Publication :
Juin 2005
Mise à jour :
Février 2026

Prologue
Jacqueline ACTIS nous dit en novembre 2006 :
« Je vous avais contacté il y a
quelques temps au sujet de mon grand-père Jean-Eugène MARTIN (46ème d'artillerie)
et vous avais fait parvenir quelques photos. Mon grand-père avait écrit un
carnet mais ma mère ne désirait pas le voir diffusé. Ma mère est aujourd’hui décédée et je
considère que mon devoir de mémoire m'autorise à le partager. Êtes-vous
toujours intéressé ?, si tel est le cas, dites-moi comment vous faire
parvenir le CD. Cordialement. »
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Contacts avec des internautes depuis la mise en
ligne :
Contact avec Daniel HEROULT en août 2015
« Bonjour, j'effectue
actuellement une étude sur les danses exécutées par les soldats durant la
guerre de 14-18. Le carnet de Jean-Eugène MARTIN contient à la date du 18
janvier 1915, une anecdote qui m'intéresse au plus haut point. Elle décrit une
séance de danse impromptue près des lieux de combats.
Ce récit contient de nombreuses
informations précises et importantes sur la façon dont les bals se déroulaient.
Je vous demande l'autorisation de pouvoir utiliser ce texte du 18 janvier, pour illustrer mon étude et
citer le nom Jean-Eugène MARTIN.
Ce texte sera publié uniquement
sur internet et ne fera pas l'objet d'une publication à titre commercial.
Cordialement. »
Contact avec Louis MÉMORY en février 2014 :
« Bonjour. C’’est avec un vif
intérêt que j’ai lu votre transcription des carnets de votre aïeul Jean-Eugène
MARTIN. Ils recoupent (part les lieux et les événements) ceux de mon grand-père
; du moins pour leur période commune. Celui-ci est arrivé au front le 4 décembre
1915 à Billy, Acy , Dhuisy (sud-est de Soissons) à la 21ème batterie (contre
avion) du 16ème RAC puis à la 23ème bat pour revenir à la 21ème bat pendant la
défense du fort de Vaux (Verdun, bois loyer à côté de la caserne Chevert, début
juin 1916). Il venait d’avoir 19 ans et avait devancé son incorporation. Il est
resté au 16ème puis 216ème RAC jusqu’à l’armistice.
Je suis en cours de
retranscription des lettres à ma disposition et donc prêt à échanger des
informations si, bien entendu, vous y êtes intéressés ? Bien
cordialement »
Contact avec Virginie TOMMASI en novembre 2013 :
« Madame, Monsieur. Je
travaille actuellement avec le service culturel de la Communauté de Communes du
Pays de l'Ourcq, au programme de la commémoration du centenaire de la grande
guerre. Notre territoire se situe tout à fait au nord de la Seine-et-Marne, au
nord-est de Meaux. Certains de nos villages ont été les champs de bataille de
l'Ourcq et nous souhaitons commémorer dignement et intelligemment le souvenir
des combattants. Nous travaillons donc à mettre en place un cycle de lectures
publiques avec un lecteur professionnel. Il a déjà prévu de lire des passages
de grands textes sur la grande guerre (Le Feu de Barbusse, Les Croix de Bois de
Dorgelès...). Nous souhaitons que le public soit sensibilisé à ces événements
depuis plusieurs points de vue. Nous avons pu obtenir deux témoignages écrits
de civils et un d'un soldat français. J'ai lu celui du brancardier Jean-Eugène
MARTIN, du 16° RA que vous avez mis en ligne sur votre site. Le témoignage de
Jean-Eugène MARTIN sur la bataille de l'Ourcq permet de bien comprendre les
déplacements de troupes, et les situations parfois déchirantes dans lesquelles
chacun pouvait se trouver sur le champ de bataille à ce moment. Je vous demande
donc l'autorisation de lire un extrait de ce carnet lors d'une des lectures
publiques qui sera programmée en septembre 2014.
Peut-être préférez-vous que je
contacte les descendants de Jean-Eugène MARTIN ? J'attends vos consignes pour
organiser notre projet dans le respect des droits d'auteurs et tout simplement
des familles.
J'ai eu l'occasion de venir
étudier les nombreux documents que vous mettez à disposition sur votre site et
je vous remercie de ce titanesque travail car il est fait d'une manière très
pratique et très rigoureuse. Vous permettez ainsi à ceux qui veulent en savoir
plus de le faire et donc de mieux faire comprendre ce que fut cette terrible
guerre.
J'espère que vous apprécierez
notre démarche, et vous prie d'agréer nos salutations sincères. »
Contact avec Pierre BOURCHEIX en décembre 2009 :
« Bonjour. Président du
cercle généalogique et historique d'Aubière, je suis très agréablement surpris
de découvrir ce carnet de Jean-Eugène MARTIN, ancien maire d'Aubière.
J'aimerais prendre contact avec
les descendants de Jean-Eugène, Jacqueline, sa petite-fille, citée au début du
récit. Merci pour votre réponse. »
Contact avec Natacha NOEL en
septembre 2008 :
« Bonjour monsieur. Je me
permets de vous contacter car j'ai eu l'occasion de lire le carnet de campagne
de monsieur Jean-Eugène MARTIN sur votre site.
Je suis le lieutenant Natacha NOEL de l'ECPAD (ancien cinéma des armées)
et je prépare un livre sur les fêtes de noël passées en temps de guerre ou
opérations extérieures, de la 1ère guerre mondiale à aujourd'hui.
Ce livre, qui devrait sortir
l'année prochaine, est constitué aux deux tiers d'images d'archives et le tiers
restant de textes, dont la majeure partie est des témoignages de militaires en
activité ou à la retraite qui ont vécu cette situation. L'objectif est de faire
découvrir au grand public que sous notre uniforme, nous restons des êtres
humains et que cette période de noël est également importante pour nous. Ainsi,
passer noël loin des siens est plus ou moins bien vécu, le 24 et 25 décembre
peuvent être des jours où il y a des combats, ou bien, au contraire, des jours
où la cohésion est plus forte car un arbre, un bâtiment est décoré, un repas
est amélioré, etc... et chacun soutient l'autre dans ces moments parfois
empreints de mélancolie car la famille est loin.
Je suis actuellement à la
recherche de témoignages ou de lettres de poilus permettant de montrer ce que
furent les fêtes de Noël pendant la 1ère guerre mondiale.
Ayant lu sur le carnet de campagne
de monsieur MARTIN un passage traitant de Noël, j'aimerai savoir si vous
accepteriez que cette partie du texte soit retranscrite dans le livre que je
réalise.
Je reste à votre entière
disposition pour plus de renseignements.
Je vous remercie par avance de
l'attention que vous aurez porté à ma demande et espère vivement avoir une
réponse positive de votre part. Cordialement. »
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Remerciements
Un grand merci à Jacqueline, pour le carnet de son grand-père.
Et un merci pour la recopie à : Monique P, Valérie D., Laure W, Nathalie B., Marie-Thérèse P, Jean-Louis F., David G., Nicolas B.
Merci à Philippe
S. pour les corrections éventuelles et certaines recherches.
Nous avons
ajouté du texte en bleu pour la compréhension de certains
termes et pour aller « plus loin » dans l’analyse du récit.
Pour une
meilleure lecture, j’ai volontairement ajouté des chapitres, sinon le reste est
exactement conforme à l’original.
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Introduction
Jean Eugène MARTIN est né en octobre 1886 à Aubière (63). A son incorporation, en 1916, il déclare être viticulteur et est affecté au 16ème régiment d’artillerie de Clermont-Ferrand. En août 1914, à 28 ans, il est mobilisé dans ce même régiment. Il y restera toute la guerre.
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Prélude
Le 16e régiment d’artillerie a son casernement à Clermont-Ferrand.
Il comprend 3 groupes d’artillerie. Le 1e groupe comprend les 1e, 2e et 3e batteries, le 2e groupe les 4e, 5e et 6e, le 3e groupe les 7e, 8e et 9e.
Le 16e d’infanterie possède aussi un 4e groupe, appelé groupe de renforcement, qui comprend les 21e, 22e et 23 batterie.
C’est à la 21e batterie que sera affecté Eugène.
Ce groupe du 16ème est le 1er groupe de l’artillerie de la 63ème division de réserve (qui en comprend trois).
Un groupe de batteries comprend 3 batteries.
La batterie montée de 75 est la batterie traditionnelle de l'artillerie de campagne. Elle est commandée par un capitaine et a, comme effectifs, environ 165 hommes (et 170 chevaux)
Sur le pied de guerre, le
personnel de la batterie est réparti en 9 pièces.
Chaque pièce est commandée par un maréchal-des-logis, assisté de un ou de deux brigadiers :
- les quatre premières pièces attellent chacune un canon de 75 et un caisson, attelés chacun à un avant-train
- la 5° pièce attelle 2 caissons,
- la 6° pièce attelle 3 caissons,
- la 7° pièce attelle 3 caissons,
- la 8° pièce attelle la forge et le chariot de batterie,
- la 9° pièce attelle le train régimentaire qui comprend le chariot-fourragère et 3 fourgons à vivres.
Les 5 premières pièces constituent la batterie de tir, qui est placée sous les ordres d’un lieutenant.
Les 6°, 7° et 8° pièces constituent l'échelon, qui est placé aussi sous les ordres d’un lieutenant.
La 9° pièce constitue une partie du train régimentaire. (Santé, brancardiers, voitures diverses).
C’est à la 7° pièce que sera affecté Jean-Eugène.
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Sommaire (n’existe pas
dans les mémoires)
Campagne d’Alsace (15 au 29 août)
Campagne de France : La retraite (30 août-5 sept.)
Bataille de la Marne, Brégy, Puisieux, Douy-la-Ramée, Nogeon (6-12 sept.)
Aisne, Confrécourt, Berny, La Vache Noire (13 sept.-22 oct.)
Séjour à Ressons-le-Long (Oct. 1914 – Fév. 1915)
Secteur de Soissons (mars-mai 1915)
Billy, Ciry, Vasseny (août-déc. 1915)
Secteur de Coulonge, ferme de Raddy, Chamery (janv. 1916)
Hermonville (février-mai 1916)
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Ma campagne de 1914
Guerre entre la France, l’Angleterre, la Belgique, la Russie, la Serbie contre l’Allemagne et l’Autriche
La mobilisation
Après une semaine d’inquiétude pendant laquelle on devinait à la lecture des journaux la rupture probable des pourparlers engagés entre les puissances en faveur du maintien de la paix, la mobilisation est décidée et l’ordre lancé le samedi 1er août.
Le premier jour de la mobilisation est le dimanche 2 août à partir de minuit.
C’est à 4 heures du soir, qu’est connue en province cette nouvelle ; j’étais ce jour là en train de moissonner le blé à Pérignat. (*)
Pendant toute la matinée, nombre considérable d’automobiles passaient sur la route à une allure inaccoutumée ; dans les champs, les paysans ne causaient que des évènements des jours derniers et avec une tristesse partagée, s’entretenaient constamment d’une guerre possible.
Et pourtant, ils se refusaient
toujours à croire à une chose pareille et ils espéraient toujours un
arrangement pacifique. J’étais de ceux-là, non, je ne croyais pas qu’un
monarque puisse prendre sur lui la responsabilité de tant de massacres, de tant
de ruines, de tant d’existences brisées.
à 3 heures, des
cyclistes arrivant de Clermont apportent la nouvelle et en causent bruyamment.
à 4 heures, la
nouvelle est officielle et la sonnerie des cloches que l’on entend au loin nous
en témoigne suffisamment. Tout de suite après, les gens de Pérignat
l’affirment, l’ordre est affiché à la mairie.
Plus de doute. Cette fois, c’est bien vrai.
Je suis pris d’une violente émotion mais je me ressaisis et je me promets alors d’être fort et courageux pour ne pas alarmer ma famille. Et pourtant ce soir là, nous ne sommes pas pressés de rentrer à la maison, mon beau-père, mon père et moi car nous pensons que ce ne sera pas gai là-bas.
Nous arrivons à la nuit ; toute la famille est réunie, on s’embrasse muettement, sans rien dire, mais on se comprend bien et les larmes sillonnent les visages.
Mais il faut se résoudre.
Le dimanche de bonne heure, Antonin Roche (**) vient de
bonne heure à la maison ; on en avait bien causé ensemble et cette guerre que
nous regardions comme impossible nous paraît maintenant inévitable.
L’ami (Antoine) MazEn (***) vient immédiatement après : c’est que nous devions aller faire ensemble une période de 17 jours le lundi au 16ème d’artillerie et notre bonne camaraderie de nos deux ans de service actif nous contraint à souhaiter de faire la campagne également ensemble.
Nos souhaits ne se réaliseront pas.
La journée se passe en visite, maintenant chez l’un, plus tard chez
l’autre, nous allons, les mobilisés amis, nous dire au revoir et bon courage.
D’après mon ordre de mobilisation, je dois me rendre à Aubière Champ Voisin (****), le 3ème jour avant 7 heures pour la réquisition des chevaux.
(*) : Pérignat-lès-Sarliève se trouve dans le Puy-de-Dôme (63), 5 km sud de Clermont-Ferrand.
(**) : Antonin ROCHE habite le même village de Jean-Eugène. Il
est dans l’infanterie et sera gravement blessé en 1917. Voir
sa fiche matriculaire.
(***) : Antoine MAZEN est né en février 1886 à
Clermont-Ferrand. Il réside à Aubière. Service militaire effectué au 19ème
régiment d’artillerie. Il passera dans l’artillerie lourde en 1917. Il survit à
la guerre. Voir sa fiche matriculaire.
(****) : Sud de Clermont-Ferrand (63)
Donc, mardi 3 août 7 heures, j’appelle l’inséparable (Antoine) MazEn qui a le même ordre que moi et nous nous présentons au lieu désigné : de toute la matinée, rien à faire, on nous paye notre indemnité de route (des vivres pour 2 jours, ce qui nous fait 6 francs) et puis dans la grange de Gioux, nous attendons les ordres.
Le travail de réquisition n’est
pas compliqué.
Quand les paysans ont présenté leur cheval à la commission qui accepte, nous prenons le cheval, le menons matriculer à la forge et puis allons nous aligner tous les uns à côté des autres sur la route de Beaumont. C’est là que nous resterons jusqu’au soir, mais nous avons pu nous échapper pour pouvoir aller dîner à la maison.
À la nuit, nous attachons les chevaux à la corde dans le champ
voisin et l’adjudant commandant le détachement nous renvoie après nous avoir
dit de rejoindre chacun notre poste désigné sur le livret militaire.
Nous devons, (Antoine) MazEn et moi aller rejoindre notre corps 16e artillerie à Clermont-Ferrand, quartier Desaix.
Mais dame, nous allons chez nous, souper, nous passerons la nuit et nous irons demain 4 août.
À 8 heures du matin, nous nous rendons au dit quartier. Nous nous présentons devant le logis du poste qui après avoir examiné notre livret nous renvoie à Aubière aux sections de munitions. (*)
Quelle veine ! Nous revenons au pays, nous allons déjeuner et nous nous présentons au bureau de la section. Nous voilà déjà séparés, (Antoine) MazEn et moi : lui est à la 1ère section, moi à la 2ème.
Tout de suite je vais au magasin installé dans l’école des filles et tout de suite je choisis mon paquetage que je porte chez moi.
L’après-midi, je touche tous les effets de la petite monture.
Et me voilà habillé en militaire.
(*) : Sections de munition d’artillerie
(SMA) ? Il existe des sections de munitions d’infanterie (SMI), elles
aussi rattachées à l’artillerie.
Je me présente à 6 heures à l’appel.
Là, je trouve GARDIEN (GAUDIER ?), un ancien musicien du 16ème artillerie de la classe 1905, mon ancien ..(?) et MARTIN Gabriel (*), un collègue aussi.
Des poignées de main, de vieux souvenirs renouvelés, bref, garde à vous, c’est l’appel.
(*) : Gabriel MARTIN est né à
Saint-Beauzire en décembre 1886. Musicien, il effectue son service militaire au
16ème régiment d’artillerie en 1907-1909. En août 1914, il rejoint ce régiment
et est affecté dans la réserve (comme Jean-Eugène). Il survivra à la guerre
sans être blessé. Voir sa fiche matriculaire.
Tout de suite après le chef
appelle (Gabriel) MARTIN,
GARDIEN ( ?), MARTIN, Voilà.
Il faut remettre tous nos effets au magasin et aller retrouver la 21e batterie à Pérignat où nous serons brancardiers.
Je vais chercher à la maison toutes mes affaires que je rapporte au magasin en compagnie de mes camarades GARDIEN et (Gabriel) MARTIN.
Nous déjeunons
chez nous et à 1 heure nous partons
pour Pérignat.
Nous nous présentons au bureau de la 21e batterie où l’adjudant nous habille immédiatement. Puis je vais apporter mes effets à la tonne (?) de Pérignat où (nous ?) cantonnerons pendant notre séjour ici, mes amis ROUX, BRUDIN, ROUGEYRON, MOURLON (?) qui sont venus eux aussi comme brancardiers à la 22ème batterie.

Moi, bien entendu, je profiterai du voisinage de mon patelin pour aller souper tranquillement dans ma famille et coucher pendant quelques jours de plus dans mon bon lit.
Comment avons-nous passé notre temps à Pérignat ?
Nous avions la bonne fortune, les brancardiers de ne pas encore compter à aucune pièce et alors personne ne nous réclame.
Les matins après mon arrivée d’Aubière, je vais boire le traditionnel jus de chapeau et puis en compagnie de mes camarades nous allons en quête d’un journal. Enfin voilà le marchand.
Vite nous accourons. Puis nous allons les lire autour de l’infirmerie installée dans la mairie. Comme cela nous sommes à l’abri.
Si par hasard, quelque officier nous demande ce que nous faisons là «nous attendons le médecin » répondons-nous et on nous laisse tranquille.
À 10 heures, nous allons manger la soupe.
Puis l’après-midi, nous allons tous du côté de notre petit cantonnement où à l’ombre de la cabane, nous sommeillons tranquillement jusqu’à vers les 3 heures où nous retournons à l’infirmerie.
Un jour, le médecin nous fait un cours de brancardier, mais il ne s’attache plus, comme autrefois, à la théorie. Non, la pratique et les situations où nous pouvons nous trouver l’occupent davantage.
Un matin, un bonhomme de ceux qui amenaient les chevaux de réquisition à Pérignat reçoit un coup de pied.
Vite les brancardiers.
Nous saisissons un brancard et nous prenons nos dispositions pour le monter selon les prescriptions que l’on nous avait enseignées.
Impossible d’y arriver ! Et sans le secours d’un infirmier du service actif nous n’aurions pu y parvenir.
Enfin, nous transportons le pauvre blessé à la mairie où on le soigne sommairement. Puis on requiert une auto sur la route qui le transporte à l’hôpital de Clermont.
Tous les soirs, je vais chez nous, goûter encore quelques jours la
douce intimité de la famille. La conversation roule naturellement sur la guerre
et sa durée. On cherche tous les avantages que je peux retirer de mon emploi de
brancardier.
Et puis, disons-nous souvent :
« Avant que vous, les réservistes, vous (vous) battiez, il y aura du mal de fait »
Oh illusion ! S’il n’y avait eu que les soldats du service actif pour faire la guerre, il n’y aurait bientôt plus personne.
De temps en temps Anaïs
(*) venait à Pérignat arranger
notre fourniment, recoudre les boutons et toute ma famille venait passer les
après-midi du dimanche et derniers jours de séjour avec mes petites Lili et
Nénette (**), qui, heureuses elles, ne comprenaient rien à tous
ces mouvements.
Pourtant, deux jours avant de
partir on va faire une sortie en tenue de campagne. Ce n’est pas une petite
affaire de dresser tous ces chevaux de réquisition aux habitudes des harnais et
au bon ensemble de leur marche.
Les uns se cabraient, d’autres avançaient, reculaient, impossible de partir en bon ordre.
Nous les servants, tenions les sauvages par la bride ; les conducteurs tenaient les porteurs et après plusieurs hésitations, ils réussirent à démarrer.
Nous allons sur la route d’Issoire jusqu’à Orcet et puis demi-tour, la manœuvre est terminée.
Nous faisons nos sacs prêts à partir.
(*) : Roch Anaïs Madeleine COUGOUT (1889-1966), son épouse.
(**) : Certainement ses filles : Céline Marguerite
Francine MARTIN (1911-1994) et Marie Antoinette MARTIN (1912-1993)
Veille du départ, tout est prêt, sac, musette garnie de provisions pour la route. Toute ma famille vient me voir à Pérignat de crainte que nous soyons consignés le soir et que je ne puisse comme d’habitude rendre une dernière visite au patelin.
Il n’en est rien.
Le capitaine TISNES (?) jeune officier nous donne l’heure du départ, pour le lendemain et nous sommes libres.
Départ
Après un dernier au revoir à ma femme, mes parents, après un dernier regard aux fillettes qui dorment encore et de silencieux baisers à tous, je quitte la maison un peu vite pour dissimuler une émotion que je ne peux contenir et je me rends pour la dernière fois à Pérignat.
Y reviendrai-je dans ce beau pays, d’Aubière ?
Je pars avec cet espoir.
Le matin, une autre manœuvre sur la route et nous rentrons au parc à 8 heures, les caissons (*) tous chargés, nos sacs placés prêts à partir. L’ordre de départ est pour midi.
(*) : Un caisson contient 72 obus.
Nous les brancardiers, sommes affectés à la 7ème
pièce, avec comme logis PARPALEIX, de Montaigut et comme
brigadier DUBOUCHET.
Les servants de la 2ème voiture sont VILLENEUVE, CHANTELLE et BERTRAND. Je suis à la 2ème voiture en compagnie du Gros MARTIN et d’ARMAND, le 4ème brancardier, un bien bon garçon et toujours joyeux.
La batterie se compose de 9
pièces, 5 pièces de tir et 3 qui forment l’échelon de combat qu’approvisionnent
les sections de munitions. La neuvième pièce est formée du train régimentaire
chargé de l’approvisionnement.
Le service médical se compose d’un médecin chef, M. BAUDOIN, d’un médecin auxiliaire, M. NICOLAS et de l’infirmier et 4 brancardiers par batterie, comme brigadier, un brigadier brancardier RONDET, qui, lui, s’occupe plutôt de la cuisine des officiers que de soigner les malades.
Comme brancardiers à la 22ème batterie, ROUX, MOURLON, BRUDIN (?), ROUGEYRON, tous anciens collègues du régiment à la 21ème, DUBUISSON, infirmiers CHANDELON, LACHAUD, JAILLARD, MAGNET brancardiers, ce dernier, également ancien musicien classe 07.

Comme commandant le groupe que nous formons le commandant FLOUTIER que j’avais connu en faisant mon service militaire.
Ce groupe du 16ème est le 1er groupe de l’artillerie de la 63ème division de réserve
Le 2ème groupe de cette division est formé par le 36ème (régiment d’artillerie) et le 3ème par le 33ème.
Départ
On part de Pérignot à 12 h exactement par un beau temps superbe, une chaleur torride. Premier incident de voyage mon bidon que j’avais emporté plein de café se vide à ma première descente de voiture pour fermer le frein.
Quand je m’en aperçois il est trop tard, il me faudra me résoudre à le remplacer par de l’eau. Nous suivons la route d’ ??? Puis prenons la route d’ ???.
Mon dernier regard au pays en passant. Nous arrivons au Gravanches à 1h et tout de suite nous allons embarquer notre matériel. Les wagons sont là tout prêts à être chargé.
Allez ! En chemise et ??? .
En 1 heure 1/2 tous nos caissons sont alignés et fixés sur les
voitures et on attend l’heure du départ en allant à la cantine boire quelque
bière à la dérobée.
À 3h1/2, rassemblement. Le capitaine nous fait d’abord des
compliments pour la façon merveilleuse avec laquelle nous avons embarqué. Nous
prenons place dans un wagon à bestiaux.
La 7ème et 8ème pièces ensemble et à 4h15 le train s’ébranle.
Partout le long de la voie,
près des gares vers les ponts, vers les passages à niveau, des hommes en armes
vieux territoriaux qui n’ont encore de militaire que la coiffure et les armes
montent la garde. Dans les champs voisins de la ligne des paysans et paysannes
qui moissonnent agitent leur mouchoir et de leur main nous souhaitent bon
voyage.
Souhaits auxquels répondent nos acclamations et un cycliste ??? un peu ??? ne cesse de répéter en criant de toutes ses forces : à Berlin ! À Berlin !
Dans toutes les gares la foule est fiévreuse et nous acclame au passage.
A St Germain-des-Fossés et à Moulins, notamment, nombre considérable de voyageurs sont amassés sur le quai et enthousiastes.
A Paray-le-Monial, on nous distribue du café (*), des boissons, des médailles et espèces de porte-bonheur que beaucoup garderont toute la campagne pour les protéger.
Dans la nuit, dans plusieurs gares même distribution.
(*) : C’est exact, le JMO de la 22e batterie l’indique.
Au matin, dans une gare où l’on a aménagé des réservoirs d’eau, on fait boire les chevaux. On nous distribue le café et on reprend la route pour ???, disent les uns. Belfort disent les autres.
Combien il y a ici de machines locomotives sous pressions prêtes à partir. Je ne saurais le dire. Jamais je n’en ai vu autant.
Sur le devant de la locomotive, des petits drapeaux en trophée.
De partout des inscriptions écrites à la craie : à Berlin ! Mort au kaiser ! Train de plaisir pour Berlin ! Sur d’autres une tête de cochon coiffée du casque impérial et beaucoup d’autres à l’adresse de Guillaume.
Nous stoppons à peu près une heure à la sortie de la gare de Gray. Les habitants du faubourg nous apportent des seaux d’eau pour remplir nos bidons, des enfants nous envoient des bouquets que nous mettons à la portière du wagon.
Enfin le train se remet en marche, ce n’est pas à Gray que nous allons débarquer.
À 1h, nous arrivons à Vesoul. C’est ici que nous nous arrêtons.
En arrivant on nous apprend qu’un aéroplane allemand a jeté 2 bombes sur la gare il y a peu près une demi heure. C’est la guerre.
Il fait une chaleur torride et pour
débarquer nous mouillons encore la chemise.
Enfin on y est ? Les voitures s’alignent à la sortie de la gare et à 3 heures nous partons de Vesoul.
Nous traversons la ville et prenons la route de Belfort.
Nous sommes fatigués, les chevaux aussi.
A chaque arrêt nous nous étendons sous les arbres. Le temps nous parait long et nous tardons d’arriver au cantonnement. Nous traversons plusieurs villages sans nous arrêter. On va Pomoy à 20 kilomètres.
Enfin on arrive à Pomoy à 5 h du soir.
On forme le parc à l’extrémité
du village et pendant que les conducteurs soignent leurs chevaux les servants
nous allons préparer le repas.
Pour la première fois nous allons employés les marmites de campement pour faire la soupe. Pour le 1er repas Armand est cuisinier en chef assisté du gros MARTIN.
Vite ils font un potage condensé et faire quelques boites de singe.
Et après, nous cherchons vainement à nous caser dans quelque débit, inutile il n’y a déjà aucune consommation.
Et puis nous allons nous reposer dans le cantonnement qui nous est assigné une grange remplie de foin où iront loger le 6ème et 7ème Pièce.
Je dors bien ma foi jusqu’au grand jour.
Aujourd’hui nous allons séjourner ici. Les conducteurs nettoient leur harnachement, font du pansage.
Moi j’aide à faire la cuisine et j’écris une longue lettre à ma famille pour lui faire part de mon bon voyage.
Dans la journée arrivent les 22ème et 23ème batteries (*), le groupe du 36e et celui du 53e, où j’ai le plaisir d’y rencontrer ??? la clarinette.
La journée se passe tranquillement et nous allons coucher au même cantonnement.
(*) : C’est exact, les JMO des 22 et 23e batteries l’indique.
À 3 heures du matin. On nous appelle.
Vite dans une heure, nous partons.
Nous croyons à quelque alerte, à quelque surprise des Allemands. Les conducteurs attellent et à 4 heures nous sommes prêts à partir.
Oui nous prêts à partir, mais nous ne partons pas encore.
A 6 heures, la colonne se met en marche sur la route de Belfort.
Sur cette route quel mouvement. Des grandes files d’autobus, des automobiles
d’excursions des environs de Lyon, les grands omnibus parisiens, toutes ces
voitures transformées et ornées de la croix rouge nous barrent la route à tout
moment transportant des blessés et d’autres les provisions.
On devine plus loin la guerre à fait ses premières victimes.
Enfin après bien des
arrêts nous arrivons au village de La Côte.
Un orage nous surprend à quelques kilomètres du pays. Des uns veulent absolument comprendre le son du canon à travers les grondements du tonnerre mais en arrivant on ne s’y trompe plus car le ciel à ouvert ses écluses et nous recevons une douche soignée.
Nous formons le parc sous une averse en règle et après avoir donné l’avoine aux chevaux, nous allons en quête d’un cantonnement.
Nous changeons nos vêtements mouillés et faisons séchées nos capotes dans une grange où nous devons coucher cette nuit. Un habitant met sa grande marmite à notre disposition pour faire la cuisine.
Le 305 est cantonné également ici, je rencontre Allegros et Benoît de Beaumont. (*)
(*) : Beaumont est situé tout à côté du village d’Eugène (Pérignat-lès-Sarliève).
Comme hier on nous réveille à 3 heures du matin.
On se prépare dans la nuit pour partir à 5h du matin après avoir pataugé dans la boue à notre aise. Nous reprenons la route de Belfort.
Aujourd’hui nous commençons à
nous apercevoir que nous ne serons pas seuls à la guerre. Voici d’abord le 238
puis le 216. (*)
Une voiture (**) du 216 est arrêtée sur le bord de la route, le conducteur malgré des efforts désespérés n’arrive plus à faire marcher ses chevaux.
A côté de lui un cycliste fantassin également l’engueule à tue tête :
« Est-ce bête un
fantassin ! Fausse couche ! Maladroit ! »
Crie-t-il.
Finalement le cycliste monte
sur le siège après avoir invité le conducteur à lui cédé ma place.
Oh ! Alors ça ne va plus du tout !
Les chevaux se cabrent. Lui s’impatiente. Les coups de fouet redoublent de violence et si nous rions dame.
Alors tout penaud, le pauvre cycliste reprend sa bécane et part précipitamment pour éviter nos quolibets. Et d’où venait le mal les brides étaient mal placées et quant il titrait dessus les chevaux s’embrassaient.
Un peu plus loin en passant à côté d’un champ de pommes de terre l’ami Armand descend prestement de voiture et sans chercher d’autre outils plus en usage pour l’arrachage de ces tubercules se sert avec ardeur de son sabre baïonnette pour retirer quelques pommes et ne faire une petite provision
Ah oui, mais le capitaine Dutour commandant la 22ème batterie qui l’a aperçu s’élance furieux sur lui et lui promet d’un ton menaçant une comparution en conseil de guerre.
Le silence de ce brave Armand en écoutant une pareille punition est impressionnant et il regagne ??? voiture d’un air moins jovial.
Enfin sur les 11 heures, nous arrivons à Chenebier nous formons le
parc dans un pré en pente où nos caissons s’enfoncent jusqu’aux moyeux.
Nous sommes cantonnés dans une grange et la propriétaire met à notre disposition ses marmites pour faire notre cuisine.
(*) : Les 238ème et 216ème régiments d’infanterie.
(**) : Il s’agit d’une voiture hippomobile. Vous l’auriez
compris, je pense.
Nous partons de ??? à 5 heures du matin.
Il pleut.
Et dans ce pré défoncé par les roues et détrempé par la pluie ça ne va pas tout seul
Enfin nous voilà sur la route. Nous suivons longtemps une ligne de chemin de fer et puis revenons sur la route de Belfort.
La côte est ??? . Nous voilà à Belfort que nous laissons à droite.
A la sortie de la ville un parc de bêtes à corne.
Des milliers de bœufs ou vaches sont là dans un enclos pour fournir une bonne nourriture à nos troupes.
A 11 heures, nous arrivons à Larivière et nous formons le parc en
haut du village dans un pré derrière la maison. Nous faisons la cuisine à côté
du parc.
La grange où nous sommes cantonnés est à côté.
Nous partons à 7 heures du matin.
Nous passons à La Chapelle dernière commune française sur la route, nous passons la frontière sans nous apercevoir car il n’y a plus de poteau frontière il est arraché, là c’est un petit ruisseau qui trace la limite.
Là nous voyons la 1ère tombe de soldat français, on voit la terre remuée fraîchement et au-dessus une petite croix portant le nom du mort.
On arrive dans un petit
village à 4km de la frontière (*) Toutes
les indications sont maintenant en allemand.
Là, nous arrêtons notre voiture juste devant la 1ère maison du village. Un vieillard est entre les portes.
Il a fait la campagne de 1870 aussi il est heureux de nous voir par là et il se plaint de ce qu’ils ont souffert depuis 44 ans.
Nous restons là sur la route jusqu’à 6 heures du soir et alors nous rentrons de nouveau à Larivière où nous cantonnons au même endroit que la veille.
Nous arrivons à la nuit.
Il faut faire la cuisine et nous nous couchons très tard après avoir fait le jus pour le lendemain.
(*) : Même dans le JMO (Journal des Marches et Opérations) de
la 22e batterie, qui combat avec la 21e batterie, le nom du village n’est pas
indiqué. Ils y restent de 7 à 17 heures.
Nous partons de Larivière à 6 heures du matin et reprenons la route d’Alsace.
Mais aujourd’hui nous rentrons à 16 Km au-delà de la frontière, nous traversons un bois puis allons former le parc d’artillerie à Bernwiller.
Très peu d’habitants comprennent le français et je vois qu’ils cherchent plus à se cacher qu’à se montrer autant enthousiastes que voulaient bien le dire les journaux.
Et cela se comprend car s’il y a encore quelques vieux qui sont restés français de cœur, ils ont tous quelqu’un de leur famille à la guerre et nous allons, nous les combattre, peut-être les tuer.
Toute la journée le canon tonne au loin, c’est bien la guerre cette fois.
L’après-midi, le 305ème d’infanterie nous rejoint dans le pré. Et
la volaille à bon temps par là. Les piétons se jettent sur les poules et
canards de la ferme et se les approprient à l’insu du propriétaire.
Les plumes jonchent le sol.
Notre curiosité est attirée par la présence dans le village de boches faits prisonniers.
Enfin à 7 heures du soir, on va partir.
Dans la rue, le général PAU converse avec d’autres généraux et réconforte par des paroles d’encouragements des bandes de fantassins du 253ème qui reviennent des champs de batailles très déprimés et abattus.
« Notre bataillon a bien souffert »
disent-ils,
« Et sans notre artillerie nous étions tous
perdus ».
Les Français ont repris
Mulhouse pour la 2ème fois mais avec beaucoup de perte qu’ont subis le
particulièrement le 280 et 253.
Nous partons à la nuit et allons bivouaquer dans un champ d’avoine après avoir suivi des chemins impraticables et pour suivre nos voitures nous étions obligés de tenir l’arrière du caisson tant c’était noir.
Nous traversons un petit ruisseau ; là nous rencontrons un soldat du 292ème qui a perdu son régiment et le pauvre diable est tombé dans le ruisseau.
Comment le renseigner, ce n’est pas facile.
Enfin nous voila arriver, on
ne dételle pas on attache seulement les chevaux de devant chaque voiture.
Nous n’avons rien mangé depuis 10 heures mais ce soir le ravitaillement nous oublié ! Je mange un morceau de pain qu’il me reste encore avec un bout de chocolat et je m’étends derrière notre caisson avec Armand et MARTIN sur un peu de paille que nous sommes allés chercher dans le champ voisin.
Nous n’avons pas chaud cette nuit. Et pourtant je dors profondément les journées sont si longues et je suis fatigué de monter ou descendre de voiture
Nous ne sommes pas en retard pour nous lever ce matin.
Nous partons à 5 heures du matin. Nous revenons à
Berwiller toucher nos vivres. Nous passons dans un champ de blé en dehors du
pays où l’on met la moisson sous les pieds.
On prend les vivres.
Juste le temps de mettre le tout dans des sacs et nous repartons sur la route de Mulhouse. Ça y est, disons nous, nous allons à Mulhouse cette fois. On s’arrête à 9 km de la ville derrière une forêt. (*)
Les pièces vont prendre une position de batterie en avant dans le bois.
Pourtant nous faisons cuire notre viande, un plat de patates, du café et enfin après 24 h d’abstinence nous faisons un bon repas.
A 4h, le reste du 280ème régiment d’infanterie revient de Dornac où
a eu lieu la grande bataille de la veille. Il n’y a plus d’officiers tous sont
restés là bas.
C’est le début de la guerre et comme ils se tiennent en avant de leur troupe et font charger souvent à la baïonnette, ils attirent particulièrement l’attention de l’ennemi. Les ordonnances ramènent les chevaux par la bride et l’arrivée de ces pauvres soldats fait un effet impressionnant.
Beaucoup rapportent des souvenirs : les uns des casques, les autres des sacs dont l’enveloppe est en peau de veau ou de chèvre recouverte de poils roux.
À 5 heures, on reçoit l’ordre et nous reprenons la route de Berwiller
où nous allons cantonner dans une grange. Nous formons le parc derrière les
habitations.
(*) : La 21e batterie se trouve à l’ouest de Froeningen, sur
la crête. Les 2 autres batteries sont à contre-pente.
Aujourd’hui dans la matinée, il y repos, nous allons nettoyer et nous profitons de ce repos pour nous préparer un bon repas. Soupe, bœuf, haricot.
Après la soupe, on nous
annonce notre départ pour 1 heure. Nous faisons usage du brancard pour la
première fois pour aller porter à l’ambulance un conducteur auquel un cheval
avait cassé la jambe.
A 1h, nous partons.
Nous suivons une route qui était bordée avant la guerre de gros cerisiers et qui maintenant gisent par terre coupés par le génie pour former des obstacles.
A 4 h, nous arrivons à Burnhaupt.
Le parc est formé entre des rangés de pruniers couverts de fruits. Nous restons là jusqu’à la nuit.
Les 298ème et 292ème où je rencontre (Jean) BOURCHEIX (*), mes camarades ROCHE et CHASSIDON que je n’avais vu depuis mon départ. Pendant la soirée les pruniers sont secoués de belle façon, on en abîme beaucoup.
Nous allons cantonner dans une grange derrière les vergers qui sont à coté du parc.
(*) : Jean BOURCHEIX sera tué quelques jours plus tard, nous
l’apprendrons dans son récit.
Nous ne nous levons pas de très bonne heure. Nous faisons la cuisine dans une grande marmite qu’à mis à notre disposition le maître de la maison qui comprend et parle bien le français.
Dans ce village les Allemands avant de se retirer ont pillé deux maisons qu’habitaient deux familles réputées pour être restées fidèle à la France. Le désordre qu’il y a la dedans est impossible à décrire : tous les meubles sont vidés, le linge est pêle-mêle sur les planchers. (*)
Les maisons en Alsace ont un
aspect particulier.
Elles se composent à quelques rares exceptions d’un rez-de-chaussée et grenier construite en terre pétrie que tiennent des poutres de bois en sens croisés ainsi la maison de l’apothicaire à Montferrand. (**)
Le toit des granges dépasse d’1,50 m la muraille et la porte de devant. Tous les chevaux sont attachés là-dessous.
Nous recouchons dans le même cantonnement après avoir bu un bol de lait dans une maison voisine.
(*) : C’est en effet indiqué dans le JMO de la 22e batterie : « C’est
inouï la sauvagerie qui ressort de leurs actes… » Dans ces maisons, ils trouvent des lettres écrites
en français, alors que la langue française était interdite.
(**) :
Quartier de Clermont-Ferrand
Aujourd’hui dimanche, le capitaine nous réunit le matin et nous félicite de notre bonne tenue et nous prévient que nous sommes libres. Ceux qui veulent aller à la messe peuvent y aller.
Pour moi cette invitation n’a pas d’importance et je vais surveiller la cuisine pendant que beaucoup de mes camarades vont à l’office ou par curiosité ou par dévotion.
Nous mangeons la soupe à 10 h.
A 1 h, nous partons pour où ? On n’en sait rien.
Pourtant des cyclistes de la division prétendent savoir sûrement que nous retournons embarquer à Belfort ce qui nous étonnent fortement.
En route nous rencontrons de
nouveau le 292ème je suis heureux de revoir mes bons amis roche et Chossidon.
Et en effet nous prenons la grand-route de Mulhouse à Belfort que nous quittons bientôt pour aller cantonner à Bretten ou nous arrivons à 6 h du soir.
On forme le parc dans un champ de foin où les chevaux ont peine à monter dans le champ. Nous allons toucher nos vivres mais n’avons pas la force de les préparer ; ce sera pour demain.
Nous allons nous coucher dans une grange près d’un cabaret où les officiers sont logés et où ils profitent de la présence de quelques aimables jeunesses pour s’amuser un peu.
Quelle vie ! Toute la nuit ce sont des cries de joies et de gaietés.
Jusqu’au vieux père COUADE, capitaine de la 23ème batterie qui malgré son âge avancé ne cède en rien sa place.
Et il nous prête à rire au moment ou nous le surprenons embrassant la plus jolie.
Aujourd’hui il y a repos le matin ; nous préparons un bon déjeuner au dessus du parc.
Puis il y a promenade des chevaux pour les conducteurs. A-t-on idée de cela, en guerre.
Et qu’un ordre arrive immédiatement pour partir. Ou prendre et les chevaux et les conducteurs. C’est justement ce qui arrive. Sont-ils à peine rentrés que nous devons être prêts à partir dans une heure.
A 6 heures nous partons. Nous revenons sur nos pas et venons bivouaquer prêt de Soppe-le-Bas à trois kms de la grand route de Belfort.
Nous formons le parc dans un champ d’avoine à la nuit et puis il faut coucher à coté du caisson. (*)
Il y a là deux gros noyers. Vite nous transportons de la paille dessous et avec le Gros BERTRAND nous nous couchons là
Le feuillage de l’arbre nous abritera de la rosée car il fait un clair de lune superbe.
