Publication :
Mars 2005
Mise
à jour : janvier 2026

Le caporal Pierre HEINE au 134ème régiment d’infanterie
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Michel MAZIER nous dit en 2005.
« Pierre HEINE (né le 16.3.1883 –
Paris) a fait son service militaire en 1901 au 134e régiment d’infanterie
jusqu’en 1904.
Puis il a été bonnetier à St André-les-Vergers
(Aube) puis, rédacteur au Petit Troyen, rédacteur en chef à l'Avenir du Plateau
Provençal et rédacteur au Journal de la Brie, à Troyes de 1904 à 1914. Quant à
son carnet, je n'ai eu droit qu'à une retranscription de la part de mon frère,
sans jamais avoir l'original. Je suppose qu'une pour une aussi petite période,
il y a du avoir d'autres carnets, mais je n'en ai pas eu connaissance... »
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Merci à Michel pour le carnet.
Merci à Philippe S. pour la saisie de tout le carnet, la vérification
du récit et le temps passé sur certaines recherches.
Nous avons ajouté du texte en bleu pour la
compréhension de certains termes et pour aller « plus loin » dans l’analyse du
récit.
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Pierre Émile HEINE est né en mars 1883 à Paris. A 18 ans, en 1901, il
déclare être employé de commerce et s’engage volontairement et rejoint le
134ème régiment d’infanterie. Caporal en 1902, il sort de l’armée en avril
1905.
Il est rappelé en août 1914 et selon sa fiche de mobilisation, il doit
se rendre à la caserne de Compiègne.
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Je pars de Meaux à midi 51.
Arrivée à Paris à 2 heures 1/2. Je pars de la gare du Nord à 6h 44 et
j'arrive à Compiègne vers 10 heures du soir.
Je
couche à l'hôtel Jeanne d'Arc.
Je me rends à la caserne du Royallieu.
Pas d'effets ni d'armes pour moi pendant 3 jours. (*)
(*) : En effet, comme il est
réserviste, il doit attendre pour savoir s’il intègre logiquement le régiment
de réserve du 54ème régiment d’infanterie : le 254ème régiment d’infanterie.
Mais nous comme le verrons, suite aux pertes énormes du 54ème régiment
d’infanterie, il sera dirigé sur celui-ci.
Une permission de 24 heures me permet de me rendre à Meaux avec une
bicyclette d'emprunt.
Voyage de nuit par Crépis-en-Valois, où je me couche quelques heures,
Betz et Barcy. J'arrive à Meaux à 6 heures du matin.
J'en repars à 6 heures du soir, par la route. Randonnée dure et triste,
dans la campagne déserte.
J'arrive
à Compiègne à 4 h du matin, exténué par ces 126 kilomètres de route.
À 3 h et 1/2 du matin, le clairon sonne aux sergents de semaine. Tout
le monde comprend que le moment de partir est venu.
Il faut 125 hommes par compagnie, avec les gradés nécessaires. Je ne
suis pas désigné.
Vers 3 heures, je demande à faire partie du détachement qui doit,
m'a-t-on dit, aller à Troyes.
À 5 heures, sous une pluie battante, on nous rassemble dans la
cour. On nous distribue des fleurs, des cigares.
Départ à 5 h 1/2. Fusils fleuris, foule énorme, acclamations. On porte
les armes en passant devant la statue de Jeanne d'Arc.
Embarquement dans la gare aux marchandises.
Départ
du train vers 7 heures.
Voyage interminable.
Nous sommes passés par Vic-sur-Aisne, Soissons, Reims,
Châlons-sur-Marne, Arcis, Troyes (où nous ne nous n'arrêtons
que 20 minutes), Brienne (grand halte sur les quais extérieurs),
Vitry-le-François, Bar-le-Duc, Lérouville,
Saint-Mihiel. Arrivons en gare de Verdun à 4 heures du soir.
On entend le canon. Les projecteurs des forts balaient le ciel.
Le train repart bientôt en arrière et nous amène, vers 10 heures, à une
petite gare située à 10 kilomètres. Nous débarquons sous une pluie violente.
Longue marche dans les chemins défoncés puis arrêt de 2 heures sous la pluie, à
l'entrée de Fromeréville.
Nous
sommes fourbus. Assez bon cantonnement dans le village.
Départ à 6 h 1/2.
Suivons la route de Saint-Ménéhould par
Montzéville, Esnes, Malancourt (où grand-halte). Nous
cheminons à côté du 46ème d'artillerie qui vient de se battre 4 jours et 4
nuits et n'a eu que 4 morts.
