Carnet de guerre, souvenir d’Henri JOUSSEAUME, sous-officier, puis officier

aux 6e RI et 123e RI, puis officier aérostier

 

 

Mise à jour : juillet 2015

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«  Mon grand-père, Jousseaume Octave Henry,  est né le 16 Octobre 1893 à Courcoury (17). Logiquement il fait son service au 6e régiment d’infanterie, basé à Saintes (17

Il est composé de 3338 hommes (dont 165 officiers), 192 chevaux et 18 mulets, en août 1914.

Il fait parti du 18e corps d’armée, 35e division d’infanterie, 69e brigade d’infanterie. »

Jean-Yves, 2014

 

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« Mon pauvre Henri, le Bon Dieu continuera à te protéger ; car là-haut, tu seras encore plus près de lui. »

Un de mes voisins du Grand Village; le vieux Villain, âgé de plus de quatre-vingts ans; beau type rempli de foi et de bons sens, me dit cela près du seuil de sa maison.

25 juillet 1943, Toulouse, 21 rue Beau Soleil.

 

 

 

 

Chapitre Premier : Le Drame

Chapitre deuxième : La Marne

Chapitre Troisième : Le Chemin des Dames

Chapitre quatrième : La Champagne

Chapitre cinquième : Verdun

1917

1918 : Aérostier

 

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LE CHANT D'ADIEU

Chapitre Premier : Le Drame

1943. À mes enfants. À mes camarades morts.

 

 

J'ai relaté dans un premier volume, les joies et peines de ma vie jusqu'à la mobilisation.

Dans cette deuxième partie, je vais essayer de donner un aperçu de la guerre 1914-1918. Guerre que j'ai vue et faite.

Ce récit, comme le précédent, sera écrit d'une façon extrêmement simple et véridique, sans aucune exagération.

Je reprends donc mon "Chant d'adieu" au point où je l'avais laissé, c'est à dire au cours de ma permission de 13 jours, en juillet 1914 et à l'époque où je comptais les jours me séparant de la libération.

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Jeudi 30 juillet 1914

Ce matin, nous sommes allés moissonner à la Fossade, puis vers 11 heures, les gendarmes sont venus me prévenir qu'il fallait que je me rende au quartier dans le cas où nous serions mobilisés.

Cela  ne va guère du côté de l'Allemagne.

Je suis parti en voiture avec Clotilde.

Vendredi 31 juillet 1914

Ce matin, le commandant nous a passé une revue en tenue de guerre et il est probable que nous partions sous peu.

Samedi 1er août 1914

Ce soir, mes parents sont venus me voir et pendant qu'ils étaient avec moi, on a affiché à la porte de la caserne l'ordre de mobilisation. Maintenant c'est décidé et il faut compter entendre gronder le canon.

J'ai expédié une partie de mes bibelots.

Dimanche 2 août 1914

Quel fourbi aujourd'hui. Nous avons commencé les préparatifs du départ, peut-être final.

Lundi 3 août 1914

Et bien ! Je me rappellerai encore de cette journée.

Je crois que cela sera une des plus terribles et encore j'étais de jour et ce n'est pas peu dire.

Actuellement, j'ai la tête cassée par tout ce charivari.

 

Ce soir, mon père, ma mère, Yvonne et Maman sont venus me voir ainsi que la famille Magnan. C'était plutôt triste, mais enfin c'est le destin et à Dieu Vat.

Sur ce, je me couche sur les caissons à munitions.

Mardi 4 août 1914

La mobilisation continue.

Que de têtes d'anciens j'ai revus.

 

Ce soir, je suis allé dîner chez Blanchard puis je suis me coucher dans le tribunal du Juge de Paix.

Mercredi 5 août 1914

Ce matin, j'ai touché les flingots et ce soir les cartouches. Maintenant, gare dessous et les Prussiens attention.

 

Ce soir, nous avons fait une petite marche. Mon père est venu me voir et il m'a dit qu'il reviendrait demain.

Pour remplacer l'appel du soir, nous avons chanté la « Marseillaise ».

Jeudi 6 août 1914

Quelle belle fête aujourd'hui, mais aussi c'est le jour du départ.

Ma famille est venue me voir partir. Que de mains j'ai serrées ! Maintenant, nous filons et rondement encore.

Tout à l'heure, c'était Niort, maintenant c'est Parthenay et qui sait où nous nous arrêterons.

C'est à Saumur, mais ici pas moyen d'envoyer de cartes postales; ce qu'il y a de chic, c'est qu'on nous a donné du jus fadé.

Maintenant, c'est Tours, puis Blois; mais quelle nuit passée en partie dans les porte-bagages.

Vendredi 7 août 1914

Orléans pendant quelques instants et puis nous sommes à Montargis, là encore, le jus nous a été apporté. Une pipe et puis en route pour l'inconnu.

Voici Troyes, mais pas moyen d'envoyer aucune carte postale, enfin ce sera pour plus tard.

Vendredi 7 août 1914

Première apparition des Dames de France qui nous ont apporté du café et du picolo que nous n'avions pas pu nous procurer de toute la journée.

Samedi 8 août 1914

Ce matin, nous sommes arrivés à Barisey vers 2 heures.

Là, le débarquement a été effectué, puis, nous sommes allés cantonner à Saulxures-lès-Vannes, dans la Meurthe et Moselle, lieu où je suis actuellement.

 

Ce tantôt, j'ai fait un très bon repas avec quelques hommes de ma section chez un tailleur. Maintenant, je viens de dormir et j'ai rêvé à là-bas.

 

Ce soir, nous avons fait une petite marche à côté du village, puis on s'est fichu un gueuleton phénoménal.

Dimanche 9 août 1914

Ce matin, nous sommes partis à 7 h 30, et actuellement nous sommes à Grésilles en Lorraine. Je viens de faire la sieste en attendant de boulotter.

Quel bon repas encore, on pourrait se croire au Mess de Saintes, mais, hélas ! Comme il est loin.

Allons, un petit lit dans le foin près de Pinier et de Mirambeau et aux beaux rêves.

Lundi 10 août 1914

Ce matin, nous étions en tenue, prêts à partir mais il y a eu contrordre et nous attendons encore.

Mardi 11 août 1914

Nous avons attendu jusqu'à ce matin.

Mais quelle journée. Jamais j'en avais encore vu comme celle-ci dans ma carrière. Une chaleur formidable et que de trainards, au moins la moitié étendus à demi morts. Mais je suis content de moi car je suis resté fidèle au poste.

Nous avons cantonné à Froloy.

Mercredi 12 août 1914

Aujourd'hui, cela a été un peu moins terrible jusqu'à présent car nous sommes à la Grand Halte entre Toul et Nancy.

Enfin, nous sommes rendus, mais nous allons dormir à la belle étoile dans un champ en friches, au fort de Villey-le-Sec.

Jeudi 13 août 1914

Il était joliment de bonne heure ce matin quand nous sommes partis vers minuit et puis nous avons encore marché, grimpé bien des côtes et rencontré bien des sacs abandonnés.

Enfin, nous sommes arrivés à Avrainville où j'ai pris la garde en arrivant et encore pas pour mon plaisir.

 

(*) : Le JMO (Journal des Marches et Opérations du régiment) indique que le 2e bataillon arrive et cantonne à Avrainville. Nous déduisons donc qu’Henri JOUSSEAUME appartient au second bataillon.

Vendredi 14 août 1914

Cela a marché à peu près et ce matin, nous sommes allés camper dans un pré à 500 mètres du village.

Là, nous avons dormi une partie de la journée, puis nous nous sommes mis en route pour Tremblecourt.

Samedi 15 août 1914

Ce matin, je suis allé à la messe à l'église de Tremblecourt et ce qui fait plaisir c'est que je viens d'apprendre qu'un régiment de dragons allemand a été écrasé par notre artillerie et que des uhlans ont été capturés dans la contrée.

Dimanche 16 août 1914

Ce matin, je suis allé chanter à une messe en plein air et maintenant je suis tout à fait réconforté.

 

Ce soir, j'ai acheté une pipe Prussienne prise aux Allemands en 1870.

Lundi 17 août 1914

Ce matin, nous sommes partis à 5h30.

Nous avons fait une étape de 25 kilomètres sous la pluie et maintenant nous sommes à Jouy-Sous-les-Côtes dans la Meuse.

Mardi 18 août 1914

Ce soir, nous nous sommes embarqués à Sorcy pour une destination inconnue.

Je me suis couché à Commercy tant bien que mal sous un banc et je me suis levé à St-Menchould.

A Vouziers, nous nous sommes réapprovisionnés en tabac et maintenant nous allons débarquer à Anor dans le département du Nord. (*)

 

Ce soir, nous cantonnons à Trélon, tout près de la frontière belge.

Lieu, où nous savons été reçus à bras ouverts.

 

(*) : Ils ont fait plus de 250 km en train

Jeudi 20 août 1914

Aujourd'hui, nous avons changé de place pour loger le 218è R.I., mais nous n'avons pas quitté la ville.

Vendredi 21 août 1914

Ce matin, nous sommes partis vers 5h30 et nous avons passé la frontière belge à 11h30 pour aller cantonner auprès de Beaumont à environ 6 km de la frontière. J'ai acheté une montre.

 

Ce soir, la compagnie a tiré sur un aéroplane Allemand qui a été abattu un peu plus loin.

Samedi 22 août 1914

Aujourd'hui, il y a eu repos pour la 1ère fois. Je suis allé visiter la tour de Beaumont.

 

Ce soir, nous sommes partis à 21 heures à la rencontre des Prussiens.

Dimanche 23 août 1914

Nous avons marché toute la nuit. Nous sommes actuellement dans un champ de betteraves. Le canon gronde de tous les côtés et les obus éclatent avec un bruit sinistre. De temps à autre, on regarde tirer sur des aéroplanes. C'est bien la guerre.

Enfin, on s'en va. Nous reculons. Que de blessés tout le long de la route et puis nous sommes arrivés à Soinzaie où nous avons cantonné.

Lundi 24 août 1914

Aujourd'hui, cela n'a pas tant chauffé pour nous. Le canon a bien grondé, mais je crois que les Allemands ont reculé.

Mais, hélas ! Lorsque j'ai écrit ces lignes, la journée n'était pas finie et ce soir, nous avons vu la mort de bien près et beaucoup de trop près.

Si je reviens de cette campagne je me souviendrai de la bataille de Walcourt où nous étions fusillés comme des lapins, sans pouvoir nous défendre. (*)

Nous avons battu en retraite et en passant près de l'église de Walcourt, j'ai reçu un éclat d'obus dans le dos, qui heureusement ne m'a pas fait grand mal.

La retraite a continué toute la nuit.

 

(*) : Le JMO du régiment indique « pertes sérieuse », mais ne donne pas le nombre de pertes.

Mardi 25 août 1914

Nous avons fait la grand'halte ce matin vers 7 h et maintenant nous sommes cantonnés dans le bourg de Charmonis (*) où nous préparons la popote.

 

(*) : ? . Le régiment était en Belgique, entre Chimay et Fourmies.

Mercredi 26 août 1914

Nous avons encore marché une partie de la nuit.

Nous nous sommes reposés 4 heures dans une ferme et la marche a continué jusqu'à ce soir, où nous sommes allés cantonner avec de l'artillerie.

Nous sommes revenus en France à quelques kilomètres de la frontière à Géray (*), dans l'Aisne.

 

(*) : ?

Jeudi 27 août 1914

Nous marchons encore et toujours, mais ce que nous sommes vannés.

Actuellement, nous faisons la grand'halte dans un bois. Nous avons cantonné à Verte-Vallée, village à proximité.

 

Cette nuit, nous avons eu alerte pour rien et nous avons changé de place.

Vendredi 28 août 1914

Ce matin, nous sommes encore partis, mais cette fois-ci on ne recule plus et gare dessous. Nous sommes passés à Vervins. Maintenant, nous faisons la grand'halte on est fourbus.

Mais le canon gronde et bientôt il faudra y aller.

Nous avons marché encore toute la nuit.

Samedi 29 août 1914

Ce matin, c'est le commencement de la grande bataille. Mon journal s'arrêtera-t-il là ; c'est ce que nous verrons. Actuellement, il est midi. Nous sommes à Origny, harassés, mais encore en vie.

 

Ce soir, les Allemands ont attaqué le village qu'il a fallu défendre et laisser poursuivis par les balles et les obus même français. Le capitaine Mazeaud a été blessé à côté de moi.

Ensuite, grâce à notre artillerie, nous nous sommes reformés pour poursuivre l'ennemi à la baïonnette.

Après la bataille, je suis allé ramasser des blessés, ce qui a été la cause que je me suis perdu.

Le 144è régiment d'infanterie qui passait par là a bien voulu m'adopter avec quelques autres. Nous avons cantonné à Pleine-Selve.

Dimanche 30 août 1914

Jusqu'à présent, tout va bien.

L'ennemi a reculé et nous sommes en réserve. Cela n'a pas duré. Bientôt les obus nous ont expédiés. J'en ai vu éclater bien près, mais je n'ai pas été touché.

Maintenant, nous sommes à peu près tranquilles. Notre artillerie a fait cesser le canon et puis la nuit approche. Allons; mon petit médaillon me porte bonheur et j'ai confiance.

Dans les champs, les malheureuses perdrix pleurent en se dispersant. Nous avons bivouaqué pendant quelque temps auprès d'un village.

Samedi 31 août 1914

Nous avons encore marché tout le jour.

 

Ce soir, j'ai rencontré mon régiment, qui avait écopé encore sérieusement hier. Pinier est blessé.

Mardi 1er septembre 1914

Je suis arrivé juste pour repartir.

Nous avons fait la grand'halte à Mons vers 3 heures et puis nous sommes repartis.

J'ai acheté la lorgnette du capitaine perdue sur le champ de bataille et que j'avais trouvée.

Mercredi 2 septembre 1914

Nous avons campé 2 heures cette nuit dans un champ puis, nous sommes repartis malgré les pieds en bouillie.

Nous sommes passés à Mont-Notre-Dame et nous avons bivouaqué à La Défense, où enfin nous avons pu dormir quelques bonnes heures.

Nous sommes dans la Marne.

Jeudi 3 septembre 1914

Nous sommes passés à Dormans et nous faisons actuellement la grand'halte à Baulne (*) dans l'Aisne.

 

(*) : Baulne-en-Brie (02)

Vendredi 4 septembre 1914

Nous sommes partis à minuit et après avoir fait une trentaine de kilomètres, je suis de garde à Tréfols.

Samedi 5 septembre 1914

Nous avons fait 34 kilomètres par un beau temps. Nous bivouaquons à Voulton dans la Seine-et-Marne.

Dimanche 6 septembre 1914

Ce matin, nous sommes partis vers 6 heures; mais il paraît que nous ne reculons plus, au contraire et ça va barder.

En effet, ce soir, nous nous sommes portés en avant sous les obus. J'en ai ramassé quelques éclats. C'était effrayant. (*)

Enfin, je m'en suis tiré encore pour une fois.

 

Cette nuit, nous avons fait des tranchées près de Montceaux-lès-Provins, qui est en feu.

 

(*) : Le régiment est soutien du 123e RI qui s’est porté à l’attaque de Montceaux-lès-Provins. Il attaque entre Montceau (exclus) et Brantilly (exclus)

Lundi 7 septembre 1914

Je ne sais pas si ça va barder aujourd'hui. Pour le moment, tout va bien. Et cela a continué.

Nous avons couché dans une ferme à Sorcy-les-Provins.

Mardi 8 septembre 1914

Nous avons avancé encore un peu jusqu'à présent. Mais de grand'halte, point.

La nuit approche et avec elle le mauvais temps.

Nous couchons dans une ferme à Montenils après un gros succès.

Mercredi 9 septembre 1914

Nous avons avancé encore.

Nous sommes passés à Groloy, dans l'Aisne. Nous avons cantonné dans une ferme à Moncelles, où nous avons fait de la marmelade de pommes.

Jeudi 10 septembre 1914

On avance toujours.

Nous sommes passés à Château-Thierry, où j'ai pris une plaque de ceinturon, des culasses mobiles et divers objets Allemands.

Nous avons cantonné à Coupettes, où j'ai couché sur un lit avec Pinier.

Vendredi 11 septembre 1914

Nous sommes partis ce matin à 8 heures.

Nous sommes passés à Verdilly, Epieds, La Fère-en-Tardenois et nous avons cantonné à Seringes sous une pluie battante.

Ce n'est pas tout rose, la guerre. Nous nous sommes séchés tant bien que mal et ensuite nous nous mis dans la paille. Ce qu'il y a de chic, c'est que nous éclairés à l'électricité.

Samedi 12 septembre 1914

Le temps a l'air un peu meilleur ce matin. Si le soleil pouvait paraître, nous serions heureux. Nous venons de passer à Nesles et à Chéry-Chartreuse.

Actuellement, trois Allemands passent à côté de nous. Ils ne sont pas dangereux. L'un d'eux est blessé à la jambe et est soutenu par les deux autres.

 

Une pluie battante vient de nous prendre. Enfin, nous avons malgré tout de la veine, car nous avons pu nous sécher à Courlandon dans la Marne où nous avons dîné dans une ferme.

Dimanche 13 septembre 1914

Il est 7h30.

Nous sommes à peu près secs et nous attendons l'ordre de partir.

Nous sommes partis et venons de dépasser Roucy dans l'Aisne après avoir mangé du pain et des conserves Allemands. Nous continuons à la Ville-aux-Bois.

Samedi 14 septembre 1914

Nous sommes repassés aux mêmes endroits qu'hier, Pontavert, Roucy. Nous avons fait la halte dans une ferme et maintenant la nuit approche. Nous attendons en …

 

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Chapitre deuxième : La Marne

 

 

Nous sommes en plein dans la bataille de la « Marne ». C'est le nom qui lui a été donné depuis.

Dans le chapitre précédent, j'ai relaté la courte campagne faite, au début, en Lorraine et ensuite en Belgique.

Le 29 août 1914, dont j'ai fait le récit à la page 13, n'était que le prélude à la fameuse bataille en cours. Aurigny Ste Benoîte où j'ai vu la mort de bien près fait partie de la diversion appelée « bataille de Guise ».

Cette explication me paraît nécessaire pour ceux de mes enfants qui liront ces lignes et pourront les comparer avec l'Histoire.

Sur ce, je reprends mon récit à la ligne où je l'ai laissé.

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… regardant éclater les obus. Nous cantonnons à Roucy où les sous-officiers se sont passé quelque chose par la figure dans une maison de percepteur.

Mardi 15 septembre 1914

Nous restons en réserve près de Roucy.

Aujourd'hui, c'est parait-il, la grande bataille et ça crache. Ma section est dans un château, comme garde du Quartier Général.

Je viens d'acheter un casque d'officier allemand à un soldat qui l'avait pris à sa victime. Il est tout éclaboussé de sang frais.

 

Ce soir, nous couchons dans la bibliothèque du château.

Mercredi 16 septembre 1914

Nous sommes toujours là. On refait la popote. J'ai trouvé une pipe que l'on avait prise à un prisonnier.

 

Ce soir on a amené 150 prisonniers qui m'ont procuré divers objets, entre autres, un bidon et un quart que je tâcherai d'emporter pour ajouter à ma collection.

Nous gardons également deux aéroplanes, tombés près de Roucy.

Jeudi 17 septembre 1914

Ce matin, nous avons été relevés par une section du 218è régiment d'infanterie et nous sommes partis rejoindre notre bataillon qui est au feu.

Nous sommes restés en réserve avec la 5è compagnie, sous des abris improvisés par le 144è R.I. qui ne nous ont pas empêchés de nous mouiller et de passer une sale nuit.

J'ai vu deux écureuils dans le bois.

Vendredi 18 septembre 1914

Nous sommes encore là. Les obus nous éclatent sur la figure, mais tant pis. On fait la popote en attendant.

Quand même, il y a 7 jours que la bataille dure.

 

Ce soir, nous avons été bombardés à outrance.

Heureusement qu'il n'y a pas eu de mal, mais nous avons passé une très mauvaise nuit. La pluie est venue pour ajouter à nos misères et percer notre mauvais toit.

Enfin, contre mauvaise fortune, bon cœur.

Samedi 19 septembre 1914

La pluie continue de deux façons; c'est à dire d'eau et d'obus. Si nous revenons, nous raconterons peut-être ces grandes misères dans les veillées familiales en faisant rôtir des marrons près d'un bon feu.

Hélas ! Cela sera sans doute jamais.

 

4h50.

Quel instant nous venons de traverser.

L'artillerie allemande nous a accablés de projectiles et nous avons baissé la tête. Le Lieutenant Hélas qui arrivait de convalescence à la suite de sa blessure, l'a trouvée mauvaise.

Enfin, pas de mal du moins pour bibi. Il est vrai que j'avais fait mon acte de contrition et touché mon médaillon.

Maintenant nous creusons.

D'un instant à l'autre la mort nous guette et il faut autant que possible l'éviter.

Dimanche 20 septembre 1914

Quelle dégelée encore ce matin. 200 obus sont tombés sur nous; tuant et blessant les camarades.

Nous attendons notre tour. Notre bout de tranchée a été démoli par un obus qui a tué Egreteau (*) et Rancinan (**) et en a blessé plusieurs autres.

Un de ces obus a tué également à quelques mètres de moi Audureau (***), un de mes voisins, habitant Beillant.

 

Et maintenant, il pleut. Notre tranchée est écroulée mais cela ne fait rien. J'espère, car je crois, et ma petite sœur est là qui ne m'abandonnera pas, même si ce trou devenait mon tombeau.

Je viens de mettre Rancinan et Egreteau dans un trou d'obus.

C'était bien triste, lorsque j'ai soulevé Rancinan, la moitié de sa tête est restée par terre. Il m'a été impossible de les recouvrir, le trou se remplissant de peu à peu d'eau très rougie.

 

Ce soir, nous avons changé d'endroit.

Nous nous sommes portés à l'orée d'un bois, près de Craonnelle, là, nous avons construit des petits abris avec des branchages et nous nous sommes couchés tant bien que mal.

 

(*) : EGRETEAU Gaston Achille, 24 ans, Raphaël, soldat au 6e RI, mort pour la France à la Ferme du Temple (Aisne) le 20 septembre 1914, tué à l’ennemi. Il était né à Haimps (Charente-Maritime), le 19 mars 1890. Pas de sépulture militaire connue.

(**) : RANCINAN Jean, Léonie, 23 ans, soldat au 6e RI, mort pour la France à la Ferme du Temple (Aisne) le 20 septembre 1914, tué à l’ennemi. Il était né à Cabanne Villagrain (Gironde) le 29 juin 1891. Pas de sépulture militaire connue.

(***) : AUDUREAU Marcel, 19 ans, caporal au 6e RI, mort pour la France à Roucy (Aisne) le 21 septembre 1914, blessure de guerre. Il était né à Saintes (Charente-Maritime), le 26 février 1895. Pas de sépulture militaire connue.

Lundi 21 septembre 1914

La musique recommence; pas de mal encore, mais ça pète.

Il est 13 heures, nous venons de déjeuner, puis de prendre le café. Maintenant, je fume ma petite cigarette, mais on a beau dire, ça manque de charmes, car la faucheuse (*) est bien près.

 

Si j'en reviens, comment je profiterai de la vie et des dimanches pour remplacer la journée d'hier. Au lieu de baisser la tête, je lèverai le front à côté de ceux que j'aime.

Espérons. D'ailleurs, j'ai confiance.

 

(*) : La « Faucheuse » = La « Mort »

Mardi 22 septembre 1914

Toujours la même chose; des obus et des coups de fusil. Je viens de voir un écureuil sautiller dans les branches et d'entendre chanter une grive. Cela me rappelle de bons moments que je retrouverai peut-être.

Quel beau spectacle derrière le petit bois. Un marais presque semblable à ceux de chez nous. Quelle joie de voir ces roseaux et ces joncs.

 

Ce soir, nous sommes allés protéger un convoi de blessés jusqu'à minuit ½.

Mercredi 23 septembre 1914

Ce matin, nous avons évacué le bois de Beaumarais car nous attaquons.

Nous sommes actuellement à peu près où nous étions dimanche, lorsque les obus nous tombaient dessus. Il est vrai qu'ils ne tombent pas bien loin encore.

Nous venons de recevoir des lettres attendues avec tant d'impatience.

 

La nuit approche.

Nous venons de l'échapper belle. La compagnie dont je fais partie devait attaquer la crête en face de nous. Heureusement, nous avons reçu l'ordre de rentrer, car je serais peut-être actuellement rayé du nombre des vivants.

 

Cette nuit, nous sommes allés à Craonnelle. Toutes les maisons sont détruites par l'artillerie et remplies de cadavres. Ensuite, j'ai commandé un petit poste sur la route conduisant à ce village jusqu'à 4 heures ½, puis nous sommes rentrés au poste du commandant.

Jeudi 24 septembre 1914

Ce matin, nous avons rejoint notre compagnie dans les tranchées.

Actuellement, je suis avec la 1ère ½ section, soutien de mitrailleuses et Craonne va être attaquée par les 5è et 8è compagnies.

L'attaque n'a pas eu lieu, mais nous avons été salés par les obus.

 

Ce soir, nous avons été relevés par le 57è. Ce n'était pas trop tôt. Maintenant, nous sommes à Cuiry-lès-Chaudardes, toujours dans l'Aisne et un peu en arrière.

Vendredi 25 septembre 1914

Nous sommes restés là tout le jour à faire la popote et la sieste. C'était un repos bien gagné et dont nous avions grand besoin.

Samedi 26 septembre 1914

La tranquillité n'a pas duré longtemps.

 

Ce matin, nous sommes repartis en avant.

Actuellement, nous sommes dans un trou naturel dans un bois et nous attendons la délivrance ou la mort.

Dimanche 27 septembre 1914

Nous avons un peu aménagé notre excavation et nous roupillons de temps à autre, ou bien on fume une vieille pipe en attendant mieux.

C'est égal, où sont les dimanches passés à Courcoury, et reviendront-ils ?