(*) : Le caisson sert à entreposer les obus d’une pièce
d’artillerie. Il y a 72 obus par caisson, pour un canon de 75 mm.
Le matin, nous nous levons de bien bonne heure car il n’a pas fait chaud la nuit.
Nous faisons un peu de café et de bouillon sur les lieux et nous attendons l’ordre de partir. Nous sommes tout étonnés de reprendre la route de France, mais ce n’est pas la route de Belfort.
Nous allons dans les Vosges disons nous. Par une fantaisie du colonel DUMOULY que j’avais connu commandant au 36e, les suivants ferons l’étape à pied sous un soleil ardant et une poussière étouffante.
Mais nous nous arrangeons
entre nous pour monter de temps en temps sur la flèche du caisson pendant que
les 2 autres surveillent.
Après une étape de 29
kms nous arrivons à 10 h du soir à Giromagny
jolie petite ville dans les Vosges. (*) Nous
formons le parc derrière la caserne du 60.
Nous sommes tellement fatigués que nous n’avons pas le courage de préparer à manger. Nous rentrons dans un café et là nous prenons un bout de pain, une boite de sardine, une bière et limonade et nous allons à la recherche de notre cantonnement qui est dans une salle d’une société de boys scouts et pour ma part je ne suis pas loin à m’endormir.
(*) : Durant ce déplacement, un jeune garçon égaré est recueilli par
le régiment. Son nom est noté dans le JMO de la 22e batterie : Auguste
RIPP, né le 14 novembre 1899 à Rougemont-le-Château. « Son père est
parti comme réserviste et sa mère est morte. »
Peut-être qu’avec la magie d’internet, un descendant pourrait se
manifester ?
Le lendemain, on s’occupe de lui : « On fait ajuster une veste pour Auguste, on lui donne un képi, une
paire de jambières qu’on lui achète et une paire de souliers. Il est confié aux
bons soins du maréchal-des-Logis MENAT qui commande le train régimentaire de la
22e batterie. »
Il s’engagera à 19 ans et effectuera une belle carrière militaire :
Voir son parcours.
Quand nous sortons dehors le matin, il pleut averse, il faut pourtant chercher un endroit pour faire notre cuisine.
Nous allons au parc.
Peut être trouverons nous une cuisine près de nos caissons.
En effet l’ami BERTRAND qui est chargé de ce service à la bonne fortune de tomber dans un hôpital ou les bonne sœurs mettent tous leurs matériel de cuisine à notre disposition et font tout leur possible pour nous aider.
Que de soldats dans cette petite ville. Le groupe du 36e, du 53e le 305e en entier son cantonnés ici. Je vais pourtant me faire raser, il faut profiter du coiffeur. Il pleut toute la journée.
Nous allons dans la soirée avec VILLENEUVE en quête d’un bol de lait et nous montons vers une ferme assez haut sur la colline. Nous arrivons là, il n’y en à plus, mais on nous désigne une maisonnette un peu plus loin.
Nous allons à regret car il va pleuvoir, il fait un temps sombre, nous allons il n’y a que du lait de chèvre. Nous buvons tout de même, ces braves gens sont contents de nous faire plaisir, le mari est aussi à la guerre. Tous ça c’est bien beau mais il faut revenir au pays, et dame, il en tombe à torrent.
Nous attendons un instant puis nous en prenons notre parti et d’un galop à travers champ, nous rejoignons nos camarades, il n’y a plus qu’à se sécher et tout sera oublié.
Nous couchons ce soir dans un
fenil à l’hôpital après une petite visite en ville.
Aujourd’hui séjour à Giromagny. Je fais des provisions de conserves, chocolat, serviettes.
Nous devons partir à 10 h du soir, pour aller embarquer à Belfort.
C’est bien vrai la décision du cycliste que nous avions trouvé ! Et beaucoup partent à regret de n’avoir pas encore tiré un coup de canon :
« Nous retournerons à Clermont avec nos caissons
pleins » (*)
disent-ils d’un air navré.
A 9 h, préparatifs de départ et à 10 h militaire nous partons. La route se poursuit au pas mais bon train, il ne fait pas chaud.
Après une heure et ½ de marche je m’endors sur l’épaule du gros qui lui aussi sommeille sur celle de son voisin.
Nous arrivons à Belfort
à 12 h ½. Il se met à pleuvoir
maintenant.
Les caissons sont dételés sur le quai, et s’enchevêtrent entre les voitures. Un tombe entre un wagon et le quai. On le retire comme on peut à l’aide de cordes et nous nous mettons à charger nos caissons.
Ca ne va pas.
Les roues nous glissent entre les mains et après l’opération nous sommes remplis de boue. Enfin ça y est, nous montons comme au départ des Gravanches dans un wagon à bestiaux.
On nous distribue du pain et des boites de conserves pour deux jours. Nous allons parait-il jusqu’à Amiens
Toute la 63e division de réserve s’embarque en fait pour la Somme. Les Allemands sont déjà près d’Amiens.
(*) : Les caissons encore plein d’obus. C’est exact, les 21e, 22e et 23e batteries n’ont pas participé aux combats ; contrairement au reste du régiment qui a eu beaucoup de pertes.
Le train s’ébranle à 4 heures du matin.
Nous passons à Besançon.
Là, dans la caserne, les bleus de la classe 1914 déjà rentrés font la manœuvre, les artilleurs apprennent dans un champ voisin de la ligne les premiers exercices du 75. Point d’arrêt nul part.
Dole. Dijon. Sens.
Le parcours s’effectue très
favorablement. Dans toutes les gares ou le train stoppe, les habitants sont
enthousiastes. De partout on nous comble. Ici du pain et du chocolat, des
cartes postales et crayons, du vin, là des fruits, des friandises, du café,
ailleurs des œufs, du beurre, du lait.
Ceux qui sont au 1er rang
devant la portière font ample provision. (*)
Nous arrivons la nuit à
Melun et nous cherchons alors un petit coin dans le wagon ou l’on puisse se
reposer.
(*) : C’est exact, cette distribution sur les quais de la gare
est indiquée dans les JMO : « Réception
enthousiaste dans toutes les gares » (JMO 21e batterie), « Enthousiasme des gens (…) distribution de
cafés chauds par l’intendance et de chocolats et de tabacs par les dames de la
croix rouge. » (JMO 22e batterie)
Lorsque je mets le nez à la portière nous sommes déjà à Creil, grande gare et comme à Gray il y a quantité de trains militaires.
Là, on fait boire les chevaux et les hommes ont aussi leur quart de jus.
Après une heure d’arrêt nous repartons. Clermont (Oise)
10h, il faut débarquer. Nous sommes étonnés mais les premiers employés que nous trouvons nous expliquent ce débarquement prématuré !
Les Allemands sont déjà aux environs d’Amiens et on ne peut aller plus loin.
Vite nous descendons notre matériel et sortons de la gare. Des bonnes gens sont là avec des sceaux de cidre, nous sommes content de nous rafraîchir car il fait chaud.
Enfin nous partons sur la route d’Amiens.
A 1 h, grande halte avant d’arriver à Saint-Just-en-Chaussée. Nous mangeons une boite de singe, nous faisons du café et à l’ombre d’un caisson nous attendons les ordres.
A 4 h, départ pour aller cantonner à Plessier-Saint-Just à 2 km où nous sommes logés dans une grande ferme.
La campagne d’Alsace est terminée, et maintenant commence celle de France.
Ce matin, je suis de garde pour prévenir les officiers en cas de départ.
En effet à 11 heures, l’ordre arrive prêt dans 1 heure. Beaucoup de mes camarades ont lavés leurs linges ; vite sec ou non, il faut le ramasser. On attelle et puis à l’ombre des pommiers qui sont à coté des caissons nous sommeillons.
Le capitaine nous réunis et
après nous avoir lu les prescriptions du général nous explique de quelle
formation nous faisons maintenant partie. :
« Jusqu’à présent dit il nous étions division de réserve
; maintenant nous formons la 2ème division du 7éme corps remplaçant la 13éme
division qui est allé se reposer dans les Vosges.
Nous sommes maintenant de la 6ème armée dénommée
« armée de Paris » commandé par le général Maunoury. Il ne faut donc pas vous étonner, ou vous effrayer
si vous vous trouvez en 1ère ligne de feu, soit demain, soit plus tard et je
compte sur vous pour faire tout votre devoir. »
Enfin à 5 heures du soir, nous partons. Nous retournons à St Just-en-Chaussée et puis nous suivons la grand-route d’Amiens. Les aéroplanes sont nombreux et sur notre caisson nous suivons des yeux tous les mouvements de ces grands oiseaux de guerre.
Nous quittons un peu plus loin cette route pour un chemin et, après une heure de trot, nous arrivons à la nuit au village de Wavignies ou nous cantonnerons dans une espèce de grange.
Nous formons le parc en haut du village et après avoir dévoré une boite de singe nous allons nous coucher.
Alerte à 3 heures du matin.
Il faut vite atteler.
Nous allons au parc, sans prendre de temps de faire le jus nous nous apprêtons à partir. Nous sortons du parc et redescendons dans le village. Nous restons là au moins 2 heures de temps à attendre.
Enfin nous partons.
Le 305ème va partir aussi derrière nous.
Sur la grand-route d’Amiens que nous traversons, un bataillon de cycliste, quelques cuirassiers vont du coté de Paris à fond de train.
Et nous au lieu de reprendre la route d’Amiens nous prenons une route à gauche. Nous voyons par les indications à chaque village que nous revenons sur nos pas.
Nous battons donc en retraite. (*)
Et en effet nous traversons à
une bonne allure beaucoup de petits villages que désertent déjà les habitants.
Les voitures chargées de quelques meubles, le meilleur mobilier sont là
attendant le voiturier.
A notre passage les bonnes gens sont devant leur maison un seau de cidre ou d’eau et nous présentent un verre plein que nous buvons en marchant et remettons le verre à une autre personne qui les attend un peu plus loin.
Il fait une chaleur tropicale.
Sur la route les fantassins du 292ème ont abandonnés leur sac (*) après avoir mis leur nom dessus. Une voiture réquisitionnée les prendra pour les emmener plus loin.
Ce sont les hommes qui abandonnent la colonne et restent en arrière.
Les pauvres fantassins paraissent bien fatigués et un moment le Lieutenant RENON (?) nous fait descendre de voiture pour faire monter quelques pioupious. (**)
Mais ils en abusent, bientôt ce n’est plus 3 servants qui sont sur les coffres mais une quinzaine installés plus ou moins sur l’arrière-train si bien que le lieutenant les fait redescendre et nous reprenons notre place avec plaisir malgré notre pitié pour ces troupiers.
Sur les 11 heures, nous faisons la grande halte sur la route.
Et pas un arbre pour nous mettre à l’ombre. Nous mangeons une autre boite de vieux singe que nous avons conservé comme réserve en plein soleil.
On va faire boire les chevaux au village tout proche et on repart à 2 heures de l’après midi.
Nous marchons toute l’après-midi, et sur toute la
route les fantassins sont couchés sous les arbres.
Pourtant à 7 heures nous arrivons à La Rue
Saint-Pierre.
A la rentrée du village je rencontre mes amis ROCHE et CHAUSSIDON qui eux sont arrivés au bout de l’étape avec la moitié à peu près du régiment. Ils sont tout de même bien fatigués.
On forme le parc dans un champ de peupliers. En arrivant Armand va trouver une place favorable pour faire la cuisine et préparer la soupe pendant que nous autre plaçons les corvées et allons à la distribution.
Nous mangeons avec appétit et allons-nous coucher dans une grange et je m’endors profondément.
(*) : Dans le JMO ont ne parle pas de « retraite »,
le mot n’est pas prononcé.
Par contre il y est écrit : « à peine a-t-on parcouru 500m, qu’il faut faire demi-tour »….. ». Nous nous dirigeons vers Paris »… « Que signifie cette manœuvre ? »....« Nous n’en savons rien »… « Débandade du 292e régiment d’infanterie ».
(**) : C’est exact, c’est aussi indiqué sur le JMO

Extrait du JMO de la 22e batterie
Qui se trouvait en même
endroit que la batterie d’Eugène (la 21e)
Nous ne nous levons pas de très bonne heure. Tout de suite les batteries de tir vont prendre une position de combat dans le petit bois dominant le village.
Nous, nous restons ici, attendant les événements. On entend au loin le canon qui gronde.
Il y a de la volaille
paraît-il que l’on peut acheter dans le pays.
Nous faisons une collecte de 10 sous chacun et quelques camarades vont acheter 4 poules peut être un peu âgé mais encore sassez grosses. Nous plumons ces volatiles et le Gros se charge de la cuisson.
Et si nous nous régalons, il y a longtemps qu’on n’avait mangé rien que du bœuf.
Nous couchons cette nuit là, à
coté de nos voitures sur un peu de paille.
Nous partons à 7 heures du matin et sitôt sur la route les chevaux vont au trot. Nous passons à Bresles.
Des batteries du 36e sont en batterie sur la droite de la route masquée par des arbres coupés et plantés autour des pièces. Il fait encore chaud.
Nous reconnaissons bien cette fois que nous battons en retraite.
Au loin, on voit les villages qui flambent. Creil est du nombre, d’après les habitants des villages que nous traversons.
A 3 heures du soir, nous faisons halte dans un champ à proximité
d’un village. Pendant la halte, le Gros nous prépare quelques patates. La
viande que nous avons touchée le matin est abîmée complètement et nous sommes
obligés de la jeter.
A 6 heures, nous repartons. Et toujours à reculons.
Enfin, nous arrivons à Chambly (Oise) (*) à 10 heures du soir où nous allons cantonner dans une ferme où nous formons le parc.
(*) : Chambly sera le théâtre de très violent combat
d’infanterie quelques jours plus tard, durant la bataille de la Marne.
Départ à 5 heures du matin.
Nous passons au milieu de villas somptueuses qui bordent la route.
Nous arrivons à 7
heures à l’Isle-Adam.
Là, les ponts de l’Oise sont minés, le génie est là qui attend que les troupes françaises soient passées pour faire sauter ces ponts. Nous nous arrêtons dans un champ à côté de la rivière pendant que nos batteries de tir prennent position sur une colline, en arrière du pays. Nous cherchons du bois et nous mettons en devoir de faire la soupe.
A peine l’eau est sur le feu, qu’il faut partir.
Nous remettons notre viande dans les marmites de campement et nous repartons. Nous allons dans le bois d’Isle-Adam que nous traversons en tous sens.
A midi, nous mangeons une boîte de singe, une pomme pour dessert et
nous repartons peu après.
Sur les bords de la route, des poiriers plient sous le poids de leurs fruits.
Nous passons à Bouffémont. Tous les habitants quittent leur pays pour échapper aux troupes allemandes.
C’est un spectacle vraiment
touchant de voir tous ces pauvres gens, vieillards se traînant péniblement,
jeunes mères portant leurs enfants dans les bras ou les traînant dans une
voiture sous une chaleur caniculaire.
Les vieux territoriaux organisent la défense de Paris ; des champs de poiriers tout entiers sont abattus pour faire un bouclier à nos fantassins.
On devine qu’on a l’intention d’arrêter l’invasion par là.
Nous allons, dans la soirée, bivouaquer tout près d’Écouen, le long d’une ligne de chemin de fer.
Nous faisons la cuisine dans un verger (*), à côté du parc et là, nous finissons de faire cuire notre viande du matin.
Nous faisons un quart de jus et puis nous nous alignons à côté de nos voitures sur la paille d’avoine que nous allons chercher dans un champ voisin.
(*) : C’est exact, pour le verger c’est indiqué sur le
JMO de la 22e batterie.
La batterie de tir va prendre une position à côté du bivouac. L’échelon va à côté de la voie ferrée.
Pour la première fois, nous allons, les brancardiers, faire le véritable service qui nous est assigné. Nous allons munis de 2 brancards, former un poste de secours à l’arrière des batteries et avec le médecin auxiliaire NICOLAS.
Et là, nous attendons avec impatience le premier coup de feu. Nous mangeons de bonnes poires que va chercher l’ami BRUDIN dans un champ voisin.
A 10 heures, un cycliste apporte un ordre au colonel.
Nous partons.
Nous rapportons nos brancards à la voiture médicale et nous partons. Nous traversons encore quelques villages en partie abandonnés et nous arrivons à 5 heures du soir à Mareil-en-France.
Le parc est formé, partie dans la cour d’une ferme, et partie dans la rue.
Aussitôt arrivés, nous faisons la cuisine à côté des chevaux.
Les maisons sont ici toutes
abandonnées ; c’est le pillage qui commence. La cave d’un débitant est vidée en
un clin d’œil. Tonneaux de vin, bouteilles de liqueur sont emportés et c’est bien
triste de voir dévaliser ainsi des Français.
Pour notre part, nous emportons seulement un moulin à café qui nous sera d’une grande utilité et 5 jeunes lapins qu’ont laissés leurs propriétaires.
Nous couchons ce soir dans la ferme, toute la batterie ensemble.
Le matin nous nous levons de bonne heure pour partir. On attelle et on attend les ordres.
En attendant nous visitons la ferme où il y a une distillerie. Là, il y a une bascule, j’en profite pour me peser et je constate que j’ai diminué de quelques livres.
A 8 heures, nous partons. On va de l’ouest au nord-est, nous
laissons les forts de Paris à notre droite.
Nous arrivons à Dammartin. Nous nous arrêtons dans la ville.
Là, les habitants sont effarés, des femmes pleurent et se plaignent
des dégâts qu’ont fait les troupes à leur passage. Deux ou trois cadavres de
chevaux sont là sur la route. (*)
Nous repartons.
À peine avons nous fait 1 km
qu’il faut faire demi-tour.
Nous tournons les caissons à bras et revenons à Dammartin que nous retraversons et nous allons bivouaquer en bas de la ville dans un champ d’avoine.
Vite nous nous mettons à faire la cuisine. Avec quoi ?
Le ravitaillement n’est pas venu aujourd’hui : Ah ! Les lapins que nous avons pris hier et qui depuis sont prisonniers dans les cases d’avant-train. On les assomme, les écorche et le Gros va employer son talent de cuisinier pour nous préparer un civet épatant.
Moi, je fais le jus, et malheureusement en le coulant, j’en vide la moitié.
Voilà notre ration réduite. Personne ne s’en fâche d’ailleurs.
Et je vais après m’étendre à côté de mon caisson avec les amis MARTIN et ARMAND.
(*) : C’est exact, c’est indiqué sur le JMO (voir dessous).
Trois soldats français ont été fusillés pour pillage, semble-t-il.

(*) : « Bataille de la Marne » est indiqué comme
titre, de ce paragraphe dans le carnet. On devine ici que le texte du carnet
n’a pas été écrit en temps réel. Le nom donné « bataille de la
Marne » date de mi-septembre.
Nous partons du bivouac à 4 heures du matin.
Nous repassons à Dammartin puis on prend une route à droite.
Le 47ème d’artillerie, le 5ème nous suivent maintenant. Le 292e passe aussi sur la route et de partout les régiments de notre division se dirigent en avant.
Décidément, nous prenons l’offensive. Nous mettons en batterie en haut d’un petit coteau mais nous repartons presque aussitôt.
Nous continuons notre route à
travers champs. Nous voyons dans les champs quelques trous d’obus de 77 ; nous
en trouvons même quelques-uns qui n’ont pas éclaté.
Un cheval de boche tout sellé est étendu dans un sain foin ; il faut nous voir courir comme des lapins pour regarder l’équipement de nos ennemis.
Pour la première fois, nous entendons de près siffler les obus de 77, mais les fantassins nous ont tellement affirmé qu’ils n’étaient pas dangereux que nous les croyions tout à fait inoffensifs.
Bientôt nous sommes obligés de constater que ce n’est pas tout à fait ça. En arrivant dans le village d’Oissery, le 216e a été surpris par le tir de ces canons et il y a eu quelques morts et un bon nombre de blessés.
La vue de ces cadavres à pantalon rouge nous impressionne profondément et je n’ose les regarder.
Les blessés regagnent l’église du village où est installée l’infirmerie.
Un sous-officier du 36ème d’artillerie a été tué au service des éclaireurs. Nous nous arrêtons à côté d’Oissery et nous attendons des ordres. Nous grignotons quelque bout de pain et de chocolat, il ne faut plus penser à faire cuire de la viande.
D’abord, le feu attirerait l’attention des Boches et puis il faut s’attendre à partir d’un moment à l’autre.
En effet, à 1 heure du soir, nous partons et les batteries vont
prendre position un peu en arrière d’une crête tandis que l’échelon reste dans
un bas-fond.
Je rencontre là JARRIJE (?) qui est au 13ème escadron du train conduisant une voiture ambulance.
Sur les 4 heures, nous repartons.
Nous passons à Puisieux où fume encore un moulin incendié. On fait boire les chevaux. Les pauvres bêtes n’ont ni bu, ni mangé depuis la veille. Et puis nous allons nous placer derrière une petite colline au nord de Puisieux, de Bouillancy et de Brégy, et les pièces prennent position sur le plateau. Et tout de suite nos canons se mettent en danse.
Nous restons là jusqu’à la nuit.
à 7 heures du soir,
nous voyons descendre des bandes de fantassins de la colline à perdre haleine.
Qu’y a-t-il ? Que se passe-t-il ?
Par prudence, le lieut. (Jean) ROUHAUD, commande à cheval croyant à une retraite et envoie en même temps quelqu’un s’informer auprès des pioupious. Au retour du commissionnaire : Pied à terre ; c’est une fausse alerte.
Les fantassins allaient chercher de l’eau et de quel train !
Allons ! Ils ne sont pas encore fourbus quand il s’agit de se ravitailler !
Nous couchons sur les lieux,
derrière les caissons.
La fête d’Aubière n’est pas gaie cette année.
Depuis le matin la canonnade commence. Les batteries de tir ont conservé leur position. Nous faisons du café dans le bois à côté duquel nous sommes restés.
Tout à coup, un sifflement puis blang un obus de 155 a éclaté en avant du bois à une vingtaine de mètres de notre médecin qui venait tranquillement de Douy-la-Ramée.
Ce n’est plus de la blague.
Nous allons, les équipes de la
21e et 23e batteries, en haut de la crête où nous nous croyons en sûreté, nous
déplions les brancards et en compagnie du médecin Nicolas, nous attendons.
Nos 75 ne cessent de tirer. Par tir fauché et allez donc !
Sur le haut du plateau, un peu
en arrière de la première crête 180 bouches à feu sont alignées ce sont le
47ème, le 5ème, le 16ème, 36 et 53. Plus à droite le 40è et le 32è.
Et toutes ces pièces crachent en même temps et toujours l’acier et la mitraille.
A 8 heures, un aéroplane allemand passe au-dessus de nous.
Une demi-heure après l’artillerie ennemie nous a repéré et les marmites font leur apparition pour la première fois. Et d’où ce nom de marmite donné et employé maintenant quand on parle des obus allemands.
Je crois que c’est probablement parce qu’elles font, où elles tombent dans la terre, un trou de la forme et la dimension d’une grosse marmite. Et puis, en éclatant elles font un bruit formidable. Tous leurs coups sont au début un peu longs et dépassent la crête où nous sommes, puis peu à peu se raccourcissent.
Et bientôt la position devient périlleuse.
Une marmite tombe sur un groupe de fantassins, en tue deux et en blesse un autre que nous soignons. Une autre tombe au milieu des avant-trains de la 23ème batterie, tue 5 chevaux et démonte un avant-train. Il n’y a aucun canonnier d’atteint.
Des fantassins blessés légèrement ou pouvant marcher, des chasseurs à pied viennent du champ de bataille et vont rejoindre les ambulances au plus prochain village.
Nous commençons à comprendre le danger.
A 10 heures du matin, on part précipitamment. Vite nous regagnons
notre échelon.
Nous traversons le champ de luzerne où les obus sont tombés en quantité. Nous avons nos caissons encombrés, toute l’avoine que nous avons touchée le soir, les vivres plus 4 moutons que des servants de la batterie ont ramassés près de leurs pièces.
Dans ce champ, 2 porcs d’un joli poids ont été fauchés.
Nos pièces vont prendre une autre position et nous allons nous former le parc dans un champ de peupliers à proximité de Bregy.
Là, je rencontre ROCHE et
BAYLE au 292ème.
Leur régiment a bien souffert et est éparpillé un peu de tous côtés.
Nous causons naturellement de la fête du pays et des nouvelles, car c’est là que je reçois la première carte qui m’a été expédiée. Elle date du 23 août.
C’est bien temps.
Et tout le temps, la canonnade
continue avec violence. Des camarades se mettent en devoir de peler nos brebis
et de les vider, mais il est défendu de faire du feu et nous ne pouvons les
faire cuire.
Il y a là un château à côté où on a découvert une bonne cave garnie. Les officiers permettent de prendre du vin pour se désaltérer et pour porter aux batteries.
A la nuit, on part pour retourner où nous étions le matin. On
attend là des ordres. Bientôt il faut repartir. Nous allons retrouver les
batteries de tir où nous coucherons. En arrivant là-haut, nous nous apercevons
qu’il nous manque le camarade ARNAUD.
Où est-il ?
Il a dû s’endormir et rester là-bas ?
Enfin on ne dira rien ce soir. Peut-être nous retrouvera-t-il ?
Les sections de munitions viennent nous trouver là et nous remplissons nos coffres qui tous ont été vidés.
Nous n’avons rien mangé depuis
hier. Plus de pain. C’est alors que nous puisons dans les réserves et je mange
ce soir-là deux bons biscuits de pain
de guerre avec du chocolat. Et nous nous couchons à côté du caisson sur une
botte d’avoine.
Au loin, devant nous les villages flambent de tous côtés des lueurs que
fait l’incendie.
Au jour, les batteries vont reprendre les positions de la veille ; nous, nous allons dans un champ avant d’arriver à Brégy.
Pourtant
nous pourrons faire cuire nos moutons qui depuis hier sont dans un sac sur un caisson.
Les cuisiniers ne manquent pas aujourd’hui car tout le monde a faim.
Le ravitaillement vient amener les vivres ici. Enfin on peut manger aujourd’hui à notre aise. Les gigots sont partagés par pièces, on fait apporter la part des servants qui, en chemise depuis le matin, ne cessent de passer des obus entre les mains et les servir aux Boches. (*) Les marmites arrivent toujours, mais ils s’écharnent surtout à bombarder le village de Fosse-MARTIN à gauche de Brégy.
Des compagnies entières de fantassins arrivent blessées, le 305ème a
particulièrement souffert.
Voilà des prisonniers.
Vite nous accourons pour voir le défilé. Ce sont les soldats du 298 qui
les ont faits prisonniers et en même temps, ils ont pris un drapeau qu’ils
rapportent triomphants.
(*) : Sur le JMO, il est indiqué que les batteries ne cessent
de tirer de 7h à midi en direction de l’arrière de Puisieux et ferme de Nogeon
A 11 heures, l’ami ARNAUD arrive tout essoufflé : il
nous a retrouvés, mais après combien d’aventures. Hier, il était allé chercher
de la paille pour se coucher, et lorsqu’il est revenu, nous étions
partis.
Que faire ? Où nous prendre ?
Il va alors de batterie en batterie du 47 au 5 puis au 36e. Impossible de nous rejoindre. Il va alors au quartier général où il passe la nuit et là on le renseigne.
A midi, le feu de l’ennemi devient plus violent. Ce n’est plus une
marmite qui arrive, mais des salves continuelles de 6 et tout le temps. Tout à
coup on appelle les brancardiers : il y a un blessé. Sans penser au danger nous
partons BRUTIN, CHANDELON, (Gabriel)
MARTIN et moi avec un brancard. BONNIOT nous accompagne.
Entre chaque salve, nous faisons un bond et sitôt que nous écoutons un sifflement, nous nous couchons à terre.
Nous arrivons derrière le fameux bois en bordure de la route. Les avant-trains sont là. Nous nous abritons derrière la crête. Un obus tombe sur les avant-trains tuant un conducteur et en blessant un autre, massacrant plusieurs chevaux.
Tous partent en débandade et les conducteurs n’arrivent plus à maîtriser leur monture. Mais nous, pourquoi aller chercher un blessé ailleurs quand il y en a un là tout près.
Nous prenons le pauvre diable sur notre brancard et le soignons avec son paquet de pansements individuel. Mais où le transporter ?
De tous les côtés les marmites se rapprochent et de l’autre côté de la route les trous s’alignent, nous comblant de terre à chaque coup. Il faut absolument partir car s’ils raccourcissent tant soit peu leur tir c’en est fait de nous. Nous suivons alors derrière la crête et nous portons notre blessé vers le médecin qui, lui, est allé soigner celui pour lequel on nous avait appelés.
Mais ce n’est pas là
l’ambulance, il faut aller à Brégy. Allons du courage !
Nous repartons en suivant le même chemin et nous arrivons à l’ambulance sans autre incident. La cour est remplie de blessés et pourtant à chaque instant une auto vient en prendre un chargement.
Cela fait pitié.
Enfin on remet notre brancard, notre blessé est mort en arrivant et nous retrouvons notre échelon de l’autre côté de Brégy car eux aussi avaient été obligés de déménager. Le combat continue jusqu’à la nuit.
Nous allons alors retrouver nos batteries et où le train régimentaire vient nous ravitailler. Nous couchons à côté de nos caissons après avoir mangé un bout de pain et de chocolat.
Au jour les batteries reprennent leurs positions de la veille et l’échelon retourne également à côté de Brégy où viennent nous rejoindre les avant-trains.
Nous préparons notre viande pour nous et nos camarades des 1ères pièces.
La bataille continue toujours avec violence.
Toutes les heures environ il faut amener un ou deux caissons d’obus, les conducteurs ne vont pas vers les pièces avec plaisir.
Il tire sur les tranchées allemandes en arrières de Nogeon
à 10 h, nous partons les brancardiers, avec les médecins installer
un poste de secours plus près des batteries. Mais un colonel d’artillerie nous
empêche de passer en haut de la crête, car d’abord l’ennemi pourrait nous voir
et puis cette zone est très dangereuse.
Là, nous rencontrons les brancardiers du 53e qui eux aussi ont fait demi-tour.
Je cause avec CIBERT (?) et nous parlons un peu du pays.
Nous restons là dans un fossé
une demi-heure à peu près et voyant que le feu des marmites ne se calme pas le
médecin nous renvoie rejoindre l’échelon.
Le commandant FLOUTIER, de
notre groupe est blessé au bras derrière une meule de paille. (*)
L’après-midi, le feu de l’ennemi est moins intense et on n’entend
plus que le bruit de nos canons. On prétend que les Allemands se replient en
arrière. Nous passons la soirée ici.
Toute la journée les automobiles transportent des blessés ; on devine que la lutte a dû être terrible et les pertes élevées.
Nous, artilleurs, nous ne nous rendons pas bien compte de ce qu’est la bataille. On quitte une position, on en prend une autre mais [nous] ne voyons pas les corps à corps à la baïonnette.
Nous couchons ce soir sur les lieux et les pièces vont passer la nuit sur leurs positions.
(*) : Le chef
d’escadron FLOUTIER, commande le 1e groupe d’artillerie. Il est touché au bras.
Il sera remplacé par le capitaine COUADE, Le JMO des 21e et 23e batteries
l’indique, mais au 8 septembre… (Curieux !)
Le matin on n'entend plus rien. Plus un coup de canon.
Enfin je respire tranquillement.
Depuis 5 jours, la canonnade
n'a pas cessé une minute. Le ravitaillement nous amène les vivres là à côté de
nous. Nous préparons d'abord les vivres de la batterie de tir et on leur porte
car depuis quelques jours ils se plaignent constamment. Puis nous faisons cuire
la viande pour nous.
Mais à midi il faut partir.
Allez ! Il faut ramasser toute
cette viande dans les campements et en route. Par comble, mon caisson est allé
amener des munitions et je suis obligé de grimper sur l'arrière train de la
1ère voiture si je ne veux marcher à pied. J'avoue que je n'en ai guère envie
car il fait chaud et quelle poussière.
Nous suivons la route que nous avons prise plusieurs fois et qui va à Douy-la-Ramée, puis nous traversons les champs d'avoine et de luzerne où les Allemands se sont acharnés à envoyer leurs obus. Heureusement !
De partout des trous béants, la terre a été retournée par les marmites. Le village de Puisieux est anéanti. Il n'y reste plus que quelques toits qui n'aient pas été atteints.
Nous prenons ensuite la route de Fosse-MARTIN, qui a beaucoup souffert aussi du bombardement. Juste à l'intersection des routes, une charrette chargée de brancardiers ou d'infirmiers revient du champ de bataille sur Brégy.
Et qui reconnais-je ?
ROCHE, BAYLE et DEPAILLER de Pérignat.
Quelle bonne poignée de main. Comme nous sommes heureux de nous retrouver après une pareille semaine. Nous nous rappellerons longtemps.
Mais nous n'avons pas le temps de pérorer. Ils m'annoncent la mort de (Jean) BOURCHEIX (*), de (Pierre) BREULY (boule de son) (**), et les blessures d'une dizaine d'Aubiérois de leur régiment.
Nous continuons notre route.
Dans tous les pays que nous traversons les toits sont effondrés, les murs
ouverts. Nous passons à côté des positions de nos batteries. Des tombereaux de
douilles de 75 sont là à côté de l'emplacement des pièces.
Les Boches ont dû recevoir quelque chose. Ils battent en retraite cette fois et pour de bon.
Nous arrivons à la nuit tout près de Crépy. On forme le parc à côté de l'église. Je vais chercher une botte de paille pour nous coucher.
On distribue la viande à moitié cuite que nous mangeons en tirant un peu. Et nous nous couchons.
A peine endormis allez debout
on part. Nous mettons notre paille sur le caisson et nous revenons sur nos pas
dans un bois où les chevaux morts sentent déjà mauvais. On reforme le parc dans
une autre terre et on se recouche.
Encore la même chose. Sitôt endormis, il faut encore repartir.
Et pour aller où ?
Derrière un bois de l'autre côté de la route. Voila !
Il faut encore aller chercher de la paille dans un hangar assez éloigné et pourtant cette fois nous pouvons dormir tranquilles.
(*) : Jean BOURCHEIX, caporal au 292e régiment d’infanterie,
mort pour la France le 9 septembre 1914 à Brigy (Oise), tué à l’ennemi. Il
était né à Aubière (Puy-de-Dôme), le 26 février 1889
(**) : Pierre Marius BREULY, n’est pas mort ce jour là. Il a été très
grièvement blessé. Il a été déclaré mort pour la France, par blessures de guerre,
le 2 octobre 1914 à Agneaux (Manche) à l’hôpital n° 36. Il était né le 2
septembre 1887, à Aubière (Puy-de-Dôme)
À 6 heures du matin, nous partons à la poursuite des Allemands. Nous traversons au grand trot nombre de villages tous bombardés. Dans le premier nous voyons des ambulances que les Boches ont abandonnées, des brancards.
Toutes les maisons inhabitées ont été pillées. Les églises sont garnies de paille et ont servi de dortoir aux troupes qui battent maintenant en retraite. Les habitants de ces patelins nous disent que les Allemands ont passé ici le matin, là à 8 heures.
À 10 heures, nous allons derrière un
bois de la forêt de Villers-Cotterêts où nous mangeons à la hâte une boite de
singe.
On repart aussitôt, on arrive à 3 heures dans un grand château à 1 km de Villers où on fait boire les chevaux en vitesse.
Il se met à pleuvoir averse. Tout de suite il faut repartir. Nous traversons Villers sous la pluie. Les habitants nous font bon accueil ; les braves gens nous passent des liqueurs, du café, du vin.
Pour ma part je bois un bon verre de café et je récolte une bouteille de vin blanc bouché pour nous trois.
Mais on ne s’arrête pas.
Nous prenons tout de suite la route de
Soucy. Et nous allons bon train. On ne nous donne même pas le temps de
remonter en voiture après avoir desserré le frein à la descente d’une côte.
Nous arrivons en haut de Soucy.
Tout de suite en batterie. Et notre 75 reprend sa musique des jours derniers en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire.
C’est ma foi, merveilleux.
On fait ramener l’échelon en arrière. Puis tout à coup plus rien.
Un officier a arrêté le feu
croyant que l’on tirait sur les Anglais. Puis l’on s’enquiert, un cavalier va
en reconnaissance. (*)
Quand il revient, le concert recommence : c’est bien sur les Allemands que nos batteries tiraient, sur un convoi qui se retirait tranquillement.
Les chasseurs sont là qui se promènent en parade sur la crête si bien que les Boches les voient et tout de suite une batterie de 77 tire sur eux sans leur faire grand mal car ils déguerpissent lestement (*) et puis ces petits floutiaus (?) comme nous les appelons à cause de leur sifflement ne sont pas si dangereux que les grosses marmites.
Nos pièces tirent jusqu’à la nuit. Nous couchons tout mouillés sous un grand hangar qu’il y a là heureusement en haut de la côte où l’on peut s’enfouir dans de la bonne paille.
(*) : Cet épisode est décrit de la même manière dans le JMO de
la 22e batterie.
Au jour, nous reprenons nos positions de la veille, l’échelon redescend dans le bas fond. Le ravitaillement vient là nous amener les vivres de la veille.
Des bataillons de chasseurs à pied défilent toute la matinée et en passant nous mendient un pauvre morceau de pain. Ils font pitié, ils n'ont plus rien touché de deux jours.
Les états-majors de la division, du corps d'armée passent.
A 8 heures du matin, nous partons et nous arrivons à Ambleny en même temps que le 305e qui s'arrête à l'extrémité du pays.
On s'arrête longtemps sur la route. Pendant ce temps nous allons faire un seau de café dans une maison écartée au milieu d'un pré, que nous savourons, nous ne faisons pas de bon repas tout à l'heure.
Il pleut encore.
A midi, voici le 292e.
Vite j'accours. Peut-être rencontrerai-je quelques connaissances.
Et justement le régiment fait la grande halte dans le pays et le service d'infirmerie est arrêté juste devant nous. J'ai ainsi le plaisir de passer quelques heures avec ROCHE, BAYLE et DEPAILLER.
Nous mangeons ensemble un pot de confiture qu'ils ont car ils sont comme nous, ils n'ont rien mangé depuis hier. Maintenant voilà les voitures du génie qui arrivent chargées de grands bateaux pour jeter un pont sur l'Aisne. Nos batteries vont prendre position au dessus du village de Maubrun.
L'échelon reste à Ambleny où nous formons le parc dans un champ de pommiers. Il pleut toute la journée. Nous faisons la cuisine dans une maison en face du parc, abandonnée et pillée par les Allemands. Tout le linge est dans la cave.
Il faut nous contenter de manger quelques patates car pour comble de malheur le sac qui contenait la viande, mis à la légère sur le chariot de batterie s’est perdu en route. Les canonniers se rattrapent en buvant suffisamment, il y a du vin à dispos dans une cave. Nous restons là jusqu’à la nuit.
Nous allons coucher dans une grande ferme à côté du parc.
Le matin nous rejoignons notre parc et allons vite prendre possession de notre cuisine de la veille. Nous allons pourtant pouvoir manger un peu de viande. Nous mettons la soupe en train, de bonnes pommes de terre, et pour mieux faire à notre aise nous allumons le fourneau.
Allons donc !
La soupe n’a pas bouilli qu’il faut partir.
Nous remettons notre viande dans les marmites de campement et nous plaçons toutes nos affaires sur les caissons.
Et on attend là, les pieds dans la boue, l’ordre de démarrer.
Une heure, deux, on ne part toujours pas.
Le lieutenant nous engage alors à faire cuire pour manger. Cette fois pour avoir plus vite fait nous allons faire des biftecks.
Allez ! Les uns rallument le feu, d’autres coupent la viande en tranches aussi minces que possible et d’autres nettoient les plats. Dans le jardin derrière la maison il y a ma foi de bien jolies poires et nous nous rattrapons sur ces fruits.
A 10 heures, il faut partir cette fois et pour de bon. D’un côté nous mettons nos biftecks qui sont prêts, de l’autre les crus et nous remettons tout en place.
Des régiments d’infanterie, des bataillons de chasseurs passent toute la matinée.
Nous allons rejoindre la batterie de tir en haut du village de St-Bandry.
Et là derrière un grand tertre nous allons mettre la cuisine en train pour la troisième fois. Réussirons-nous cette fois ?
Non, pas encore.
A midi, il faut encore replier tous nos ustensiles et partir de nouveau.
Nous allons passer l’Aisne, paraît-il. Nous repassons dans Ambleny, et prenons la route de Fontenoy.
Arrivés à 1 km plus loin que le cimetière nous nous arrêtons.
La 23e batterie est là dans le bas fond de la route qui tire sans perdre un moment. A chaque salve, nos chevaux se cabrent, car nous sommes en avant des pièces, les obus passent au dessus de nos têtes. Puis au bout d’un moment les marmites arrivent sur la route.
S’ils battent en retraite, les Allemands défendent sérieusement le passage de la rivière.
Aussitôt que leur observateur
aperçoit quelque troupe sur la route qui mène au pont, les obus tapent. La
canonnade continue de part et d’autre. Mais un moment, les marmites approchent,
une tombe sur une petite troupe de fantassins qui passait sur la route.
Il y en a un de tué, et deux de blessés que nous allons soigner. Alors le lieutenant commandant l’échelon nous fait faire demi-tour individuel.
Chaque voiture tourne sur place sans aucun ordre et repart en arrière tandis que nous, servants, avons pris les devants pour nous sauver.
Mais le capitaine COUADE a vu de sa batterie la précipitation avec laquelle les voitures cherchent à filer et il vient au trot et révolver au poing commander d'aller au pas.
C'est comique.
Quelle tête font les
conducteurs qui entendent derrière eux les éclatements qui s'approchent, et qui
ne peuvent courir. Enfin, nous allons nous former derrière un petit bois du
côté d'Ambleny.
Pendant ce court repos, nous mangeons avec Gros (Gabriel) MARTIN une boite de singe.
A 4 heures, il faut traverser l'Aisne à tout prix, les premières batteries ont passé et on ne peut les laisser sans munitions. Nous reprenons la route.
A peine la première voiture a-t-elle débouché au tournant du bois que la danse recommence, et il faut encore rebrousser chemin. Il n'y aura donc pas moyen de passer.