Malancourt : de nombreuses voitures emportent des paysans fuyant devant
l'invasion.
À
8 heures, nous allons cantonner dans le pays. Pluie, boue abondante.
À 3 h 1/2 du matin, alerte.
Le régiment se porte à 800 mètres au sud du village et se déploie en
lignes de sections, face à l'est.
Canonnade et fusillade à l'est.
À 5 heures, café et soupe. On nous dispose en formation couchée et
l'artillerie tire jusqu'à 10 heures sans que nous recevions un obus. Nous
partons alors et remontons le cours de la Meuse, dont les Allemands occupent
les crêtes opposées. Des aéros allemands passent. Beau temps, soleil ardent.
Grand'halte.
Je suis versé à la 5ème
compagnie. (*)
Journée dure, grande fatigue.
Le soir nous creusons des tranchées. Bon cantonnement à Gercourt où l'on distribue des vivres.
(*) : Le journal du régiment
signale bien l’arrivée de ce renfort de plus de mille hommes.

Départ de Gercourt à 3h45 du matin.
Nous allons réoccuper nos tranchées. Beau temps.
Repos complet jusqu'à la soupe du soir.
À
ce moment commence un duel d'artillerie entre les batteries françaises de 75 et
de 120 court, et les batteries allemandes installées à
4 km, sur la rive droite de la Meuse. Un percutant éclate à peu de distance
derrière nous.
Sommes au repos toute la journée comme réserve des avant-postes.
Canonnade incessante sur l'artillerie française qui est à 200 mètres sur notre
gauche, dans les bois. À plusieurs reprises obus et shrapnells éclatent dans la
clairière où nous sommes. Pas de blessés.
Nous
couchons sur place, comme la veille.
On nous informe que 4 divisions françaises viennent de passer la Meuse
à Consenvoye et vont prendre l'offensive.
Toute
la journée, repos au même endroit. Nous recevons de nombreux obus. Pas de
blessés.
Vers 8 heures, nous allons occuper nos tranchées, en arrière du
village de Gercourt et d'un ruisseau qui se jette
dans la Meuse.
L'artillerie française tire par-dessus nous. Toute la matinée, sommes
au repos dans notre tranchée. La canonnade ne cesse pas une minute.
La fusillade se rapproche. Les Allemands ont réussi au cours de la nuit
à passer la Meuse.
Vers midi, le feu devient terrible. Ma section, en réserve dans
la tranchée, ne perd pas un homme, bien que de nombreux schrapnells
éclatent au-dessus de nous. L'offensive allemande est arrêtée par notre feu.
Vers 4 heures, on nous informe qu'une contre-attaque générale va
avoir lieu.
À notre gauche, le long des bois, une charge à la baïonnette, partie de
trop loin [.. ?.. ] les Allemands couchés.
[.. ?..] les font faire demi-tour aux [.. ?..].
À notre droite, dans Gercourt, une charge
d'infanterie (54ème) est balayée par les mitrailleuses allemandes. Mon régiment
a perdu 600 hommes, me dit-on. Ma compagnie est très éprouvée. Nombreux tués,
blessés et disparus.
La nuit vient.
Je
tente en vain d'aller chercher un blessé au bord du ruisseau, que je ne puis
traverser.
Nous nous replions au matin sur Montfaucon, où grand'halte.
Nous sommes en réserve à la lisière des bois. Recevons
rien.
Le soir à 0 h 1/2, fausse alerte.
À
3 heures du matin, réveil et départ.
Marche forcée vers le sud. Cantonnons à Parois. Journée très dure, à Jubécourt 22 km de J [.. ?.. ] début de mouvement [.. ?.. ]
semble-t-il [.. ?.. ]rière.
4 septembre :
Départ
[.. ?.. ]
[.. ?.. ] vais en patrouille [.. ?.. ] ne [.. ?.. ] le village de [..
?.. ] une bataille [.. ?.. ] effroyable [.. ?.. ].
Je me trouve sous le feu des mitrailleuses allemandes. Je [.. ?.. ] sur un ordre qui me parvient au milieu des hommes du
155ème. Je reçois un éclat d'obus qui me blesse légèrement à la tête.
On [.. ?.. ] repli. Nous redescendons le
plateau de Beauzée, couvert de morts. Journée terrible.
Souvenirs vagues que je ne puis consigner. (*)
(*) : Le régiment perd la moitié de
son effectifs (environ 1500 hommes) dont la plus grande partie disparus ou
égarés.
