Publication :
Novembre 2025
Mise
à jour : Décembre 2025
Prologue
Bernard B. nous dit :
« Je suis
retraité 1er adjoint au maire de la commune de Boulleret
dans le Cher. Je m’intéresse à l’histoire locale et à la guerre de 14-18.
Récemment j’ai été contacté par une famille de Boulleret
qui a retrouvé suite à un appel que j’avais lancé le carnet dans lequel leur
ancêtre Isidore Amédée Constant MINDROT a raconté sa guerre.
Je vous joins le
texte de ce carnet qui est écrit au crayon d’une écriture de fourmi et qui a
été assez difficile à déchiffrer mais avec une loupe et de la patience nous y
sommes arrivés. Nous avons décidé avec quelques collègues de la municipalité
d’en faire une exposition de 16 panneaux retraçant le périple de M. MINDROT
jusqu’à sa capture en 1918 afin de la faire circuler dans les écoles et
villages de nos environs. La famille est d’accord pour l’utilisation de carnet.
Connaissant
l’excellence de votre site et comme il est précieux à tous ceux qui
s’intéressent à cette guerre je pense que cela peut être intéressant.
Nous aurons
certainement à vous demander s’il est possible d’utiliser certaines données de
votre site au cours de l’élaboration de nos panneaux d’exposition. Bien
cordialement et bravo pour votre site si riche. »
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Remerciements
Merci à Bernard pour le
carnet.
Merci à Philippe S. pour
les corrections éventuelles et certaines recherches.
Nous avons ajouté du texte en bleu pour la compréhension de certains termes
et pour aller « plus loin » dans l’analyse du récit. Pour
une meilleure lecture, j’ai volontairement ajouté des chapitres, sinon le reste
est exactement conforme à l’original.
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Introduction
Isidore Amédée Constant MINDROT est né à Boulleret (Cher) en avril 1878. À son incorporation en 1899, il déclare être cultivateur. Il est ajourné deux fois pour faiblesse et n’effectue pas son service militaire.
En novembre 1914, il est déclaré ‘’apte’’ au service armée et est affecté au 61ème régiment d’infanterie territoriale. Il y fait son instruction et partira au front, à 36 ans, au 285ème régiment d’infanterie, en juin 1915.
Le 285ème régiment d’infanterie fait partie en juin 1915 de la 58ème division d’infanterie avec les 256, 280, 281, 295 et 296ème régiments d’infanterie (et de l’artillerie). Tous ces régiments sont constitués à 2 bataillons. Fin décembre 1915, le 296ème passe à la 152ème division d’infanterie et les 280ème et 285ème régiments disparaissent et sont fondus dans les 3 régiments restant qui passent alors à 3 bataillons chacun. Isidore passera, quant à lui, au 256ème régiment d’infanterie.
La 58ème division d’infanterie est donc formée, à partir de janvier 1916, des 256, 281 et 295ème régiments d’infanterie.
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Incorporé le 20 novembre 1914 à la caserne Binot pour y accomplir l’instruction militaire, j’y restai jusqu’au 19 février 1915 où je fus versé au 61ème régiment territorial. Proposé pour partir vers la mi-avril, je fus classé inapte pour cause de santé. Proposé à nouveau le 22 juin, je partis en détachement du 285ème de ligne.
Parti le 22 au soir sur la ligne de Clamecy (Nièvre) à 9 heures du soir, nous nous sommes arrêtés à Clamecy 5 heures.
J’ai pu voir un peu le panorama encaissé sur les bords du canal du nivernais. La ville paraît très industrielle : débit de bois, usines à essence de bois, encaissée par des montagnes très escarpées plantées de sapins et sur des pentes très abruptes ; cela commence à pressentir les monts du Morvan.
Sitôt passés, on voit des blocs de rochers continuels jusqu’à Vincelles (Yonne), puis c’est le commencement de la grande culture : maisons richement construites avec électricité.
Puis vient Auxerre. Grande gare en agrandissement.
Ça commence à sentir le front, officiers de toutes les espèces, trains de soldats et blessés, puis un beau panorama de la ville enfeuillée, ses belles constructions.
De là nous filons vers Laroche, grande gare de triage, superbe par son extension et ses dépôts. Les constructions en ville toutes neuves.
Puis vient Montereau (Seine et Marne), avec ses usines de toutes sortes et la gare qui est assez intéressante. Puis vient les fameuses treilles de Fontainebleau. Les jardins maraîchers qui donnent un coup d’œil remarquable, puis la rue du château, un Savoy qui doit mériter l’attention d’être visité. Aussi le premier métro électrique après la fameuse forêt de Fontainebleau.
Viennent ensuite les fameux châteaux de Melun et la ville. Mais par suite du mauvais temps, je n’ai pu juger des vues. Avant d’arriver à Villeneuve-Saint-Georges, on a pu constater ce que pouvait être un petit parc, château, chalet, construction de toutes sortes. Les gares qui portent la circulation deviennent grandioses. Alors en contournant Paris, on a pu juger de la tour Effel.
Là on était en pleine culture, les blés tous massacrés par la tempête récente. Je crois qu’il sera impossible de les ramasser. Nous arrivons dans les faubourgs de Paris où l’on traverse des populations vivantes. On acclame notre passage, on vit, on se croirait en voyage de fête tant la population parisienne nous acclame. C’est la folie de Paris.
Enfin on arrive au Bourget, il est onze heures, on ne tient plus debout tant on a regardé, tant on a répondu aux acclamations.
En gare on s’abat comme des bêtes traquées. On essaie de sommeiller. On repart à 3 heures. Rien de plus intéressant jusqu’à Amiens. Belle gare, changement de pays et terres moins fertiles. On aperçoit des vaches noires.
Enfin me voilà dans la Pas-de-Calais. On aperçoit la plage de Berck-Plage ; puis grand marais d’agréments. On a ambition de la mer. Nous continuons vers Arras. Rien de bien saillant si ce n’est les vastes plaines, les belles récoltes.
Enfin on arrive aux environs de Béthune où l’on descend à 5h du soir, station de Barlin. Pays de mines, des familles, du monde. Partout des mineurs. Nous partons pour le cantonnement. Nous arrivons après avoir traversé Barlin. Pendant deux km de somptueuses maisons bâties toutes en briques et noires par le charbon. On commence à boire de la bière à 4 sous le litre. Nous arrivons à Pernes, 25 km de Barlin, exténués de fatigue après 48 heures. Nous descendons du train. Nous voilà dans la zone de guerre.
Partout, depuis Arras, on ne voit que des cantonnements. Anglais, Marocains, Algériens pullulent dans le pays.
Lendemain repos.
Ah oui ! Mais pas pour longtemps. On part à l’exercice. Tout le monde se démêle : Anglais, Algériens, Marocains, Hindous. Tout cela fourmille de cavaliers, 150 000 dans la région, c’est effrayant.