 

Ce soir, nous sommes allés renforcer la 9è compagnie. J'ai Suilebon à côté de moi. Nous avons passé une nuit à faire crever un chien, car les tranchées ne sont pas couvertes et il n'y a pas de paille au fond.

On a repoussé une de leurs attaques.

Lundi 28 septembre 1914

Les tranchées allemandes sont tout près et de temps à autre on en voit qui se promènent.

 

Ce soir, on nous a servi des coups de canon jusqu'à 21h30.

Heureusement, il n'y a pas eu de mal chez nous.

Mardi 29 septembre 1914

Il est 7h20.

Nous venons de casser la croûte et il n'y a rien d'anormal jusqu'à présent.

 

Ce matin, nous avons été relevés, mais pour changer de tranchées. Nous sommes maintenant près de la ferme du Temple à environ 1500 mètres d'où nous étions.

Mercredi 30 septembre 1914

La journée s'est passée sans casse et nous avons roupillé et bouffé.

Nous étions trop bien car ce soir, on nous a fait rejoindre notre bataillon dans les abris où nous étions il y a quelques jours lorsque nous avions été salés par les 105.

Je me suis procuré un autre casque. (*)

 

(*) : Un casque allemand, car les premiers casques français sont apparus en 1915

Jeudi 1er octobre 1914

Je ne sais pas si nous resterons longtemps là, mais c'est rare, car on est à peu près tranquilles.

Vendredi 2 octobre 1914

Ce matin à 2 heures, nous avons eu alerte, la pétarade était intense. Heureusement, tout s'est calmé et on s'est remis dans les cahutes.

La journée s'est passée sans casse et nous avons roupillé tant qu'à bon compte.

Samedi 3 octobre 1914

Mon frère est arrivé ce tantôt avec un détachement du dépôt.

C'est Moulierac, cycliste du bataillon qui m'a annoncé son arrivée. Presque aussitôt, nous avons occupé des tranchées dans le bois.

 

(*) : Son frère est aussi au 6e RI. Nous verrons qu’en septembre 1915, il sera blessé, il était à cette date sergent.

Dimanche 4 octobre 1914

Nous avons été relevés par le 3è bataillon et en passant sur une petite crête, nous avons reçu une pluie d'obus qui n'ont blessé personne.

Enfin, on est allé à la ferme de Cuiry-les-Chaudardes où nous avons été canardés toute la nuit.

Lundi 5 octobre 1914

Nous avons reculé jusqu'à Meurival où nous pouvons nous reposer un peu à l'abri.

J'ai été nommé sergent-major ce matin.

Mardi 6 octobre 1914

Le repos continue. Je suis toujours avec mon frère.

A midi, nous avons déjeuné ensemble.

Mercredi 7 octobre 1914

Ce tantôt, nous sommes partis à la garde d'un front près de Muscourt à 3 kilomètres de Meurival.

Jeudi 8 octobre 1914

Ce matin, nous avons joué à la manille, car on ne se fait pas de mauvais sang. Maintenant, nous allons être relevés.

La relève est arrivée à 14 heures et nous nous sommes rendus à notre cantonnement.

Vendredi 9 octobre 1914

Ce matin, nous avons fait l'exercice tout près du cantonnement. Maintenant, nous sommes sous des pommiers à peu près au même endroit à faire du nettoyage.

 

Cette nuit, nous avons relevé le 123è régiment d'infanterie dans les tranchées du bois de Beaumarais.

Samedi 10 octobre 1914

Ce matin, nous avons reçu quelques obus qui n'ont fait de mal à personne.

Dimanche 11 octobre 1914

La vie souterraine recommence. A part quelques obus, on est assez tranquilles.

Lundi 12 octobre 1914

Ça a bardé aujourd'hui, le canon et le fusil ont fait du barouf.

Heureusement que ce n'était pas pour nous.

Mardi 13 octobre 1914

Nous allons être relevés par le 249è régiment d'infanterie et il paraît que nous allons attaquer Craonne.

L'attaque a été arrêtée et nous avons été camper dans des gourbis vers le poste du commandant.

J'ai eu trois hommes de ma section blessés par un obus.

Mercredi 14 octobre 1914

L'attaque a recommencé.

Nous avons poussé jusqu'à une tranchée allemande qui était vide et à la nuit nous avons fait une tranchée sous la pluie et en plein champ, sous des pommiers.

Jeudi 15 octobre 1914

Nous sommes dans cette fameuse tranchée, sales comme des canards. Nous avons mangé des pommes pour remplacer le pain.

Vendredi 16 octobre 1914

Cette nuit, nous avons été relevés par la 5è compagnie et nous sommes revenus dans les gourbis. J'ai 21 ans aujourd'hui.

 

Cet après-midi, nous sommes encore repartis dans les tranchées dans le bois.

Samedi 17 octobre 1914

Ce matin, le 73è régiment d'infanterie nous a relevés et nous avons bouffé quelques kilomètres, en passant par Maizy. Nous avons cantonné à Bourg.

Dimanche 18 octobre 1914

Ce matin, nous sommes repartis à 2 heures par la pluie. Nous sommes passés à Moulins et maintenant, nous sommes dans des tranchées que les Anglais occupaient il y a quelques jours.

Lundi 19 octobre 1914

Les obus viennent, mais en faisant attention, on peut les éviter. C'est beaucoup.

Cette nuit, nous avons occupé une tranchée à un kilomètre des gourbis.

Mardi 20 octobre 1914

On mange et on dort. Ça va bien.

Mercredi 21 octobre 1914

Nous nous sommes reposés tout le jour.

Cette nuit il y a eu une petite alerte qui a été courte heureusement.

Jeudi 22 octobre 1914

Ce matin, nous avons été relevés par le 144è régiment d'infanterie et nous nous sommes rendus à Dhuizel.

Vendredi 23 octobre 1914

Quelle bombance nous faisons ici. Chocolat au lait, rôti de cochon, crème au chocolat, ainsi de suite, puis, la nuit un bon lit de paille.

Samedi 24 octobre 1914

Nous avons continué notre cuisine.

 

Ce soir, nous avons fait l'exercice.

Dimanche 25 octobre 1914

Ce matin, je suis allé à la messe avec mon frère.

Maintenant, nous sommes retrempés et les obus ne rentreront pas.

 

Ce soir, nous sommes partis à 11h30, pour aller relever le 144è, au même endroit où nous étions avant le repos. Nous avons occupé les tranchées en arrivant.

Lundi 26 octobre 1914

Ce matin, pour retourner aux gourbis, nous avons été arrosés de balles qui ont tué le sergent-fourrier.

Mardi 27 octobre 1914

Nous nous sommes reposés un peu. Ce tantôt, nous avons enterré Sébille (*) et probablement que cette nuit nous irons encore occuper les tranchées.

Au lieu d'y aller, nous avons installé et capitonné notre gourbi avec des toiles de tente et nous avons fait une sanglante manille avec Georges Pinier et Babaud.

 

(*) : SEBILLE Alexis Bernard, sergent-fourrier, mort pour la France le 26 octobre 1914 à Vendresse (Aisne), tué à l’ennemi. Il était né à ROMANS (26), le 19 août 1891.

Mercredi 28 octobre 1914

La journée a été assez calme.

Pour qu'elle passe plus vite, nous avons encore joué aux cartes.

Jeudi 29 octobre 1914

A 2 heures, le 144è est venu nous relever. Puis, nous sommes passés à Bourg-et-Commun.

Nous sommes arrivés à Pargnan vers 4h ½ petit patelin près d'Oeilly.

Là, nous nous sommes casés dans des grottes placées en-dessous d'une haute colline et à proximité des maisons.

Vendredi 30 octobre 1914

Aujourd'hui, j'ai acheté un joli cochon que j'ai fait assassiner par des bouchers improvisés.

Samedi 31 octobre 1914

Ce matin, je suis allé manger une bonne grillade, et ma section a fait des boudins une partie de la journée. A part les obus qui arrivent de temps en temps, on pourrait se croire chez soi à faire la goraille.

Dimanche 1er novembre 1914

Ce matin, je suis allé chanter la messe avec mon frère dans une église placée sur la crête et quelque peu endommagée par les obus. Cela fait deux dimanches de suite que nous pouvons assister l'un près de l'autre au Saint Sacrifice et Dieu veuille que cela continue toujours comme ceci.

 

Ce soir, je suis allé jouer aux cartes avec la 1ère section. En temps ordinaire, c'eut été un spectacle vraiment remarquable et digne d'un bon peintre.

Une trentaine d'hommes, placés dans toutes les positions, maniant la monnaie comme des chercheurs d'or éclairés par des bougies de suif faisant apparaître sur la voûte et les murailles mal unies de la grotte de gigantesques silhouettes à chacun de nos gestes.

Pour compléter le tableau, des barbes hirsutes, des vêtements sales et des fusils suspendus partout. Enfin, tout pourrait donner l'illusion d'un repaire de brigands.

Lundi 2 novembre 1914

Ce matin, je suis retourné à la messe avec mon frère. Puis, j'ai appris que j'étais nommé adjudant en date d'hier. Les galons paraîtront moins et je vais être débarrassé de cette maudite comptabilité.

 

Ce soir, nous avons fait un petit concert interrompu de temps à autre par le sifflement des obus qui passaient de temps à autre au-dessus de nos cavernes.

Mardi 3 novembre 1914

Nous sommes partis ce matin à minuit 30.

Nous avons revu Bourg, puis nous nous sommes arrêtés un instant à Courtonne, commune de Verneuil.

 

Au lever du jour, nous avons occupé des carrières, où nous sommes actuellement.

Tout à l'heure, les obus tombaient dru au-dessus de nos têtes. Je mets dans mon carnet un petit éclat qui est tombé à portée de ma main.

Mercredi 4 novembre 1914

La nuit dernière, nous avons fait des tranchées sur le plateau dans le cas où nous aurions à nous replier.

De tous les côtés, nous avons un panorama magnifique et dans les casemates la seule distraction est le jeu de cartes.

Enfin, le temps passe quand même.

Jeudi 5 nov. 1914

Aujourd'hui nous sommes à Bourg-et-Commun car hier soir, on nous a fait sortir de nos trous. J'ai couché dans un lit tout habillé avec mes brodequins, ce qui ne m'a pas empêché de bien roupiller.

Nous avons passé une bonne journée avec un bon menu composé de lapins et de poulets.

 

Ce soir, nous sommes repartis pour notre carrière.

Vendredi 6 novembre 1914

Ce matin, les tirailleurs ont attaqué Soupir qu'ils ont pris ainsi que trois tranchées Allemandes.

 

Ce soir, je suis allé faire les distributions à Bourg.

Nous avons joué aux cartes, puis je me suis couché à côté de mon frère.

Samedi 7 novembre 1914

Nous sommes toujours là comme des renards.

A quelques kilomètres la pétarade continue et nous attendons.

Dimanche 8 novembre 1914

Aujourd'hui, je ne suis pas allé chanter la messe. Il s'en faut. J'ai joué aux cartes tout le jour.

 

Cette nuit, j'ai fait du café dans une boîte de singe, sur une chandelle de suif.

Lundi 9 novembre 1914

On est encore là. Bon que nous pouvons nous moquer des obus à notre aise, autrement cela ne serait pas gai.

Je viens de déguster un bon bout de jambon venant du pays et qu'il était fameux.

Mardi 10 novembre 1914

Nous avons perfectionné notre grotte. Si cela continue nous en ferons un château. J'ai reçu deux colis dont un contenant des marrons et ce soir nous avons fait un repas d'hôtel avec un chic punch avant de dormir fabriqué sur une bougie de cire dans une boîte de singe.

C'est presque l'idéal. Le sommier est un peu dur, mais les côtes aussi.

Mercredi 11 novembre 1914

Décidément, on se fait à cette vie de bohémiens et cela paraîtra dur de quitter nos carrières de Courtonne.

Depuis une huitaine de jours que nous sommes là à jouer aux cartes, fumer, manger et dormir on est dodus comme des oies.

A 1500 mètres environ de nous, un patelin brûle, mais ceci ne m'émeut plus car j'en ai traversé autrefois qui étaient complètement en feu.

Jeudi 12 novembre 1914

La nuit dernière, je suis allé faire des tranchées avec 80 hommes à 3 kilomètres presque de nos cavernes.

Notre retour a été quelque peu agrémenté par la pluie. Je me suis couché à onze heures. Cela ressemble aux veillées que j'allais faire autrefois, mais c'était bien plus loin des Allemands, ce qui n'en diminuait pas le charme et puis il y avait des marrons bien supérieurs à ceux qu'ils nous expédient ici.

 

Ce matin, nous avons été distraits pendant quelques instants par une famille d'écureuils qui sautillaient dans les pins devant notre château. Nous nous sommes mis à leur poursuite armés de pierres, mais leur agilité leur permit de s'esquiver facilement.

Vendredi 13 novembre 1914

Cette nuit, nous avons quitté nos grottes pour aller relever le 249è régiment d'infanterie dans des tranchées en avant du village de Moulins.

Ces tranchées ont été faites par les Anglais et représentent un travail formidable.

On y communique par un immense boyau creusé en partie dans le roc, puis on arrive dans la tranchée à peu près de la même profondeur. Du côté dangereux des petites cases sont creusées où chaque homme peut  s'étendre à l'abri.

A l'heure actuelle, je suis dans la mienne assez confortablement installé et si j'étais à ….

Oh! Là là je viens d'être sérieusement interrompu. Un maudit obus a endommagé la tranchée et a rempli ma musette de terre.

Cela va mal. Tout à l'heure encore, une balle m'a sifflé au bout du nez et je l'ai échappé belle. D'ailleurs, elles passent sans cesse au-dessus de nos têtes avec un bruit sinistre.

 

Tout à l'heure, je m'étais arrêté pendant une minute et j'avais oublié de mettre que si j'étais à 10 kilomètres plus en arrière, je pourrais roupiller à mon aise.

Mais à 100 ou 150 mètres en avant de nous, les tranchées allemandes se dessinent et attention à la casse.

Enfin, Dieu est le Maître et pour l'instant veillons et veillons bien.

Chapitre Troisième : Le Chemin des Dames

Samedi 14 novembre 1914

Quelle jolie nuit nous avons eue à passer. La pluie presque sans discontinuer. A côté de moi, la tranchée ressemble à un ruisseau et au-dessus de ma tête les balles font entendre leur petit claquement sec.

Les guetteurs tirent de temps à autre. Ils sont plus tranquilles; les Allemands sont si près.

Ce matin en regardant par un créneau, j'en ai aperçu un qui travaillait sur le bord de sa tranchée.

Ma balle fit « Pif » en partant, mais dût faire « Paf » là-bas, car je ne le revis plus après le coup. Cela fait toujours un de moins.

J'en ai ensuite tiré plusieurs autres qui disparurent également, mais à mon tour je l'échappai belle, car une balle vint frapper à quelques centimètres du créneau par lequel j'observais à la jumelle.

C'est maintenant la véritable chasse à l'homme. Toute tête se montrant une minute a de grandes chances d'être cassée et pourtant la bonne humeur règne partout plus que jamais. Nous sommes Français et ce sol est à nous. On veut nous le prendre, c'est notre devoir de le défendre et de le conserver à tout prix et notre droit d'user de n'importe quel moyen pour ceci.

Maintenant que j'ai bavardé, je vais jeter un coup d'œil sur mes gens qui sont à faire un boyau.

Dimanche 15 novembre 1914

Il est à peu près 18 heures. Je suis dans mon trou et j'écris à la lueur d'une bougie invisible pour ceux d'en face. Aujourd'hui, rien de particulier à signaler. Il a neigé un peu et plu pas mal.

Si plus tard, je relis ceci un dimanche soir, il me sera facile d'y trouver une différence. A un mètre de ma tête un guetteur est placé. Il y a un instant, il vient de tirer pour montrer sa présence et pour empêcher aux Allemands d'avancer, car ils n'auraient guère plus de cent mètres à faire pour nous tomber dessus.

Sur ce, j'allume un cigare et je vais lire un instant.

Lundi 16 novembre 1914

Quel trafic aujourd'hui. Je suis chargé de faire creuser un boyau qui doit rejoindre notre tranchée. Aussi ai-je pédalé dans le bout déjà commencé et dans l'autre qui a presque 1 kilomètre de longueur.

Je suis dans un état épouvantable, plein de boue de la tête aux pieds. Mes souliers ont été remplis à plusieurs reprises. Un bourriquot n'y tiendrait pas et pourtant je suis encore tout dispos.

Mardi 17 novembre 1914

Ce matin, nous avons arrêté notre travail et ce tantôt nous avons été relevés par la 5è compagnie.

Nous sommes à Moulins, un peu en arrière des lignes et nous goûtons un repos bien gagné.

Mercredi 18 novembre 1914

Ce matin, nous avons fait un formidable punch dans notre chambre.

Ce soir, nous sommes allés creuser des tranchées de repli un peu en avant de Moulins. Nous avons été reçus par les obus qui nous ont immobilisé toute la soirée.

J'ai eu à côté de moi, un homme de blessé et j'ai reçu un éclat sur mon sac.

Jeudi 19 novembre 1914

A midi, le capitaine a reçu tous les sous-officiers à déjeuner. Maintenant, il est bientôt 15 heures et nous allons partir pour travailler comme hier.

Vendredi 20 novembre 1914

Ce soir, nous sommes allés terminer nos tranchées de repli, puis, nous avons dîné près d'un bon feu.

Samedi 21 novembre 1914

Nos bleus sont arrivés ce matin. Le général de corps d'armée leur a passé la revue.

 

Ce tantôt, je suis allé avec le commandant reconnaître du travail pour la nuit.

 

Ce soir, nous avons fait une petite noce. Mon frère y était, puis on a chanté jusqu'à 21 heures. Et dire que maintenant il faut aller au travail par ce vent si froid. Cela est plutôt dur. Enfin tant pis, on est à la guerre.

Je suis parti à 23h45 avec le lieutenant et nos deux sections.

Lundi 23 novembre 1914

La vie continue, mais la Faucheuse passe de temps à autre.

Tout à l'heure encore, elle a ramassé un homme de ma section à 3 mètres de moi.

Maintenant quelques camarades sont partis pour l'enterrer et demain, ce sera peut-être leur tour. Cela n'a rien de bien égayant et ne vaut pas la vie paisible de ce cher Grand Village.

Mardi 24 novembre 1914

La nuit dernière, mes hommes ont travaillé sans arrêt à faire une dérivation à la tranchée, qui, à un certain endroit est prise d'enfilade.

Le travail a été retardé par la découverte d'un cadavre en putréfaction qu'il a fallu contourner.

 

Aujourd'hui, j'ai reçu un colis de jambon et de chocolat. Il y avait aussi une petite fiole de goutte que je vais déguster dans un instant en fumant une nouvelle pipe, car j'ai remisé « La Victoire » dans mon sac.

Mercredi 25 novembre 1914

Ce matin, la tranchée est pleine de neige.

Actuellement elle tombe encore. Tout est blanc maintenant et on ne distingue plus les tranchées Allemandes.

 

Ce tantôt, j'ai joué aux cartes avec Gachinard, mon compagnon de trou.

Jeudi 26 novembre 1914

Il est environ 5h30.

Il fait noir, par ci par là on entend quelques coups de pioche et de temps à autre le claquement d'une balle. Le calme règne et pourtant combien d'êtres humains pensent à l'heure présente, enfouis dans la terre et maudissent leur sort.

Nous allons être relevés dans une heure environ. La relève s'est effectuée dans de bonnes conditions et je suis dans un autre trou à côté d'un bon feu.

Vendredi 27 novembre 1914

Nous avons pris un peu de repos et nous en avions besoin. J'ai trouvé des pantalons bleus tout neufs. Ce n'était pas trop tôt; les rouges du départ ne tenaient plus.

 

Ce soir, j'ai joué aux cartes et bu un bon coup de Champagne. Nous avons appris que les Russes venaient de remporter une grande victoire. Tant mieux pour nous et tant pis pour les Allemands.

Samedi 28 novembre 1914

Ma section, ou plutôt ma famille a travaillé sous le bois de pins à côté tout le jour. Nous avons fait des fascines et des gabions. Les balles tombent près quelquefois, mais on n'y fait plus attention.

A cent mètres de ma taupinière, une petite source tombe en cascade dans des rochers. Il ferait bon vivre ici si la maudite faucheuse n'enlevait pas de temps à autre un camarade.

Dimanche 29 novembre  1914

La construction de gabions et de fascines a continué.

Il n'y a pas à tortiller, on ne se fait pas de mousse.

 

A midi, mon personnel vient déjeuner et à 16 heures dîner. C'est auquel qui en aura fait le plus.

La bonne humeur règne.

Lundi 30 novembre 1914

Hélas ! Ce matin, nous sommes retournés dans la tranchée après 4 si bons jours. Enfin tant pis et attention à la casse.

Mon frère a reçu un colis contenant du jambon. Si les Allemands savaient ça, ils crèveraient de jalousie.

Mardi 1er décembre 1914

Pas de mal jusqu'à présent. Nous sommes deux dans le même trou. De temps en temps, une motte dégringole.

Autrement, on ne serait pas mal. Nous avons une bonne litière de paille sur laquelle, il est facile de s'allonger. Nous avons creusé une petite étagère pour placer quarts et casseroles. C'est le confort à quelque chose près.

 

Ce tantôt, j'ai reçu un colis contenant fromage, marrons, fine, aussi quel menu. !

Et dire qu'à 150 mètres c'est plein d'Allemands; ….. pour eux!

Mercredi 2 décembre 1914

Nos petits travaux continuent.

La 3è section fait un boyau dans la direction des Allemands.

A la 8è compagnie, un souterrain est commencé allant dans la même direction et dans quelques jours que se passera-t-il ?

Jeudi 3 décembre 1914

Ce matin, nous avons été relevés par la 5è compagnie. Tout s'est bien passé.

 

Ce soir, je suis allé dîner avec Pinier chez un maréchal. Nous avons fait un véritable repas de famille qui nous a remis d'aplomb.

Vendredi 4 décembre 1914

Ce matin, je suis allé à la messe basse, puis, nous avons fait des travaux de nettoyage.

 

Ce soir, j'ai dîné avec mes cuisiniers, les infirmiers et mon frère. Ensuite, nous avons chanté et raconté des monologues comme autrefois lorsqu'on allait à une fête. Hélas ! Cela ne sera pas toujours pareil.

Samedi 5 décembre 1914

C'est la dernière journée déjà, le temps passe vite au repos.

Lec nous a passé une revue cet après-midi.

 

Ce soir, nous avons fait un autre dîner de famille, puis nous avons joué aux cartes.

Dimanche 6 décembre 1914

Ce matin, nous sommes partis à 6 heures pour la tranchée. La relève s'est opérée sans casse et maintenant je suis dans mon ancien château avec Gachinard.

 

Ce soir, j'ai commencé un boyau d'attaque dans la direction de Berlin. Dans quelques jours, que se passera-t-il ? Rien peut-être.

Enfin, depuis leur tranchée, ils ne doivent pas s'y fier.

J'ai commencé aussi l'expédition d'un manteau allemand dans des enveloppes. Avec de la patience, on vient à bout de tout.

Lundi 7 décembre 1914

J'ai passé une nuit épatante. Il faisait bon dans notre trou, quoique dehors, il pleuvait de temps à autre.

J'ai dormi comme un loir de minuit à 5 heures aussi bien que dans mon lit.

Mardi 8 décembre 1914

Aujourd'hui, j'ai touché de la galette. J'étais loin de m'attendre à un pareil magot. Je vais expédier cela au Grand Village. Si je n'étais pas connu, on dirait là-bas que je l'ai volé, car faire des économies à la guerre, cela paraît incroyable.

Le dernier jour est commencé. Les cahutes s'écroulent car il pleut souvent.

 

Ce soir, j'ai eu un homme enseveli.

Nous l'avons sorti à grand peine et à moitié écrasé, aussi je n'ai pas envie de roupiller, car mon plafond se lézarde et peut-être que demain matin pour simplifier les choses; on n'aurait plus qu'à planter une croix avec l'inscription :

 

« Mort au champ de betteraves ».

Mercredi 9 décembre 1914

J'ai dormi quand même et rien n'a bougé.

La 5è compagnie nous a relevés et maintenant nous sommes en réserve dans des cabanes tout près de Troyon, village détruit par les obus, un peu plus loin qu'où nous étions l'autre jour.

J'ai une sale guitoune ; il y pleut davantage que dehors.

Jeudi 10 décembre 1914

Il a fait une nuit épouvantable. De la pluie sans arrêt, et avec ça on n'aurait pas vu un Allemand à 2 mètres.

Ce matin, nous étions plutôt frais ; aussi la cabane a sauté pour faire place à un véritable château, où l'on peut se tenir debout et où il est facile de pénétrer.

 

J'ai expédié 650 francs à mon père. Ce qu'il va être surpris !

Nous avons reçu des boudins et ils étaient bons.

Vendredi 11 décembre 1914

Aujourd'hui, nous avons été vaccinés contre la typhoïde, puis, ensuite on a fait des gabions et fascines dans le bois du voisin.

Samedi 12 décembre 1914

Notre petite vie assez calme a continué. Le temps est pluvieux.

Les canons pètent et les fusils rouspètent. Il faut croire que l'habitude y fait pour beaucoup, car je crois qu'on en rigole. J'ai reçu aujourd'hui des bandes molletières expédiées par mon père et maintenant je suis équipé.

Dimanche 13 décembre 1914

Encore dimanche, et je suis loin des promenades d'autrefois. Quand reviendront-elles ?

Et pourvu qu'elles reviennent.

Hélas ! Elles sont loin encore, car les Allemands ne se décident pas vite à ficher le camp.

 

Ce soir, on nous a fait exercer à sortir d'une tranchée en vitesse dans le cas où nous aurions une attaque à faire. Idée de grand chef qui voit les barbelés à la loupe sur un plan.

Avant de dormir, je suis allé chanter un instant dans une cabane occupée par ma section.

