Publication : Juin 2026
Mise à jour : Juillet
2026
Prologue
Benoît BONNAFFÉ me dit en mai 2026 :
« Bonjour, comment
peut-on publier ce récit qui explique un peu la vie de cet aïeul et de ma mère
sur votre site Chtimiste.com ? Je serai heureux que ces écrits puissent être
conservés et consultés par mes descendants. »
Dans ‘’Le Sud’’, le
chanteur Nino Ferrer raconte une vie fantasmée :
Y a plein d’enfants qui se roulent sur la
pelouse, il y a plein de chiens. Y a même un chat, une tortue des poissons
rouges, il ne manque rien. On dirait le Sud. Le temps dure longtemps. Et la vie
surement plus d’un million d’années et toujours en été. Un jour ou l’autre, il
faudra qu’il y ait la guerre, on le sait bien, on n’aime pas ça mais on ne sait
pas quoi faire, on dit, c’est le destin, tant pis pour le Sud, c’était pourtant
bien, on aurait pu vivre plus d’un million d’années, et toujours en été.
« C’est une
chanson mais c’est peut-être ainsi que certains de nos parents, grands-parents,
oncles et tantes, enfants ou jeunes adultes relativement heureux en août 1914
et en juin 1940 l’ont subie, les GUILBAUD, les WAMIN, les LECLERCQ dans le
Pas-de-Calais et les BONNAFFÉ à Paris, Gand ou Saint-Nazaire. »
« Ce carnet,
sans nom, qui dormait dans un fatras de souvenirs a été miraculeusement
identifié. Ce texte non signé s’achevait par une blessure de son auteur par
éclat d’obus. On pouvait penser que ce soldat inconnu était mort au combat.
Divers indices confirment à coup sûr que ce carnet provient de Charles
LECLERCQ. Il aurait donc rédigé au moins un carnet de guerre.
C’est un petit agenda
de l’année 1917 à couverture noire dans lequel le rédacteur relate son
quotidien sur une période de trois mois, à partir 28 janvier 1917, date à
laquelle il débarque avec son régiment à Salonique (Grèce). »
« Ce sont les hommes qui font la guerre et qui la racontent. Ce
sont eux qui meurent, qui sont blessés, parfois affreusement mutilés ou qui
sont prisonniers pendant 4-5 ans comme les oncles Charles et Joseph WAMIN ou
Léon ADVIELLE mais les privations sont aussi le lot des femmes dont personne ne
parle.
On donnera la parole à Suzanne Leclercq-Bonnaffé
qui écrivait peu, après les écrits de Charles »
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Remerciements
Merci à Benoît pour le carnet de son grand-père.
Merci à Philippe S. pour sa recopie et les
recherches au SAMHA de Limoges pour retrouver les fiches médicales.
Nous avons ajouté (Benoît, Philippe et Didier) du texte en bleu pour la compréhension de certains termes
et pour aller « plus loin » dans l’analyse du récit.
Pour une meilleure lecture, j’ai volontairement
ajouté des chapitres, sinon le reste est exactement conforme à l’original.
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Introduction
Charles LECLERCQ est né à Calais le 9 octobre 1885, deuxième
enfant au sein d’une fratrie de dix, dont une petite fille morte en bas âge ;
son père est dessinateur. Charles fait de bonnes études, puisqu’à vingt ans, il
est déjà instituteur. Il sera frère des écoles chrétiennes, célibataire par
conséquent.
Survient la guerre. Partout, les hommes sont mobilisés. Nombreux ceux qui vont mourir ou qui seront blessés au combat. La famille LECLERCQ sera particulièrement touchée, avec la perte de deux fils : Maurice LECLERCQ, 26 ans, tué au tout début du conflit, le 6 septembre 1914, dans la bataille de la Marne, puis Émile LECLERCQ le 30 avril 1915 dans la Meuse à seulement 21 ans.
Le 4 août 1914, Charles, le fils aîné des LECLERCQ est âgé
de 28 ans, il rejoint son régiment, le 128e régiment d’infanterie ; il va
participer aux combats sanglants de la Marne et de l’Argonne. En 1915, le 19
février, son régiment est dirigé vers le front de Champagne. Le 30 octobre,
Charles sera grièvement blessé dans la Marne, aux combats de Tahure, à l’est de
Reims : ‘’balle dans la paroi latérale
thoracique gauche, au niveau de la 7e et 8e côte’’. Il sera soigné dans
différents hôpitaux auxiliaires (Fontenay-sous-Bois, Paris, Brest).
Un an plus tard, il est considéré comme remis sur pied. Le 13 janvier 1917, il est affecté au 175ème régiment d’infanterie.
