Publication :
octobre 2014
Mise à jour :
Mars 2026

Émile SERRE, infirmier au 115ème régiment
d’infanterie
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Préface
Robert BEVERAGGI m’écris en octobre 2014 :
« Je
vous transmets le carnet d'Émile SERRE, sont petit fils, Bruno B.., m'a permis
d'en disposer à ma guise. Je crois ce témoignage très intéressant, plein
d'humanité et de courage. Émile Serre
à été décoré de la croix de guerre. Je vous en souhaite bonne
réception. »
"Cent
ans après sa mort, le plus grand bonheur qui puisse arriver à un homme, c'est
que l'on parle encore de lui."
STENDHAL
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Remerciements
Merci à
Robert et Bruno pour le carnet.
Merci à
Philippe S. pour les corrections éventuelles et certaines recherches.
Nous
avons ajouté du texte en bleu pour la compréhension
de certains termes et pour aller « plus loin » dans l’analyse du récit. Pour
une meilleure lecture, j’ai volontairement ajouté des chapitres, sinon le reste
est exactement conforme à l’original.
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Prologue
Émile Séraphin SERRE est né en septembre 1984 à Givors (Rhône), il s’engage pour 3 ans en février 1903. Il termine l’armée et devient ‘’ employé à la constrution du chemin de fer Paris-Lyon-Marseille et habitre Saint-Pourcain-sur-Sioule (Allier). Il est rappellé en août 1914, 30 ans, et se dirige vers le centre de mobilisation de Besançon…
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Sommaire
(n’existe pas dans le carnet)
Août 1914-2 février 1915 :
Besançon. Dépôt du 60e régiment d’infanterie
3 février 1915 -23 mars 1915 : Période au bataillon de marche du 60e RI. Secteur de Belfort.
24 mars 1915 : Période au 115e RI. Secteur les Marquises, bois Raquette (Marne)
Liste des noms cités dans le
carnet
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Début
du carnet
Adresse de ma famille :
Madame Marthe SERRE, campagne d'Antignan, Nyons, Drôme
Adresse de mes parents :
Monsieur Benjamin SERRE, 8 Rue Helleme 8, Riom, Puy-de-Dôme
Depuis le 2 août 1914, je suis à Besançon au dépôt du 60e RI, affecté comme infirmier je croyais partir sur le front dès le début de cette terrible guerre, mais non ; employé à l'infirmerie de la caserne Charmont puis envoyé à ma compagnie (la C. H. R. (*)) à la caserne Duras j'ai été conservé au dépôt pendant 6 mois.
J'ai toujours eu l'intention dès de noter jour par jour mes impressions sur ma vie en caserne et en campagne et sur ce grand drame qui se joue en ce moment en Europe.
(*) : Compagnie hors-rang.
Qui sait ; si un jour je ne suis plus, je
veux que ceux que j'aime et qui me chérissent puissent suivre un peu ma vie de
chaque jour. En parcourant de temps en temps ces lignes, ils penseront à moi,
ils sauront que ma pensée a toujours été auprès d'eux, toujours auprès de toi
ma chère femme, auprès de vous mes deux charmantes fillettes, ma chère mère,
mes chers parents, mes beaux-parents, mes amis….
Mais pendant mon séjour au dépôt que noter ?
Les conséquences de la guerre, les diverses opérations militaires, l'esprit du peuple…etc.…etc. Non je ne suis pas assez historien, ni critique pour cela. Du reste, les journaux et les revues ont suffisamment donné des renseignements à ce sujet et nul ne les ignore.
Quant à ma vie au début elle a été je puis dire épatante.
Toujours bien logé. Toujours bien nourri. J'ai passé à Besançon de très
agréables moments.
A l'infirmerie de Charmont j'ai fait d'excellents amis :
Ø PARAT, le sergent avec qui j'avais fait 17 jours à Épinal en 1911.
Ø SANDOZ, le caporal.
Ø DESBORDES, un bien gentil garçon qui m'a fait faire connaissance avec son aimable famille. Ses parents ont été pour ma femme et moi d'une gentillesse extrême. Ils ont eu pour moi toutes les bontés.
Ce sont de fidèles et bons amis. Je ne les oublierai jamais.
À Duras encore de bons camarades c'est APPENEL le
fourrier, BOIVIN, OVIZE, DURAND, TREMINE, NICOLAS, LECLERC, GAUTHIER, VALLET,
LIEVREMONT, LEGER, le bon père PERRIN, le petit BREBBEAU, DARBON…etc.…etc.
J'oubliais ce cher ami d'HOPP, le gros MARTIN ses deux fermiers sont déjà sur le front, morts peut être. Ah les braves types. Lorsqu'ils sont partis on s'embrassait en pleurant.
Enfin partout ou j'ai passé j'ai fait de vrais
amis, tous ont été très gentils pour moi ; Ensemble nous avons bien eu des
moments d'ennuis mais par contre qu'elles parties de rigolades. Surtout à
Duras, que de bonnes petites bombes avons-nous faîtes, c'est le diner du 29
9bre.
C'est la partie d'auto chez NICOLAS, c'est la sortie chez le père PERRIN, ce sont nos amusements dans notre piaule… de vrais gosses quoi. Enfin tout cela c'est du bon temps. Je réunis ici tous mes bons amis, ceux que j'ai nommé ou que j'ai omis involontairement, je leur envoie mon bon souvenir, mes pensées, mes meilleures amitiés. Ah que c'est bon les amis dans de pareils moments.
Il faut être en guerre pour apprécier réellement
l'amitié. Qu'est ce que ce sera en campagne ? Là la mort nous guette, qu'il
doit être bon de sentir de sentir un copain auprès de soi.
Enfin j'abrège, il me faudrait le carnet entier
pour narrer mon séjour au dépôt, les ennuis que j'y ai eu, le cafard que
j'avais quelque fois de me sentir au loin des miens, de songer aussi à cette
maudite guerre et aux pauvres bougres qui se faisaient tuer pour la défense de
leur patrie.
Certes je le répète, j'ai passé ici par contre de bons moments inoubliables. Ce fût d'abord une visite de ma femme avec ma petite Zézé, ce fût les bonnes soirées et les bonnes parties avec tous les amis, soit de Charmont, soit de Duras. (*)
Je m'arrête ici pour mes six premiers mois de guerre, pour ces six mois passé au dépôt de Besançon. Une nouvelle vie va commencer pour moi. Je pars. Je pars sur le front comme tous les camarades. Je vais faire mon devoir. La vie de carême me barbait, ça m'embêtait de rester ici et de ne pas faire comme les autres. J'avais demandé au bureau du major de penser à moi au premier départ d'infirmier. Mon vœu est exaucé. Je pars heureux et content, plein d'espoir et de courage. Je vis dans l'espoir de retourner victorieux et de revoir tous ceux que j'aime….
(*) :
Charmont et Duras étaient les noms de 2 casernes de
Besançon. Notamment, Duras s’appelait initialement caserne de la Visitation car
elle était installée dans un ancien couvent confisqué à la Révolution.
J'ai été invité à diner par un copain.
Le soir
en rentrant je lis sur le rapport que je suis désigné pour partir, chouette, on vient de former un bataillon de marche (un par
brigade parait-il) ;
Le 44e donne 3 compagnies, le 60e une. Je suis désigné comme infirmier pour cette dernière. Ça colle.
NICOLAS le chef artificier est désigné aussi. Nous
sommes 2 copains. L'un et l'autre nous sommes heureux de partir ensemble.
Rassemblement de la compagnie au 60e à Charmont. Je vais me présenter pour prendre les ordres.
Mon capitaine c'est Mr VAUTIER. Mon lieutenant Mr PERRIAUT. On nous donne une chambre, car nous venons tous coucher à Charmont. Nous faisons partie de l'état-major. 2 tambours, 1 clairon, 4 brancardiers et moi.
Je retourne quand même coucher à Duras.
Je prépare tout mon fourbi. Il faut monter le sac. Je vais au magasin toucher tout mon fourniment
Le capitaine CHEVALIER un vrai père de famille et le sergent LECLERC un copain me donnent tout ce dont j'ai besoin. Vêtements chauds, chemises, ceinture de flanelle, tricot, chandail, cache-nez, gants…etc. Je peux partir tranquille, j'ai tout ce qu'il me faut.
En guise de couverture, j'ai une grande et chaude pèlerine. J'emporte tout ce dont je prévois utile et allons-y.
Bon dieu le sac est lourd.
Revue à 9h du général, tout se passe bien.
Le soir, je retourne toujours à Duras.
J'attends ma femme aujourd'hui. Je suis heureux. Je vais pouvoir l'embrasser avant de partir.
Elle doit arriver à 14h.