Lundi 14 décembre 1914

Les 5 jours de villégiature sont finis, et ce matin, il a fallu reprendre notre ancienne place dans la tranchée.

J'habite un nouveau château avec mes deux sergents, Bouzigue et Suibert. Nous veillons à tour de rôle et très attentivement.

 

La nuit est rendue.

Qui croirait que nous venons de faire une manille si près des Allemands.

Ensuite, nous avons bu un bon coup et un caporal de ma section, Mouline, nous a poussé quelques petites chansons qui nous ont fait oublier la réalité pendant quelques minutes. Puis, nous avons bourré les pipes.

Maintenant, c'est mon tour de roupiller jusqu'à 2 heures, alors en route pour le pays des rêves et que Dieu veuille que tout aille bien.

Pendant que j'écris à la lueur de ma bougie, les balles passent dessus la tranchée, mais bah !

J'ai oublié de marquer que ce tantôt les obus nous tombaient bien près. J'ai été légèrement touché à un œil et à la poitrine.

Mardi 15 décembre 1914

Ce soir, je suis de ronde jusqu'à 22 heures.

Il pleut, mais ça ne fait rien. Peut-être que la pluie tombera à côté de moi.

Nous avons chanté et raconté des monologues pour faire passer le temps un peu plus vite.

Mercredi 16 décembre 1914

Il est 19 heures.

Les veilleurs sont à leurs postes.

Tout à l'heure, nous avons pris le chocolat au lait et fumé une bonne pipe. Maintenant, je vais essayer de dormir jusqu'à 22 heures et après j'irai veiller à la place de Bouzique, car les Allemands sont tout près et je n'ai pas envie de me réveiller mort.

 

Ces bougres nous expédient des bombes de temps à autre. Tous les jours, il y a quelques victimes.

Aujourd'hui encore un soldat de la 8è compagnie a eu la jambe coupée (*)  et un caporal du 88è Territorial (**) qui est avec nous, a été tué. Deux noms de plus ajoutés à la liste funèbre.

Le mien y figurera-t-il un jour ?

Non, car Dieu ne le permettra pas malgré les balles qui claquent et sifflent sans arrêt.

 

(*) : MILLAC Jean, caporal, mort pour la France au combat de Paissy (Aisne) le 16 décembre 1914, tué à l’ennemi. Il était né à bordeaux le 7 décembre 1889. Il est inhumé à la nécropole de Cerny-en-Laonnois, tombe 2552.

(**) ABRAHAM François Jean Marie, caporal, mort pour la France à Paissy (Aisne), le 16 décembre 1914, tué à l’ennemi. Il était né à Ploëmel (Morbihan). Il est inhumé à la nécropole de Cerny-en-Laonnois, tombe 2584.

Jeudi 17 décembre 1914

Une heure du matin et je veille depuis 5 heures. Je viens de tirer un coup de fusil par un créneau pour réveiller les locataires d'en face, mais ils ne doivent pas roupiller, car un animal nous fait sauter à chaque instant la terre sur la figure avec ses balles.

A côté de moi, il y a un feu dans la tranchée. C'est à sa lueur que j'écris en ce moment.

 

Ce soir les 3è et 4è sections sont parties au repos et nous nous sommes étalés pour garder tout le front. Il ne faut pas demander si nous avons bien dormi en ouvrant les deux yeux.

Nous chantions si doucement que les Allemands nous répondaient.

Vendredi 18 décembre 1914

Ce matin, nous avons été relevés par la 5è compagnie et nous sommes actuellement à Moulins. C'est tout de même meilleur que la tranchée.

 

Ce soir, par exemple, nous avons oublié momentanément la guerre.

Après notre repas de famille, nous avons chanté comme à un mariage, ensuite nous avons joué aux cartes.

Samedi 19 décembre 1914

Rien de particulier à signaler.

 

Ce soir, même comédie qu'hier, les chansons et le jeu nous ont distraits jusqu'à minuit. Il est vrai que j'avais fait venir un ténor et un Parigot qui avaient un bon répertoire.

Dimanche 20 décembre 1914

Ce matin, je suis allé à la messe avec mon frère. J'en suis heureux, car ce soir il y a probablement attaque.

Tout à l'heure, j'ai placé la 1è section de garde. Maintenant je viens de faire une partie de cartes.

L'ordre est donné. Que se passera-t-il ? On rassemble. Nous verrons demain.

Lundi 21 décembre 1914

Une petite fusillade et puis c'est tout. Le calme est revenu et la journée s'est passée tranquille.

 

Ce soir, on a fêté le dernier jour par des chants et monologues et j'ai emballé mon deuxième casque.

Mardi 22 décembre 1914

En route pour Troyon.

Le 2è peloton est aux tranchées et nous, on n'a rien à faire. Mon frère est indisposé et reste avec nous. Ça colle.

Je couche avec les brancardiers.

Mercredi 23 décembre 1914

Mon frère est parti à l'infirmerie. Je lui ai fait passer la moitié d'un colis que mon père nous avait envoyé. Qu'il fait bon dans notre gourbi à manger des saucisses et des anguilles. Le manteau est tout parti.

Jeudi 24 décembre 1914

Ce soir, nous allons renforcer les autres dans la tranchée, car on craint une attaque.

Quelle nuit passée.

Que de souvenirs elle rappelle et que d'autres elle nous laissera.

Les Allemands qui sont à 40 mètres de nous ont chanté toute la nuit des cantiques à tue-tête.

Que c'était émouvant, car à ce moment là, nos cœurs battaient à l'unisson avec les leurs pour se faire bénir par Dieu. Ils ont été interrompus par nos obus. Alors l'un d'eux s'écria en Français « A bas Français, apportez à boire ».

Le calme est ensuite revenu et nous nous sommes gelés ou à quelque chose près.

 

(*) : Les faits ne sont évidemment pas relatés dans le JMO

Vendredi 25 décembre 1914

Nous sommes restés là tout le jour et nous devons y passer la nuit prochaine.

Ce tantôt, les brancardiers de la compagnie m'ont apporté des victuailles. Poulet, confiture, vin, c'est signe que je ne suis pas oublié.

 

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Des concerts de musique sont organisés…

Samedi 26 décembre 1914

Il a fait aussi froid cette nuit que l'autre. Que c'est pénible une quinzaine d'heures de nuit sans dormir par un temps pareil.

 

Ce matin, nous avons été relevés par la 5è compagnie et en route pour Moulins. Je suis dans la même maison. Le maréchal (*) m'a appris qu'il avait expédié l'un de mes casques.

 

(*) : Maréchal-ferrant.

Dimanche 27 décembre 1914

Ce matin, je suis allé à la messe. C'est encore mieux que le cantique des Allemands et plus réconfortant.

Ce soir le 1er peloton est parti à Troyon, et comme j'en fais partie, je couche dans une guitoune après une sanglante manille.

Lundi 28 décembre 1914

Ce soir, mon frère a été évacué emportant mes derniers souvenirs de guerre. Je suis allé dîner avec le capitaine et j'ai laissé ma petite famille seule.

Mardi 29 décembre 1914

Ce matin, réveil à 4 heures et départ à 5 heures pour la tranchée.

Là, une surprise nous attendait presque aussitôt. Les Allemands se sont montrés et se sont mis à nous causer en disant :

 

« Kamarade, Kamarade »

 

Deux soldats de la 8è compagnie sont même allés à leur tranchée et ont rapporté du tabac. Ils ont été acclamés par nos voisins qui nous ont averti qu'il fallait se cacher lorsque leurs mitrailleuses tiraient.

Ce qui n'empêche pas qu'ils ont tué un soldat de la compagnie d'une balle dans le crâne.

Je vais dormir.

 

(*) : Les faits ne sont pas relatés dans le JMO

 

Il est 23 heures et j'ai veillé jusqu'à présent.

A demain.

Mercredi 30 décembre 1914

Aujourd'hui, les Allemands ne se sont pas montrés mais ils nous ont expédié des torpilles et des bombes.

L'une d'elles a déterré un cadavre d'Anglais en putréfaction et l'a projeté sur les créneaux en faisant éclabousser des débris de chair et de cervelle dans la tranchée.

Heureusement que nous sommes habitués aux spectacles les plus horribles et qu'un mort ne nous effraie plus. On l'a recouvert tant bien que mal de quelques pelletées de terre, ce qui a amoindri l'odeur atroce qui s'en dégageait.

Jeudi 31 décembre 1914

La pluie est venue nous tenir compagnie une partie de la journée. Il est à peu près 18 heures.

Le capitaine vient de me faire appeler et m'a averti qu'il y aurait probablement une attaque à repousser cette nuit.

Je suis prêt à faire tout mon devoir et je vais ouvrir l'œil et le bon. Mon révolver ne demande pas mieux que d'entrer en jeu et si mon sabre ne dit rien, je sais ce qu'il pense.

1915

Vendredi 1er janvier 1915

Pas d'attaque.

Ce matin, il y a eu moins d'effusions que les années précédentes, ce qui n'empêche que nous nous sommes souhaités la bonne année.

 

A 9 heures, les 3 autres sections de la compagnie ont été relevées. La mienne est restée.

Heureusement qu'on m'a apporté des provisions et ce soir, j'ai fait sauter le Champagne.

Samedi 2 janvier 1915

Nous avons passé une nuit qui fera époque. Onze heures de pluie sans arrêt. Aussi, ce matin, nous sommes plutôt frais.

Enfin, la relève est arrivée et nous sommes venus passer la journée à Troyon. J'ai besoin d'un peu de repos. Le capitaine s'en est aperçu et je dois partir pour Moulins demain.

Dimanche 3 janvier 1915

Je suis arrivé vers onze heures à Moulins, où j'ai commencé par me caler les joues avec les infirmiers car il y a un peu de tout ici.

 

Ce soir, je suis allé passer la veillée chez le maréchal et ensuite, je suis allé au lit ou plutôt à la paille.

 

A 23 heures, un blessé a été apporté. Une balle lui était rentrée au-dessus de l'œil et s'était logée dans le cerveau.

Il n'a cessé de geindre et de crier et nous n'avons pas pu dormir tranquillement.

Lundi 4 janvier 1915

La vie est plus tenable ici qu'aux tranchées, car il pleut et là-bas il ne doit pas faire bon. J'ai fait la connaissance d'un cousin de Dornat (*) et nous avons blagué tous les deux.

 

(*) : Le sergent DORNAT Alfred est certainement un camarade du même pays qu’Henri.

Il deviendra officier. Il sera blessé au 206e RI. Henri le retrouvera en septembre 1916, alors qu’ils sortent de blessures tous les deux.

Mardi 5 janvier 1915

La pluie continue à tomber.

J'ai bien fait de venir ici, car il y a de quoi devenir fou dans la boue.

Mercredi 6 janvier 1915

Cet après-midi, une torpille est tombée sur ma section. I y a eu 5 tués et des blessés (*), dont quelques-uns mortellement.

L'un d'entre eux, Gachinard (**), mon compagnon de guitoune, était en plus de 150 morceaux.

C'est effrayant.

 

(*) : 7 tués et 3 blessés indiqués dans le JMO.

(**) : Gachinard Camille Eugène, soldat, mort pour la France le 6 janvier 1915 à Paissy (Aisne), tué à l’ennemi. Il est inhumé à la nécropole de Cerny-en-Laonnois, tombe 2584.

Jeudi 7 janvier 1915

La compagnie est arrivée ce matin de la tranchée. J'ai reconstitué les restes vivants de ma pauvre section et les ai soignés un peu.

Mercredi 8 janvier 1915 (vendredi)

Ce matin, je suis allé à la messe. Aujourd'hui, il a tonné et il y a eu quelques grêlons.

 

Ce soir, je suis allé dîner avec le commandant, puis, j'ai passé la veillée chez un épicier avec les copains, où plutôt le reste des copains, car certains d'entre eux ont trouvé la mort avant-hier.

Samedi 9 janvier 1915

Il fait un sale temps. De la pluie, toujours de la pluie.

 

Ce soir, je suis allé dîner au même endroit qu'hier soir. Nous nous sommes couchés à minuit après avoir raconté des monologues.

Je me suis procuré une veste anglaise pour porter sous ma capote.

Dimanche 10 janvier 1915

Ce matin, nous sommes partis à 5 heures pour aller relever la 5è Cie en passant par Troyon.

En quel état l'avons nous retrouvée cette tranchée. La boue nous allait aux genoux. Il était impossible de s'arracher. Enfin, avec de la volonté on peut encore tenir. Mais, que Dieu ait pitié de nous.

Cette fois-ci, je ne suis pas bien logé. Il pleut dans la guitoune et comme paille de la boue. Les parois dégringolent. Il ne faut pas avoir trop la trouille pour rester là.

Lundi 11 janvier 1915

Il a plu toute la nuit.

Aussi, ce matin, je suis frais. Ceux qui n'ont jamais vu ces choses ne peuvent se figurer ce que peut être la vie dans de telles conditions et lorsque plus tard (si je retourne), j'essaierai de raconter ces horreurs, quelques uns me traiteront peut-être de blagueur.

Enfin, endurons patiemment notre supplice. Un jour, nous seront peut-être heureux.

 

La pluie continue et la nuit ne se prépare pas meilleure que l'autre.

Mardi 12 janvier 1915

La pluie n'a presque pas cessé. Nous nettoyons tant bien que mal la tranchée qui s'écroule. Quelle soirée dans l'eau jusqu'aux genoux.

Enfin, on est relevés demain matin.

Mercredi 13 janvier 1915

La relève s'est bien opérée. Nous n'avons pas peur de nous salir. On s'habitue à tout même à la misère. Ma section a été envoyée à Troyon dans des caves épatantes que ne démoliraient pas les torpilles.

Aussi ce soir, un petit concert a eu lieu à la lueur des bougies.

Jeudi 14 janvier 1915

Aujourd'hui, fabrication de fascines et repos bien gagné.

Je suis allé voir les petites croix plantées sur mes malheureux camarades tués l'autre jour; puis j'ai visité l'église qui a été bombardée. L'autel, seul, et le grand crucifix sont presque intacts.

Tous les jours, on enterre ici des soldats morts et les petites croix augmentent d'heure en heure.

Vendredi 15 janvier 1915

Fascines encore. Nous voici transformés en bûcherons. Le repos est maigre pour les hommes.

Enfin, demain nous partons à la tranchée, et …... on se reposera !

Samedi 16 janvier 1915

Ce matin, nous sommes partis vers 4h30 de Troyon, puis, nous avons pris notre place habituelle. Peu après, les Allemands ont commencé à expédier des torpilles et ont fait sauter à la mine une tranchée sur notre gauche.

Ils se sont ensuite emparés de cette tranchée, mais pour peu de temps, car ils ont été repoussés.

Un de mes hommes a été blessé d'une balle en pleine poitrine. Nous l'avons soigné du mieux que nous avons pu puis je lui ai serré la main. Il a rempli la mienne de sang.

Tout à l'heure, un autre est parti, la tête traversée d'une balle.

Quand donc, la liste funèbre sera-t-elle close?

Dimanche 17 janvier 1915

Ce matin, nous avons changé de secteur et appuyé légèrement à droite. Il y a encore plus de boue qu'où nous étions. Pendant la relève, il a neigé un peu et ce n'était pas très rigolo d'être dans la mélasse jusqu'aux genoux.

Enfin, nous avons pris notre place, que nous avions occupée déjà et j'ai une confortable guitoune.

La cheminée a été alimentée tout le reste du jour.

 

Ce soir, nous avons fait du chocolat à l'eau bien tassé, puis j'ai lu un peu et maintenant, je vais roupiller.

Lundi 18 janvier 1915

Je l'ai échappé belle aujourd'hui.

Ce soir, je travaillais et un obus m'a éclaté tout près de la figure. Je m'en suis tiré encore une fois de plus.

 

Cette nuit, il neige aussi c'est inutile de dire que les pieds ne me brûlent pas. Encore bon que j'ai du feu dans la guitoune, feu qui vient de me servir d'ailleurs à faire cuire des saucisses reçues dans un colis.

Mardi 19 janvier 1915

Ce matin, nous avons été relevés et maintenant nous sommes au repos à Paissy, à 1 kilomètre de Moulins. Le temps a l'air de se mettre au froid, ce qui est préférable pour nous. Pour le moment au nettoyage et après on verra.

 

Ce soir, nous avons dîné chez de braves bourgeois, à 800 mètres de notre cantonnement, puis nous sommes repartis dans nos grottes.

Mercredi 20 janvier 1915

Le froid continue. Tant mieux.

 

Ce soir, nous avons mangé dans la même maison qu'hier. Un camarade de mon frère, Mulhac, est venu dîner avec nous.

Jeudi 21 janvier 1915

Aujourd'hui, il a plu beaucoup et dire qu'il faut retourner là-bas demain.

Enfin, allons nous coucher une fois de plus dans les grottes de Paissy.

Vendredi 22 janvier 1915

Ce matin, nous sommes partis à 6h45 pour la tranchée qui était d'un accès épouvantable. Aussi, sommes-nous arrivés plein de boue et d'eau dans notre nouvelle position qui se trouve un peu en arrière de l'ancienne. J'ai fait continuer le travail commencé.

Ce qu'il y a de chic, c'est qu'il fait beau. Un brancardier, m'a expédié ce matin un colis contenant un bidon et un quart.

Samedi 23 janvier 1915

J’ai passé ma nuit sur une banquette de tir, sous une toile de tente après m'être séché. Il a gelé et je m'en suis aperçu, car ce matin, j'avais quelque chose ressemblant au froid aux pieds.

Aujourd'hui, nous avons été arrosés par les obus. Il n'y a pas eu de mal, mais nous avons mis les sacs sur la tête.

Dimanche 24 janvier 1915

Nous avons encore été bombardés aujourd'hui. Un obus m'a éclaté tout près.

 

Ce soir, une bombe m'a encore éclaté plus près et je suis au ¾ abruti. Encore bon que les nuits sont bonnes, passées sous une toile de tente par le froid qu'il fait.

Lundi 25 janvier 1915

Ce matin, nous avons été relevés par la 5è Cie et nous avons pris la direction de Taissy.

Nous n'y avons pas fait long feu car il y a eu alerte et nous avons dû retourner à l'entrée du boyau pendant quelques heures. On nous a renvoyés dans notre cantonnement mais pour peu de temps encore.

 

Il y a eu alerte une seconde fois à 21 heures et nous sommes allés nous coucher dans des gourbis à l'entrée du même boyau.

Ça crache sur la droite.

Mardi 26 janvier 1915

Nous sommes repartis à notre cantonnement vers midi.

 

Ce soir, nous avons mangé dans une maison à côté. Après le repas, nous avons chanté pour oublier la guerre, ce qui n'est pas facile, puis nous avons couché dans la grotte où il fait froid.

Mercredi 27 janvier 1915

Nous avons été tranquilles jusqu'à ce soir; aussi j'en ai profité pour envoyer 100 francs chez nous et pour empaqueter deux colis; l'un, contenant une hache allemande et l'autre, une fusée d'obus.

 

A 21 heures, il y a eu alerte et on nous a expédiés à la même place qu'avant-hier.

Jeudi 28 janvier 1915

Ce matin, nous sommes sortis des cahutes pour aller prendre notre ancienne place dans la tranchée. J'ai fait expédier mes colis.

 

Ce soir, nous avons trouvé un château souterrain pour pouvoir vivre un peu, car il est assez confortable avec ses deux lits et son âtre. Je l'ai construit sur ma propre initiative et avec les pauvres moyens dont je disposais.

Il mérite cependant d'être décrit. Je crois qu'il a servi d'exemple à tous ceux créés par la suite.

 

 

Pour me faire comprendre de vous, mes enfants qui me liront, il faut considérer la tranchée comme un fossé dans lequel nous vivons. Ce fossé était profond de deux mètres environ et adapté à celui longeant le chemin des Dames. Les abris dont je parle précédemment et qui s'écroulaient étaient creusés en-dessous du « Macadam » de la fameuse route.

Il fallait trouver mieux et voici ce que je réalisai. Ouverture d'une tranchée de 6 m de longueur, perpendiculaire à vraie. Partant de ce fossé, une excavation de 2m50 de longueur, 3 mètres de largeur et 2m50 de profondeur.

Au milieu, j'avais fait creuser un peu plus profondément une allée ou plutôt un petit couloir; les deux côtés restant intacts et pouvant servir de banquettes ou de lits surélevés de 0m75 environ.

Au bout opposé à l'entrée, une cheminée munie de vrais tuyaux pris dans des maisons démolies. La porte d'entrée faite en clayonnages et le toit formé de rondins et de fascines recouverts de 0m50 de terre. Quelques étagères, des baïonnettes servant de porte-manteaux.

J'étais enfin chez moi et beaucoup de visiteurs et non des moindres venaient voir mon installation

Vendredi 29 janvier 1915

Il fait un froid noir. De temps en temps, il tombe un peu de neige. Si cela pouvait continuer, on ne demanderait pas mieux.

 

Ce soir, j'ai fait du feu dans mon logis où je me trouve réellement heureux. Il est vrai que tout est relatif.

Samedi 30 janvier 1915

Il est 22 heures, je veille près de mon feu.

A côté de moi, mes deux sergents dorment sur un bon lit de paille. Tout à l'heure, je les ai roulés dans des couvertures et maintenant ils ronflent sans penser aux Allemands qui pourtant ne sont pas loin.

Aujourd'hui, un artilleur s'est fait tuer dans notre tranchée par une balle en plein crâne. La cervelle a sauté comme d'habitude.

Dimanche 31 janvier 1915

Ce matin, nous avons été relevés par la 5e Cie. Tout s'est bien passé.

 

Ce soir, nous avons dîné dans la même maison que la dernière fois et un menu sensationnel nous a fait oublier les 3 jours de tranchée.

Lundi 1er février 1915

Paissy dormait encore ce matin lorsque le réveil a sonné pour nous. Notre journée s'est passée assez agréablement!... dans les gourbis du boyau 5.

On nous a fait rentrer dans la soirée et je suis allé me délasser ensuite auprès d'une bonne table.

Mardi 2 février 1915

Ce matin, j'ai expédié un petit colis pour ma collection. Nous avons terminé notre repos par une série de chants et de bonnes crêpes.

Mercredi 3 février 1915

Départ à 5h30 pour la relève qui s'est bien opérée sans accident.

Puis l'ancien travail a repris; nettoyage de la tranchée et réfection des banquettes. Travail de garnison, pour lequel je n'ai pas de dispositions.

 

Ce soir, les obus sont tombés dans mon secteur sans faire de mal, à part quelques képis troués. Cependant que dans le boyau 6, il y a des morts et des blessés.

Jeudi 4 février 1915

Il est 5 heures, je veille en contemplant de temps à autre une image chère que j'ai reçue hier.

Dehors, tout est calme et rien ne ferait croire qu'Allemands et Français sont si près les uns des autres.

 

Ce soir, au même créneau qu'où l'artilleur fut tué le 30 janvier, un soldat de la 3è section a eu la tête fracassée de la même façon et dans la tranchée, les obus ont attigé la 7è compagnie.

Vendredi 5 février 1915

Il est 5h30. Je veille en attendant le jour et regarde encore ma chère photo.

Dehors, il gèle un peu, mais, auprès de mon âtre, le temps passe encore assez vite.

 

Cet après-midi, les obus nous sont dégringolés sur la figure et ont blessé beaucoup de copains. Un de mes camarades, le sergent Pinier, de Saintes, a été tué ainsi qu'un autre.

Je lui ai serré les mains déjà froides, lorsqu'il est passé sur un brancard à côté de moi.

Et maintenant, je suis le seul sous-officier parti avec la compagnie et y appartenant encore. C'est peut-être mon tour maintenant.

 

(*) : PINIER Georges Pierre, sergent, mort pour la France le 8 février 1915 à Paissy (Aisne), tué à l’ennemi. Il était né à Mirebeau (Vienne), le 10 décembre 1888. Il n’a pas de sépulture militaire connue.

Samedi 6 février 1915

Ce matin, nous avons été relevés par la 5è Cie pour aller dans notre grotte habituelle de Paissy.

 

Et ce soir, nous sommes retournés au bout du boyau 5, en réserve. Là, nous avons joué aux cartes dans une chic guitoune et après avoir gagné 4 sous, je me suis couché sur ma peau de mouton.

Dimanche 7 février 1915

Nous n'avons été relevés que ce soir à 17h50.

A Paissy, un copieux repas m'attendait, ainsi qu'un colis du vieux papa, contenant du beurre de la laiterie de Montils.

Lundi 8 février 1915

Hier soir, j'ai oublié de mettre que j'étais allé à l'enterrement de ce pauvre Pinier.

Aujourd'hui, le colonel nous a passé une revue, puis je suis allé me faire photographier par le sous-chef de musique, en vareuse anglaise.

Mardi 9 février 1915

Ce matin, nous sommes partis à 5h30 pour aller relever la 5è Cie.

 

Cet après-midi, il a plu, ce qui ne vaut pas mieux pour nous. Enfin !...

J’ai expédié un colis contenant un outil anglais et un percuteur de bombe allemand.

Mercredi 10 février 1915

Il est 3h30, je veille près de mon feu. Dehors, tout est à peu près calme. Quelques coups de canon, ou un sifflement de balle; à part cela, le silence.

Mes deux sergents ronflent à mes côtés et dans quelques instants, je vais remplacer l'un d'eux.

Ce matin, j'ai eu un homme (Larideu) blessé au mollet par une balle et ce soir, il y a eu 2 tués et un blessé par les obus.

Nous avons eu ensuite un autre moment d'angoisse, car nous avons reçu deux torpilles et ce sont des oiseaux peu estimés.

Jeudi 11 février 1915

Les Allemands nous ont encore canardé aujourd'hui.

Aucun mal pour la compagnie. Les autres ont écopé un peu.

 

Il est minuit, je veille, et demain matin nous partons pour Paissy.

Vendredi 12 février 1915

En effet, ce matin nous avons repris nos anciennes places et ce soir la brave société de T.P.E.G.D.B.S.F. S'est réunie dans son local habituel.