Ce régiment est parti combattre aux Dardanelles (Turquie) en avril 1915 au sein du CEO (corps expéditionnaire d’Orient). L’échec de cette campagne en Turquie fait réembarquer tout le corps expéditionnaire franco-anglais en septembre de la même année, vers la Grèce, corps renforcé qui est renommé ‘’ armée d’Orient ‘’.
Le 175e RI (311ème brigade d’infanterie) débarque donc en Grèce en octobre 1915. Durant fin 1915 et 1916, il participe à de nombreux combats et subit de nombreuses pertes.
Charles LECLERCQ fait donc partie d’un renfort qui arrive en Grèce ce 28 janvier 1917, C’est alors qu’il va tenir son journal :
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DEBUT DES
ÉCRITS
Arrivée à Salonique, mer calme, brouillard dans le port. Les voiliers marchent à la rame. Les marchands d’oranges viennent jusqu’au Duc d’Aumale en canot.
Débarquement à 10h30. Rues transformées en cloaques.
Entrée au camp.
Cantonnement dans des baraquements en bois, couchés sur des nattes en jonc, la toiture laisse passer l’eau, il faut tenir les toiles de tente à l’intérieur.
Vaccination anticholérique et antivariolique du renfort.
Le centre du camp est indiqué par les pylônes de télégraphie sans fil. Les armées alliées ont chacune leur emplacement pour leurs tentes, et leurs voies ferrées communiquent ensemble.
Les buffles sont surtout employés pour la traction.
De corvée d’artillerie.
De corvée d’artillerie.
De corvée d’artillerie.
Corvée d’artillerie.
Corvée d’artillerie.
Première visite à Salonique. Achat d’un couteau au Grand Bazar de Lyon (*). Animation en ville. Boutiques à chaque pas sur les trottoirs. Les Grecs cherchent à estamper les acheteurs. Défilé de nombreux jeunes gens leur ballot sur le dos comme des émigrants.
Pluie diluvienne au retour, et m’égare dans l’obscurité.
(*) : Grand magasin créé à Lyon en 1886. Une boutique a été
ouverte rue Egnatia à Salonique en juillet 1916
(sûrement détruite dans l’incendie de Salonique mi-août 1917).
Repos. Lavage et nettoyage.
Corvée d’obus. Journée printanière.
Exercice
De garde pour cinq jours au parc du génie monté.
Vent et neige.
Relève avancée du poste pour départ d’un renfort.
Avion boche au-dessus de Salonique arrosé par l’artillerie et chassé de suite.
Réception des premières lettres datées du 17 et 18 janvier.
Visite d’aptitude. Apte.
De patrouille à Salonique de 8 heures du soir à minuit.
De service au débarcadère pour surveiller les Turcs déchargeurs.
Relève pour partir en renfort.
Equipé pour le départ.
Départ pour Monastir par chemin de fer.
Première étape à pied dans les montagnes sans sac. Fatigue et soif intenses. Chaleur. On boit à toutes les sources. On voit des cascades naturelles.
Premiers échos du canon. Campement sur le flanc de la montagne sous nos tentes, face à la gare de Vladovo.
Marche jusqu’à Ostrovo. Bivouac au bord du lac. Goutte et Champagne.
Arrivée à Gornitchovo. Monument à la mémoire des Serbes tués en 1916.
Village en partie démoli, quelques habitants, encore anciennes tranchées bulgares et françaises, fils de fer barbelés.
Vin baptisé à 0.50 le quart. Pas d’eau. Potage et café avec de la neige comme font les habitants.

Marche jusqu’à Banitza. Vent froid. Brouillard épais au départ, nous étions dans les nuages. Froid. Village reconstruit.
Bonne eau enfin ! Terrain cultivable.
Cantonnement à Vakukoy sous des marabouts (*).
Neige pendant la marche. Passage à Pétorask où le 175e prit part à la bataille.
(*) : Grandes tentes collectives militaires.
Repos à Vakukoy.
Visite de l’église grecque. Pas de statues, rien que des images. Chaire dans le fond, face à la porte de côté, perchée à cinq mètres de haut sur un escalier en escargot.
Passé à Négocani. Bivouac à Metzali.
Tir d’une grosse pièce à notre droite. On commence à entendre plus distinctement le canon.
Repos au bivouac jusqu’à cinq heures pour partir au front.
A midi et demi, passage d’un aéro ennemi qui laisse tomber trois bombes sur des marabouts à notre gauche. Un musulman en prière.
Traversée de Monastir. Grandes et belles constructions. Ascension pénible pour arriver au cantonnement. Logés dans un village peu abimé à 2 km de la ligne : Brusnik.