Par suite d'une mauvaise route, elle n'arrivera qu'à 2h du matin.
Zut. Je me fais du mauvais sang. Si nous allions partir.
Autre chose m'ennuie NICOLAS ne pars pas…! On fume tous les deux de colère.
Ma femme est arrivée. Nous sommes heureux tous les deux.
À midi,
les amis de Duras nous ont invité à déjeuner. Ma femme
va goûter la popote de la caserne.
Les copains ont fait les choses comme il faut. Rien ne manque.
Le soir, diner
chez DESBORDES.
Deux jours heureux que je passe auprès de ma femme.
Je ne couche pas à Charmont, c'est entendu. Ça ne fait rien.
Ça ne barde pas.
Ma femme part à 15h. Je vais l'accompagner à la gare. J'ai le cœur serré de la voir partir.
Cependant il ne faut pas lui faire connaître. Au revoir ma chère Marthe. Te reverrais-je seulement un jour, hélas ! Que c'est triste. Tu emportes toutes mes pensées….
Oh ! Mais j'ai bon espoir de revenir et d'embrasser un jour ma femme, mes enfants que j'adore mes parents tous…..Je me rappellerai toujours de cette séparation…
Quel moment que celui de quitter tous ceux qui nous sont chers pour aller peut-être à la mort…..
J'efface vite de ma mémoire ce mauvais souvenir, je vois une dernière fois avec peine s'ébranler le train emportant ma femme que j'aime et je reviens à la réalité….
Je regagne la caserne, je rejoins mon poste.
Désormais, il n'y a plus que deux choses : La patrie, le devoir. C'est la consigne, marchons.
Le quartier est consigné. On attend des ordres. Ma femme est partie à pic. Je peux néanmoins sortir.
Je cours vite à Duras. Un dernier diner avec les amis. Ils m'attendent tous.
Diner très gai.
Viennent les adieux. Encore un moment dont je garde un précieux souvenir. Tous m'embrassent, tous, nous avons les larmes aux yeux. ‘’Au revoir mon vieux’’. ‘’Bonne chance’’. ‘’On se reverra’’. ‘’On fera ci, on fera ça’’…
Oui, au revoir mes bons amis, je laisse un peu de moi auprès de vous. Je passe chez DESBORDES. Ces braves gens pleurent aussi en me voyant partir. Je rentre un peu le cœur gros.
Ça secoue ces instants là, mais vrai ça fait du bien. On n'est pas de bois, quoi !
On ne part pas encore. J'ai pourtant prévenu tous les miens. Enfin attendons.
On s'embête à Charmont. Rien à faire. Il nous tarde de partir.
Les 4 brancardiers, PUSSET, BOUTEILLER, MONNIER,
CREVAT, sont de charmants garçons. Nous somme de suite de vrais amis. Désormais
nous ne faisons plus qu'un.
Pour passer le temps on bouffe toute la journée.
Le soir
on sort un peu. Puis on regagne sa paillasse.
Nous sommes tous sortis en ville, aujourd'hui dimanche. Il y a musique à Granvelle (*) c'est la 2e journée du 75.
Le soir, on va souper dans un petit restaurant. C'est le dernier repas à Besançon ; On fait la nouba avant de se coucher. Puis au pieu.
(*) : Quartier du vieux Besançon proche de la citadelle.
On est encore à moitié endormi que le sergent nous crie.
"Allez les gars on fou le camp à midi".
Boum, ça y
est. On fait vite les derniers préparatifs, provisions pour la route sans
oublier de remplir le bidon. On serre les courroies du sac.
Et voilà
tout est prêt. Je vais faire mes adieux aux copains de l'infirmerie et surtout
à ce bon DESBORDES nouveau petit moment d'émotion. Mais s'est vite passé. On
est si content de décamper.
À 12h tout
est prêt le bataillon est rassemblé dans la cour. Prêt à partir.
*************
J'ouvre ici
une parenthèse pour indiquer la formation de ces bataillons. Chaque brigade
paraît-il (c-a-d 2 régiments d'infanterie) forment un
bataillon en ordre de marche complet.
Divers
bruits circulent sur notre attribution. Ce qui est certain c'est que nous
formons la 57e division de réserve. Nous allons appuyer probablement les
premières lignes, les soutenir, avancer avec elles et ------ pour le grand coup
qui sans doute se prépare. Les uns disent que nous allons nous concentrer à
Dijon, d'autres au camp de Chalons, d'autre au camp de Mailly, d'autres même
qu'on nous envoie en Serbie. Enfin attendons les évènements.
*************
On sonne
le départ.
Dans la
cour de Charmont, aux fenêtres de la caserne presque tout le dépôt est là. On
défile crânement, tous nous envoient leurs adieux et leurs souhaits de bonne
chance.
J'oubliais de dire que mon médecin-major est Mr LAVIGNE, le Médecin auxiliaire Mr DAYET. Je vois que ce sont deux types vraiment épatant. Ils sont réellement gentils. Avec eux on fera de la bonne besogne.
Le caporal infirmier se nomme PONCET, un ami de mon pauvre copain CELET mort au feu, c'est un étudiant en médecine, comme infirmier il y a TABRICH, GRAND et moi. Tous sont de charmants et braves garçons. Nous nous entendrons très bien, nous sommes déjà de bons amis.
18 heures.
Nous embarquons. Le personnel médical a un wagon à bestiaux aménagé. Nous
sommes pas mal. Quelques isolés viennent se réfugier auprès de nous.
Quelques ½ d'heures d'attente et nous partons. Cette fois ci pas de doute, direction Belfort. Nous allons en Alsace bravo. Tout le monde est content.
Ce n'est pas sans émotion que je vois s'estomper,
dans la brume, les dernières maisons de Besançon. Là, j'y ai vécu de bons
moments, hier encore j'y étais auprès de ma femme, j'y laisse d'inoubliables
amis. J'y laisse mon meilleur souvenir. Je contemple avec un certain plaisir le
paysage qui se déroule. Reverrai-je un jour ces jolis petits coins Bisontins !
C'est bizarre mais lorsqu'on part pour l'inconnu on éprouve un certain charme on contemple la nature. On s'y sent tellement attaché. Lorsqu'on pense que brusquement on peut en être ravi.
Le voyage s'effectue le plus gaiement possible. On casse d'abord la croûte. Puis on chante à tue tête, aussi le trajet ne paraît pas long.
18 heures ½ :
Nous arrivons en gare de Belfort. Il fait nuit noire on nous conduit à la
caserne Bougenel où nous devons coucher. Les 2
tambours, le clairon, les brancardiers et moi avons une petite piaule au
rez-de-chaussée en descendant du ciel.
La 1ère des choses est de bouffer, on débale les provisions, on va à la vinasse et allez-y, après une bonne pipe, chacun chante la sienne, on prépare le pieu dans la paille et tout le monde s'endort.
La nuit n'a pas été mauvaise, un peu froid cependant. Le quartier est consigné, néanmoins après la soupe, BOUTEILLER, PUSSET et moi nous nous esquivons, système D quoi, c'est-à-dire en terme militaire système dém..rde.
Nous allons tranquillement nous ballader dans Belfort, certes c'est une jolie ville, mais d'un triste ; Les ¾ des magasins et des maisons sont fermés, presque personne dans les rues, si ce n'est des militaires. On voit que la ville est considérée comme en état de siège.
Nous allons voir le Lion, très impressionnant en ce moment de voir ce colosse secouant sa crinière et jetant un regard de défit vers la frontière, il nous indique sans doute notre route. Route qui sera glorieuse espérons-le. Vers le lion quelques aéroplanes nous survolent.
Le soir
nouvelle promenade en ville. On a bien rigolé.
Nous quittons Belfort à 13h, sac au dos et en route. Le temps est magnifique, une vrai journée de printemps.
Nous dirigeons vers l'ALSACE, le paysage est assez joli. Route sinueuse et ondulée, à gauche les ballons d'Alsace avec leurs cimes neigeuses. Des forts sur chaque sommet.
Nous faisons une pause où Mr DAYET nous photographie.
Un peu plus loin ce n'est que tranchées et réseaux
de fil de fer. Chaque chemin est barré et gardé militairement. Nous traversons
le village de Roppe et quelques kilomètres après Eguenigue. Ma compagnie cantonne
là, 500 m plus loin Menoncourt. C'est là le cantonnement du restant de la
colonne.
Tant bien que mal nous trouvons 2 pièces dans une ferme pour installer le poste de secours, une fois tout en place, on songe à la cuistance.
Un copain nous à préparé ce qu'il faut, il a trouvé des œufs, d'où omelette et une bonne crème au chocolat, c'est pas mal pour commencer, on mange en plein air assis tant bien que mal sur des fagots l'appétit va bien et c'est le principal.