Samedi 13 février 1915

Cet après-midi, je suis allé me faire photographier avec mes deux sergents.

J'ai appris que mon frère était parti en convalescence de deux mois et je suis heureux de le savoir en lieu sûr.

Dimanche 14 février 1915

Ce matin, je suis allé à la messe dans une grotte, à l'abri des obus. Quel bien-être on éprouve de se sentir aussi près de Son Dieu.

éconfort et espoir.

Lundi 15 février 1915

Mon château était à sa même place ce matin, lors que nous avons relevé la 5è Cie et j'en ai repris possession.

Aujourd'hui, rien d'anormal, quelques obus sans résultat pour notre compagnie et c'est tout.

Mardi 16 février 1915

Nous avons reçu encore un peu de mitraille qui n'a fait que nous distraire.

Il a fait une journée magnifique digne d'un mois de mai.

Mercredi17 février 1915

Le canon gronde sur la gauche. Il doit y avoir des casques de reste. Après tout, la mort est une délivrance pour ceux qui croient en Dieu, mais il est intolérable de penser sans cesse à la souffrance des êtres chers qui souffrirent toute leur vie en apprenant la « Chose ».

Ici, tout est tranquille.

 

Ce soir, il pleut un peu. Demain, nous partons au repos.

Jeudi 18 février 1915

Nous avons été relevés ce matin par la pluie. Notre grotte de Paissy n'avait pas changé » de place.

 

Ce soir, je suis allé diriger une corvée au boyau 6. Les obus nous ont tenu compagnie un instant sans nous faire de mal.

J'ai envoyé prendre mes photos qui étaient prêtes.

Vendredi 19 février 1915

Aujourd'hui, rien de particulier, revue du commandant. J'ai touché à la compagnie une capote nouvelle tenue et un pantalon rouge. J'ai placé ce pantalon dans ma cantine qui est terminée.

J'ai reçu un petit colis contenant du pâté du pays comme je l'aime et quelques saucisses.

Samedi 20 février 1915

Ce soir, ma section a fait des claies.

Dimanche 21 février 1915

Nous sommes partis à 5 heures ce matin pour aller relever la 5è Cie dans notre ancien secteur et j'ai loué de nouveau mon gourbi pour 3 jours.

 

Ce soir, nous avons reçu quelques obus, nous faisant plus de peur que de mal.

Lundi 22 février 1915

Rien de neuf aujourd'hui. Les Allemands sont tranquilles.

Mardi 23 février 1915

Continuation du clayonnage de la tranchée.

Quelques obus sur le coin de la g....... et c'est tout.

Mercredi 24 février 1915

Ce matin, nous avons été relevés. Au cours de la relève, il y a eu un arrosage copieux d'obus. En me    retournant trop brusquement pour en voir éclater un j'ai attrapé un sérieux « torticolis ». J'ai reçu une capote et un képi, envoyés par mon père.

Ce soir, nous sommes allés occuper le gourbi du boyau 6.

Jeudi 25 février 1915

Aujourd'hui, nous avons fait un chemin à travers les épines pour descendre dans un ravin; puis nous avons repris possession de nos grottes de Paissy.

Vendredi 26 février 1915

Ce soir, je suis allé me faire photographier dans ma nouvelle tenue pour être à peu près présentable.

Samedi 27 février 1915

Départ ce matin à 5 heures pour aller voir les Allemands.

Nous avons commencé à boiser le fond de la tranchée.

Dimanche 28 février 1915

Je me suis fait une bague avec l'aluminium d'une fusée d'obus. La tête représente une croix de fer.

Lundi 1er mars 1915

Aujourd'hui, nous avons reçu 15 torpilles sur le citron et quelques obus, mais nous n'avons pas eu de mal.

Mardi 2 mars 1915

Ce matin, nous avons été relevés par la 5è Cie. Toujours les mêmes principes et pas d'accident.

Mercredi 3 mars 1915

J'ai dormi tout le jour pendant que ma section a fait des claies.

Jeudi 4 mars 1915

Aujourd'hui, même chose. Allons, le temps passe encore assez vite, même à la guerre.

Il ne manque que « tout » pour être heureux.

Vendredi 5 mars 1915

Ce matin, nous avons relevé la 5è Cie. J'ai appuyé un peu à gauche avec une ½ section, mais je conserve le même château.

Samedi 6 mars 1915

La discipline de caserne recommence. Mes sentinelles doivent être on ne peut plus correctes. Tout juste s'il ne faut pas les gants blancs et le pompon.

Enfin, il le faut peut-être.

Dimanche 7 mars 1915

Il pleut aujourd'hui. Ce n'est pas le rêve, « O Pigouillé » dans la tranchée et les godillots prennent l'eau. Enfin !

Nous avons lancé quelques bombes aux Allemands qui n'ont pas répondu.

Lundi 8 mars 1915

Nous avons été relevés par la 5è Cie ce matin, mais ce soir nous sommes repartis dans les gourbis du boyau 6, où j'ai passé une nuit épatante.

Mardi 9 mars 1915

Quelle gelée ce matin et quelle bise.

Le temps n'a pas duré et un riant soleil est bientôt venu nous tenir compagnie.

 

Ce soir, nous avons été relevés et nous sommes arrivés juste à temps à Paissy pour entendre la clique donner un petit concert.

Mercredi 10 mars 1915

R.A.S.

Jeudi 11 mars 1915

Nous sommes retournés dans notre secteur. Il fait un temps magnifique. Voilà l'été qui revient, mais je préfèrerais que ce soit moi et que ce soit au pays.

Vendredi 12 mars 1915

Les Allemands sont d'une sagesse aujourd'hui à faire perdre patience à un pêcheur à la ligne. Est-ce que cela durera longtemps ?

Samedi 13 mars 1915

Et dire qu'on est relevés demain matin. C'est pourtant chic ici.

 

Ce soir, le général de division a visité nos tranchées.

Dimanche 14 mars 1915

Nous voilà encore à Paissy et juste pour être passés en revue par le capitaine. Donc, pas moyen d'aller à la messe.

Enfin, Dieu est bon.

Lundi 15 mars 1915

Aujourd'hui, nous sommes allés en marche presque jusqu'à Bourg-et-Commun. C'est sans doute pour nous entraîner à la poursuite des Allemands.

Mardi 16 mars 1915

Pour nous reposer, nous sommes allés à l'exercice. Encore bon qu'il fait beau.

Mercredi 17 mars 1915

Retour à la tranchée. J'ai envoyé une bague là-bas résultat de mes petits travaux.

Jeudi 18 mars 1915

Le temps se maintient toujours au beau.

En avant pour l'aluminium.

Vendredi 19 mars 1915

Aujourd'hui, il pleut un peu. La tranchée est sale mais les balais sont là.

Samedi 20 mars 1915

La 5è Cie est venue nous relever ce matin et maintenant nous sommes à Paissy.

Les Allemands ont bombardé le village aujourd'hui. Enfin, on s'en est encore tiré sans beaucoup de peine.

 

Ce soir, nous sommes partis pour les guitounes du boyau 6 et nous avons travaillé une partie de la nuit à creuser une sape dans notre secteur.

Dimanche 21 mars 1915

Enfin, on n'a pas trop à se plaindre, car nous avons fait la grasse matinée et ce tantôt une sieste non obligatoire mais tout aussi bonne.

Lundi 22 mars 1915

Aujourd'hui, il n'y a pas eu grand chose, repos complet car nous devons partir de bonne heure.

Mardi 23 mars 1915

Nous sommes partis à 1 heure ce matin et nous avons travaillé jusqu'à la relève sous la pluie dans le même endroit que l'autre soir.

Mercredi 24 mars 1915

J'ai commencé une bague pour ma petite nièce. Je ne suis pas très bien disposé aujourd'hui. Enfin, demain cela ira peut-être mieux.

Jeudi 25 mars 1915

Je me suis reposé un peu aujourd'hui. J'ai la tête lourde. Est-ce le temps ou le cafard ?

En tous cas, je n'ai pas envie d'être malade. Le temps à l'air de se maintenir à la pluie. J'ai terminé la bague et l'ai expédiée.

Vendredi 26 mars 1915

En route pour Paissy qui a été arrosé d'obus aujourd'hui.

Samedi 27 mars 1915

Nous avons commandé un appareil photographique ce que nous aurions dû faire bien plus tôt.

Dimanche 28 mars 1915

Il pleut toujours et je crois que demain il ne fera pas bon dans la tranchée.

Lundi 29 mars 1915

En effet, c'est plutôt sale et le boyau laissait à désirer. Enfin, la guitoune est encore là.

Mardi 30 mars 1915

Quel maudit temps et en plus les torpilles. C'est un mauvais séjour cette fois-ci.

Mercredi 31 mars 1915

Encore des crapouillots. Ah ! Si je tenais les artilleurs d'en face. (*)

 

(*) : Les Allemands envoient quotidiennement des bombes-torpilles par centaine, ce qui occasionnent constamment des pertes. (JMO)

Jeudi 1er avril 1915

Cette bonne 5è est venue ce matin prendre notre place. Ce n'était pas trop tôt avec ce temps de chien. J'ai eu deux blessés à ma section.

Vendredi 2 avril 1915

Aujourd'hui, les autres sections de la compagnie sont en réserve au boyau 6. La mienne reste à Paissy car c'est son tour de repos.

Samedi 3 avril 1915

Ce matin, je suis allé faire mes Pâques avec quelques amis dans une grotte de Paissy.

Dimanche 4 avril 1915

Me voilà revenu dans la tranchée. Pour un jour de Pâques, ce n'est pas l'idéal.

Ah ! Que ce serait préférable d'être avec sa famille dans la vieille église de Courcoury et de pouvoir se donner à Dieu comme les années précédentes.

Enfin, c'est lui qui le veut.

Lundi 5 avril 1915

Les Allemands ont pris quelque chose aujourd'hui, 250 coups de 75 explosifs. Quel beau spectacle il doit y avoir dans leurs tranchées.

Mardi 6 avril 1915

Petite séance de crapouillots aujourd'hui, mais aussi quelle revanche ce soir. 208 coups de canon sur leurs tranchées. Ce qu'ils doivent s'amuser les Allemands.

Mercredi 7 avril 1915

Ce matin, la 5è Cie est venue nous relever.

Il pleut mais Paissy n'est pas très loin et là-bas il n'y a pas de torpilles.

Jeudi 8 avril 1915

Aujourd'hui, le commandant nous a passé une revue par alerte, puis nous avons joué à la manille dans notre salle de banquets.

Dehors, il fait un temps de chien. La grêle et la pluie s'entendent à qui mieux mieux pour faire de la boue.

Vendredi 9 avril 1915

Le chef armurier a passé une revue d'armes aujourd'hui, puis, nous avons fait ensuite une sanglante manille.

Samedi 10 avril 1915

Quel beau temps pour aller relever la 5è Cie.

De la pluie et de la grêle toujours. Aussi, en arrivant les écopes ont fonctionné et même les crapouillots, mais nos chers 75 les ont réduits au silence.

 

 

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Ici s'arrêtent mes deux premiers carnets de route. Je les avais confiés au bon soin d'un de mes soldats (Tessier) qui était évacué pour maladie, afin qu'il les remette à maman à titre de souvenir.

La commission n'a pu être faite et les carnets m'ont été rendus par la suite.

 

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Samedi 10 avril 1915

Mon nouveau journal sera peut-être plus abrégé que les deux autres, car la vie est bien monotone. Tout ce que je souhaite c'est qu'il soit moins triste et moins taché de sang que les précédents.

 

Ce matin, nous avons repris nos places dans la tranchée.

Dimanche 11 avril 1915

Les Allemands sont tranquilles ? A part quelques crapouillots, tout est calme.

Lundi 12 avril 1915

Rien de nouveau.

Tout sommeille, ou plutôt semble sommeiller.

Mardi 13 avril 1915

Une fois de plus à Paissy. Nous la connaissons cette route et par cœur.

 

Ce soir, nous sommes revenus en réserve au boyau 6.

Mercredi 14 avril 1915

Nous avons joué au bouchon et j'ai fait ensuite un petit croquis de Paissy, puis nous sommes retournés à nos grottes.

Jeudi 15 avril 1915

La distraction au cantonnement est le jeu du bouchon. Deux rondelles d'obus font l'office de palets et nous faisons rouler les deux sous.

Vendredi 16 avril 1915

En route pour la tranchée.

Samedi 17 avril 1915

R.A.S.

Dimanche 18 avril 1915

Nous avons expédié des crapouillots pour distraire un peu nos voisins à notre façon.

Lundi 19 avril 1915

La 5è Cie est venue nous relever et nous sommes revenus à ce vieux Paissy.

Mardi 20 avril 1915

Les Allemands sont devenus méchants.

Ce matin, ils ont expédié des grosses marmites à la 5è Cie qui a eu cinq morts. (*)

 

(*) : 5 morts et 3 blessés. Les Allemands ont envoyés plus de 100 obus sur la première ligne (JMO).

Mercredi 21 avril 1915

Nous sommes allés en marche vers Bourg-et-Commun. Une simple petite promenade.

Jeudi 22 avril 1915

C'est notre tour. En route pour la tranchée. Les Allemands sont assez sages.

Vendredi 23 avril 1915

Aujourd'hui, ce n'est plus pareil.

Ce matin, nous avons été copieusement arrosés de torpilles et de crapouillots qui ont détérioré ma tranchée. Personne n'a été touché à la compagnie.

La 7è a eu un tué à côté de moi. (*)

 

(*) : Un certain « BERNARD »

Samedi 24 avril 1915

R.A.S.

Dimanche 25 avril 1915

Aujourd'hui, relève. Ce soir, j'ai pris la garde à Paissy. La Cie est allée en réserve au boyau 6.

Lundi 26 avril 1915

J'ai fait un dessin, c'est déjà quelque chose. Ce soir j'ai été relevé de mes hautes fonctions de chef de poste.

Mardi 27 avril 1915

Nous avons eu une revue du commandant qui était un peu orageux, comme le temps, d'ailleurs.

Mercredi 28 avril 1915

Nous sommes remontés aux tranchées avec le Lieutenant Kosakoff, comme commandant de Cie. Le capitaine est parti à un peloton d'instruction.

Ce Kosakoff est un type extraordinaire. Grand, maigre, une barbe de patriarche, insensible à la peur ou tout au moins indifférent.

A-t-il 50, 60 ou 70 ans ? Peu importe. Il est brave.

Tout ce que nous savons de lui et qui est peut-être inexact, c'est qu'il était ingénieur en Belgique à la déclaration de la guerre.

Jeudi 29 avril 1915

Toujours quelques crapouillots. Je suis changé de secteur et beaucoup plus tranquille. D'ailleurs, j'habite la Villa « T'en fais pas ».

Vendredi 30 avril 1915

Je dessine et fais des bagues. Cela passe le temps.

Samedi 1er mai 1915

R.A.S.

Dimanche 2 mai 1915

Nous restons encore aujourd'hui à la tranchée, car maintenant les relèves se font tous les 4 jours.

Lundi 3 mai 1915

En voiture pour Paissy qui est encore à flanc de coteau et où nous pourrons faire une fameuse partie de cartes.

Mardi 4 mai 1915

Ce soir, j'ai encore pris la garde au poste de Paissy; lieu où la manille n'est pas tout à fait inconnue.

Mercredi 5 mai 1915

Aujourd'hui, je n'ai rien fait comme travail personnel. J'ai été relevé ce soir à 19 heures. Tout a bien marché; c'est à dire que rien n'a été trop mal.

Jeudi 6 mai 1915

Et aujourd'hui qu'ai-je-fait ? Rien. Si, je me suis embêté à en avoir le cafard.

Heureusement que les cartes sont là pour un coup.

Vendredi 7 mai 1915

J'ai fait mes frais pour écrire à l'encre (jusqu'à ce jour, mes carnets de route étaient écrits au crayon).

Cela se voit qu'il n'y a pas longtemps que le prêt est touché. Je fume même du bleu : pour le 1er jour de tranchée, c'est de la prodigalité.

Samedi 8 mai 1915

J'ai travaillé à un encrier qui prend bonne tournure.

Dimanche 9 mai 1915

Je me suis fait engueuler par le commandant qui trouve que j'engraisse. Et pourtant, Dieu sait si je travaille depuis que j'occupe mon nouveau gourbi où règne tout le confort moderne, plus l'obscurité à midi.

Lundi 10 mai 1915

Et dire que je n'ai pas pu faire un verre pour le médaillon de mon encrier malgré toute ma bonne volonté. Enfin, je recommencerai. Je me suis rattrapé en faisant un monologue en patois « Cadet s'enneut » qui va peut-être, m'immortaliser.

 

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(28 ans plus tard, à l'heure où je recopie mon journal, cet encrier fait de débris d'obus est à côté de moi dans mon bureau).

 

 

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Mardi 11 mai 1915

Nous avons été relevés par la 5è Cie. Pour saluer mon départ, les Allemands ont expédié un « crapouillot » qui est tombé sur ma guitoune avec beaucoup de fracas. Elle a tenu le coup.

 

Ce soir, nous avons révélé quelques photos prises avec notre appareil.

Mercredi 12 mai 1915

Rien de particulier.

Jeudi 13 mai 1915

Ma journée s'est passée à roupiller et à faire de la photo.

Vendredi 14 mai 1915

Ce matin, je suis allé à la messe et j'ai fait la communion.

Je n'avais pas aussi bien travaillé depuis 2 mois.

Samedi 15 mai 1915

Ce matin, nous sommes remontés à la tranchée.

 

Ce soir, je suis allé reconnaître un nouveau secteur, car nous allons changer de place après demain. Puis, je suis allé dîner avec le capitaine.

Les Allemands ne veulent pas me laisser écrire. Voici deux fois qu'ils éteignent ma lampe avec leurs crapouillots. Si cette comédie dure, ils vont me faire user toutes mes allumettes.

A demain. Bonsoir.

Dimanche 16 mai 1915

Aujourd'hui, Nous avons changé de secteur. Ma guitoune n'est pas aussi solide que la précédente et je ne réponds plus de rien si un crapouillot tombe dessus.

Lundi 17 mai 1915

J'ai fait un plan de mes rues et impasses, car il y a de quoi se perdre dans tous ces dédales.

Mardi 18 mai 1915

Aujourd'hui, il pleut. Il est vrai que la pluie nous est utile! Alors ne nous plaignons pas.

 

Ce soir, j'ai terminé un dessin à la plume.

Mercredi 19 mai 1915

Ce matin, nous avons été relevés par la 5è Cie. Puis nous avons occupé nos anciens cantonnements qui étaient infects ce qui a motivé chez les « Poilus » quelques scènes de mécontentement.

 

Ce soir, guitounes du boyau 6.

Jeudi 20 mai 1915

Nous avons buriné tout le jour au nouveau boyau 8 et par une chaleur tropicale encore. Nous avons été relevés ce soir.

Vendredi 21 mai 1915

Aujourd'hui, j'ai réussi à faire un verre pour mon médaillon, aussi, demain j'expédierai un petit colis.

Samedi 22 mai 1915

J'ai fait partir mon encrier ce matin, puis je suis allé travailler à la construction d'un abri avec ma section.

Dimanche 23 mai 1915

Ce matin, nous sommes remontés à la tranchée. Ma section se trouve placée un peu plus à gauche que la dernière fois et cette fois-ci, j'ai une véritable forteresse comme maison.

Le capitaine est reparti ce matin et c'est Lacoste qui commande la Cie.

Lundi 24 mai 1915

Aujourd'hui, je me sens un peu indisposé, aussi, je n'ai fait qu'un porte-plume avec des balles anglaises.

Mardi 25 mai 1915

Je n'ai fait que roupiller tout le jour. C'est une distraction comme une autre.

Mercredi 26 mai 1915

Encore plus malade aujourd'hui. Il est vrai que je ne mange pas et que je n'ai pas beaucoup de force.

Jeudi 27 mai 1915

Ce matin, la 5è Cie est venue nous relever.

A mon arrivée à Paissy, je suis allé voir le docteur qui m'a exempté de service 3 jours.

Vendredi 28 mai 1915

Le commandant nous a passé une revue en tenue de campagne et ce soir, nous sommes aux guitounes des boyaux 6 et 7 où nous avons fait une sanglante partie.

Samedi 29 mai 1915

J'ai roupillé tout le jour. C'est chic d'être exempt de service.

Dimanche 30 mai 1915

Ce matin, je suis allé au bois avec une équipe de 40 hommes et nous avons fait des fagots que nous avons rapportés.

A mon retour, je suis allé à la messe avec quelques camarades. Je m'étais dépêché dans ma promenade matinale pour pouvoir y assister.

Lundi 31 mai 1915

Ce matin, nous sommes revenus à la tranchée.

A peine rendu, le commandant m'a félicité, mais à l'envers, ce qui n'est guère encourageant quand l'on fait ce que l'on peut.

Mardi 1er juin 1915

J'ai activé les travaux et je vais bien voir ce que l'on va me dire à la prochaine occasion.

Mercredi 2 juin 1915

Ce matin, le commandant a rétracté ses paroles et m'a félicité pour mon travail.

C'est préférable.

Jeudi 3 juin 1915

Nouvelles félicitations du commandant qui a dû comprendre qu'il avait eu tord.

Vendredi 4 juin 1915

Ce matin, nous avons été relevés par la 5è Cie et nous nous sommes débarbouillés à Paissy.

 

Ce soir, nous sommes revenus aux guitounes du boyau 6, où une partie de poker n'était pas de trop.

Samedi 5 juin 1915

Ce soir, je suis allé surveiller du travail jusqu'à minuit avant de retourner à Paissy.

Dimanche 6 juin 1915

Ce matin, je suis allé à la messe et nous avons été tranquilles tout le jour.

Lundi 7 juin 1915

Ce soir, nous sommes remontés en réserve et je suis allé comme l'autre soir surveiller le boulot jusqu'à minuit.

Mardi 8 juin 1915

Ce matin, nous avons relevé la 5è Cie et j'ai pris des vues avec un petit appareil que j'ai reçu avant-hier. J'ai développé mes photos dans ma guitoune à une centaine de mètres des Allemands qui ne devaient pas s'en douter.

Mercredi 9 juin 1915

Ce matin, le commandant est venu nous faire ses adieux dans la tranchée, car il part comme lieutenant-colonel au 123è régiment d'infanterie.

Ce soir, nous avons eu une petite alerte. Les Allemands coupaient leurs fils de fer et on ne sait pas ce qui peut arriver.

Jeudi 10 juin 1915

Passivité chez les Allemands : pas même un crapouillot. C'est peut-être la paix honorable qui se prépare.

Vendredi 11 juin 1915

Je crois que nous allons partir demain pour une destination inconnue, aussi aujourd'hui il faut préparer le petit mobilier.

Samedi 12 juin 1915

Ce matin, la 5è Cie est venue nous relever et nous nous sommes rendus à Paissy.

 

Ce soir, le 2è Étranger nous a relevés à 18 heures et nous nous sommes mis en route pour Barbonval, situé à environ 10 kilomètres de Paissy.

Nous avons campé au milieu d'un champ et naturellement, je n'ai pas pu roupiller.

Dimanche 13 juin 1915

Ce matin nous nous sommes placés dans un bois pour ne pas nous montrer aux avions. Je suis allé faire une patrouille à Barbonval pour ramasser les trainards; puis j'ai pris des vues dans le bois.

 

Ce soir, nous sommes partis à 15 heures pour Blanc-les-Fismes. J'ai vu Hazaèl, Drouhard et Villain puis nous avons pris les autobus et c'est au son du violon de Maillet que nous nous sommes mis en route.

Nous sommes passés à Fismes.

Inutile de noter mes impressions que d'ailleurs, je ne pourrais décrire, mais je me suis aperçu que la guerre ne se faisait pas partout et qu'à seulement 20 kilomètres en arrière on croirait qu'elle n'a jamais existé.

Enfin, nous sommes arrivés à la Neuville où nous avons campé dans un pré jusqu'à 23 heures, heure à laquelle nous nous sommes mis en route.

Lundi 14 juin 1915

Nous sommes arrivés ce matin à Ludes (Marne) et nous avons campé dans la cour d'un château.

Nous sommes repartis à 20 heures.

Itinéraire Grand Sillery, puis, Petit Sillery; où nous nous sommes arrêtés près de la gare à moitié détruite par les obus.

Enfin là, on peut roupiller et ce n'est pas sans besoin.

Mardi 15 juin 1915

Nous sommes dans une espèce de carrière de craie, dans des gourbis peu confortables il est vrai mais on ne travaille pas trop, ce qui est appréciable.

Mercredi 16 juin 1915

Ce matin, nous sommes allés à l'exercice à côté de notre habitation puis nous avons roupillé le reste de la journée.

 

Chapitre quatrième : LA CHAMPAGNE

 

Nous avons donc quitté ce vieux secteur du chemin des Dames. Certes !

Je n'y ai jamais connu la joie, mais ce n'est pas sans un serrement de cœur que j'abandonne les petites croix de bois plantées au bout du boyau nous acheminant à Paissy, et où sous chacune, dort un de mes camarades du 6è régiment d'infanterie.

Jeudi 17 juin 1915

Rien à faire si ce n'est de la photo.

Donc je me couche très dispos.

Vendredi 18 juin 1915

Aujourd'hui, exercice encore, et approfondissement d'un boyau pour permettre de transporter les blessés sur un brancard! Bonne augure!...

Samedi 19 juin 1915

Quelle nouvelle ce matin. Mon frère est à Sillery avec un détachement pour le 6è régiment d'infanterie.

Le petit groupe destiné à la 6è Cie est commandé par mon frère que je viens de voir. Lui-même est affecté à ma section.

 

Ce soir, nous sommes montés aux tranchées et nous logeons tous les deux dans le même château creusé dans la craie.

Dimanche 20 juin 1915

Le service est assez dur ici. Les chefs de sections veillent à tour de rôle le jour et la moitié du temps la nuit.

 

Cet après-midi, mon frère m'a fait tuer une belette dans un poste d'écoute.