Affecté à la 5ème compagnie. (*)
Chargé de 200 cartouches. N’avons fait qu’un repas le soir sous prétexte que nous devions avoir nos vivres du jour avant d’arriver, ce qui n’était pas. Monté en ligne à minuit.
Placé à la 4ème escouade, en ligne près Dihovo.
Nous arrivons pour le coup de torchon, nous apprend le lieutenant.
(*) : La 5ème compagnie fait partie du 2ème bataillon.
De garde au pied de la montagne pour surveiller la crête occupée par les Bulgares. Un soldat déserte.
Travail de nuit en haut de la montagne pour creuser un boyau. Pénible ascension, descente plus pénible, presque assis pour ne pas glisser. Culbute et casque perdu, a roulé jusqu’en bas.
Les copains trouvent du miel et des courges (soupe avec).
Repos le jour pour retourner au travail de nuit de 8h30 à 2 heures.
Echange de quelques grenades.
Alerte au milieu de la journée jusqu’au lendemain matin.
La neige commence à tomber le soir. Mitrailleuse bulgare en activité toute la nuit.
La contrée est couverte de neige, on ne distingue plus la montagne.
En petit poste dans une maison démolie à Dihovo.
Relève à minuit.
Extrait du journal de la
311ème brigade d’infanterie

Descente à Brusnik pour quelques jours de repos.
Repos le jour.
De corvée de 10h à minuit pour enlever les grosses pierres sur la route de Monastir.
De garde à la sortie du village. Neige.
Travail de nuit. Creuser boyau en ligne de 8 heures du soir à 2 heures du matin.
Coups de fusil et de mitrailleuses sur nous par intervalles. Pas de blessé à la compagnie.
Obus sur le village. Retour en ligne avancé de deux jours.
Aux avant-postes. Sentinelle avancée la nuit près des réseaux de barbelés. Le jour étendus dans nos abris sans pouvoir sortir étant entourés. Ravitaillement à minuit.
Coups de fusils et de mitrailleuses sur nous par intermittence.
Quelques soixante-dix-sept près de nous.
Tempête subite qui faillit emporter nos toiles de tente recouvrant nos cachettes. Pluie toute la nuit qui nous traverse jusqu’à la chemise, étant en sentinelle.
Tempête. Activité de notre artillerie.
Pluie diluvienne.
Un trou de rat dans la paroi de mon gourbi fait déverser une rigole dedans, véritable cascade donnant 1 litre à la minute. Une planche et des branchages installés d’avance sous moi me sauvent de l’humidité en attendant la nuit.
Démolition et reconstruction de la cagna la nuit.
Neige la nuit qui nous glace les pieds.
Notre artillerie bombarde avec intensité.
Un cuisinier tué, et onze mulets du régiment avec, par une marmite dans le village. (*)
(*) : 2 hommes du 175ème régiment d’infanterie ont été tués ce
jour-là :
Le caporal Emmanuel LANCON. Voir sa fiche.
Jean-Louis GOULOT. Voir sa fiche.
Forte gelée jour et nuit.
Toute la journée bombardement ininterrompu par notre artillerie, de la crête de montagne sur les flancs de laquelle nous creusons boyaux depuis 10 jours. Préparation d’attaque.
L’artillerie bulgare bombarde le village où nous étions au repos : Brusnik. D’avance, nous avons évacué le village. Relève des avant-postes. Passons en réserve dans une nouvelle tranchée.
Continuation du bombardement français jusqu’au soir.
Nettoyage des boyaux et abris des tirailleurs pleins de boue à notre emplacement de 8 à 11 heures du soir.
Bombardement continu par notre artillerie du piton que le régiment doit prendre d’assaut.
L’après-midi les Bulgares nous envoient du très gros calibre.
Repos la nuit pour l’escouade.
Sacs montés à 5h ½ du matin en prévision de l’attaque.
Bombardement continu du piton à prendre d’assaut.
La nuit, de sentinelle autour de notre fortin.
Les Bulgares bombardent nos positions avec rage, craignant une attaque.
Attaque et prise du piton par les 1er et 3e bataillons du 175e d’infanterie.
De sentinelle la nuit. (*)
(*) : Les pertes du 175e pour le 15 mars
s’élèvent à 111 hommes tués blesses et disparus. (JMO 311eBI)
Attaque et prise de la crête de montagne (1248) à notre droite par le 240e.
Les marmites font de terribles vides dans la colonne d’attaque.
Toute la journée dans un trou de tirailleur, couché dans la boue les pieds enlisés. Arrosé par les 77 de très près. Neige et gelées.
Repos dans nos abris le jour, il neige et fait froid.