La vie de campagne va commencer pour nous. Va
falloir se débrouiller. Moi j'aime cette vie.
Désormais nous faisons parti des poilus. Comme nous sommes un peu fatigués on va préparer le pieu.
Nous couchons (les infirmiers) au poste de secours, il y a du bon foin et en grande quantité, après quelques blagues on s'endort.
Excellente nuit, m'endormir j'ai bien pensé aux miens, je suis si loin d'eux. Aussitôt réveillé, je leur écrit à tous.
À 8h visite. Il y a quelques malades. Rien de grave bien entendu. On achève l'installation de notre poste. Il paraît que nous sommes ici pour quelques temps, pardi si nous formons réserve..!.
Ma fois nous ne sommes pas mal, nous avons un bon poêle, du foin, de quoi bouffer, ça colle.
Temps mauvais, ce sont des giboulées. J'entends le canon au loin.
Travail habituel du matin.
Après-midi je vais à Belfort en voiture pour y évacuer quelques malades. Toujours une ville morne et triste. Toujours les aéroplanes au dessus de nous.
En rentrant, une lettre des miens, là ça fait plaisir. Soirée habituelle, quelques blagues, quelques bonnes bouffardes et au pajo. Je deviens un amateur de pipe, la mienne ne me quitte plus le bec.
Le général CORDONNIER, commandant la 57e division de réserve, nous passe une revue à 9h à la sortie est du village, à 8h1/2 tout est en place.
Nous sommes dans un champ, de la boue jusqu'aux chevilles, nous attendons ainsi jusqu'à 10h1/2, c'est très gai.
Nous sommes à la gauche du bataillon. On blague
avec le major et le médecin-auxiliaire, ce sont vraiment de chics types. A un
moment donné 3 aéros français nous survolent venant de Belfort se dirigeant sur
la frontière.
Tout à coup dans le lointain, là bas, sur la ligne de feu le canon tonne. On aperçoit, dans le gris du ciel, gros comme un point, 3 autres aéros. Nul doute on tire dessus, la canonnade redouble.
On voit les shrapnells qui éclatent autour d'eux. Un des aéros qui nous survolaient et qui tenait la tête revient rejoindre les autres et ils partent dans la direction du canon. En ce moment on entend de vrais rafales d'artillerie, ça doit chauffer là bas. Mais ces aéros sur lesquels on tire sont-ils français ou boches.
V'la le Général, il inspecte tout le monde, un mot aimable de temps en temps, il ne parle que de poilus, sur que s'en est un, il revient du front.
À 11h1/2
nous regagnons le patelin, pour le restant de la journée rien à signaler, si ce
n'est une violente canonnade qui du reste, a durée toute la nuit. Ici au moins
ce n’est pas comme à Besançon, on s'aperçoit qu'on est en guerre. Mais que
c'est triste de songer à tout cela. Ça vous étreint d'entendre le canon quand
l'on pense qu'à ce moment là de pauvres soldats tombent pour leur pays. Il me
tarde de savoir la nationalité des aéros sur qui l'on tirait.
Ah ces aéros que c'est beau de les voir
évoluer ; comme on se sent en sécurité quand l'un des notres
explore l'horizon. Ils veillent sur nous, ils nous protègent, par contre, on
doit être heureux de pouvoir descendre un avion ennemi. Y a pas à dire mais un
aviateur c'est un vrai poilu.
Ah fermons le carnet, je vais bouloter à Eguenigue où est ma compagnie, avec mes copains
brancardiers.
C'est fait, bon boulot. J'ai passé la soirée avec les poteaux.
En revenant au patelin les sentinelles m'on arrêté, car toutes les issues sont gardées, ça barde.
Enfin j'ai la croix rouge, j'ai passé bien entendu. Il fait nuit noire. Le projecteur du Salbert fouille le ciel, c'est épatant de voir cette longue trainée lumineuse éclairant à prés de 10 Km à la ronde, on doit craindre quelque chose. Il est vrai que ça a chauffé aujourd'hui.
Je vais me mettre au foin bonsoir !
Repos pour tout le monde jusqu'à 9h.
Pour ceux qui veulent aller à la messe à Phaffans (Petit pays aux environs), je n’ai pas le temps d'y aller.
La visite n'est pas finie. Et puis ma fois, on a deux curés au bataillon, deux sous-lieutenants dont l'un commande la 43e compagnie. Ce sont deux charmants et gentils garçons. Surement qu'ils dégotent mieux en officier qu'en prêtre. Ils nous dirons bien la messe un jour.
À 13 heures
je pars à La Chapelle (*) évacuer 2 malades, La Chapelle est un assez gros
bourg à quelques Kilom. de
la frontière, c'est là qu'est l'état-major de notre division et par suite
l'ambulance Divisionnaire. Là aussi se fait le ravitaillement, tu y vois toutes
sortes de troupes, c'est un remue-ménage épouvantable, d'hommes, de chevaux, de
voitures.
Plus de cent véhicules sont là pour toucher viande, pains légumes…etc.
Je ne prends le train qu'à 16h pour rentrer à Menoncourt.
Il fait un temps épouvantable, pluie, grêle…etc. Pas froid cependant, adossé contre un mur j'écris un mot chez moi, canonnade de temps en temps. J'apprends que c'était les allemands qui ont tiré sur nos aéroplanes, ça a chauffé dur, cependant aucun des nôtres n'a été touché, tant mieux.
C'est l'heure du train, là tout est militaire, chef de gare, chef de train…etc. C'est le génie qui fait le service.
Je retourne à Eguenigue
diner avec les copains.
C'est dimanche, on passe une bonne soirée. En rentrant au poste de secours les conducteurs qui logent à coté de nous ont préparé le vin chaud. Chacun se met à chanter la sienne, on rigole tous comme des bossus. Ce que c'est que la vie tout de même, insouciants du lendemain nous sommes tous gais.
Il est vrai que nous sommes français, ça fait du bien de bonnes petites soirées comme ça, au moins on à pas le temps d'avoir le noir, et puis quoi il faut se distraire. Devant nous l'ennemi, derrière bien au loin la famille, les enfants, ceux qu'on aime. Il faut faire abstraction de tout ; on est presque sans nouvelles, quasi isolés.
Ah ! C’est près de 11 heures allons au plume.
(*) : Lachapelle-sous-Rougemont.
Rien à signaler, toujours la vie tranquille du cantonnement, notre poste est maintenant bien installé, un bon poêle ronfle, c'est qu'il fait chaud aujourd'hui.
Je vais faire quelques lettres.
Il fait froid ce matin. Un peu de neige de tombe.
Rien de particulier, travail habituel. On vient de me dire que nous sommes ici pour au moins quinze jours, zut alors. Enfin pendant ce temps les mauvais jours passent, on approche du beau temps, et puis on est pas mal ici, même bien.
Toujours rien, toujours à Menoncourt. Le bataillon part des marches, on entraîne les hommes. Nous autres nous avons notre petit travail au poste de secours, quelques malades à soigner.
À 15h,
nous sommes libres, nous boulotons ensemble, on converse gaiement, nos petites
soirées sont charmantes, c'est moi qui suis chargé de raconter des blagues aux
poilus. La rigolade va toujours bien.
Entre 15h et 16h, le canon a tonné rudement.
Il a fortement gelé ce matin.
Notre major est malade, forte angine avec beaucoup de fièvre. ça c'est embêtant, si on allait être obligé de l'évacué, il est si gentil.
C'est après
midi, je suis allé à Belfort par le tram pour achats de médicaments.
À mon retour, vers 16h forte bourrasque de neige, dans rien de temps tout est blanc, c'est joli tous ces ballons et cette plaine blanche. Je fais le trajet sur une plate forme, je ressemble à un bonhomme de neige. Il ne fait réellement pas chaud.
Notre major ne va pas mieux, nous allons y passer la nuit, je veille de 20h à 24h.
De sa chambre j'écris ces mots.
Je ne me suis levé qu'à 8h, il est vrai que je m'étais couché à 2h1/2 du matin pour veiller le major ; les copains m'ont laissé dormir. J'étais bien enroué, la gorge me faisait un peu mal, enfin ça va, je suis presque guéri.
Notre major va bien mieux, j'en suis bien content.
Il y a toujours de la neige.
Cet après midi il fait un beau soleil, ça, ça rend tout de suite plus gai, mais pour combien de temps sommes nous encore ici.
On a fait un bon petit diner se soir, l'ami PÉPIN nous a fait une excellente crème au chocolat.
Toujours rien de nouveau. Mauvais temps, froid, pluie, je ne suis pas sorti de mon cantonnement.