Lundi 21 juin 1915

Ici, au moins, pas de torpilles et peu d'obus. C'est assez chic pour ça, mais le reste n'est pas à l'avenant.

 

Ce soir, j'ai fait faire une patrouille en avant de nos lignes qui n'a pas rapporté beaucoup de renseignements.

Mardi 22 juin 1915

Aujourd'hui, il pleut et dire que je voulais faire de la photo.

Enfin, demain il fera beau et je ne suis pas pressé.

Mercredi 23 juin 1915

Les Allemands nous laissent tranquilles. Nous ce n'est pas pareil et les torpilles voltigent du côté du bois des Zouaves qui se trouve à notre droite.

Le capitaine a changé mon frère de section et l'a mis à la 4è.

Jeudi 24 juin 1915

Encore de la pluie et dans cette craie, l'eau ne s'infiltre pas vite. Encore heureux qu'il y a des pelles.

Vendredi 25 juin 1915

Après la pluie, le beau temps. Aujourd'hui il y a un soleil magnifique.

Ce soir, les 1ères et 2è sections ont été relevées et nous sommes allés en 3è ligne, dans une tranchée bordée d'arbres.

Samedi 26 juin 1915

Ici, on n'a pas grand chose à faire.

Des pièges en fil de fer barbelé et c'est tout.

Dimanche 27 juin 1915

Ce matin, je suis allé à la baignade dans le canal.

 

Ce soir, nous avons relevé les deux autres sections qui étaient restées en 1ère ligne.

Dans ce secteur on est à environ 500 mètres des Allemands et par conséquent à peu près tranquilles.

Lundi 28 juin 1915

Cet après-midi, un homme de la 7è compagnie, DrouaUD (*), s'est fait tuer d'une balle dans la tête. Il était de Colombiers et avait fait tout son service avec moi.

 

(*) : DROUAUD Célestin Vincent Désiré, soldat, mort pour la France le 29 juin 1915 à Sillery (Marne) tué à l’ennemi. Il était né à Bourg-sur-la-Roche (Vendée) le 14 mai 1889. Il est inhumé à la nécropole de Sillery, tombe 110.

Mardi 29 juin 1915

Aujourd'hui, j'ai fait une petite statuette en craie et de la photo. Le temps est orageux et par moments il pleut.

 

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(Cette petite statuette est encore dans une vitrine du Grand Village -1940-)

 

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Mercredi 30 juin 1915

Ce soir, nous avons été relevés par les deux autres sections et nous sommes revenus à notre ligne d'arbres.

Jeudi 1er juillet 1915

La journée est déjà commencée et pourtant il n'est pas tard, 1 heure environ. Il y a un instant nous avons eu alerte, car nous sommes en train de passer une volée à nos voisins d'en face.

 

Ce soir, nous avons été relevés par le 1er bataillon et nous nous sommes mis en route pour Chigny-les-Roses, où, en arrivant, j'avais un bon lit dans une jolie petite chambre.

Vendredi 2 juillet 1915

C'est égal, on est loin des Allemands. Ici, c'est la vie normale.

Le travail des vignes. Pour nous, c'est plutôt le travail du vin, car depuis bien longtemps nous n'en avions vu une telle profusion.

Nous avons à côté une maison épatante où nous sommes très bien reçus et où nous faisons la popote.

Samedi 3 juillet 1915

Ce matin, nous sommes allés à l'exercice à 2 ou 3 kilomètres dans les bois et le reste du temps nous avons été à peu près tranquilles.

Dimanche 4 juillet 1915

Comme autrefois à la caserne, nous avons eu quartier libre. Je suis allé à la messe avec mon frère et ensuite j'ai fait de la photo.

Lundi 5 juillet 1915

Exercice encore jusqu'à 10 heures, et ensuite nettoyage des effets et repos jusqu'au soir.

Mardi 6 juillet 1915

Aujourd'hui, nous avons fait des exercices d'assouplissement au champ de tir qui est tout près de Chigny.

Mercredi 7 juillet 1915

Préparatifs de départ. Hélas ! Il faut quitter Chigny. Nous sommes arrivés à la tranchée vers minuit et j'ai fait la reconnaissance du nouveau secteur.

Jeudi 8 juillet 1915

Notre nouvel emplacement est assez confortable. Pour ma part, j'ai une guitoune épatante creusée dans la craie.

Rien ne manque. Glace, fauteuil, table de toilette. D'où cela vient-il ?

Vendredi 9 juillet 1915

Ce matin, le soldat DuRet de ma section a reçu une balle dans la tête et est mort presque aussitôt. Un de plus sur la liste fatale qui n'est pas encore bouclée.

 

(*) : DURET Louis Auguste, soldat au 6e RI, mort pour la France le 9 juillet 1916 à Sillery (Marne) tué à l’ennemi. Il était né à Saint Amand-sur-Sèvre (Deux Sèvres) le 15 septembre 1882. Il est inhumé à la nécropole de Sillery, tombe 110.

Samedi 10 juillet 1915

Aujourd'hui, j'ai fait de la photo en grand.

 

Ce soir je suis allé avec le Lieutenant Bédora développer des pellicules.

Dimanche 11 juillet 1915

Rien de neuf. Photo comme à l'ordinaire.

Lundi 12 juillet 1915

Aujourd'hui, j'ai eu de la chance. Une grosse torpille est tombée sur ma guitoune et l'a aplatie comme une punaise. Heureusement que je venais d'en sortir, autrement mon affaire était réglée.

Mardi 13 juillet 1915

Ce soir, nous avons été relevés par la 8è Cie et nous sommes allés occuper une position de 3è ligne, près du canal.

Mercredi 14 juillet 1915

J'habite avec le sous-Lt de Baillenx, une guitoune assez confortable dans la craie à 100 mètres d'un marais.

Jeudi 15 juillet 1915

Il m'est facile de faire de la photo ici, aussi les chassis fonctionnent ainsi que les cuvettes.

Vendredi 16 juillet 1915

Ce soir, je suis allé faire des fagots dans un petit bois qui longe les tranchées avec une cinquantaine d'hommes.

Samedi 17 juillet 1915

Photo encore et petites promenades en bateau sur le canal.

C'est tout ce que j'ai fait de la journée.

Dimanche 18 juillet 1915

Ce matin, nous avons eu la messe en plein air. J'avais fait au préalable organiser un petit autel par les ligués qui a été trouvé très bien.

Lundi 19 juillet 1915

Ce soir, je suis allé chercher des fagots pour emporter à Chigny, puis nous avons été relevés par un autre bataillon et nous nous sommes mis en route pour le repos où un bon lit m'attendait.

Mardi 20 juillet 1915

C'est le rêve ici, nous avons les mêmes cantonnements et nous vivons avec les mêmes personnes.

C'est à dire que nous avons tout à souhait.

 

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Hélas ! Ce paradis de la guerre ne devait pas durer. Nous avons été relevés par le 58è régiment d'infanterie et nous sommes partis sur le trimard.

J'ai fait une suspension d'écritures, aussi je ne me rappelle pas à quelle date nous sommes. Approximativement vers le 15 août.

Nous avons cantonné un soir à Reims, puis à Jouy-les-Reims où nous sommes restés 3 jours cantonnés chez des vieux qui avaient du bon vin blanc.

Ensuite, nous nous sommes dirigés sur Fismes où nous sommes restés deux jours. Puis, de là, direction du bois de Beaumarais où nous savions eu tant de misère l'an dernier.

Je ne devais pas rester plus de 3 jours sous les toiles de tente car, le......

 

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28 août 1915

Ce soir, je pars en permission de 6 jours. C'est égal, après treize mois d'absence, je vais trouver le pays changé.

Dimanche 29 août 1915

J'ai pris le train à 11 heures à Jonchery.

 

Ce soir, je suis arrivé à Noisy-le-Sec à 17 heures pour repartir de suite.

Lundi 30 août 1915

Après avoir voyagé toute la nuit et tout le jour, je suis arrivé à Angoulême à 15 heures. Puis, j'ai repris un autre train à 18h30 pour Beillant, où je suis arrivé à 21 heures. J'ai reconnu la route sans avoir recours à un guide et je suis arrivé au Grand Village peu après où j'ai causé une bonne surprise.

Après avoir narré les principaux faits et les moments les plus tragiques, je me suis mis au lit où j'ai pris un repos qui n'était pas volé.

Que marquer de particulier pendant ces 8 jours de bonheur. J'aurais trop à faire, car tout serait à relater.

Que de bonnes parties perdues et retrouvées. Que de bons moments passés avec ma famille et qui ne sont déjà plus que des souvenirs. Que d'anciens rêves réalisés et qui ne sont encore plus que des rêves.

Enfin, les faits se succèdent, mais les souvenirs restent. Je ne sais plus qui a dit « Chaque fil tiré à l'écheveau du passé en entraîne une ½ douzaine d'autres ».

 

Allons, chassons l'amertume.

Maintenant que je suis revenu sur le front, à quelques mètres de notre frontière, si j'aime à me rappeler ces douces heures, les seules vécues depuis des mois; il ne faut pas oublier que la Patrie m'a redemandé et que je suis tout aussi prêt au sacrifice qu'avant mon départ.

Mardi 7 septembre 1915

C'est aujourd'hui que j'ai dû aller prendre le train pour Paris. Ne pas dire que j'avais le cœur gros serait mentir.

Mais enfin, le devoir appelle et ce mot seul suffit à dissiper mes tristes pensées.

Mercredi 8 septembre 1915

Je suis arrivé à Paris à 6 heures, après avoir dormi toute la nuit. J'ai pris le métro pour aller à la gare de l'est et je me suis embarqué pour Noisy-le-Sec où je suis arrivé vers 10 heures.

Après avoir déjeuné près de la cantine en songeant aux doux moments passés et que je ne reverrai peut-être jamais, j'ai repris le train pour Jonchery, gare de débarquement des permissionnaires où nous sommes arrivés à 19 heures, puis, nous nous sommes dirigés sur Vantelé où nous avons couché.

Jeudi 9 septembre 1915

Ce matin, au réveil, j'ai appris que mon régiment était à Concevreux au repos.

Aussitôt, je me suis mis en route et les 4 ou 5 kilomètres qui me séparaient de mon unité ont été vite franchis.

Vendredi 10 septembre 1915

A Concevreux, j'ai retrouvé mon frère en bonne santé et un bon lit ce qui m'a fait trouver mon retour moins amer.

Samedi 11 septembre 1915

Nous avons travaillé toute la nuit à creuser des boyaux en avant de Pontavert, ensuite toute la journée, repos bien mérité. Nous avons un petit mess bien approvisionné par le camarade Poirier, notre doyen, où deux fois par jour, nous prenons nos repas.

Dimanche 12 septembre 1915

Même travail que la veille et en plus une bonne partie de manille.

Lundi 13 septembre 1915

Le capitaine est arrivé de permission lui aussi et a repris son service aujourd'hui.

Mardi 14 septembre 1915

La nuit dernière nous ne sommes pas allés au travail, car nous partons ce soir.

En effet, à la tombée de la nuit, nous nous sommes mis en tenue et dirigés sur le Bois Clausade en avant de Pontavert, où nous sommes arrivés peu après.

Mercredi 15 septembre 1915

Nous sommes en réserve et la vie est très tenable un peu de travail dans le jour et repos pendant la nuit.

Jeudi 16 septembre 1915

Il ne faut pas demander si mon jeu de cartes fonctionne, car c'est à peu près la seule distraction que l'on a dans le bois à part le sifflement de quelques balles perdues.

Vendredi 17 septembre 1915

La nuit dernière, Proud, de ma section a été blessé près de la ferme du Choléra.

Samedi 18 septembre 1915

Ce soir, nous avons relevé la 8è Cie dans les tranchées qui sont à 15 mètres de celles occupées par les Allemands. Nous avons même des postes d'écoute à 5 ou 6 mètres, aussi nous recevons des grenades à main et force crapouillots.

Dimanche 19 septembre 1915

J'habite en 2è ligne, le même gourbi que le Lieutenant Bédora. Le confort manque bien un peu, mais nous avons pour habitude de nous contenter de ce que nous avons.

Mon frère a été légèrement blessé par une grenade à fusil.

 

 

Extrait du JMO. On constate ici que son frère était sergent.

 

Lundi 20 septembre 1915

Aujourd'hui, le capitaine a fait changer les sections de place, ce qui fait que je me suis encore rapproché des Allemands.

Mardi 21 septembre 1915

Les Allemands nous lancent des grenades et nous leur répondons. C'est le travail journalier.

Mercredi 22 septembre 1915

Ce matin, nous avons été relevés par la 8è Cie et nous avons repris notre ancienne place du Bois Clausade.

Jeudi 23 septembre 1915

Que de parties de manille dans notre gourbi où il faut une bougie à midi. Il m'arrive parfois de gagner deux sous que je reperds aussitôt.

Vendredi 24 septembre 1915

Aujourd'hui, je suis allé commander une équipe pour approfondir le boyau central.

Samedi 25 septembre 1915

Ce matin, un homme de mon équipe a été blessé en faisant la fouille d'un abri.

 

Ce soir, nous avons versé nos petits ballots individuels, en prévision d'une attaque que nous devons parait-il faire bientôt.

Dimanche 26 septembre 1915

Ce soir, nous avons relevé la 8è Cie et notre ancienne vie assaisonnée de grenades a recommencé.

Lundi 27 septembre 1915

Le capitaine a pris le commandement du bataillon, car le commandant a eu le bras traversé par un éclat de bombe.

Ce matin, le bombardement a commencé. Les 75 font rage et les grosses torpilles se balancent sans cesse au-dessus des Allemands.

Mardi 28 septembre 1915

Aujourd'hui, nous avons fait deux manifestations à coups de grenades en criant :

« En avant à la baïonnette ».

 

Les Allemands nous ont répondu avec leurs mitrailleuses sans nous faire de casse.

Mercredi 29 septembre 1915

Ce soir, j'ai eu 6 blessés à ma section par un crapouillot. L'un d'eux, Raffin, expira peu après.

Jeudi 30 septembre 1915

Cet après-midi, ma section a encore été bien éprouvée.

Mes hommes travaillaient à la construction d'un abri, lorsqu'une petite torpille vint tomber au milieu d'eux. (*)

Il y en eut deux de tués sur le coup, plus le sergent Joyeau qui expira peu après.

Deux autres furent blessés dont un qui avait le bras cassé. Deux autres pionniers furent blessés par la même torpille.

 

Ce soir, ma section si durement éprouvée a été relevée par une autre de la 8è Cie.

 

(*) : La torpille tombe sur l’abri du bois de la Mine. Cette journée du 30, le JMO mentionne 5 tués et 9 blessés. Le sergent JOYAUX ne se trouve pas dans la liste sur la JMO.

Par contre, son nom est indiqué parmi les pertes nombreuses, 5 tués et 17 blessés (dont JOYAUX), du 28 septembre.

Des obus étaient tombés sur les cuisines du régiment, situées à l’ouest du bois Marteau.

 

JOYAUX (JOYEAUX) Ernestin Pierre, sergent, mort pour la France le 28 septembre 1915 à l’ambulance 2/155 de la 123e division d’infanterie à Concevreux (Aisne), par blessure de guerre. Il était né à Saint Pierre d’Oléron, le 13 mai 1885. Il est inhumé à la nécropole de Sillery, tombe 617.

Vendredi 1er octobre 1915

Aujourd'hui, nous n'avons rien fait. Ma section a par conséquent pu se reposer des dures épreuves qu'elle avait subies depuis quelques jours.

 

Ce soir, le reste de la Cie a été relevé par la 8è pour aller un peu en arrière, en 2è ligne.

Samedi 2 octobre 1915

Nous avons joué aux cartes une partie de la journée dans l'abri de ma section.

Dimanche 3 octobre 1915

Aujourd'hui, une torpille est tombée sur la 8è Cie tuant 5 hommes et en blessant 5 autres.

Lundi 4 octobre 1915

Nous avons repris notre place en 1è ligne et avons fait la manille pour que le temps passe plus vite.

Mardi 5 octobre 1915

Ce soir, nous avons été relevés par le 3è bataillon et nous nous sommes dirigés sur Pontavert à quelques kilomètres plus en arrière.

Mercredi 6 octobre 1915

Nous avons été canardés aujourd'hui par les 210. Un obus tomba près du poste de garde tuant 4 hommes dont Babin Désiré, un de mes vieux camarades et en blessa 2 autres dont le sergent Perret.

Jeudi 7 octobre 1915

Que de parties de manille tout le jour.

 

Ce matin, j'ai fait la communion, car l'aumônier de la division est près nous.

Vendredi 8 octobre 1915

J'ai encore communié ainsi que mon frère.

 

Ce soir, j'ai expédié 100 francs chez nous pour plus tard, si toutefois il y a un plus tard pour moi.

Samedi 9 octobre 1915

Nous avons encore assisté à la Sainte Messe et fait la Communion. Puis j'ai fait une sanglante partie de manille depuis le matin jusqu'au soir.

Dimanche 10 octobre 1915

Ce matin, nous sommes allés reconnaître un nouveau au Bois des Buttes et ce soir, nous sommes partis à 19 heures pour l'occuper.

Nous y sommes arrivés sans encombre et avons repris l'ancienne vie.

Lundi 11 octobre 1915

Aujourd'hui, nous avons reçu quelques grosses torpilles qui ne nous ont fait aucun mal. J'ai fait un coupe-papier avec le cuivre d'une ceinture d'obus.

Mardi 12 octobre 1915

Notre petite rente est tous les jours de 3 ou 4 torpilles, mais en revanche, nous leur en expédions des quantités qui doivent bien porter, car ils se taisent presque aussitôt.

J'ai fait une petite bague dans laquelle j'ai enchâssé une petite médaille.

Mercredi 13 octobre 1915

J'ai fait une autre bague même genre et j'ai aussi reçu une dégelée de 105 qui ont secoué mon gourbi.

Jeudi 14 octobre 1915

Nous avons eu un mort et deux ou trois blessés à la compagnie. L'ancien régime va-t-il recommencer comme au bois de la Mine ?

Vendredi 15 octobre 1915

Ce matin, un soldat de la Cie a reçu une balle dans un œil, mais n'a pas été tué.

Samedi 16 octobre 1915

Aujourd'hui, Sallaud de Pérignac, a été blessé au front par une balle.

Dimanche 17 octobre 1915

Mon secteur est le plus calme de tous. Je continue mes bagues.

Aujourd'hui, j'en ai fait une pour le sergent Poirier. Je n'ai que cela à faire.

Lundi 18 octobre 1915

Ce soir, j'ai fait une autre bague et un peu de photo.

Mardi 19 octobre 1915

Aujourd'hui, nous avons reçu une quinzaine de projectiles bizarres que nous avons baptisés « seaux » en raison de leur forme. Ils font un pétard formidable en éclatant, sans toutefois causer beaucoup de dégâts.

Mercredi 20 octobre 1915

Les Allemands sont tranquilles. Ils ont dû épuiser leur réserve hier, car aujourd'hui pas une seule marmite n'est venue troubler notre repos.

Jeudi 21 octobre 1915

La comédie a recommencé avec des grenades à fusil en réponse à nos torpilles.

Trois bombardiers dont un aspirant ont été blessés.

Vendredi 22 octobre 1915

Ce soir, nous avons été relevés par la 11è Cie pour aller à Concevreux où le doublard m'avait préparé un bon lit.

Samedi 23 octobre 1915

Aujourd'hui, nous nous sommes occupés au nettoyage des rues et à la destruction des poux ce qui n'est pas du luxe, car la plupart en sont garnis.

Dimanche 24 octobre 1915

Ce matin, je suis allé à la messe et ce soir j'ai reçu un assortiment d'outils que m'a apporté Herlet en revenant de Fismes où il était allé faire des provisions.

Mercredi 27 octobre 1915

Nous sommes allés à l'exercice tout près de Concevreux et les « à droite par quatre » d'antan ont retenti dans le petit val.

Jeudi 28 octobre 1915

Nous avons fait une marche de 18 kilomètres et au retour les gradés de la compagnie, aumônier en tête ont déposé deux couronnes sur la tombe du sergent Joyeau qui est inhumé près de l'église.

Vendredi 29 octobre 1915

Ce soir, je suis allé faire des claies et des fagots dans un bois voisin.

A la tombée de la nuit, je suis allé poser des fils de fer à droite de Pontavert et nous sommes rentrés à 3 heures.

Samedi 30 octobre 1915

Je me suis levé à 10 heures car j'avais besoin de repos, puis nous avons fait des expériences contre les gaz.

 

Ce soir, nous sommes partis en réserve au bois Clausade.

Dimanche 31 octobre 1915

Cet après-midi, le capitaine m'a expédié avec ma section pour me mettre à la disposition du commandant dans le Bois des Mines.

Lundi 1er novembre 1915

J'ai un solide gourbi qui n'a qu'un seul inconvénient. Il faut de la lumière en plein jour, ce qui n'empêche que nous faisons de bonnes parties de manille.

Mardi 2 novembre 1915

Notre travail consiste à réparer la 3è ligne et à la transformer en place d'armes, en somme travail peu fatigant, largement récompensé par la nuit où nous sommes tout à fait tranquilles.

Mercredi 3 novembre 1915

Toujours la même chose. Le capitaine a voulu nous relever mais nous avons préféré rester là.

Jeudi 4 novembre 1915

Mes cartes commencent à s'user. Il est vrai qu'elles servent souvent. Enfin, les marchands ne sont, heureusement pas tous morts.

Vendredi 5 novembre 1915

Aujourd'hui, j'ai été relevé et j'occupe maintenant la tranchée Victor-Emmanuel qui est à côté de mon emplacement de tous ces jours.

Samedi 6 novembre 1915

J'ai un petit poêle de fortune dans mon nouveau gourbi et il ronfle jusqu'à minuit pendant que nous jouons aux cartes.

Dimanche 7 novembre 1915

Je continue l'industrie des bagues et avec mon nouvel outillage, je commence à mieux faire.

Lundi 8 novembre 1915

Ce matin, nous avons eu alerte contre les gaz car nous avons des renseignements assez précis par des soldats russes qui se sont rendus étant au travail.

Mardi 9 novembre 1915

Encore alerte, mais de l'autre côté de la barricade rien ne bouge.

Mercredi 10 novembre 1915

Ce soir, je suis allé faire une patrouille pour rendre compte de la disposition du fil de fer électrifié allemand. Tout s'est bien passé et je suis rentré sans encombre.

Jeudi 11 novembre 1915

Ce matin, nous avons expédié quelques torpilles aux Allemands et ils ont répondu immédiatement par des crapouillots qui n'ont pas fait de casse.

Samedi 13 novembre 1915

Aujourd'hui, nous avons été relevés par la 10è Cie et nous sommes allés à Concevreux où j'ai un bon lit.

Dimanche 14 novembre 1915

Ce matin, je suis allé à la messe et ce soir je suis allé poser des fils de fer barbelés avec 100 hommes.

La pluie nous a accompagné pendant tout le trajet et nous avons fait 18 kilomètres sur les routes et dans les boyaux. L'état dans lequel nous sommes se passe de commentaires.

Lundi 15 novembre 1915

C'est le tour du Doublard aujourd'hui.

Je lui cède la place avec plaisir et je vais jouer aux cartes.

Mardi 16 novembre 1915

Chacun mon tour !

Ce soir c'est moi qui pédale. Heureusement qu'il fait meilleur qu'avant-hier.

Mercredi 17 novembre 1915

Aujourd'hui, nous avons eu une revue du capitaine, revue qui a été vite passée d'ailleurs; puis je me suis préparé à regarder les autres partir au boulot.

Jeudi 18 novembre 1915

Ce soir, pas de travail. Nous devons partir demain.

Vendredi 19 novembre 1915

Nous sommes partis ce matin avant le jour. Passage à Roussy que je n'avais pas vu depuis l'an dernier. Ensuite Rosnay et arrivée à Germigny après avoir fait 25 kilomètres.

Samedi 20 novembre 1915

A Germigny, il est facile de s'approvisionner aussi nous avons un menu assez soigné à la popote.

Dimanche 21 novembre 1915

Ce matin je suis allé à la messe et ce soir j'ai ramassé des champignons sur la montagne. Nous avons fait lever des quantités de lièvres.

Lundi 23 novembre 1915

Nous avons fait une petite manœuvre ce matin et ce soir nous avons joué aux cartes.

Mardi 24 novembre 1915

Même fourbi qu'hier ou à peu près. On commence à parler de départ. Le repos serait-il fini? D'après les canards, nous allons encore plus en arrière.

Mercredi 25 novembre 1915

C'est ce matin qu'on a sonné le départ. Nous avons fait environ 25 kilomètres et nous sommes arrivés à Champlat qui est d'une saleté remarquable.

Je loge chez un ancien épicier où l'on trouve encore de tout. Mon grabat est situé sous un escalier dans un petit débarras.

Jeudi 26 novembre 1915

Nous nous sommes organisés un peu pour la popote. En somme on ne sera pas trop mal, au contraire.

Vendredi 27 novembre 1915

Bon, voilà que je commençais à être habitué ici et on me fait f.... le camp à Vandières pour suivre un cours. Je suis parti vers 19 heures et me suis appuyé 15 kilomètres pour arriver à mon nouveau patelin où j'ai couché dans un grenier sur de la luzerne.

Samedi 27 novembre 1915

Le peloton est composé de Sous-Lieutenants, d'Adjudants et d'Aspirants. Aujourd'hui, nous avons organisé un mess qui ne promet pas beaucoup. Heureusement, dans le pays il y a une épicerie bien approvisionnée et où nous sommes bien reçus.

Dimanche 28 novembre 1915

Aujourd'hui, nous avons trouvé une chambre à côté de l'école, je vais l'utiliser avec Priam, adjudant-chef à la 7è Cie.

Mardi 30 novembre 1915

Ce matin, cela va très bien.

Dans le lit de M. Bérard on roupille et il y a davantage de confort que dans notre ancien grenier.

Mercredi 1er décembre 1915

Le peloton fonctionne bien sans trop de travail.