Départ à 4 heures du soir avec chacun une grenade. On va au-delà des fils de fer, on patauge, on marche dans les fossés sous la fusillade. On passe la nuit à creuser les abris individuels pour le lendemain. Gelée.
Envoyé en patrouille à midi avec le sergent et le caporal, 7 hommes en tout sac au dos, vers une tranchée bulgare, pour reconnaître si elle est occupée.
300m sans rien. A 50m d’un buisson, coups de feu sur nous. Les pierres du terrain nous préservent des balles. De trois places, on nous tire dessus et de la tranchée bulgare.
Repli forcé. Personne de blessé.
Le jour, restons à notre abri de huit
Le 240e avance à notre droite et se blottit derrière une haie. Il occupe la tranchée bulgare qui ne résiste guère.
Le soir, relève par les coloniaux pour passer en réserve de bataillon dans le creux du ruisseau.

Position de la 5e compagnie du 175e RI le
20 mars 18h. (JMO 156e DI)
Accalmie. Tempête.
Un homme de liaison, pour passer au court sur la crête, se fait poursuivre à coups de mitrailleuse et tombe blessé. On le croit mort mais il est forcé de rester immobile plusieurs heures pour ne pas s’attirer de nouveaux coups de feu.
Beau temps.
Beau temps.
Travail de nuit pour transformer un fossé en boyau.
Bombardement la nuit.
L’artillerie bulgare a mis le feu à des buissons ou des bois dans les montagnes derrière nous. Le feu dure toute la nuit.
Beau temps.
Attaque bulgare et allemande sur un piton neigeux tenu par les Zouaves.
Un tué (*) et quatre blessés à la compagnie par un obus le matin.
Pluie diluvienne au moment de l’attaque et toute la nuit. Nous sommes trempés jusqu’aux os.
(*) : Jean Baptiste THOUVEREY. Sa fiche.
Journée calme. Beau temps qui sèche effets et équipements.
Assez calme.
Montons à 8h ½ relever la septième compagnie en première ligne.
Tranquillité pour nous le jour.
Le soir, installation de réseaux de fils de fer devant les Bulgares, par la demi-section en plein clair de lune. Les petits-postes ennemis ne cessent de tirer sur nous et nous forcent plus de cent fois à nous coucher et à interrompre le travail. Par bonheur, personne n’est blessé.
Le matin, arrosage de 77 sur nous. Démolition d’un mur près des Bulgares de 8h à 10h.
Soir, trouve un serpent. Une patrouille va tirer des coups de feu à quelques mètres d’une sentinelle bulgare.
Achèvement de la pose du réseau entre les lignes. Reconstruction de notre gourbi le reste de la nuit, achevé juste au jour.
Une patrouille bulgare tente d’enlever un petit-poste tandis qu’il s’installe pour la première fois. Un caporal est blessé ainsi que quatre hommes.
Combat acharné à la grenade toute la nuit dans notre coin.
Les mitrailleuses ennemies tapent avec acharnement dans nos parapets le soir venu. Le 75 les calme avec quelques coups.
Pose d’un réseau Brun en face d’elles pendant la nuit.
Relève pour aller au repos au moulin « g ».
Bombardement de la compagnie par les crapouillots : un tué et quelques blessés.

Position des
moulins « a » à « h » sur le cours d’eau de Dihovo à Monastir
Repos. Nettoyage
Repos.
Pêche aux grenouilles de 8h30 à 10h30 du soir avec le camarade LEBOEUF. Une centaine de belles grenouilles pour demain.
Troisième journée de repos. Tournée de l’aumônier divisionnaire pour la messe de demain au moulin « g ».
Messe au moulin « g » par un prêtre infirmier. Sept enfants serbes sont arrêtés au moment où ils arrivaient avec des sacs pour chercher du pain dans leur village Dihovo tout près de la ligne.
Une heure après, une quinzaine de femmes tout en blanc sont arrêtées et renvoyées à leur tour au même endroit.
Beau temps.
Suis proposé pour être bombardier.
Compagnie monte aux tranchées sur le piton.
Passe bombardier à Cie H. R. (*)
Descends la nuit à Brusnick pour fournir renseignement au sergent-major.
Un avion boche vient voler au-dessus du village et tire avec sa mitrailleuse sur les soldats qu’il aperçoit.
(*) : Compagnie Hors-Rang, rattachée à l’état-major du régiment.
Retour le soir au moulin « g » où se trouve l’adjudant-pionnier, et y passe la nuit
Journée passée au moulin « g ».
Parti pour le travail de nuit à 8 heures et renvoyé aussitôt à cause du retard de l’arrivée de l’autre nouveau bombardier, ce qui me vaut une nuit de repos de plus.