Voyant qu'il est impossible de suivre cette route, le lieutenant MATHIEU commandant l'échelon nous cherche un autre passage.
Nous revenons à Ambleny, puis par un chemin détourné allons rejoindre la grand' route de Compiègne à Soissons, et derrière un petit bois nous débouchons en face du pont de bateaux que le génie a fait.
Ce n'est pas compliqué, un pont de bateaux, et je ne m'attendais pas à pouvoir passer si sûrement que cela. Des bateaux amarrés à peu de distance les uns des autres ; au dessus, un plancher de madriers, et voila le pont.
Nous allons passer une voiture l'une après l'autre ; les conducteurs prendront les porteurs par la bride, les servants tiendront les souverges de devant et de derrière, et un autre au frein. Les premières voitures partent d'abord.
Enfin voila notre tour.
Nous passons bien tranquillement, mais à peine de l'autre côté une fusillade très vive nous accueille.
Tout d'abord, nous croyons que ce sont nos fantassins qui tirent, mais nous revenons bien vite de notre erreur car les balles sifflent de tous côtés. Nous nous abritons autant que possible derrière les caissons, nous sommes tous les trois courbés et nous baissons la tête.
Que faire ?
Nous allons tout de même jusque derrière le château de Fontenoy, dans cette position. Le trompette GRIMAUD est blotti derrière un caisson, ne se rendant pas bien compte de ce qui arrivait, il faisait comme les camarades, traînant péniblement son cheval par la bride avec des "Hue, Hue", pour encourager sa monture.
Tout à coup voilà nos fantassins qui redescendent de Fontenoy. Au galop, les chasseurs à cheval retournent du côté du pont.
Mais alors, qu'allons-nous devenir si les fantassins qui, seuls, peuvent nous défendre, ne cherchent qu'à se sauver, nous laissant là avec nos caissons seulement ?
Nous allons être pris.
Le lieutenant Mathieu ordonne alors de repasser le pont.
Et en avant ! Les conducteurs remontent à cheval, nous nous abritons comme nous pouvons. ARNAUD se blottit sur la flèche du caisson entre l'avant et l'arrière-train.
(Gabriel) MARTIN marche tout courbé, à côté des chevaux. Moi, je me couche sur le ventre devant notre siège à la place où d'habitude nous mettons nos pieds. Toutes les voitures arrivent en même temps devant le pont.
Et chacun essaye à passer le plus tôt possible, ne s'inquiétant pas davantage de l'ordre des pièces.
Nous repassons des premiers.
Au moment de traverser, il y a un cheval de la voiture qui ne peut plus marcher. Le Gros le prend par la bride, moi je prends une trique et frappe à coups redoublés le pauvre animal.
Ce n'était pas de sa faute, car à quelques cent mètres après avoir passé, cette pauvre bête s'est abattue, elle avait été blessée à la poitrine.
Vite nous dételons, et sans nous inquiéter du harnachement nous reprenons la route d'Ambleny, pendant que les petits floutiaux nous accompagnent.
Mais là-bas vers le pont, les officiers du génie ont arrêté la débandade des fantassins et, révolver au poing, les ont retenus.
Là au milieu de tout ce monde qui se cachait, j'aperçois CHARNY qui arrivait tout justement du dépôt. Nous nous en sommes bien tirés tout de même, et après avoir formé le parc un peu plus loin, nous sommes presque étonnés de nous retrouver tous vivants.
Seul accident : un caisson est
resté là-bas, le timon a cassé en tournant. Il n'en a pas été de même de la 23e
batterie. Il y a eu chez eux six blessés et beaucoup de chevaux de tués, et une
de leurs pièces est restée là. Si les Boches avaient été bien nombreux, nous
étions, ces coups là, prisonniers sûrement, mais il n'y en avait que pour
protéger leur retraite.
Et dans la nuit, nos fantassins les chassaient complètement de Fontenoy.
Le lieutenant était allé au
quartier général de la division présenté des ordres.
Quand il revient nous retournons à Ambleny, nous formons le parc à l’extrémité du village du côté de Soucy ; les conducteurs de la voiture laissée là bas vont la chercher et nous rejoignent ensuite. Mais où coucher ; pas une botte de paille, rien et il pleut maintenant.
Et puis nous avons l’estomac vide. Et bien voilà ! Nous allons allumer du feu, nous ferons cuire notre viande pour la 4éme fois aujourd’hui.
Nous installons le foyer sur le bord de la route et pendant que des uns vont au bois, d’autres à l’eau nous déplions tous nos ustensiles.
Il est 9 heures du soir et s’il faisait meilleur je n’attendrai sûrement pas la soupe pour aller me coucher.
Enfin la soupe est prête, je bois deux quarts de bouillon et puis je me couche à côté du feu en compagnie de (Gabriel) MARTIN et quelques autres tous serrés le plus possible pour avoir plus chaud.
Quelle journée. Et quelle nuit !
Nous ne somme pas en retard pour nous lever le matin car il pleut toujours et il ne fait pas chaud.
Le ravitaillement est là, nous touchons les vivres. Le vaguemestre aussi a des lettres aujourd’hui.
Quel bonheur ! Ce sont les premières nouvelles et si elles sont attendues. Justement j’ai une carte, cela me fait oublier les fatigues de la journée d’hier.
Vite nous mettons l’avoine, le pain la viande sur les coffres et nous repartons.
C’est qu’il faut repasser l’Aisne aujourd’hui, il n’y a pas à dire, nous ne pouvons pas laisser nos pièces sans munitions. Nous reprenons la route de la veille.
S’ils en ont tiré des marmites tout le long de cette route mais ce matin, comme le temps est pluvieux et brumeux ils ne doivent pas nous voir car nous passons en toute tranquillité.
Avant d’arriver vers le pont,
derrière une meule de paille une voiture toute démontée est renversée, le
conducteur a été tué à côté de la route.
Enfin nous passons dans de meilleures conditions que hier au soir, nous retraversons ce champ de betteraves.
Dans ce champ beaucoup de pauvres fantassins sont là étendus victimes de l’attaque de Fontenoy dans la nuit. Oh ! Comme c’est triste.
Des uns sont restés dans la position où la mort les a frappés.
Nous arrivons au château.
A ce moment le temps s’est éclairci et messieurs les Allemands nous ont vu. Tout de suite les obus retombent sur le pont, nous avons passé au bon moment.
Un seul coup tombe sur la forge et la voiture médicale tuant le cheval qui la conduit. Nous passons à Fontenoy, Port-Fontenoy, Vaux-Roches et Berny-Rivière, et nous allons former le pas en haut d’un grand champ qui touche aux dernières maisons à gauche. Nous allons faire la cuisine dans la cour du café Lepage en face de la mairie de Berny.
Nous serons plus tranquilles aujourd’hui : nos batteries tirent toutes.
Nous préparons les vivres des 3e et 4e pièces et nous leur portons tous prêt.
Dans la soirée, un détachement venant du dépôt vient nous rejoindre et je suis tout surpris d’y trouver PASCAL qui est affecté à la 6ème pièce.
A la nuit tombante, nous allons bivouaquer dans un champ à l’extrémité de Berny du côté de l’église. Nous touchons nos vivres, le ravitaillement est venu là, les sections de munitions aussi : Tout à côté il y a un grand hangar plein d’avoine non battue. Beaucoup y vont coucher.
Le Gros (Gabriel) MARTIN et moi nous allons chercher plusieurs bottes de cette avoine, nous les mettons entre 2 caissons, un sac au dessus et nous couchons là ou nous sommes plus tranquilles pour dormir que là bas.
Nous nous levons au jour, nous touchons les vivres que le ravitaillement a amené dans la ferme attenant au hangar. Nous mettons le tout sur les coffres et nous allons reprendre nos positions de la veille, les batteries de tir en haut de la côte 138 et l’échelon dans le même champ.
Comme hier nous prenons
possession de la cuisine dans la cour de l’hôtel Lepage où il faut préparer tous les vivres. Nos batteries
tirent toute la journée.
Les obus allemands tombent bien en avant des pièces du côté des avant-trains qui sont dans la ferme de Chapaumont au-dessus de Berny.
Le soir à la nuit, nous allons recoucher comme hier vers le grand hangar du côté de l’église de Berny et les sections de munitions viennent amener là la provision des obus.
Après avoir mis toutes nos provisions et avoine sur le coffre nous allons ce matin prendre position au dessus du village de Berny par la route de Saint-Christophe.
L’échelon, nous formons le parc dans un champ à Berny même et sitôt arrivés nous cherchons un endroit où nous pourrons faire la cuisine tranquilles, tandis que d’autres camarades font la distribution des vivres.
Il y a là des batteries de dissimulées dans le bois en arrière du village et je ressens ici une sorte de malaise concernant notre sécurité.
Je pressens l’arrivé de bonnes marmites, car tous les coups longs envoyés à l’adresse de nos batteries ou les coups trop courts réservés pour les batteries en arrière tomberont forcément sur nous.
Et cela ne se fait pas attendre.
Ca y est, un obus de 77 heureusement éclate juste au dessus des
canonniers occupés à la distribution blessant notre camarade BREY, de la 7e
pièce à l’épaule et un nommé Barbier (*), de la 22e batterie, plus grièvement lui. Il
ne faut pas demander ce que font les autres occupés à cette distribution.
Chacun part de son côté, les uns derrière un mur, d’autres sous un caisson.
Juste à côté du hangar où nous
avons déjà allumé le feu pour faire du café il y a une espèce de cave ; vite la
cave est transformée en infirmerie et brancardiers, infirmiers et blessés nous
nous réfugions là dedans.
Le major soigne au plus vite les blessures de nos camarades ; et les fait coucher sur la paille.
Mais les obus tombent toujours
et bientôt 3 autres blessés viennent aussi rejoindre les autres. On appelle les
brancardiers : il y a encore des blessés aux batteries.
Où est le blessé ? On ne voit personne.
Un conducteur pourtant nous amène vers le blessé que ses camarades ont transporté dans une carrière de pierre blanche en abondance dans le Soissonais.
C’est immense là-dedans, si bien que les avant-trains tout attelés sont venus s’y abriter. Le médecin soigne notre blessé, assez grièvement à la jambe, nous le déposons sur le brancard et nous attendons l’arrivée des camarades ARMAND et (Gabriel) MARTIN qui vont venir nous aider. Par bonheur le bombardement est arrêté et nous arrivons à Berry sans aucune crainte ni accident.
Tout le long du chemin des chasseurs alpins montent remplacer les fantassins. Nombreux sont aussi les blessés.
A midi, nous mangeons un bout de viande que nos camarades ont fait cuire et nous buvons alors le café que nous avions oublié depuis le matin.
Tout de suite après on reçoit l’ordre de partir.
Les blessés qui peuvent marcher vont eux-mêmes à Vic-sur-Aisne où il y a une ambulance. Les autres vont attendre là dans la cave une voiture qui viendra les chercher. Quant à nous nous retournons reprendre les positions que nous avions hier et la 47e nous remplace ici ; je n’en suis pas fâché.
Nous montons en voiture
et revenons former le parc dans le champ à l’extrémité de Berny vers la mairie.
Comme les autres soirs nous allons pour coucher à notre bivouac habituel, mains nous n’y sommes pas de demi-heure qu’il faut retourner d’où nous venons. Les batteries vont rester sur leurs positions toute la nuit.
Nous retournons donc là haut et nous couchons à côté de nos caissons. Moi je vais avec Bertrand et (Gabriel) MARTIN coucher sous un petit abri en feuillage qu’on fait les canonniers du 47e il y a quelques jours et qui a resté intact.
(*) : Canonnier-conducteur BARBIER
(JMO)
Nous retournons vers nos cuisines habituelles et là nous préparons les repas des 3 et 4e pièces qui ne peuvent eux allumer de feu et ne peuvent quitter leurs pièces car il faut tirer à tout moment.
L’artillerie allemande semble devoir les ignorer car tous les obus tombent en avant et plus à gauche ou à droite.
Il pleut toute la journée. Nous nous abritons dans une petite loge à côté de notre feu.
Mais s’il faut coucher là cette nuit nous seront frais.
Le soir venu voyant qu’il pleut toujours va (??) chercher au
village un cantonnement pour la nuit.
Nous partons à 7 h du soir pour aller former le parc
sur la route de Berny à Roche et nous couchons dans la grande ferme à droite de
cette route.
Notre 7e pièce est logée au dessus de l’étable où il y a un peu de foin et où les rats font toute la nuit un vacarme enragé.
Nous nous levons au jour et nous allons au parc pour toucher les vivres que le ravitaillement a amené.
Nous installons nos cuisines sur le bord de la route.
Le 53e d’artillerie est
là tout près, je rencontre CIBERT sous un énorme tombereau qui est sous un
hangar à la rencontre des routes Berny à Roche et Roche à Vic-sur-Aisne.
Nous passons la journée partageant des heures de loisirs à aider à la ??? et à aller causer avec les pays.
Nous installons un poste de secours dans une maison inhabitée sur la place de la mairie que nous partageons avec le groupe de brancardiers de chasseurs alpins.
Tous les matins arrivent les blessés de la nuit, ils sont d’abord soignés à ce poste, puis dirigés sur Vic. Sur la route c’est un défilé continuel d’autos de la Croix rouge.
Sur la place de la mairie des tas d’équipement de chasseurs alpins que les blessés ont laissé là. Nous couchons cette nuit dans la même ferme qu’hier mais lorsque nous arrivons là-bas la place est prise les chasseurs à cheval ont pris l’étable et le grenier.
Les fantassins occupent les ?? que faire ?
Nous ne voulons pourtant pas coucher dehors. Il y a bien le hangar mais les canonniers du ?? sont maintenant couchés et il ne faut pas songer à aller les déranger, à la guerre, on n’est guère serviable.
Enfin, nous apercevons une porte, nous allons coucher là dedans, nous serons toujours à l’abri car il pleut. Mais où sommes-nous !
Nous sommes empêtrés dans les courroies d’une batteuse, il y a là un escalier, nous montons par des escaliers difficiles et nous passons la nuit alignés sur le haut de la batteuse enfouie dans de la paille d’avoine non battue disposée pour être envoyée sur la machine à battre.
Nous dormons bien tout de même, le bruit de quelques marmites qui tombent sur Roche vient nous arracher le matin de notre dortoir.
Aujourd’hui notre travail est le même ; nous sommes les brancardiers de garde au poste de secours.
Nos batteries tirent de temps en temps. Les Boches ne répondent pas de ce côté.
Comme hier, nous faisons la cuisine à côté de nous sur la route.
Toute la journée des bataillons de fantassins viennent cantonner dans le village. D’autres repartent le soir relever leurs camarades.
Nous allons coucher ce soir sous le hangar à côté du parc et pour cela, il faut prendre la place de bonne heure.
Le soleil est à peine rentré qu’ARNAUD, GARDIEN, Gros (Gabriel) MARTIN vont garder la place dans un coin.
VILLENEUVE et moi attendons pour aller nous pieuter. L’arrivée du ravitaillement qui ne peut venir avant la nuit car les Allemands tirent de temps sur les routes de Vic et de Fontenoy.
Quant nous montons sur la paille, il n’y a plus une place de libre et si la notre n’était gardée, nous pourrions courir. Nous avons assez de peine à arriver à notre place et non sans nous attirer quelques bonnes gueulades.
Au matin, des bruits courent qu’une forte attaque allemande a été faite du côté de Fontenoy, on assure même que de la grande ferme de Confrécourt et même le plateau de Fontenoy a été repris par les Boches.
Je ne crois pas trop à ces bruits mais il y a tout de même quelque chose car on remarque des mouvements de troupes se dirigeant de ce côté.
Le 305ème notamment part au
jour.
Les officiers d’infanterie ont l’air tout préoccupés. Nous recevons l’ordre de nous tenir prêts à tout départ.
Il pleut toujours. Je suis toute la matinée à notre poste de secours.
A midi, l’ordre de partir est arrivé. Nous suivons la route de
Vic-sur-Aisne et nous nous arrêtons dans un champ touchant aux premières
maisons de la petite ville. Nous attendons là 2 heures et nous repartons
ensuite.
Nous traversons
Vic-sur-Aisne nous arrivons sur la place du château et prenons la route de ?? .
Nous passons l’Aisne, sur le pont qui avait été démoli par les Allemands et raccommodé par notre génie à l’aide de péniches placées pour remplacer toute la partie détruite.
A quelques cent mètres de ce pont plus en amont un autre pont de péniches a été construit par le génie.
Nous suivons la route jusqu’en haut du plateau qui domine Vic et d’où l’on domine toute la vallée de l’Aisne. Nous attendons là jusqu’à la nuit. Les officiers ne parlent ni d’aller plus loin, ni se coucher, ni de manger, rien.
La nuit venue, nous avons devant nous un bon spectacle, un feu d’artifice qui dépasse de beaucoup celui des fêtes patronales.
De sur le plateau d’en face où sont nos batteries des gerbes de flammes sillonnent continuellement dans la nuit et plus loin, beaucoup plus loin nous apercevons l’éclatement des obus avec une régularité parfaite et accompagné d’un roulement continu.
Toutes les pièces qui sont là haut tirent par quatre « a tir fauché » et nous distinguons bien l’efficacité de ce tir.
C’est merveilleux.
C’est que l’attaque des Boches
qui avait si bien réussi a été repoussée dans la journée et l’artillerie le
précipite maintenant en arrière. Et voilà qui vient nous le prouver.
Un détachement de 180 prisonniers environ arrive du champ de bataille et juste la colonne s’arrête vers nous. Ils sont entourés de chasseurs à pieds, baïonnette au canon et ils ne se font pas prier pour marcher. Il y en a quelques uns qui sont blessés aux bras ; ils suivent les autres tous de même.
Nous les entourons tout de suite et comme nous ne nous comprenons pas ont leur fait des signes et par leurs gestes nous racontent que l’artillerie française leur cause beaucoup de mal.
« Baoum – baoum » disent ils en montrant par un geste comme ils sont fauchés.
Ils nous demandent du tabac et on leur donne de quoi fumer.
Ah ! Si tous nous pouvions causer et nous entendre, comme nous serions unanimes à ne pas vouloir cette guerre.
Enfin à 8 h du soir peut être nous partons !
Où diable allons nous maintenant. Nous redescendons la raide cote que nous avons suivie pour venir ici et nous tournons ensuite sur une grosse route.
Et puis nous formons le parc dans un champ à droite de cette route. Nous ne connaissons pas l’endroit. Il fait noir comme dans un four.
Le parc formé, officiers et sous-officiers vont se loger dans une ferme voisine ou il y avait déjà beaucoup de troupe et nous laissent là au milieu de ce champ sans aucun commandement.
Puisque c’est ainsi nous
allons nous aussi chercher un abri pour la nuit et s’ils ont besoin de nous,
ils viendront nous chercher. Nous faisons plusieurs tours sur la route, mais là
il n’y a plus de place ailleurs deux ou trois maisons démolies.
Enfin nous prenons notre parti.
Nous allons dans une écurie qui n’à plus que la moitié du toit et dans cette partie abritée, nous nous couchons les uns sur les autres pour avoir plus chaud. Il y a très peu de paille, heureusement les chevaux qui ont passé là dedans ont laissé quelque fumier et contrairement à ce que nous attendions nous avons passé une bonne nuit.
Pas froid du tout mais quel mal de rein ! Car nous n’avons pu nous étendre. J’ai les pieds entre les jambes du Gros. Tout courbé lui aussi.
Enfin il faut se contenter, beaucoup sont encore plus mal.
Quand le matin nous sortons de notre taudis nous sommes tout étonnés de nous trouver à coté de la gare de Vic-Ressons et dans cette gare il y a un magasin à fourrages où nous aurions pu loger tout l’échelon et où il y avait déjà un groupe du 53e.
Nous rejoignons notre parc et allons faire le café.
Nous allumons un bon feu à coté de la route derrière des piles de blocs de pierre blanche que l’on utilise tant maintenant pour construire et que l’on retire dans ces carrières que nous avons déjà vues. Nous préparons ensuite à manger, nous avons le ventre creux depuis hier.
Pour aujourd’hui nous sommes tranquilles. Nous allons coucher le soir dans un fenil de la grande ferme de la Vache Noire.
Nous passons la journée ici en faisant notre petit train-train.
Nous les brancardiers nous faisons la cuisine toujours au bout de la route en compagnie des artilleurs du 47.
Le ravitaillement vient amener les vivres jusque là.
L’après midi, nous quittons le parc de la Vache Noire ; Nous ne
redevons pas coucher ici ; Ce n’est pas notre cantonnement.
Nous retournons former le parc à coté du hangar ou nous étions les jours derniers. Allons nous ne coucherons pas dehors ce soir. Nous irons prendre nos places de bonne heure.
Nous avons un coin épatant et nous profiterons d’une bonne nuit.
Nous installons nos cuisines à coté de notre parc.
Après le café nous nous mettons à éplucher des pommes de terre que nous avons ramassées dans un champ voisin. Puis allez sur le feu.
Moi en compagnie de GARDIEN et (Gabriel) MARTIN je vais sur la paille du hangar nous reposer un peu.
Oui mais voilà les marmites qui arrivent tout prêt, nous nous abritons derrière la meule de paille. Une tombe à coté de la route, une autre tombe dans le petit bois qui caché le parc coupant un arbre en deux dont la partie supérieure tombe avec grand fracas.
Allons ! Il faut déménager.
Nous ramassons nos affaires, à tout hasard nous laissons les patates sur le feu et nous allons dans un champ sur la droite de la route allant à Vic.
Nous voyons sur les hauteurs de Saint-Christophe les éclatements des obus de 155 fusants que l’on distingue très bien par le gros nuage de fumée noire que ces obus font en éclatant.
Mais le diable m’emporte, ils nous voient aujourd’hui.
Voilà qu’ils tirent maintenant tout prés du hangar ou nous avons couché plusieurs nuits sur la route de Berny à Vic.
Un camarade va chercher le plat de patates que nous avons laissé là-bas et nous le mangeons avec appétit.
Je vais sur les 2 heures aux pièces de tir amener notre caisson d’obus.
Je vois pour la première fois
l’emplacement de nos batteries. Je regarde le point de pointage, un peuplier
isolé des autres qui forment une ligne en haut de la crête.
Des batteries du 47, du 53, du 36 et du 16e sont placées en forme de fer à cheval en arrière de la crête.
Vers la ligne de peupliers sont les postes observateurs d’où les officiers surveillent le tir et commandent les changements de distance ou de dérives s’il y a lieu. Notre caisson vidé nous retournons à l’échelon.
Voilà maintenant les shrapnels qui viennent nous trouver, nous nous abritons derrière les caissons que nous mettons en batterie. Le lieutenant MATHIEU va chercher un emplacement ou nous serons peut être plus en sûreté.
Nous partons sur les 4 heures et nous allons nous
installer maintenant dans le champ à coté de la 1ére maison de Roche du coté de
Vic. Nous mangeons une bouchée et nous allons coucher de nouveau sous le même
hangar que hier.
Pour être plus tranquilles nous coucherons le Gros et moi sous un tombereau qu’il y a sous le hangar, nous sommes plus à notre aise que sur la meule d’avoine car une fois installés là haut il ne faut pas avoir besoin de ressortir dans la nuit, on voit à peine toutes les têtes qui sortent de la paille.
Sitôt levés nous allons nous installer derrière le mur de clôture d’un jardin à coté du parc. Nous buvons le café bien tranquillement. Mais voilà que le bombardement continu.
Et les obus ne tombent pas loin. Nous nous abritons derrière le mur d’une maison d’habitation de l’autre coté de la route en face le parc.
C’est là que logent les officiers. Lorsque nous entendons un sifflement nous nous resserrons au pied du mur et je verrai toujours la position d’un conducteur de la voiture médicale, qui s’était abrité dans une loge à chien creusé dans le mur des escaliers.
Les voitures qui étaient allées amener les vivres aux batteries de tir reviennent bientôt n’ayant pu arriver à destination, empêchés par la violence de la bataille.
" ça tombe là haut
" disent les conducteurs et racontent force détails plus ou moins vrai
qu’un obus est tombé à 2 mètres de la 1ére pièce, un autre est tombé sur un
caisson de la 23ème batterie, mettant le feu à la paille qui l’entourait et
brûlant les servants qui étaient à l’abri derrière ce caisson.
Et ces nouvelles sont bientôt
confirmées.
L’adjudant GARRET de la 23ème batterie a été blessé au côté et il vient se faire soigner.
Les autres blessés (*), tous 3 brûlés assez grièvement, sont restés au poste de secours de Berny où sont de service les brancardiers de la 23e.
(*) : Les 3
autres blessés sont COMBES (éclat à l’épaule), DUMAS (brûlure à la face),
SALOMON (blessure grave à l’épaule).
Voyant qu’il peut y avoir du
travail pour tous, nous rejoignons nos camarades à ce poste. Et le bombardement
continue toujours rapprochant leurs coups du village.
Bientôt un obus, grosse marmite tombe en plein sur un toit pas très loin de notre infirmerie. Et sans plus attendre nous descendons dans une cuisine en sous-sol de la place et ayant jour dans une cour derrière la maison. Les chasseurs alpins sont déjà descendus eux.
Nous restons Bertrand, Gardien et moi assis sous les escaliers. Nos camarades sont allés se réfugier eux dans une cave ou sont déjà les habitants des maisons voisines.
A chaque coup tombant sur le village, toute la maison tremble. Je ne dis rien mais je m’attends d’un moment à l’autre à ce que la maison me dégringole sur les reins.
Un coup tombe sur une maison voisine, tous les carreaux qu’il y a à la porte vitrée se cassent et tombent avec fracas.
Un autre tombe sur un cheval attaché à un arbre de la place de la mairie devant la porte du rez-de-chaussée. Quel bruit !
Nous montons en haut nous
rendre compte de ce qui s’est passé : quel spectacle sur cette place déserte.
Le cheval est broyé et éparpillé dans tous les coins.
Ici un pied, là la tête, ailleurs une jambe. La couverture a volé sur les toits coupées en mille morceaux et ce qu’il y a de plus étonnant : un morceau de viande de ce cheval 3 ou 4 kgs au moins a été projeté par la fenêtre de notre porte ou nous étions et est venu tomber sur une chaise.
La crinière à été réduite en paquet de crins que l’on retrouve un peut partout alentour.
En redescendant de voir ce spectacle nous allons rejoindre nos camarades dans la cave, cela nous a un peu effrayés et nous cherchons le meilleur abri.
Peu à peu l’orage se
calme et vers midi nous laissons nos
camarades de la 23éme et nous allons rejoindre notre échelon. Mais l’échelon
lui-même a déménagé forcement et nous allons les retrouver à la ferme de la
Vache Noire.
Le parc est formé derrière la ferme.
La conversation roule tout
d’abord sur les péripéties de la journée, tout le monde a passé prés
aujourd’hui. Les conducteurs du 1er caisson en venant de ravitailler ont eu
leurs trois képis d’enlevés par le déplacement d’air occasionné par le passage
d’un obus tandis que l’ami Villeneuve
a pu retenir sa coiffure à temps.
Et maintenant ils rient de s’en être tirés à si bon compte.
Nous couchons ce soir dans un fenil de la ferme et entre parenthèse nous n’avons pas trop chaud.
Au jour, nous nous levons et cherchons d’abord un emplacement propice pour faire convenablement la cuisine. Nous allons dans la cour de la ferme et nous installons un foyer à coté de la porte d’étable.
Les cuisines du 47 sont à coté, il y a la fontaine dans la cour, tout est pour le mieux. Nous allons à nos caissons par une porte de la ferme qui touche au champ du parc.
Il y a là le jardin de la ferme ou les pommiers sont encore couverts de bons fruits. Et je m’en paye au possible.
A tous les voyages que je fais des cuisines, je prends une petite provision dans mes poches que je grignote de temps en temps.
Les gendarmes de la 14ème division sont installés dans le bâtiment sud, et nous coucherons maintenant au dessous des pandores.
Moi et quelques autres camarades, y compris MARTIN et BRU, nous couchons sous le hangar adossé à la ferme du coté du parc. Et nous sommes très bien et plus à notre aise que dans le fenil.
Depuis l’accident de l’autre jour ou il y a eu plusieurs blessés aux batteries, le médecin a décidé qu’il y aurait maintenant un poste de secours établi à coté des batteries ou nous resterions chaque équipe de brancardiers par batterie et l’infirmier 1 jour de garde sur 3.
C’est aujourd’hui notre premier jour de service.
Nous partons le matin avec la
voiture qui va amener les vivres. D’abord nous n’avons pas d’installation
particulière.
Nous restons la journée vers la grande grotte ou l’on arrive en prenant le chemin à droite de nos batteries et dont l’ouverture fait face à la route. Dans la grotte les chevaux des officiers, des trompettes et des agents de liaison sont dans cette carrière.
Nous couchons là dedans avec tous les canonniers du groupe. Au moment de nous coucher le camarade Armand nous amuse par une joyeuse diversion.
Après s’être enfilé dans un sac pour passer la nuit quitte sa place et avec des élans et un entrain incomparable se met à imiter une fameuse course au sac au milieu des rires de nos compagnons.
Nous sommes réveillés de bien bonne heure par le bruit que font les canonniers en se levant.
C’est tout de même curieux ce départ des artilleurs pour aller à leurs pièces. Chacun fait un fagot de paille de couchage et l’emporte avec lui et le rapporte le soir quand il revient se coucher.
C’est un défilé continuel et
l’on dirait plutôt qu’ils sont à la corvée de fourrages. Dans la nuit, souvent
et quelquefois à plusieurs reprises comme la nuit dernière par exemple, le
sous-officier de garde vient réveiller ces paisibles dormeurs pour aller tirer
quelques salves. Cela vient souvent d’une fusillade plus vite entre les
fantassins.
Une sentinelle avancée tire un
coup de fusil sur quelque tige de betterave qui se remue, et il s’ensuit une
forte fusillade et l’on réclame tout de suite de l’aide de l’artillerie.
Sitôt nos remplaçants arrivés nous allons rejoindre l’échelon à la Vache Noire où la journée se passe le mieux du monde.
Notre installation à la ferme est maintenant complète et notre emplois du temps régulier.
Le matin après avoir bu le traditionnel jus de chapeau nous allons
à la distribution des vivres, nous faisons le partage entre la batterie de tir
et nous.
Le Gros s’occupe du partage de la viande, moi des petits vivres comprenant café, sucre, sel et riz que nous avons en quantité. Nous allons manger la soupe aux cuisines dans la cour de la ferme.
Quant à l’après midi, nous nous ennuyons plutôt. Nous causons par
petits groupes, nous faisons un tour sur la route et puis à 4 heures nous
allons attendre l’arrivée du vaguemestre en quête d’une lettre.
Puis nous mangeons la soupe de bonne heure et nous allons nous coucher à la nuit après une causerie auprès de nos caissons.
Nous retournons au poste de secours, nous emportons un bout de viande crue que nous faisons cuire dans une grotte voisine et inhabitée.
La journée est bien longue à ne rien faire.
Nous couchons sur notre même litière que la dernière fois.
Des fantassins viennent partager notre paille et ces braves pioupious nous racontent une histoire fabuleuse, de ces histoires qu’ils sont heureux d’embellir. Celle-ci pourrait s’intituler : Soldats allemands faits prisonniers par des prisonniers français.
Naturellement l’histoire nous intéresse mais nous y croyons sous réserve.
Nous reprenons la route de la Vache Noire.
Et ce matin nous irons à pied. Il y a des brouillards ; il ne fait
pas chaud.
Tout le long du chemin on voit des trous d’obus ; Les Boches on du repérer sérieusement cette route car c’est là que viennent tomber bien souvent leurs projectiles.
A l’entrée de Vic, il y
a la fosse commune ou l’on enterre les soldats morts à l’hôpital des suites de
leurs blessures et chaque fois que nous passons, la fosse s’allonge.
Des bouquets sont placés sur la terre remuée, déposé là par les camarades. En revenant à la ferme nous reprenons nos occupations habituelles.
Aujourd’hui les Allemands bombardent la gare de Vic-Ressons ou se trouve un train qui vient chercher les blessés.
C’est un fait particulier ; il faut que l’observateur boche qui règle leur tir voie très bien l’arrivée du convoi car à peine est il arrivé qu’il est salué par plusieurs salves d’obus qui heureusement ne tombent pas toujours bien sur le but.
Cela se renouvelle à chaque voyage.
Les blessés montent vite en voiture, le train repart immédiatement sur Compiègne et le bombardement s’arrête aussitôt.
Nous pouvons nous procurer un
peu de lait à la ferme, mais comme au théâtre il faut prendre sa place de bonne
heure. Aussitôt que le domestique de ferme va traire il faut se placer à coté
de la porte et attendre là patiemment – patiemment son tour.
Et si l’on ne se trouve pas des premiers, on risque fort de ne pas en avoir car il y a d’abord les officiers à servir, d’autres gradés du 47, puis les gendarmes, les cuisiniers qui préparent les repas des officiers et enfin s’il y en a de reste nous sommes servis.
Nous couchons toujours dans le hangar derrière la ferme.
Nous allons vers les batteries prendre notre jour de service.
Nos camarades ont installés un vrai poste cette fois ou nous serons tranquilles maintenant. C’est dans une grotte voisine de celle des officiers.
Ils l’ont nettoyée, on bouché toutes les issues et l’ont aménagée. Au fond la paille retenue par une petite barricade sur laquelle nous coucherons.
Sur le devant de la grotte, à l’entrée même, le foyer. Mais voilà maintenant que les officiers veulent loger leurs cuisiniers avec nous.
Décidément nous ne pouvons être tranquilles.
Nous nous accommodons fort
bien avec ces cuistots, nous nous servons de leur matériel de cuisine pour
préparer nos petits plats et nous nous servons aussi de leur feu.
Ils ont des hommes de corvée pour aller leur chercher du bois et de l’eau et nous pouvons bien nous aussi en profiter.
Nos pièces ne tirent maintenant que très irrégulièrement, plus d’attaques.
Nous revenons à l’échelon. Dire quel est l’endroit où nous sommes le mieux, de la batterie de tir ou du cantonnement de la Vache Noire serait difficile.
Ici nous avons plutôt
quelques distractions, sur la grand-route de Coeuvres ou sur celle de Soissons
il y a constamment des mouvements de troupes. Des régiments d’infanterie qui
vont au repos en arrière, des détachements qui viennent du dépôt pour rejoindre
leur corps.
Au moment de la soupe, les
sous officiers défendent par ordre de coucher dans le fenil au dessus du local
des pandores.
Et pourquoi donc ? Cette mesure.
Ah voilà.
C’est que la nuit dernière un canonnier qui à craint la peine de descendre et remonter l’échelle pour satisfaire un petit besoin a uriné le long du mur et un gendarme étendu au rez-de-chaussée a reçu un semblant de douche.
Où allons-nous maintenant coucher ?
Allons-nous tous payer
l’indélicatesse d’un seul ? Il y a là le magasin à fourrages de la gare et nous
allons en faire notre dortoir.
La place ne manque pas là-dedans et il y a la paille en quantité. Nous sommes bien mieux qu’à la ferme. Pas d’échelle à monter ou descendre.
Nous venons dans le local de bonne heure et là, éclairés par une seule bougie, nous racontons des histoires avant de dormir.
Vic-sur-Aisne est bombardé par les Boches.
C’est spécialement sur le château où se trouve l’état major de la 14ème division que sont dirigées les marmites. Les murs sont éventrés, plusieurs toits défoncés, mais sans faire tout de même trop de dégâts au château.
On arrête de temps en temps quelques civils soupçonnés de donner des indications aux Boches. C’est ainsi que la prévôté logée dans la ferme a arrêté hier un employé de la gare.
Celui-ci est maintenant en compagnie d’autres soi-disant espions et des militaires prévenus de conseil de guerre sous la garde de la force publique.
Rien à signaler. La journée est calme.
Nous n’allons pas au poste de secours aujourd’hui. L’équipe de la 22ème qui y est depuis hier veut aménager complètement notre grotte, la meubler, et même faire une porte pour la nuit. N’insistons pas, nous irons lorsque l’installation sera finie.
Dans la nuit, des fantassins ont amené une vingtaine de prisonniers allemands et les ont laissés sous la garde des gendarmes.
Cela suffit à nous préoccuper.
Tous, nous voulons voir ces Boches. Ce sont en partie, des vieux réservistes comme nous. Parmi eux, il y en a 2 ou 3 qui, au contraire, paraissent fort peu âgés.
Ils sont là, couchés sur la
paille, les uns dormant, d’autres, nous regardant avec des grands yeux. Ils ne
comprennent pas le français.
En allant aux cabinets, où un gendarme les accompagne, un de ces réservistes nous montre la photographie de sa femme et de ses 2 enfants, deux beaux enfants, ma foi.
Rien de particulier.
Rien à signaler, toujours les mêmes occupations, nous pouvons nous procurer de temps quelque journal par l’intermédiaire du train régimentaire.
Par FORET, par exemple.
Nous couchons toujours dans le
magasin de la gare, mais la paille peu à peu diminue, les conducteurs viennent
de loin, en chercher pour donner à leurs chevaux, car il n’y a ni foin,
l’avoine seulement ne manque pas.
Lorsque nous arrivons au poste de secours, nous sommes étonnés de la transformation qu’il a subie. Au lieu du sentier en pente rapide qui y conduisait, de beaux et gracieux escaliers où l’on ne glisse plus. Le foyer est élevé à hauteur favorable pour les besoins du cuisinier.
A l’intérieur des rayons de tout côté, une table, des bancs. Et pour fermer l’ouverture, une porte fermant exactement et au milieu de laquelle une autre petite porte s’ouvrant tout simplement celle-là, pour permettre de sortir la nuit sans ouvrir complètement.
Il y a aujourd’hui attaque de
notre part à 2 heures.
Le poste téléphonique reliant l’infanterie à l’artillerie est placé à côté de notre grotte. Nous passons notre soirée à suivre - par les commandements que donne le général ou les renseignements qu’il reçoit - toutes les phases de l’attaque.
Celle-ci est dirigée
contre Nouvron et menée surtout par les 35ème et 42ème d’infanterie. Des
batteries d’artillerie lourde de 95 sont venues s’installer en face de notre
grotte en rentrant dans le bois.
Et elles inaugurent sérieusement leur arrivée par un tir continu toute la soirée.
Ce matin, un incident comique :
Nous sommes en train de boire notre café au lait qu’apporte un trompette qui vient profiter de la cuisine des officiers ainsi que quelques sous-officiers ou brigadiers qui sont comme de vrais parasites.
Le seau contenant le déjeuner est au milieu de la grotte attendant l’arrivée de tous les participants. Mais au lieu des habitués, c’est le commandant COUADE qui se montre et après avoir examiné la contenance de notre marmite :
« Comment, vous buvez
du lait, dit-il, et vous n’en offrez pas à votre commandant Tas de rosses ! Moi
qui fais tout mon possible pour vous procurer un peu de bien-être ! Moi qui
vous mène à la bataille ».
Nous sommes tous interloqués et nous gardons un silence absolu.
Et le commandant d’ajouter en partant, comme s’il parlait à
un autre officier :
« Je vous le disais bien que ce sont des rosses ».
Il ne se figure donc pas que s’il nous mène à la bataille, il est payé pour cela et qu’avec sa solde, il peut bien se payer du lait.
Quand nous arrivons à
la Vache Noire, une cabane en paille est construite à côté de la 1ère voiture. à la 2ème, le brigadier Dubouchet, en chemise, aidé de quelques
conducteurs plante en terre des piquets pour monter une cabane pour nous.
Après la soupe, nous nous
mettons au travail. C’est un vent qui a soufflé. Tous les canonniers de chaque
voiture charrient la paille du magasin, vont chercher les arbres, plantent des
poteaux, qu’ils relient par des fils de fer pour fixer la paille.
Le Gros et moi, nous faisons plusieurs voyages de paille et nous aidons à l’installation.
Le soir, il n’y a plus que la porte à mettre et nous coucherons là
cette nuit.
Nous terminons notre cabane.
Tous nos camarades travaillent avec ardeur à construire leurs habitations.
Le soir, le village est installé, une rangée de cabanes entre
chaque ligne de voitures, il n’y manque plus que l’électricité.
Dans la soirée, le feu se met à une hutte de la 23ème batterie et
si ça flambe ! Heureusement que les pompiers ne manquent pas et le feu est
bientôt éteint.
Allons, il faudra nous assurer contre l’incendie !
Au poste de secours.
Tout est bien tranquille. Tout
à coup : fiou …fiou… 2 coups d’obus 77 éclatent sur la ligne de peupliers. Une
balle vient blesser un servant de la 21ème batterie qui était à côté de sa
pièce, lui traversant la jambe.
Allez les brancardiers !
Gardien et ARNAUD vont avec le brancard pendant que (Gabriel) MARTIN et moi continuons à faire la soupe. Le médecin soigne le blessé.
On le transporte dans un fourgon qui se trouvait là et en route pour Vic-sur-Aisne au dépôt de blessés. Gardien et ARNAUD l’accompagnent.
Rien à signaler.
De temps en temps, les Boches envoient quelques marmites sur Vic ou sur la gare et les ponts de l’Aisne.
Nous retournons au poste des batteries et comme divertissement, nous assistons à 9 heures du soir à un feu d’artifice exceptionnel.
Les pièces de 95 vont bombarder le village de Nouvron où les Boches dansent tous les soirs d’après l’avis du commandant COHADE.
à 9 h, heure militaire, le premier coup part, suivi bientôt de
plusieurs autres. Ils en tirent ainsi une soixantaine.
Ah oui !
Mais les Allemands ont deviné leur pensée car exactement à 9 h aussi, ils envoient bon nombre de marmites sur Vic et plusieurs vont tomber sur notre échelon tuant six chevaux et blessant un homme. (*)
Il ne faut pas demander si les canonniers quittent lestement leurs fragiles abris de paille et vont se réfugier dans la ferme où ils se croient plus en sûreté.
(*) : Il s’agit du conducteur MAIRAL de la 22e batterie. (JMO)
Le bombardement de la veille occupe toutes les conversations des habitants du village sénégalais de la Vache Noire et tout de suite lorsque nous sommes arrivés, on nous propose de faire maintenant des tranchées pour nous abriter en cas d’un nouveau bombardement.