Nous mouvons sur le plateau de Beauzée, couvert de morts de la veille. Visions
affreuses.
Nous allons occuper un élément de tranchée étalée le long d'une ligne
de chemin de fer, à hauteur de [.. ?.. ]. Fusillade
intermittente. Dans cette tranchée, nous avons trouvé un chasseur à pied du
29ème bataillon. Il a le ventre ouvert et gémit douloureusement.
Sa
blessure, affreuse, laisse voir ses entrailles d'où il retire à chaque instant
des brins de paille que le vent y apporte. Le lieutenant BRIZOU, qui nous
commande, nous interdit d'emmener ce malheureux.
Le chasseur est toujours vivant.
Nous exécutons, dans la matinée, un feu assez heureux sur des groupes
ennemis qui apparaissent au loin.
Le lieutenant BRIZOU, qui s'avance imprudemment pour observer l'ennemi,
reçoit une balle qui lui brise le fémur. Trois hommes lui font un pansement et
l'emportent.
Le
chasseur à pied gémit toujours.
Nous sommes relevés et allons prendre position sur le plateau situé à
l'ouest de Marat-la-Grande, en arrière du village de Rembercourt-aux-Pots.
L'artillerie allemande nous arrose. Notre compagnie est abritée
derrière une forte haie, le long de laquelle nous construisons des abris en
branchages. Nous faisons la soupe, à la nuit, au milieu des tas de pierre.
Le
bois manque.
Il tombe une pluie froide et pénétrante.
Les obus allemands pleuvent toujours sur nous.
L'un d'eux tombe dans une de nos tranchées et tue plusieurs hommes,
parmi lesquels le sergent (René) LETELLIER, un de mes camarades de Compiègne.
Un sous-officier allemand vient se faire prisonnier. Il parle parfaitement
le français et supplie ceux qui l'appréhendent de ne pas lui faire de mal.
Aussitôt, le lieutenant ADELAINE, qui commande la compagnie, envoie une
forte patrouille dont je fais partie, piquer à coup de baïonnette les gerbes de
paille derrière lesquelles, croit-il, se cachent d'autres Allemands. Les gerbes
ne recèlent rien mais notre patrouille, aussitôt repérée par l'artillerie
française, reçoit quelques obus. Nos signaux avertissent nos artilleurs de leur
erreur. Nous n'avons pas de blessés.
Le soir, des mouvements, très fatiguants dans la terre
détrempée, nous rapprochent de Rembercourt. Je
converse avec un blessé allemand. Distribution de vivres en pleine nuit sous
une pluie battante.
Journée très dure et très meurtrière.
(*) : Sergent René Emilien LETELLIER. Voir sa fiche.
Souffrant de fièvres, je me suis fait porter malade et suis descendu à
Marat-la-Grande, où a lieu la visite.
Le village, dévasté et pillé, est plein de blessés.
Le major m'autorise avec 4 camarades, BAILLY (sergent), DENOYELLE, MISEREY
et FOURGAUD, à me reposer dans le vallon.
Le soir, nous construisons des abris avec des planches et des
portes enlevées dans le village. Nous avons fait cuire des pommes de terre
arrachées dans les champs voisins et mangé quantité de fruits.
Au milieu de la nuit, une pluie diluvienne se met à tomber. Bientôt
transpercés malgré nos abris, nous sommes obligés de fuir.
À une heure, je gagne avec DENOYELLE, au milieu des flaques d'eau
et des mares, le village de Marat. Dans une maison abandonnée, nous allumons un
grand feu avec tout ce qui nous tombe sous la main. Je m'endors et laisse
brûler une de mes chaussures.
Je
me réveille à temps...
Au matin, nous remontons sur le plateau.
Nos camarades ont passé une nuit terrible. Ils ont dû rester presque
constamment debout, sous un véritable déluge. Ils grelottent presque tous de
fièvre. Avec beaucoup d'entre eux, je redescends à la visite de
Marat-la-Grande. Même traitement que la veille : cachets de quinine et repos
dans le vallon.
Vers 2 heures, on nous apprend que notre régiment est parti à Rembercourt. Sous la conduite de BAILLY, qui ne sait trop
ce qu'il veut faire, nous nous dirigeons vers Rembercourt
où nous arrivons à la nuit tombante, en même temps que les troupes du 15ème
corps. Le village est presque complètement détruit par les obus français.
Aucune trace du 54ème.