Ce matin j’ai parlé avec deux capitaines anglais et un sergent major hindou. On parle de ces gens qui ne se sont pas civilisés. Mais je dirai que c’est des gens qui ont l’esprit d’un militarisme sans borne et ils ne pensent que de se servir de leur arme et sont fiers de leur organisation. Ce sont de véritables cavaliers, de vrais papillons sur des montures élégantes et fortes. J’ai causé avec un sergent hindou. Il ne me comprenait pas mais finalement je lui ai demandé l’âge de son cheval. Il m’a bien compris et il m’a dit dix ans et bon et doux avec leur chevaux. Ce sont des Anglais. Les grades sont reconnaissables à leurs boutons sur leurs épaules. Un sous-lieutenant 1 bouton, un lieutenant 2 boutons, un capitaine 3 boutons.
Tout cela n’empêche pas d’entendre le coucou et de voir passer, en autobus, les détachements pour le front : cuirassiers, dragons, infanterie et journellement les compagnies automobiles.
Cela n’empêche pas les bombardements. Je viens de voir le bombardement d’un aéroplane ; peut-être cent coups de canon pour faire rien.
Je vais visiter un puits de mine à Auchel. Celui qui n’a jamais vu les charbonnages ça vaut le temps. Sortir le charbon dans des wagonnets dans une cage à l’électricité. Le triage fait par les filles du pays, cela n’est pas le moins intéressant. Alors on va prendre une douche chacun. Cela va faire du bien. Dans le pays ce n’est que des mines.
Auchel est un centre 15 mille habitants. Une véritable fourmilière.
Jour de départ pour la tranchée.
On arrive à Bully à 8 heures du soir mais nous avons encore 5 bons km de boyau. Il est minuit lorsque nous sommes installés. Nous ne sommes pas entrés que le 75 tonne et réponse payée par les 77 prussiens.
Enfin la nuit se passe sans trop de vacarme.

2 heures du matin, de garde 4 heures. Il fait grand jour.
Je commence à apercevoir la fameuse côte de Lorette. Ce n’est qu’une tranchée sur une longueur de 2 lieues, touche à touche, ça été terrible. La journée se passe sans manifester son inquiétude.
Il est 5 heures, tout d’un coup 1, 2, 3, 8, 10, 20 coups, nous avons dit ça y est on attaque. Jusqu’à huit heures, sans relâche toute l’artillerie en action. Ca sortait de tous les côtés sur un parcours inconnu et tous frappaient au même endroit : Souchez englouti dans la fumée. Nous ne pouvons voir l’effet des nôtres mais nous voyons les boches. À 9 km de vraies fougasses, le feu la serre, la fumée, tout un enfer qui passe au-dessus de nous. Il y a 75, 105 et le train blindé des anglais, une vrai marmite, frou… dru… frou… dru… drum … on dirait un vrai fourgon 1, 2, 3, crâ crâ boum un véritable écroulement.
Enfin je ne connais pas le résultat.
Il n’y a eu aucune action d’infanterie mais nous sommes à l’œil toute la nuit.
C’est le 12ème d’infanterie et les chasseurs à pied qui ont eu pour mission d’attaquer la première tranchée du fond de Buval. Il y a eu pleine réussite mais une contre-attaque eut lieu vers minuit qui rendit tout le travail à rien du tout.
Résultat des tués et presque la moitié des participants prisonniers.
Les jours suivants se sont suivis sans trop de brutalités.
Tous les jours bombardement incessant surtout sur Buval et les fonds de Lorette, fosse Calonne. Huit jours se passent et nous rentrons au repos à Petit Sain et de là à Bully. (*)
(*) : Le régiment est placé en ‘’ réserve de brigade ‘’,
elle-même en ‘’ réserve ‘’ de corps d’armée. (116ème brigade d’infanterie qui
comprend les 256, 285 et 295ème régiments
d’infanterie).
Départ de Bruay destination inconnue.
Départ 3 heures du matin. Nous passons à Divion et suivons la route de Saint-Pol mais nous le contournons. Nous passons à Ligny St Flochel, Marquay et plusieurs petits patelins.
Nous arrivons à Buneville, bourgade agricole. Nous croyons y mettre la ceinture. On commence à dévaliser une voiture de pain. C’est tout ce que l’on peut trouver à part du vin et de la bière.
Nous en repartons deux jours après destination de Mareuil, petit bourg à côté d’Avesnes-le-Comte. Ah ! Ça commence à sentir la destruction : infanterie, artillerie, obus de toutes sortes.
Le même soir après avoir fait 18 km chargés, on repart pour les tranchées. Il pleut à plein temps. Nous campons en plein air à côté d’un cimetière. Ah ! Ce n’est pas encourageant, il y a peut-être 730 soldats qui dorment loin de toute famille.
Ah ! C’est macabre de voir des tués amenés tous cassés, broyés. Un obus vient d’en tuer quatre dont deux jumeaux.
Nous prenons les tranchées.
Après 7 km de tranchées nous couchons sur le bord de la route d’Arras à Béthune, à la Targette. À côté, il y a Neuville-Saint-Vaast, vaste pays où vont se dérouler de terribles drames de guerres.
Voilà quatre jours que ça ne cesse pas de tonner.
Aussi il y a beaucoup de morts malheureusement et ça n’avance pas beaucoup. C’est un vrai bombardement de part et d’autre. Les avions ne manquent pas non plus. Je viens d’en voir une quinzaine.
Aussi les convois d’artilleurs et même les ambulances ne sont pas épargnés. Les routes étant repérées, il s’agit d’une silhouette ; pour l’enlever un artilleur et 4 brigadiers de dragons du 285ème viennent d’en être victimes.
7 heures du soir, nous recevons l’ordre de rentrer à Mareuil. Il y a trop de troupe qui encombre les boyaux. La pluie fait rage. 7 km dans la boue glissante. Quel tracas ! On croit faire un pas, on recule de 2.
Mareuil, il n’existe plus rien à part le château qui est intact. Comme partout où on peut le voir l’usine à lisser le velours est renversée de fond en comble comme la gare et presque toutes les maisons particulières.
Nous restons 4 jours puis on repart pour la 1ère ligne des tranchées.
Ce n’est pas un agrément de passer dans tous ces boyaux écroulés par les distributions d’obus qui y ont été lancés. Tout est renversé. On ne voit que des débris et même des cadavres qui sont à peine cachés. Nous voilà dans une tranchée de boche où nous restons 4 jours. C’est les premiers coups de fusil que je peux tirer. Nous sommes sur le qui-vive. Ca ne cesse de bombarder.
A l’heure où j’écris ces lignes, je me trouve en pleine mitraille. Nous sommes terrés et un coup n’attend pas l’autre. Nous sommes visés à cause d’un lance-torpilles.