Attaque bulgare en face de nous.
Monté en ligne avec les nouveaux bombardiers sur le piton à 3 h du matin.
Arrangement du gourbi.
Bombardé de près à notre emplacement.
Confection d’une nouvelle tranchée de première ligne de 8h à 1h du matin. La mitrailleuse ennemie tire sur nous à l’arrivée et nous laisse travailler.
Bombardement continu de nos positions tout le jour et la nuit.
Continuation du travail d’hier.
Le canon de 37 mm tire sur les mitrailleuses adverses qui ne se font pas entendre du tout pendant notre travail.
Bombardement de plus en plus intense de nos positions tout le jour et la nuit.
La nuit, employé à dégager un lieutenant JACCOMINI (*) et un homme, tués dans un abri.
Reçois un éclat d’obus sur les reins qui me déchire la capote et me coupe la martingale sans me blesser.
(*) : Ottaviolo GIACOMINI,
sous-lieutenant au 175ème régiment d’infanterie. Voir
sa fiche.
Blessé à la jambe par éclat d’obus à midi avec quatre autres bombardiers : (Claude) BALME, LANGAL, PELLETIER. (*)
Attaque allemande déclenchée à 5 heures. Ils nous reprennent en partie leurs positions perdues il y a un mois.
Évacué sur mulet d’abord, en auto ensuite à l’ambulance de Negocani, puis à celle de Seculovo (**) où nous passons la journée.
(*) : Léon PELLOTIER de la compagnie hors-rang (écrit PELLETIER
dans le carnet). Blessé aux 2 jambes le 17/4, il décèdera le 20 avril 1917 à
10h à l’hôpital temporaire de Florina. Voir sa fiche.
(**) : Sakulevo.
Départ en train pour Exissou. (*)
(*) : Eksisu
ou Ekshisou selon les cartes
Étape en train jusqu’à Seculovo. (*)
(*) : Très probable lapsus du blessé (sinon
il retournerait d’où il est parti). Il doit plutôt s’agir d’Ostrovo,
gare entre Eksisu et Verria
où il arrive le lendemain.
Arrivée par train à Verria. Entrée à l’ambulance 10/10.
Après recherche dans les archives médicales des armées (SAMHA -
Limoges), sur les 9 soldats du 175e RI arrivés ce jour à Verria,
2 sont à la C.H.R. : Claude BALME pour fracture du tibia (cité parmi les
bombardiers blessés en même temps que lui) et Charles LECLERCQ.

Extraction de l’éclat d’obus avec une piqure de cocaïne. Aucune douleur.
Visite de la salle par le général.
Fin
des écrits
![]()
Benoît BONNAFFÉ nous dit :
« Mon grand-père
est sorti de l’ambulance 10/10 de Verria le 26/5/17.

Verria
– Ambulance 10/10. Entrée de l’ambulance (photo ECPA)
Il retourne au dépôt
du 175e RI (probablement d’abord à Salonique puis en France où il arrive le
3/12/17 et est resté aux armées jusqu’au 2/12/18).
Croix de guerre étoile
de bronze - Médaille commémorative Serbe - Médaille commémorative de la grande
guerre - Médaille de la Victoire.
Citation à l’ordre du
régiment n° 55 du 30/5/1918 : « Bon soldat ayant toujours eu une belle conduite
au feu, a été blessé deux fois dans l’accomplissement de son devoir ».
« La guerre
terminée, Charles cherche à fonder une famille : il épouse Marthe GUILBAUD, une
jeune femme née le 7 novembre 1893 à Azincourt (Pas-de-Calais), dans une
famille nombreuse de cultivateurs. En 1922, le couple donne naissance à une
petite fille, Suzanne.
Toutefois, Charles
reste très marqué par les épreuves : d’après son livret matricule, il sera
interné le 29 décembre 1924 à Lille, dans l’asile d’aliénés de Lommelet, maison de santé ouverte en 1825 par les Frères
hospitaliers de Saint Jean de Dieu, et il sera réformé définitif le 7 avril
1925 pour ‘’mélancolie’’, un état dépressif, si mal soigné à l’époque ».
« Suzanne
LECLERCQ est donc née le 12 juin 1922, rue de la Poste, à Bapaume
(Pas-de-Calais), fille de Charles LECLERCQ, instituteur et comptable et de
Marthe GUILBAUD issue d’une famille de la région d’Azincourt Le 9 juillet 1927,
Marthe décède, à l’âge de 33 ans. Suzanne n’a que 5 ans, elle n’a aucun
souvenir de cette mère internée de longues années en établissement
psychiatrique pour des troubles mentaux dangereux pour autrui. Pendant les cinq
années suivantes, Charles va s’occuper de sa petite fille, seul
ou aidé par la famille. »
« Le 18 novembre
1932, à 47 ans, son père se remarie à Vendin-le-Vieil, avec une institutrice de
39 ans qu’il a connue par petite annonce dans le « Chasseur Français », Louise
BETRANCOURT (1893-1935). Elle est institutrice aux mines de Lens. Il a 47 ans
et une petite fille de 10 ans.