Jeudi 2 décembre 1915

Aujourd'hui, nous sommes allés à La Malmaison, petit village que nous avons organisé à notre manière; c'est à dire que nous avons commandé un bon café qui a eu le temps de chauffer pendant l'exercice.

Vendredi 3 décembre 1915

Cet après-midi, j'ai vu une chose que je ne reverrai peut-être jamais. Sur une distance d'environ 300 mètres, nous avons fait lever 18 lièvres entre nos jambes.

Samedi 4 décembre 1915

Aujourd'hui, nous avons fait un exercice de grenades à côté du village.

Dimanche 5 décembre 1915

Ce matin, je suis allé à la messe. L'église était remplie de soldats.

Puis, nous sommes allés aux grenades.

Lundi 6 décembre 1915

Ce soir, nous sommes allés nous promener à Chatillon; petite ville située sur la Marne, où nous nous sommes fait préparer un bon repas.

Mardi 7 décembre 1915

Nous ne nous faisons pas trop de mauvais sang à notre mess. Il y a des chanteurs épatants, entre autres Lamolle, adjudant au 12è R.I. et Rausa adjt au 6è.

Mercredi 8 décembre 1915

Ce soir, nous avons fait faire des crêpes à l'épicerie.

Elles ont été arrosées avec du champagne de marques diverses, mais très bon.

Jeudi 9 décembre 1915

Ce matin, nous avons eu une conférence intéressante sur la dernière attaque de Champagne et ce soir, nous avons fait une promenade vers les Grands Essarts.

Le stage se termine aujourd'hui et naturellement  nous avons fêté tous ensemble son enterrement et bouffé le reste de la caisse.

Vendredi 10 décembre 1915

Pour la dernière fois, nous avons mangé à Vandières ce matin, puis nous avons fait nos adieux et je me suis dirigé sur Champlat où le bataillon habite toujours.

Mon lit est encore sous l'escalier, rien n'a été changé, aussi, je me réinstalle dans mon ancien trou.

Il pleut ici comme là-bas, mais on ne fait rien du tout à part un peu de football.

Samedi 11 décembre 1915

Je suis allé à la chasse avec une carabine appartenant au sergent-major, mais je n'ai pu tirer qu'un pinson.

Dimanche 12 décembre 1915

Aujourd'hui, j'ai fait meilleure chasse. Un bouvreuil et un joli écureuil qui n'était que blessé et que j'ai attrapé de justesse au moment où il grimpait à un arbre, non sans me faire mordre. Je vais le faire cuire pour en goûter.

Lundi 13 décembre 1915

L'écureuil n'était pas mauvais du tout. J'ai salé la peau pour la conserver.

Mardi 14 décembre 1915

Ce matin, nous avons fait nos préparatifs de départ et nous nous sommes mis en route vers 14 heures.

Nous nous sommes dirigés sur Épernay, où nous avons pris le train à 20 heures.

Mercredi 15 décembre 1915

Il est 2 heures. Nous sommes arrivés à destination, ou plus exactement, il nous reste 15 kilomètres à faire pour arriver à Fresnes, notre cantonnement.

J'ai trouvé une bonne petite chambre munie d'un lit sans draps et la fermière prépare à côté une formidable omelette au jambon.

Jeudi 16 décembre 1915

Ce matin, j'ai tué un merle à la carabine. Nous l'avons mangé à midi.

Mon frère a de la veine. Il est en route pour Saintes pour aller faire l'instruction de la classe 1917.

Là-bas au moins, il ne s'apercevra pas de l'hiver qui promet d'être rude; mais je suis seul une fois de plus.

Vendredi 17 décembre 1915

Ce matin, départ pour un nouveau pays. Nous avons fait au moins 20 kilomètres et nous sommes arrivés à Dampierre-le-Château, patelin plein de boue et où on ne trouve pas grand chose à se mettre sous la dent.

Samedi 18 décembre 1915

Aujourd'hui, pour ne pas changer, on a bardé et pas doucement. Nous sommes passés à Valmy où nous avons vu le monument de Dumouriez et nous sommes arrivés au Ravin-des-Pins où un mauvais bat-flanc nous attendait.

Dimanche 19 décembre 1915

Ce soir, nous avons pris la direction des tranchées. La nôtre se trouve entre Tahure et Beauséjour et il y a au moins 4 kilomètres  de boyaux pour y arriver.

En arrivant, mon gourbi était occupé par un tirailleur marocain appelé Zamba et qui se disait malade. J'ai dû lui parler de la trique pour le faire déguerpir à la suite des autres.

Lundi 20 décembre 1915

Ici, le confort ne règne pas. Il est impossible de se tenir debout et pour rentrer il faut ramper.

Mon gourbi a 2 mètres de longueur, 0,80 de largeur et 1 mètre de hauteur. Heureusement qu'il est solide autrement, je préfèrerais être dehors.

Autour de la tranchée, il y a encore des cadavres qui n'ont pas été enterrées et qui grincent des dents. C'est la misère.

Notre soupe se fait à 7 ou 8 kilomètres en arrière et nous ne l'avons qu'une fois par jour, et bien entendu froide.

nfin, j'en ai vu d'autres et après la pluie; le beau temps.

Mardi 21 décembre 1915

Aujourd'hui, pour arranger la situation, il neige et le boyau est à moitié plein d'eau; il s'écroule en beaucoup d'endroits. Je crois que nous avons bien fait de profiter du repos pendant que nous y étions, car ici c'est l'enfer.

Mercredi 22 décembre 1915

Même fourbi qu'hier. Heureusement, j'ai reçu deux colis qui vont empêcher l'estomac de gronder trop fort.

Jeudi 23 décembre 1915

Il pleut sans cesse. C'est épatant !

Il faut avoir bon caractère pour dire cela. Les éboulements laissent à découvert des cadavres qui ne sentent pas la rose.

Vendredi 24 décembre 1915

La soupe vient d'arriver. Il est 22 heures.

Menu : Bouilli.

En avant, les poilus; serrez la ceinture d'un cran. C'est tout ce qu'il y aura jusqu'à demain soir. Une gouttière vient de se révéler dans mon gourbi et je suis obligé de mettre mon ciré sur moi pour dormir sans trop me mouiller.

Et je vais passé la messe de minuit dans les tranchées, comme l'an dernier.

Enfin, Dieu le permet et j'accepte tout.

Samedi 25 décembre 1915

Ce soir, nous sommes montés aux tranchées de 1è ligne. J'habite avec le Lieutenant Lacoste un gourbi un peu plus confortable. Le seul inconvénient, c'est qu'il y pleut plus que dehors. Nos toiles de tentes bien arrimées vont faire l'office de parapluie et nous ne serons pas trop mal.

Devant ma section il y a un tirailleur accroché dans les fils de fer. Il dessèche peu à peu et attendra sans doute encore longtemps avant d'avoir une sépulture.

Je viens d'avoir le soldat Penaud blessé par un crapouillot.

Dimanche 26 décembre 1915

Aujourd'hui, il n'a pas plu. Nous trouvons cela surprenant. Néanmoins, il y a environ 15 gouttières dans mon salon.

Lundi 27 décembre 1915

Le Lieutenant Lacoste et moi venons d'installer des boîtes de singe vides en-dessous de nos toiles de tente pour recueillir l'eau.

Mardi 28 décembre 1915

Aujourd'hui, nous avons fait faire une table et des bancs. L'eau recueillie dans les petits récipients sert à nous désaltérer. C'est à peu près tout ce que nous avons pour boire.

Un de mes camarades, Allier, de Préguillac (*) a été tué en même temps qu'une quinzaine d'autres par un obus de 210.

 

(*) : ALLIER Émile André, soldat, mort pour la France le 28 décembre 1915 à la Butte du Mesnil (Marne), tué à l’ennemi. Il était né à Préguillac, le 17 novembre 1880. Pas de sépulture militaire connue.

 

 

 

Mercredi 29 décembre 1915

Aujourd'hui, c'est un autre pays, Marquizeaud de St-Sever qui a été tué raide par une balle en plein crâne.

De peu à peu, tout le monde s'en va.

 

(*) : MARQUIZEAUD Léon Manoël, sergent, mort pour la France le 29 décembre 1915 à la Butte du Mesnil, tué à l’ennemi. Il était né à Saint-Sever le 4 avril 1881. Pas de sépulture militaire connue.

Jeudi 30 décembre 1915

Ce soir, nous avons été relevés par un autre bataillon et nous sommes allés en réserve au ravin de Marsan.

Vendredi 31 décembre 1915

Ici, on est mieux installé. Nous avons des lits à demi-confortables.

Dans tous les cas, il ne pleut pas dans la guitoune.

1916

Samedi 1er janvier 1916

Ce matin, nous nous sommes souhaité la bonne année et avons fait des vœux pour une paix prochaine, ce qui n'empêche pas que la guerre continue et qu'il est impossible d'en prévoir la fin.

Dimanche 2 janvier 1916

Ici, je n'ai rien du tout à faire qu'à dormir et à manger, aussi j'en profite.

Lundi 3 janvier 1916

Aujourd'hui, j'ai expédié un colis de chargeurs allemands et de ceintures d'obus.

Mardi 4 janvier 1916

J'ai expédié un casque de pionner allemand.

Il était un peu détérioré mais bon pour ma collection.

Mercredi 5 janvier 1916

Ce soir, nous avons été relevés par le 112è R.I. et nous nous sommes dirigés ensuite sur le camp des boyaux à 5 ou 6 kilomètres en arrière.

Jeudi 6 janvier 1916

Ce matin, nous nous sommes mis en route pour Sizaucourt qui est à 25 kilomètres d'ici et à 5 de Valmy. Nous ne sommes arrivés qu'à la nuit et enfin nous pourrons nous reposer.

Vendredi 7 janvier 1916

Ce soir, je suis allé à l'affût des corbeaux, mais je n'ai pu tuer qu'un malheureux pinson.

Samedi 8 janvier 1916

Ce soir, j'ai été plus heureux et j'ai descendu un superbe corbeau que j'ai dû étrangler pour l'achever.

Dimanche 9 janvier 1916

Ce matin, j'ai fait mes Noëls dans la petite église de Sizaucourt et ce soir, j'ai fait une partie de foot-ball.

Lundi 10 janvier 1916

Nous sommes allés à une manœuvre de cadres à deux ou trois kilomètres.

Mardi 11 janvier 1916

J'ai empaillé mon corbeau et nous sommes allés à l'exercice à proximité du village.

Mercredi 12 janvier 1916

Ce matin, nous avons reçu l'ordre de partir. Est-ce l'offensive tentée par les Allemands sur nos tranchées qui en est la cause ?

Je n'en sais rien. Nous sommes arrivés ce soir au Camp des Boyaux pour y passer la nuit.

Jeudi 13 janvier 1916

Cet après-midi, je suis parti avec le Lieutenant Lacoste pour reconnaître le secteur.

Ce n'est qu'après mille pérégrinations que nous avons réussi à trouver le nôtre et enfin la compagnie est arrivée et l'a occupé.

Mon pauvre MOrEau vient d'être tué. C'était un brave vieux soldat de ma section.

Il a reçu un obus en plein corps et a eu la force de dire avant d'expirer : « Cette fois, ça y est ».

 

Vendredi 14 janvier 1916

J'habite un trou dans la craie sous un poste d'écoute. Jour et nuit, deux hommes et un caporal sont à ma porte, baïonnette au canon et je puis dormir tranquille.

Samedi 15 janvier 1916

Je ne serai pas encore trop malheureux pendant notre séjour ici près Massiges. Mon petit réchaud marche souvent et je fais de véritables popotes.

 

Ce soir, j'ai reçu un colis contenant une fiole d'eau-de-vie de 1906. Nous l'avons bue à quelques pas de la frontière et trouvée néanmoins excellente.

Dimanche 16 janvier 1916

Ce soir, nous avons eu un peu de pluie.

Les Allemands sont sages. Je crois qu'ils ont poussé leur effort ces jours derniers et qu'ils souffrent maintenant.

Lundi 17 janvier 1916

Aujourd'hui, le temps est brumeux et le canon gronde; mais les guetteurs font bonne garde et les Allemands peuvent venir, on s'en f....

Mardi 18 janvier 1916

Rien d'anormal à signaler.

J'ai fait un coupe-papier pour le Lieutenant de Baillena.

Mercredi 19 janvier 1916

Ce soir, je me suis amusé à faire des cartons sur les Allemands. Nous les avons vu travailler pendant une partie de la nuit sur une crête en face.

Il me restait après mon tir beaucoup d'étuis vides et je suis catalogué comme bon tireur. Alors !...

Jeudi 20 janvier 1916

Nous avons eu un peu de pluie. La tranchée n'est pas très propre. Vivement un coup de soleil.

Vendredi 21 janvier1916

Aujourd'hui, il fait beau. Je lis ; le temps passe.

Samedi 22 janvier 1916

Nous avons fait la noce, car un de mes sergents est rentré de permission avec des provisions dégustées à la frontière... provisoire.

Dimanche 23 janvier 1916

Encore de la chance aujourd'hui. Mon gourbi a été détruit par les obus de 105 et j'étais dedans. Mes pauvres affaires sont dans un état déplorable et mon sabre en tire-bouchon.

Lundi 24 janvier 1916

Je loge maintenant avec les agents de liaison et le Fourrier dans une mine d'écoute. Heureusement que nous sommes relevés ce soir par la 10è Cie.

La relève s'est opérée dans de bonnes conditions et nous nous sommes mis en route pour la 2è ligne.

Mardi 25 janvier 1916

La Cie occupe le fortin de Beauséjour. Nous sommes dans des anciens abris Allemands.

Mercredi 26 janvier 1916

Tout ce qu'un champ de bataille peut représenter d'horreur, figure dans cette partie de la Champagne pouilleuse. Des cadavres achèvent par-ci par-là de se dessécher. Parfois ce sont des groupes.

Dans le même trou d'obus, à quelques pas de mon gourbi, il y a un spectacle effrayant.

Quatre ou cinq Allemands, à moitié rongés par les rats sont entrelacés et n'ont même pas été recouverts. C'est épouvantable et il faudrait être sans cœur pour ne pas avoir pitié. Ils sont sans doute portés « disparus » tous ceux qui engraissent ce sol et quelque part, une mère, une épouse ou une fiancée attend tous les jours avec angoisse des nouvelles qu'elle n'aura jamais.

Jeudi 27 janvier 1916

Aujourd'hui, nous avons encore eu de la veine.

Un obus de 120 est tombé à l'entrée de notre abri et l'a presque obstruée.

Vendredi 28 janvier 1916

Nous avons réparé les dégâts causés par l'obus tombé hier et j'ai joué à l'écarté avec un de mes sergents.

Samedi 29 janvier 1916

Les Allemands nous ont encore embêtés avec leurs obus, mais il n'y a pas eu de mal.

Dimanche 30 janvier 1916

Ce soir, nous avons été relevés par le 411è R.I. et nous sommes allés au camp des Boyaux où un repos mérité nous attendait.

Lundi 31 janvier 1916

Nous avons fait un nettoyage complet des gourbis et ce n'était pas sans besoin.

Mardi 1er février 1916

Aujourd'hui, toute la Cie est partie en corvée.

J'ai la chance de rester à roupiller.

Mercredi 2 février 1916

Il y a repos pour tout le monde. Dans les gourbis, nous jouons aux cartes.

Jeudi 3 février 1916

Aujourd'hui, il pleut un peu, ce qui n'a pas arrêté notre travail.

Vendredi 4 février 1916

Ce soir, je suis allé me promener à Laval, qui est tout près, pendant que mes gars lavaient leur linge dans la « Tourbe ».

Samedi 5 février 1916

Nous avons commencé à jouer au foot-ball.

Dimanche 6 février 1916

Ce matin, je suis allé à la messe en plein air et il ne faisait pas chaud.

 

Ce soir, nous avons joué au ballon.

Lundi 7 février 1916

Aujourd'hui, il a neigé pas mal et demain je crois que nous aurons de la boue jusqu'aux genoux.

Mardi 8 février 1916

Il a gelé un peu, heureusement. Ce qui n'empêche qu'il ne fait pas beau marcher.

Mercredi 9 février 1916

Je suis allé voir Ismaël Faure qui est à quelques kilomètres du camp des boyaux à une Bie de 155.

Jeudi 10 février 1916

La neige s'est transformée en boue; c'est presque impraticable; aussi je ne sors qu'à la dernière extrémité.

Vendredi 11 février 1916

Il a plu tout le jour et nous n'avons fait que jouer aux cartes.

J'ai expédié 100 francs chez nous.

Samedi 12 février 1916

Aujourd'hui, le commandant nous a passé une revue. Tout était à peu près en état et il n'a rien dit.

Dimanche 13 février 1916

Ce matin, je suis allé à la messe en plein air et ce soir, au lieu de faire la partie de ballon, nous avons été obligés de rester à l'abri.

Lundi 14 février 1916

Ce soir, nous avons quitté le camp des boyaux pour relever le 411è R.I. Notre nouveau secteur est infect. Il y a de la boue jusqu'aux genoux. A la porte de mon gourbi qui est assez solide, la tranchée ressemble à un ruisseau. L'eau court même.

Mardi 15 février 1916

Nous avons réussi non sans peine à nettoyer la tranchée et la circulation est redevenue possible.

Mercredi 16 février 1916

Il pleut presque sans cesse. Il y a du travail pour entretenir notre secteur.

Jeudi 17 février 1916

Avec cela, nous sommes arrosés d'obus de tous calibres, comme il y a longtemps que cela nous était arrivé.

Vendredi 18 février 1916

Encore bon que nous avons un jeu de cartes et que d'interminables parties font oublier le temps.

Samedi 19 février 1916

Les jours se succèdent tous plus mauvais les uns que les autres.

De la pluie et toujours de la pluie.

Dimanche 20 février 1916

Aujourd'hui, le sergent Millac (*), de la Cie, a été très grièvement blessé à la tête.

A&Il avait fait toute la campagne avec moi et maintenant il râle, le crâne ouvert en deux endroits.

 

(*) : MILLAC Jean Charles, sergent, mort pour la France le 21 février 1916 à l’ambulance de Somme-Bienne, blessure de guerre. Il était né le 26 mai 1892 à Dious (Gironde). Pas de sépulture militaire connue.

Lundi 21 février 1916

Encore un joli spectacle.

Un obus Allemand vient de déterrer un cadavre en putréfaction, l'a coupé en deux et en a projeté une moitié dans ma tranchée.

Je suis allé ce soir au ravin du Marson pour trouver un cantonnement à nos cuisines.

Mardi 22 février 1916

Aujourd'hui, nous avons eu de la neige. Qu'il fait froid dans mon gourbi ! Où l'eau suinte à travers la craie.

Mercredi 23 février 1916

Encore un mort à la Cie. Le soldat Le nevez un jeune de la classe 1914, qui a été enseveli dans un abri par un obus de 105

 

 

(*) : LE NEVEZ Charles, sergent, mort pour la France le 22 février 1916 à Maisons-de-Champagne (Marne), tué à l’ennemi. Il était né le 29 décembre 1894 à Nantes. Pas de sépulture militaire connue.

 

Ce soir, nous avons relevé la 5è Cie en 1ère ligne où je crois que nous serons moins bombardés. J'ai un bon gourbi assez confortable et assez solide.

Jeudi 24 février 1916

Le capitaine m'a fait changer de place, et maintenant je suis dans le boyau 9, assez loin en arrière et dans une véritable forteresse.

Vendredi 25 février 1916 au mardi 29 février 1916

Calme dans notre secteur que l'on dit pourtant mauvais. Il faut croire que les Allemands nous savent là.

Mercredi 1er mars 1916

Ce soir, nous avons été relevés par le 411è R. Inf. et nous nous sommes dirigés sur Hans, petit patelin en arrière du camp des boyaux.

Jeudi 2 mars 1916

Nous sommes arrivés ce matin à 4 heures, non sans peine, car nous avons pris le chemin des écoliers et les jambes n'en voulaient plus.

Vendredi 3 mars 1916

J'ai un bon matelas ; mais il ne fait pas chaud dans mon usine.

D'ailleurs, dehors, la neige tombe à plein temps.

Samedi 4 mars 1916

Ce matin, je suis allé à la messe et j'ai fait la communion.

Dimanche 5 mars 1916

Je suis encore allé à la messe ce matin.

 

Ce soir, je suis allé jouer une partie de foot-ball.

Lundi 6 mars 1916

On ne fait rien dans ce pays.

Le commandant me f..... une paix royale. Il se contente pour le moment d'embêter les autres.

Mardi 7 mars 1916

Nous avons fait une heure d'exercice pour nous donner un peu d'appétit.

Mercredi 8 mars 1916

Aujourd'hui, nous avons eu une représentation du « Canard Poilu ». Représentation qui a eu du succès, car depuis longtemps, nous n'avions eu d'autre théâtre que celui de la guerre.

Jeudi 9 mars 1916

Nous sommes retournés ce soir au « Canard Poilu » et nous avons en même temps déniché une source de Muscat, où, moyennant 3 francs et un bon plus ou moins authentique, on peut se délecter.

Vendredi 10 mars 1916

Ce matin, le capitaine a fait dire une messe à l'intention des deux malheureux qui avaient été tués lors de notre dernier séjour aux tranchées.

Samedi 11 mars 1916

Je me suis fait photographier, entouré de 70 rats de toutes les tailles, tués par les cuisiniers.

Dimanche 12 mars 1916

Ce matin, je suis allé à la messe et ce soir aux vêpres.

Lundi 13 mars 1916

Nous avons fait une bombe carabinée. Le muscat précité en a fait les frais, et pour quelques instants nous avons oublié la guerre.

Mardi 14 mars 1916

Mauvaise surprise. Nous partons ce soir pour la tranchée. Enfin !

 

A 3 heures, nous nous sommes rassemblés et mis en route.

A 22 heures, nous avons pris possession de notre nouveau domicile.

Mercredi 15 mars 1916

Lacoste est venu habiter avec moi, car mon gourbi n'est pas mauvais et le plus confortable du secteur. En somme, nous serons assez tranquilles, je crois, pendant notre séjour en réserve.

Jeudi 16 mars 1916

Ce matin, je suis allé faire une ronde derrière les parapets. Ce que j'y ai vu était véritablement écœurant. Des jambes, des bras desséchés jonchent le sol. Ici, un crâne, auquel adhèrent encore quelques mèches de cheveux.

A quelques pas, le reste du corps en putréfaction, servant de nourriture aux rats. Tout le terrain que j'ai parcouru était rempli de débris humains ou de corps non ensevelis.

Et nous vivons auprès de cela. L'on passe par dessus ces héros sans même se signer, en attendant qu'à notre tour nous nourrissions cette terre de France qui veut se gorger des corps qu'elle a nourri elle-même pendant vingt ans.

 

 

Écartons les frayeurs, les angoisses humaines

Ouvrons une aile vaste et profonde sur tout

Et ne distinguons pas dans les funèbres plaines

Ceux qui sont étendus de ceux qui sont debout. V.S.

 

Nul ne sait votre sort, pauvres têtes perdues!

Vous roulez à travers les sombres étendues

Heurtant de vos fronts morts des écueils inconnus

Oh! Que de vieux parents qui n'avaient plus qu'un rêve

Sont morts en attendant tous les jours sur la grève

Ceux qui ne sont pas revenus. V.H.

 

 

Vendredi 17 mars 1916

Ce soir, j'ai commandé une corvée pour un transport de matériel de génie.

Samedi 18 mars 1916

De temps à autre, nous sommes canardés et ce sont de jolis petits 150 qui tombent près de nous.

Dimanche 19 mars 1916

Aujourd'hui, nous avons fait un tir de torpilles important. Il est probable que les Allemands ne devaient pas jouer à la manille, car il y avait parfois six joujoux en l'air.

Lundi 20 mars 1916

Ce soir, nous avons changé de place. J'habite maintenant dans une véritable caserne à 10 mètres de profondeur. Trois sections sont logées ensemble et ont de bonnes couchettes.

Mardi 21 mars 1916

Les 150 peuvent toujours s'amener ici. On ne les craint pas.

L'inconvénient est qu'il n'y a pas beaucoup de courants d'air.

Mercredi 22 mars 1916

Je suis indisposé. J'ai même de la fièvre. Le médecin prétend que j'ai la grippe. Je ne sais pas s'il se trompe.

Jeudi 23 mars 1916

Je viens d'apprendre que je suis sous-lieutenant depuis le 17 mars. Il y avait longtemps que je n'avais pas augmenté de grade et celui-ci en vaut la peine. Maintenant finies les fonctions de chien de quartier.

 

J'ai reçu un colis de mes parents dans lequel il y avait une fiole de Cognac donnée par Aristide Gautraud. Cela m'a fait passer le goût de la purgation que le sergent-major Marius Merlet venait de me faire prendre.

J'ai arrosé mon épaulette avec de bonnes bouteilles que le Lieutenant Lacoste avait en réserve dans son gourbi.

Vendredi 24 mars 1916

Je vais mieux. Je n'ai plus de fièvre et je commence à manger.

Samedi 25 mars 1916

Mon nouvel ordinaire est préférable à l'ancien. Il est aussi supérieur comme préparation. Adieu, les lentilles et les nouilles.

Dimanche 2 avril au dimanche 9 avril 1916

C'est plus qu'un repos ici. C'est presque la vie civile. En quelques jours, on oublie facilement les souffrances endurées.

Et puis, je serai un embusqué de tranchée, car je n'aurai plus de section et ne dépendrai que du commandement.

Mercredi 19 avril 1916

Aujourd'hui, c'est le départ pour Châlons. Le Colonel m'envoie à un centre de perfectionnement car j'ai obtenu de bons résultats à St Mard. Décidément, je serai longtemps sans bouffer de 1ère ligne.

 

……………………………….

Vendredi 28 avril 1916

Ce soir, j'ai pris le train pour Vitry-le-François. Mon régiment est déplacé et je dois le rejoindre dans les environs.

Samedi 29 avril 1916

J'ai rencontré par hasard Monsieur BONNET, notre chef de musique. Il rentrait de permission et m'a rendu un fameux service en me faisant une avance de fonds, ce qui m'a permis de manger et de coucher hier soir à l'hôtel de Nancy.