De 10 heures à 3 heures du soir sans discontinuer aussi vers les 3 heures un 77 coupe le créneau à 8 mètres de moi nous couvrant de terre. A gauche la mitraille se dévie toute à droite. Heureuse chance ! Tous ceux où ça a frappé étaient cachés. Nous sommes retirés le même soir en 2ème ligne. Nous sommes pour 4 jours. Ce n’est pas appétissant les tranchées où nous sommes, c’est pleins de morts et le fameux chemin creux, le labyrinthe, c’est honteux, c’est macabre, c’est le vrai champ de bataille. Les morts ne sont même pas enterrés depuis des mois. L’équipement, les fusils tout jonchent le sol. Le sol est complètement labouré par les obus. C’est le moment de chercher l’aluminium et les têtes d’obus.
Info : Du 3 au 6 octobre 1915, le régiment perd 11 tués et
21 blessés.
Après 4 jours, nous devions prendre un peu de repos à Mareuil mais les choses ont tourné. C’est du côté des boches qu’il faut aller prendre position.
À 5 heures du matin, en réserve, la canonnade commence à 1 heures jusqu’à 4 heures. Ce n’était qu’un roulement.
À quatre heures attaque, mais personne ne bouge. Tout le monde en a assez, juste un lieutenant et un caporal veulent faire un devoir.
Ils sont tués à 4 pas de la tranchée. C’est l’échec final. Il n’y a rien à tenter.
Le 285ème est rebuté ainsi que tous les autres. On commence à croire que la fin est à la veille de se faire. De ce fait personne ne bouge, nous voilà rentrés dans nos tanières à 1 km de Neuville-St-Vaast.
On dirait un lendemain de fête. Les perdrix et les alouettes chantent. C’est une journée de printemps qui se prépare. Là où je suis, on peut voir en clair tous le désastre des pays de La Targette, Neuville-St-Vaast, Carency. Il ne reste plus rien, rien, que des pierres. Pas une maison, pas un grand mur. Les arbres sont mutilés, hachés.
À 10 heures on se retire dans les abris cavernes, le soir on rentre à Mareuil.
Le lendemain on repart en arrière à Habarcq où nous restons 4 jours.
Nous remontons dans les tranchées le 19 et nous reprenons les premières lignes à 50 mètres des boches dans une tranchée où il n’y a pas d’abris. Aussi le froid commence à se faire sentir.
Après 3 jours de cette situation nous prenons 2 jours de repos.
Puis nous remontons pour 5 jours en 2ème ligne. Nous avons été calmes, nous rentrons à Habarcq le 29 octobre pour 5 jours. Belle période de pluie. Nous remontons sur la route d’Arras à Béthune le 3. Il est temps de changer de place.
Les grosses marmites commençaient à nous pointer. Je n’avais encore pas vu de pareils trous. À côté de moi, à 40 m dans les tranchées et coupé les rails des wagonnets.
Au soir, nous remontons prendre les tranchées.
Tout se passait bien quand le jour de la relève, le 11, après un repos bien gagné, une nuit calme, vers six heures du matin 1, 2, 3, 4 torpilles annoncent le signal. Une attaque ! Toute la ligne boche, essaie de sortir. Mais nous sommes là, tous aux créneaux.
C’est une attaque avortée vis-à-vis de nous. Mais sur notre droite, par une hardiesse qui leur a coûté, ils prennent un bout de tranchée, une mitrailleuse. Après attaque et contre-attaque 2 fois, il y a pas mal de monde hors des rangs d’un côté comme de l’autre. C’est le 78ème. Depuis nous avons été tranquilles. Aussi les choses de changent pas : le froid, la pluie font la misère.
Après une période de 10 jours, toutes les tranchées sont minées, tombées. Tout est plein d’eau. Les hommes patouillent comme des canards. C’est la ruine de la santé, c’est la honte de l’humanité. Rester des semaines dans un bourbier pareil !
Le 295ème (*) a été deux jours sans voir du pain ni de l’eau. Obligés de mettre la toile de tente pour recevoir du liquide. Les officiers en éprouvent leur part. Il en fut qui furent pris dans leurs abris. Un soldat eut les jambes cassées en voulant les sauver. Drôle de guerre.
La relève a mis trois jours à se faire et fallait que les officiers viennent chercher les bonshommes dans leurs cagnas. Notre tour est arrivé. Il pleut continuellement. Obligés de passer dans l’eau pour gagner les abris.
(*) : Le 295e RI doit relever en tranchées le 256e RI le 4
décembre.
Le JMO du 295e RI écrit : ‘’ Le chef de bataillon du 256e RI rend compte par téléphone au colonel
que les hommes sont complètement enlisés dans le boyau de Douai et qu’il faut
les retirer de leur situation critique au moyen de planches et de cordes ;
la boue attient en plusieurs points plus d’un mètre de hauteur (…) ‘’. La
relève du 256e RI est annulée.
‘’ Quelque
hommes arrivent en 1ère ligne dans un état lamentable ; pour franchir la
boue où ils s’enlisaient, ils ont dû quitter sac et équipement et laisser leur
fusil (…) ‘’
Nous quittons le Chemin Creux le 8 décembre pour monter en 1ère ligne. C’est impossible d’y arriver.
Deux heures pour faire 200 mètres. Une fois arrivé on se casemate dans une cagna de 6 m de profondeur pour ne plus sortir que pour aller à la soupe.
Là, c’est le commencement de la fuite. Boches et français sortent de leurs tanières. L’eau, le mauvais temps leur donnent de bonnes impressions. On commence à se comprendre. Les uns ont l’audace de fraterniser. On claque des mains. On s’exclame d’un côté Paris, de l’autre Berlin : que tout le monde s’en aille.
Me voilà en première en boyau d’écoute. Tout le monde travaille comme à la parade. Je constate que parmi les boches, je vois que des très jeunes gens blonds, trapus, imberbes. De vrais terrassiers car ils sont très sales. Avec leur casquette à liséré, ils n’ont nullement l’allure militaire, mais cela ne leur empêche pas de faire de bonnes tranchées. Je suis toujours à même de constater que parmi nous il y en a qui se plaisent à leur rendre visite, chercher des cigarettes.
Enfin je puis voir depuis 6 mois les têtes boches à mon aise 50 mètres. Beaucoup ont été leur donner la main, boire la goutte, fumer les longues cigarettes boches.
(*) : Le JMO de la 58ème division d’infanterie écrit :
Le 10 décembre : ‘’ à
la 116ème brigade, les Allemands ont tentés d’entrer en conversation avec nos
hommes. Il n’a pas été répondu ‘’
Le 12 décembre : ‘’
Des tentatives de pourparlers entre nos soldats et les Allemands ayant eu lieu,
des ordres sévères ont été donnés pour en éviter le retour ‘’
Le 13 décembre : ‘’
Les Allemands ont essayés ce matin, entre 6h et 6h30, d’entrer en relation avec
nos hommes entre 802 et 804 : il leur a été répondu à coup de fusil’’
La position exacte de ces pourparlers est donc ‘’ entre 802 et
804 ‘’
Carte précise
de cette ‘’ trêve de la boue ‘’ en décembre 1915.