De cette union nait en
janvier 1935 Jean-Marie LECLERCQ, au caractère joyeux, et dont la foi solide le
conduira à des vœux de moine bénédictin à Wisques
près de Saint-Omer. Mais Louise BETRANCOURT avait 41 ans. C’était une grossesse
à risque et l’interne de garde ne pouvait effectuer cet accouchement difficile.
Quand le chef de service arrive, il lui explique qu’il faut choisir entre la
vie de la mère et la vie de l’enfant. Elle demande de sauver l’enfant et meurt
pendant l’anesthésie. »
« Suzanne tiendra
à dire que son père était mort de chagrin autant que d’une pneumonie, sans en
préciser les raisons : son double veuvage, cette terrible guerre ? C’était en
1935. Il n’y avait pas d’antibiotiques. Charles qui avait pris froid le jour de
l’enterrement de Louise était alité en permanence pour cette pneumonie ou un
abcès du poumon.
Dehors, Suzanne qui
avait 13 ans entendait les manifestations du 1er mai, seule pour garder son
père à l’agonie. La nuit, il la tenait reliée à lui par une ficelle pour
l’appeler en cas de besoin. Le médecin qui découvre cette situation est effaré
et Suzanne est reprise par son entourage.
Elle est envoyée à Dohan, dans un orphelinat tenu par des religieuses. Elle y
fera des études jusqu’au baccalauréat ; la vie est très dure ; il fait froid
dans les dortoirs ; l’hiver, il faut casser la glace et faire sa toilette dans
l’eau glacée. Une camarade de classe est victime d’une infection pulmonaire,
comme Charles. Les religieuses ne veulent pas que le médecin passe pour une
question financière. Il n’y a pas de sécurité sociale et la pauvre élève non
soignée agonise dans le dortoir au milieu des prières. L’histoire se répète
pour Suzanne, qui en est bouleversée. »
« Dans la fratrie
GUILBAUD, 2 sœurs célibataires vont recueillir Suzanne chez elles à Hesdin
(Pas-de-Calais) pendant les congés scolaires. Marie GUILBAUD dénommée
Mamie tient un magasin du genre
épicerie, assistée par sa sœur Mathilde qui est la marraine de Suzanne. »
« En début juin
1940, à l’arrivée des Allemands c’est la débâcle et l’évacuation d’Hesdin.
Suzanne a 18 ans, elle part sur les routes avec les 2 tantes. Elle fera office
d’infirmière improvisée. Elle croisera la mort et les blessés, avant de
rejoindre l’épicerie et l’orphelinat. Elle y chante : ‘’ Maréchal nous voilà
’’. »
« Après le
baccalauréat, Suzanne qui n’est pas attirée par la vie religieuse veut
s’émanciper de l’orphelinat. Elle tente sa chance à Lille. Tout en donnant des
cours particuliers pour vivre, elle obtient une licence de philosophie et
rencontre Pierre BONNAFFÉ
lors d’un pèlerinage de jeunes enseignants à Chartres. Après avoir été
présentée à Stanislas BONNAFFÉ,
le père de Pierre qui est veuf et habite à Gand en Belgique, le mariage est
célébré par le cardinal LIÉNARD sans grande pompe le 20 juillet 1950 à
Lille.
Pierre est nommé
professeur de lettres classiques à Reims, puis dans le bassin minier du Nord,
et la famille s’installe définitivement dans la ville de Douai ; Pierre
exercera au lycée de garçons de Douai puis au CES de Roost-Warendin. Le couple
aura 7 enfants, nés en dix ans seulement. Il y a pénurie de professeurs ;
n’acceptant pas que son fils aîné n’ait pas de professeur de français, Suzanne
demande audience au proviseur du lycée pour proposer ses services
temporairement mais elle ne décrochera pas malgré les 7 enfants à
élever. »
« On vit
chichement et les allocations familiales permettent l’emploi d’une femme de
ménage, qu’on appelle la bonne. Pierre et Suzanne continuent de s’occuper de
leur voisinage immédiat où règnent pauvreté, tuberculose et alcoolisme.