Quelle bosse de rire avant de se coucher ! TABRICH et moi nous rigolons de nous entendre rire, impossible de s'arrêter, enfin c'est encore une bonne petite soirée de prise.
Bien froid ce matin, pour changer il pleut. Avec TABRICH nous allons à Phaffans, petit pays à 1 Km ½ de Menoncourt. Nous allons à la messe, jolie petite église dans ce patelin, un prêtre soldat dit la messe. Il y a pas mal de curés dans notre bataillon, dont 2 officiers.
Cet après
midi je suis allais à La Chapelle, on nous dit qu'il faut s'attendre à
partir, il paraît qu'on va aller à Soppe remplacer le 244, brou, ça pète dur
par là bas ; tout cela n'est pas officiel bien entendu.
Le soir
nous sommes allés à Eguenigue avec TABRICH, les
brancardiers PUSSET, BOUTEILLER, MONIER, CREVAT. Les copains GOURGEON,
ESCOFFIER, la bonne bande quoi, nous avaient invité à passer la soirée dans
leur cantonnement.
On fait les choses chiquement, ce fut naturellement une liesse de rire continuelle, il n'y a pas de café mais on va de ferme en ferme, les gens nous vendent du vin chaud ou du marc ou du schnaps.
Figurez vous un intérieur de ferme, une lampe
fumeuse sur une table éclairé toute la salle, quelques tables, là tout autour
on s'entasse, on se presse, caporaux, sergents, troufions tous se tutoyent et fraternisent. Tout le monde fume aussi on ne
distingue pas son voisin d'en face.
Chacun chante la sienne, tout est gai. On fait aussi le tour de 3 ou 4 maisons. On blague un peu la fermière ou les jeunesses de la maison et vers minuit nous rentrons à Menoncourt.
Avant de quitter les amis, le cuisinier ESCOFFIER
sort quelques restants de bidoche, un ognon, un pain et nous cassons la croute,
on est heureux comme des princes, ici on appelle ça faire la bombe.
Avec TABRICH nous rentrons enchantés de notre bonne soirée.
Une seule chose m'embête, depuis 2 ou 3 jours, j'ai une forte laryngite, je ne puis presque pas parler. Enfin couchons-nous tranquillement on ira mieux demain.
Zut ! Moi qui avait toujours cru qu'au 1er mars la guerre serait finie et que je serais chez moi. V'la que je me réveille toujours à Menoncourt, la guerre commence à peine pour moi et je suis loin des miens, loin de mes deux fillettes.
Triste, triste…! Enfin, faut pas penser à tout ça.
Il fait un temps affreux, vent glacial, neige… Je
ne suis pas sorti de la piaule… à travers les carreaux je vois tomber la neige,
le vent emporte les flocons.
Tout est morne, tout semble endormi, on entend même pas le canon, ce temps gris rend bien mélancolique, je songe, je songe à un tas de choses…
Le temps c'est un peu radouci.
Cet après-midi, je suis allé à Belfort.
Encore une journée agréable.
Il fait un temps superbe aujourd'hui, le ciel a repris son beau bleu. Le soleil nous envoie ses rayons, il fait réellement bon, une vraie journée de printemps.
Aussi tout est gai, les oiseaux gazouillent, les hommes dans le cantonnement chantent, ce beau temps, ce soleil rend à tous la gaieté, pourvu que ça dure, voilà la seule chose qui va donner de l'énergie et du courage. Hélas, ce n'est que le soleil de mars, attendons le soleil de mai.
Pour moi je suis tout guilleret, d'autant plus que
je suis allé à La Chapelle pour évacuer 2 malades.
Cette ballade en voiture à travers champs, à travers bois par cette 1ère belle journée, c'est vraiment épatant. Je me vois à la campagne à Nyons par ce beau temps, là dans les prés sous les pommiers, ma femme est là, mes deux fillette s'amusent et se roulent dans l'herbe…
Comme il fait beau, les aéros ont repris leur vol
habituel. À La Chapelle sur le bord de la route deux aéros sont au repos et
attendent un ordre pour repartir.
À l'arrière flottent les couleurs françaises, c'est joli de voir s'envoler vers les lignes ennemies ces monstrueux oiseaux avec leur fanion de France.
À notre arrivée, le cuistot nous a préparé un
excellent repas, bonne soupe grasse, bifteck, frites…
Je dois dire ici que le soldat est très bien soigné, bon pain, bonne viande, légumes sont en quantité plus que suffisante, le ravitaillement est très bien fait, on touche même du rhum, du lait, des conserves, des cigarettes, on parle même de donner du chocolat. Certaines compagnies ont acheté des oranges, de la confiture.
En un mot rien à dire, tout est bien.
Toujours les petites soirées charmantes. Je
raconte toujours quelque blagues aux copains "Sacré SERRE on s'embête pas
avec toi" me disent les amis.
Il faut dire que l'ami TABRICH m'aide bien un peu…
Quel beau temps, encore plus beau qu'hier et il était déjà superbe, le vieux soleil c'est un poilu lui aussi.
Notre major a repris son service depuis 2 ou 3 jours, le voila complètement guéri, tant mieux, quel chic type, bon garçon, très gai, c'est presque un camarade pour nous.
Le matin, pendant la visite il y a toujours une
partie gaie, j'ai mis dans ma bouteille de champagne la solution pour purger
les types. Le major le sait, aussi lorsqu'un client a besoin d'une purge Mr LAVIGNE
me dit :
"Donnez un peu de boisson
anglaise"
C’est le nom qu'on y a donné.
Je fais semblant de faire sauter le bouchon, je raconte aux clients que les anglais ont fait un don de champagne purgatif à l'infirmerie. Certains coupent dans le panneau, avalent ça chiquement et font la grimace :
"Finit
ton verre, mon verre mon vieux"
Leur
dis-je en partant.
Tout le monde rigole un peu.
Il ne faut pas croire de cela que la visite se passe à la je m'en fous, non ! Les malades sont très bien soignés, le major est plein de sollicitude, les médicaments ne manquent pas, je dirai même à ce sujet que le matériel sanitaire est bien compris.
Toutes les choses à peu prés indispensables sont soigneusement emballées dans des paniers d'osier bien conditionnés. Fioles, et instruments sont soigneusement rangés, chaque chose à sa place, tout est prévu. Depuis la boite de chirurgie jusqu'à la petite lampe à alcool, jusqu'au plat pour se laver les mains, la savonnette, serviette……etc……etc. C'est parfait.
De plus nous faisons tout notre possible pour bien faire notre service, tout le monde est bien avec nous. Personne ne nous dit rien, nous sommes peinards.
J'ai trouvé un chien, un joli petit épagneul, il
est superbe, très caressant, je vais faire tout mon possible pour le garder, ce
sera mon compagnon.
Ce soir, nous sommes allés à Eguenigue rien d'intéressant.
Le temps se gâte, il y a du brouillard.
Mon chien est très gentil, il reste bien avec nous. Je suis allé à La Chapelle avec l'ami PONCET.
Le canon tonne fortement, depuis 13h.
Il pleut, sale temps va !
Nous rentrons tranquillement dans notre cantonnement, nous avons passé une vraie soirée de famille ; on a blagué de pêche, de chasse, de braconniers ; de fantômes, de brigands.
J'ai rêvé toute la nuit de chasse et de brigands. Pardi c'est la conversation d'hier soir.
Il fait un temps affreux. Je suis tout mal fichu, pourvu que je ne couve pas quelque chose……
Très mauvais temps.
J'ai passé une mauvaise nuit, j'ai une forte angine, la tête me tourne, j'ai les reins brisé. Pourvu que je ne sois pas évacué. Je n'ai pas le courage d'écrire.
Toujours temps affreux.
Encore une sale nuit, il m'est impossible d'avaler, je suis abattu, le major et mes copains les infirmiers sont bien gentils, ils me soignent bien, je ne puis écrire la tête me tourne. PONCET me fait un lavage de gorge.
Il a gelé, mais c'est égal le temps sera meilleur. J'ai passé une meilleure nuit, je me réveille content, j'avale mieux, la gorge me fait moins mal, chouette ! Demain ou après tout ira bien.
Les copains sont contents aussi, ils avaient peur qu'on m'évacue…Braves types va.
Le soir
on a recommencé nos petites rigolades, aussi les amis disaient "Allons
SERRE va mieux".
Pour changer la neige tombe.
Moi je vais toujours de mieux en mieux, je suis pour ainsi dire guéri. Ça tombe à pic car ce soir on a un lapin, un lapin en civet, quel ennui si je n'avais pas pu avaler. Civet épatant, bon petit diner.
Comme je vais me coucher, je songe que voila juste
1 mois que je ne me suis pas déshabillé, on ne s'en porte pas plus mal. Pourvu
qu'on soit toujours aussi bien.