La position du
monument des fraternisations de 2015 y est aussi indiquée
Nous quittons les lignes le 15 décembre pour aller au repos à Habarcq.
Après 6 jours de repos, nous voilà repartis pour Lignereuil où nous devons changer de secteur.
Les choses ont changé parait-il en tranchées. Les boches en seraient pour leur compte. L’amitié a été de courte durée.
Lignereuil petit pays esclave du seigneur, le seul propriétaire du pays. Belle chasse mais pauvre à l’heure actuelle. Du gibier, les premiers jours les chasseurs leur ont fait la chasse sérieusement.
On passe les journées à dormir car il pleut tout le temps. Tristes vacances de Noël ! Nous sommes répartis en quatre lignes car on craint une attaque Belge. Il y a parait-il 5 corps d’armée allemands devant nous.
Mais aussi bien d’un côté comme de l’autre on n’ose pas prendre l’offensive. Les tranchées sont dans un état pitoyable. Tout se passe dans le calme. Nous allons passer la fin de l’année assez tranquille mais l’eau continue à tomber.
Ça continue sur le front à fraterniser entre boches et français. Tout est embourbé et tout le monde en a assez.
(*) : Le JMO du 285e RI écrit le 7 décembre :
‘’ Pluie
continuelle (…) Boyaux pleins de boue d’où à peine sortis, la marche est si
difficile qu’en est obligé de sortir des boyaux ‘’. (Ce qui veut
dire que l’on est vu par les Allemands.)
Le 12 décembre : ‘’
Même situation pénible ‘’ – ‘’ Le temps devient meilleur ‘’
Le 14 décembre : ‘’
On ne circule plus à découvert, les travaux de déblaiement ayant été poussés
activement en vue de la relève ; Trois hommes de la 17ème compagnie
disparaissent sans que l’on sache comment. Un conseil de guerre spécial les
condamne à mort par contumace pour abandon de poste devant l’ennemi ‘’
Pour info : Le 285ème régiment d’infanterie disparait le 24
décembre 1915 et est reparti dans les 256ème et 295ème régiments.
Isidore MINDROT, passe au 256ème régiment.
Nous recevons l’ordre ; changement de cantonnement.
Nous partons à minuit pour arriver à 5 heures à Petit Houvain 18 km.
Partis à 7 heures du matin le 7, nous traversons St-Pol, Berguette, Hazebrouck, Taquelberck.
Après avoir traversé tout le Pas-de-Calais, nous gagnons le Nord où je vois se développer toute la grande plaine du Nord de le France. Le pays à plat comme un billard à perte de vue à un rude coup d’œil. Tout culture du blé et des betteraves, pas d’arbres nulle part. Pays extrêmement fertile mais de l’eau partout à niveau. La culture du blé ne fait que de commencer aussi tous les blés qui sont faits sont perdus tant il est tombé d’eau ces jours derniers. Les moulins à vent fonctionnent à merveille.
Hazebrouck, beau pays, très bien construit sans grand apparat. Métallurgie et lingerie aussi. Les femmes sont très coquettes et les fenêtres bien dentelées.
Nous continuons notre voyage qui n’est pas très agréable car nous sommes comme des veaux dans le wagon à bœufs. Nous arrivons à Bergues où nous descendons à quatre heures du soir.
Bergues ville fortifiée enfermée dans une enceinte d’eau et de remparts flanqués de tourelles. Cinq clochers, oui la cathédrale domine par sa sculpture.
Nous prenons la campagne où les belles routes du Nord bordées d’ormes se perdent à l’horizon. Après avoir marché pendant 4 heures, nous échouons, perdus à Brouckerque où, grâce au jour nous gagnons le cantonnement le lendemain. Nous pourrions y passer le reste de la guerre : les belles campagnes du Nord. Le monde assez affable et cultivé nous rend la vie plus facile que dans le fond du Pas-de-Calais.
Nous passons 15 jours à Brouckerque sur les bords du canal de la Colme.
Positions de la 58ème division
d’infanterie
C’est de là que je pars pour la gare de Dunkerque et Cosne ensuite. La bonne permission, heureux de revoir sa chère famille.
Nous voilà au 18 janvier, pris le train Dunkerque, Boulogne, Calais, Amiens, Clermont, Fins, Bonlieu, Juvisy, Villemonble, Corbeil, Montargis, Cosne 2h du matin, 19 janvier.
Après ce doux voyage je me trouve heureux dans les bras de bonne famille où je peux passer huit jours.
Je repars, mais ce n’est pas la même satisfaction.
Je m’embarque à 4 heures du matin pour Corbeil où j’arrive à 8 heures. Je passe par Villeneuve triage, Pantin où je me trouve au pied du Sacré Cœur. Je rêvais de voir Paris mais hélas, le train file vers St Just où je descends vers à 2 heures du soir ; On revient à 3 heures passées Amiens et coule jusqu’à Dunkerque 2 heures du matin où l’on descend, couchés jusqu’au jour dans un entrepôt de la gare.
Nous repartons chercher le ravitaillement du bataillon sur le port maritime où je peux voir pour la première fois les fameux navires de commerce anglais, norvégiens et français, les fameuses grues qui déchargent et rechargent les navires.
Nous regagnions notre cantonnement vers Loon-Plage au casino où je vois la mer, la grande masse d’eau bleue. Là, on peut manger la crevette et la moule.
Nous changeons le 1er février pour Trimbourg Cappelle. Ça ne vaut pas les bords de la mer, mais c’est un peu moins dur.
J’en profite pour aller visiter le port de guerre de Dunkerque. Où je vois des monitors anglais, croiseurs et torpilleurs, submersibles, lance-torpilles, les quatre mâts et le grand transatlantique qui est en construction. Je ne puis faire la description de tout ce que puis voir.
Je fais aussi la visite de la ville dans tous les coins voir les fameux effets des bombes. Les tramways faisant sans cesse le sillonnement des rues.
Voici les principaux noms des navires de guerre anglais :
Monitor prince Ruppert
Monitor prince Eugène
Cuirassé porte hydravion Rivière
Cuirassé marchand (ceux-là sont de vrais monstres) Celdre
Les croiseurs torpilleurs les noms sont immergés.
Les quatre mâts un qui est en réparation quel morceau !
Voici les navires norvégiens :
Marhavenn
Taurus Norge
Knatten
Celda Christina.
Tous ces navires sont des charbonniers.
Voici les hydravions sortis de leurs hangars et naviguent comme des mouches.
Le dimanche 12 février est pour moi le plus beau jour de ma campagne. Jusqu’ici mes quinze jours de repos valent tout le reste de la campagne. Je repars après être monté à côté du phare où j’ai dominé tout Dunkerque et la mer. Pour visiter les bazars j’aurais été content de partir quinze jours plus tard en permission. Je fais une petite acquisition pour souvenir.
Je rentre au cantonnement à Trimbourg Cappel.