Allez, ça y est.
Tout de suite après la soupe, nous commençons les travaux de terrassement. D’ailleurs, le temps passera plus vite en nous occupant un peu. Le Gros prend une pioche, moi une pelle et bientôt nous avons creusé une fosse de 2 mètres de largeur sur 5 de longueur et d’une profondeur à pouvoir se tenir debout.
Les conducteurs, eux, sont occupés à faire des abris pour les chevaux, avec des planches qu’on a réquisitionnées.
Nous continuons nos travaux de fortifications.
Nous allons chercher à la gare, des traverses de chemin de fer en quantité, que nous amenons sur les lieux avec un cheval.
Dans la soirée, nous couvrons la fosse. Une rangée de traverses
placées les unes à côté des autres, puis du fumier, de la terre. Au-dessus une
autre rangée de traverses et le tout recouvert d’une bonne épaisseur de terre
et encore de fumier.
Nous installons un banc tout au long pour pouvoir nous asseoir en cas que le bombardement se prolonge. Maintenant, il y a la question des escaliers. De quel côté allons-nous les faire.
Pour aujourd’hui c’est suffisant, nous verrons demain.
La nuit a donné conseil, nous allons faire un escalier tournant pour descendre dans notre cave. Nous commençons.
Ah oui ! Il faut absolument terminer les abris pour les chevaux avant tout autre chose. Nous aidons aux conducteurs, nous approchons quelques planches, allons couper quelques arbres dans le bois voisin.
Nous dormons bien dans notre cabane ; il n’y fait pas froid et pourtant les matinées sont brumeuses et froides.
Pour nous amuser, ARNAUD, menuisier de son état, nous confectionne un jeu de jacquet et un jeu de dames et le soir à la veillée, je fais plusieurs bonnes parties de damier.
Les voisins viennent veiller chez nous ou nous allons chez nos voisins.
Et derrière chaque habitation, il y a maintenant une forteresse.
Nous allons au poste de secours emportant nos jeux pour passer le temps.
Nous allons maintenant rester ici deux jours chacun. Nous aurons ainsi moins de dérangement puis nous resterons quatre jours de suite à la Vache Noire.
Un ballon captif s’élève au-dessus du plateau de Maubrun que l’on voit derrière nous, au-dessus d’ (???). Il sert d’observatoire pour le tir de grosses pièces qui sont sur le plateau.
Le soir nous veillons longuement et joyeusement.
Un nommé Millan nous chante des airs d’opéra connus et après chaque chanson, on fait la quête pour une cagnotte.
Nous continuons à travailler à notre fort. Nous faisons les escaliers.
Tout est achevé.
Nous couvrons notre cabane avec des planches qu’il y a de reste.
Le Gros grimpe sur le toit et pour la toiture. Mais voilà que des bruits de départ courent maintenant que tout est fini.
Le 47 veut prendre la place.
Nous sommes forts en colère et les officiers y sont davantage car ils sont très bien ici. Et si nous devons partir nous démonterons et emporterons tout ce qu’il nous sera possible de transporter.
Au matin, notre départ de la Vache Noire se confirme.
Les officiers nous donnent l’ordre de démonter nos abris pour pouvoir emmener nos planches. L’abri fait pour les chevaux est démonté en un clin d’œil.
A 10h, il ne reste plus que les charpentes. Les hommes de quelques
pièces détruisent même leurs cabanes, allons-nous, nous aussi faire de même.
Non, car ce sont bien des militaires comme nous qui viendront ici et nous ne retirerions aucun profit à les priver de ces abris.
A 10h30, un Taube vient survoler
au-dessus de Vic puis au dessus de nous, il fait un grand détour puis revient
sur la gare de Vic, sur laquelle, il envoie deux bombes qui heureusement
tombent dans un jardin voisin du passage à niveau sans occasionner aucun
accident.
Les lieutenants MATHIEU et (Jean) ROUHAUD sont allés choisir un emplacement pour le parc et un cantonnement au village de Ressons, le long situé à 2 km environ de la Vache Noire sur la route d’Ambleny.
Voilà maintenant les marmites qui après la visite de l’aéroplane viennent tomber sur la grand’route de Compiègne à Soissons, aux environs du grand magasin ou nous avons couché plusieurs nuits.
A midi, le lieutenant MATHIEU arrive
seul, son cheval atteint de plusieurs blessures. Le lieutenant (Jean) ROUHAUD a été blessé
grièvement par un éclat d’obus tombé à quelques mètres en avant d’eux quand ils
arrivaient de Ressons.
Le médecin se rend tout de suite auprès du blessé et après l’avoir soigné à l’ambulance de Vic, il le conduit à Ambleny où il expire en arrivant. Cette nouvelle cause sur nous une profonde impression car cet officier était bon pour nous.
(*) : Blessé au coup (JMO). Jean Maurice ROUHAUD, sous-lieutenant, mort pour le France le 23 octobre 1914 à l’hôpital de Villers-Cotterêts (02), tué à l’ennemi. Il était né à Donzenac (Corrèze) le 6 avril 1890. Pas de sépulture militaire connue.
L’après-midi, nous chargeons l’arrière des caissons des planches,
nous ramassons tout notre matériel, sac, campement. Nous mangeons la soupe de
bonne heure. Toute notre batterie de cuisine dans un sac et à 4 h, nous partons
pour notre nouveau cantonnement avec quelques regrets.
Car sommes-nous sûrs d’être aussi bien où nous allons.
Ah ! Et le damier, il ne faut pas l’oublier. Je prends le jeu sous mon bras et en route. Nous marchons à pied tout le long du chemin. Nous arrivons au village à la nuit. Mais quel pays !
Nous marchons entre deux rangées de maisons et pendant longtemps.
C’est bien Ressons-le-Long en effet. Nous formons le parc dans le champ formant l’angle entre la route d’Ambleny et celle de Rivière Roche. On dételle et nous partons à la recherche du cantonnement. Les conducteurs emmènent les chevaux, ils seront abrités eux aussi.
La 7è pièce est logée à quelques cents mètres du parc dans un fenil, les chevaux en bas, au dessous de nous. Nous sommes très bien, il y a suffisamment de foin pour nous coucher. L’embêtant c’est qu’il faut monter par une échelle qui n’a pas l’air très solide.
Nous faisons notre installation à Ressons. D’abord, la cuisine sera à côté du dortoir dans une espèce de petite maison inhabitée où il y a une grande cheminée, c’est l’essentiel. ARMAND fait une table avec des planches et des bancs que nous avons amenés de là-bas et le réfectoire est installé dans la cour devant la cuisine.
Les officiers sont installés dans le château de Mainville en allant sur Ambleny. L’infirmerie est établie aussi dans le château dans un local que nous allons nettoyer l’après-midi.
Après la soupe du soir, je fais la visite du patelin.
Ressons est un gentil petit village à mi-côté sur la rive gauche de l’Aisne. Les habitations ne sont pas élevées, un rez-de-chaussée et un grenier à part quelques exceptions. Une seule vue. A peu près au centre, la mairie et l’église. En haut du coteau, au dessus de Ressons, une très grande ferme et sucrerie d’où l’on découvre une vue superbe sur la vallée de l’Aisne.
Ce sera là haut le sujet d’une bonne promenade. Comme récolte principale : la betterave à sucre. Il a du y avoir autrefois de la vigne car devant chaque maison, une treille et au pied de chaque arbre, il y a encore un cep de vigne dont les nombreuses ramifications se mêlent à celles de leur support. Il n’y a aucune provision dans le pays, et pourtant, il y a épicerie, charcuterie, boulangerie mais ces commerçants vont de temps en temps en chercher à Villers-Cotterêts.
Nous allons aujourd’hui au poste de secours par la route de Rivière-Roche.
Pour traverser un pont, le génie a fait un pont sur pilotis.
Puis de Rivière Roche, on rejoint à Berny et de là aux batteries.
On a amené ici un groupe d’artillerie lourde de 95 qui est placé juste en face de notre grotte. Nous allons voir cette installation. Ces pièces sont pointées au niveau et ne sont pas très bien rapide.
L’obus s’envoie au moyen de gargousses.
Sur initiative du commandant COHARD toutes les pièces sont installées cote 138 vont tirer une sabre ensemble. Tous les commandants d’unité donnent leur dérive, leur distance et à un certain moment, le commandant placé au téléphone agite un drapeau blanc pour donner le signal du tir.
Broum – m - m quel tintamarre !
Puis plus rien la journée est calme.
Au matin, nous faisons nos préparatifs de départ à l’échelon.
Au moment de partir un lieutenant de la 22 batterie vient nous appeler. Il y a des blessés à sa batterie, quelques obus fusants tombaient en effet depuis quelques instants sur les batteries.
Vite nous accourons, je pousse le brancard, un autre le sac d’infirmerie, un autre la musette. Les blessés sont dans la cabane du lieutenant.
Un est blessé grièvement à la tête, l’autre à la jambe non moins grièvement. Le médecin les soigne de son mieux puis une voiture d’ambulance vient les chercher et les amène à Ambleny.
Pendant un temps à la cuisine, le commandant COHARD a surpris de nouveau les cuisinières et leurs parasites buvant le café au lait, il en trouve un caporal caché dans la paille et alors dans la grotte il n’y aura personne autre que les cuisiniers pas même les brancardiers.
Le bon vieux se figure sans doute que nous vivons sur ses rations nous et les autres. Et pourtant, nous apportons notre nécessaire. Enfin, nous partons nos successeurs s'arrangeront.
En arrivant à Ressons,
une autre décision, il faut encore déménager ; c'est bien la guigne aujourd'hui
; le 53 va prendre notre cantonnement.
Et le 16 va de l'autre côté du village en bas de la mairie où le 53 était déjà. Pourquoi ce changement de 200 m ou plus. Et les officiers aussi doivent quitter le château où ils étaient bien installés, chacun dans un bon lit avec piano pour se distraire et bibliothèque.
A 1 h. Nous allons prendre possession de notre nouvel appartement.
La 7è pièce est dans un grenier de forge où il y a de la paille pour coucher. Dans tous les coins, des socs de charrue, des clous, des vis, des fers à chevaux et à vache. Mais il y a là aussi la chambre du domestique sans doute car il y a là dedans un petit lit métallique et quelques matelas.
Nous allons coucher là dedans, le cabot sur le lit puis GARVIEN, VILLENEUVE, ARMAND, le gros (Gabriel) MARTIN et moi sur les deux matelas. Les chevaux sont dans la cour sous les abris que les chasseurs à cheval avaient déjà faits.
Nous nous installons dans notre cantonnement. La cuisine est dans la cour de la forge à côté du travail à ferrer. Voilà maintenant les maréchaux qui eux aussi
Veulent profiter de cette aubaine, ils seront mieux pour forger qu'en plein air et mieux outillés et ils trouveront là dedans et des ferrures toutes prêtes et du fer pour en faire une provision.
Dans quel état va-t-il trouver son atelier à son retour ce pauvre maréchal. Dans la maison d'habitation à côté, les officiers font le ménage, quant à l'infirmerie, elle est maintenant à la mairie dans le local des kiné à la pompe d'incendie.
Nous sommes déjà habitués ici, avant la soupe, je fais mes correspondances, puis la soupe, une petite manille après, à 2 heures, nous allons à l'infirmerie et la nuit arrive.
Le ravitaillement vient jusque sur la place de la mairie et pourquoi ne viendrait-il pas jusqu'au cantonnement.
Le matin, le logis nous annonce qu'il y aura à 2 heures : revue de tenue de campagne par l'adjudant qui commande maintenant l'échelon depuis la mort du lieutenant (Jean) ROUHAUD. Alors la matinée, nous nous nettoyons un peu, les conducteurs frottent leurs brides, leur harnachement.
A midi, un autre arrive des batteries de tir. Il faut se tenir prêts à partir car il y a attaque de notre part à 3 heures.
Et en effet, à 3 heures exactement le concert commence.
Les canons de tous calibres jettent leurs grandes voix de basse et entre les coups, on entend très bien le crépitement des mitrailleuses et de la fusillade. L'attaque dure toute la soirée mais nous restons sur les mêmes positions.
Les brancardiers divisionnaires viennent cantonner également à Ressons, ils logent à la mairie et j'y rencontre un de Romagnat avec lequel je fais connaissance. Les ambulances de la section des brancardiers sont logées eux dans la partie du village du côté de la Vache Noire et là je rencontre JANGE qui est conducteur d'une de ces voitures.
Il m'apprend les nouvelles du pays qu’il a apprises.
Cette visite fait l'objet d'une petite promenade.
Nous allons aujourd'hui au poste de secours dans une nouvelle grotte. Décidément, les hommes nous ont creusé des cavernes spéciales. Nos camarades des 22ème et 23ème batteries se sont installés dans une carrière à cent mètres environ de notre ancienne.
Ils ont construit une cheminée dans un coin de la grotte et le commandant leur a donné des planches pour fermer le coin afin d'être seuls et mieux abrités du courant d'air.
Pour aujourd'hui, nous allons coucher dans la grande grotte où nous couchions au début.
Au matin, le commandant vient rendre visite et nous trouve tous inoccupés, moi je lis le journal. Et ses planches qui ne sont pas employées !
Nous nous excusons comme nous pouvons invoquant notre ignorance dans le métier de charpentier.
Mais il ne veut rien savoir
Il faut faire comme nous pouvons et si demain les planches ne sont pas transformées en cloison il nous fera coucher à la belle étoile. L'après-midi nous nous mettons tous en train et le soir il ne manque que la porte et encore elle est prête à poser.
Nous couchons ce soir dans la grotte dans un coin où il ne faut pas penser tenir debout.
Avant de partir, nous avons encore la visite du commandant qui vient juger de l'emploi de ses planches mais ce matin il est satisfait. Nous partons à l'échelon sans incident.
Rien à signaler.
Nous menons à Ressons une vraie vie de quartier avec l'avantage d'être beaucoup moins embêtés. Voilà notre emploi du temps : lever à 8 heures, jus, correspondance, soupe, manille, promenade, attente de lettres. Soupe.
Après la soupe, nous allons faire une petite promenade dans le pays. Et nous rentrons ensuite dans la chambre à coucher pour la veillée. ARNAUD a trouvé dans quelque coin de la forge une lampe à acétylène avec lesquelles on travaille dans les carrières et une bonne provision de carbure. Il ne nous manquait plus que cela.
Aussi, nous avons des compagnons à la veillée car tous veulent profiter de notre bel éclairage. Et puis nous avons presque tous les soirs des journaux, et notre petite chambre ressemble à une agence d'information.
Et puis avant de nous coucher, nous faisons un petit casse-croûte, du pain blanc que je vais acheter chaque jour chez le boulanger et un morceau de chocolat. Et malgré que le temps nous paraisse bien long, les semaines passent assez vite.
Au poste de secours, nos camarades ont complété notre installation dans la grotte. Des fenêtres à la cloison, des bancs, une table, un arbre au milieu duquel on peut suspendre nos affaires.
Nous apportons notre lampe.
A la nuit, nous fermons la porte et nous sommes ainsi chez nous. Lorsque les canonniers rentrent se coucher dans la grande grotte, ils nous demandent du feu pour allumer leurs bougies et pour ne pas nous déranger, nous prenons et passons leurs chandelles par la fenêtre en forme de guichet.
Rien à signaler.
Une visite aux pièces est maintenant intéressante. Les caissons de chaque pièce sont entièrement recouverts de terre et avec des poutres passant par dessus forment un abri complet.
Et puis à côté ou derrière un monticule de terre, révèle un abri pour les marmites dans lequel on pénètre par un trou. Et puis en arrière au flanc de la petite poutre qui descend sur la route, ce sont les cuisines des batteries installées dans de vraies cahutes construites avec des troncs de sapin recouverts de terre.
Descendons à l'échelon et nous reprenons notre vie de garnison.
C'est aujourd'hui la Saint-Martin.
Nos camarades font un bouquet de rares fleurs qu'il y a encore dans les jardins et lorsque nous arrivons pour manger la soupe, ils nous offrent cela au gros et petit MARTIN comme ils nous appellent pour nous distinguer.
L'après-midi, nous faisons emplettes de deux bouteilles de liqueur
à l'épicerie et à la veillée lorsque tout le monde est réuni nous buvons à la
santé de MARTIN.
C'est une des rares distractions que nous pouvons nous offrir en campagne.
À 1 heure du matin, nous sommes réveillés par le bruit de la canonnade. Que se passe-t-il ?
Depuis Bregy nous n'avons plus entendu une canonnade pareille. L'attaque dure jusqu'à 1 heure du soir et tout cela sans autre résultat que beaucoup de perte de part et d'autre.
Le soir est calme est rétabli et on n'entend plus que quelques
coups.
Rien à signaler.
Nous montons aux batteries. Il fait un mauvais temps insupportable aussi il ne faut pas songer à sortir de notre grotte, nous
Devons rester 3 jours de suite ici cela nous évitera de venir si souvent et nous resterons six jours consécutifs à Ressons. Nous veillons très tard dans la soirée.
Nous nous amusons à casser du bois et à nettoyer devant notre caverne. GARDIEN (?) portant une hache de chez le cuisinier est interpellé par un officier.
« A qui sont ces
chevaux-là ? »
« Je n'en sais
rien mon capitaine. »
« Ah et que
faites-vous alors ? »
« Je suis
brancardier. »
« Mais cette
hache n'est pas pour vos blessés au moins. »
« Non mon
capitaine, la hache n'est pas encore employée comme instrument de chirurgie ».
Dans la soirée, c'est à mon tour à être saisi par un officier, j'allais aux batteries remettre une pelle qu'on nous avait prêté pour nettoyer lorsque j'entends appeler :
« Eh là-bas, l'homme à la pelle »
Je me retourne et je vois un
lieutenant qui me signe de m'approcher de lui.
Et là il me fait couvrir de terre quelques immondices. Et si mes camarades rient de bon cœur de me voir occupé à une telle corvée.
Dans la matinée, rien à signaler.
Le soir, j'ai suivi avec intérêt un combat d'aéroplanes. Un avion
français se promenait depuis quelques temps sur les lignes ennemies.
L'artillerie allemande tirait dessus mais sans résultat alors un Tauben s'élève et monte
Plus haut que l'aéro français qui bientôt cherche à rentrer dans notre camp. L'avion boche le poursuit puis lui envoie en quantité des obus spéciaux qui tous éclatent plus en arrière. Et la poursuite se continue pendant un bon moment.
Tous nous suivons des yeux ces grands oiseaux qui cherchent à se détruire.
Nous descendons à l'échelon.
Il fait froid ce matin. Il a gelé fortement, nous n'avons pas de boue pour faire la route.
Dans la soirée, les avions profitent du beau temps pour faire leurs excursions. Les Boches tirent sur le ballon captif placé en haut du plateau de Maubin.
Rien à signaler.
Rien à signaler.
Toujours le même calme, toujours les mêmes occupations. L'ennui est notre partage.
Il ne fait pas chaud. Nous projetons pour demain matin une partie de barre pour nous réchauffer.
Aussitôt après le jus, nous allons sur la route pour faire la partie de barre projetée hier au soir.
Nous commençons, tout va bien.
Mais bientôt, il est impossible de s'entendre sur la règle du jeu, il faut reconnaître qu'à 30 ans on n'est pas d'humeur bien conciliante. Après bien des explications bien différentes, nous continuons jusqu'au moment ou un petit accident vient mettre fin à ce jeu. Le gros MARTIN en délivrant des prisonniers du jeu, tombe et se fait une foulure au poignet.
Le voilà maintenant avec son bras en écharpe.
Il faut que je lui serve de domestique pour lacer ses souliers, couper du pain et ce qui l'embête le plus, c'est qu'il ne peut bourrer sa pipe lui même et il lui faut encore une aide pour se servir et pour allumer sa bouffarde. Les camarades le blaguent au sujet de sa correspondance avec sa bonne amie, devoir qu'il sera aussi obligé de confier à un tiers.
Dans la matinée, je vais à l'infirmerie pour soigner le Gros et après m'être mis en tenue, je vais avec quelques amis au sortir de la messe voir défiler les toilettes du pays.
Déception ! Deux ou 3 fillettes et quelques vieux sortent de l'église. Par contre, les militaires abondent et de toutes les formations.
Le soir, nous faisons une partie de Polignac enragé pour faire un
petit casse-croûte lorsque la cagnotte sera assez forte.
Nous nous couchons fort tard.
Nous faisons ce matin la grasse matinée.
A 8 heures, nous sommes encore étendus sur la paille. Après le jus, je vais écrire une longue lettre, cela prendra la matinée.
Après la soupe, travaux de couture, mon fond de culotte me donne un travail de diable.
Et puis, nous allons couper du bois pour monter demain au poste de secours. Nous préparons nos affaires la soirée, on nous apprend que Soissons est repris par les Allemands, décision du cuisinier peut être.
Et pourtant à la nuit, on remarque des mouvements de troupe du côté de Soissons, le 298 notamment qui était au repos à Roche est dirigé de ce côté.
Le soir après la veillée, nous mangeons la cagnotte : pâté de foie
gras, gâteaux, cidre, etc...
Je me lève de bonne heure ce matin car nous partons aujourd'hui pour le poste de secours.
Nous préparons nos provisions, nos sacs et chargeons tout cela sur la voiture de même que le bois. La voiture part au matin accompagné par ARNAUD. En l'absence du Gros, GARDIEN vient la cuisine, moi je vais au village de Berny chercher de l'eau où je vais voir mes aubienois : CHOSSIDON (Cassin) et BAYLE qui sont venus au 216 pour conduire les voitures.
Rien à signaler. A peine le 95 a-t-il tiré quelques coups de canon.
A 7 heures, je sors de l'appartement. En ouvrant la porte, surprise. Dans la nuit, la neige a fait son apparition et doucement a recouvert le sol d'un léger tapis blanc.
Après avoir bu le jus, je retourne au pays chercher de l'eau en compagnie de ce brave ARNAUD qui me raconte en route son rêve de la nuit avec force explications et un beau rêve, ma foi.
A 11 heures, les Allemands nous envoient quelques obus de 109 qui
heureusement tombent en avant des batteries. Un voisin du 471 a pris un lapin
de garenne et nous propose de le manger ensemble.
Voilà ! Il faut aller à la guerre pour manger de ce bon gibier et au retour le lapin domestique ne sera plus un régal. Après la veillée, chacun s'ingénue à faire tous les tours de carte qu'il connaît.
La journée est très calme.
Toujours quelques coups tirés par le 95. Heureusement car à chaque coup, notre cloison tremble et l'absence de vitres nous épargne des accidents.
Sur les 4 heures, le feu se met à une cheminée dans la grotte
voisine, il faut voir accourir les pompiers car on craint que la flamme ou même
la fumée ne servent de point de repaire à l'artillerie allemande.
Pour notre dernier repas de notre séjour ici, nous nous payons une bonne omelette et chère par dessus le marché, nous payons les œufs cinq sous pièce. C'est égal, le Gros nous manque, on ne l'entend pas gueuler entre 2 bouffées de pipe.
Nous nous préparons à partir pour l'échelon.
Quelle boue !
Nous faisons la route à pied tout de même. Entre l'Aisne et Ressons, les territoriaux travaillent à faire des tranchées recouvertes ; des abris à mitrailleuses. Et en avant de ces tranchées, un réseau de fils de fer barbelés composé de 4 ou 5 rangées de piquets reliés entre eux par des fils en tous sens.
C'est la 1ère ligne ; le 2ème est en haut de Ressons, vers la grande ferme du plateau.
Dans la matinée, distribution de tricots, gants, chocolats, fromage, conserves, pipes.
Vraiment on nous gâte.
Toute cette distribution se fait à l'amiable excepté pour les pipes car il n'y en a que trois pour toute la pièce et comme des enfants auxquels on présente un jouet, tous voudraient avoir une pipe.
Finalement pour ne pas faire de mécontent le logis fait tire au sort. Et voilà les discussions apaisées.
La journée est calme. On entend à peine le canon ; c'est la vie de caserne.
Comme d'habitude, grasse matinée.
Puisqu'il est dimanche je fais ma grande toilette et l'après-midi, je vais en compagnie de VILLENEUVE, ARNAUD et (Gabriel) MARTIN faire une promenade vers la grande ferme. On voit de là la ferme de Confrécourt entièrement brûlée ou démolie par les Boches et dont la possession nous a coûté tant de monde.
Les obus y tombent toujours car il y a maintenant nos fantassins qui y sont installés dans des carrières voisines de la ferme.
On entend sur la gauche une forte canonnade, on dirait un grondement de tonnerre.
Il fait mauvais aujourd'hui, un vent violent accompagné des rafales de pluie. Nous sommes tranquilles nous. Les territoriaux ne perdent pas de temps eux car ils continuent
Leurs tranchées et n'arrivent qu'à la nuit avec tous leurs outils. On dirait des terrassiers. Et la plupart apportent un fagot de bois pour faire la soupe.
Il pleut toujours, impossible de sortir dehors.
Je vais à l'infirmerie pour avoir un journal. Des voitures amènent des cartons cimentés pour couvrir les tranchées et les abriter contre la pluie. Ce sont des plaques carrées de 60 à 80 centimètres de côté. On dirait à 1ère vue de l'avoine.
La journée est très calme.
Les pièces de 105 placées à Maubrun tirent de temps en temps. Nous veillons fort tard dans la soirée et notre lampe acétylène nous est d'une grande utilité.
Je rencontre CASSIERE, logis au 47ème d'artillerie.
Bravo ! On dirait que le temps s'est remis au beau, nous pourrons faire aujourd'hui une petite promenade.
Après la soupe, nous retournons en haut du plateau de Maubrun pour jouir du beau coup d'œil que nous offre le temps clair.
Il y a en ce moment une petite attaque de la part des Allemands et nous voyons sur un très grand front depuis au delà de Fontenoy jusqu'à Saint-Victor ces petits nuages de fumée épaisse que produit l'éclatement des obus.
Nous partons pour les batteries où nous nous étions promis de fêter Ste Barbe, fête des artilleurs.
Quelle déception ! Au lieu de recevoir un petit extra pour cette fête comme nous attendions, nous touchons chacun une boîte de singe. Heureusement, nous pouvons faire de bonnes provisions à Vic et voilà notre menu. - Soupe – Bœuf - Jambon d'York – Petits-pois - Saucisses – Biscuits – Dattes muscades – Crème au chocolat – Café.
Les canons de 95 ont fêté eux aussi Ste Barbe à leur manière.
Pas une minute de répit ; toute la journée, nous avons entendu ce concert.
Oh ! La sale matinée. Impossible de résister dans notre appartement tant il y fume. Pour faire la cuisine, il faut nous remplacer et sortir dehors ensuite.
Les canonniers des batteries vont faire une tranchée pour aller au poste d'observation.
A peine ont-ils commencé leur travail.
Les obus de 105, les déménagent lestement.
Après la soupe, ils y retournent mais plus de soucis. Il est vrai que nos 95 sont bien embêtants aussi ils tirent toute la journée.
Nous remplaçons le café ordinaire par un chocolat exquis que nous fait Bertrand l'infirmier.
L'artillerie allemande nous envoie de temps en temps quelques marmites qui tombent autour du poste d'observation. Nos 95 leur répondent scrupuleusement. Notre batterie de cuisine étalée après la cloison est secouée avec fureur à chaque coup de canon.
Br ! Quel vilain temps ! Il fait vent, il pleut par averses.
Il faut partir tout de même pour Ressons, nos remplaçants sont là depuis 8 heures ce matin.
Quelle boue !
En arrivant dans la chambrette de la forge je vois une gerbe de fleurs suspendue par un fil sur la place du Gros MARTIN. C'était pour la St Nicolas, la fête des vieux garçons et le Gros en était.
Rien à signaler.
En allant à l'infirmerie des fantassins, du 321 venant des tranchées attirent mon attention.
Pauvres diables ! Ils font peine à voir tellement ils sont sales et d'un air fatigué : Vraiment il faut nous trouver bien heureux nous, surtout par un temps pluvieux pareil.
Nous n'avons plus le courage de nous lever pour le jus les matins. Et ce matin, il faut nous en passer ou en faire pour nous quatre.
C'est ce que fait le Gros (Gabriel) MARTIN.
Alternatives de tir d'un côté, d'autre. Les Boches tirent sur le château de Mainville où il y a une batterie du ?.
Il y a aujourd'hui revue d'effets et de chaussures pour remplacer ceux qui sont usés. Moi je conserve mes vieux habits.
Rien à signaler.
Rien à signaler.
Aux batteries de tir, un obus traverse la cabane d'un lieutenant de la 22ème batterie blessant un soldat qui était à la porte. Ce n'est pourtant que des obus en fonte ou d'instruction.
On le transporte immédiatement à Vic.
La journée est très calme.
Le soir à la veillée, grande comédie, chacun s'ingénue à imiter les cris de certains animaux ; ARNAUD aboie comme un chien, BURLAND excèle dans le chant du coq et le Gros (Gabriel) MARTIN imite admirablement bien à l'???? D'un soulier le braiement de l'âne. Et si nous rions de bon cœur pendant que quelques-uns qui ont déjà fait un somme manifestent plutôt leur mauvaise humeur.
C'est la vie du régiment, il faut bien se distraire.
Nous allons aux batteries prendre nos trois jours de service.
Toutes les batteries de 95 qui étaient en face de notre grotte sont parties et remplacées par une batterie de 120 long.
Nous allons tout de suite visiter ces canons. Pour s'en faire une idée, il faut se figurer un énorme canon de 75 avec un tube beaucoup plus long et de 12 cm de diamètre.
Les roues sont bien plus élevées et entourées d'une suite de larges patins pour empêcher les roues de s'enfoncer dans le terrain trop mou. Au dessus de la pièce, un bouclier recouvre les servants les abritant ainsi des balles et des éclats d'obus. L'affût est long et muni de patins à roulettes et de pointes d'appui qui servent à mettre le canon en direction à l'aide de leviers. Quant à l'appareil de pointage, il n'est pas fixe sur la pièce comme au 75.
Pour pointer le canon, le pointeur pose son appareil qui consiste en un plateau et tambour et d'un collimateur sur la règle de pointage placée à distance à gauche de la pièce. Il fait les corrections de dérives que lui donne le capitaine sur son appareil et sa correction faite, il fait ramener par les servants l'affût du canon à droite ou à gauche jusqu'à que la ligne du collimateur soit exactement sur la ligne que lui montre un miroir collé sur l'affût à la hauteur de l'appareil de pointage sur le 75.
Le recul du canon se fait sur des grosses cales en bois placées derrière les roues et le canon revient à sa place sans trop de variation.
Le tir n'est pas très rapide. L'obus a 40 centimètres de haut environ.
Les batteries qui étaient à côté des nôtres sont parties et remplacées par des batteries de 90. En partant, un capitaine du 47 qui avaient couché plusieurs nuits avec nous dans notre grotte nous fait cadeau d'un bon petit poêle qu'il ne peut emporter.
Et cela complète bien notre installation.
Tous les servants de l'échelon sont aujourd'hui à Vingré pour faire un poste d'observation pour l'artillerie.
Nous partons de bonne heure pour Ressons.
Les territoriaux sont partis. Aussi nos camarades en ont profité pour installer leur cuisine dans une maison inhabitée qu'ils occupaient. L'infirmerie aussi a été transportée à la place de celle des fantassins à côté de notre cuisine.
Les chasseurs à cheval sont venus cantonner au pays. Et voilà comment je passe ma soirée : en cherchant le problème que voici : j'ai 2 fois l'âge que vous aviez quand j'avais l'âge que vous avez et quand vous aurez l'âge que j'ai, nos 2 âges réunis feront 63 ans. Quel est l'âge de chacun ? R. 21 et 28.
Voilà des occupations peu ordinaires en temps de guerre.
Rien à signaler.
Dans la soirée, un général passe dans le cantonnement et en partant il laisse une note dans laquelle il ne cache pas son mécontentement, au contraire.
Les chevaux ne sont pas propres ; les rues du village sont boueuses, les harnachements sont sales, les armes sont rouillées, les fumiers infects, il y a des tâches de bougie dans la paille de couchage.
Aussitôt que les nécessités de la bataille laissent un peu de liberté et de tranquillité, l'habitude militaire reprend le dessus et l'on se plaît à embêter les hommes, et voilà comment les fantassins se reposent de la vie des tranchées : en nettoyant continuellement les cantonnements.
Au matin, un accident de voiture vient nous procurer un peu de travail. Il nous faut aller chercher un artilleur au tournant de la route de Ressons dans celle de Soissons. Le pauvre diable à la jambe déviée à la hanche.
Le médecin lui donne les 1ers soins et on le transporte ensuite à Ambleny.
Rien à signaler.
On murmure qu'il va y avoir une grande attaque mais je n'attache pas grande importance à ce bruit, il en court tellement. Pourtant il y a quelque chose. On prend à l'échelon tous les chevaux nécessaires pour compléter la batterie de tir.
Il ne nous reste plus que 4 attelages à la pièce. S'il faut partir, les conducteurs iront à pied.
Le soir après la veillée habituelle ARNAUD, le Gros et un autre, paient
la comédie et comme les danseuses de la parade d'un cirque exécutent les danses
les plus variées qu'ils accompagnent d'une musique spéciale.
Voilà la guerre à Ressons-le Long.
Quel vilain temps ! Il pleut toujours.
Aujourd'hui, nous avons revue de paquetage de campagne pour nous apprendre à placer nos couvertures et toiles de tente sur nos sacs et sur les galeries.
Il faut nous tenir prêts à partir à tout moment car il va y avoir attaque générale. Après la revue, le chef de pièce nous lit un ordre du général JOFFRE disant que le moment est venu de libérer complètement notre territoire de l'ennemi et il fait appel à notre courage et à notre dévouement comme à la bataille de la Marne.
Le soir beaucoup de canonniers font avec une pièce de 65 de débarquement dans les tranchées. Pascal est du nombre.
Nous nous attendons d'un moment à l'autre à entendre le son du canon annonçant le commencement de l'attaque. Et de toute la journée, pas un seul coup ne vient troubler notre tranquillité. Des chevaux arrivent du dépôt pour combler les vides que la ???? A fait dans les rangs des cagneux.
Nous faisons nos provisions pour aller demain aux batteries.
Nous partons pour le poste de secours. Quelle boue !
La journée est très calme ; les canons de 120 sont moins embêtants que les 95, ils se reposent eux du moins de temps en temps. On vient nous annoncer la visite d'un général.
Il faut nettoyer de notre mieux le casernement. ARNAUD, toujours gai, distribue les rôles de chacun : Gros MARTIN passera les pieds de lit au pétrole ; GARDIEN nettoyera les ustensiles de cuisine, CAMILLE les bas-flancs, Moi j'astiquerai les carreaux.
Quant à ARNAUD, il s'assigne le rôle d'approprier la rampe d'escaliers. Malgré cela nous faisons notre possible pour contenter au moins notre médecin de service.
Nous faisons le menu pour notre réveillon de ce soir. Puis on nous appelle à la salle de service. L'adjudant de quartier de Vinzelles nous invite à transporter du fumier dans un trou réservé à cet usage et nous recommande spécialement les brancardiers à l'attention du brigadier commandant la corvée.
Quelle guigne !
ARNAUD prend une brouette, MARTIN et moi un sac coupé et transformé en toile de civière. Et nous voilà en train de charger le fumier avec une fourche en bois que nous coupons à un arbre. Nous travaillons jusqu'à midi et gagnons par notre entrain la faveur d'être libres l'après-midi.
Le soir, nous réveillonnons de bon cœur
Et voilà notre menu : Nouilles – Abatis – Oie – Pruneaux – Crème au chocolat – Café – Marrons – Salade à l’orange – Gâteaux et Champagne.
A minuit, tout est fini et nous nous couchons bien tranquilles.
Après que Le Gros et LACHAUD, l’ordonnance du médecin qui a
réveillonné avec nous ont dansé pas mal de bourrées. Dans la grotte, les
camarades réveillonnent aussi et chez eux la fête dure encore plus longtemps.
Bien entendu, nous faisons grasse matinée. Nous allons finir les restes
du réveillon.
Puis après dîner, vient le quart d’heure de Rabelais. Voilà les comptes
faits : le réveillon et les dépenses de nos 3 jours nous coûtent
personnellement 6 f.40.
Tout est hors de prix. Et pour fêter Noël comme il faut, voilà les
pièces d’artillerie qui font un concert enragé. Et cela toute la journée.
Nous retournons aujourd’hui à Ressons.
Il a gelé fortement ce matin et les rives de l’Aisne nous offrent un
panorama superbe avec tous les arbres riverains chargés de givre.
Notre camarade VILLENEUVE est arrivé de Vingré et il nous raconte son
séjour là-bas tout près des Boches.
Les balles y sifflent constamment parait-il et il ne faut pas se
montrer en dehors des tranchées. D’ailleurs, sur leur équipe 4 ont été blessés.
Nous recevons aujourd’hui nos cadeaux de Noël dont on a tant parlé dans
les journaux. Il n’y a pas de colis individuel, tout est distribué également.
Chacun un paquet de tabac portant cette inscription : Noël aux soldats.
Souscription des enfants de France, 2 cigares, de la charcuterie, du jambon, quelques gâteaux, des figues, des noix, une par pièce, du rhum. Il y a aussi une bouteille de champagne à quatre et du chocolat que l’on distribuera pour le 1er de l’an.
Rien à signaler.
Rien à signaler. Il fait mauvais. Les Boches bombardent Maubrun toute la journée du 29 où il y a une batterie du 53.
L’après-midi, on transporte le parc plus près de notre cantonnement. Puis il faut laver les caissons car ils sont sales maintenant.
Pensez donc ! Pour faire au moins six cents mètres. Il ne faut pas chercher à comprendre.
MARTIN, ARNAUD et moi, nous nous mettons après notre caisson et pendant que je vais chercher de l’eau, les autres frottent avec un balai.
Rien de particulier.
Tous les obus à balles qui sont dans les caissons sont remplacés par des explosifs qu’amènent les sections de munitions.
Voici le 1er de l’an. C’est le jour des souhaits. Et en cette année douloureuse, quel est le meilleur vœu que l’on puisse former ? C’est assurément celui que font aujourd’hui et tous les soldats et tous les parents : une paix prochaine.
C’est ce souhait qu’au grand matin, nous nous faisons tous après une cordiale poignée de main.
Qui donc aurait pensé que nous passerions le 1er janvier à Ressons. Nous allons au poste de secours. Canonnade assez vive de part et d’autre. Un obus tiré par une pièce de 120 éclate en sortant de la bouche du canon en faisant une explosion formidable. Nous croyons tous tout d’abord à l’arrivée d’une énorme marmite boche.
Mais c’est bien un des nôtres. Heureusement il n’y a eu aucun accident.
Nous recevons aujourd’hui nos étrennes ou cadeaux de Noël que l’on nous avait promis.
Jambon, dinde, pommes, oranges et noix en quantité suffisante cette fois et champagne. C’est la bombe.
A 10 heures, une salve générale est tirée par toutes les pièces de 75 du 16 et du 36, sur une ligne de tranchées boches en construction.
Un tir par quatre fauché est exécuté par chaque batterie en même temps.
Quel concert !
On dirait plutôt une mitrailleuse tant les coups sont rapprochés. Nous entendons très bien le bruit des éclatements du côté de la ferme de Confrécourt.
On a bien raison de dénommer notre canon de campagne « Le joyeux 75 ». Le son est en effet plus gai que celui des grosses pièces de notre artillerie lourde.
Je pars pour l’échelon.
VILLENAUVE est cuisinier en chef et j’en suis content, car déjà tout est en ordre et d’une propreté manifeste.
Quant au cuisinier BURLAN, il sera cantonnier chargé de racler la boue tous les jours devant notre cantonnement, toutes les pièces en fourniront un.
Les brancardiers seront chargés chaque matin de couvrir les feuillées (*) avec de la chaux vive.
C’est notre tour aujourd’hui puisque nous sommes de repos et d’ailleurs, cette innovation est d’hier. Nous allons à l’infirmerie pour prendre la chaux, il n’y en a point.
Je vais demander au lieutenant où il y en a. Il me dit que chaque batterie a du en toucher 1 hl.
Je demande au logis de la 6ème pièce : point de chaux, à celui de la 7ème pièce : ça ne le regarde point, à celui de la 8ème : il n’en a jamais vu.
Après cela, je vais poser mon seau, plutôt en colère et de mauvaise humeur et si le colonel de chasseurs veut que l’on mette de la chaux sur les feuillées, il n’a qu’à nous en procurer.
(*) : Les toilettes
Les conducteurs venant de ravitailler aux batteries de tir apportent une triste nouvelle. Quatre servants de la 22ème batterie avaient trouvé la fusée d’un obus allemand de 155 à Vingré.
Voulant essayer de la démonter pour examiner l’intérieur, ils tournaient la vis supérieure à l’aide de quelque instrument en fer, quand la fusée qui n’avait sans doute pas éclaté en tir percutant, explose entre leurs mains, coupant le bras à l’un, déchirant une main à l’autre et brûlant le pied à un troisième.
La nouvelle se confirme bientôt, car le blessé au pied est amené à l’infirmerie de Ressons, tandis que ses camarades sont conduits directement sur Vic.
L’après-midi, nous lavons de nouveau nos caissons !
Vont-ils nous faire prendre ce travail en habitude ?
Dans la journée, rien à signaler.
Les Boches envoient de temps en temps quelques marmites sur le château de Mainville, dont la plupart n’éclatent pas. Nous mangeons la soupe de bonne heure car nous devons aller ce soir au théâtre.
Oui, au théâtre ! Ce mot sonne mal dans un récit de guerre. C’est pourtant vrai.
Dans une salle disposée pour concert avec scène et décors appartenant à quelque patronage, quelques canonniers et chasseurs chantent et jouent. Et, pour paraître de vrais acteurs, ils n’ont pas craint de se faire raser la moustache.