Où est donc ma petite chambre, je me la représente avec plaisir et là dans ce coin le petit lit de mes fillettes.
Temps gris, temps monotone, mélancolique.
Combien donc de jours ou de semaine resterons-nous ici. Et cependant, on y est rudement bien, mais quoi faut un peu de changement.
Les consignes sont très sévères depuis quelques jours, on ne passe plus sans autorisation bien en règle. Défense de se rendre vers l'arrière, c'est-à-dire Belfort. Consignes sérieuses pour les lettres, n'y rien indiquer autre que formules banales, des espions sont signalés.
Le bataillon du 35e a quitté hier Bethonvilliers (3 km de Menoncourt)
pour le Burnhaupt, est-ce une invite pour nous, ma
fois attendons toujours.
Aucun changement dans notre vie habituelle.
Il pleut, le contraire m'aurait étonné.
Mr PAYET, TABRICH et moi allons à la messe à PHAFFANS. C'est le lieutenant CHAUTARD, un curé, qui officie. Après on prend l'apéro.
Après midi
partie de cartes avec Mr PAYET.
Je suis complètement guéri.
Je ne sais pas mais cette nuit je n'ai fait que rêver aux miens, ils étaient tous auprès de moi, mes fillettes…
Toujours aucun changement, mon carnet sera bientôt comme les communiqués officiels.
Quel beau temps aujourd'hui, quel gai soleil, une vrai journée de printemps, tout chante, tout rit.
La canonnade c'est apaisée, on dirait qu'on a peur de troubler un de ces premiers beaux jours, pourvu que ça dure.
On nous apprend une nouvelle ce soir, Rupture, paraît il des relations diplomatiques entre l'Italie et l’Autriche, si c'est vrai ce serait vraiment chic, ça arrangerait bien des choses l'entrée en danse de l'Italie.
(*) :
L’Italie entre en guerre contre l’Allemagne en mai 1915
Encore beau temps. Je suis allé à La Chapelle, agréable ballade, j'ai vu d'assez prés notre ballon d'observation, ça a l'air d'une vrai saucisse.
En rentrant on met mes maigres talents de
dessinateur à contribution, je fais des menus représentant des scènes comiques
de l'infirmerie. Le major en rigole beaucoup, il y figure comme tous les
autres.
Le temps a l'air de se gâter.
À 10 heures
on nous annonce l'ordre de départ, nous partirons demain pour Vauthiermont, c'est à 7 ou 8 Km de Menoncourt en plein sur
l'ancienne frontière d'Alsace, on va en avant, tant mieux.
Après midi
toute employée aux nombreux préparatifs de départ.
La pluie, zut, partir par un temps pareil alors qu'il faisait si beau, enfin, il ne faut pas que je me planque.
La colonne part à 8h, mais comme 5 ou 6 types malades ne peuvent faire l'étape à pied, je suis désigné pour rester avec eux à Menoncourt.
Vers 12h
on doit venir nous chercher en voiture. En attendant nous jouons aux cartes. Je
vais faire un tour dans le pays, que c'est triste ! Plus personne, plus de
mouvement.
À 13h
la voiture arrive, en route pour Vauthiermont. Mon
chien me suit bien, le voila tout à fait habitué.
l ne pleut plus, le temps s'est un peu arrangé.
Le voyage s'effectue dans les meilleures conditions. Nous passons à La Collonge puis Larivière.
Vers 15h1/2
nous arrivons, nous sommes très bien installés, une cuisine avec tout le
nécessaire et 3 pièces, une pour les malades, une pour faire les pansements et
où se trouve le matériel, la dernière, cabinet de visite et dortoir du
personnel, enfin on est très bien.
Bien pour faire la cuisine, bien pour manger, bien pour dormir, bien au chaud, c'est parfait.
Une fois installé, je vais faire un tour dans le pays
avec TABRICH. Le pays a l'air assez important en comparaison de Menoncourt, il est bâti en étagère.
Tout autour des bois, en face de nous l'Alsace. Nous allons jusqu'à l'ancienne frontière, la 1ère borne est à 200 m du pays, nous traversons un petit bois, et à sa sortie, c'est là, dire qu'il y a quelques mois, ce champ en face de nous, ces bois un peu plus loin, c'était la terre étrangère, aujourd'hui c'est encore la France.
À quelques kilomètres c'est le front, il y a les tranchées, il y a les copains qui se battent pour conquérir ce morceau de France. Dans quelques jours ce sera notre tour, nous allons entrer dans la carrière, non dans la tranchée. Cette fois ci nous sommes prêts, je crois que le 1er saut que nous ferons sera pour entrer dans le bal.
Le soir,
bon petit diner (Pardi nous avons toute une cuisine
avec tout le matériel) le médecin auxiliaire fait popote avec nous, on chante
un peu comme d'habitude, avant de se mettre au pieu.
Longue séance avant de s'endormir, TABRICH veut coucher à coté, pardi on est deux rigolo ensemble, quand l'un se gondole l'autre se tord, pendant une heure ce n'est que blague sur blague.
Enfin, bonsoir, une dernière pensée pour tous les
miens et je m'endors. Dire cependant que ne se fait pas pour un son de bile et
que toute ma famille s'en fait surement pour moi.
J'ai bien dormi, mais sur le matin impossible de fermer l'œil, les souris dans la paille font la sarabande sous mon oreiller, c'est-à-dire mon sac.
Le temps est beau.
Après une ballade dans le patelin, vers le haut du village coup d'œil magnifique sur la trouée de Belfort, jolie plaine parsemée de petits bois, à gauche le Jura, à droite les cimes neigeuses des Vosges que dire un gai soleil de printemps, c'est superbe. Derrière nous l'Alsace, là on nous attend.
Cette après
midi, on nous a donné à tous la nouvelle tenue, on est épatant avec ce képi
et cette capote bleu clair. Ce soir le brancardier MICHOULIER, artiste lyrique
dans le civil, belle voix de baryton d'opéra, est venu
nous donner un petit concert, trop court hélas !
Mais il fallait qu'il se rende à l'appel, on organisera mieux cela un de ces jours.
Un temps superbe, magnifique, aussi peu de malades.
Il paraît que ce matin un taube nous a survolé, moi je n'ai rien entendu, si ce n'est le canon. Nous allons faire un tour à la messe.
Après midi évolution du bataillon sous bois, quoique n'étant pas obligé de marcher, nous y allons avec TABRICH, il fait si beau c'est un plaisir. Diner charmant comme d'habitude.
Le soir
grande discussion politique, chacun ses opinions et ses croyances bien entendu,
on n'est pas tous du même avis mais ça ne fait rien on est bons copains quant
même.
Je me couche sur un brancard y a trop de souris dans la paille.
22 heures,
on est prêts à s'endormir, tout d'un coup, le major arrive, on part nous dit-il
demain à 8h1/2 pour Menoncourt notre ex-cantonnement.
Tout d'abord nous croyons à une blague, mais non c'est vrai nous quittons
demain ce petit patelin où on était si bien.
Réveil à 5h j'ai bien dormi, préparatifs de départ, à 8h tout est près – 8h45 en route. Avant de partir canonnade au-dessus de nous contre aéro.
Temps superbe, petite étape, arrivons à Menoncourt dans nos anciens cantonnement. Ordre est donné de ne pas déballer, nous devons repartir. On boulotte un morceau et on attend.
Vers 16h,
TABRICH qui a été à La Chapelle, nous apporte des nouvelles, on doit paraît-il
filer aux Dardanelles, c'est ça qui serait chic, mais on n'attache guère
d'importance à tous ces racontars. Enfin à la grâce de Dieu, ce qui est sur
c'est que nous partons demain pour Belfort, pour embarquement.
Tout cela ne nous empêche pas de passer une charmante soirée dans notre premier cantonnement que nous ne reverrons pas de si tot.
Nuit excellente, beau temps.
8h1/2 départ pour Belfort. Mon chien me suit toujours mais au moment du départ je ne le trouve plus; on se met en marche. Pauvre petit chien, impossible de le trouver, il doit courir par là. Je ne le trouverai peut être plus, ça me fait mal de le laisser, enfin.
Vers 11
heures, arrivée à Belfort sur le quai d'embarquement, tout est prés, le
service de l'intendance est là pour apporter nos vivres, tout est bien prévu,
je trouve cela bien organisé. Nous nous esquivons un moment dans Belfort pour
faire des provisions.
Vers 14
heures, on part toujours vers l'inconnu, il parait qu'on file vers
Chaumont, Chalons… c'est loin les Dardanelles. Tous le personnel infirmier a un
fourgon à part, nous sommes très bien.