Nous changeons de place, nous passons à Bergues et nous voilà à nouveau campé à Wahrem près de Hoschotte près de la frontière belge. Ça commence à sentir l’eau. Grand pays de culture, la vraie Flandre.
Nous campons dans une grande ferme, à peine si on peut arriver à notre demeure tant les terrains sont mouillés. Les vaches laitières ne manquent pas.
On ne se fait pas trop de mouvements, 8 jours sans sortir où se promener.
Nous partons le 21 à 1 heure du matin, nous franchissons la frontière à 5 heures, le canal de l’Yser à 6 heures et nous arrivons à Woesten à 9 heures du matin distance 20km, nous voilà en pleine Flandre belge et près les grosses pièces commencent à gronder. Il y a attaque des Anglais près d’Ypres-Comines ; ça sent les coups.
Allons, nous sommes tranquilles jusqu’au 26, on peut voir le patelin bombardé et les marchands de tabac : on peut fumer à son aise, toutes les maisons en vendent. Je fais l’acquisition d’un manteau anglais et le lendemain je pars sur le bord du canal de l’Yser.
Le 26 au soir direction les tranchées.
Nous arrivons dans des petites cagnas faites en sacs de terre à 40 centimètre de profondeur et autant en dehors. Ce n’est pas des abris faits à ma taille.
Nous y restons 4 jours et de là nous allons reprendre position à côté des 1ère lignes. Ce n’est pas agréable, de l’eau partout.
Nous prenons la 1ère ligne du canal de l’Yser. Nous voilà partis sur des caillebotis. Ah ! Qu’est-ce que l’on y a pris. Tous les 20 mètres un bain. On arrive tout transi de froid et passés la nuit dehors sans aucun arbre. On tape la semelle mais les souliers prennent bien l’eau mais ils ne la rendent pas.
Enfin jusqu’à midi on ne sait pas si il y a des boches mais à cette heure les voilà partis à nous en donner des crapouillots et des torpilles. Cinq crapouillots tombent de 5 à 20 mètres de moi. Ils percent mon quart et coupent la bretelle de mes masques et moi je joue à cache-cache. Je commence à y penser.
C’est affreux de voir un marmitage pareil. Les deux rangs de peupliers qui bordent le canal d’une grosseur de 2 à 3 mètres de tour, il ne reste que du hachis. Pas un mètre de bois qui ne soit pas écartelé.
Le grand canal de l'Yser, d’une largeur de 60 mètres est comble de bois et de fil de fer de toutes sortes. Je me trouve à côté de la fameuse écluse de Steenstraate. Nul ne pourrais dire que l’on se trouve sur un canal tant les levées sont bouleversées.
Après avoir fait mes 24 heures de garde et après avoir attrapé un bon froid, nous rentrons en 2ème ligne. Nul ne peut dépeindre les dévastations de tous ces pays. Pas une maison qui est debout, pas une pierre ni un bout de bois existe en l’emplacement. Les bois sont utilisés à construire des petites cagnas.
Nous rentrons au repos le 8 mars à Westvleteren pour 12 jours, autant de tranquillité. Nous remontons prendre les premières lignes le 20. Sale journée, de la pluie et du froid. Je me trouve sur ce maudit canal en avant de Zuichoote. C’est encore la valse aux crapouillots.
Après 24 heures que j’ai passées privé à ne pas bouger de place tant le parapet est bas, nous revenons dans la 1ère ligne de défense pour 2 jours.
Nous revenons en 3ème ligne.
Journée mémorable le 24 mars : nous partons en corvée à 10 heures du soir lorsqu’arrivés à un dépôt de génie nos 75 envoient une bordée. Réplique instantanée des boches.
Me trouvant dans le milieu de la colonne, au 2ème obus je suis couché avec 3 de mes camarades, évanouis par la commotion. Après quelques minutes je veux essayer de me relever mais je suis tellement commotionné que je retombe comme une masse en hurlant, j’ai le sang tel que tout me roule dans la tête sans connaissance. Après 10 minutes je reviens à moi en poussant des cris désespérés.
Pendant ce temps ; les 88 autrichiens tombent drus. Personne ne pensait revenir de cette situation. Je me voyais d’un moment à l’autre coupé en deux. J’en fut quitte pour cette mauvaise situation. Il n’en fut pas de même pour des 3 autres. Mon voisin à une jambe traversée, c’est Patou (*) du Noyer, Dagonneau (**) de même et Rousselet (***) au bras. Tous ceux qui furent quitte en croyaient 10 fois autant.
Quelle débâcle ! Casques, fusils, cagoules, tout cela reste pèle mêle. J’en suis à ce moment toujours sous l’effroyable commotion. Je rentrai la tête nue et les mains vides. Quelle triste situation de se voir déchiqueté dans de pareilles conditions.
Le 26 au soir, pareille corvée même heure, même place même bordée. Heureusement nous sommes dans le boyau, quelle pagaille ! Nous en sommes quittes pour la peur.
(*) : Robert Joseph PATOU, 40 ans, né Henrichemont (Cher) est
blessé gravement à la cuisse droite. Après 1 an d’hôpitaux divers, il sera
classé dans les services auxiliaires et décède en 1953. Voir
sa fiche matriculaire.
(**) : Pierre Agathe DAGONNEAU, 39 ans, né à Moussy (Cher) décède de ses blessures à l’hôpital de
Beveren (Belgique). Voir sa fiche matriculaire.
(***) :, 32 ans, né à St VÉRAIN
(Nièvre), sera classé dans les services auxiliaires, puis réformé et décède en
1945. Voir sa fiche matriculaire.
Nous remontons en première ligne sur le canal de l’Yser. Quelle journée ! De la pluie, de la neige, un vent glacial et pas d’abris. Aussi le lendemain nous faisons la course aux crapouillots. C’est rien de le dire, de se voir galoper de la sorte. Heureusement que l’on peut se garer de ces maudits engins, personne n’est touché.
Nous faisons nos 4 jours de première ligne pour rester en réserve encore 4 jours et de là, rentrée à Westvlederen pour 12 jours.
Nous reprenons le secteur de Boesinghe après cette date, ce qui n’est pas meilleur qu’à côté. À Boesinghe ville de plusieurs milliers d’habitants il ne reste plus rien, rien.
Aussi tout y tombe. Tous les calibres d’obus. Le temps qu’on y passe est très angoissant. Enfin on en sort avec pas trop de mal et je pars en permission le 25 avril, pour y revenir le 6 de mai et me voilà encore dans le même emplacement. Je remonte le 12 en réserve et delà en première pour la dernière journée.
Nous sommes relevés du secteur le 18 mai pour aller en repos 19 à Westvlederen, le 20 à West Cappel ou nous y passons 10 jours. Au moment de partir pour Malo-les-Bains contre ordre nous sommes dirigés sur l’Oise.