Ce matin, nous nous sommes dirigés sur Vitry-en-Perthois à quelques kilomètres de là pour rejoindre notre régime qui y est attendu.

Dimanche 30 avril 1916

Ce matin, je suis allé à la pêche. Nous avons pris quelques ablettes.

Lundi 1er mai 1916

Le régiment est arrivé en auto ce soir à 17 heures.

J'ai emmené Lacoste manger au petit hôtel du pays.

Mardi 2 mai 1916

Il y a 48 heures. Nous avons visité la ville qui est très agréable et d'où l'on n'entend pas le canon.

Mercredi 3 mai 1916

Je suis allé à la pêche avec Lacoste. Il a pris 54 ablettes.

Jeudi 4 mai 1916

Ce soir, il en a pris 104.

Décidément, il est très fort.

Mardi 9 mai 1916

Ce soir, je suis parti en permission pour Courcoury. J'ai pris le train à Vitry-le-François à 18 heures et je suis arrivé à Paris à 22h30, où j'ai eu le temps de me faire préparer une chambre dans un hôtel, près de la gare Montparnasse.

Mercredi 10 mai 1916

Ce matin, j'ai pris le rapide de 8 heures et je suis arrivé à Beillant à 18 heures.

De Beillant au Grand Village je ne me suis guère amusé et là, j'ai retrouvé toute ma famille en bonne santé.

Jeudi 11 mai 1916

Hélas ! je ne devais pas rester longtemps.

Aujourd'hui j'ai été rappelé par télégramme et j'ai dû reprendre l'express de 18 heures pour le front.

Vendredi 12 mai 1916

Je suis arrivé à Vitry-en-Perthois vers 15 heures.

 

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Mon carnet de route, écrit au jour le jour, s'arrête là.

Je vais donc continuer mon "Chant d'Adieu" en ne citant que les faits principaux dont j'ai conservé le souvenir.

La plupart sont d'ailleurs basés sur des textes officiels ou des notes retrouvées dans mes archives.

 

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Chapitre cinquième : Verdun

 

Dès mon retour, une désagréable corvée m'attendait. Je fus chargé d'instruire tout un bataillon sur le lancement de la grenade et les procédés d'attaque et de défense, selon l'engin.

La mission était dangereuse car il fallait compter sur les peureux et les maladroits.

Enfin, je réussis à apprendre à tout le monde la manipulation de mes petits joujoux sinon sans peine, du moins sans accident.

J'arrivai également à convaincre les officiers, sous-officiers et soldats de l'efficacité de ces projectiles et leur enseignai la méthode à employer pour attaquer les tranchées et les boyaux. Nous étions fin prêts pour de nouvelles aventures.

 

Quelques jours plus tard, c'est-à-dire vers le 20 mai, nous fûmes embarqués en camions pour a région de Verdun où se livrait depuis deux mois une bataille gigantesque.

Notre débarquement eut lie au Bois St Pierre où nous reçûmes Lacoste et moi une mission où il y avait bien plus de chances d'y rester que d'en revenir.

Il s'agissait d'attaquer avec deux compagnies la côte 304 pour dégager deux compagnies encerclées par les Allemands.

Sans connaître la région, nous partîmes de nuit orientés seulement par les fusées éclairantes de la ligne de feu.

Le guide qui nous avait été adjoint, disparut.

 

Malgré cela, et ici, je dois reconnaître le flair de Lacoste, celui que j'appelais autrefois "Mon garçon", notre attaque réussit et la mission fut remplie.

Mes grenadiers firent merveille.

Dire qu'il n'y eut pas de casse serait mentir, mais enfin cela avait servi à quelque chose. Je ne cite que le sous-lieutenant Gergouil (*), nommé sergent le même jour que moi, qui reçut à bout portant une balle en plein corps. Il agonisa pendant 10 minutes à côté de moi et accepta la mort qu'il voyait venir avec un calme extraordinaire. Il s'était récemment marié à Saint Médard-en-Jalles près de Bordeaux.

 

(*) : GERGOUIL Louis Alexis, sous-lieutenant au 6e RI, mort pour la France à la cote 304 (Meuse), tué à l’ennemi. Il était né à Rochefort, le 11 juillet 1893. Pas de sépulture militaire connue.

 

Le lendemain, deux compagnies du bataillon attaquèrent en plein jour, sans préparation d'artillerie, la tranchée d'Aix. Elles furent fauchées à la mitrailleuse sans résultat.

C'est alors que je reçus l'ordre de la prendre avec mes hommes.

Quelle course à la mort !

 

Le JMO signale la perte de 23 tués, 46 blessé et 4 disparus…

 

Je préparai mon affaire méticuleusement et à 23 heures tout le monde bondit par-dessus le parapet (24 mai 1916).

Les fusées nous éclairaient comme en plein jour, ce qui nous fit prendre immédiatement de flanc par les mitrailleuses.

J'eus l'impression que les balles passaient juste derrière ce qui fit activer encore la course. L'intervalle découvert, 150 mètres environ, fut donc vite franchi et la fameuse tranchée d'Aix fut occupée.

J'envoyai aussitôt mon ordonnance, le soldat Raymond, de la Teste, près d'Arcachon, pour rendre compte du résultat. Il emporta en même temps un fusil allemand (arme que j'ai pu emporter chez moi) que j'avais pris sur un cadavre.

Dans la tranchée ennemie c'était infernal. Les grenades, les mitrailleuses et les fusils rivalisaient pour répandre la mort.

 

Quelques temps après la conquête de mon objectif, peut-être une heure ou deux, dans ces moments-là elles sont longues ! Je reçus l'ordre de revenir à mon point de départ. L'opération fut effectuée à l'allure que l'on devine.

 

Deux jours après, nous avions perdu 75 % de notre effectif et nous fûmes relevés de ce charnier.

Ma section resta après les autres pour passer les consignes et en partant je m'égarai dans le labyrinthe des tranchées.

Quels instants de terrible angoisse !

Ma grande peur était de faire tuer inutilement mes rescapés ou de me faire ramasser par l'ennemi. Jamais je n'ai eu aussi chaud de ma vie.

Enfin, je réussis à m'orienter et à rejoindre les restes de mon bataillon qui avaient été regroupés à deux ou trois kilomètres en arrière.

De là, nous allâmes au repos à Jubécourt, petit pays bien tranquille pour nous  reconstituer.

Je vois encore notre passage dans les différents villages, derrière notre drapeau en lambeaux et nous-mêmes vêtus de haillons, harassés, n'en pouvant plus moralement et physiquement.

Nous nous redressions quand même sous les bravos.

 

C'est qu'en effet, revenir de la côte 304 pouvait compter. Au cours du séjour à Jubicourt, j'appris que j'avais une citation à l'ordre de la division, me conférant la croix de guerre avec étoile d'argent.

 

Voici le texte d'ailleurs exagéré de cette citation :

Ordre 23 de la 123e division le 6 juin 1916

« Officier donnant à tous l'exemple de la bravoure et du mépris du danger.

Le 24 mai 1916, dans une attaque de nuit, ce qui, malgré un feu violent de mitrailleuses et de grenades, va entraîner sa section jusqu'à la tranchée allemande et malgré de fortes pertes, en tuer tous les défenseurs. »

(QG Signé Corvizard)

 

Nous espérions bien ne plus revoir le secteur maudit de Verdun, aussi, notre déception fut-elle grande lorsque au bout de trois semaines, il fallut repartir pour la fournaise.

La côte 310, située immédiatement en avant de la côte 304, fut franchie à 10 heures du matin sous un tir de barrage à couper la respiration. Cependant, je crois qu'il n'y eut qu'un seul blessé : le caporal Robeyrotte.

Ce tir nous reprit dans les boyaux conduisant à l'emplacement qui nous était destiné. Je me demande encore comment nous avons pu passer à travers.

 

Enfin, nous arrivâmes au saillant Keifer, dominant le ravin de la Mort et le Mort-Homme.

Ces noms se passent de commentaires. Ceux qui me liront, s'ils ne me comprennent pas étudieront leur histoire. Quant à moi, je n'insiste pas sur ces pauvres cadavres quelquefois retirés d'une flaque d'eau pour permettre d'y puiser.

Des faces grouillantes de vers, l'odeur de la mort partout, la faim, la soif, les obus, les balles dans un chaos dantesque ; cela dépasse l'imagination et donne une idée de ce que peut être l'enfer.

Encore une fois, je n'insiste pas.

 

Nos mitrailleuses réparties en deux sections étaient placées sous le commandement du sous-lieutenant Moraquini et à la merci du moindre coup de main de la part de l'ennemi. Je fus chargé de les protéger avec mon personnel que je répartis au mieux et j'établis mon poste de commandement auprès de mon camarade mitrailleur, en conservant auprès de moi une douzaine de grenadiers.

Dimanche 25 juin 1916

En observant prudemment avec mes jumelles dans le bois des Corbeaux, situé près des lignes, je constatai une animation qui me parut bizarre.

Je savais que les mortiers allemands se trouvaient là et j'eus aussitôt le pressentiment que les artilleurs se précipitaient vers leurs pièces.

J'avertis aussitôt mon personnel qui se mit à plat ventre.

Malheureusement, il n'y avait pas d'abris à cet emplacement. La tranchée était peu profonde et parfois même au niveau du sol. Quant à moi, je m'étendis sur Moraquini dans une légère excavation creusée dans la paroi de la tranchée.

 

Je ne m'étais pas trompé dans mes prévisions.

Il me sembla tout à coup recevoir un coup de matraque. J'essayai de remuer ; cela m'était impossible. Je me rendis compte rapidement que nous étions ensevelis. Sous moi, Moraquini hurlait et faisait de vains efforts pour se dégager et je lui demandai de ne pas bouger sous peine d'être complètement étouffés.

Enfin la délivrance arriva sous la forme d'un grenadier géant ordonnance de mon camarade qui réussit à nous sortir de notre fâcheuse position. Mais dans quel état étions-nous ? Les effets brûlés, le sang giclant de partout, horribles à voir.

Ce n'était pas surprenant. Un 210 avait percuté à deux mètres de nous. Il nous aurait probablement coupés en deux au passage si nous n'avions eu la bonne idée de nous coucher.

Ce maudit obus tua tous les grenadiers qui étaient autour de moi, y compris le caporal Courjeau des environs de Saintes qui avait tué à lui seul trois ennemis lors de notre précédent séjour à la côte 304.

 

Malgré toutes mes blessures et sans écouter les soldats accourus qui voulaient me porter, je fis dans la tranchée une cinquantaine de mètres par mes propres moyens.

Après quoi, le sous-lieutenant Mouliérac, (était avec moi avant la guerre, actuellement avocat à Libourne 1943), un colosse dont j'ai déjà eu l'occasion de parler, me prit dans ses bras et me transporta dans un abri profond.

Là, on m'enveloppa de paquets de pansements et ensuite je fus transporté sur un brancard au poste de secours du régiment qui était installé dans la cave du château d'Esnes, lequel était complètement rasé.

 

En cours de route, nous fûmes bombardés par des obus de petit calibre qui éclataient tout près. Mes brancardiers me laissèrent là pour aller se mettre à l'abri.

Le tir terminé, ils revinrent et nous continuâmes notre route.

Avant d'arriver au poste de secours je vis le lieutenant Pigerol (a terminé la guerre 1914-1918 capitaine ; fait prisonnier à la guerre 1939-1940 ; mort en captivité comme commandant) de Saintes et je lui demandai de prévenir mes parents, ce qu'il fit d'ailleurs.

Le médecin du régiment ne put rien me faire au poste de secours. Mes blessures étaient trop graves et il n'y avait pas l'outillage nécessaire. Je fis venir l'aumônier qui me confessa.

C'était le plus urgent.

Je lui demandai de prévenir ma famille dans le cas où Pigerol eut été dans l'impossibilité de tenir sa promesse, ce qu'il fit lui aussi.

Le résultat fut que mes parents reçurent deux lettres en même temps qui les inquiétèrent fort, car dans l'une il était spécifié que j'étais blessé aux jambes et dans l'autre que c'était à un bras. Et cependant les deux avaient raison.

 

Enfin, je fus transporté avec trois autres éclopés à Ville-sur-Couzance par une ambulance automobile. Je me rappellerai toujours ce trajet parcouru à toute allure sur une route constamment bombardée et défoncée par les obus.

Le brancard situé au-dessus de moi et occupé par un blessé de la colonne vertébrale se rompit par le milieu. Le pauvre type souffrait terriblement dans cette position et m'inondait de sang.

De mon bras gauche valide, je le soutenais de mon mieux, mais je n'étais guère solide.

 

Enfin, nous arrivâmes à l'ambulance où je fus aussitôt entrepris par le docteur Cornillon, excellent chirurgien, auquel je dois probablement la vie.

Combien de temps dura son intervention ?

Combien m'enleva-t-il d'éclats d'obus du corps ?

Je ne saurais le dire.

Toujours est-il que j'ai souffert le martyre à l'ambulance. Voici d'ailleurs la copie de mon certificat d'origine de blessure :

 

 

« Le 25 juin 1916, dans une tranchée près d'Esnes, a été atteint de plaie pénétrante hanche droite.

Plaies multiples genoux, pieds, main et bras droit par éclats d'obus. »

 

 

Il faut encore ajouter à cette nomenclature : un tympan perforé et bon nombre de petits éclats dans la poitrine.

Je revois encore un vieux pharmacien à longue barbe blanche qui, tout en aidant le chirurgien, me roulait des cigarettes.

Pour me veiller, j'avais deux infirmiers, l'un était prêtre, et l'autre était comique à Marseille. Il s'appelait Babonnaud. En souvenir de son nom, j'ai écrit par la suite un roman en patois intitulé " La benasse aux Babounut ".

 

Tous les deux rivalisèrent de dévouement, si bien qu'au bout de 21 jours de traitement à l'éther, je fus considéré comme transportable et dirigé sur l'hôpital complémentaire n°4 à Orléans où je restai jusqu'aux environs du 15 août.

 

 

Au cours de cette période, je reçus le texte d'une deuxième citation à l'ordre du Corps d'Armée que je reproduis ci-dessous.

Ordre 247 du 15e C.A du 21 juillet 1916

"Chargé de l'instruction des grenadiers du bataillon, a su donner à ses hommes une audace et une confiance extraordinaires. Lui-même, d'une bravoure rare et d'un entrain merveilleux, été grièvement blessé au cours d'un bombardement".

Le général commandant le 15 corps d'armée, signé De Maud'huy.

 

Sachant que ma convalescence serait assez longe, les démarches nécessaires furent faites pour que Maman et moi puissions nous unir bientôt.

Il y avait près de cinq ans que je m'étais engagé pour cela et nous voulûmes profiter de cette occasion.

Samedi 2 septembre 1916

"Partout où il y a un foyer heureux, il y a une mère oublieuse d'elle-même"

R. Bazin

 

Notre mariage fut béni par l'abbé Voinier (En 1943, curé de St Georges des Coteaux Chte Inférieure), curé de Courcoury qui, mobilisé, avait obtenu une permission pour la circonstance.

Mon frère, reparti au front avait également pu venir pour quatre jours. La famille était au complet ce qui n'était pas arrivé depuis longtemps.

Toutes les jeunes filles de la paroisse avaient été invitées et assistèrent à la cérémonie.

Monsieur Beau notre voisin qui était maire à l'époque, se chargea de la partie officielle en présence de Messieurs Marcel Arnould, Eutrope Ermon, Clovis Faure et Gabriel Caillaud (tous sont morts depuis quelques années [moins de 10 ans] en 1943 ; l'autorisation avait été donnée par le commandant Général de la 18e Région n°270 2/34 du 26 août 1916), que nous avions pris comme témoins.

 

Mon père avait fait venir des taxis de Saintes qui nous transportèrent à l'aller et au retour et le repas fut préparé et servi par Madame Bridier, mère de Bellorita.

Mon grand-père maternel, âgé de 86 ans, assistait à ce repas.

"Aimer, ce n'est pas se regarder l'un l'autre, mais regarder ensemble dans la même direction"

 

Ma convalescence aurait pu se prolonger assez longtemps si, quelques jours après notre mariage, le colonel De Peyrelongue qui commandait le dépôt du 6e régiment d'infanterie à Saintes, ne m'eut pressenti pour prendre le commandement d'une compagnie dite de départ parce qu'elle accueillait tous les blessés convalescents en attendant leur retour au front.

Cette unité comprenait parfois 800 hommes et exigeait un gros travail d'administration.

Détail amusant, j'avais sous mes ordres l'adjudant Lavaud, (avait été blessé à ma compagnie au début de la guerre) mon ancien sergent-major du temps de paix qui me mettait aux arrêts chaque fois qu'il en avait l'occasion.

Ces choses-là étaient déjà vieilles et oubliées et je le considérai comme un camarade.

 

Le sous-lieutenant Dornat Alfred, dont j'ai souvent parlé dans mon premier volume, alors qu'il n'était encore que sergent, venait également de se marier et se trouvait au dépôt comme convalescent à la suite de blessures reçues au 206e régiment d'infanterie, notre régiment de réserve.

Il habitait dans la rue du Bois d'Amour, la moitié d'une maison appartenant à une dame Prévost.

Une chambre et une cuisine restaient libres et sur ses indications, je louai immédiatement l'appartement meublé.

L'hiver fut très rude, mais c'était le paradis en comparaison des années d'angoisses et de souffrances.

 

Chaque dimanche nous allions chez nous, dans notre chère famille et nous rapportions des provisions pour une partie de la semaine.

Nous ramassions des mousserons avec mon vieux père et je tuai beaucoup de gibier.

A titre d'indication, je mentionne mes deux premiers lièvres, mes premières perdrix et sarcelles et deux busards St Martin sans m'étendre sur ces récits de chasse qui feront l'objet d'un ouvrage à part. Je tuai aussi un étourneau avec une carabine 6 mm à balles, ce qui me donna l'idée d'en acheter une par la suite.

Je naturalisai beaucoup d'oiseaux pour Peschet, armurier à Saintes et pour moi. La plupart de ces derniers est encore dans ma collection.

Mon père nous approvisionnait en bois et en vin. Nous avions tout ce qu'il nous fallait et étions heureux dans notre petit coin malgré le froid qui faisait éclater près de nous les vases dans lesquels nous placions quelques fleurs.

Nos premiers achats furent faits dans la rue d'Alsace chez les sœurs de l'abbé Clénet. Il s'agissait d'une statuette de N.D. de Lourdes et d'un crucifix, dont nous ne nous sommes jamais séparés.

 

Pendant cette période d'accalmie se situe une anecdote dont maman et moi ne sommes pas prêts de perdre le souvenir.

Nos parents avaient tué le cochon et, à cette occasion, le repas traditionnel auquel nous étions naturellement conviés avait été organisé un samedi soir.

En prenant nos billets à Saintes avec l'intention de partir par un train qui arrivait à Beillant à la nuit, je constatai qu'il y en avait un autre quelques heures plus tôt qui ferait bien notre affaire.

Celui-ci allait me permettre de faire avant le repas une bonne partie de chasse dont je me réjouissais déjà. Nous eûmes juste le temps de le prendre.

Hélas ! Quelle fut notre déception en constatant qu'il ne s'arrêtait qu'à Pons c'est-à-dire à 14 kilomètres de chez nous.

Nous avions bien un autre train pour revenir sur nos pas, mais il fallait l'attendre plusieurs heures. Nous décidâmes alors d'entreprendre le trajet à pied malgré un temps épouvantable.

Après avoir demandé notre route à Marquizeaud, un ancien lutteur forain que je reconnus par hasard, nous eûmes le courage ou plutôt la folie de partir.

Le vent glacé nous coupait la figure et les bourrasques de neige nous aveuglaient. Les corbeaux, les canards sauvages et les vanneaux affolés nous passaient à côté ou se posaient près de nous. Avec cela, maman avait des souliers à talons hauts et mes jambes n'étaient pas encore trop solides. La retraite de Russie devait avoir une certaine analogie avec notre équipée.

Combien de temps dura le trajet ? Question sans réponse. Il me semble encore que c'est un cauchemar.

 

Enfin, nous arrivâmes chez Fruger, où personne depuis longtemps ne comptait plus sur nous. Nous étions trempés, harassés et affamés. Heureusement que les victuailles ne manquaient pas. Quant au repos, il fallut s'en passer. Nous ne pûmes dormir de la nuit tant notre fatigue était grande.

 

J'arrête ici l'année 1916.

Ø  Elle m'a procuré comme toutes les autres des joies et des souffrances. Je la résume en quelques mots qui ont chacun leur valeur : Création de notre foyer.

Ø  Nomination au grade d'officier.

Ø  Blessures graves.

Ø  Croix de guerre, deux citations.

 

 

1917

12 mars 1917

Par une note de service n°1271D du 12 mars 1917 du général commandant la région, je fus désigné comme instructeur de la classe 1918.

J'étais on ne peut plus heureux de ce qui m'arrivait car cette décision prise allait me permettre de rester à l'intérieur pendant quelques mois supplémentaires qui n'étaient pas de trop pour achever ma guérison.

19 juin 1917

Hélas ! Nous étions trop bien installés à Saintes et cela ne pouvait durer éternellement.

Le 19 juin 1917, je dus partir à Souge avec les jeunes recrues de la classe 1918 pour parfaire leur instruction.

Aussitôt arrivé, je cherchai un appartement que je découvris bientôt à Martignas, petit village à proximité du camp et nous l'occupâmes bientôt maman (*) et moi.

Notre installation était encore parfaite et les gens très agréables. Pendant notre séjour, je tuai une vingtaine d'écureuils à la carabine et je pris mon premier lapin au collet.

Maman était avec moi lorsque je le sortis tout vivant de sa cravate. Je l'assommai rapidement car il criait très fort ce que je n'appréciais pas beaucoup.

A cette époque, Maman n'était pas encore une cuisinière de première classe. D'après les conseils de voisins, elle ajouta du sucre au civet. L'expérience fut concluante et elle ne la recommença plus jamais.

Pour varier notre menu, nous ramassions aussi quelques cèpes dans la forêt et tous les samedis nous pouvions partir à Courcoury. Pour cela il fallait faire 22 kilomètres à bicyclette pour aller prendre le train à Bordeaux, mais nous étions jeunes.

 

(*) : Maman : Il s’agit de sa femme. Le texte est pour ses enfants.

14 septembre 1917

L'instruction de la classe 1918 fut considérée comme terminée au camp au début de septembre et le 14 nous rejoignîmes Saintes.

J'allai voir aussitôt Madame Prévost, notre ancienne propriétaire et j'appris avec satisfaction que la maison était libre.

Nous nous y réinstallâmes donc, mais cette fois dans l'appartement beaucoup plus confortable occupé précédemment par Dornat.

20 octobre 1917

Je ne devais pas rester longtemps à Saintes.

En effet, le 20 octobre, en exécution de la dépêche ministérielle 21303 1/11 du 19 septembre 1917, je fus dirigé sur le 9e bataillon du 123e régiment d'infanterie avec un détachement de la classe 1918.

Cette unité était cantonnée dans la zone des Armées, à la Ferté-Gaucher (Seine-et-Marne).

De loin, on entendait le canon.

C'était en somme un intermédiaire entre l'intérieur et les tranchées dont les jeunes allaient bientôt faire la connaissance.

Chaque jour, nous allions à l'exercice ou en marche. Au cours de l'une d'elles,  me trouvant devant ma compagnie, je vis un corbeau posé dans un champ au-moins à 40 mètres. Je sortis mon révolver, un modèle 1992 à barillet et sans m'arrêter, lui lâchai une balle.

Je blessai le malheureux oiseau qui ne s'attendait certes pas à cette plaisanterie. Mes jeunes soldats coururent après et l'attrapèrent sans difficulté. Je l'ai naturalisé et conservé longtemps après la guerre.

Au cours de cette même marche, mes hommes me demandèrent de faire de nouveaux essais sur d'autres corbeaux.

Je restai bien entendu sur mon premier résultat qui me faisait passer à leurs yeux comme un excellent tireur au révolver, ce qui était cependant loin d'être exact. En manquant les autres, ce qui se serait probablement produit, j'aurais perdu ce léger prestige dû au hasard.

 

A la fin de l'année, prévoyant mon retour sur la ligne de feu, ce dont je ne me sentais plus capable physiquement, j'eus l'intention tout d'abord de faire une demande pour entrer dans les tanks. Le danger était certes aussi grand, mais il y aurait la boue en moins.

Après avoir réfléchi, je changeai d'idée. On recrutait à ce moment-là du personnel pour l'aéronautique. La chose me tentait et sans prévenir ma famille, je fis une demande pour être observateur.

Je n'avais pas spécifié si c'était en avion ou en ballon, aussi quelques jours après, le papier me revint. Il fallait préciser mes goûts. Je n'avais pas pensé aux ballons que je connaissais encore moins que les avions. Aussi, j'hésitai un peu, écoutant les conseils contradictoires de camarades et finalement je fis tourner un sou qui tomba sur "pile" pour les ballons.

Ma demande repartit aussitôt. C'en était fait et une nouvelle carrière allait s'ouvrir pour moi.

Quelques jours après, n'ayant pas de réponse, je fis une nouvelle tentative pour être élève pilote et toujours rien ne venait.

 

1918 : Aérostier

 

Vers le 15 janvier 1918, Maman réussit à venir pour passer quelques jours avec moi.

Elle était accompagnée de la femme de l'adjudant Quéré de Rochefort. Quéré avait été blessé d'un éclat d'obus à la mâchoire à la même époque que moi et avait également fait l'instruction de la classe 1918.

C'était un excellent camarade que j'ai perdu depuis.

Pour venir dans la zone des armés, c'était très difficile. Enfin, elles réussirent à passer ce que je n'aurais probablement pas réussi à faire.

Mais notre déception fut grande.