Aussitôt parti pour ne pas en perdre l'habitude on se met à manger, ça va pas mal.
Adieu Belfort, nous n'y reviendrons peut être plus.
Adieu tous les miens, il n'y a pas de doute nous filons sur Vesoul, Chaumont …etc. C'est la Champagne qui nous attend, et qui sait…Enfin songeurs bon espoir allons y gaiement.
Le paysage est très joli en passant à LURE de
jeunes dames et demoiselles nous apportent de la bière, elles nous embrassent,
ça c'est gentil, le train repart au revoir.
À Vesoul, beaucoup de monde, tout ce monde nous acclame, les femmes nous envoient de gracieux saluts ou des baisers, les hommes se découvrent et crient ‘’Vive la France’’,
On répond tout en chantant à tue tête et le train s'ébranle. On passe Chaumont, puis direction Chalons, plus de doute on va en Champagne.
La nuit
vient, on casse encore la croute, puis tant bien que mal on s'installe dans
le fourgon pour passer la nuit, mon sac pour oreiller je m'allonge sur une
espèce de banquette, c'est un peu dur mais peu importe je m'endors comme un
bien heureux.
Sur le matin nous passons Chalons/Marne mais je suis à moitié endormi.
4h du matin, je n'ai pas mal dormi. Il a plu, sale temps.
4h1/2
nous arrivons à Saint-Hilaire où tout le monde descend, nous ne savons pas
encore où nous serons dirigés.
Pas d'ordre, on nous apprend seulement que les Boches sont à 15 Km, que leurs aéros lancent beaucoup de bombes dans la région notamment sur une gare voisine (Suippes), que leurs canons envoient souvent des pruneaux par ici, c'est charmant.
Vers 5h1/2
nous allons dans Saint-Hilaire (5 à 600 m de la gare) nous sommes rassemblés
dans un champ, un ruisseau coule tout prés de là, on nous annonce que nous
pouvons faire le jus, tout le monde se met en chantier.
Avec TABRICH nous allons chercher du vin blanc. Le major nous dit qu'il y a du jambon en conserve, nous nous avons quelques provisions, ça colle. Tous en cœur on boulotte tout en bien rigolant comme de juste. Je le répète notre major est un type épatant, il aime rire moi aussi, on ne peut pas mieux s'entendre.
Nous restons là à attendre les ordres, personne ne
sait notre direction, pas même le commandant. Nous sommes en Champagne
Pouilleuse, on le voit au terrain crayeux, à la boue grisâtre et onctueuse, on
dirait de la mayonnaise. C'est la plaine avec par ci par là de petits bois de
sapins rabougris.
Les boches ont séjournés là pendant quelques jours parait-il. Quelques maisons démolies par eux, on voit encore de leurs abris. En sommes ils n'ont pas fait grand dommage.
8h un
tuyau, nous allons faire partie de la 4e Armée, général LANGLE de CARY, tout ça
ce n’est pas sûr.
Comme le ruisseau dont j'ai parlé plus haut coule tout prés de nous, on va vite faire un brin de toilette, après une nuit de chemin de fer ça fait du bien.
Petit incident : En traversant l'eau sur une simple poutre, le major fait un faux pas, Boum le voila dans 1 m d'eau. Il est obligé de se changer des pieds à la tête, pour comble, tout le monde le chine, c'est la note gaie.
Enfin départ, sur la route ce n'est qu'un ruban
ininterrompu d'hommes, d'autos, de voitures allant dans tous les sens. Le 35e
qui nous suivait est là, il y a de l'artillerie, des convois…etc.
Quel remue ménage, c'est plus mouvementé qu'en Alsace, on sent que ça barde par ici. Et dire que tout cela a sa marche réglée, son point de concentration bien défini, c'est épatant…etc.
Après 2 ou
3 Km de marche nous arrivons à Vadenay (vingtaine
de Kil. de chalons) nous sommes logés à la mairie, c'est pas mal, tout le monde
est un peu fatigué, on casse la croute, cependant on ne déballe rien, ou irons
nous demain.
Vers 15h,
nous préparons une bonne soupe à l'oignon, voila 2 jours que nous vivons que de
conserve. Petit tour dans le patelin, mais rien d'intéressant. Les boches sont
restés là aussi mais sans causer de dégâts.
Nous visitons une espèce de caverne creusée dans la craie, étroits couloirs obstrués en partie qui s'étendent à quelques dizaines de mètres. D'après l'instituteur ce fut parait-il creusé par les Huns, c'était le camp d'Attila, comme leurs descendants Guillaume et Cie ils faisaient parait-il des tranchées…
Il est près
de 20 heures lorsque j'écris ces lignes dans une salle de la mairie qui fut
occupé par les Boches. Je suis fatigué, je vais regagner la paille.
J'oubliais, j'ai vu des petites filles qui s'amusaient insouciantes devant l'église (elle est fermée) ça me fait bien penser à mes deux mignonnes, sur que je vais rêver d'elles cette nuit.
Quelle bonne nuit, j'avais dégotté un matelas, fatigué comme on l'était la nuit a été épatante, j'ai dormi mieux que chez moi je crois. Triste réveil, hier je disais ou irons-nous demain…
Hélas, ou serons nous, tous (je parle des amis du
service de santé) nous sommes brisés par l'émotion, voici les faits :
Le bataillon doit se disloquer, la 41 et 42e compagnies vont à 7e division, la 43 et 44 (la mienne) vont à la 8e division (armée de Paris) parait-il. L'état-major, dont Mr LAVIGNE, notre major, suit la 41e et 42e jusqu'à nouvel ordre, il parait que notre commandant a pleuré en voyant son bataillon disloqué, nous nous avons la mort dans l'âme, comment falloir se séparer, nous de si bon amis, qui vivions en frère, qui vivions les uns pour les autres, falloir se séparer de notre bon chef, de cet homme que nous aimons plus que nous même, je me demande si c'est bien vrai.
Empreints de la plus grande mélancolie nous préparons chacun notre fourbi.
Ça crève le cœur de prendre chacun un peu de ce
qui était pour tous, moi, je reste avec TABRICH, un bon copain, un bon type,
c'est une consolation. Mais quoi on quitte ce cher PONCET, notre brave caporal,
il en a les larmes aux yeux, sur que je vais pleurer au moment de la
séparation, nous reverrons nous, non je ne peux pas en revenir. Je suis atterré
en écrivant ces lignes qui ne peuvent décrire mes sentiments, mon émotion.
Allons le fourbi est prés, nous allons trinquer
encore une fois les amis nous dit PONCET, on veut manger un morceau, personne
n'a faim, on trinque, c'est triste.
Oh ! Vadenay je me rappellerai de toi pauvre patelin. Ou est donc Menoncourt et VAUTHIERMONT la bas sur les confins d'ALSACE que de bon moments nous avons passés ensemble, courage les amis, j'ai bon espoir, on se reverra. Le major toujours très chic fait pour TABRICH et moi un mot de chaude recommandation pour le nouveau chef que nous aurons.
Nous sommes tous prés il est 13h aucun ordre n'est arrivé encore pour notre nouvelle
affectation, tout le monde va et vient prêt à partir au 1er signal. Nous allons
faire un tour vers une écurie occupée par artillerie et détruite par incendie,
allumé dit-on par espions. 29 cadavres de chevaux calcinés sont là. Une équipe
d'homme procède à l'enfouissement, c'est écœurant.
Depuis ce matin les troupes n'ont cessée de défiler,
on voit de toutes les armes, de tous les régiments.
Les uns viennent de la Somme, ou vont-ils ? Ou irons-nous ?
On sent qu'un grand mouvement se prépare.
13h1/2
Le temps se gâte, il pleut, il pleut bergère…
Nous sommes toujours là, quel bonheur si nous restions encore quelques jours ici avant de nous séparer…
15h
Rien encore nous sommes toujours là, sur la table le cachet du bataillon, je le
colle sur mon carnet en comme souvenir, pauvre bataillon tu vas t'éparpiller en
miette… Mais Dieu de Dieu où allons-nous … On fait toujours les 100 pas, les
mains dans les poches…
Tous les hommes ont l'air attristé, un air navré et le dépit se peint sur tous les visages. Des groupes discutent, je rencontre le commandant, tout le monde le salue avec un profond respect, il parait vouté, écrasé…
Une marmite en pleine poitrine a-t-il dit ne m'aurait pas produit un plus fort coup.
16h30
Un cycliste de la division arrive porteur d'ordre, voici le résultat 43e et 44e
Cie doivent partir vers minuit, c'est gai, les routes ne forment qu'un lac. Le
major arrive pour nous faire ses adieux, on va dans un café où seuls les galons
de notre major nous permettent d'entrer.