Le concert est des plus variés. D’abord, la « grande pièce ». Il s’agit d’une attaque de nuit et nous sommes devant la salle d’audience où l’on juge les prévenus. Mais comme nos acteurs n’ont appris aucun rôle, ni fait aucune répétition, on ne sait plus au cours des débats quel est celui qui a commis le crime, du président ou du prévenu.
Pauvres acteurs.
Leur déconfiture fait pitié et l’on applaudit tout de même au baisser du rideau. Des chansons plus intéressantes terminent la soirée.
Deux pièces de la 21ème batterie vont aller prendre position à côté de la ferme de Confrécourt et une de la 22ème ira à Vingré. Une corvée va à Confrécourt pour amener des troncs d’arbres pour faire des abris pour ces pièces et faire des tranchées pour aller jusqu’à la grande carrière.
Il ne fait pas beau, il pleut toute la soirée.
Nous déménageons de notre forge pour aller coucher au-dessus de l’infirmerie et de notre cuisine, nous serons plus à l’aise et moins gênés par la fumée que dans la forge.
Mutation dans le personnel des brancardiers. D’après des ordres supérieurs, il faut maintenant un prêtre dans chaque formation sanitaire et on nous en envoie un des brancardiers divisionnaires.
Mais lequel de nous va permuter ?
Déjà le médecin-major a désigné notre camarade ROUGEYRON pour aller à la place du curé.
Cette proposition n’a pas l’air de lui convenir beaucoup et il insiste pour que l’on tire au sort.
Mais le changement est bien fait et mon Jean doit nous quitter pour aller à la 13ème section des brancardiers.
Nous apprenons qu’un de nos camarades, JABY (*) a été tué à Confrécourt par une balle au front.
Pauvre diable !
Lorsque nous étions en route, comme il s’intéressait à tout ce qu’il voyait sur son chemin et descendait aussitôt de voiture pour aller voir ce qui attirait son attention.
(*) : JABY André, maitre-pointeur, mort pour le France le 9 janvier 1915 à l’ambulance de la sucrerie de Vic-sur-Aisne, tué à l’ennemi. Il était né à Oraines (63), le 16 octobre 1889. Pas de sépulture militaire connue.
Au poste de secours. A la nuit un projecteur est amené par le génie en haut de la côte. Ils viennent se mettre à l’abri dans la grande grotte.
Ils vont passer la nuit ici et partiront à 4 hres du matin avec leur machine.
Des batteries de 95 viennent remplacer les batteries du 36 qui sont allées du côté de Confrécourt. Nous faisons une partie de bouchon à l’entrée de la grotte pour passer le temps.
Rien à signaler.
Nos pièces tirent de temps en temps. Quelques obus de 77 viennent sur le poste d’observation sans causer aucun dégât.
Nous partons à Ressons.
L’Aisne est en pleine crue, l’eau est à niveau du plancher du pont de pilotis. Le génie est en train d’enlever ce plancher car le courant pourrait l’entraîner et causer des accidents.
Dans la soirée les chasseurs du 11ème et le 170ème de ligne cantonnés à Ressons partent précipitamment. Du côté de Soissons, prétend-on.
Rien à signaler.
On murmure qu’une forte attaque a eu lieu sur Soissons (*), que les Allemands nous ont repoussés sur la rive gauche de l’Aisne, mais ont subi de grosses pertes.
(*) : Il s’agit de la bataille de Crouy.
L’attaque de Soissons est confirmée. Les chasseurs qui y étaient allés reviennent à Ressons.
Après de violents combats nos troupes ont dû évacuer la rive droite de la rivière et ce revers est dû surtout à la crue de l’Aisne qui a emporté 4 ponts sur 6 ce qui a rendu impossible la conduite de renforts suffisants et le ravitaillement en munitions.
Néanmoins, nous gardons le faubourg St-Paul à 2 kms de la ville.
Les Allemands ont eu des pertes élevées.
Rien à signaler.
Attaque par les Allemands du côté d’Autrêches et de la ferme St-Victor.
L’attaque a commencé à 1 hre de l’après-midi et s’est continuée toute la soirée.
Sur le soir, le 11ème chasseurs repart de ce côté et de même les fantassins du 170 de la classe 14 vont rejoindre leur régiment pour renforcer. L’attaque a été repoussée.
Nos batteries ont tiré continuellement.
Et toute la nuit, on a entendu le son du canon, probablement pour prévenir le retour d’une nouvelle offensive.
Rien à signaler.
Calme inaccoutumé : le soir, sur les 8 heures nous sommes réunis en grande partie dans notre cuisine et sur l’initiative d’un de nos camarades nous allons faire bal (Pour imiter les Boches qui dansent tous les soirs à Nouvron, paraît-il)
D’abord quelques bourrées par le Gros et d’autres auvergnats et peu à peu le goût de la danse prend tout le monde même les moins entraînés.
Polkas, valses même le pas des patineurs sont dansés, et comme musique on siffle où on chante.
A 9h nous montons pour nous coucher, mais ce vent de folie a gagné
l’étage supérieur et en haut on danse aussi. Nous nous mettons encore aussi de
la partie. Et ici un incident comique. Nous en sommes à une mazurka. Le Gros
placé à l’embrasure de la porte chante un tra-la-la-la sur l’air de la Mousmé
en battant la mesure avec sa grosse pipe.
Et les danseurs tournent au milieu des rangées de paille. Tout à coup le lieutenant POIZAND commandant l’échelon apparaît ; les danseurs s’esquivent en un clin d’œil et vont sous leurs couvertures se transformer en vrais dormeurs tandis que le Gros qui lui tournait le dos continue toujours sa Mousmé :
« Attendez, crie le lieutenant, je vais vous en passer
des tra-la-la-la » et il nous fait un joli sermon.
Et en se retirant
on l’entendait qui disait au brigadier qui l’éclairait :
« Quel est dont celui qui entraîne si bien à la danse …
MARTIN. Eh bien vous lui direz qu’il aura 8 jours de prison. Il n’en sera rien
car nous avons un bon lieutenant. »
Ce petit incident suffit à nous amuser un bon moment, nous rions. Et cela fait passer pour un instant l’ennui et le chagrin qui parfois nous gagnent.
Au poste de secours.
Il fait mauvais pendant ces 3 jours. On ne sort pas, nous jouons aux cartes ou au bouchon une partie de la journée. Nos pièces tirent rarement quelques coups de canon sur les tranchées.
A Confrécourt, le lieutenant MONANGE a été blessé à la hanche. Je passe mes soirées en compagnie de CONTANCON qui vient veiller avec nous
Nous partons pour Ressons.
Le génie rétablit le pont de pilotis qu’il avait démonté pour la crue de l’Aisne.
Il l’élève maintenant à une hauteur suffisante pour ne pas être entraîné.
Dans la journée rien à signaler.
A 10 heures du soir, nous sommes réveillés par une explosion formidable.
Qu’est ce ? Vite, quelques un sortent dehors et sitôt la fenêtre ouverte on entend distinctement le moteur d’un aéroplane et tout aussitôt une seconde détonation. C’est un taube qui a laissé tomber 2 bombes sur le patelin sans causer aucun accident.
Les hommes de garde l’ont très bien vu planant sur le village à une très faible hauteur.
Rien à signaler. Canonnades intermittentes de part et d’autres. Un convoi de chevaux arrive encore pour compléter les batteries.
Rien à signaler.
Le soir une petite distraction. Le médecin ayant recommandé à notre brigadier DUBOUCHET de prendre un bain de pied dans de l’eau avec la farine de moutarde, notre infirmier BERTRAND va à Vic chercher la moutarde à la pharmacie. Il arrive tous essoufflé et remet sa commission à l’infirmerie.
Quelle surprise ! Et quelle gaieté parmi nous quand notre Camille, comme nous l’appelons, sort de sa poche un pot de moutarde pour manger. Le pauvre bougre est tout ahuri. !
Oui, mais le cabot ne pourra prendre son bain. Et pourquoi pas. Voulant suivre la prescription du médecin, le brigadier délaye sa moutarde dans un seau et encouragé par les uns, blagué par les autres, prend son bain de pied qui lui coûte 25 sous.
Nous allons pour nous faire photographier à Maubrun chez un civil que nos camarades de la 23e nous ont indiqué.
Nous montons droit à la grande ferme (*) et de là nous allons à travers champs trouver le photographe. Vraiment, nous n’avons pas de chance ; il n’a plus une seule plaque et il nous faut retourner à Ressons sans être pris.
C’est une partie remise.
(*) : Ferme de Reddy
L’après-midi, nous allons les brancardiers laver la voiture médicale. Le général qui a passé hier soir y a trouvé quelques tâches de boue. D’ailleurs c’est maintenant le service de l’échelon : laver le matériel
Pour les caissons il y a un homme par batterie qui ne fait que cela.
A chaque arrivée d’un caisson des pièces de tir, ce caisson doit être lavé, le voyage se renouvellerait il plusieurs fois par jour. Les 2 pièces de la 21e batterie qui étaient à la ferme de Confrécourt reviennent à la côte 138 où sont les 2 autres batteries. Et nos braves conducteurs sont contents de cette décision car d’aller ravitailler à cette ferme ne leur convenait pas beaucoup.
Nous allons aujourd’hui aux batteries de tir prendre notre garde.
Il fait beau. Aussi de bon matin les taubes viennent nous rendre visite. Et aussitôt qu’on les aperçoit nos 2 pièces braquées à cet usage tirent dessus.
Il court encore des bruits de départ, pour aller en repos en arrière.
Une visite aux batteries ; au téléphone. Ce service est très bien installé. De sa grotte le commandant reçoit les renseignements de tous les postes d’observations qui règlent le tir et lui transmet ses ordres par téléphone également aux capitaines ou aux chefs de section.
Un fil téléphonique relie également toutes les batteries à leur capitaine.
Cette fois c’est bien vrai nous allons partir, la décision est exacte. Nous faisons nos préparatifs. Ranger les médicaments dans le sac d’infirmier, le brancard.
Ce n’est pas sans quelque regret que nous quittons nos positions, nous étions bien habitués à Ressons et bien installés ici. Nous allons au repos, c’est vrai. Mais après ? Sommes-nous sûrs de retrouver nos bons abris.
Nous allons, paraît-il, à Vivières tout près de Villers-Cotterêts.
Journée à peu près calme.
Au matin on ne part plus. Les officiers font ramener leurs cantines qui étaient déjà rangées, le médecin vient nous avertir qu’il n’est plus nécessaire de ranger nos affaires. Des uns sont contents de rester ici ; d’autres au contraire auraient voulu aller faire un tour un peu en arrière.
Notre infanterie, elle, est relevée parait il et va au repos. Il fait un beau temps printanier. Tir intermittent et part et d’autre. On a installé en face de la grotte du commandant un poste de télégraphie sans fil. On reçoit ainsi tous les soirs les communiqués officiels et on intercepte même le communiqué allemand qu’un officier traduit.
Retour à Ressons, je retourne avec mes camarades à Maubrun chez le photographe. A peine sommes nous arrivés que la neige se met à tomber. Faudra t’il encore retourner au cantonnement sans être pris.
Enfin le mauvais temps cesse pour un moment et nous pouvons poser devant l’appareil. Sur notre front rien à signaler.
1er février
Nos régiments d’infanterie 216, 321 quittent leurs cantonnements pour aller en arrière. Et s’ils allaient bon train nos braves pioupious ils sont contents de prendre un peu de repos. La 14e division vient à leur place ; le 42 à Ressons. Et sitôt installés ici les voilà dans les rues à racler la boue.
Nous avons touché aujourd’hui en supplément à notre ration de la morue.
Mais comment préparer cet aliment ? Il est curieux d’entendre discuter tous les meilleurs cuisiniers de la pièce sur la manière de préparer cette morue pour en tirer le meilleur parti possible.
Il fait un beau temps superbe.
Les aéroplanes en profitent pour faire leurs reconnaissances. Toute la journée ont entend le ronflement des moteurs. Nous suivons avec intérêt la chasse que leur font les canons.
A la batterie de tirs on a installé maintenant une pièce de 75 sur une plate-forme tournante ce qui facilite beaucoup la poursuite des aéros.
Il pleut aujourd’hui, plus d’excursions d’aéros.
L’après-midi, je vais en compagnie des camarades écouter la musique du 42 qui fait répétition dans une salle voisine. Ils apprennent les plus beaux défilés. Pauvre musique ! Cela fait songer au beau temps d’autrefois. Les grosses caisses ont particulièrement souffert de la campagne ; ils en sont à leur troisième.
Je ne vais pas aujourd’hui au
poste de secours, étant fortement grippé.
Rien à signaler
Revue de préparatifs de départ.
Les voitures sont chargées et attelées comme pour partir …
Cette fois pourtant notre départ est officiel, nous allons quitter Ressons pour ?
Personne n’en sait rien.
Il est probable que nous allons d’abord rejoindre l’infanterie de notre 63e division qui est en arrière depuis une dizaine de jours. Nous partirons probablement ce soir à la nuit ou demain matin avant le jour. Et presque tous nous quitterons à regret ce bon cantonnement de Ressons où pendant près de 4 mois nous avons vécu tranquilles et à peu près en sécurité, trouvant ici les provisions dont nous avions besoin.
On apprend dans la matinée que la grande ferme d’Ors où nous avions couché 2 ou 3 nuits a été cette nuit détruite en partie par un incendie qui a causé d’énormes dégâts et coûté la vie à 5 artilleurs du 47 qui y étaient cantonnés 60 chevaux qui étaient dans les écuries ont été compléments brûlés.
On ignore les causes de l’incendie.
Notre départ de Ressons est fixé pour 2 heures du matin.
Aussi dès minuit, le cantonnement présente une animation extraordinaire. Tout le monde plie les couvertures à la hâte, jette le dernier coup de main au sac, un bon quart de jus avant de partir et nous allons faire nos galeries éclairées par une bougie. Les conducteurs attellent et à 2 heures l’ordre de départ est donné.
Trois voitures de civils ont été réquisitionnées pour transporter le supplément.
La 21e batterie part la première.
Au moment de démarrer notre voiture, les chevaux dansent sur place, les uns avancent, les autres reculent, impossible de partir. Et pour avancer notre timon se brise en 3 morceaux.
Les autres voitures partent pendant que nous allons chercher un timon de rechange.
Puis on réattelle de nouveau. Peine perdue.
Comme la 1ère fois ça ne va pas. Que faire !
Allons nous allons essayer de partir avec l’avant-train seulement. Et après bien des explications, des jurons des conducteurs, le convoi s’ébranle. Sur la route on arrête et on va chercher l’arrière train toujours en piaillant et criant.
Enfin nous voilà prêts et en route.
Adieu Ressons
et le beau séjour que nous avons fait ici. Nous repassons à la Vache Noire,
prenons la route de Coeuvres. Nous sommes éclairés seulement par la lueur que
font les projecteurs et les bombes éclairantes.
Nous passons à Coeuvres comme cinq heures sonnent.
Et nous arrivons au jour à Dommiers à 3 km de Coeuvres où nous allons cantonner dans une grande ferme. Et tout de suite en arrivant quel est notre premier travail ? Laver les caissons !
Pour repartir demain ou ce soir peut être ! C’est égal comme il fait bon de ne plus entendre ces canons tonner toute une journée. Ici ce n’est plus la guerre ; tout est possible et calme.
Nous couchons dans une grange de la ferme où il ne fait pas trop chaud.
Départ de Dommiers à 8h30 du matin. Nous prenons la route qui passe à Chaudun puis de là sur celle de Soissons. Il fait un brouillard très épais et pas chaud.
De temps en temps, nous faisons la route à pied. Sur notre chemin de grands champs de betteraves sont encore à ramasser. Très peu de terres sont labourées et le blé n’est pas encore battu.
Nous arrivons à
Berzy-le-Sec à 11 heures. C’est ici
que nous allons cantonner.
La 21ème batterie est logée toute entière dans une grande ferme. L’infirmerie est installée dans une salle de classe à la mairie où nous allons coucher, brancardiers et infirmiers.
En sortant dehors, quelle surprise. La neige tombe à gros flocons poussés dans un tourbillon. Mais peu à peu le temps s’éclaircit et cette neige fond.
Nous profitons à midi du temps clair pour monter sur la crête en haut du village.
De là, on découvre très bien la ville de Soissons ; on voit parfaitement les flèches de l’église Saint Jean dont une a été raccourcie par un obus. Une bonne femme nous montre les collines où s’est passée la bataille de fin janvier.
Et nous entendons très bien la canonnade.
Il fait mauvais ; il pleut et il fait un vent enragé.
Impossible de séjourner dans notre cuisine tellement il y fume. Heureusement que nous avons notre infirmerie pour nous réfugier.
Le matin, il y a une promenade des chevaux, le soir nettoyage et revue.
Rien à signaler.
Nous devons quitter Berzy cette nuit pour aller mettre en batterie. Et les décisions courent toute la journée.
L’après-midi, préparatifs de départ. Nous rangeons nos voitures.
Départ de Berzy-le-Sec à 3 heures du matin.
On attelle à la lueur des lanternes et on part sans incident. Nous prenons la route de Soissons puis demi-tour sur une autre route et après une étape de 12 km, nous arrivons au jour au village de Serches où sont cantonnés les échelons des 21ème et 22ème batteries.
La 23ème est en position plus haut et est logée tout entière dans des carrières. Cette batterie a pour mission d’empêcher les Allemands de jeter un pont sur l’Aisne à Venizel.
La 22ème batterie est à Jury à côté du village. La 21ème est sur la colline en haut de Jury. Une section doit tirer sur les aéros.
Aujourd’hui, nous restons à Serches, cantonnés dans une ferme. Nous avons pris les places d’un groupe du 32ème régiment d’artillerie territorial.
La route s’est effectuée sans incident. En descendant de voiture le Gros a fait une pirouette des plus amusantes, roulant sur le côté de la route comme une boule sans se faire aucun mal.
Au matin, nous faisons nos préparatifs pour aller au poste de secours de la 21ème Batterie.
Allez, sac au dos. Nous voilà harnachés comme de vrais fantassins et nous partons pour Jury.
Heureusement il n’y a que 2 km car le sac est lourd. Les fantassins que nous rencontrons sur notre route nous regardent d’un air moqueur.
Arrivés à
Jury, il faut aller plus loin, la 21ème est à côté d’Acy-le-Bas. Encore 1 km. A
la façon des pitons (?) nous
remontons le sac sur nos épaules et nous continuons le chemin.
Enfin nous y voilà. Vite, sac à terre, nous respirons un peu en épongeant notre front et nous cherchons ensuite le poste de secours. C’est dans une maison inhabitée, presque à l’extrémité du village du côté de Venizel.
Et ma foi, je crois que nous serons très bien ici : cuisine, chambre à coucher où il y a un placard et une horloge, cave au-dessous en cas de bombardement. Dans le patelin, deux épiceries, charcuterie, coiffeur.
Personne n’a quitté la commune et bien que la ligne de feu soit très proche, jamais aucun obus n’est venu troubler la tranquillité des habitants.
Deux pièces de la batterie sont en haut de la colline installées pour tirer sur les aéros, les deux autres sont en batterie à côté des maisons très bien dissimulées et abritées et à 200 m de notre poste.
Nous complétons aujourd’hui notre installation à notre poste.
Vers les 10 heures, nous allons visiter le pays d’Acy, promenade
qui est interrompue brusquement par l’arrivée d’un obus de 77 bien en haut du
village.
Tout de suite nous faisons demi-tour pour aller nous réfugier dans la cave. La distance à parcourir n’est pas très longue, mais il faut nous abriter tout de même plusieurs fois derrière un mur pour faire le chemin. Un de ces obus nous tombe à 30 pas exactement sans nous faire de mal ; et cela fait justement l’objet d’un pari entre Camille et Armand. Le premier prétend qu’il y a 40 pas le second 30 au plus.
Et Armand gagne le pari.
Dans la soirée nous allons avec le propriétaire de notre maison chercher du bois presque en haut de la colline. Ce brave homme nous montre les positions des Allemands de l’autre côté de l’Aisne. Nous faisons au plus vite et rentrons chargés à notre poste.
Ce sera la provision.
Nous allons chercher nos vivres à la batterie de tir.
Nos pièces tirent de temps en temps.
Décidément les Allemands sont peu convenables aujourd’hui : de temps en temps ils nous envoient quelques coups de canon et sans nous prévenir, s’il vous plaît. Ils voient très bien en haut du village et dame s’ils aperçoivent des troupes, ils tirent dessus. Notre voisin nous montre quantité d’éclats d’obus de tous calibres.
Pour nous persuader de la force des éclats, il nous fait voir un rail de chemin de fer qui était placé au devant d’un abri, brisé par un obus. Des petits éclats de la grosseur d’un haricot avaient pénétré dans le rail et il s’en fallait de peu qu’ils l’aient traversé.
Journée très calme.
On est très gentil de part et d’autre. Comme il est dimanche, nous avons aujourd’hui un invité, l’ami VILLENEUVE qui de Serches vient nous rendre visite à Acy.
De ce fait, le menu est plus assorti : d’abord, sardines, saucisson, frites et poulet que le Gros a reçu dans un colis hier soir. Puis café et comme aux grands jours, champagne.
La plus franche gaieté ne cesse de régner pendant le repas, nous expliquons chacun notre nouvelle vie, les avantages de notre résidence. Notre invité part sur les 4 heures avec Armand qui, lui, va coucher tous les soirs à l’échelon et revient le matin.
J’apprends le soir, dans une
lettre, la mort de mon brave ami Léon FONTAIX. Cette nouvelle me cause une bien
triste émotion et je ne puis retenir une larme qui glisse lentement. C’était un
de mes meilleurs amis. Et à ce moment que de souvenirs de jeunesse me rappelle
cette mort prématurée.
Hélas, il y a un an, nous étions réunis tous, camarades et nos femmes et comme nous étions loin de penser qu’au bout d’une année nous serions à jamais séparés et que de notre amitié commune il ne resterait plus que le souvenir.
Il y a du brouillard comme en plein hiver. Nos pièces qui tirent sur les aéros n’ont aucun service à faire. Calme de part et d’autre. Nous sommes maintenant habitués dans notre poste de secours et en très bons termes avec nos voisins.
On a commencé la vaccination contre la fièvre typhoïde en débutant par les plus jeunes. Pour cela, le médecin injecte un sérum anti-typhique à l’épaule, ce qui nous rend malades quelques jours.
Il fait beau maintenant aussi les aéros en profitent pour faire leurs reconnaissances. Tir de part et d’autre.
Rien à signaler. Pourtant dans la soirée, les Allemands tirent sérieusement du côté de Jury.
Nous sommes en très bons termes avec nos voisins, presque tous les jours, ils nous donnent quelque chose : patates, haricots ; hier une bonne galette à la vanille. CAMILLE devient de plus en plus enfant ; dame, il est jeune encore lui.
Aussi, nous l’appelons familièrement Toto, nom qui lui sied bien, car chaque jour à table, il renverse quelque chose, un quart de vin, etc… il chante à tue tête, il danse et si un obus tombe, vite il va voir où il a éclaté !
Il y a du brouillard jusqu’à midi. Aussi est-ce très calme. Mais aussitôt que le soleil se montre, voilà les aéros qui se montrent et la chasse recommence.
Armand vient ici tous les matins et repart à l’échelon dans la soirée. Tous les jours dans la batterie, il y a une revue quelconque. Aux pièces, on a fait des abris comme à la côte 138 derrière les pièces en cas de bombardement.
C’est le Gros MARTIN qui est chargé de faire la cuisine.
Le matin, il nous fait un chocolat exquis, il y a ici du lait à volonté. Nous buvons le café à chaque repas de midi et du soir.
Nous regrettions notre carrière de la côte et voilà que nous sommes encore mieux ici et plus tranquilles.
Depuis le matin le bruit court que nous partons de nouveau, pour aller du côté de Soissons vers notre infanterie.
Toute la journée les fantassins qui sont ici font le nettoyage des rues que surveille étroitement le colonel que l’on appelle l’agent-voyer (?)
Nous profitons de la présence d’un avant-train qui est venu amener des munitions, pour envoyer nos sacs à l’échelon en cas de départ, car nous ne tenons guère à les porter comme à notre arrivée.
On entend au loin une forte canonnade. Ici, rien à signaler
Vraiment, nous n’avons pas de chance.
Maintenant que nous avons envoyé nos sacs, notre départ est ajourné. Et nous en sommes contents. Car nous sommes très bien ici, tranquilles et maintenant bien installés.
Nos pièces tirent très peu. Avant-hier, elles ont incendié une ferme où l’on prétendait qu’il y avait un dépôt de munitions et des mitrailleuses. Dans quatre coups de canon, la ferme brûlait. Le capitaine a appelé les deux pointeurs au poste d’observation pour leur montrer l’efficacité du tir.
Quant aux pièces qui tirent sur les aéros, elles n’ont pas grand travail. Dans 12 jours, il n’est passé qu’un seul aéroplane allemand.
Voilà le septième mois de la
guerre terminé ; sept mois c’est déjà long et pourtant, cela n’a pas l’air de
finir bientôt. Peut-être le printemps amènera des changements dans la situation
et pourrons-nous entrevoir la fin.
Nos pièces qui étaient en haut de la côte pour tirer sur les aéros sont descendues au village et posées sur des plates-formes tournantes.
Journée très calme.
A 9 heures du soir, notre batterie tire sur un ravitaillement qui
vient tous les deux ou trois jours à une ferme occupée par les Allemands. Au
moment opportun signalé par les observateurs des premières lignes, la batterie
tire deux salves par quatre ?? sur la route repérée dans la journée, puis
plus rien. Nos artilleurs vont tranquillement se coucher sans s’inquiéter
davantage si des soldats auront été privés de nourriture ce soir par suite de
ce tir.
On continue la vaccination interrompue par la décision du départ renvoyé maintenant
Voilà le départ nettement fixé cette fois.
Nous devons quitter Acy à 2 heures du matin la nuit prochaine. Nous rangeons toutes nos affaires dans un sac et envoyons nos couvertures à l’échelon par un caisson qui vient ravitailler.
Une dernière visite à nos aimables voisins et nous nous couchons un moment en attendant l’heure du départ.
1 heure du matin. Nous nous levons précipitamment. Vite on va faire chacun un quart de jus ; cela nous réchauffera et nous aidera à faire la route.
Une fois prêts, nous allons vers les batteries de tir attendre le passage de l’échelon pour prendre place sur notre voiture.
A 2 heures, nous partons.
Voilà les premières voitures de l’échelon.
Puis ce brave ARMAND qui nous guette et auquel nous passons lestement nos affaires car on ne s’arrête pas pour nous faire plaisir. Tout au contraire ; le logis qui a remarqué une certaine hésitation des conducteurs qui ralentissent un peu, crie à tue-tête « serrez, serrez ».
Nous montons la rude côte d’Acy-le-Haut à pied et montons sur les coffres arrivés en haut. Il fait un clair de lune superbe ; le temps est très doux.
Nous suivons exactement le même chemin qu’à notre arrivée mais au lieu de prendre la route de Berzy, nous marchons sur Soissons. La 22ème batterie est en position dans un faubourg de la ville.
La 22ème et la 23ème sont en position au Mont de Paris.
Les avants-trains sont dans une grande ferme à Vaubuin. L’échelon reste à Septmonts. Aujourd’hui l’échelon vient avec la batterie de tir jusqu’à Vauxbuin.
L’infirmerie est installée dans un petit local attenant la maison d’habitation de la ferme. Une équipe de brancardiers ira tous les jours au poste de secours à côté des batteries. En arrivant ici, nous avons mauvaise impression.
D’abord, nos prédécesseurs nous ont représenté la position comme dangereuse. Et ce qui nous le fait d’abord supposer, c’est le toit d’une grange de la ferme crevé par une marmite.
D ‘ici, on voit très bien en sortant de la ferme, la cathédrale mutilée de Soissons. Il y a à côté de l’infirmerie un étang sur lequel vont se promener en barque quelques militaires.
Oh ! La jolie ferme. Tout est bien compris et installé !
Le soir à 6 heures, les échelons, les 5ème pièces, même les
conducteurs de devant vont à Septmonts. Nos pièces règlent leur tir dans la
soirée, tir auquel répondent immédiatement les batteries allemandes.
Nous sommes en subsistance à la 5ème pièce car nous ne pourrons préparer nos vivres nous-mêmes surtout lorsque nous serons aux batteries. Ce sont nos camarades de la 23ème qui y vont aujourd’hui.
Nous restons à la 21 à l’infirmerie de la ferme. Elle est encore habitée.
Ils battent maintenant à la batteuse-lieuse à bottes pressées, tout marche à l’électricité ; huit hommes servent cette machine à battre ; le grain est monté mécaniquement au grenier. L’étang met un moulin en marche pour les besoins de la ferme.
Aux batteries, tir de part et d’autre.
Le soir, vaccination des hommes vaccinés la première fois, il y a huit jours.
Il y a défense absolue de quitter la ferme excepté pour aller aux pièces.
Mais aurons-nous besoin d’une provision quelconque ?
Nous ne pourrons aller jusqu’au pays pour acheter la moindre chose. On ne sait comment accentuer la mauvaise humeur des hommes. Il y en a beaucoup qui ne sont guère contents de ne pouvoir aller chercher un bidon de vin. Nous sommes en subsistance à la 5ème pièce. Nous n’avons donc rien à faire.
Oh ! Comme ces journées sont longues à faire le tour de cette ferme ou à rester fermés dans l’infirmerie.
Après la soupe du soir, je vais dans le jardin me promener en faisant la causette avec les camarades.
L’échelon est allé maintenant à Berzy-le-Sec ; il sera moins éloigné des batteries.
Les Allemands tirent aujourd’hui sur le village de Vauxbuin, il y a eu 3 fantassins et un civil de blessés. Nos camarades de la 23 restent en permanence aux batteries pendant 8 jours, ils y couchent maintenant.
Le bruit court que les correspondances militaires seront supprimées pendant un certain temps du 7 au 25 prétendent les uns, du 10 au 30 disent les autres et tous le tiennent de source sûre « c’est affiché dans la mairie chez nous » affirment-ils.
Ce serait le comble si nous étions privés de ce rayon de soleil dans notre vie obscure. Le temps nous paraîtrait encore plus long et notre exil plus cruel.
Aujourd’hui, il pleut toute la journée.
Toto, c'est-à-dire BERTRAND, a reçu de sa Jeannette (sa bonne amie), une collection de livres.
Aussi pendant que j’écris, mes camarades sont tous étendus un livre à la main. Cela nous distraira. Le soir, nous allumons le poêle installé ici par nos prédécesseurs.
Et nous goûtons encore une de ces bonnes veillées d’hiver comme à la côte 138.
Et pour animer la conversation, Toto nous raconte ses amourettes. Celle surtout qu’il a faite dans le train pendant un voyage Brioude-Clermont nous amuse. Il a commencé nous dit-il (?) le pied ».
Et ma foi, nous nous couchons fort tard.
Il fait une bise glaciale, l’eau gèle en coulant.
Restons-nous aussi enfermés toute la journée dans l’infirmerie. Aujourd’hui, on dirait que ce n’est pas la guerre : à peine quelques coups de canon dans l’après-midi. C’est la vie de caserne : promenade des chevaux, abreuvoirs dans l’étang, pansage.
Tous les soirs, il y a grande chasse aux rats qui sont nombreux ici. La nuit venue, ils vont dans les loges où se fait la cuisine chercher leur nourriture. C’est là que les hommes armés de pelles et de balais viennent les surprendre et la poursuite continue au milieu des rires et des cris.
C’est comique.
Il fait encore froid avec quelques giboulées de temps en temps. Le ravitaillement de la 22è batterie en position dans Soissons se fait toutes les nuits. Un cycliste nous apporte tous les jours le journal qu’il va chercher à Soissons.
On continue la vaccination contre la fièvre typhoïde. Il faut que tout le monde y passe.
Temps brumeux toute la journée ; aussi on n’entend pas un coup de canon, on dirait que la guerre est finie.
Si c’était vrai ! Quel bonheur ! Mais à quand cette illusion deviendra-t-elle réalité !
Occupations normales.
Même temps brumeux.
On apprend par les journaux que la suppression des correspondances militaires n’est qu’une fausse nouvelle.
Dans la soirée, une légère canonnade vient nous rappeler à la guerre. Rien à signaler.
Nous devons aller aujourd’hui remplacer nos camarades de la 23 au poste de secours aux batteries.
Nous faisons nos paquets de couvertures et en route ; nous passons dans le village de Vauxbuin puis prenons la grand’route Soissons-Paris qui monte sur le flanc de la montagne de Paris.
En quittant la route, une tranchée nous conduit jusque devant notre poste. C’est une caverne creusée dans un bon talus de 4 m. de hauteur, on dirait une petite cave, une petite porte ferme l’entrée.
A l’intérieur, pas une fissure, les parois et la voûte sont très unies. Une table toute petite et 2 bancs en formaient le mobilier et on peut coucher 6 dans le même talus, d’autres abris sont creusés, l’un à côté de nous est pour la garde de nuit ; un autre pour les munitions.
Plus loin, fait d’après le
même modèle est le poste téléphonique, les pièces de la 21 sont tout à côté à
10 mètres ; celles de la 23 un peu plus loin et l’on y va par un boyau
également. Et les pièces sont elles aussi bien abritées ; il le faut car les
Allemands n’ont pas ménagé les obus sur ce plateau ; le terrain est creusé de
trous de marmite, le sol est couvert de débris d’obus, de ferrailles, de balles
des shrapnells.
Devant notre grotte, il y a un demi-tombereau.
Pour notre première journée, il fait un beau temps superbe, un soleil brillant ; ici il ne faut pas s’écarter ; c’est la consigne.
Un brouillard épais nous enveloppe ; j’en profite pour aller voir les débris d’une batterie de 75 qui a été anéantie sur notre gauche peut être à 200 mètres des pièces.
Des 4 pièces qui étaient là, il reste encore sur place 3 caissons crevés, brisés, brûlés, on ne peut se figurer sans les avoir vu le pauvre état de ce matériel.
Des roues, il ne reste plus que le moyeu et le cercle ; les obus sont mutilés dans les coffres, les tiges des patins de roues tordus. Et tout autour, épars des boîtes de fusées démontées, des morceaux de tôle, des sièges de pointeur, coupés d’après les canons.
Tout ce qui resté des canons a été emmené et ce soir même, une voiture doit venir prendre tous les débris qui restent encore.
Oh il ne devait pas faire beau ici ce jour-là et si les servants étaient à leur poste, ils ont dû avoir de grosses pertes.
Et c’est probable car il y a encore des débris de vêtements, une capote coupée, un képi tout mutilé, des jambières ; etc.
C’est effroyable et cela nous donne une triste idée de ce carnage. Nos pièces tirent très peu, je m’étais figuré que la poudre à canon était comme de la poudre ordinaire ou à fusil ; j’ai vu le contraire dans les obus massacrés qui gisent ici.
C’est au contraire de la poudre en lamettes et de couleur jaunâtre ; il y a dans chaque douille de 75 deux petits paquets de ces lamettes correspondant au poids de 750 grammes pour le tout.
Les 2 pièces de la 21è batterie sont emmenées de leur position pour aller sur la montagne voisine les installer sur des plateformes pour le tir sur les aéros.
Le temps est clair aujourd’hui, aussi le canon gronde depuis le matin, on veut regagner le temps perdu les jours derniers.
Les Allemands tirent par-dessus la montagne de Paris, nous écoutons les obus passer au dessus de nous et ils vont éclater dans les villages de Courmelles ou Vauxboin.
Le 305ème régiment d’infanterie a remplacé dans le village le 298e, je suis surpris de rencontrer DECOCQ que je ne reconnaissais pas tellement il est changé par une longue barbe en Colby.
Et aux batteries pour passer notre temps, nous inventons des jeux avec les moyens que nous offre la guerre.
Dans un obus de 77 qui n’a pas éclaté, nous envoyons à une certaine distance des balles d’obus que nous trouvons par ici. Et celui qui en met le plus a naturellement gagné.
Rien à signaler.
Nos pièces tirent toujours très peu ; tout juste quelque repérage pour un tir de suite sur un village ou un ravitaillement. Le tir fait, on inscrit les dérives pour telle et telle pièce. Le soir venu, on pose une lanterne sourde sur le point de pointage pour pouvoir tirer dans la nuit s’il est nécessaire.
Nous, sur le soir, au moment où les brouillards viennent, nous allons ramasser une provision de doucettes ; c’est la salade du lendemain : ici c’est notre seul extra.
Dès 6 heures du matin, les Allemands bombardent Vauxbuin. Et pourtant, il y a du brouillard. Une bonne femme est tuée dans le village.
La journée est très calme. Nos pièces tirent seulement quelques obus sur le village de Pasly.
Tir de part et d’autre. Rien à signaler.
Depuis le matin, les Allemands bombardent Soissons.
Nous écoutons les éclatements de bonnes marmites. Pauvre ville, elle est dans un piteux état parait-il.
Notre batterie tire sérieusement dans la matinée. Et tout de suite, voilà la réponse qui arrive. Et Dieu ! Les obus n’éclatent pas loin de nous ; notre caverne en tremble. Et ils font de jolis entonnoirs.
Trois surtout éclatent avec une force terrible et dans le trou qu’ils font, Camille pourtant qui est assez grand, peut se tenir debout sans que sa tête sorte en dehors. Et quels éclats. Et tranchants.
Le capitaine TISNES passant dans la soirée prétend que ce sont des obus de 155 qu’ils nous envoient avec nos propres pièces qu’ils ont prises à Crouy. Il nous a dit également qu’ils tiraient sur la batterie de Soissons avec du 75 et des explosifs sans avoir mis la fusée qu’on avait oublié de leur laisser sans doute ou plutôt enlevé intentionnellement.
Puis voyant que nos pièces ne se taisent pas, Vauxbuin paye de nouveau.
L’après-midi a été très calme.
Il fait froid maintenant et il neige par moments.
Printemps qui commence.
Printemps qui promet tant de victoire et donne tant d’espoir comme il est attendu. Peut être décidera-t-il quelque chose dans la marche des évènements et nous laissera-t-il dans la perspective d’une paix prochaine et victorieuse.
Et pour le 1er jour, il fait une journée superbe.
Les aéros en profitent et si on leur fait la chasse de part et d’autres.
Ici la journée est calme.
Notre batterie tire dans la journée sur le village de Cuffies. Il est entendu maintenant qu’à tout bombardement de Soissons par les Allemands, nous répondrons immédiatement en arrosant à notre tour leurs cantonnements.
Notre garde de 8 jours au poste de secours est terminée. Et nous allons revenir à l’infirmerie de la ferme de Vauxbuin. Un de nos camarades de la 23 nous raconte la divergence de vues qui existe entre 2 de nos officiers supérieurs au sujet de la santé des hommes.
Dernièrement, le colonel passant à l’échelon avait été très content de la bonne mine des artilleurs et en partant leur avait recommandé de se soigner, de bien manger pour qu’ils ne maigrissent pas.
Hier, c’était le général de division qui passait. Et lui savez-vous ce qu’il dit ?
A notre ami CHANDELON qui était de garde à l’infirmerie : il lui a trouvé une santé trop florissante et lui a promis s’il était aussi gras lorsqu’il repasserait de l’envoyer dans les tranchées. Et sérieusement puisque aujourd’hui, notre capitaine, qui nous cause souvent en allant au poste d’observation, nous a dit que le capitaine de la 23ème batterie allait envoyer le plus maigre brancardier de cette batterie remplacer le plus gras.
Et il en riait également.
Il fait un beau temps superbe.
Rien à signaler autre que la chasse aux avions.
Descente à l’infirmerie de la ferme de Vauxbuin.
Il fait toujours beau. Au passage de chaque aéro le brigadier de garde fait sonner la grosse cloche de la ferme. A ce signal tous les chevaux doivent être rentrés dans les écuries ; les hommes aussi doivent se mettre à l’abri. C’est une bonne précaution.
La guerre a donné de bonnes leçons et on se protège bien mieux qu’au début.
Les journées passent monotones à lire, à blaguer. Je me plais surtout à me promener dans les allées du jardin au bord de l’étang surtout le matin et avant la nuit.
Et là je m’absorbe à une récapitulation des beaux jours passés depuis mon jeune âge et dans la perspective d’un avenir possible avec tous les miens. Et puis rentrés dans notre logis, nous discutons sérieusement les diverses chances de la campagne mais où domine généralement l’espoir de la fin, puis le besoin d’action.
Et la nuit vient ; et le lendemain succède n’apportant aucun changement dans notre vie.
En arrivant à Vauxbuin, ARNAUD m’annonce que le 292ème est cantonné à Berzy.
Voilà une bonne occasion de revoir ce bon ami ROCHE et autres Aubièrois que je n’ai pas revu depuis le 13 septembre à Ambleny.
Et justement il y a des remèdes à porter à l’infirmerie de l’échelon, ce sera un motif car la consigne de ne pas quitter le cantonnement est de plus en plus serrée.
Je pars en compagnie d’ARNAUD à 3h de l’après-midi.
Nous suivons la route de Courmelles, route d’où l’on découvre très bien Soissons et les côtes qu’occupent les Allemands. Décidemment ils ménagent leurs munitions ces messieurs car ils tirent très peu sur cette route. Et pourtant ils voient très bien les territoriaux qui empierrent la route.
Et de Courmelles une côte assez rapide nous mène à Berzy-le-Sec.
Je n’ai pas de peine à trouver le cantonnement des brancardiers. Ah, comme nous sommes contents de nous raconter réciproquement les étapes de notre campagne. Et les fantassins expliquent de leur mieux la vie des tranchées.
Ils en ont bien vu les pauvres diables.
Je suis étonné par une décision lue au rapport le matin et affichée à tous les cantonnements :
« Il est expressément défendu de causer dans la rue
entre fantassins et artilleurs de même que d’aller dans un cantonnement
étranger à son arme ».
Et si l’on est pris à méconnaître ce règlement c’est 8 jours de prison ; il est vrai que c’est une faute grave que d’aller voir un parent ou ami. Il ne faut pas chercher chercher à comprendre. Ce règlement ne nous a pas empêché de passer la soirée ensemble avec ROCHE et BAYLE.