Partis le 29 mai de West Cappel, nous embarquons à Esquelbecq, de là Hazebrouck, St Omer, Calais, Amiens et l’on descend à Breteuil (Oise) pour nous diriger à Hardivillers.
Par une forte chaleur et déjà fatigués du train, nous faisons la grande halte à 8 kilomètres de Breteuil puis l’on se dirige sur le cantonnement où je tombe en syncope en arrivant.
Nous passons ce repos assez tranquille.
C’est là que je me fais couper mon kyste que je fais soigner tous les jours. Hardivillers, petit bourg, outre les quelques cultivateurs il y a fabrique de draps et de boutons de nacre.
Du 13 juin au
19 juillet 1916, la 58ème division d’infanterie occupe un secteur entre la voie
ferrée d’Amiens à Chaulnes et les abords de Rouvroy-en-Santerre (80).
Nous passons Breteuil et nous arrivons à Cantigny dans la Somme. Nous y passons 4 jours.
De là nous traversons Pierrepont et contournons Lequesnel pour remonter le lendemain 17 juin vers les tranchées de Méharicourt. Nous prenons les tranchées à Maucourt secteur très propre mais dangereux comme partout.
C’est là que j’ai vu descendre pour la première fois 2 avions boches. Aussi nous avons eu une reconnaissance à canarder 3 soirs de suite ils sont venus nous attaquer sans résultat. Ils ont fait prendre un prisonnier à chaque fois.
Après y avoir passés 6 jours, nous allons prendre 3 jours à Vrely. Nous reprenons le chemin des tranchées le 26 juin sous un bombardement des plus violents aussi.
Arrivés à Mereaucourt les pièces de 150 crachent sur les maisons. Les tuiles, les briques volent et nous quel sauve qui peut ! il s’agissait d’y en mettre. Depuis 4 jours c’est une décharge d’artillerie sans trêve ? Nous en recevons pas mal aussi et des gros calibres.
30 coups sont dirigés sur notre tranchée le matin et 70 le soir ; personne de touché. Nous restons couchés la grande partie du temps, à six mètres sous terre.
Nous sommes remis en réserve.
Émission des gaz ; ce qu’il y a de plus terrible, c’est de se voir empoisonné par ses propres voisins. Le vent étant contraire, tout revient sur nos lignes. Le bataillon qui nous a remplacé perd plus de 100 hommes et le 233ème qui se trouve à côté 1200 selon certains. C’est effrayant de se voir périr dans de telles conditions. Beau moral chez les hommes !
Le 5 au soir, nous reprenons notre place 1ère place à Maucourt pendant 6 jours bien tranquilles.
Nous repartons pour trois jours en réserve à Beaufort.
Nous remontons en 1ère ligne.
Aussitôt arrivés dans la tranchée de soutien nous sommes barrés par un fort bombardement. Obligés à faire demi-tour.
Pendant ce temps la compagnie que nous devions relever a reçu la visite des boches qui ont enlevé 1 mitrailleuse et 25 hommes en vitesse. 20 minutes plus tôt on était de la fournée.
Pendant une heure les boyaux étaient arrosés à ne pas passer.
Les 2 jours ont été très calmes.
On prend le chemin du repos.
Nous sommes à Plessières, le 19 à Sinval …
Du 25 juillet 1916 au 27
janvier 1917, la 58ème division d’infanterie occupe un secteur entre Armoncourt et Andéchy (80).
Nous prenons les autos pour direction Harbonnières et nous prenons les tranchées dans les ruines de Lihons.
Ah quel enfer ! Continuellement sous la mitraille de tous les gros calibres. C’est à ne pas sortir des caves, aussi nous avons pas mal de touchés. Nous sommes réduits au carcan du désert pour le liquide. Il fait très chaud.
Depuis le 25 septembre 1915, je n’ai vu pareil bombardement sur Soyécourt, Estrées, continuellement des décharges en règles. Toute la journée ce n’est que bombardement l’un sur l’autre.
Nous avons eu à subir : des fusants et des percutants en quantités, nous couchés dans les tranchées en attendant le sort qui devait nous être fait. Mon sergent avec lequel je couchais les 2 jours dans une petite cagna fut pris sous l’éboulement produit par l’explosion d’un obus. Il fut sérieusement serré.
Puis le soir, on passe en réserve avec le lendemain un bon bombardement de la maison où l’on est couché. La construction est rasée et nous dans la cave on commence à y penser.
Achèvement complet de la maison. On a failli rester dans les caves toutes croulées sous les obus. Les caves défoncées, on prend son derrière et on part en vitesse en laissant tout son matériel et son linge dedans. Encore une heure à retenir.
Nous repartons le soir même pour Rozières. Passés 3 jours.
Joli canton, mais par les bombardements tout le centre de commerce est brisé. Nous remontons pour le dernier jour à Lihons. Tout s’est passé assez tranquille.
Nous le quittons le 16 août en autos pour venir à Pierrepont.
Après y être passé 24 heures, je suis désigné pour aller au 8ème génie à Boulogne-la-Grasse (Oise) (*).
J’y passe quelques jour assez tranquilles à construire une équipe, mais il faut monter aux tranchées à Beuvraignes faire des mines ce qui n’est pas très agréable.
Mais l’installation est assez curieuse : éclairage électrique, ventilateurs, mais ce n’est pas le rêve d’être dans les rameaux à sortir des sacs à terre. La tranquillité de Boulogne se paie. Enfin tout se fait pour le mieux.
(*) : Il devait y être détaché, car sa fiche matriculaire
n’indique pas qu’il est affecté à un régiment du génie.
On repart en permission pour rentrer le 28 et le 5 décembre l’on rejoint le dépôt divisionnaire de la 58ème division. Après avoir errés pendant huit jours, traversé Assainvillers, (……), Broyes, me voilà à Braches.
Je repars au 4ème génie Cie 8/13ème (*) à Vrély où après avoir cantonné dans un souterrain de 12 m de profondeur, j’ai bien été grippé. Nous sommes au dépôt du matériel près du cimetière aussi les marmites sifflent assez souvent.
Après je quitte le parc du 4ème génie de Verly où je rentre au dépôt divisionnaire. Après être parti de Vrély, de Caix, Mareuil, Ailly-Sur-Noye, Je suis à l’heure actuelle à Chaussoy-Épagny (Somme) où je reste jusqu’au 1er février.
(*) : La compagnie 8/13 du 4éme régiment du génie fait partie de
la 58ème division d’infanterie (ainsi que les compagnies 8/63 et 8/24)
Je repars prendre le train pour Lyon.
Après être embarqué dans un wagon à bestiaux, je suis resté pendant 48 heures par un froid comme je j’en ai jamais subi. J’ai traversé l’Oise.je passe à Creil ceinture de Paris, épluche Macon, Bourg. Je débarque dans la neige le 2 au matin à Montluel. Je n’ai jamais eu pareils glaçons au bec. Nous faisons 5 km et nous voilà à Saint-Maurice-de-Beynost, 16 km de Lyon pays de rentier et de vignerons.
