicien |
Mr CANTY, Garde
fourtier à Espoutour (Corrèze) |
|
|
(26.9.16) 1901 |
GOUDARD Henri |
1846 |
2ème classe |
Privas |
Garçon d’hôtel |
Hôtel Barruger
à Tain (Drôme) |
Blessé très gravement 7.11.16 (obus) |
|
(26.9.16) 1904 |
BOUDON Jean |
838 |
Sergent |
Le Puy |
Employé |
Mme BOUDON, 20,
rue Maurice Meyer, Paris (Seine) |
|