 

Le 22 janvier, je reçus une réponse à ma demande d'observateur en ballon. Il me fallait rejoindre d'urgence la 46e compagnie d'aérostiers qui se trouvait en ligne et je fus donc mis en route sans délai pour ma nouvelle destinée après avoir quitté le cœur bien gros.

Maman qui fut obligée de repartir chez nous.

J'arrivai au Ballon 46 un soir très tard. Il y avait comme officiers : le lieutenant Lhoste commandant la compagnie, ancien artilleur sorti de Centrale, le sous-lieutenant Borgne, chargé de la manœuvre du ballon et le lieutenant Jacquemin, artiste peintre observateur.

Deux autres observateurs étaient sous-officiers et le quatrième n'était que brigadier. Tous provenaient de l'artillerie.

 

Je fus accueilli plutôt froidement et j'eus l'impression que j'arrivais comme un intrus, ce qui était d'ailleurs exact et voici pourquoi.

Je n'étais qu'élève, ou plus exactement candidat élève-observateur dans ce milieu connaissant bien son métier et l'exerçant avec prudence en raison du péril qu'exigeaient les différentes missions à accomplir.

J'arrivai donc comme un chien dans un jeu de quilles.

En effet, toute mon instruction était à faire. J'étais fantassin, ignorant complètement l'artillerie qui nous demandait surtout du travail et il fallait obliger un observateur à monter avec moi en nacelle, ce qui doublait le danger.

Pour bien comprendre, il faut s'imaginer que le ou les observateurs prenaient place dans une nacelle en osier de 1m3 et qu'au moment d'une attaque d'avion ennemi, ce qui était fréquent, il fallait se précipiter dans le vide pour utiliser le parachute individuel. Il était donc préférable d'être seul pour faire un travail délicat, pénible et dangereux et ne pas s'embarrasser d'un élève gênant, peut-être peureux et qu'il faudrait faire passer par-dessus bord avant de sauter soi-même en cas d'incendie.

 

Le lendemain de mon arrivée, je crois que c'était le 24 janvier 1918, je fis ma première ascension avec le lieutenant Jacquemin. Je ne trouvai pas cela très agréable. Ballotté dans tous les sens, je grelottai de froid et j'avoue que je n'étais pas très rassuré, ce qui aidait favorablement la température pour me faire trembler.

A l'altitude d'environ 800 mètres, où nous restâmes 3 heures, il me semblait que les tranchées allemandes se trouvaient juste en dessous du ballon et que nous allions recevoir des coups de fusil.

Avec cela quelques obus, des gros, nous furent envoyés. Bref, tout n'était pas rose dans ce nouveau métier, et je compris qu'il fallait encore plus de courage que dans l'infanterie où l'on n'est pas seul à mourir.

Là, il n'y a pas de doute, toute est concentré sur un seul être, celui qui est là-haut, qui voit peut-être en artiste mais qui n'envoie un renseignement qu'à bon escient.

Je compris immédiatement tout ce que ce rôle avait de sublime à condition qu'il fût rempli consciencieusement et je résolus de m'y consacrer.

Là haut cependant, il n'y avait pas de doute. L'homme seul était attaqué et sans combat ou esquive comme dans un avion ne devait son salut qu'à un morceau de soie se développant dans le vide à des centaines de mètres au-dessus du sol. Je n'insiste pas sur ces considérations et je me résume par ces simples mots :

Le ballon était manœuvré par une centaine d'hommes qui n'étaient pas considérés comme combattants pour mettre dans l'espace un individu qui, lui, le seul combattant essayait de voir et de dire ce qu'il voyait en risquant à chaque instant de s'écraser au sol ou de périr carbonisé.

La proportion n'était pas équitable et je pensais à mes anciens, vieux et jeunes grenadiers tous blessés ou morts au combat. C'était la preuve, une fois de plus, que la justice n'est pas de ce monde.

3 février 1918

Du jour de ma première ascension jusqu'au 3 février, le mauvais temps ne nous permit aucun travail.

Mais ce jour-là, il faisait très beau et on me fit ascensionner avec le caporal-observateur qui était donc à bord le seul maître après Dieu. Nous étions près de la forêt de Coucy-le-Château (Aisne).

Avant de nous faire monter, l'officier de manœuvre me fit les recommandations d'usage et m'indiqua les précautions à prendre en cas d'attaque du ballon.

La chose principale à retenir était qu'il fallait sauter du bon côté de la nacelle, afin de libérer le parachute qui était accroché en dehors.

En ne partant pas du côté libre, on était certain de rester suspendu au bout de la corde reliée d'une part au parachute et d'autre part au dos de l'observateur sur des sangles.

Pour faire comprendre mieux, je vais faire un petit croquis, car je crois que jamais personne ne verra plus cette installation qui était assez primitive.

Nous étions en l'air depuis 25 minutes environ lorsque mon compagnon, qui avait le casque téléphonique, reçut de l'officier de manœuvre la communication suivante :

 

"Un avion de chasse ennemi vient de traverser les lignes et semble se diriger vers vous".

Aussitôt l'observateur me dit :

"Si nous sommes attaqués, je sauterai le premier et lorsque vous verrez mon parachute ouvert, vous en ferez autant".

 

Quelques secondes après, nous vîmes l'avion, un "Foker".

Il était à une centaine de mètres et nous envoya de suite une rafale en plein dans le ballon.

Nous pouvions nous en rendre compte facilement car les balles incendiaires tirées, laissaient une trajectoire très visible. Nos mitrailleuses tiraient également les mêmes projectiles ce qui fait que nous étions complètement entourés d'un cercle de mitraille du plus bel effet.

Mon camarade enjamba la nacelle et s'accrocha au dehors par les mains. Je commençais la même opération et attendis mon tour.

Tout à coup, j'entendis le bruit caractéristique et mat que fait une balle à son arrivée dans un corps humain.

 

Comme j'étais indemne, c'était donc l'autre qui avait pris.

En réalité, je m'étais trompé et le projectile avait dû arriver dans l'osier de la nacelle. Quoi qu'il en soit, je crus mon camarade tué ou blessé et remontai dans le panier pour lui ouvrir les doigts qu'il avait crispés sur les bords.

La difficulté était grande car nous étions affublés de casques, combinaisons et bottillons fourrés et serrés dans des sangles qui bridaient les épaules, la ceinture et les cuisses, et en plus de cela des cordes partout qui gênaient encore les mouvements.

Au moment où je prenais place, il lâcha et tomba dans le vide. Quelques secondes après, son parachute était ouvert.

C'était donc à mon tour de plonger, ce que je fis sans hésitation.

 

Combien de temps dura cette chute vertigineuse d'une centaine de mètres ?

Peu, heureusement, car je trouvais cela particulièrement désagréable. Il me semblait que tout le corps se vidait sous le changement rapide de pression.

L'effet que l'on éprouve au démarrage d'un ascenseur en donne une faible idée. Même en avion, en plein piqué, je n'ai jamais ressenti cela.

Je ne m'étonne plus si avant d'être candidat, il fallait passer un examen médical très sévère. Tout le monde ne peut se permettre une pareille fantaisie sous peine d'y laisser le cœur ou les poumons.

 

Tout à coup, je me sentis arrêter brusquement. Il me semblait même que je remontais aussi rapidement que je venais de descendre.

J'eus alors une angoisse terrible. Je crus avoir sauté du mauvais côté et être resté accroché à la nacelle par ma corde. Je risquai un œil, heureusement il n'en était rien. J'étais balancé d'un large mouvement pendulaire à une vingtaine de mètres au-dessous de mon parachute de soie de 90 mètres de surface, bien étalé.

C'était le premier que je voyais de ma vie. Alors j'eus un autre ennui. En sautant, j'avais instinctivement saisi avec une main la corde au-dessus de mon dos et j'y étais resté cramponné comme un noyé à une racine.

Et pourtant, il allait falloir lâcher. Mais que se passerait-il ?

Enfin, j'ouvris les doigts et il ne se passa rien, à part un léger choc.

En regardant de nouveau mon parachute sauveur je vis, un peu par côté et au-dessus, le ballon en flammes.

Mille mètres cubes d'hydrogène en feu, cela avait quelque chose d'infernal.

 

Le vent était à peu près nul.

Je descendais donc presque à la verticale à une vitesse de 3 à 4 mètres à la seconde. La masse de feu allait beaucoup plus vite et avait des chances de me rattraper à quelques centaines de mètres au-dessus du sol.

Heureusement, le tout se passa à côté avec beaucoup de bruit et en me chauffant dur. Mais cela n'était rien et j'avoue que je ne fus complètement rassuré que lorsque je vis les flammes bien en-dessous de moi (j'ai appris par la suite que mon salut avait été dû aux soldats de la compagnie qui, grâce à leur manœuvre, avaient fait dévier la chute du ballon).

Enfin, j'arrivai près du sol. Je me trouvais au-dessus de la forêt de Coucy-le-Château et bientôt des mains et des pieds je fus obligé d'écarter les premières branches.

Cependant, je dus m'accrocher au faîte d'un hêtre. Des soldats accourus me crièrent de couper la corde du parachute au-dessus de moi, ce que je réussis à faire non sans difficultés à l'aide du couteau destiné à cet usage et fixé à la ceinture.

J'étais maintenant dans l'obligation de descendre au sol, en utilisant les branches comme un écureuil. Ce dernier épisode se passa heureusement. J'étais on ne peut plus dispos et prêt à recommencer une nouvelle ascension s'il y avait eu un autre ballon de disponible.

Mon camarade était également indemne et ce jour-là la cave de la popote diminua sensiblement.

 

Le 18 février 1918 j'obtins la citation suivante :

Ordre n°338 du 11e C.A. du 18 février 1918

"Officier d'infanterie, blessé dans son arme et deux fois cité à l'ordre du X corps d'armée et de la division. A sa deuxième ascension en ballon, a fait preuve à nouveau de ses qualités de courage et de sang froid. Mitraillé de près par un avion ennemi, le ballon incendié, n'a sauté en parachute qu'après en avoir reçu l'ordre".

Le Général Cdt le 11e Corps d'Armée

Signé De Maud'huy.

 

Le capitaine Wolff, commandant l'ensemble des ballons du corps d'armée, arriva en auto aussitôt après notre descente pour nous féliciter et me demander si, à la suite de notre aventure, je persévérai dans cette nouvelle arme.

Sur ma réponse affirmative, il me promit de me faire partir plus à l'arrière dans un endroit plus calme pour faire mon instruction.

Je compris alors que régulièrement on n'aurait pas dû m'affecter directement dans une compagnie de ligne.

Le recrutement du personnel naviguant était devenu très difficile.

Un observateur était généralement "usé" au bout de six mois, et les nouveaux se faisaient de plus en plus rares car ils redoutaient ce qui venait de m'arriver.

 

Sur les promesses de mon grand chef et après un copieux repas bien arrosé, je m'endormis pour oublier les émotions de la journée et rêver à des régions probablement plus hospitalières.

15 février 1918 :

Le capitaine WOLF tint sa promesse et peu de temps après, vers le 15 février, je partis pour la 96ème Cie qui était au repos à 20 ou 30 kilomètres plus en arrière et par conséquent en toute sécurité.

Il fallait cela pour m’initier au métier d’observateur. Je frémis en prenant connaissance du programme qui était bien au-dessus de mes connaissances, mais je résolus de réussir.

Chaque jour, je montais en ballon et tous mes instants disponibles étaient consacrés à faire de la physique, de l’algèbre et de la géométrie descriptive à l’aide de cours que l’on m’avait fournis, sans oublier l’étude de la météorologie. Il fallait également connaitre les différentes armes pour le compte desquelles, nous avions à observer.

La Cie était commandée par le Lieutenant POUX un polytechnicien qui fut très gentil pour moi, ainsi d’ailleurs que tous les officiers qui m’aidèrent sérieusement dans ma préparation.

Le travail de brute dura un mois au bout duquel, le même Capitaine WOLF, après m’avoir fait subir un examen estima que j’étais apte à me présenter à l’école d’observation.

Le Lieutenant FRIEDMANN, un fantassin également qui avait suivi la même préparation ne fut pas proposé, malgré une culture générale nettement supérieure à la mienne.

15 mars 1918

C’est peu de temps après cette date que j’arrivai au centre d’instruction. Il était installé dans une école à Origny-le-Sec par Mézières-la-Grande-Paroisse, dans l’Aube.

Le Commandant MANDIN en était le directeur.

C’était un ancien St Cyrien qui avait démissionné et qui avant la grande guerre était directeur des tramways de Marseille.

Il était très dur, ainsi que d’ailleurs que tous les examinateurs. Jamais je n’ai vu une aussi belle collection de gens mal accueillants.

 

Un jour où j’étais très absorbé dans la mise au point d’un dessin compliqué, je fus interpellé par le commandant MANDIN que je n’avais pas vu venir.

Monsieur, me dit-il, si vous ne voulez pas travailler, n’empêchez pas les autres de le faire !

Ne comprenant pas, je ne dis rien. J’ai cru savoir après que j’avais mérité cette observation par ce que je sifflotais. Aujourd’hui, je répondrais, mais par une gifle.

25 mars 1918

Belle journée qui me permit de coudre mon deuxième galon.

Ma nomination au grade de lieutenant, à la date du 19 mars, paru ce jour à l’Officiel.

Le Commandant MANDIN, auquel j’allai me présenter par politesse ne me regarda même pas.

Quel mufle !

5 avril 1918

Après 21 jours de conférences, d’ascensions et d’examens, coupés seulement par une journée de repos passée à Troyes, je fus enfin délivré de ce cauchemar et rejoignis sur ma demande la 46ème Cie d’aérostiers.

Etais-je reçu ?

Rien de moins certain, malgré toute ma bonne volonté et le travail fourni. Le Lieutenant LHOSTE était passé capitaine et cette fois ci, je fus bien accueilli, beaucoup mieux certes qu’en janvier.

15 avril 1918

Le 15 avril, j’obtins ma permission de détente. Pendant mon séjour à Courcoury, j’appris par télégramme avec la plus grande satisfaction que j’étais reçu au stage d’observation. 6ème sur 24 candidats, avec bonnes notes.

J’étais donc officiellement élève observateur, c'est-à-dire autorisé à monter seul là-haut.

25 avril 1918

Mon court congé terminé, je rejoignis ma Cie.

Elle était au repos, dans un bois après avoir pendant mon absence reçu un coup dur.

Au moment d’un gonflement d’un ballon, un obus était tombé au milieu de l’enveloppe étalée, tuant une quinzaine d’hommes dont DELISLE, l’adjudant de la Cie et en blessant autant.

 

(*) : DELISLE Henri Victor, adjudant au 1e groupe d’aérostier, mort pour la France le 26 juillet ( ?) 1918, forêt de la Montagne de Reims, mont Avenol, tué par éclats d’obus au cours du gonflement du ballon. Il était né à Rueil, le 16 décembre 1878. Il est inhumé au cimetière militaire de Sillery (Marne), tombe 5012.

15 mai 1918

La Cie reconstituée partis de Cupry-les-Chaudardes, près de l’endroit où j’avais déjà cantonné avec mon frère en 1914.

Un soir vers le 20 mai, au moment où je venais de descendre la nacelle, quelques obus nous éclatèrent tout près et deux hommes furent blessés.

27 mai 1918

Ce jour-là, ce fut une véritable débâcle.

La veille au soir, j’avais placé des lignes de fond dans l’Aisne pour essayer de prendre des anguilles.

Dans la nuit il y eut un violent bombardement et nous fûmes obligés de prendre les masques pour ne pas respirer les gaz.

 

Le matin, la canonnade était aussi intense.

Je partis quand même relever mes lignes et il n’y avait rien de pris. Par contre, les obus qui tombaient dans la rivière tuaient beaucoup de poissons et en récupérai plusieurs.

Fatigué par les gaz qui me brulaient les yeux, je rejoignis la Cie. Pendant mon absence, le Capitaine LHOSTE avait reçu l’ordre de battre en retraite.

 

Les Allemands avaient enfoncé nos premières lignes et il était grand temps de partir.

LHOSTE me laissa le commandement du convoi pour aller rechercher un nouveau point de campement plus en arrière.

La colonne se mit aussitôt en route, mais un peu plus loin sur le pont de Maisy-sur-Aisne ou je passai le premier en Ford, des mitrailleuses allemandes arrêtèrent la 4ème voiture, en blessant ou tuant les occupants.

Donc, seules les trois premières voitures y compris la mienne purent passer.

Tout le reste fut pris. Le ballon qui était accroché au treuil immédiatement derrière moi fut déchiré et abandonné et ce fut la fuite sous les obus.

 

La division anglaise dont nous faisions partie avait été culbutée et le général et son état-major faits prisonniers. En passant dans Fismes en feu, un gendarme me confia sa femme et son petit bébé. Je les pris dans la voiture et les conduisis dans une gare beaucoup plus loin.

 

Les allemands avancèrent  de 45 kilomètres en deux jours, c'est-à-dire jusqu’à Château-Thierry où ils furent arrêtés.

Lorsque les restes de la Cie furent regroupés il fallut se rendre à l’évidence. 75 sous-officiers et soldats dont les observateurs étaient disparus.

Mon ordonnance et mes bagages avaient subi le même sort, avec tous mes souvenirs, appareil photo et armement. Je n’avais plus rien à me mettre sur le dos.

Juin-juillet 1918

Pour nous reconstituer le commandement, on nous envoya au repos à la Neuville-en-Hez, dans l’Oise. Nous fûmes fort bien accueillis par les habitants, en particulier par la famille DELAMARRE chez qui nous avions installé notre popote.

Le capitaine LHOSTE épousa quelques temps après une des jeunes filles de la maison.

Pendant notre séjour, les soldats trouvèrent dans la forêt proche, appelée « la forêt bleue », un cerf qui venait d’être tué par une balle.

 

Le soir j’allai le chercher avec  une camionnette.

Il n’était pas couché, simplement à genoux avec le mufle touchant le sol. Le travail fut assez pénible et long car il fallut le sortir de la forêt où la voiture ne pouvait pénétrer à l’aide d’une corde et à force de bras.

S’il nous donna bien du mal, nous fûmes par contre récompensés  par une belle provision de venaison. C’était un beau dix cors.

J’ai conservé la tête qui est encore au grand village et j’ai également une belle photo de la bête dans mes albums.

Je profitais de ce long repos pour compléter ma garde-robe à Beauvais et ce n’était pas sans besoin.

 

Mon jeune cousin René JOUSSEAUME fut tué dans une tranchée à quelques kilomètres de la Neuville pendant notre repos. Il était avec mon frère que je ne pus voir malgré plusieurs essais que je tentais pour aller en 1ère ligne.

Juillet 1918 – La Marne

La Cie reconstituée fut remise en ligne et j’eus l’occasion de faire jusqu’à la fin d’août quelques réglages au profit de notre artillerie et de repérer 6 batteries ennemies sans incidents.

2 septembre 1918

Je crois bien que je ne fis rien ce jour-là mais par contre je fus sérieusement embêté. Une escadrille de 13 Fokers était toujours au-dessus de moi à environ 3000 mètres et de temps en temps un appareil se détachait du groupe pour m’attaquer.

Enfin ils ne m’eurent pas, mais je poussai un soupir de soulagement en arrivant au sol.

Lundi 2 septembre 1918

Ce jour-là, je ne suis pas prêt de l’oublier, je passai par toute une série d’émotions et je faillis bien y laisser ma pauvre carcasse. J’étais seul à bord et je venais d’être attaqué quatre fois.

A chaque reprise le ballon était ramené à 300 mètres à toute allure et l’avion ennemi faisait demi-tour sans pouvoir m’incendier. Le Capitaine SENEQUE qui remplaçait LHOSTE parti en permission voulait me ramener jusqu’au sol. Observateur lui aussi, il comprenait que je devais en avoir assez. Par amour propre, j’insistai pour que l’on me fit remonter à 800 mètres, quoique dans le fond je n’étais pas trop fier.

 

À peine arrivé à l’altitude d’observation, j’aperçu une escadrille de chasse ennemie qui devait être probablement toujours la même. Elle circulait très haut dans le ciel.

Bientôt l’un des avions et piqua droit sur moi, pendant que l’on me ramenait en quatrième vitesse et que nos mitrailleuses entraient en jeu. Je pris aussitôt mes dispositions pour sauter, c'est-à-dire que je débranchais le fil du téléphone qui était fixé à mon casque et je me mis en dehors de la nacelle après avoir vérifié la corde de mon parachute.

Arrivé à une centaine de mètres du ballon, l’avion fut encadré par un tir d’artillerie de DCA et disparut dans un nuage de fumée noire. Je ne savais plus quoi faire.

L’avion réapparut tout près de moi. Le pilote que je regardai  bien pendant ¼ de seconde avait, je crois l’intention  de passer en dessous, mais pendant ce même laps de temps, il me vit lui aussi et compris que j’allais sauter. Il eut sans doute peur que nous rencontrions dans l’espace ce qui aurait probablement fait des étincelles et monta en flèche pour passer au-dessus du ballon en le frôlant.

Puis il s’éloigna dans la direction de ses lignes en paraissant touché.

 

Je me fis de mon côté les mêmes réflexions que le pilote et dans la crainte d’être volatilisé, je restai accroché à mon panier dans lequel je réussi non sans peine à reprendre place. Anxieusement je regardai mon ballon pendant un long moment dans le cas où il aurait pris feu. Rien d’anormal ne se produisit.

Je rebranchai alors le téléphone et aussitôt j’appris que l’on m’avait donné l’ordre de sauter pendant que je n’avais plus de communication.

Tout le monde me croyait mort ou blessé.

 

Malgré mes protestations faites pour la forme, on me ramena su sol où j’arrivai fourbu. Une fois de plus le champagne me remit de mes émotions, mais il me semble encore revivre ce drame aérien au cours duquel mon ennemi et moi aurions pu nous volatiliser en plein ciel.

Quelques jours après, j’obtins la citation suivante :

 

5ème armée,  46ème Compagnie d’aérostiers, aéronautique

Citation à l’ordre de l’aéronautique de la 5ème armée

« Observateur qui se fait toujours remarquer par son courage et son sang-froid, notamment pendant les journées des 2 et 5 septembre, où attaqué plusieurs fois en nacelle par des avions ennemis a assuré l’observation dans des circonstances particulièrement périlleuses. »

Signé : GUILLEMENEY

 

Mardi 24 septembre 1918

Quelques temps avant cette date, le Capitaine LHOSTE m’avait conseillé de faire une demande de titularisation dans mon grade et je l’avais écouté. Jusque-là, je n’étais qu’officier temporaire et pour la durée de la guerre. Ma demande obtint satisfaction et je fus nommé à titre définitif le 24 septembre 1918.

C’est maman qui l’ayant vu dans un journal du pays me l’apprit la première.

J’étais donc promu véritablement officier d’active, ce qui ne m’intéressait guère à l’époque et cependant avait une grande importance.

Mardi 1er octobre 1918 – Aisne et Ardennes

Je fus breveté observateur le 1er octobre 1918 par note du grand quartier général n°49981 du 30 septembre. J’ai toujours conservé le même insigne qui porte le n° et auquel je tiens naturellement beaucoup.

Jeudi 10 octobre 1918

Quelle belle journée d’observation.

D’abord temps magnifique, visibilité absolue et tranquillité absolue. Je restai en l’air pendant 5h10 et eus presque toujours un avion français qui circulait autour de moi et me tenait compagnie.

Il faisait chaud et je ne m’étais pas muni de vêtement fourré. J’avais pris seulement  mon chandail de bord. Dans l’après-midi, j’observai 4 réglages d’artillerie dont un très éloigné sur un pont.

 

À la tombée de la nuit, je demandai à descendre.

Le capitaine LHOSTE à qui je dis par téléphone que j’étais frigorifié me demanda de rester cinq minutes de plus. Je n’insistai pas et fit bien.

En moins d’une demi-heure, j’eus la chance de repérer treize batteries d’artilleries ennemies inconnues situées dans le ravin de La Vesle, près de Berry-au-Bac.

Cela fit du bruit et je fus aussitôt convoqué à l’état-major du corps d’armée. Un autre observateur d’un ballon voisin s’y trouvait déjà pour les mêmes raisons car il avait vu à peu près la même chose que moi.

À nous eux, nous pûmes donner des renseignements précis.

Vendredi 25 octobre 1918

Je relève sur mon carnet de bord, une heure de surveillance du champ de bataille sans incidents.

Dimanche 5 novembre 1918

Repérage d’une batterie en action, un réglage de tir et un coup fusant dans la direction du ballon, tels sont les derniers renseignements de guerre inscrits sur mon carnet de bord.

Lundi 11 novembre 1918

Depuis quelques jours, les Allemands reculaient dur. Cela sentait la fin.

Dans la matinée du 11 novembre, LHOSTE m’avait envoyé au corps d’armée avec une moto pour demander des instructions.

J’appris alors que l’armistice était signé. Je repartis aussitôt en emportant l’ordre de dégonfler le ballon. Cette opération devait être terminée à 11h00. Elle était d’ailleurs commence à mon arrivée, la Cie ayant été prévenue directement.

J’ai conservé dans mes albums une photo représentant le ballon en cours de dégonflement.

 

Enfin la tuerie est terminée et nous sommes vainqueurs.

Les blessures se guériront peut-être, mais les deuils de nos 1500000 morts resteront et pendant des années encore, les mères, les veuves et les fiancées pleureront.

J’ai 25 ans passés et j’ai quitté ma famille depuis plus de sept ans.

Mes cheveux commencent à grisonner et ce n’est pas étonnant. Le printemps de ma vie à part quelques intermèdes n’a été qu’une suite de souffrances morales et physiques et je suis vieilli avant l’âge.

Et maintenant que vais-je faire ?

Rester dans l’armée est tentant. Je suis lieutenant, j’ai la croix de guerre avec quatre citations et une blessure grave. C’est ennuyeux de laisser tout cela pour tenter autre chose d’incertain.

Aussi je ne décide rien encore et pour l’instant je vais suivre la foule en attendant la croisée des chemins.

 

 

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Je désire contacter le propriétaire du carnet

 

 Vers d’autres témoignages de guerre 14/18

 

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