À l'état-major, on ne peut me renseigner sur la direction qu'il a
prise. Nous prenons le parti de coucher dans le village et nous choisissons une
maison presque intacte, à la sortie nord du pays. Les volailles abandonnées et
les comestibles que nous trouvons en abondance nous font un menu copieux. Je
fais la cuisine.
Nous
couchons tous dans d'excellents lits.
Nous quittons Rembercourt au petit jour et
nous dirigeons sur Verdun par Marat-la-Grande, Marat-la-Petite, Ippécourt, où
nous déjeunons.
Je fais la cuisine dans la maison d'un vieillard qui nous cherche
querelle à propos de son bois.
Nous repartons à 2 heures sous la pluie.
Le
long de la route, des morts dans les fossés. Couchons à Esnes,
dans une grange confortable.
Augmentés d'une dizaine de malades conduits par un sergent-major, nous
continuons sur Verdun. Nous faisons les derniers kilomètres sur des prolonges
et des caissons d'artillerie. À l'entrée de Verdun, devant la porte de Paris,
nous faisons halte.
Accompagné de POUCH et DENOYELLE, je vais en ville acheter ce que nous
pouvons trouver de victuailles. Dans une charcuterie, nous mangeons du foie
rôti qui nous semble délicieux.
Après avoir consulté les journaux affichés devant la sous-préfecture,
nous regagnons notre détachement.
Le soir même, après une marche fatigante, nous rejoignons le régiment à
Douaumont, près du fort du même nom.
La
pluie se remet à tomber, bon cantonnement.
Allons
prendre des formations de réserve à proximité du village, où nous revenons
coucher le soir.
Même
emploi du temps que la veille, ainsi que le 18.
Marche très dure de Douaumont à Watronville
où nous arrivons le soir, très tard.
Bon cantonnement, où nous passons la journée du 20. Revue d'armes et
d'effets au cantonnement.
Départ à 6 heures du soir.
Nous arrivons vers minuit à Mouilly. Nous sommes exténués par cette
marche épuisante sous la pluie, dans une boue liquide. À peine sommes-nous
étendus dans nos cantonnements que l'ordre nous en arrive d'en sortir.
Le
village est repéré par l'artillerie allemande. Nous allons bivouaquer en plein
champ à la sortie même de Mouilly. Le froid est très vif.
Bataille de Saint-Rémy.
Ma compagnie, massée en réserve dans la grande tranchée de Calonne,
prend part, dans la nuit du 22 au 23, au combat d'infanterie, et subit pendant
les 3 jours le feu incessant de l'artillerie.
Nombreux morts et blessés.
Le 23, à la lisière du bois battue par les obus, j'ai creusé avec les
sergents GRAEFF et BAILLY, un abri au pied d'un gros hêtre.
Mon escouade est à 3 mètres derrière moi, dans une petite tranchée
qu'elle a creusée.
Des obus, éclatant à 3 mètres devant nous, blessent les hommes placés
derrière nous, tandis que notre hêtre nous abrite.
Vers 5 heures du soir, je suis envoyé en liaison auprès du lieutenant ASTOFFI
pour lui transmettre l'ordre de se replier. La compagnie évacue le bois. Au
moment où je rejoins ma section, un premier obus français passe au-dessus de ma
tête et éclate à 5 ou 6 mètres devant moi. Une pluie de branches cassées et de
mottes de terre s'abat sur moi.
Dix minutes plus tard, au moment où la compagnie rassemblée sur la
route de Saint-Rémy à Mouilly vient de former les faisceaux, de nouveaux obus
français tombent sur nous. Un faisceau près de moi est emporté. À ce moment
retenti la sonnerie de cessez-le-feu.
L'artillerie française cesse de tirer.
Ma compagnie n'a pas de blessés du fait de cet incident, mais les
autres ont perdu des hommes...
Pourquoi cet arrêt des écrits à cette date ? Manque-t-il un
carnet ? Nul ne le sait.
Pierre HEINE a les pieds gelés en décembre 1914. Évacué, soigné
jusqu’en août 1916, il ne partira plus au front Il passe administrativement au
406ème régiment d’infanterie en août 1915 puis au 24ème régiment d’infanterie
en août 1916. Inapte à l’infanterie, il passe à l’artillerie en juillet 1917.
Il est déclaré ‘’ service intérieur de décembre 1916 à 1919 ‘’.
Il devient avocat et décède à Clermont-Ferrand en 1967 à 84 ans.

Pierre
HEINE, hôpital de Nîmes. 1915
Contacter le propriétaire du carnet de Pierre HEINE
Voir sa fiche matriculaire : Page 1 – Page 2
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