Aussi nous sommes très bien accueillis par la population mais la neige continue à tomber et depuis longtemps je n’ai vu pareille couche.
Je pars en renfort pour la 14ème section à Meyzieu.
Après avoir traversé Montluel, je passe sur le Rhône à Jons sur un pont d’un seul arc où malgré le brouillard d’un givre très épais on aperçoit le cours du fleuve dans les rocher ce qui est très beau. Nous voilà dans l’Isère, pays encore plus froid dans la neige et un froid des plus durs. J’ai même entré dans un bistrot que je n’ai pu boire un café tant j’avais la barbe glaçonnée.
À présent on peut reprendre sa bonne vie à Meyzieu pays très vivant. Je suis dans une maison où la gaieté règne avec une vieille dame et sa fille qui sont très bons pour nous.
Je pars en perm de 24 heures.
Quel trajet ; parti de Meyzieu à 8 heures du soir, je repars de Lyon à 10 heures direction de Chagny. Après être passés à Villefranche, Châlons-sur-Saône, nous restons quatre heures à Chagny, puis direction de Nevers.
Le Creusot ! Quelle usine, quel branle-bas ; ça fourmille d’ouvriers. Decize, Imphy : tout cela travaille pour le front. Les fils de fer ne manquent pas, quel matériel !
Puis enfin Cosne, arrivée à 4 heures du soir.
Après je me trouve dans les bras de ma chère femme. Dans ce moment-là, on oublie toutes les privations de ces maudites tranchées.
Le lendemain il faut penser à reprendre le train pour Lyon. On ne s’en fait pas. On se laisse brouetter par Roanne, Saint-Etienne où l’on déjeune dans un restaurant espagnol. C’est l’Auvergne, quel verglas dans cette belle ville. C’est à ne pas passer.
Nous regagnons Lyon où l’on voit enfin la belle ville ; l’on traverse en tramway. On casse la croûte sur les bords du Rhône en pleine ville puis direction de Meyzieu où l’on retrouve le charmant pays.
Mais le régiment est parti de la ville, direction Saint-Jean-de-Niost. Nous voilà au camp de la Valbonne.
Après avoir subi tous les plus grands froids, le soleil renait enfin et d’ici on l’on voit le commencement de la chaîne des Alpes, le mont Blanc et la chaine du Jura. L’Ain qui passe à nos pieds avec un bruit assourdissant sur les rochers avec son eau bleue ainsi que le Rhône qui déverse dans toute sa splendeur son eau claire dans la Saône, sans se mélanger.
On passe un bon moment à Saint-Jean-de-Niost, une vingtaine de jours. On était très bien reçus par les gens.
On repart le 10 mars.
On embarque à Meximieux direction d’Ambérieu, Bourg, Dôle, Montbéliard, Besançon.
Arrivée à Belfort à 6 heures du matin, le 11 mars, d’où l’on prend le chemin de l’Alsace. On campe dans le dernier village français. Fontaine au pied des montagnes de la trouée de Belfort. Pays de pâture, l’eau est à plein champ.
Je passe un jour et je repars en perm de 2 jours. Je prends le train à la Chapelle pour Belfort d’où je file sur Dijon, Paris, Cosne.
Je suis dans le Gravereau.
On passe la belle vie. Les lièvres et faisans ne sont pas tranquilles.
Je reprends la direction de l’Alsace où je passe par Nevers, Le Creusot, Chagny, Dijon, Belfort.
Arrivé le 25 au matin dans la neige. Ce qui est dur de bivouaquer dehors par un temps pareil.
Après y être passés 4 jours, nous quittons et l’on prend le chemin de Sternenberg pour y prendre le repos du 30 mars au 10 avril.
Vrai repos, à part quelques corvées la nuit en 1ère ligne, nous sommes très tranquilles. Sternenberg, petit pays, très pauvre, pas de commerce. Demi-français, ils le connaissent que depuis la guerre.
Du 14 mars au
23 juillet 1917, la 58ème division d’infanterie occupe un secteur entre Leimbach et le canal du Rhône au Rhin (Vosges).
On reprend la 1ère ligne, tout se passe pour le mieux.
Mais le 24, étant de réserve au bois de Guebwiller, on venait de manger toute la compagnie ensemble, une décharge en plein sur nous. Quelle pagaille ! Chacun cherche un refuge dans ses jambes, 4 sont blessés dont un très grièvement à mon côté (*). Quelle frousse encore à cette heure.
Depuis le secteur n’a pas été trop mauvais. On a quitté le ponceau pour faire notre réserve à Ueberkumen et Traubach le Bas. 18 jours sans voir les boches.
L’on remonte pour la 3ème fois au même lieu mais la tranquillité est partie. Les boches torpillent et crapouillaudent nos abris. Nous sommes forcés d’évacuer la position ; aussi 2 jours après ils tentent un coup de main sur notre poste. Mais tout était prévu, l’échec fut complet. Ils en furent pour leurs frais malgré un bombardement des plus violents. Tout le monde est resté à son poste et personne ne fut touché. Aussi notre section fut portée à l’ordre du jour et complimentée par tous nos officiers.
(*) : Paulin ICART mourra de ses blessures le lendemain à
l’hôpital de Bellemagny (Alsace)
Enfin nous quittons le secteur du ponceau le 5 juin pour revenir en réserve à Gildwiller.
Après avoir passé 9 jours, notre division est relevée. On prend la direction le 12 juin de Bellemagny, Saint-Germain, Giromagny où l’on cantonne dans une petite campagne à Lepuix, le 17 au pied des montagnes des Vosges.
Le cantonnement est bon et les gens très agréables. Ici sont les filatures. Tout marche par les chutes d’eau. L’électricité est partout, les scieries sont nombreuses. Le bois est abondant. Les forêts sont garnies de belles pièces. Aussi l’eau est distribuée par des bornes fontaines qui donnent sans cesse.
On repart le 21, direction Giromagny, le Mont Saint Jean où l’on gravit les pentes très rudes mais là-haut ça donne le beau coup d’œil. L’on dépeint tous les environs de Belfort. L’on traverse Plancher-les-Mines, Fresse ou l’on cantonne pour le 21.
Le lendemain, on continue notre marche le 22 n’est pas trop pénible 5 km à faire. On reste à Belonchamp sur la ligne de Lure à Remiremont.
On en repart le 23 à 2 heures du matin.
Après avoir traversés plusieurs petits pays dans les montagnes abruptes, abîmes de roches, on arrive à Servance, pays très bien comme constructions. On y fabrique scieries et marbreries, filatures, pas de cultures, quelques maisons dans la montagne et c’est tout.
On monte le ballon de Servance, 7 km de côtes. On y a mis un coup pour gravir cette petite pente. En haut on voit Notre Dame des Neiges qui domine la Haute Saône et les Vosges. On descend la dure pente du versant des Vosges vers Le Thillot où l’on cantonne à à Ramonchamp.