Ce dernier a été cassé de brancardier dernièrement pour avoir à Fontenoy emporté une botte de paille pour se coucher. Et pendant que des gradés sont bien installés dans un bon lit, les pauvres malheureux ne peuvent se procurer un peu de paille. C’est encore une grande faute.
Enfin à 9 heures je vais me
coucher à l’infirmerie où je trouve mes camarades infirmiers qui sont ici.
Dès 6 heures du matin j’apprends que le 292ème a alerte.
Voilà, moi qui pensais passer la journée avec les camarades. Il faut voir ces fantassins se grouiller dans les rues, transporter leurs bagages dans les voitures, ranger les cuisines car ils ne savent où ils vont. Roche vient me voir et me dire au revoir. Je vais alors rendre visite aux camarades de la 7ème pièce.
Je visite leur cantonnement, ils sont, ma foi, très bien installés.
A midi, voilà les pioupious qui reviennent.
Ils sont allés simplement à 2km de Berzy et après une attente de quelques heures le colonel et le général les passent en revue. Et ils reviennent dans leurs cantonnements. Je passe la soirée comme hier, je soupe avec ces braves fantassins. ROCHE est cuisinier.
Pourtant à 10h du soir, il faut nous séparer. Je suis content de ma
journée.
A la guerre tous les pays sont des amis et l’on est content de parler de ce qui se passe là-bas, et s’apprendre les nouvelles que l’on sait du patelin.
Je pars de Berzy à 7h du matin, pour retourner à mon poste de Vauxbuin.
Il fait un temps superbe. Et ce qu’il y a de drôle c’est que de la journée on n’entend pas un coup de canon excepté sur les aéros. Nous nettoyons sérieusement notre infirmerie et mettons tout en ordre.
Journée très calme.
Une seule marmite tombe sur la route de Paris sans causer d’accident.
Nous avons la visite du colonel ; il n’est pas venu à l’infirmerie. D’ailleurs nous avions tout mis en ordre.
Mais partout où il est passé il y avait quelque chose à dire. Un papier qui se promenait dans la cour, un os autour des cuisines attirent ses réprimandes.
A la cuisine de mon ami COUTANCON, il dit qu’il y a le désordre là-dedans.
Et pourquoi ? Parce que dans les quarts qui sont pendus au mur il y en a un qui est tourné au contraire des autres.
A 3km des tranchées ennemies !
Il était curieux de juger de l’affairement des adjudants, logis pour faire nettoyer les écuries. Et ces pauvres gradés guettaient son arrivée d’un œil inquiet.
Et en partant, il
dit à un logis à qui il demandait des explications sur la ration des
chevaux :
« Vous êtes réserviste, vous n’est-ce pas. Eh bien,
quand la guerre sera finie, moi je toucherai toujours ma solde et vous vous
payerez les impôts ».
Voilà les
encouragements de ces messieurs.
Rien à signaler : nous apprenons que notre camarade brancardier CHANDELON est relevé par le général ; il était trop gras. Gare au gros et nous lui recommandons de temps en temps de maigrir un peu pour s’éviter pareil danger.
Le médecin termine aujourd’hui la vaccination contre la typhoïde.
C’est aujourd’hui que nous allons remplacer nos camarades de la 23ème au poste de secours.
Sitôt levés nous faisons nos paquets de couvertures et en route. Ici rien de changé, même solitude, même calme. Les pièces tirent dans la soirée quelques coups de canons auxquels répondent immédiatement des batteries de 77.
Il fait un froid terrible.
Nous sommes obligés de tenir notre porte fermée et prendre nos capotes.
Pour passer le temps, Camille a trouvé dans quelque armoire les œuvres complètes de JJ. Rousseau. J’ai commencé à lire aujourd’hui ses Confessions.
Il fait toujours froid.
Heureusement que nous avons une porte vitrée pour voir clair dans notre terrier. Notre BERTRAND est de plus en plus gosse. Parce qu’on ne peut sortir se promener ici, il veut toujours être dehors. Nous ne l’appelons plus que Toto et souvent GARDIEN le réprimande d’un air paternel.
Son plaisir favori est d’aller pose culotte dans un trou de marmite, de regarder tourner une hélice. Mais avec ça bon camarade et pas méchant du tout.
Rien à signaler.
Nous avons trouvé à acheter 2 litres de lait tous les matins à la maison voisine et la bonne femme nous fait chauffer le café au lait et nous en profitons.
Pauvres gens ! Depuis 7 mois ils sont contraints de vivre dans une cave qu’ils ont creusée à côté de leur maison pour être à l’abri des obus. Ils vivent des produits de cette vache.
Il faut qu’ils aient un certain courage pour rester là.
A 8 h, on annonce au téléphone qu’un Taube a été abattu et est tombé dans les lignes françaises dans notre secteur et on recommande à tous de surveiller la zone que l’on occupe.
Nous apprenons dans la soirée qu’en effet que l’aéro en question a été recueilli du côté d’Acy.
Les lieutenants FRANCO et BARTHOLI de notre groupe vont avec une auto le chercher et le ramènent au champ d’aviation au dessus de Berzy. Les officiers qui le montaient sont prisonniers. C’est après un combat entre cet avion et un français que celui-là a été obligé d’atterrir.
Le 298 est revenu de Soissons relevé par le 309.
D’après les fantassins, la ville est très bien approvisionnée malgré le bombardement intermittent qu’elle subit.
Rien n’y manque.
Très calme sur notre front.
Aujourd’hui nous n’avons pas de viande à notre ordinaire les observations religieuses sont suivies ce jour-là même à la guerre.
Morue, sardines, confitures et patates voilà notre menu.
Rien d’important à signaler.
Je raconterai pourtant une histoire qui m’est autant remarquable par la frayeur que le héros m’a causée tout d’abord et les rires qu’il a provoqués par la suite.
J’étais allé chercher la soupe du matin et en attendant qu’elle soit prête je causais tranquillement à l’infirmerie avec nos camarades. Tous à coup notre jeune brancardier de la 23e que nous surnommons « l’artillerie lourde » rentre précipitamment et sans dire un mot va s’affaler sur la litière en gémissant et là pris de mouvements convulsifs il pleurait ou râlait.
En le voyant dans cet état nous sommes apeurés, nous le croyons malade et pendant que l’infirmier le presse de questions auxquelles il ne répond pas, l’un cherche l’éther, l’autre de l’eau froide et il s’en est fallu de peu que l’on court appeler le médecin.
Et pendant tout ce temps on le questionne :
« Mais, enfin ! Qu’as-tu ? Parle ? Parle ? … »
Rien… Nous sommes
tous là ne sachant que faire.
Pourtant il se
décide à parler et d’un ton larmoyant et saccadé nous dit :
« Je ne suis pas…
malade… j’ai été pris … un lapin à la main … par les gendarmes. »
Et le malheureux
retombe dans son mutisme :
« Et le lapin » lui demande-t-on,
« Il s’est sauvé », répond il.
Alors sans pitié pour sa douleur c’est une explosion de rires et nous en rions longtemps après pendant que le pauvre diable reste accroupi sur la paille.
Il faut espérer que les gendarmes ne diront rien et laisseront notre homme en paix.
Pâques ! Le voilà donc de jour de fête que d’ordinaire on accueille comme une fête de renouveau, de printemps, de tout ce que la nature semble nous promettre.
Cette année c’est l’espoir de la victoire prochaine, c’est la fin de tous ces massacres que tout le monde souhaite, c’est l’espérance de notre vie ordinaire si brusquement interrompue.
Pour nous rien de changer aux autres jours ; la voix du canon se mêle aux soins lointains des cloches qui chantent l’Alléluia.
Pas de répit.
Pour notre dernière journée à passer au poste de secours le temps est à l’orage, depuis 5 heures du matin nos pièces tirent de temps en temps si bien que les Boches se mettent également de la partie.
Le soir, nous allons faire une promenade sur la route de Paris. On remarque tout le long de la route des cavernes creusées dans le talus ; c’est au début de la victoire de la Marne qui tous ces abris avaient été faits.
Nous sommes encore au lit quand nos camarades viennent nous remplacer.
Nous faisons nos paquets et descendons à l’infirmerie. ARNAUD apporte de l’échelon que de musiques d’infanterie sont constituées dans les régiments de réserve. Celle du 238e cantonné à Berzy a déjà donné un concert.
Nous allons fêter ce soir Pâques qui nous avons négligé là haut.
La nuit venue, nous fermons la porte et nous dégustons tous les
desserts que nous pouvons nous procurer.
Il a fait une nuit épouvantable, la pluie, le vent ont fait rage si bien que lorsque nous nous éveillons la flotte est rentrée dans l’infirmerie sous la porte.
Canonnade assez vive.
Toute la journée notre artillerie tonne.
Rien à signaler.
Depuis le matin la canonnade commence bruyante et suivie.
A 10 h, les Boches se décident à répondre et envoient 5 ou 6 grosses marmites sur le bourg de la Montagne de Paris.
Une tombe sur une maison encore habitée par deux bons vieux. Hélas, la vieille est tuée et le bonhomme qui s’était réfugié dans un tonneau en est quitte pour la peur.
Et à 1 h, voilà que le tonnerre se met de la partie mais la nature
ne peut plus lutter avec les armes humaines.
Et le canon couvre encore le grondement du tonnerre et celui-ci s’est tu pendant que celui-là tonne encore.
Deux pièces de 220 mm sont venues cette nuit prendre position au dessus de la Montagne de Paris. Les hommes sont logés dans la ferme que nous occupons.
Le soir, après la soupe je vais rendre visite à ces fameux
mortiers.
Ce qui me surprend tout d’abord c’est leur position de tir. Ils sont placés au pied de la Montagne de Paris où la pente est la plus rapide.
On ne peut se figurer que le obus puissent monter si verticalement par-dessus la crête.
Ces mortiers sont disposés sur une plate forme spéciale. L’affût du canon n’est pas long mais quelle gueule.
Les obus sont transportés sur des petits wagonnets.
Ils pèsent 118 kgs et ont une charge de mélanite de 28 kgs. Ces canons sont amenés ici pour tirer sur les carrières qu’occupent les Boches à Pasly ou sur la rive droite de l’Aisne. Mais leur portée ne dépasse pas 5 kms et on envoie l’obus à telle ou telle distance en augmentant ou diminuant la charge de poudre pour le faire partir.
Nos collègues brancardiers du 11e artillerie du 220 viennent loger avec nous. Et parmi eux il y a un correspondant de l’Avenir du Puy de Dôme engagé pour la durée de la guerre.
C’est l’infirmier. Et tout de suite nous sommes pays ; nous parlons de l’Auvergne, de Clermont ... et des campagnes voisines.
On commence aujourd’hui de passer nos voitures à la peinture. Des équipes font ce travail. Une autre équipe est employée à fabriquer des mannequins vêtus d’anciens habits usés.
Les vestes, pantalons sont bourrés de paille et simulent admirablement des artilleurs. C’est pour établir une fausse batterie en avant des nôtres. D’ailleurs, ce n’est pas la première fois que cela se fait.
Pour les pièces on fait avec des pieds de bouleau placés pour tromper les aéros, mais cette fois on a imaginé pour mieux tromper de placer ces artilleurs en paille autour des ces fausses pièces. Il y aura même le commandant de la batterie placé encore plus en avant.
Sans doute la méprise ne durera pas longtemps et la supercherie sera vite découverte.
La batterie lourde de 220 est à peu près installée prête à tirer. Les artilleurs se font maintenant des abris.
Calme à peu près complet.
Le soir on annonce le général.
C’est curieux de voir alors tous les hommes mettre la cour et le cantonnement en état de propreté. Les balais marchent. Et dans un quart d’heure tout est près. Peine perdue, il ne vient pas.
Les émotions des artilleurs du 11e.
C’est ainsi qu’on peut intituler l’histoire de leur journée dont ils rappelleront longtemps sûrement. Depuis qu’ils étaient là aucun coup de canon n’était venu troubler leur tranquillité. Et franchement ils se croyaient aussi en sûreté qu’à Briançon ou Lyon où ils étaient restés jusqu’à présent.
Et voilà qu’en plein travail ils entendent tout à coup ce sifflement sinistre que l’on connaît trop bien et qui est de mauvais présage.
La marmite éclate un peu en avant de leurs pièces. Mais après celle-ci une autre, puis une autre se rapprochant toujours davantage de leur travail. Pensez alors ce qui se passe chez ces bonhommes qui n’ont plus vu la guerre de si près.
Et lorsqu’ils reviennent manger la soupe à la ferme, ils poussent les hauts cris, ils discutent.
Un était à 50 mètres et a reçu 3 éclats, l’autre était à 10 m et a été recouvert de terre. Et le brave infirmier engagé est complètement désenchanté et reste toute la soirée couché sur la paille et absolument abruti. Il doit déjà regretter les bons bureaux de l’Avenir où il aurait pu rédiger en sûreté les beaux articles relatant l’héroïsme de nos troupes.
Mais il est trop tard et il faut se résigner.
Ce n’est plus aujourd’hui non seulement les émotions du 11e mais aussi celles du 16e et malheureusement nous avons eu 2 morts à déplorer.
A la même heure qu’hier et sans grande provocation de la part de nos batteries voilà les Boches qui se remettent à envoyer de leurs beaux obus sur la route de Paris au bourg de la Montagne de Paris. De la ferme nous voyons les éclatements et chaque fois nous nous demandons où ça tombe. L’orage a passé depuis un quart d’heure à peu près quand un brigadier vient nous appeler pour aller au trot à la Montagne de Paris. Une maison a été coupée en deux ensevelissant dans ses décombres 2 artilleurs (*) et une dizaine de fantassins.
Vite nous accourons.
En arrivant au bourg quel triste spectacle. Le déblaiement a été fait par les fantassins. Sur le bord de la route nos pauvres camarades sont étendus mutilés, la tête ouverte, connaissables à peine.
Oh, nos soins sont bien inutiles.
A côté d’eux 2 fantassins sont également étendus morts aussi : les 8 blessés sont déjà transportés à l’ambulance de Vauxbuin dirigée par Mlle Canton Baccarat chevalier de la Légion d’Honneur.
Oh ! Que c’est triste de voir des massacres pareils et aux yeux de tous ceux qui auront vu de près cette mort brutale la valeur de la victoire sera bien amoindrie.
Et il faut prendre sont courage à deux mains pour rester impassibles devant de tels malheurs. Mais pourquoi s’apitoyer ? Puisque c’est le seul et dernier devoir que l’on doive à ces braves.
Nous mettons ces pauvres
cadavres sur des brancards et nous les portons à la ferme. Et là il faut encore
les fouiller, prendre sur eux tous leurs papiers, argent, tout à quoi ils ont
tenu et ce qu’ils ont conservé précieusement pour le remettre au bureau pour le
faire parvenir à leurs familles. Notre dîner est vite fait, je bois un quart de
jus que me porte l’ami ???
L’après-midi, nous allons chercher des voitures spéciales à
l’ambulance et y amenons ces pauvres malheureux où ils seront mis en bière et
où se fera la levée des corps.
Les obsèques se feront ce soir à 6h1/2.
Notre camarade brancardier l’abbé doit venir de Soissons pour donner l’absoute.
A 6 h un détachement de notre batterie en armes vient pour rendre
les honneurs. Tous les canonniers sont présents de même que nos officiers.
Comme c’est impressionnant ce défilé funèbre à travers les allées du parc ; sans un mot, sans autre parole que les prières récitées par l’officiant. Et tous ont les larmes aux yeux.
Les cercueils sont déposés sur les voiturettes et recouverts de drapeaux tricolores. Ce sont nous les brancardiers qui assurent ce service de transports.
C’est au cimetière militaire de Vauxbuin qu’à lieu l’inhumation. Des rangées de tombes nouvellement creusées à côté du monument des institutions de l’Aisne fusillés en 1870 par les Allemands.
Sur chaque croix est le nom de celui qui est enterré là.
La cérémonie prend fin par le
défilé des troupes devant les cercueils et le discours du commandant … pas long
le discours :
« Mes enfants … Vive la France… Gloire et honneur à ceux qui sont morts pour elle. »
Et chacun se retire ému et silencieux laissant nos pauvres camarades pleins de santé le matin et tombés si brutalement.
(*) : Il s’agit de :
Joseph THÉALLIER, né à Sermentizon
(63), 2ème canonnier-servant du 16ème régiment d’artillerie.
François LIADIÈRES, né à Murat
(cantal), 2ème canonnier-conducteur du 16ème régiment d’artillerie
C’est aujourd’hui que les mortiers de 220 doivent démonter les carrières de Pasly.
Dès le jour tout le monde est aux pièces attendant l’heure du déclenchement car les batteries de 75 et 155 sont aussi de la partie en un tir combiné.
A 10 h, la 23e batterie ouvre le feu sur les tranchées pour faire
réfugier les Boches dans leurs carrières. Les grosses pièces repèrent avec des
obus d’instruction.
A 11 h environ l’ordre est donné de tirer.
Alors quel vacarme. Un son sourd mais terrible et par rafales de 4 ces joujous de 118 kgs vont s’abattre sur les fortifications naturelles des Boches. Un avion muni d’un appareil de télégraphie sans fil surveille le tir et signale les différentes phases du bombardement.
Et voilà qu’au bout d’un moment les 75 et autres batteries crachent à volonté. Nous avons su après par les téléphonistes que le but a été très bien atteint.
Et c’est au moment où les carrières se sont écroulées et que les Boches fuyaient de tous côtés que les 75 les ramassaient. Les 220 ont tiré 130 obus et la 23e batterie 282. L’artillerie allemande a très peu répondu.
Le bombardement a très bien réussi ; dans la soirée une fumée intense et noire sortait des entonnoirs creusés par les obus ; on présume que la paille de couchage ou ce qui a été enseveli brûle.
Et toute la nuit pensant sans doute que nos ennemis allaient déblayer les décombres les batteries arrosaient le terrain de temps en temps.
(*) : Le JMO de l’artillerie divisionnaire (63e DI) dit :
« Nombre d’obus tirés
dans la journée : 1225, dont 700 sur les grottes »

Après l’orage, le calme. Les artilleurs du 11e se préparent à partir sur un autre point, sans doute le travail qui leur était assigné est terminé : le restant de leurs munitions est déjà expédié ailleurs.
Et aujourd’hui ils vont démonter leurs plates formes et charger leurs canons. Les infirmiers et brancardiers nous quittent à regret, nous étions déjà habitués avec le vieux père DURAND, rédacteur de l’Avenir.
Ils partent à la nuit et d’un côté nous ne les regrettons pas car avec tous les rassemblements qu’ils faisaient dans la cour aux heures de la soupe il aurait suffi du passage d’un aéro pour nous faire repérer et envoyer quelques pruneaux.
Il fait un temps splendide.
Aussi la chasse aux avions commence de bonne heure. 3 fantassins sont blessés dans Vauxbuin par les éclats qui retombent de là haut. On a beau défendre de rester dehors quand passe un aéro, rien n’y fait ; tout le monde veut voir la bataille.
Faible canonnade de part et d’autre.
Il n’en est pas de même entre les artilleurs tiré 130 obus et la 23ème batterie 282. L’artillerie allemande a très peu répondu. Le bombardement a très bien réussi ; dans la soirée, une fumée intense et noire sortait des entonnoirs creusés par les obus : on présume que la paille de couchage ou ce qui a été enseveli, brûle.
Et toute la nuit, pensant sans doute que nos ennemis allaient déblayer les décombres, les batteries arrosaient le terrain de temps en temps.
Beaucoup, pour fêter
consciencieusement le dimanche ont bu un peu plus que de coutume et il s’en
suit différentes disputes qui se terminent par un échange de coups de poing.
Une bataille à même lieu dans l’infirmerie où l’ordonnance du médecin tape de son mieux un maréchal qui était venu se faire soigner….. sa cuite aussi.
Heureusement le Gros met fin à la bagarre en les séparant un peu brusquement. Si brusquement qu’il casse le tuyau de sa pipe entre les dents …. Sa pipe, victime du devoir.
Enfin, je vais lui prêter la mienne en attendant qu’il ait fait l’acquisition d’une nouvelle.
Pour d’autres, leur griserie
se termine par une punition de 15 jours de prison à faire à Soissons où ils
sont conduits immédiatement entre quatre hommes en armes.
Il est vrai que les jours de prison se distribuent assez largement depuis quelque temps ; il n’y en a pas moins d’une huitaine pour le groupe à Soissons et pour des fautes légères.
La fausse batterie que l’on montait est terminée.
Deux canons en bois et peints de la couleur bleu ciel sont mis en position à quelques cents mètres du poste d’observation.
Les mannequins sont dissimulés autour des pièces et par un système, le capitaine, de son poste, fait sortir ces faux artilleurs de leurs tranchées et les fait rentrer immédiatement aussitôt que les Boches tirent dessus.
Le stratagème a l’air de réussir jusqu’à présent. Si on pouvait imiter aussi bien un aéro et le faire voler en l’air, que de munitions n’useraient-ils pas dessus.
Rien à signaler.
Très calme de part et d’autre.
Tous les soirs après la soupe, il est curieux de voir dans le jardin tous les canonniers, se promener tranquillement dans les allées, s’asseoir par groupes sur le gazon déjà reverdissant, causer bruyamment, s’amuser, faire des farces aux camarades.
Peut-on se faire une idée d’une guerre pareille !
Dans la journée on ne voit personne, tout le monde est caché ! Les routes sont désertes. Les fantassins vont faire l’exercice au dessus du village sous un bois, de même la promenade des chevaux. Puis le soir venu, on entend un roulement de voitures continu, ce sont les ravitaillements qui arrivent et vont à Soissons. C’est une guerre mécanique.
Avant 9 hres du matin, rien ne bouge. Puis quelques coups de canon jusqu’à 11 hres.
Puis, soupe. Et la musique recommence de 3 hres à 5 hres.
En somme c’est la guerre 4 heures par jour.
Rien à signaler.
Le service de nettoyage devient de plus en plus serré. Il ne faut plus voir aucun papier traîner dans la cour. Non seulement les papiers doivent être jetés au fumier, mais recouverts.
Par contre, on peut passer à côté des douilles de 75 dans un champ, sans être obligés de les ramasser, malgré leur valeur de 3 francs pièce.
Mais, je fais là de la critique et je ne veux pas encore en faire à la fin de ce cahier.
Jusqu’à présent, je me suis
borné à relater nos occupations et signaler divers faits qui m’ont paru
intéressants pour que je puisse plus tard, suivre ma campagne.
L’heure des critiques viendra et je ne serai pas le seul à en formuler. Au contraire, je serai probablement un de ceux qui crieront le moins, car je suis des privilégiés de la guerre, et nos officiers de la batterie sont gentils pour nous.
Je souhaite terminer cette campagne dans les mêmes conditions et qu’une paix heureuse et durable nous ramène bientôt dans nos familles.
Toujours le même calme et la même tranquillité.
Rien à signaler.
C’est aujourd’hui la fête patronale de Septmonts.
Cette année, pas de chevaux de bois, pas de baraques foraines. Mais ne pourrait-t-on remplacer les autres distractions par d’autres jeux sportifs entre les militaires. C’est sans doute ce qu’à pensé l’autorité, car il y a une course au sac, football, courses à pied, etc … et les fantassins sont heureux de se divertir.
La musique de la 126ème brigade, formée en partie par des musiciens du 292ème prête son concours. Cette musique est dirigée par un sergent.
La 23ème batterie quitte sa position de la Montagne de Paris pour aller un peu plus haut dans le coin d’un bois au-dessus du village.
Ce coin là n’a jamais été repéré par les Allemands, malgré la présence du 95 et puis les servants y ont creusé de bons abris derrière leurs pièces et au-dessous, il y a une carrière.
Le tir se règle du même poste d’observation.
C’est aujourd’hui la fête du 305ème d’infanterie cantonné à Vauxbuin et pour remplacer les distractions des années précédentes en caserne, il y a aussi comme dimanche à Septmonts une fête sportive et musicale d’organisée.
A peu près même programme que là-bas
Les dames de la Croix Rouge de l’ambulance de Vauxbuin, honorent cette fête de leur présence.
Mais sur la fin un taube se
met de la partie ; survole tous les rassemblements et malgré nos canons qui lui
tirent dessus, tient à voir un peu. Les officiers ordonnent alors de se
dissimuler sous les arbres et les jeux sont interrompus.
Ah ! Si l’aviateur allemand avait entendu cette musique entraînante, il aurait bien vu que le moral de nos troupes était bon.
Enfin, lorsque ce visiteur par trop curieux a disparu de l’horizon, la fête continue, malgré quelques salves de 77 qui viennent sur le village et que l’on prétend avoir été commandées par l’aviateur.
A 8hres du soir, je profite d’un caisson qui vient ravitailler,
pour aller à Berzy passer la journée de demain en compagnie du camarade ROCHE
qui y est cantonné.
Séjour à Berzy.
Je passe la plus grande partie de la journée avec mon fantassin, nous racontant réciproquement toutes nos impressions. Et justement, deux compagnies vont faire une manœuvre l’après-midi et nous restons presque seuls.
Je repars pour Vauxbuin le soir à 7 hres profitant d’un caisson qui va ravitailler.
A 1hre du matin, nous sommes réveillés subitement par une canonnade terrible partant du secteur voisin. Comment dormir avec un potin pareil. Nous sortons dehors pour voir le feu d’artifice.
De tous les coins, nous voyons jaillir des lueurs suivies par le coup.
La 36 est de la partie.
A 1hre 1/2, tout rentre dans le calme et nous pouvons reprendre le
sommeil interrompu.
Nous apprenons dans la journée que les Allemands avaient réussi à jeter un pont sur l’Aisne à Venizel tout près de Soissons et à passer sur la rive gauche. C’est ce qui a déterminé ce bombardement.
Le pont aurait été détruit et ceux qui n’ont pu regagner l’autre rive seraient fait prisonniers. On apprend aussi que deux pièces du 36 ont éclaté en une explosion formidable ; il y a deux morts et quelques blessés.
Depuis quelque temps, ces accidents se renouvellent fréquemment ; il y a quelque temps, une pièce de la 22 avait eu le même sort à Soissons, ne faisant que des dégâts matériels ; on en attribue la cause à certains obus explosifs que l’on emploie depuis peu.
On change tous les obus explosifs de la catégorie de ceux qui ont occasionné les accidents que j’ai relatés.
On les amendera probablement. Et en attendant la guerre continue toujours !
Rien à signaler.
Très calme de part et d’autre. GARDIEN copie le journal de marche et des opérations pour le service de santé.
Il se sert pour cela d’un cahier de notes d’un capitaine du groupe. On peut voir dans ces notes que les officiers eux-mêmes manifestent bien souvent leur mauvaise humeur et font des réflexions malveillantes sur leurs supérieurs.
C’est l’armée qui le demande.
Rien à signaler. Temps orageux et lourd.
Le tonnerre se met tous les jours de la partie. L’ennemi envoie tous les jours quelques obus sur Vauxbuin sans causer de dégâts.
Dès le matin, le bruit court que nous allons quitter Vauxbuin.
Les capitaines sont déjà partis reconnaître les nouvelles positions de batteries.
Aussi, lorsque le trompette qui a axccompagné le capitaine arrive, tous l’interrogent :
« Où va-t-on ? Est-ce que nous serons bien ? Est-ce que
ça y barde ? »
Nous allons,
parait-il du côté d’Acy, à la ferme du Pavillon et à Ciry, remplacer le 30ème.
Le 53 vient à notre place Pourquoi tous ces changements ? Ne vaudrait-il pas autant que le groupe du 53 aille directement remplacer le 30ème et tout serait fini par là. Enfin ! Aucun ordre de départ n’est encore arrivé, mais il faut se tenir prêts
En effet, à 9 hres du soir, on nous prévient que nous partons à 11 hres.
Nous rangeons nos sacs sur la voiture médicale comme nous pouvons, pas de voitures pour nous emmener.
Nos caissons sont à l’échelon.
Puis, une fois prêts, nous partons pour retrouver nos voitures à l’embranchement des routes de Berzy et de Noyans.
Lorsque nous arrivons là, la fin de la colonne défile :
« Quelle batterie ? », demandons-nous.
« 22ème et la 21ème devant », nous répondent les canonniers.
Nous marchons alors d’un bon pas pour essayer de rattraper nos voitures.
Peine perdue, juste à ce moment, la colonne s’ébranle et part au trot.
Heureusement, un caisson et un fourgon sont restés en arrière GARDIEN et Toto et deux de la 23ème grimpent sur le caisson. Moi, je monte sur le fourgon. Mais c’est la guigne !
Quand nous prenons la route de Rozières, le fourgon s’enlise sur le bord du chemin pour se détourner d’une auto. Impossible de démarrer. Hue … Hue … Rien …Les chevaux reculent au lieu d’avancer.
Tous, nous poussons aux roues …. Rien ! Il faut prendre un attelage d’un caisson et le mettre devant pour nous tirer d’embarras. Enfin, ça y est ! Nous repartons au trot et on rattrape la colonne à Rozières où on doit attendre les batteries de tir.
On repart au bout d’un quart d’heure.
Itinéraire : Rozières, Ecuiry, et nous arrivons au jour à la ferme d’Epritel où on forme le parc et où doit rester l’échelon. Quant à nous, nous devons rejoindre nos batteries, la 21ème à Ciry–Salsogne ; la 23ème à la ferme du Pavillon (au-dessus de Jury)
Nous partons en compagnie de nos camarades de la 23ème.
Nous passons à Serches, puis Jury et nous montons à travers champs à la ferme du Pavillon. En arrivant là-haut, quelle surprise ! La batterie n’est pas arrivée, personne ! Nous demandons des renseignements à des artilleurs du 2ème ils n’ont vu personne.
Enfin, nous trouvons le
brigadier qui est venu faire le logement. Il est aussi étonné que nous.
Et nous n’avons rien mangé depuis hier à 5 hres.
Heureusement, il y a ici du lait en quantité et des œufs. Je bois du lait à mon aise, la fermière nous fait une bonne omelette et après avoir mangé, nous nous couchons sur la paille et attendant les évènements.
Enfin, arrive le trompette du capitaine. Les batteries n’ont pu partir à temps pour arriver aux positions avant le jour, et elles ont dû séjourner à Chacrise.
La ferme du Pavillon n’a pas encore été endommagée. Les fermiers vont travailler et semer leurs champs pendant la nuit pour n’être pas vus. Il y a encore une douzaine de chevaux et au moins 20 bêtes à cornes.
Après avoir mangé des œufs sur le plat, nous couchons dans l’infirmerie de nos prédécesseurs.
A 3 hres du matin, le Gros nous réveille pour rejoindre la 21ème batterie. Il n’y en a pas pour longtemps à se préparer. Et en route. Des deux côtés des trous de marmites en quantité.
Nous arrivons à Ciry juste au matin.
Une bonne femme qui est au lavoir nous renseigne sur notre cantonnement : c’est justement chez elle que nous sommes logés.
Une petite maison isolée nous
sert de poste de secours et de dortoir. C’est sale au possible et il nous faut
jusqu’à midi pour le mettre à peu près en état.
Quant à notre cuisine, nous la faisons dans une maison habitée en face de notre poste.
C’est le Gros qui est cuisinier pour nous et les ordonnances des officiers. Les habitants sont très gentils, ils mettent tous leurs ustensiles de cuisine à notre disposition et sur la grande table placée dans la cour, chacun a son assiette, sa fourchette, etc… Nous avons déjà perdu l’habitude de manger dans des assiettes ; il ne nous manque plus que serviette et… dessert. Car le menu n’a pas changé, mais mieux préparé et il y a à la maison des œufs et du lait pour l’améliorer.
L’après-midi on nous embauche pour aller nettoyer une pièce pour faire un bureau. Heureux bureaucrate !
Il est là qui nous regarde à faire son boulot. Les Allemands sont raisonnables ici, ils n’ont pas tiré un seul coup de canon. Peut-être pour nous habituer plus facilement. Pourtant le village a été bombardé souvent, du côté de l’église surtout les habitations ont beaucoup souffert.
Notre batterie est un peu éloignée de notre poste de secours, c’est embêtant.
Nous complétons notre installation ; il nous faut faire des feuillus de partout, couvrir les détritus que nos prédécesseurs laissaient traîner dans tous les coins. Il est défendu de se promener dans la rue, pendant le jour, l’ennemi peut nous voir.
D’ailleurs il y a un barrage et il faut passer tout à fait le long des habitations.
Dans l’après-midi, les Allemands se fâchent, ils envoient une soixantaine de coups sur la 21ème batterie sans causer d’accident.
Temps propice aux reconnaissances aériennes par les avions. Et quelle chasse que leurs font les canons.
L’habitude d’écouter le moteur nous fait distinguer un aéroplane français d’un allemand. Le bruit du moteur de celui-ci est tout saccadé, on dirait une machine à coudre tandis que le premier a le ronflement plus uniforme.
Rien à signaler.
Tir intermittent de part et d’autre.
Il fait un beau temps superbe.
On nous embauche aujourd’hui pour peindre un fourgon. Ce travail fait-il partie du service sanitaire !
Nous allons, moi et Camille en bourgeron blanc prendre chacun un pinceau et à l’ouvrage.
Quels peintres ! Tous nos coups de pinceau tracent un sillon distinct. A la guerre comme à la guerre. Ce n’est pas si juste. Nous recevons l’ami VILLENEUVE qui vient nous voir de l’échelon.
Le commandant COUADE est désigné pour faire les fonctions de lieutenant-colonel à la division. Il est remplacé au commandement du groupe par le chef d’escadron DUMOLIN qui vient d’une batterie de 90. (*)
(*) : Il vient de l’artillerie divisionnaire 89 (JMO), artillerie de la 89ème division d’infanterie.
C’est bien, je crois, la semaine la plus calme que nous ayons vue depuis cette guerre de siège.
Pas un coup de canon, quelquefois la nuit venue sur quelque ravitaillement.
Est-ce pour économiser des munitions ? Est-ce parce que le temps a été brumeux ou orageux ? On ne se croit plus à la guerre.
Les civils travaillent dans les champs comme en temps ordinaire même à la vue de l’ennemi.
Nous sommes tout à fait bien.
Dans la journée, rien à signaler.
Le soir, nous allons en corvée chercher des madriers à Ambrief. Nous partons à la nuit avec une voiture de réquisition (il n’y a pas assez de chevaux qui ne font rien et qu’il faut promener chaque soir).
Un logis conduit la corvée de 6 hommes. Nous rencontrons sur la route un bataillon d’infanterie territoriale qui vient aux tranchées ; c’est la relève. Derrière la colonne, les voitures régimentaires et parmi celles-ci, une voiture à chien, une vraie voiture attelée à un chien. Certainement le règlement n’avait pas prévu ce genre de véhicule.
Nous arrivons à Ambrief à 11 heures du soir et après les informations nécessaires, nous allons charger nos rondins comme le bon l’indiquait. Et combien mettons-nous de ces rondins ou plutôt des troncs d’arbres ? 25 et nous devions d’après les ordres du capitaine en amener 100, dans une seule voiture !
Et en route pour revenir à Cizy.
C’est égal ! 6 hommes pour charger 25 pièces et pour cela passer toute la nuit ! Nous passons par Acy, Jury, le Pavillon. En chemin nous rencontrons les fantassins qui reviennent des tranchées. Comme ils ont l’air las ces pauvres vieux !
Nous arrivons à Ciry à 2 heures du matin sans accident.
Nous apprenons, par un message téléphonique adressé aux troupes, que l’Italie a déclaré la guerre à l’Autriche.
Pourtant, elle s’est enfin décidée et ce n’est pas sans marchander. Et pour fêter cet événement, une petite manifestation est organisée.
A 4 heures du soir, toutes les batteries d’artillerie tireront 2 salves, c’est-à-dire 8 coups de canon et à deux reprises.
A ce moment, dans les tranchées, les fantassins élèveront des petits drapeaux italiens au-dessus des créneaux et les musiques régimentaires, s’il y en a, ou des clairons, joueront l’hymne national.
Petite plaisanterie qui pourrait bien tourner au tragique.
4 heures ! Un bruit formidable, parti de tous côtés et qui se répète. Tous les canons tonnent à la fois. La canonnade décroît bientôt car les 75 ont vite fait, eux, de brûler leurs huit cartouches et il ne reste plus au bout d’un moment, que les batteries lourdes.
A 4 heures 10, la fête recommence de même. Cette fois, je ne sais si la musique leur a déplu, mais les batteries ennemies répondent quelque peu ; le calme revient bientôt, la fête est finie !
Les Allemands prennent aujourd’hui leur revanche.
Ils bombardent tous les points principaux : batteries, fermes Saint Jean, Sermoise, Salsogne et beaucoup d’autres cantonnements.
Heureusement, ici, il n’y a aucun accident. Nos batteries tirent très peu.
Journée calme.
Le soir, visite au poste d’observation. On y arrive par un boyau qui part de la grotte du téléphone. Je regarde avec la lunette d’approche. A nos pieds, la vallée de l’Aisne et en face Missy ou plutôt les ruines de Missy.
Les maisons sont démolies. De l’église il ne reste plus que quelques pans de mur. Les contreforts sont debout, tout isolés. On aperçoit très bien les tranchées allemandes. Ce poste est très bien abrité, recouvert de rails, traverses de chemin de fer et d’une couche très épaisse de terre.
Promenade aux pièces de tir. En position au-dessus de Ciry près la ferme Saint Jean. De très bons abris couvrent les pièces et à côté de chaque pièce un abri souterrain encore mieux. Les abris où les hommes couchent sont épatants et d’une propreté absolue.
Devant la porte un petit massif de verdure, de chaque côté des escaliers une rangée de bouquets.
En dedans, tout le confort désirable, table, bancs, rayons râteliers d’armes, hamac pour coucher.
Chaque logement porte un nom : village du chêne, villa des pruniers, villa des muguets. Tous les abris sont recouverts de deux rangées de traverses de fagots de bois et d’au moins deux mètres de terre.
Rien à signaler.
Nous vivons le plus tranquillement du monde ; on entend à peine le canon.
Les matins à 4 heures, un tir de courte durée (deux coups par pièce) et plus rien dans la journée. Il fait chaud. Aussi quelle flemme.
Nous sortons tout juste après la soupe du soir pour aller faire notre promenade habituelle.
Vraiment, on ne sait plus à quoi nous employer. Il y a dans la rue devant notre cantonnement un barrage en fil de fer fixé à ces piquets pour empêcher le passage dans la rue.
Il faut maintenant remplacer ces fils de fer par des lattes en branche.
Pourquoi ?
Et le plus drôle, c’est qu’il faut faire cet échange à midi au plus fort de la chaleur. Ce n’est rien pour nous, mais puisqu’on nous défend de stationner dans cette rue, même à un seul, pourquoi ne pas attendre le soir ou le matin pour faire travailler une vingtaine de poilus à cet endroit vu de l’ennemi.
Les habitants civils voisins ne sont pas rassurés et craignent un bombardement. « Vous allez vous faire voir » disent-ils « et puis, ça tombera ! ». C’est l’ordre, il n’y a pas à discuter.
Rien à signaler
Les Allemands ont aujourd’hui une drôle d’idée. Ne s’avisent-ils donc pas de bombarder l’église de Ciry et les environs juste au moment où la messe bat son plein.
L’église est pleine de soldats, c’est la Fête Dieu. Ah dame ! Les poilus ont de l’avance à venir se réfugier dans les caves voisines. Et les quelques artilleurs qu’il y avait viennent nous retrouver d’un bon pas.
Manœuvre des brancardiers.
Non pas la manœuvre du brancard, mais exercice pour faire un poste de secours abrité au mieux et en moins de temps possible. Nos camarades ROUX et MOURLON de la 22ème et MAGNET et CHALENDON de la 23ème viennent à Ciry pour prendre part à l’exercice.
Sous la direction du médecin, nous trouvons un emplacement propice : un fort talus sur le sentier qui monte de Ciry au poste central téléphonique.
Voici en quoi consiste notre
poste de secours : nous creusons au pied de ce talus une caverne de 4 mètres de
long sur 2 mètres de haut et 2,50 mètres en profondeur. Nous mettons toute la
terre sur les côtés de l’entrée avec un mur en pierre et un gabion puis, avec
des arbres et des branchages nous recouvrons l’entrée et le haut et de la terre
par-dessus.
C’est très bien comme abri.
Mais pourrons-nous en vraie campagne aller nous promener dans les bois pour couper des arbres ? Et aurons-nous cinq heures devant nous pour faire cet abri ?
Enfin nos officiers ont été satisfaits de notre essai. Et pour nous, cela nous a procuré le plaisir de passer une bien agréable journée avec nos amis des autres batteries.
Rien à signaler.
Toujours très calme ; nos batteries tirent très peu. Les servants des pièces font le même exercice que nous.
Devant l’emplacement de la pièce un fort gabionnage, et de chaque côté une tranchée de 2 mètres de profondeur. C’est l’abri provisoire et de première nécessité. Et à nous, le capitaine a trouvé du travail. Il nous faut couvrir le fumier (peut-être 200 tombereaux que le 30ème avait laissés) qui est au bout de la route du Pavillon.
Couvrir ! Avec quoi ? Avec des tiges de betteraves grainées qui n’ont pas été cueillies dans un champ voisin. Tous les soirs après la soupe nous allons travailler à ce chantier. Il faut voir si nous les alignons scrupuleusement les tiges pour qu’elles tiennent plus de place.
Je doute fort que le résultat soit épatant car lorsque les feuilles seront sèches, ce sera pareil comme avant.
Le matin nos batteries font un tir d’efficacité sur une batterie allemande au fort de Condé. Deux avions règlent le tir.
Le but a dû être atteint car il a provoqué chez nos ennemis une sérieuse crise de mauvaise humeur.
Dès 11 heures, ils arrosent d’obus un peu de partout et de belles
marmites, ma foi. Le Pavillon, Saint Jean, Sermoise, la gare, la route de
Serches, Ciry, les batteries reçoivent des coups tour à tour. Et pour la
première fois depuis que nous sommes ici, nous allons dans la cave attendre que
l’orage se soit calmé car les marmites arrivent bien près de notre
cantonnement.
Rien de particulier à signaler.
Les batteries allemandes sont plus actives.