Pendant les premières
années, la famille vit sans voiture et part en vacances en train, en maison
familiale ou à Wimereux dans un appartement d’un oncle de la branche LECLERCQ,
les FERNAGUT ; puis c’est l’achat d’une Peugeot 403 dans laquelle s’entassent
les 7 enfants pour aller jusqu’en Bretagne, à Châtelaudren,
toujours chez les FERNAGUT: 5 enfants à l’arrière, Michel le dernier né dans
les bras de sa mère à l’avant et Jacques l’avant-dernier à terre dans les pieds
de Suzanne ou entre les parents. »
« La famille va
souvent en Belgique dans la famille paternelle, ou dans le Pas-de-Calais à
Hesdin, pour rendre visite aux 2 vieilles tantes dont la situation n’est pas
brillante. En effet, les 2 femmes n’ont pas cotisé pour leur retraite et nos
parents décident d’acheter leur petite maison en viager, pour leur apporter
quelques subsides. Mamie décèdera d’une angine de poitrine et Marraine restera
seule de nombreuses années, jusqu’à ce que le maintien à domicile ne soit plus
possible, mais toujours accompagnée par Suzanne. Les cousins des côtés GUILBAUD
plus que du côté LECLERCQ sont présents, en particulier Michel BAYARD qui
habite Hesdin et considère Suzanne comme sa grande sœur. Lui aussi est orphelin.
Une partie de nos
vacances se passe dans le Pas-de-Calais chez les cousins de Suzanne, côté
GUILBAUD, qui sont agriculteurs dans la région d’Azincourt à quelques
kilomètres d’Hesdin. »
«Suzanne réussit son permis – après la 5e tentative – ce qui permet
l’achat d’une 2e voiture, une Renault 4. Alors, en août, on voyage plus loin
que la Bretagne et on découvre méticuleusement une bonne partie de la France :
ses costumes, ses coutumes, ses paysages et ses monuments.
En aout 1968, la tribu
a loué un bungalow en Tchécoslovaquie, car le régime communiste a amorcé un
changement. C’est le printemps de Prague avec son idée d’un socialisme à visage
humain qui séduit certains intellectuels après l’effervescence de mai 1968 et
son retour de manivelle. La famille découvre un pays pauvre, assiste avec
stupéfaction à l’invasion du pays par les chars du pacte de Varsovie et à la
résistance passive de la population mais reste jusque fin août dans le
pays. »
« Les sept
enfants font des études supérieures. Après le baccalauréat, ils partent à
Lille, sauf le 4e qui intègre une école d’ingénieurs à Lyon. »
« Suzanne,
orpheline subissant la guerre et ses privations sans se plaindre, comme son
père, s’est battue pour avoir des enfants et y est parvenue. Pierre et Suzanne BONNAFFÉ, les autres clans BONNAFFÉ, LECLERCQ et GUILBAUD de cette
génération ont été chacun, en particulier ceux qui n’ont pas eu d’enfants, des
exemples de solidarité familiale, de sens du devoir et du travail, de goût pour
les études et pour la culture, ou à défaut ont fait preuve d’une constante
curiosité d’esprit. Suzanne a-t-elle voulu poursuivre l’œuvre de son père
enseignant décédé dramatiquement à 49 ans ? Elle a en réalité repris un poste
d’enseignante par nécessité et terminé sa carrière dans une ville minière comme
son père en étant la bibliothécaire du collège de Roost-Warendin dont son mari
était le principal. »
« Il manque d’autres témoignages comme celui du frère Jean-Marie LECLERCQ, moine bénédictin à l’abbaye
de Wisques près de Saint-Omer. Il est âgé et fragile
mais a pu confirmer ce récit. Il a pu se rendre sur le lieu du débarquement des
troupes du front d’Orient à Salonique, actuelle Thessalonique. »
« Édouard BONNAFFÉ (1867-1934), l’arrière-grand-père
du côté paternel a écrit quant à lui 18 carnets de guerre denses dès le premier
jour de la mobilisation, le 2 août 1914. Il a 46 ans (né fin 1867) et ne
partage pas l’enthousiasme des jeunes qui partent la fleur au fusil pour une
guerre qu’ils imaginent courte et victorieuse.
Comme Charles, Édouard
écrit bien, avec des phrases qui se lisent comme un roman ; la retranscription de ces
carnets en élaguant le texte est en cours. Ce récit ne se termine qu’en
1919 quand les 2 fils Jacques et Stanislas rentrent de cette guerre valides
malgré quelques blessures dont ils ne parleront jamais. »
Témoignage d’Agnès
OUDEA :
Voici maintenant le témoignage d’Agnès OUDEA qui se présentera et dont le grand-père a lui aussi été envoyé sur le front d’Orient :
« Je suis de la
même génération que Benoît BONNAFFÉ.