Les consignes sont sévères ; là on boit le champagne, instant douloureux et gai, douloureux car on trinque pour se séparer, pour se souhaiter bonne chance, pour avoir l'espoir de se revoir… Gai, car l'on veut paraitre grave, on a le cœur de dire quelques rigolades et de chanter un peu, le lieutenant CHAUTARD traverse la pièce, fait ses adieux les larmes aux yeux.
Le soir
maigre diner, nous buvons cependant un excellent café
que la femme de l'instituteur a bien voulu nous préparer. Avec TABRICH nous
devons partir à ± 24h nous ne voulons pas nous endormir et nous rentrons dans
la salle d'école écrire ces triste lignes.
Avant cela nous allons encore dire au revoir au major, je n'insiste pas c'est trop cruel cette séparation.
23h Les
heures se sont écoulées lugubres, dans la nuit à la pale lueur des lanternes
nous nous rassemblons, on embrasse se pauvre PONCET, nous pleurons.
Allons en route, de la boue jusqu'aux chevilles, nous croisons 3 ou 4 régiments qui changent de place, les mouvements de troupes se font la nuit. Sur 3 ou 4 km c'est une suite ininterrompue d'hommes et de convois ; Nous traversons 2 ou 3 pays que les maisons éventrées nous indiquent que les boches ont passé par là.
À notre droite canonnade, de temps en temps le ciel s'éclaire par quelques fusées lumineuses. Défense de fumer et de parler fort l'ennemi est à 7 ou 8 Km. Le jour pointe, le soleil se lève blafard, il fait froid.
Vers 5 heures, nous arrivons à Courmeloie c'est notre cantonnement, on nous annonce que nous allons être répartis dans le 115ème régiment d’infanterie, que va-t-on faire de nous avec TABRICH, l'un ira peut être d'un coté, l'autre de l'autre, on va peut être nous donner un fusil, l'émotion nous gagne le cafard nous travaille, jamais je n'ai eu le cœur plus serré ! Ah ! Que de réflexions, où êtes-vous chers miens.

Courmeloie pays plein de boue c'est sale, avec TABRICH nous ne savons où loger, le soleil donne, et arrassé de fatigue nous allons nous étendre dans un pré où nous dormons 2 heures.
Pas le cœur de manger, on vit de conserves et de fromage, on erre à gauche et à droite, qu'allons nous devenir mon pauvre TABRICH, allons toujours à la grâce de Dieu.
À 16h
revue de colonel du 115e.
À 19h
on nous annonce la répartition je vais à la 7e compagnie, TABRICH 12e.
À 1heures du
matin ma compagnie part aux tranchées de 1e ligne, TABRICH reste au pays, il
n'ira que le lendemain, c'est la séparation, oh ! Nous nous reverrons, nous
sommes quand même du même régiment. Nous trouvons un peu de place dans un vieux
moulin, nous nous étendons sur la dure et en attendant le départ, soit la
fatigue, soit l'émotion je dors comme un bien heureux, sale journée cependant.
1heures du matin, nous partons sans bruit pour les tranchées, nous traversons un patelin dévasté par les boches. Vers une ferme où se trouve le poste de secours je vois le major de l'ancien bataillon du 32e que je connais, il parlera au major pour nous.
Tout de suite après la ferme nous nous engageons dans un boyau en zig-zag. C'est le chemin qui mène aux tranchées, nous marchons sans bruit dans la nuit, marche pénible dans un boyau étroit, à un moment donné nous sortons du boyau pour en reprendre un autre, nous sommes sous bois, quelques balles sifflent à mon oreille, instinctivement je baisse la tête, c'est le baptême du feu, me voila entré dans la danse.
Nous marchons encore 20 minutes environ dans le
boyau, on butte de chaque coté, j'avance péniblement, je suis harassé de
fatigue. Le jour pointe lorsque nous arrivons aux tranchées de 1re ligne, on
nous fait rentrer dans des gourbis souterrains en attendant qu'on nous affecte
à nos sections, PUSSET, BOUTEILLER et moi nous rentrons à quatre pattes dans un
petit trou où il y a un peu de paille.
On entend la fusillade et la canonnade de près, nous sommes à 100 m des boches. Dépaysés comme nous sommes, dans un nouveau régiment où l'on ne connait personnes, nous commençons à faire d'amères réflexions sur notre triste sort, nous n'avons pas le sourire, nous repassons les beaux jours du bataillon de marche, je me vois seul, je vois la mort de près…
Ah ! Comme j'ai pensé aux miens, comme j'ai entrevu ma femme, mes enfants… mais bref je suis brisé je m'endors.
10 heures Je
me réveille, quel bon sommeil, j'étais sur la dure mais qu'importe après avoir
marché toute la nuit… On vient d'apporter la soupe, dans la tranchée, un peu de
bouillon, un morceau de bouilli (barbaque en militaire), ¼ de vin, c'est
maigre, enfin on fera comme les copains, on s'habituera.
La répartition des hommes est finie, je suis à la 16e escouade, 4e section.
L'après
midi, nouveau somme malgré les coups de canons, bon sang on n'était pas
habitué à les entendre si prés, à chaque coup on se baisse, on serre les
oreilles. Je me ballade un peu dans la tranchée, je vois les poilus aux
créneaux, l'œil au gué.
En face à 100 m les tranchées boches, la bas on guette aussi, si l'on passe trop la tête une balle siffle vite.
Ah ! Ces poilus, ils ont tous l'air gai, ils n'ont
pas l'air de se faire de la bile, ça me donne du courage, on va partager leur
sort ma fois allons y de bon cœur. Chaque compagnie passe 4 jours en 1re ligne,
4 jours au ½ repos en 2e ligne, elle revient 4 jours en 1re puis part 4 jours
au repos à Courmeloie et ainsi de suite. Ma compagnie
part ce soir en 2e ligne, j'aurais passé un jour dans les tranchées, oh pas
bien gai.
Vers 19
heures, la 8e Cie arrive nous relever et par l'étroit boyau nous reprenons
notre chemin de ce matin pour la 2e lignes, ¼ d'heures
de marche nous arrivons, il fait nuit.
PUSSET, BOUTEILLER et moi ne nous quittons pas, nous
trouvons un petit gourbi et nous installons pour la nuit. Nous revoilà tous le
trois un peu abattus, les réflexions vont leur train, va-t-on nous laisser dans
nos emplois d'infirmiers et brancardiers ou va-t-on nous coller un flingue et
faire comme les copains ; nous n'avons aucun entrainement pour cela et
puis se trouver dans une escouade, connaitre personne… Nous n'en menons pas
large… Ça canonne beaucoup ce soir… On s'endort.
À notre réveil (la nuit a été bonne) il fait beau temps ça nous remet un peu.
Je vois sous les sapins un rassemblement, je m'y rends, on dit la messe, j'en suis épaté, sur un autel de fortune que surmonte une croix en branche de sapins, l'aumonier assisté d'un soldat officie, derrière tête nue officiers et soldats assistent au saint office. C’est superbe sous ces grands arbres, dans ce cadre de verdure, de voir tous ces hommes recueillis, dans le plus profond silence que troublent, seule la fusillade et les marmites, j'assiste à la messe et rejoins mon gourbi avec plus de courage et d'énergie.
En 2e ligne, on est pas mal, figurez vous un joli
bois de sapins et la dessous des abris moitié souterrain couverts d'abattis de
branchage et de terre, c'est pas mal arrangé, le cadre est assez pittoresque et
plaisant à l'œil.
Il fait très bon sous ces grands arbres. Il y a le gourbi du commandant, des officiers, du médecin, des téléphones…etc. ceux là rien ne manque à l'intérieur, lits, tables…etc. chacun orne et décore son gourbi, certains ont fait comme de petits jardinets devant.
Les poilus eux se sont contentés de baptiser leur case, il y a l' ’’Hôtel du Soleil Levant’’, ’’Hôtel du Pou Volant’’, ’’Hôtel des Sans-Soucis ’’…etc.…etc.
Moi c'est ‘’ Hôtel des Passagers ‘’, eau et gaz à tous les étages, ascenseur…etc.
Ce qu'il y a par exemple ce sont des rats, des souris et des rats comme des chats courent à travers les gourbis, moi ça me dégoutte, le soir on se cache la tête afin d'éviter que ces sales animaux vous passent sur la figure, faudra se faire à tout cela, dans quelques jours on y fera plus attention.
La journée se passe tranquillement, j'écris
quelques cartes chez moi un peu vague il est vrai, mais je suis si ennuyé,
néanmoins il ne faut pas que je fasse le découragé, ne mettons pas les miens
dans l'ennui, assez de moi, je me débrouillerai toujours.