Ciry est souvent bombardée, surtout du côté de l’église. Nous sommes toujours très bien. Je suis heureux de trouver les soirs un bon lit où je puis me dévêtir et m’étendre. Tous les chevaux blancs sont teintés en rouge noir avec du permanganate de potasse ; ces pauvres bêtes font une drôle de figure.
Nous n’avons aucun accident à déplorer parmi nous mais les fantassins écopent souvent.
En général il fait beau et chaud, la suite devient règlementaire.
Les Allemands sont toujours très actifs ; on apprend par des prisonniers qui se sont rendus de bon cœur que c’est maintenant un corps actif qui est devant nous.
Tous les jours ils bombardent les villages ; nous avons de la chance, le quartier de Ciry où nous logeons est épargné !
Je vais un jour à Noyant faire des provisions pour la batterie.
Nous restons toute la
journée à Septmonts pour attendre la nuit pour rentrer de nouveau à Ciry.
Dans ce patelin, ce n’est plus la guerre, il y a tous les civils, les officiers se promènent crânement sur la place, tous costumés dernier genre, la musique des territoriaux fait concert tous les soirs. Voilà maintenant qu’on parle de permissions, tout le monde est joyeux.
Quatre jours, six, huit jours, on n’en sait rien, mais les décisions vont bon train.
Le premier départ est fixé au 10 à raison de 6 par batterie (34% de l’effectif) et en commençant par les pères de plusieurs enfants, puis d’un seul, les mariés sans enfant ensuite et enfin les garçons et en accordant la priorité dans chaque catégorie aux cultivateurs.
Rien d’important à signaler.
Les premiers permissionnaires sont partis et dame les conversations sont toutes sur ce même sujet, on veut voir les listes pour savoir dans combien de temps on doit partir.
Mes camarades ne manquent pas le 12 juillet de m’offrir un bouquet en l’honneur de ma fête, fête qu’il faut naturellement arroser.
Fête Nationale.
On s’attend aujourd’hui à une petite manifestation des Allemands et à cet effet, on a fait reconnaître les meilleures caves de notre quartier pour se mettre à l’abri.
Et pourtant, jamais on n’avait vu matinée plus calme ; nos batteries elles aussi se taisent. Pour marquer ce jour d’habitude si gai, on a planté un drapeau tricolore au sommet du toit de la ferme Saint Jean qui est très bien vue du fort de Condé.
A midi exactement, nous entendons tout à coup une série de ces
sifflements sinistres que l’on reconnaît si bien et en même temps des
éclatements plus près, et d’autres coups qui passent par-dessus nos têtes.
Le voilà le bombardement attendu.
Ciry est bombardée du côté du l’église, St Jean, Vasseny, Acy, même Serches et Septmonts qui jusqu’à présent n’avaient jamais été atteintes. Et dans bien des pays il y a des victimes, à Braine, à Septmonts, à Vauxbuin.
Nos batteries répondent sérieusement.
L’après-midi est calme.
Le soir à 6 heures, la manifestation recommence comme à midi et sur
tous les mêmes points.
Le soir nos sous-officiers font un feu d’artifice devant St Jean, des feux de Bengale, des feux de poudre, etc., mais la pluie vient troubler le spectacle et les batteries ennemies que l’on croyait mettre en branle ni disent rien.
Rien d’important à signaler.
Les batteries ennemies sont plus actives ; on ne peut plus passer sur la route d’ ?? sans être canonné et chaque jour le pays ou les batteries sont bombardées sans aucune provocation de notre part. Une femme est blessée devant la porte de la carrière qu’elle habite au dessus du poste téléphonique.
Et de temps à temps nous allons nous réfugier dans la cave. C’est le chien de la maison qui donne l’exemple, Sultan, un bouledogue ayant mauvaise figure mais fidèle, se précipite au premier obus qui arrive pour se ranger dans cette cave et lorsque ce sont nos canons qui tonnent il ne bouge pas et n’a pas peur.
Je dois partir en permission
le 29 et dame je suis heureux d’aller me retremper un peu dans ma famille.
Je pensais partir la dernière fois puis par des circonstances que l’on ne sait pas ou plutôt par la faute de quelque secrétaire qui a négligé nos permissions 4 n’ont pu partir et j’ai dû attendre.
Rien à signaler.
Départ en permission.
Je pars à la nuit de Ciry avec le train régimentaire.
Je couche à ??? et le 31 juillet je vais toujours avec le ?.R et avec mes camarades permissionnaires à la gare de Vierzy où nous devons prendre le train.
Après plusieurs rassemblements successifs à divers endroits nous partons enfin de Vierzy à 10 h. du matin ??? dans des wagons à bestiaux dans lesquels la paille est écartée de la paille où les fleurs de chardons abondent et nous emplument.
Arrivée à Crépy-en-Valois à 11 h.
Là grand triage ; c’est de là que partent toutes les directions.
Nous restons dans la gare jusqu’à 3 h de l’après-midi.
Quelle affluence de soldats dans cette gare !
Départ à 3h1/2, arrivée à Juvisy à 10 h
du soir. Là nouveau triage et encore nouvel arrêt jusqu’à 2 h du matin.
Enfin nous partons et nous arrivons à Moulins, gare de rassemblement le 1er août à midi. A cette gare on nous donne un billet individuel pour le retour avec l’heure où nous devons être rentrés.
Après cette gare nous voyageons individuellement il n’y a plus de détachement.
A 2 heures en route
pour Clermont et j’arrive à 4h30 avec un orage épouvantable et où l’on m’attend
avec impatience. Là je m’arrêterais de raconter ma permission.
Pour 8 jours je suis civil et j’ai retrouvé ma famille et je ne saurais décrire la joie et bonheur que j’ai éprouvés pendant mon séjour eu milieu des miens.
C’est avec tristesse et regret que je quitte ma famille ; il le faut pourtant, je pars courageusement, réconforter par ma visite au pays natal.
Départ de Clermont à 3h40. Arrivée à Moulins à 6 h. Nous donnons nos permissions au commissaire militaire. Celui-ci nous apprend que le train de nuit qui emmenait ordinairement les permissionnaires est supprimé et que nous ne repartirons que le lendemain à 10 h.
Pilotés par des chasseurs ayant fait leur congé dans cette ville nous cherchons un hôtel où nous pouvons dîner et passer la nuit.
Départ de Moulins à 10h25.
Toute la journée nous restons dans le train et après bien des arrêts nous arrivons au Bourget le lendemain 11 août où se fait le grand triage pour chaque direction.
Nous restons au Bourget jusqu’à 2 h de l’après-midi, sous un soleil ardent, sans abri et sans pouvoir sortir.
Comme c’est long ! À ???? départ pour Noisy-le-Sec où se fait un nouveau triage et où l’on vise de nouveau les titres.
Nous arrivons bientôt (6 km) et nous restons là dans cette gare jusqu’à 1 h du matin. Que faire ? Pas moyen de sortir. Des plantons en armes à chaque sortie et la consigne est sévère.
Après avoir mangé le restant de nos provisions nous allons nous coucher dans un wagon en réparation pour attendre l’heure du départ.
A 1 h pourtant, rassemblement, on forme le train de Vierzy et on part à 2 h du matin.
Pas moins de 3 jours pour venir de Clermont !
Arrivée à Vierzy à 8 heures.
Un fourgon nous attend pour prendre nos paquets, quant à nous, nous montons sur une fourragère du 37 qui se rend aussi à ??? Nous y arrivons juste pour la soupe que nous mangeons avec nos camarades du T.R. Après la soupe, je vais un peu me reposer sur la paille.
Nous devons rentrer le soir avec le ravitaillement de notre ???.
A la nuit nous prenons la voiture ; il pleut et il faut nous caser
comme nous pouvons dans un fourgon déjà plein de fourrage ou de vivres.
Arrivés à Nampteuil, à 4 km à peu près de notre point de départ, un cycliste apporte un ordre disant qu’il ne faut pas ravitailler ce soir, les batteries changent de position.
Quelle déveine !
Moi qui pensais pouvoir me reposer tranquillement la nuit dans le bon lit de Ciry.
Et maintenant que faire ? Nous prenons le parti de faire demi-tour aussi, nous nous rendrons aux batteries demain lorsqu’on ira les ravitailler. Nous couchons avec PASCAL dans le logement de Forêt et nous attendons patiemment le jour.
Arriverons-nous aujourd’hui à rejoindre nos batteries. Nous partons avec une fourragère jusqu’à ?? où est venu l’échelon, et de-là, notre paquet sur le dos, nous prenons le chemin de Billy, que nous indiquent ceux qui ont amené les pièces la veille. Ce n’est pas si facile que ça, car nous prenons une traverse pour diminuer la route.
Nous demandons plusieurs fois à des civils qui travaillent dans les champs. Enfin nous voilà sur la route de Billy. Nous avons à peine fait 300 mètres que j’aperçois ?? et le Gros tous près, je les appelle et les rejoint.
C’est là que se trouve la batterie mais ils ne savent pas encore où sera le poste de secours, ici ou dans le pays en bas de la côte. Mes camarades sont venus là pour chercher un local à peu près potable. Je descends avec eux au village de Billy où nous déjeunons en arrivant avec les provisions que j’apporte.
Compliments, questions sur mon
voyage, nous causons longuement. En descendant ??? a trouvé une maison et une
carrière où nous pourrions faire notre poste. Le médecin averti, accepte.
Et le soir après avoir cassé la croûte de nouveau nous remontons à la carrière pour coucher. Le Gros reste lui en bas pour faire la cuisine des ordonnances et de quelques conducteurs.
Armand remplace maintenant un cycliste malade et reste également au pays. Nous voilà réduit à 3, (… ?) Toto et moi.
Sitôt levés, nous voyons arriver le capitaine.
Sa première parole est de nous dire qu’il ne veut pas nous voir là ; c’est la 3e fois qu’il change d’avis. Sommes nous donc bien embarrassants ? Il n’y a rien à expliquer.
Nous rangeons nos affaires et nous allons cette fois trouver une place dans les carrières où sont les pièces. Nous prenons un local assez loin de l’entrée, le seul qui reste d’ailleurs et puis il faut ??? cabanes pour les servants, les téléphonistes.
Cà a l’air d’être bien humide là-dedans. Les lits sont disposés comme des couchettes dans un bateau, des sacs tendus entre deux barres de bois forment toute la literie.
Moi, je couche en bas, Toto et ??? dans les 2 couchettes supérieures. Les pièces sont entièrement rentées dans la carrière il n’y a rien à craindre des marmites.
Et puis la batterie n’a jamais encore été repérée.
Les rats ont failli nous dévorer, des rats gros comme des lapins il nous faut prendre des dispositions pour arrêter cette invasion. Nous fermons complètement notre réduit avec des planches et bouchons toutes les issues possibles.
Les pièces règlent leur tir sur Bucy-le-Long, Venizel, les tranchées, etc.
Le soir nous descendons au village où nous trouvons du lait. Bravo,
le chocolat du matin ne sera pas supprimé.
Nous nous habituons peu à peu à notre nouveau local. Nous nous occupons à aider nos camarades dans leur installation, travaux de propreté. Et il ne faut pas l’oublier car le capitaine a un faible pour nous demander à tout moment « Et les brancardiers par ci, les brancardiers là » nous sommes pour le moment les bons à tout faire.
De garde au poste d’observation pour la 1ere fois.
Encore une ??. Nous devons signaler là-bas les fusées blanches pour faire tirer, repérer les lueurs à l’aide d’une règle pivotante et dont le bout repose sur un cercle gravure.
Nous prenons chacun 2h40 de faction, ce n’est pas trop pénible.
Rien d’anormal à signaler.
Tous les matins nous faisons la chasse aux rats pour boucher les galeries qu’ils ont creusées pendant la nuit. Nous sommes toujours occupés à bricoler avec les autres.
Nous faisons maintenant des barrières pour faire sauter les chevaux. Nous allons couper des arbres dans le bois et là nous prenons le temps de respirer à l’ombre.
Entres les batteries et les cuisines nos prédécesseurs avaient creusé une tranchée et la terre blanchâtre était tout le long.
Un général qui passe nous dit qu’il faudra mettre de la terre noire sur celle-ci. De la terre noire ? Mais où la prendre ?
Le capitaine nous fait planter alors des branchages pour imiter le champ de luzerne à côté ! Mais ce n’est pas fini là. Le commandant trouve que les feuillages ne sont pas assez épais. Une heure plus tard un colonel d’état-major passant trouve lui que c’est trop régulier, trop symétrique.
Qui croire ? Et que faire ? Vraiment nous sommes trop au passage des grosses légumes, là, et chacun donne son mot.
GARDIEN va à Epernay faire un stage de 3 jours pour étudier le moyen de combattre efficacement les gaz asphyxiants. Nous voilà tous les deux avec Toto aux batteries.
Quelle est notre surprise lorsque vers 3 h de l’après-midi nous voyons revenir mon GARDIEN avec tous ses bagages, suant à grosses gouttes et ne cachant pas sa mauvaise humeur contre le « régiment ».
Il avait été averti pour partir à 8 h du matin pour aller prendre l’auto à Noyant et à 8h ½ l’auto partait. Beaucoup de paperasserie et on avertit pour quoi que ce soit ½ heures à l’avance.
Son voyage et renvoyé dans 3 jours.
Rien à signaler.
Enfin on veut nous divertir.
Il y a aujourd’hui à Ploisy une séance récréative pour les poilus. 15 hommes par batterie peuvent y aller, une auto doit les prendre et les conduire là-bas. Un homme par pièce est désigné à la courte paille.
Pour nous, Toto doit y aller.
C’est à Ploisy qu’a lieu la représentation organisée par les brancardiers divisionnaires de la 63e. Notre ami revient enchanté de sa soirée.
Le soir à 9 h du soir un accident arrive à la 2e pièce.
Pendant un tir «par quatre » le tireur se laisse prendre 2 doigts entre le frein et le manchon pendant le recul du canon.
On est obligé pour le dégager de ciseler la clavette du frein. Ses 2 doigts seront probablement perdus. Nous le soignons immédiatement et l’envoyons tout de suite à l’ambulance de Septmonts par un fourgon.
Rien à signaler.
Nous améliorons chaque jour notre local : nous avons arrangé nos lits avec des planches comme un cercueil. Nous y sommes très bien là dedans et la preuve c’est que nous n’en pouvons sortir avant 7 ou 8 heures du matin.
On nous porte le jus au lit et bien souvent ces scènes du café sont comiques car elles se font à la brume ; notre lampe acétylène est éteinte le matin et il y a de quoi rire.
On s’attend ces 2 jours à une manifestation des Allemands à l’occasion de l’anniversaire de Sedan qu’ils ont toujours fêté depuis 1870. Aussi tous les servants doivent rester aux pièces constamment.
Il n’y a rien d’anormal et ces 2 jours se passent comme à l’ordinaire avec une simple canonnade de part et d’autre.
Rien à signaler.
Fête d’Aubière.
Depuis longtemps déjà nous avions convenu entre nous que nous fêterions cet anniversaire qui est aussi celui de notre première journée de danger et d’émotion en 1914.
Nos amis viennent du pays pour venir passer la soirée dans notre grotte en toute liberté : pour cela nous avions fait des provisions surtout en vin. (du vin à 30 sous le litre, excellent) et ??? justement nous avions reçu aujourd’hui, Toto et moi chacun un colis. Tout était pour le mieux. Nous commençons donc à casser la croûte avec de ce bon vin blanc, jambon, saucisson, puis dessert, gâteaux : en buvant maintenant du Champagne que nos camarades avaient porté du village.
Dame, ça suçait.
Si bien qu’à la fin j’en avais
suffisamment ainsi que mes amis. ???? avait ralenti la consommation depuis le
début et s’en trouvait bien, ARNAUD commençait à faire des grands gestes
accompagnés de rires grotesques, le plus malade était Toto, notre benjamin.
Lui par exemple quand il a cru se lever, ses jambes se refusaient à tout effort pour sortir, il fermait la porte au lieu de l’ouvrir et était tout étonné de ne pouvoir passer.
Eh bé, Le Gros, lui, restait impassible comme au premier verre.
Enfin, à 11 heures du soir, nous nous sommes séparés en faisant des vœux pour qu’en 1916 la fête patronale d’Aubière soit encore plus gaie et que nous puissions la fêter dans le pays même.
Rien à signaler
Pendant ces deux journées on ne tire pas un coup de canon. Ça fait tout drôle.
La 1ère section de notre batterie va à la place de la 22ème qui, elle, va reprendre ses anciennes positions de Vasseny.
Des bruits d’attaquer de tous les côtés ; nous faisons des préparatifs sérieux pour le cas où il faudrait partir précipitamment. Sera-ce cette grande attaque générale que tout le monde attend ?
Malgré ces bruits, rien à signaler, nos pièces tirent très peu et les batteries ennemies font de même.
Il fait un beau temps splendide.
Les permissions sont réduites à 1 % et il faut attendre qu’une période soit rentrée pour faire partir la suivante. « Un indice de l’attaque » disent les poilus.
Nous passons notre temps à quelques travaux de charpente, barrières pour la piste, feuillées nouveau genre, etc… Les avions profitent du beau temps pour sortir de leurs hangars.
Bombardement intense du côté de Nouvron et Quennevières.
De notre position on entend comme un roulement continu pendant ces deux jours et nuits. Est-ce une attaque ou une simple canonnade ? C’est ce que nous dira le communiqué de demain.
Les fantassins creusent une tranchée au-dessus de nos carrières pour aller de Billy à Septmonts.
Vers 10 heures, les Allemands les ont vus sans doute car voilà leur
77 qui s’amène.
Et tout en tirant sur les fantassins, ils nous approchent de près pour la première fois. Un coup tombe à dix mètres de l’entrée de la carrière, un autre à proximité de la route. Le capitaine TISNE (?) qui venait à la batterie a failli être touché !
Il ne faut pas demander si les fantassins (musique et clairons du 93ème territorial) avaient de l’avance à rentrer dans les grottes. Pourquoi aussi fait-on travailler en plein jour et dans un endroit en vue autant de soldats à la fois ?
Le bombardement continue du côté de Nouvron et sur notre droite. Notre secteur et le voisin sont seuls silencieux. Nous recevons l’ordre de préparer nos sacs, de ne garder que ce qui est nécessaire.
Allons-nous marcher de l’avant ?
Tous, nous le souhaitons et l’espérons car nous en avons assez de cette immobilité et puis peut-être qu’une bonne avance avancerait quelque peu pour la fin de cette maudite guerre.
Les décisions vont bon train et tous les poilus en savent plus long les uns que les autres.
Les évènements ont l’air de prendre une tournure définitive.
Le général JOFFRE fait paraître un ordre du jour où il invite tous les soldats à faire leur devoir après avoir exposé que, grâce à toutes nos organisations et au travail de nos camarades qui sont dans les ateliers et qui ont fabriqué un ouragan de mitraille, le moment était venu de culbuter les organisations de l’ennemi et de repousser l’ennemi hors de notre territoire.
A partir de midi, tous les travaux sont suspendus et chacun doit
rester à son poste de combat, tout prêt à partir. Nous distribuons les lunettes
et les tampons contre les gaz asphyxiants.
Ces derniers sont imbibés d’huile de ricin et sont fermés dans une pochette que l’on doit porter à la ceinture pour s’en servir à l’occasion.
L’enthousiasme de tous les poilus est remarquable à la pensée de pouvoir aller de l’avant, tous sont contents de donner le grand coup.
Rien à signaler, toujours ne calme.
Il pleut toute la journée comme pour entraver les opérations que tout le monde attend. Nous faisons la photographie au bromure avec GARDIEN. C’est à crever de rire, surtout lorsqu’il faut rallumer la lampe. Pas moyen et le vieux de s’impatienter et de jurer. Surtout qu’en posant un châssis, il renverse l’assiette du révélateur.
Les essais sont favorables pour 2 clichés, pour les autres, pas assez de pose.
L’attaque est réellement déclenchée.
En Champagne, nous repoussons l’ennemi sur la deuxième ligne de défense, sur un front de 25 km de long en lui prenant 121 canons et 22 prisonniers.
En Artois, les troupes anglaises avancent autour de Lens, prennent Loos, faisant 4000 prisonniers et capturant 23 canons. De notre côté, nous avançons vers Souchez et Vimy.
Ce sont de beaux débuts dans cette offensive.
Quelle gaieté lorsque nous apprenons ces bonnes nouvelles. Ah ! Si ça pouvait être le bon coup de balai cette fois !
Malheureusement le temps n’est pas favorable aux opérations, il pleut tous les jours, le terrain est glissant, un vrai bourbier. Ici toujours calme, nos pièces ne tirent pas davantage que d’habitude ; nous nous tenons prêts à partir, c’est tout.
Notre secteur est tout à fait calme ; on ne doit pas consommer plus de deux explosifs par pièce. Nous travaillons ferme à notre installation pour l’hiver ; nous avons formé une grande salle où il y aura une cheminée, ce sera la salle de réunion pour les veillées.
Maître corbeau (le corbeau de la batterie) devient de plus en plus voleur.
Il dérobe tout ce qu’il voit et l’emporte aussitôt, quarts, couteaux, etc…
Ces jours-ci, il a emporté le savon d’un maréchal des logis et pendant que celui-ci recherchait le savon, mon corbeau lui a emporté son blaireau.
En Champagne l’offensive continue sur la deuxième ligne allemande. Mais on ne pense plus à la poursuite. Les permissions sont rétablies ; il en partira deux tous les deux jours.
Puisque on ne parle plus de partir, il nous faut songer à notre installation pour la campagne d’hiver.
Et d’abord, nous allons essayer de tirer parti de la cheminée qui est à côté de notre logement et faire de telle sorte qu’elle soit dans la cagna.
Au travail et un bon matin avec l’ami Toto nous nous mettons à démonter la cloison.
Hélas ! la cheminée nous apparaît dans un état pitoyable, sale dégoûtant, toute de pierres sèches qui, à chaque poussée, semblent vouloir se séparer les unes des autres.
A ce moment, je l’avoue, j’étais un peu découragé, d’autant plus que tous les poilus nous encourageaient d’une drôle de manière :
« Vous en avez pour six mois » disaient les uns.
« Vous n’en finirez jamais » répondaient les autres.
Et comble d’infortune, le mur
qui nous séparait de la grotte était écrasé et nous avions la perspective de
passer plusieurs mauvaises nuits dans notre hôtel tout délabré.
La première journée de
travail, nous n’avions pas fait grand chose encore ; à peine avions nous
nettoyé convenablement.
La deuxième journée, nous
commençons la maçonnerie. Nous avons de bons éléments à notre portée.
Dans la carrière nous trouvons dans un coin en exploitation de nombreux blocs de pierres. Il n’y a qu’à les scier de dimensions voulues et puis monter notre cheminée comme nous monterions un objet mécanique. Oui, mais cela se fait moins vite que je l’écris.
Pourtant, les soirs, des camarades viennent nous aider à transporter les matériaux et nous veillons jusqu’à 11 heures au travail.
Un accident vient encore nous retarder et augmenter notre peine. Tout était presque fini ; il n’y avait plus qu’à poser quelques pierres, lorsqu’un morceau de pierre se détache du haut et tombe sur la corniche et nous la casse en deux.
Malédiction, encore une journée de perdue ; ah ! Si c’était à recommencer.
De rage, nous retournons immédiatement dans la carrière scier une nouvelle corniche et pourtant il est 10 heures du soir.
Tant pis ! Et le lendemain nous recommençons à poser nos pierres les unes sur les autres. Enfin au bout de cinq jours la cheminée était terminée et nous attendions avec impatience le moment où nous pourrions y allumer du feu.
Bravo ! Ça marche à merveille, pas de fumée du tout. Nos efforts sont bien récompensés. Maintenant pour faire notre chocolat les matins, plus besoin d’aller courir aux cuisines.
Mais il y a autre chose à faire maintenant.
Il faut refermer la cagna de nouveau et remonter le mur.
C’est l’affaire de plusieurs jours et bientôt tout est transformé. Le plumard où couchait GARDIEN (qui est maintenant employé à la salle de service) prend beaucoup de place dans notre maison ; nous le démontons et maintenant nous sommes à l’aise.
La vie de quartier bat son plein dans les batteries ; il y a un programme détaillé de manœuvres d’artillerie, d’équitation ; le samedi il y aura revue. Et l’on commence le samedi 30 octobre par une revue de détail.
Nous installons tout notre fourniment sur notre toile de tente à l’entrée de la carrière. Le lieutenant passe et sans trop s’arrêter demande à chaque homme ce qui lui manque.
La Toussaint ! Comme si on voulait respecter le jour des Morts, on n’entend aucun coup de canon dans notre secteur ; le calme est complet.
Nous touchons le premier prêt à 80 Frs avec le rappel à partir du 1er octobre. Et il était attendu ! Le soir aussi, dans la salle de réunion, il y avait beaucoup de bruit et de souland.
Notre secteur est toujours calme. Comme travaux on travaille à la préparation de défense contre les gaz asphyxiants. Et voilà ce qu’il faut faire en cas de la venue de ces gaz.
En premier lieu, il faut que chaque homme prévenu le plus vite possible et sans s’affoler prenne le tampon composé de trois compresses différentes que l’on place sur la bouche et le nez en le fixant au-dessus de la tête par les liens.
Le tampon placé, chaque homme prend une cagoule qui lui recouvre entièrement la tête. Puis un homme désigné à l’avance va mettre le feu aux fagots de bois qui sont échelonnés devant la batterie.
Dans chaque pièce, il doit y avoir deux rideaux en toile d’emballage distants de plusieurs mètres et qui masquent l’entrée de l’abri. On doit pulvériser entre ces deux rideaux avec une solution d’eau, d’hyposulfite de soude et de carbonate, ces deux drogues à raison de 6 kg de la première et de 2,5 kg de la deuxième par pulvérisateur.
Dans des tonques également
disposées en avant de la batterie, on fait brûler des tout petits fagots de
bois imbibés d’essence. Cette semaine, nous avons préparé tous ces fagots
grands et petits.
Il y a une grande représentation dans notre grotte.
Un chanteur comique vient nous amuser quelque peu.
La salle de spectacle est juste devant notre logement. La scène est devant notre porte. Nous avons au préalable décoré avec des guirlandes de lierre et de verdure. Il y a un piano tenu par le docteur.
Il y a beaucoup de poilus venus du village, de la première section de l’échelon, des autres batteries. A l’entracte on distribue au buffet de la brioche et du vin chaud.
Succès complet d’ailleurs. Les chansonnettes comiques surtout sont très applaudies.
La batterie tire toujours très peu et les jours nous paraissent bien courts.
Il est nuit à 4 heures ; aussitôt après la soupe nous allumons notre feu et nous veillons tranquillement.
Rien à signaler.
Encore une innovation ! Les hommes de garde la nuit au poste d’observation y seront aussi le jour ; Pour quoi faire ? Signaler quoi ? Il n’y a pourtant pas de lueurs ni de fusées .Et de quoi, des hommes peuvent-ils se rendre compte en observation ?
Je crois que la consigne de cette garde du jour est un peu obscure. Et si elle est vraiment utile pourquoi avoir attendu fin novembre (où la plupart du temps le temps est brumeux) pour la faire prendre. Encore du régiment ! Les poilus eux, préfèrent bien rester là-bas qu’à la batterie.
On murmure que la 1ère section va venir reprendre sa place première dans les carrières.
La 1ère section revient.
Les hommes vont trouver leurs logements dans un mauvais état ; tout a été bouleversé pendant leur absence ; les planches de leurs cagnas arrachées, les lits emportés.
Toute la journée un fourgon amène tout leur matériel, et il y en a ?
Rien à signaler, secteur toujours calme ; installation définitive de la 1ère section. On parle beaucoup de quitter nos positions pour aller faire des batteries attelées pendant une quinzaine de jours.
C’est plutôt embêtant surtout avec le mauvais temps, de la pluie tous les jours.2 décembre.
Contre ordre pour le départ, et c’est avec grand plaisir que nous apprenons ce changement. Surtout qu’il fait un temps épouvantable. Nous avons installé l’ami VILLENEUVE venu avec la 1ère section avec nous et nous vivons réellement en famille.
Toujours la même vie calme et tranquille. Nous nous occupons par-ci, par là et en réalité nous ne faisons pas grand chose.
A la veillée nous faisons régulièrement notre manille.
Il fait toujours mauvais ; aussi nous ne sortons guère de nos carrières.
Notre tranquillité ne pouvait durer, hélas ! Mon ami Toto reçoit dans la matinée l’ordre de partir à Mesnin, remplacer (???) qui est relevé pour quelque bêtise. C’est avec peine que j’apprends cette nouvelle et lui aussi.
Nous voilà séparés après avoir passé 17 mois en étroite amitié.
DUBUISSON vient remplacer Toto et un autre va prendre la place de DUBUISSON. N’aurait-il pas été bien plus simple d’envoyer le nouveau directement à Mesmin et tout était dit.
Ah ! Non ! Mais on se plait à embêter le plus possible et pour une bagatelle on en fait une histoire. mais enfin, il faut se résoudre, bon gré, mal gré.
Et pour comble de malheur, mon autre compagnon VILLENEUVE part aussi à l’échelon. Mais avant de nous séparer, nous nous promettons de nous voir souvent et d’abord pour Noël.
Rien à signaler, si ce n’est un léger bombardement de Billy qui fait quelques dégâts matériels et qui provoque de notre part une bonne riposte sur Bucy-le-Long. Nous tirons également sur une colonne ennemie qui allait de Bucy à Vregny et le lendemain, le communiqué officiel annonçait :
« Au nord de l’Aisne, sur la route de Bucy à Vregny, nos
batteries ont dispersé une colonne ennemie ».
Nous avions tiré en tout 21
coups de canon.
C’était bien peu pour pareil résultat !… Les permissions sont portées de 5 à 10 %. Sans doute quelques réclamations, très motivées d’ailleurs, demandant pourquoi des officiers ou sous-officiers partaient pour la 2ème fois alors que des poilus n’avaient pas revu leur famille depuis 17 mois, ont amené cette mesure. Et dans notre batterie notamment, c’était le cas.
Des sous-officiers étaient déjà repartis et il y avait encore au moins 60 hommes partis au début de la guerre qui n’étaient pas encore retournés chez eux. Cette nouvelle a été accueillie avec joie, par exemple.
C’est aujourd’hui la veille de Noël et le fameux réveillon et c’est de cela seulement que je veux rendre compte.
Dans la journée, les Boches envoient quelques obus sur Billy.
Toto et VILLENEUVE viennent de Mesmin dans la soirée pour faire les préparatifs.
Dubuisson et moi, nous préparons la fameuse bûche de Noël réservée pour ce soir. Gardien, lui, vient plus tard, à la nuit.
Voici notre menu : huîtres, pâté, tripes à la mode de Caen, poulet, gâteau de Savoie, puis marrons et desserts avec Champagne. Nous avons passé une charmante veillée et tout en mangeant, blaguant, le temps ne nous dure pas.
Les amourettes de Toto font le sujet d’une grande conversation car, suivant l’expression de GARDIEN, il en fait des galipettes.
La fête dure jusqu’à 2 heures du matin et chacun rentre chez soi, très content.
Noël ! Rien de particulier, si ce n’est une légère accalmie de coups de canon.
On semble de part et d’autre vouloir respecter ce jour. Nous avons repos complet ou plutôt repos commandé : l’ordinaire ne se ressent pas du tout de la fête : toujours le même rata.
Rien à signaler.
Les hommes travaillent à renforcer les abris des pièces. Les permissions sont portées à 10 % et cela fait la joie des poilus.
Chacun calcule quand doit venir son tour dans ces conditions et cela fait l’objet de toutes les conversations.
Encore une nouvelle année qui commence dans le sang et les souffrances.
Tous, dans nos souhaits de nouvel an, nous espérons que cette année 1916 nous procurera le bonheur de voir enfin la paix rétablie et tous nos braves soldats rendus à leurs familles.
Ce sera le vœu de toute la nation.
Rien de particulier. Comme tous les jours, nous trimbalons les obus. C’est une misère. Combien de fois nous les changeons de place avant de les envoyer. On ne peut se le figurer.
Tous les caissons vont en réparation à tour de rôle.
Je vais remplacer l’ami Toto qui part en permission.
Cela me sortira un peu des carrières. Sacré Toto, il a déjà fait une connaissance à Mesmin, et je suis tout surpris de recevoir au milieu de la nuit la visite de cette jolie fille qui, pour dire au revoir à son ami, venait le trouver où il a l’habitude de coucher.
Je n’ai pas besoin de dire qu’elle aussi a été fort attrapée.
Séjour à Mesmin. Je jouis ici d’une tranquillité à peu près absolue. Presque rien à faire. Je vis avec les propriétaires de la maison où est l’infirmerie
Mon séjour est agrémenté par une petite diversion tout à fait drôle : j’ai dû assister le médecin pour un accouchement. Heureusement les circonstances m’ont servi, car le moutard est venu au monde pendant que je téléphonais au médecin.
Je n’ai pas besoin de dire que tous les poilus se plaisaient à me demander beaucoup d’explications à ce sujet où mon rôle s’était borné à « tenir la chandelle ».
Arrivée de Toto et naturellement grand festin où toute la maison est invitée ainsi que « mademoiselle Thérèse » la bonne amie à Toto, sa mère et une compagne. VILLENEUVE est aussi de la partie.
On mange et boit bien, si bien qu’à la fin du repas les langues se délient. Les vieilles aussi ont de la gaîté au cœur et boivent à la santé de « Laissac » en vidant leur verre à moitié de rhum et ricanant à leur aise. Je passe toute la journée avec mes amis et je couche encore à Mesmin remettant au lendemain mon retour à la batterie.
Nous allons passer la soirée avec la « poule » et nous nous couchons fort tard. Faut-il encore que j’entraîne Toto pour le séparer de sa dulcinée.
Je fais mes adieux à la famille et je pars pour la batterie où j’arrive pour la soupe. Toto vient m’accompagner à moitié chemin.
Nous voyons en route un avion français qui a été obligé d’atterrir hier.
J’ai repris la vie normale des carrières mais déjà des bruits de départ circulent. C’est sûr, disent les uns on va faire des manœuvres. D’autres prétendent que nous allons prendre une autre position tout de suite.
Que croire de tout cela ?
Mais il devient peu à peu évident que nous partons, nos remplaçants viennent déjà reconnaître les positions. C’est du 3ème ; ils ont fait la bataille de Champagne et étaient au repos ou en manœuvres depuis un mois. Nous devons quitter les carrières dans la nuit du 25 au 26.
Préparatifs du départ.
Nous ramassons toutes nos affaires, nous faisons les sacs et les mettons sur les galeries d’un caisson de l’échelon qui vient chercher les obus.
Enfin tout est prêt. Nous allons donc les quitter, ces carrières où nous avons passé presque 6 mois de la guerre dans les meilleures conditions possibles où nous avons trouvé bon gîte et sécurité absolue. Tous, nous partons à regret.
On s’attache vraiment trop à ces cagnas quand on y reste si longtemps.
A 4 heures, le colonel vient nous faire
ses adieux et nous souhaiter bonne chance car nous retournons maintenant à la
63ème division. Après avoir mangé la soupe, nous partons à l’échelon retrouver
notre 7ème pièce pour nous éviter une désillusion comme au départ de Vauxboin.
Nous voilà, le gros MARTIN, l’ordonnance du médecin et moi, en route pour Mesmin. Il fait déjà nuit et une nuit noire.
De temps à autre, il nous faut allumer notre lampe électrique pour distinguer notre chemin et ne pas nous jeter dans les ornières si profondes et pleines de boue du chemin d’Ecury.
Enfin, nous arrivons, mais le départ est fixé seulement à 1 heure du matin. Où passer notre temps jusque là ; je vais naturellement rendre visite à Toto et ses propriétaires. Nous allons aussi voir quelques amis avec le Gros. Pendant ce temps, Toto console de son mieux sa jolie Thérèse, toute attristée de son départ et qui a tenu à le voir jusqu’au bout.
Elle s’est couchée à l’infirmerie en attendant l’heure et mon Toto la garde et l’encourage assis sur le plumard. C’est très drôle.
1 heure du matin. Les voitures sont rangées sur la route attendant le signal du départ.
Il fait froid et les poilus sont obligés de taper des pieds pour se réchauffer.
Nous partons, passons à Chacrise, Nampteuil.
Arrivés à l’Epitaphe, nous attendons le passage de la batterie de tir qui vient directement de Billy par la route de Fère-en-Tardennois.
Le froid est devenu plus vif sur le matin.
Nous grelottons sur les voitures mais il est défendu de descendre et de marcher à pied et à ceux qui sont surpris en bas du caisson, le commandant fait de sérieuses remontrances. Pourquoi les servants sont-ils contraints à se geler sur leurs voitures ?
Enfin ! Nous passons à Fère à la pointe du jour.
La ville a l’air animée et bien approvisionnée. Déjà les boucheries sont ouvertes et ces beaux gigots étalés devant les devantures excitent l’appétit des poilus, qui, en ces jours de déménagement, doivent se contenter d’une boîte de singe ou de sardines.
En route nous rencontrons tout un groupe des sections de munitions du 56ème Artillerie.
Que de voitures ! … Que de
matériel !
Arrivés à l’embranchement de la route de Coulonges, le groupe se disloque. La 22ème batterie reste à Chamery, la 23ème dans une ferme voisine de Coulonges, la 21ème batterie doit cantonner à la ferme de Raddy où nous arrivons à 9 heures du matin.
Le parc est formé dans un grand camp devant l’entrée principale de la ferme. Les voitures sont très espacées pour échapper à la vue des avions ennemis. Les écuries sont dans les hangars de la ferme et nous couchons dans les greniers à grain, après les avoir nettoyés. Pas de paille.
La batterie achète du vieux foin pour nous servir de litière ; la couche n’est pas très épaisse.
Messieurs les sous officiers qui étaient habitués à un bon lit trouvent le matelas un peu raide et il faut qu’ils aillent eux-mêmes chercher leur botte de foin, les hommes se sont servis sans penser aux logis.
Depuis le matin il y a nettoyage du cantonnement.
Les conducteurs enlèvent tout le fumier de la cour et l’amènent dans les champs ; les suivants nettoient avec soin les cantonnements.
Après avoir mangé la soupe, lavage du matériel ; il fallait s’y attendre et je suis même étonné qu’on ne l’ait fait hier en arrivant. Il n’y a pas d’eau tout près du parc ; il faut aller la chercher dans un bois voisin avec le tonneau de la batterie.
Quel travail et ça n’avance guère.
Enfin, nous ménageons l’eau le plus possible et les parties cachées des caissons s’en ressentent surtout. Nous sommes revenus à cette 7ème pièce et nous vivons avec. Tout l’échelon fait la cuisine ensemble à la roulante et ce n’est pas mauvais. Armand et un autre cycliste ont 8 jours de prison pour être arrivés en retard au cantonnement.
On les enferme dans une loge à porc : c’est là la prison.
Nous allons leur porter à manger à chaque repas et il y a des visiteurs pour voir cet appartement disciplinaire.
Aujourd’hui, nous sommes à peu près tranquilles. Dans la soirée l’inévitable revue des hommes tenue en bleu et du casernement et c’est tout.
Cette tranquillité est de courte durée car à 6 heures du soir, on nous prévient que nous partons le lendemain. Alors, tout de suite, il faut faire les sacs, les porter sur les galeries, ranger toutes nos affaires, tous les divers objets de cuisine appartenant à la pièce. Une fois tout cela rangé, chacun se couche et particularité drôle, tout le monde a une soif terrible.
Et justement, rien à boire qu’un bidon de cidre qui était réservé pour le lendemain. Voilà notre père Gardien qui rentre vers les 10 heures chargé de gibecières, cartables, portefeuilles, toutes ses paperasseries.
Il est tout essoufflé et avec un geste de lassitude :
« Ah ! .. vaudrait autant être crevé qu’en vie !.. » dit-il.
Pour l’encourager tout le
monde rit ; dame. Voilà que lui aussi a bien soif.
Allons ! Il faut se décider à vider le bidon, tant pis pour demain. Bientôt le silence est complet, tout dort.
Départ à 6 heures ½.
Depuis 6 heures, branle bas général. Les conducteurs attèlent, nous, les servants, nous ramassons ce qui traîne et faisons les derniers préparatifs. A l’heure convenue, nous partons, nous repassons à Chamery et trouvons les autres batteries sur la route de Fère.
Le 36 et le 52 sont aussi rassemblés sur la même route.
Tout le régiment forme la même colonne. Nous allons direction de Reims, puis avant d’arriver à Tramery, nous prenons la route de Châtillon–sur-Marne. C’est dans ces parages que nous allons, paraît-il.
Nous traversons Châtillon, petite ville superbe d’où l’on a une vue magnifique sur la vallée de la Marne. Là nous rentrons dans le vignoble champenois.
Enfin, nous arrivons à (???) à 3 km de Châtillon à 10 heures.
C’est là que nous allons cantonner.
Le parc de la 21e est formé
tout à fait à côté de la rivière ; les chevaux de l'échelon sont attachés à
côté des voitures.
Il fait un beau temps superbe. Le paysage est magnifique. Des deux côtés de la Marne, les coteaux couverts de vigne. Ici, on renaît à la vie ; on voit des trains ; les péniches naviguent toute la journée, traînées par des remorqueurs, ou tout simplement par des chevaux, lorsqu'elles redescendent le courant. Nous mangeons quelques conserves, puis à la recherche du cantonnement. La 7e pièce est logée tout proche du parc.
Puis nous allons visiter un peu le patelin et goûter le vin du pays. Ah, le vin est bon, nous le payons 3 f mais il le vaut.
Et déjà, pour notre première journée de séjour, il y a beaucoup de poilus qui ont mal aux cheveux.
Nettoyage du matériel.
C'est commode ici, l'eau est à côté. Aussi avons-nous vite fait de laver nos trois caissons de la pièce.
Nous mangeons à côté de nos voitures ; la cuisine roulante est sur les lieux.
L'après-midi, nous faisons des feuillées pendant que les servants
des pièces font la manœuvre des pièces comme dans la cour du quartier.
Séjour à Reuil.
Nous sommes à peu près tranquilles maintenant. Tous les matins, petite promenade sur les bords de la Marne avec nos caissons.