Du côté maternel, ma famille est bretonne. Mon grand-père, Paul, est né à
Saint-Servan (Ille-et-Vilaine) en 1877, et il est décédé en 1959, à Sceaux
(Hauts-de-Seine), au domicile de mes parents ; j’avais 7 ans, et je garde un
vif souvenir de lui.
J’ai toujours su que
pendant la grande guerre, il avait été envoyé sur le ‘’front d’Orient’’, mais
sans vraiment m’interroger pour comprendre ce que cela signifiait. C’est au
moment des commémorations du centenaire que je m’y suis intéressée : à cette
époque, quantité de photos et de documents ont été mis en ligne, ce qui m’a
permis de faire de nombreuses recherches.
Par la même occasion,
j’ai découvert l’existence de l’association nationale pour le souvenir des
Dardanelles et des fronts d’Orient, créée en 1920.
A l’automne 2019,
cette association organisait un voyage sur le terrain : en Grèce (à
Thessalonique, ex-Salonique, là où les troupes débarquaient), et dans
l’actuelle Macédoine du nord. Ainsi, j’ai pu visiter les lieux-mêmes,
si mal connus, où mon grand-père, officier alors âgé de 40 ans, a passé deux
années pleines, en 1917 et 1918, sans bénéficier de permission, laissant
derrière lui son épouse et leurs quatre jeunes enfants. Heureusement, il n’a
pas été blessé et il en est revenu : son dernier enfant, ma mère, est né en
janvier 1920, à Redoné »
« Tout au long du
voyage, les discussions avec les autres participants se sont montrées
émouvantes : eux aussi étaient sur les traces d’un aïeul combattant, enterré
là-bas ou revenu en France ; pour deux d’entre eux, il s’agissait même de leurs
propres pères.
Les opérations menées
sur le front d’Orient tout au long de la Grande Guerre restent injustement
oubliées. Pourtant, plus de 500 000 soldats français y ont été engagés, et plus
de 50 000 y ont laissé la vie. Les opérations ont débuté en 1915, aux
Dardanelles, dans la presqu’île exiguë de Gallipoli défendue par les Turcs ; un
gros échec pour les Alliés. Ensuite, à partir d’octobre 1915, elles se sont
poursuivies dans les Balkans, contre les Bulgares, et dans des conditions
intenables : des régions ruinées par les récents conflits, des populations
hétérogènes misérables, des paysages de montagnes et de marécages, des
problèmes de liaison et d’approvisionnement, le paludisme. Tout cela s’ajoutait
à l’inquiétude pour les familles si éloignées et pour le pays. »
« Alors qu’ils
ont été les artisans de la première percée du front, le 15 septembre 1918, qui
avait entraîné le retrait de la Bulgarie, puis de l’Autriche-Hongrie, les
combattants ont mal compris l’incompréhension de l’opinion publique par rapport
à leur expérience, incompréhension qui se perpétue de nos jours.
La devise de
l’association est la suivante : ‘’Aussi longtemps qu'on parlera de Verdun, on
parlera aussi des Dardanelles et de l'Orient’’
Certains êtres humains
et certains animaux sont attachés à leur territoire, leur groupe social et
leurs racines. Pour d’autres, c’est l’inverse, les racines sont sans grande
importance. Le passé, c’est le passé. Le présent passe avant pour vivre et pour
réaliser des rêves d’enfants. C’est rarement possible. C’est ainsi. Pourtant
l’enfant que nous avons été vit en nous. Il vit tellement fort qu’il détermine,
en général à notre insu, notre présent et notre futur. Le souvenir de l’enfance
est fait de personnages et de paysages qui nous plaisent ou qui nous rebutent
mais ce sont les nôtres et nous aimons ce qui en reste, des photos, des lettres
et des récits quand nos ancêtres savaient bien écrire, ce qui était rare à la
campagne. C’est une chance d’en retrouver qui ont failli être détruits comme le
récit qui suit. Tout document photographique sera le bienvenu pour mettre des
visages sur ce texte.
Dans la maison familiale
de Douai, à 75 ans environ, Suzanne m’expliqua calmement que dans sa tête les
choses se brouillaient. Craignant que les choses empirent, il lui fallait
parler ; elle me raconta de nouveau une partie de son enfance. Elle a voulu
transmette ce qu’il lui tenait à cœur et que l’on ne peut laisser mourir une 2e
fois ni pour elle ni pour tous ceux qui l’ont connue. Puisse notre génération
et les suivantes s’émouvoir de ces récits, les faire vivre et rendre quelque
peu utiles ces années de souffrances et de dévouement ! »
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