C’est les Vosges, pays montagneux qui ne peut se suffire que par le travail de ses usines de toiles.
Séjour à Ramonchamp.
On reprend la direction de Remiremont. On suit la Moselle ce qui nous flatte car la rivière est flanquée de ses beaux coteaux qui nous mettent à l’ombre pendant la marche. Tous les pays sont très écartés. Dans les montagnes peu de culture.
Depuis l’Alsace je n’ai encore vu de trace de froment. Toujours les filatures et tissages. On cantonne à coté de Remiremont, à Saint-Amé sur le bord de la Moselotte.
Le lendemain départ pour le camp d’Arche.
On traverse Remiremont, pays très plaisant sur les bords de la Moselle où de très belles usines y sont établies. On gravit la pente la plus rude que je n’ai encore vue et de là nous arrivons à Raon-aux-Bois où l’on cantonne à la Racine le 26 juin.
Je pars en perm. Ah ! Ce voyage-là est plus gai que celui qu’on vient de faire.
Départ Arches, Épinal, Seveux, Nevers, Cosne, arrivée le 29.
Permission où j’ai retrouvé toute la culture en très mauvaise posture. Quelle débâcle agricole.
Je repars même direction. Je m’arrête à Nevers ou j’ai diné pour la première fois à côté des américains, qui arrivent.
Le lendemain, je déjeune à Dijon où j’ai pu me promener en ville voir les belles constructions. C’est une des plus belles villes de France : le château des Ducs de Bourgogne, le parc avec ses jets d’eau et tant d’autres. Les plus beaux commerces que je n’ai encore vus méritent de se déranger.
Arrivée à Épinal le 10 juillet où je retrouve le cantonnement de la Racine.
Repos jusqu’au 23, où l’on repart à l’insu pour une autre destination après avoir traversé Raon-aux-Bois, Arches, Archette, Docelle.
On arrive exténués de fatigue et par une chaleur des plus dures à 4 heures du soir après avoir franchi 25km.
On repart le 24 au matin pour la destination de Bellegoutte.
Jour où l’on devait prendre un repos.
Départ encore pour Fraize, le col des Journeaux, La Croix-aux-Mines, Sadet ou on reste camper.
Quelle course à travers les montagnes ! Mais tout n’a pas son désagrément. Celui qui veut regarder, il y a de belles vues à travers les côtes et surtout en cette saison.
On campe sur le haut de la montagne où l’on va travailler dans les bois mettre des fils de fer. Les sapins ne manquent pas et des beaux.
Après 21 jours, on vient nous chercher en auto.
On revient sur ses pas à Granges où l’on embarque pour la Champagne. Direction Épinal, Neufchâteau, Chalon-sur-Marne, Épernay où l’on descend. On campe au milieu des vignes de Moët et Chandon. Ici on peut déguster le vrai champagne ; c’est plus agréable que dans les Vosges.
Le 6 août on reste 2 jours à Moussy.
Départ le 7 au soir, direction Pierry, Épernay, Ay, Ludes.
On arrive à 11 heures du soir, 30 km de fait. Une vraie marche à travers les grands vignobles de Champagne. C’est ici que j’ai pu voir la fabrication du vrai vin, on parle du vin de pays, on ne le connait pas le goût. Tout est acheté par les commerçants de vin est travaillé.
On repart le 8 de Ludes pour les tranchées au fort de Pompelle. Ah ici c’est la champagne pouilleuse, rien ne peut pousser même pas les sapins. Tout se passe assez tranquille pour les 8 jours de séjour.
On reprend la direction de Ludes où l’on reste deux jours, puis le 29 on prend la direction de Rilly, pays de vignes très riche. De Mont Chenôt où l’on reste 4 jours puis on gagne le pays de Bezannes près de Reims.
De ce côté je suis à 3 km de Reims où l’on dépeint très bien la cathédrale et tout l’écrasement de la ville. On fait la pose de fils de fer pendant ce temps ; On est très tranquille.
On reprend la direction des tranchées le 13/9 où l’on est en réserve sous la ligne de chemin de fer de Reims à Chalons où l’on se trouve très bien. De bons abris, électricité et tranquillité.
Après 9 jours on revient à Cormontreuil près de Reims pour 9 jours.
On reprend de nouveau le chemin de première le 1er octobre. Tout se passe pour le mieux jusqu’au 10 où l’on revient en repos à Sermiers.
Je n’ai pu quitter les lignes sans avoir eu la satisfaction de visiter Reims et les caves Pommery, ce qui est plus intéressant que la ville même. Je puis dire que j’ai vu le plus grand tonneau 750 hectolitres, d’une hauteur de 4,20m et ce n’est pas le seul de cet échantillon. Les tramways qui circulent amènent les vins ; les tonneliers, les étiqueteuses, tout se fait à la va vite.
Après avoir visité une partie de Reims, je rentre à Cormontreuil où je reprends la direction de Nogent où je repars en perm.
Le 23 au soir parti de Muizon, Crépy j’arrive le 24 à Cosne.
J’en repars le 6, arrive à Muizon le 7, où je rejoins la compagnie à Bezannes.
Après un léger repos de 8 jours, on se dirige prendre position devant Reims (secteur du Linguet) devenu très dangereux. Tout se passe pour le mieux malgré les dures épreuves de 1ère ligne.
Après 6 jours, on revient au boulevard Cérès près le cimetière où il existe le four crématoire. Quels bouleversements dans ces beaux quartiers de la ville de Reims. Pas une maison n’existe sur une longueur de la rue Cérès de 4 km.
On passe 6 jours pour 6 jours en première ligne et l’on retourne en réserve sur la route de Cernay. Oui tous les matins j’allais chercher le ravitaillement aux Caves Mumm. Il fallait faire la traversée de la ville et ce n’était pas toujours agréable.
Le 8/12 j’ai pris les gaz dans la rue de Cernay et sans rien y voir ni entendre. Nous voilà au seuil de l’hiver et le froid devient de plus en plus vif.
On revient à Cormentreuil le 13/12 où l’on peut se ravitailler en bois. La pioche, la cognée, la scie font du bon travail car la neige fait rage et il faut se chauffer. Aussi par un beau soir les boches nous envoient leurs colis, ce qui devenait très inquiétant dans ce pays.
Le 30, on reprend position à la ferme de la jouissance et c’est toujours dans la neige et un froid très dur qu’il faut garder le boche.
Enfin malgré les plus dires privations on quitte le secteur le 16/01 pour aller en repos.
On passe à Villers-aux-Nœuds 2 jours puis les coteaux de Montchenôt où pendant 8 km à travers bois on arrive à Champillon. Ici on est en plein vignoble d’Épernay et l’on cantonne à Moussy.
Après deux jours, non pas de prendre la direction de Meaux, on embarque à Épernay, direction Sainte-Menehould.
FIN des
écrits
Il est fait prisonnier le 10 juin 1918 à Lataule (Oise).

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