Nous allons jusqu'à 6 km. de Reuil.
Nous passons dans des contrées entièrement vignobles. Et les vignes sont ma foi, parfaitement tenues malgré le manque de main d'œuvre. Les paysans y travaillent avec ardeur à déchalasser, quelques-uns commencent déjà à tailler.
Nous rentrons au cantonnement vers les 10 heures, pour manger la soupe.
Le soir, nous ne faisons pas grand-chose.
Nettoyage du cantonnement et distribution.
Après la soupe du soir, les bistros sont bondés ; le vin est bon, et on en profite. Les permissionnaires partent en grand nombre : 10 %. Allons ! Je commence à compter à quand je pourrai y retourner pour la deuxième fois.
Notre départ est fixé pour le 4 au matin.
Reuil restera un bon souvenir pour nous.
A 6 heures du matin, tout est prêt pour le départ ; il pleut, et notre voyage ne s'annonce guère bien.
Nous partons, revenons sur la route de Châtillon puis tournons à droite. Le temps s'est mis au beau, tant mieux. Nous traversons plusieurs patelins.
Un surtout attire notre attention : c'est Jonquery.
Plus un toit aux maisons ; les murs crevés, calcinés, tout est dans un état lamentable, et cela fait pitié de voir un pauvre pays, florissant avant la guerre, et maintenant dans un tel état.
Les Allemands ont passé par là.
Nous arrivons ensuite à
Ville-en-Tardenois, et déjà nous devinons le camp d'instruction. De tous les
côtés d'immenses baraquements pour loger nos fantassins.
C'est là que vient cantonner le 292e.
Nous allons plus loin. Passons à Sacy.
Là, nous croisons tout un groupe du 56ème régiment d’artillerie qui est, entre parenthèses, bien en mauvais état : les chevaux maigres, la plupart tondus après maladie de la peau, les hommes traînés, le matériel très sale.
Ils viennent eux de faire ces manœuvres où nous, nous allons.
Traversons Poilly, et
enfin nous arrivons à Bouleuse, où nous sommes cantonnés avec la 23e batterie.
La 22 est isolée dans un château. Le parc est formé dans la cour d'une ferme.
Nous mangeons des sardines que l'on nous distribue, puis nous allons à la
recherche de notre cantonnement.
Nous logeons la 7e pièce dans une espèce de grenier, très bien comme abri, mais sale, il nous faut toute notre soirée pour le mettre en état d'y habiter.
Le soir après la soupe, nous allons faire un tour dans le patelin. (*)
Le plus important, c'est la gare sur le chemin de fer économique de Reims à Dormans, c'est un centre de ravitaillement pour tous les régiments qui sont cantonnés autour.
Il y a en face de la gare un « familistère », et café, c'est la réunion de tous les...artilleurs après la soupe du soir jusqu’à 7 h ½.
(*) : À Sarcy.
Le matin, préparatifs de départ pour un autre cantonnement. Mais il n’y a rien d’officiel.
Il faut ranger les sacs et tenir tout prêt.
Enfin, à 11 h, on apprend que c’est seulement la 23e qui change. Et nous sommes contents, car ici nous sommes à peu près bien logés.
A 11 h ½, départ pour la manœuvre.
Le champ d’évolution est à 4 km environ de Bouleuse sur le plateau qui s’élève au-dessus de Poilly. Il fait beau, la promenade est agréable. Par contre, la manœuvre n’est pas intéressante.
Arrivés là haut dans le champ, la batterie se disloque, et chaque pièce manœuvre à sa guise. Et nous voici, à faire des tours, des demi-tours, pièce doublée, que sais-je. Les servants restent tranquillement montés sur les coffres. Il y a des repos fréquents et prolongés.
A 3 h ½ on regagne Bouleuse. Nous passons devant le baraquement où
est cantonné le 321 RI. Aussitôt arrivés, soupe et sortie.
Manœuvre tous les jours à 11 h ½.
Le matin nous enlevons la boue des caissons et de nos effets.
La manœuvre est toujours à peu près pareille, surtout pour l’échelon, qui fait lui, comme un manège de chevaux de bois : le tour du champ un grand nombre de fois.
La batterie de tir fait les …??? les batteries attelées, mise en batterie etc.
Repos.
Le matin, lavage des caissons.
Nous avons les trois caissons de la 7e pièce pour notre part, à trois.
Et par-dessus le marché, il fait un temps épouvantable, des giboulées ; il ne fait pas bon manier la brosse et l’éponge ! Nous avons fini juste à l’heure de la soupe.
Le soir par exemple, repos complet.
Aujourd’hui manœuvre du groupe.
Les trois batteries font des mises en batterie combinées. L’échelon ne marche pas, et nous allons, nous, compléter les pièces de tir.
Il fait froid, et le terrain est mauvais. Nous allons dans la boue jusqu’à la cheville.
Ah, nous serions mieux à proximité de la ligne de feu et en position. Nous rentrons comme d’habitude à Bouleuse, transis de froid.
Il pleut depuis le matin ; la manœuvre s’annonce mauvaise.
A 11 h ½ départ comme d’ordinaire, sous une pluie battante qui nous cingle la figure.
Les conducteurs de l’échelon attellent aujourd’hui les pièces de tir, pour changer.
Arrivés sur le plateau, la manœuvre est décommandée. Dame, tous les poilus sont contents, car il fait, ma foi, bien mauvais et froid. Un quart d’heure de repos et nous regagnons Bouleuse. Pour nous réchauffer on nous paye un quart de jus. Il pleut toute la soirée.
Quel vilain temps !
Manœuvre comme tous les jours.
Les officiers sont chez le colonel à faire la manœuvre de cadres sur la carte.
Le Lieutenant BOITIER ?? nous commande.
Et aujourd’hui, les chevaux ne se fatiguent pas trop. Arrivés sur le champ, nous nous abritons dans un petit bois et nous restons là jusqu’à l’heure du retour. De temps en temps, les conducteurs font faire un petit tour aux chevaux pour les réchauffer.
Les servants, nous allumons du feu dans un trou et nous faisons la causette autour. D’ailleurs, on n’en sortirait pas, de ce terrain boueux.
8 heures du matin. ??? vient m’apprendre tout d’un coup que je pars en permission demain à sa place, lui ne voulant pas partir sans avoir trouvé un successeur auprès du commandant, ce dernier ne devant rentrer que le soir très tard. Inutile de dire avec quelle joie j’apprends cette bonne nouvelle.
Revoir toute ma famille !
Je fais mes paquets le matin, car à 11 h ½, il y a encore manœuvre comme d’habitude.
Cette manœuvre est aussi simple que celle d’hier et nous rentrons de bonne heure, car il fait mauvais. Le soir nous allons au bistrot et nous buvons pour fêter mon départ, chacun notre bouteille de champagne.
Ce qui nous délie sérieusement la langue. La nuit je ne dors pas beaucoup, tout à l’idée que je vais chez nous revoir tous ceux que j’aime.
Je suis debout de bonne heure.
Nous devons prendre le train à 6 h1/2 en gare même de Bouleuse ; c’est un avantage ; pas besoin de faire une dizaine de kms à pied. Le train part à l’heure exacte. En route nous traversons tout le champ de manœuvre où se déroule la dernière grande manœuvre.
Nos poilus sont partis depuis 5 h du matin, toutes les pièces au complet pour y prendre part. Après avoir passé la gare de Ville-en-Tardenois, on aperçoit dans les champs nos pauvres fantassins déployés en éventail pataugeant dans la boue.
Il fait par-dessus le marché un temps épouvantable, et de la pluie.
Sur la route qui porte la voie
ferrée toutes les batteries attendent leur tour de rentrer en action. Il y en a
des canons de tous les calibres, du 75 au 155 traîné par des tracteurs. Nous
regardons par derrière les vitres du wagon heureux de nous tirer de cette
manœuvre. Nous arrivons à Dormans à 9h.
Là il faut changer de train et prendre la grande ligne de Chalons à Paris. Pour attendre, nous nous réfugions dans des baraquements spéciaux installés pour les permissionnaires.
Enfin notre train arrive et en
route. Dieu que de soldats ; nous sommes tassés à ne pas pouvoir bouger et
debout.
Les water-closets eux-mêmes ont trois ou quatre occupants.
Heureusement le train file à bonne allure et puis que ne supporterait on pas pour aller chez soi.
Arrivée à Paris, gare Est à 2 h.
Notre perm. tamponnée nous sommes libres jusqu’à 4 heures du départ. Nous faisons la ??? à Corbeil, arrêt de 8 h à 10h1/2.
Pendant ce temps nous allons casser une croûte à l’hôtel voisin de la gare.
Arrivée à Clermont à 7h1/2 du matin le 15 février. Le voyage s’est fait assez rapidement. Il fait mauvais, des fortes giboulées.
Mes parents m’attendent à la gare.
Permission ! …
Départ de Clermont à 10h35 du soir par l’express de nuit.
Arrivée à Paris à 6 h du matin.
Nous allons déposer nos paquets dans un restaurant puis la gare de l’Est. Un tour dans Paris jusqu’à 11 h.
Déjeuner dans le bistro. Et à 2 h départ de la gare de l’Est pour le front.
Nous devinons beaucoup de mouvement de troupes.
En gare de Noisy de nombreux trains de soldats attendent leur tour de partir. Arrivée à ??? à 8 h du soir. Nous nous rendons jusqu’à Prouilly où doit être le train régimentaire.
Hélas ! Impossible de le trouver ce T.R (*) et notre course dans les rues de Prouilly n’est guère agréable avec tous nos paquets. Nous trouvons enfin le lieutenant.
Le personnel du T.R est cantonné en plein bois et à 2 kms.
Que faire ?
Nous prenons alors le parti de coucher dans une espèce de cabane souterraine que nous avions déjà repérée en venant sur la route et dans laquelle il y a de la paille. Nous nous entassons là dedans tant bien que mal.
Toujours est il que nous dormons profondément jusqu’au matin où nous sentons le froid nous saisir. Il neige au dehors. Nous cassons la croûte, puis nous allons retrouver le lieutenant du T.R pour qu’il nous donne les renseignements nécessaires pour retrouver les batteries.
(*) : Train régimentaire
Nous partons à 8 h. Il fait tout à fait mauvais, la neige tombe davantage. Nous nous rendons d’abord à ??? où est l’échelon.
Là, je laisse mes camarades de voyage et je vais avec mes amis de l’échelon VILLENEUVE et ARNAUD. Ce dernier m’apprend qu’il est relevé de brancardier par suite d’une punition de 8 jours de prison.
Je profite d’une voiture qui va à la batterie ce soir pour me rendre à mon poste où est déjà l’ami Toto. Il fait froid, noir, la route est mauvaise.
On passe à Hermonville puis par des chemins ??? on arrive enfin.
Je trouve tout de suite mon Toto qui après les compliments d’usage m’amène par un tas de petits sentiers au travers d’un bois dans la cagna qu’il habite.
Mais est-ce un poste de secours ?
Non, le poste est occupé par une pièce et nous, nous serons logés dans une pièce de tir en attendant qu’un abri soit fait. Mais enfin, pour ce soir il me tarde de me coucher et nous remettons à demain toutes ces explications. Je reste à la 2e pièce, Toto à la 4e.
Dès le matin visite de la batterie.
En général il y a de mauvais abris et puis c’est bien triste dans ce bois. Une espèce de route passe devant les pièces et lorsqu’elles tirent, il ne faut pas oublier d’aller baisser la barrière pour empêcher de passer.
Tout ce qu’il y a de bien ce sont ces petits sentiers en clayonnage qui relient chaque pièce aux abris des hommes, aux cuisines qui sont un peu en arrière dans le bois. Le poste de secours présente quelque sécurité il est à peu près bien fait.
Pour l’eau, il y a puisant tout proche. La batterie ne semble pas trop bombardée il n’y a pas trop de trous d’obus. La 22e batterie est à 300 ou 400 mètres de là au dessus d’Hermonville en pleine vigne ; la 23e est tout à côté de la tuilerie en arrière de nous.
Peu à peu je m’installe dans ce nouveau gîte Les poilus ont déjà commencé l’abri de la 3e pièce.
Nous les aidons à creuser leur trou 4m5 de long, 3 de large et 2.5 de profondeur pendant que les autres préparent les bois de charpente.
Les pièces tirent très peu ; chaque jour pourtant la 3e pièce prend la hausse du jour pour s’assurer de la distance qu’il faut prendre en raison du vent ou de la température.
Je mange avec les téléphonistes.
Rien de particulier.
La batterie fait quelques tirs de concentration ce qui nous vaut de recevoir quelques 77 et quelques 150 trop près de la batterie. Allons, je crois qu’ils savent très bien où elle se trouve et que toutes les précautions que l’on prend pour se cacher de la vue des avions seront inutiles. D’ailleurs un coin du bois un peu à gauche de la batterie est tout abîmé ; ce n’est pas la 1ere fois qu’ils envoient de leurs 150.
Les travaux continuent. Déjà l’abri des hommes de la 3e pièce est recouvert et il sera solide. D’abord sur les madriers 60 c. de terre 1 rangée de rondins, 1 mètre de terre, une seconde rangée de rondins et encore 1 mètre de terre.
Deux ouvertures une qui donne vers la pièce, l’autre dans une tranchée qui conduira à l’abri des munitions. Toto et moi nous posons des fils de fer de chaque côté des sentiers pour pouvoir les suivre la nuit sans avoir besoin de lumière.
Attaque des Allemands sur Ville-aux-Bois et le bois des Buttes sur notre gauche.
Depuis 5 h du matin, nous écoutons le bombardement qu’ils font de ce côté. La batterie est alertée. Il y a de la neige, le temps n’est pas beau. La canonnade dure une partie de la journée.
Les pièces tirent beaucoup dans l’après midi et nous recevons aussi quelques coups. Le soir à la nuit les batteries ennemies manifestent quelques activités sur les tranchées du ??? dont la batterie bat le secteur. Les fantassins allemands essayent même de sortir de leurs tranchées. Alors les batteries du groupe déclenchent un tir de barrage en vitesse.
En 3 ou 4 minutes les batteries exécutent 2 tirs de barrage ce qui fait une quarantaine de coups par pièce. Cà fait beau, on dirait que le bois tout entier est en flammes.
Mais cela suffit à calmer ces messieurs et la nuit est tout à fait calme.
Nous apprenons le résultat de l’attaque de hier ; les Allemands ont réussi à prendre de bois des Buttes. Tout est fini, le secteur reprend toute sa tranquillité.
Il fait un temps magnifique ; un beau soleil de printemps. Tous les jours les avions de chaque côté font des reconnaissances et nous suivons avec intérêt toutes les péripéties des tirs que leur fait l’artillerie spéciale.
Nous suivons avec intérêt la bataille de Verdun d’après les journaux.
Cette bataille à déjà donné des leçons : il faut maintenant établir autour de chaque batterie un réseau de fils de fer barbelés ; il faut avoir une provision suffisante de cartouches de mousquetons et de grenades à main. Il faut aussi faire à chaque batterie un abri souterrain dit de bombardement à une profondeur de 8 mètres au dessous du sol.
Ce travail est confié à la batterie à 2 mineurs de profession. Ils vont descendre en galerie à une pente de 45° jusqu’à 8 m, puis là ils creuseront une chambre et ressortiront de l’autre côté de sorte qu’il y ait une entrée de l’abri devant chaque pièces. Il y aura 2 abris pareils un par section.
Mais combien de temps demande ce travail.
Nous nous installons dans notre poste de secours. Il faut d’abord le creuser d’environ 40 centimètres car Toto est obligé d’y rester assis ou à genoux.
Nous arrangeons également les plumards et mettons des rayons, nous complétons le mobilier.
Tous les soirs nous allumons le poêle et il marche. Les poilus activent les abris, la 2e pièce est maintenant logée comme la 3e et on fait des abris à munitions entre les pièces.
Rien de particulier.
Des fantassins viennent nous aider pour avancer les travaux.
Nous travaillons au poste téléphonique sans trop user nos forces.
Le 10, nous subissons un bombardement tout à fait sérieux. Jusqu’à présent on avait reçu seulement des 77 – 88 et quelques 150. Mais aujourd’hui la 3e pièce tirait depuis un bon moment sur les tranchées quand voilà un obus qui arrive vers les cuisines.
C’en est assez pour nous avertir et aussitôt tous les poilus gagnent leurs abris.
Nous nous apprêtons à rentrer nous aussi dans notre cagna. En voilà un autre ! Mais cette fois nous entendons l’éclatement aussitôt avec une secousse et en même temps deux ou trois sapins qui dégringolent sur notre habitation et en barrent l’entrée. Ce n’est plus le moment de rester là. L’obus est tombé à 3 mètres en arrière de notre cagna et ce sont les éclats qui ont coupé tout ce feuillage.
Sur l’ordre du lieutenant nous
allons rejoindre nos camarades dans le meilleur abri. Le bombardement continue
plus accéléré et ma foi bien juste.
L’abri du caisson de la 1e pièce est crevé ; heureusement il n’y avait personne, les obus sont complètement abîmés et hors d’usage. Plusieurs coups tombent dans les fils de fer barbelés que nous avons posés devant la batterie. Ah ! nous pouvons recommencer maintenant, tout est coupé, ???? .
Et le bois il est joli, ils ont de l’avance eux autres à couper les arbres. Des 5 gros sapins qui couvraient la 1ere pièce il n’en reste plus un seul ; mais le feuillage ne manque par pour recouvrir les travaux.
La 2e pièce répond. Chaque obus qui arrive, la pièce en envoie 4 mais il y a de l’entêtement des 2 côtés et cela dure jusqu’à la nuit.
Nous ramassons tout les débris de bois faits par le bombardement et nous en faisons des fagots pour mettre sur notre abri, je crois que c’est utile car il est bien placé dans la zone de tir, il est bien entouré par les coups.
Un 77 tombe quasi à l’entrée à 2 mètres à peine de Toto lui causant seulement une bonne peur … il s’en tire à bon compte. On fait maintenant un chemin derrière les pièces pour pouvoir passer avec les voitures, ce sera plus facile pour ravitailler.
Et puis en même temps cela fait de la terre pour mettre sur les abris et il en faut.
Encore un bombardement de 150 ; mais moins violent aujourd’hui. Un coup tombe sur un abri à munitions qui vient d’être terminé. Et il a résisté sans être ébranlé.
Le plus ennuyeux est pour le pauvre poilu qui avait passé 2 jours à le recouvrir de mottes de gazon. Il pourra recommencer car les mottes ont disparu.
La batterie reçoit 400 obus asphyxiants pour prendre part à une attaque sur la Ville-aux-Bois.
Réparation de l’attaque ; réglage de tirs sur les batteries par saucisse. On camoufle le chemin derrière les pièces avec de la mousse.
Le jour de Pâques le capitaine veut absolument nous faire travailler. Il invente de tendre des fils de fer avec des grillages au dessus de ce chemin.
Les poilus sont pourtant décidés à chômer et après avoir tendu un seul fil en sa présence, le travail est arrêté. L’attaque est renvoyée tous les jours à cause du mauvais temps.
Pourtant le 24 le temps se remet au beau et l’attaque est décidée. La batterie est alertée à partir du 10 h du soir.
Debout à 4 h.
On transporte les fameux obus à côté des 2e et 3e pièces qui seules doivent les tirer pour que les hommes soient abrités en cas de représailles auxquelles on s’attend.
A 8h le tir est déclenché ; chaque pièce tire 80 coups en 10 minutes et à 3 reprises.
Ca chauffe, la peinture des canons coule laissant une odeur gênante, au goût de la poudre. Sur notre gauche notre artillerie bombarde avec violence. Notre secteur reste calme et les Allemands ne répondent même pas à notre tir. Nous apprenons dans la soirée que l’attaque a bien réussie.
Rien de particulier, les travaux continuent les 1ere et 3e pièces travaillent à leurs abris en même temps, le poste téléphonique est terminé ; nous aidons un peu les uns et les autres pour passer le temps.
Il est décidé ce soir que l’on doit prendre un petit poste ennemi. Réglage dans la journée sur les différents points où il faudra tirer, réseaux de fils de fer, tranchées et un 2è poste pour attirer l’attention.
Nous recevons quelques 77 sur la batterie, un coup tombe sur l’abri à munition de droite, un autre sur celui de gauche sans causer de dégâts.
A 11 h du soir, la canonnade se (??) d’abord une salve de 10 coups
par pièce puis 3 coups par p. à la minute jusqu’à la fin de l’opération.
A 11 h ½ tout est fini et nous pouvons reprendre notre sommeil
interrompu.
Nous apprenons de bonne heure les résultats de l’opération d’hier au soir. Le petit poste a été pris, nos fantassins ont fait 3 (?) prisonniers dont 1 a été tué. Tout a bien marché et le capitaine reçoit les félicitations pour la batterie.
Et pour nous marquer sa satisfaction, il nous paye aujourd’hui du champagne 1 bouteille par pièce. Tout à fait calme aujourd’hui. Travaux habituels.
Rien de particulier.
Une note pourtant attire l’attention des poilus :
« il est formellement interdit d’éplucher les pommes de terre ce qui cause une perte de 33 % Il faut seulement la gratter ».
Gratter des vieilles patates !
Certainement le rédacteur de la note s’est basé sur un cuisinier qui lui gratte probablement les nouvelles. Mais pourquoi ne pas manger également les épluchures, l’économie serait encore plus grande !
Notre capitaine est cité à l’ordre de la division pour toute sa compagnie depuis la Marne et aussi pour avoir dirigé des tranchées le tir de la batterie pour prendre le petit poste d’il y a quelques jours.
3 h du soir, tous les poilus sont au travail, nous nous travaillons à la réfection de notre poste, nous mettons par derrière une rangée de rondins.
Un « Cessez les travaux » retentit. Qu’y a-t-il ?
On part !
Zut maintenant que tous les abris étaient à peu près terminés, ce n’est pas intéressant et c’est toujours la même chose. Au moment où on pourrait jouir d’un peu de tranquillité, voilà ! Nous allons ailleurs refaire d’autres travaux !
Et oui allons-nous ?
Dame, les décisions vont bon train ! A Verdun disent les uns ; à Soissons, à Nouvron, que sais-je, chacun dit son secteur. La vérité est que personne n’en sait rien.
Toujours est-il que les permissions sont suspendues et les poilus qui devaient partir demain en font un nez. Il y a de quoi car on ne sait guère à quand elles reprendront.
Première nouvelle du jour : les permissions sont rétablies et les hommes partent aujourd’hui comme si rien n’était. Les bruits divers courent toujours : maintenant on va à Châtillon pour un repos et toucher des canons neufs.
Que faut-il en croire de tous ces propos ?
On se prépare toujours à partir.
Préparatifs de départ, on ne sait encore rien au juste sur le jour. Nos successeurs viennent reconnaître les positions et se montrent satisfaits de trouver de bons abris. Nous allons sûrement à Châtillon. On nous a lu une note le mentionnant et en même temps qu’il faudra y balayer ferme.
Chargement des voitures. Départ de la 1ère section.
Un accident à la batterie : un poilu tire par mégarde une cartouche dans un fusil Gras et atteint un camarade à la jambe. Ce blessé est évacué et l’affaire en reste là ; silence sur la blessure qui est portée sur le compte d’une balle de shrapnell.
Nous l’amenons à Hermonville avec une des petites voiturettes spéciales.
Il ne reste plus que la 4ème section qui part ce soir. Je vais rejoindre l’échelon à Luthernay. Départ à 10 h ½
Pour notre dernière journée à la batterie, nous avons reçu quelques ? Peut-être est-ce jour de fêtes… l’arrivée de nos remplaçants 9è du 35.
Le temps est superbe, nous partons à l’échelon rejoindre notre 7è pièce.
Après la soupe du soir, nos voitures sont chargées, toutes prêtes.
Départ de Luthernay à minuit.
Nous rejoignons la batterie à Hermonville. Et en route pour Châtillon ; nous passons à Trigny, Gueux. Dans ce dernier patelin, nous trouvons une rangée d’autos qui font le ravitaillement.
Quel mouvement
: la poussière nous gêne sérieusement pour la route. Nous passons Tramery, puis
au jour, nous rentrons dans le vignoble.
Bientôt, nous apercevons Châtillon perché en haut de sa colline mais encore loin, bien loin. Nous y arrivons à 8 h du matin, il fait une chaleur d’été ; tous les poilus souffrent de la soif et nous envahissons un restaurant où on vend de la bière dans le pays.
Pour ma part, je suis las ; étant seul sur mon caisson, il m’a fallu régler le frein en route et je suis fatigué de descendre et remonter à tout moment. Le coup d’œil est magnifique sur la vallée de la Marne.
Nous allons reconnaître le cantonnement après avoir formé le parc et là nous nous reposons jusqu’à 3 h du soir et j’ai dormi profondément.
Après 3 h, nous allons nettoyer le matériel et enlever la
poussière. A peine avons-nous commencé que nous apprenons que les permissions
sont supprimées et qu’il faut nous tenir prêts à partir embarquer à tout
instant.
Les travaux de nettoyage sont donc terminés. Nous allons chercher nos sacs dans le cantonnement et les posons sur les galeries ne gardant que nos couvertures seulement pour passer la nuit.
Si encore on pouvait dormir tranquille pour nous reposer un peu. Un tour en ville et à 8 h sur la paille et on n’entend plus que les ron-ron de ronfleurs.
Départ à 5h du matin. Nous passons à Reuil, que nous connaissons, Venteuil.
La région est magnifique. Arrivée à Damery, nous nous arrêtons sur la route entre le pays et la gare et là il faut attendre les ordres
Les chevaux sont dételés et attachés entre les caissons. Nous mangeons la soupe sur les lieux. Le 32ème défile sur la route.
Les pauvres vieux sont bien fatigués. Nous restons toute la journée en attente. Le 292e est cantonné dans le pays et je vois mes amis de ce régiment.
Après une petite sortie en ville où nous faisons grande consommation de vins de la région, nous rejoignons nos caissons pour passer la nuit.
Notre toile de tente écartée sur le bord de la route nous sert de matelas, un peu dur et nous couchons là avec Toto.
Il ne fait pas froid heureusement mais on ne dort guère sur la terre et dés 3h du matin, tout le monde est debout.
Départ du bivouac à 10h pour Epernay où nous devons embarquer.
La route se fait dans de bonnes conditions et nous arrivons à Epernay à 11h 30.
Région magnifique. Ville gentille. Nous rentrons dans la gare et tout de suite nous commençons à embarquer. Les servants s’occupent des caissons, les conducteurs des chevaux.
Ca marche très vite, dans 1 heure l’embarquement est terminé.
Maintenant la batterie se
ravitaille en vivres de réserve, car nous repartons qu’à 3h du soir. Les hommes
sont dans les wagons de 3ème classe. Avant de partir nous apprenons que nous
débarquerons à St-Menehoult.
Plus de doute, nous allons à Verdun cette fois.
Pour moi, je l’avais toujours pensé car il n’y a pas de raison pour que notre division n’y aille pas passer une petite période. Nous longeons tout le front de Champagne, gares : St-Hilaire, Somme-Suippes.
De chaque côté de la ligne de nombreux baraquements qui logent sections et munitions. Beaucoup de cimetières militaires sur ce front de champagne et nous apercevons de longues rangées de croix blanches. Arrivée à St Menehoult à 10h du soir et tout de suite au débarquement qui se fait rapidement. On sent que l’on approche de la fournaise.
De tous côtés les lueurs apparaissent apparemment nombreuses.
A minuit, tout est prêt pour partir car il y a encore une étape de
13km pour arriver au cantonnement. Nous passons dans la ville et après
plusieurs tours nous voilà sur la route.
Où allons-nous ?
Nous cherchons à nous orienter et nous remarquons que nous marchons au sud.
Arrivée à 2h du matin au cantonnement à Antes. Le parc est formé à la lisière d’un bois. A la hâte on dételle les chevaux et les attache sous bois. Et nous allons nous coucher dans une grande grange qui sert de cantonnement à toute la batterie.
Toto, ARNAUD et moi nous couchons sur le tablier de la batterie et là, personne ne nous bouscule.
Départ d’Antes à 6h.
En route la pluie se met à tomber et nous arrivons à Bulainville trempés jusqu’aux os. Itinéraire : Triaucourt (-en-Argonne), Nubécourt.
Le parc est formé à côté d’une rivière, l’Aire : Quelle pagaille là dedans. Les voitures s’enlisent et nous sommes tous embourbés avec nos capotes. Nous sommes cantonnés en haut du village.
Le pauvre village, il est bien réduit. A peine quelques maisons restent encore debout, tout a été démoli, brûlé.
Séjour à Bulainville. Dans la journée nous allons à Nubécourt.
Le village natal de Mr POINCARE. Nous visitons la maison toute en ruines où il est né, la tombe de ses parents. Tous ces villages sont bondés d’autos, camions qui arrivent ou attendent leur tour de partir transporter les obus, c’est un mouvement continu, ininterrompu.
Des files de 50 autos les unes derrière les autres et toute la journée ainsi et toujours. On entend le bombardement, un roulement sourd et lointain.
On compte 22 saucisses en l’air en face de nous.
Départ de Bulainville à 7h.
Itinéraire : Beauzée et Mondrecourt où le groupe du 16 est cantonné avec tout l’état-major du colonel.
Ces messieurs avaient choisi ce patelin parce qu’il y avait un château où ils pourraient s’installer très confortablement.
Déception ! Le château était brûlé et ils ont du se contenter d’une bien modeste habitation qui restait encore debout. Le parc est en plein champ, tout prés du village. Nous installons nos tentes auprès de chaque caisson en bivouac car on ne sait pas encore s’il y a de la place au patelin et il pleut.
Les combats de 1914 ont dû être violents. Beaucoup de tombes dans les parages.
Au sommet de la colline une grande croix avec les inscriptions aux morts pour la patrie. Bataille de la Marne 5-12 septembre 1914.
Les numéros des régiments qui ont combattu et les villages où les combats les plus violents se sont déroulés. Là sur ce petit plateau cinq cents des nôtres sont enterrés dans 3 grandes fosses. A cent mètres plus loin, beaucoup d’Allemands aussi.
On voit encore des tas d’affaires d’équipement, sacs, calottes etc… triste pèlerinage !
Séjour à Mondrecourt
Départ de Mondrecourt à midi. Une chaleur étouffante !
Itinéraire : Deuxnouds, St André-en-Barrois, Souilly, Senoncourt.
Là, beaucoup de prisonniers travaillent sur la route ou dans les carrières pour extraire la pierre.
De Souilly à Senoncourt les gros camions circulent sans cesse. Quelle poussière nous mangeons ! Sur tout le parcours des tombes isolées. On voit encore les tranchées du début. Des prisonniers les nivellent. Nous allons bivouaquer dans le grand bois au-dessus de Senoncourt : le bois des Huit Chevaux à 3 km de ce patelin.
Nous sommes bien logés.
Pas d’approvisionnement, pas de pinard pas même une goutte d’eau et pour faire la soupe il faut revenir au pays en chercher avec la cuisine roulante. Tous les poilus puisent dans la tonque remplie.
Comme dortoir, les feuilles répandues forment une litière épatante et les gros arbres touffus nous abritent de la rosée.
D’ailleurs nous dormons très bien jusqu’à 9h du matin.
Les hommes se nettoient un peu et pour cela il faut encore aller vers une source à 2 km sous bois.
Vers midi, alerte : tout le monde prêt à partir. Beaucoup de poilus sont vers la source, il faut aller les chercher. On attelle, bientôt tout est prêt.
Pour attendre, on se couche à l’ombre des grands arbres 2h, 3, 4 rien.
A 5h, il faut dételer et reprendre le repos. Ce n’est pas fini pour
bien longtemps, à 8h du soir tous les caissons doivent aller ravitailler un
groupe du côté de Chaumont.
Pour notre pièce, le Gros et Toto y vont. Nous nous couchons alors au loin, le canon produit un grondement sourd, ce doit être terrible là-bas. D’innombrables lueurs de tous côté.
Nos camarades ne sont pas encore rentrés. Déjà nous craignons qu’il leur soit arrivé malheur.
A 8h pourtant un cavalier les annonce, les hommes sont complètement fourbus et ils ne rapportent pas une bonne impression de leur voyage.
Le soir nous devons retourner ravitailler.
Aujourd’hui c’est mon tour. Mais au moment de partir les ordres changent : tout le monde doit partir dans la nuit.
Nous nous couchons après avoir monté les toiles de tentes car il pleut.
A 2h du matin, réveil brusque.
Il faut être prêt à partir dans ½ heure.
Quel mouvement !
Il faut démonter les tentes, rouler couvertures et par-dessus le marché, il fait noir et un temps épouvantable, de la pluie en abondance.
Ah, à ce moment on trouve la guerre encore plus horrible et on la maudit dans des accès de colère ! Mais il faut se résigner et faire bon cœur contre mauvaise fortune.
Enfin tout est prêt et à l’heure fixée on démarre.
Il faut échelonner les lanternes pour pouvoir sortir du bois. Nous voilà sur le chemin ! Les chevaux glissent, les branches des arbres nous fouettent la figure laissant sur nos têtes leur charge de pluie. Il faut rester sur les caissons car on ne voit rien et nous suivons mieux ainsi.
Nous arrivons à
Dugny-sur-Meuse au jour et alors nous descendons de voiture pour nous
réchauffer un peu. Nous filons sur Haudainville. De nombreux parcs de
ravitaillement tout au long de la route. Nous traversons la Meuse sur un pont
en pilotis et nous voilà à Haudainville.
Nous formons le parc au bord du canal. Nous apercevons les casernes de Verdun et lorsque nous arrivons elles reçoivent une distribution de marmites.
Nous tendons nos toiles de tentes aussitôt pour nous mettre un peu à l’abri. Nos officiers vont voir les positions que nous devons occuper. Lorsqu’ils arrivent nous allons tous en quête de renseignements.
Il nous tarde de savoir.
Comment serons-nous ?
La position est-elle mauvaise ? etc….. Nous devons occuper d’après les bruits une position de repli inoccupée et cela parce que les Allemands menacent de prés le fort de Vaux.
A 2h, nous partons tous, servants pour organiser les positions.
Nous suivons des sentiers détournés où nous sommes cachés et nous arrivons à la
lisière d’un bois à gauche de la route qui va à la caserne Chevert : c’est là
que doit se placer le groupe.
Il y a déjà des abris qui ne présentent guère de solidité, des tranchées. Très peu de trous de marmites.
A peine sommes nous arrivés qu’il se met à pleuvoir. Chacun se loge où il peut, 3 dans un abri, quelques autres ailleurs, un peu partout. Bientôt il pleut autant dans les cagnas que dehors. Le mauvais temps durant toute la soirée. Quelle misère !
Où allons-nous dormir ?
Toto et moi nous dénichons un petit coin dans une tranchée couverte où il y a de la paille pourrie ; tant pis nous mettons quelques branchages, un bout de planche, une toile de tente au-dessus de nous et voilà notre dortoir.
A la nuit, on amène les pièces et nos sacs, un peu de paille. Tant
mieux.
Nous remplaçons nos branchages par cette paille fraîche, ce sera un peu plus doux. Nous avons toutes les peines du monde à rentrer dans notre niche, il faut qu’un tienne la bougie pendant que l’autre se couche. Impossible de maintenir notre toile de tente au plafond.
Après plusieurs essais nous la laissons aller à sa guise et après être bien couverts par nos couvertures, nous tâchons de dormir. Le bruit du canon est assourdissant.
Une pièce de 270 placée en arrière tire régulièrement de temps en temps. A chaque coup tout tremble, on dirait un train qui passe au dessus de nous.
Nous sommes debout de bonne heure, il nous tarde d’aller voir le jour. Nous sommes un peu mouillés surtout vers les pieds.
Installation du personnel. Tous se mettent au travail. Les servants creusent une bonne tranchée très étroite et de 2 m de profondeur de chaque côté de la pièce. Autour d’un fort gabionnage avec la terre que l’on creuse pour parer les éclats. Nous installons notre poste de secours dans un abri déjà fait à droite de la batterie et à l’écart. Cet abri paraît assez solide, il est étroit.
Nous faisons un lit pour nous, avec des planches que nous allons chercher aux casernes. Nous ne tirons pas du tout.
Nous apprenons que cette position a déjà été abandonnée 2 fois par une batterie de 105 et une de 100 de marine parce qu’elle était trop repérée.
Mauvais présage !
Activité des travaux au bout des petites tranchées, les servants font un abri pour coucher, 3 de chaque côté, très étroit et avec une bonne couche de terre et plusieurs rangées de rondins. Nous ne tirons toujours pas.
Les soirs à la nuit tombante nous allons en haut de la crête.
Quel feu d’artifice !
C’est vraiment effroyable.
Tout le ciel et les hauteurs devant nous sont en feu. Nous apercevons les fusées signal qui s’élèvent à tout moment pour régler le tir suivant qu’elles sont blanches rouges ou vertes.
Et un vacarme ! Tout cela dépasse tout ce qu’on peut imaginer ! Le ravitaillement vient tous les jours. Il faut que chaque pièce ait 1000 coups à tirer.
Pourtant il fait beau, pour la 1ère fois nous voyons le soleil depuis que nous sommes ici. De bonne heure les saucisses montent, françaises ou boches.
Dans l’après midi, les batteries règlent leur tir sur les 1ères lignes du bois ….. et Vaux-Chapître à l’aide de ces captifs.
Les servants activent les abris. Déjà 2 pièces sont installées ; les hommes couchent dans leurs nouvelles cagnas, à côté des pièces.
Le groupe commence de tirer.
Jusqu’à présent on n’aurait pas dit que nous étions à Verdun.
Pas un coup de canon, pas une marmite sur la batterie. Aujourd’hui ça change.
Depuis 1h de l’après midi, le groupe exécute des tirs de barrage à
2 coups par pièce et par minute et cela dure toute la soirée et une partie de
la nuit. Une attaque ennemie qui se préparait a été signalée. La batterie pour
elle seule envoie prés de 9000 obus.
Il fait un beau temps splendide.
Toutes les saucisses sont à leur poste et bon nombre d’aéros volent. Il faut bien se garder de sortir du bois pour ne pas attirer l’attention de ces visiteurs. Nous renforçons notre poste de secours avec des rondins que nous prenons sur une cagna abandonnée.
La matinée est calme. Il fait toujours beau.
A 1 heure, les tirs de barrages recommencent à raison de 6 coups par batterie à la minute. Dans l’après midi le 292ème passe vers nous en allant aux tranchées. Les fantassins se bouchent les oreilles en passant derrière les pièces.
J’ai le plaisir de rencontrer tous les Aubiérois. (*)
(*) : De son village natal, Aubière (63)
A 6 heures, pendant que nous mangeons la soupe un sifflement aigu
suivi d’une détonation formidable, oh qu’y a-t-il ?
C’est une marmite qui est allée du côté de la 20ème, puis une autre. Ah ces messieurs se décident à nos répondre.
Nous sommes donc repérés et il n’y a rien d’étonnant car toutes des saucisses nous voient très bien tirer et sur la lisière du bois, il n’y a pas d’erreur possible. Bientôt les coups se rapprochent de nous et après chaque explosion les cailloux voltigent dans les arbres et font un bruit sinistre, on dirait une charge de cavalerie qui vient sur nous.
La batterie tire toujours. Un éclatement produit un bruit singulier.
Qu’y a-t-il ?
Aussitôt nous entendons appeler les brancardiers. Nous accourons : un blessé. Un dépôt de munitions a sauté et c’est une douille de 75 qui des retombées sur la tête d’un maréchal des logis.
Nous l’apportons immédiatement au poste de secours et le médecin appelé aussitôt le soigne. La blessure est assez grave.
Le bombardement continue.
La position est complètement bouleversée. L’abri de la 3ème pièce est crevé et les 3 couches de rondins n’ont pas résisté. Heureusement il n’y avait personne. Voyant la justesse du tir ennemi les officiers ordonnent de quitter la batterie au moins le personnel disponible.
A ce moment 2 coups arrivent
en même temps. Hélas 2 coups malheureux car ils écrasent l’abri de la 1ère
pièce où s’étaient réfugiés les canonniers qui quittaient la position.
En entendant le sifflement précurseur, ils s’étaient rentrés là-dedans pour s’abriter. On entend nos pauvres camarades qui crient au secours. Tous accourent avec des pioches et des pelles pour déblayer sans souci du danger.
Nous allons avec le brancard prendre les 1ers blessés. Et lorsque j’arrive sur les lieux je vois d’abord ARNAUD qui est pris sous les décombres.
Lui est dégagé sans peine, il est blessé à la tête et à l’épaule mais il peut marcher. Il s’appuie sur moi et je le conduis aux casernes Chevert où le médecin est allé installer un poste convenable.
Heureusement les Boches se sont arrêtés de tirer après avoir encore fait sauter un 2ème dépôt de munitions. Que serait-il arrivé si le bombardement avait continué ?
Après avoir conduit ARNAUD, je retourne là-bas.
En route, je rencontre l’adjudant BRAT que l’on conduit aussi au bras, puis un autre blessé plus grièvement apporté par nos camarades de la 22ème.
On retire successivement
d’autres blessés et 3 tués (*) que
nous portons également aux casernes. Il en reste encore un d’enseveli mais on
ne peut le retirer sans danger car il fait nuit et il fait noir.
Quelle soirée ! Tous les blessés sont soignés et pansés et à minuit des autos viennent les prendre pour les conduire à l’ambulance de Dugny d’où ils seront dirigés sur les hôpitaux.
Nous nous couchons enfin mais avec très peu envie de dormir.
(*) : 9 juin 1916 : l’abri défoncé de la 21e batterie est relaté dans le JMO de la 22e batterie qui y annonce 4 morts par ce bombardement de 280. ‘’ Mémoire des Hommes ‘’ identifie 3 tués comme écrit dans le carnet : Alphonse DELACOTE, Joseph LANGLADE et Michel THOMAS
Fin
D’autres carnets ont-ils existés ? Nul ne le sait. Jean-Eugène a survécu à la guerre, il est resté au 16ème régiment d’artillerie jusqu’en 1919.
Il est décédé en 1970, à l’âge de 84 ans.
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