Le soir
nous regagnons le gourbi de bonne heure, PUSSET est abattu, BOUTEILLER et moi
nous nous mettons à raconter des blagues, on rigole un bon coup, ça change les
idées, on s'endort avec moins le cafard.
Nuit excellente, réveil plutôt morose.
Le fourrier vient nous annoncer qu'il faut rendre nos brassards, les emplois d'infirmier et de brancardiers sont au complet, en attendant des places vacantes il faut prendre la place dans le rang, ça me fout un coup terrible, j'ai été convoqué comme infirmier à la mobilisation, j'ai été volontaire pour partir au bataillon de marche comme infirmier et me voir sans crier gare sur la ligne de feu… moi qui n'est aucun entrainement…ah ! je puis dire j'ai passé un sale moment… malgré cela je me raisonne quoi après tout je suis comme les copains, n'importe comment il faut faire son devoir… La destinée est là, la Providence aussi, allons y de bon cœur.
Le sergent DUFLOT un engagé volontaire belge, un
charmant garçon, bien gentil nous mène à la ferme des Marquises pour y toucher
fusil et cartouches.
En passant, je dirai que la ferme des Marquises était avant la guerre une grande exploitation agricole, bâtiments immenses, matériel de culture considérable, on voit des camions automobiles, machine à vapeur, charrues, semoir, faucheuses…etc. c'est inouï ce devait être l'exploitation modèle, il parait que le propriétaire était un boche. On voit les traces de bombardement, tout est abandonné.
Aujourd'hui c'est là que se trouve le ravitaillement, le poste de secours, le colonel…etc. presque tous les services. C'est situé en bordure de l'ancienne voie romaine qui va de Reims à Chalons. Tout est assez bien installé, Il y a une voie Decauville. De là partent les fils téléphoniques pour relier tous les secteurs.
Nous retournons à nos gourbis munis de fusil et de
cartouches, aussitôt arrivé nettoyage du flingue, je suis presque heureux de le
manier ce fusil, il va m'être si précieux, je rejoins mon escouade, mon caporal
est un nommé FONSIN un jeune soldat de la classe 14, c'est un parisien, il
m'accueille très gentiment, il est bien éduqué, ce doit être un brave garçon.
Me voila dans un gourbi commun à l'escouade.
La vie de troubade, avec ces bons moments et ces ennuis
va commencer, armons nous de courage, prenons tout du bon coté, vivons dans
l'espoir de retourner au milieu des miens, tout a une fin même les tendresses
comme dit la chanson.
Ces deux journées se sont bien passées.
En 2e ligne, on nous emploie pour faire quelques corvées, on va aux Marquises pour chercher des matériaux, ou bien, on nettoie les boyaux et les abords des gourbis, ou bien, on prépare des espèces de tambour en fil de fer pour poser devant les tranchées.
Pour aller aux Marquises nous traversons une partie découverte vue par les boches, quelques balles m'ont sifflé devant le bec, faudra faire attention à ce coin là. Quelques coups de canon ont troublé ces 2 jours, ça c'est accessoire, on n'y fait plus attention.
Me voila familiarisé avec l'escouade, on est vite
de connaissance, on est vite copain en guerre. Les hommes de ce régiment sont à
part quelques parisiens, du recrutement de la Sarthe et de la Mayenne, ce sont
en général de solides gars, mais peu expansifs, d'une intelligence et
instruction médiocre, d'une éducation plus médiocre encore.
Il ne faudra guère compter raisonner sérieusement avec la plus part.
Ah ! Où sont nos agréables discussions au bataillon de marche avec PONCET, TABRICH…etc.
Mais bref, ici nous ne sommes pas pour discourir,
tous ces poilus sont de bons gars au fond, vivons en bonne harmonie avec tous.
Je remarque dans l'escouade un type a l'allure dégourdie, petit mais bien bâti,
visage agréable et ouvert, il est là depuis le début de la campagne, c'est un
vrai poilu, très débrouillard et rigolo au possible, je me sent
attiré vers lui, lui me cherche, nous voila vite de vrais amis, nous allons
faire bande ensemble.
C'est précieux en ce temps ci un bon copain, il se nomme DUMUR, Comme il dit souvent :
"Je
vais t'envoyer à la GASBRÉE"
J’ignore ce que cela veut dire, je le
baptise" La GASBRÉE" tout le monde ne l'appelle plus qu'ainsi.
Vers 6 heures du soir, nous partons en 1re ligne je vais commencer mon nouveau métier, à l'arrivée mon escouade se trouve de repos nous ne devons prendre le service que demain matin.
Avec la Gasbrée nous dégottons un petit gourbi et vivement nous nous blottissons, une bougie est vite allumée, les couvertures vite déroulées, et tout équipé, cote à cote, pliés dans les mêmes couvertures dans ce petit trou ou l'on y rentre qu'à 4 pattes nous nous disposons à dormir, allons, avant le sommeil une dernière pipe, nous allumons "Joséphine" et La Gasbrée me tient le crachoir, nous faisons plus ample connaissance :
"T'as
pas l'air si nouille que les autres tu comprends on s'entendra bien vieux"
me dit-il, il me raconte ses campagnes, les
combats auxquels il a pris part sur qu'il en a vu.
Puis il me raconte sa vie, il est seul, personne pour ainsi dire ne pense à lui… Pauvre type va, brave cœur, désormais c'est mon frère… Comme des biens-heureux, sur la dure, on s'endort.
De bon matin, nous allons prendre notre place aux créneaux, avec DUMUR, nous nous mettons au même cavalier (série de 3 ou 4 créneaux) et là toute la journée on guette, drôle de guerre, personne ne se voit.
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Arrêt du carnet du 1er avril 1915
au 19 septembre 1915 ??
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Pendant quelques mois j'ai interrompu de tenir journellement mon carnet de notes.
Cette guerre de tranchée, cette guerre de troupe n'a été marquée dans mon secteur par aucun évènement saillant.
Certes, il y aurait bien de quoi faire un livre de toutes les impressions que j'ai recueillies, de raconter tous les faits , tous les moments bons et mauvais que j'ai passés, de narrer toutes les fois que ma pauvre carcasse a failli être trouée par la balle ou l'éclat d'obus , mais bref un jour je reviendrai peut être sur tout cela.
Une phase nouvelle va je crois commencer, j'en veux noter si possible les évènements.
Depuis plus de 8 jours des bruits circulent que nous devons quitter le secteur, une grande attaque doit avoir lieu, c'est sans doute la marche en avant, allons tant mieux.
Ce soir,
nous partons la chose ait décidée, je n'insisterai pas sur les préparatifs de
départ, ce que j'en veux retenir c'est qu'ils se sont accomplis sous un
bombardement terrible, du reste il en est ainsi depuis plusieurs semaines.
Les communiqués officiels ont signalés les violents bombardements en Champagne au nord du camp de Chalons, chaque jour entre 14 et 18 heures c'est un vacarme épouvantable, bombes 77, 105, 150 radinent auprès de nous.
ajoutez à cela les rafales de nos 75, 80, 90…etc. qui répondaient 4 fois plus que les boches et vous aurez peut être une faible idée de ce que cela peut être, quel barouf, que d'émotions, que de sensations l'on éprouve lorsque au fond d'un trou l'on entend les sifflements continuels des obus, lorsque tout saute, tout vole en l'air autour de soi, c'est inénarrable.
J'ai failli me faire pincer en allant à la soupe un éclat m'a écorché le petit doigt de la main droite, ce n'est rien passons, un peu de peur c'est tout.
C'est égal dans ces tristes moments, comme la pensée vole vers ceux qui la bas nous attendent et que peut être on ne reverra jamais.
Enfin bref, depuis des mois et des mois que je vis sous les balles, les obus et les marmites il n'est pas possible de décrire ce que l'on ressent.
Comme nous sommes en 2e ligne, je suis allé en 1ère jeter un dernier coup d'œil dans notre petit gourbi, adieu pauvre gourbi je ne te reverrai peut être jamais, nous t'avions édifié avec soin, tu nous avais protégé des obus puisqu'une dizaine sont tombés sur toi sans que tu trembles. là nous vivions à 4 en ménage parfait nous y avons passé de triste et gais instants, allons il faut se séparer, adieu petit coin favori ou malgré les quelques cent mètres qui nous séparaient de l'ennemi, j'ai vécu quelques heureux moments en songeant en songeant à tous ceux que j'aime.
21 heures.
Nous sommes relevés, les hommes qui nous remplacent arrivent, on se passent les
consignes, on se donne les petit renseignements d'usage et en route, on jette
un dernier coup d'œil dans ce secteur où malgré tout nous avons vécu assez
tranquille, adieu la ferme des Marquises, adieu Beaumont cher petit patelin où
nous allions en repos et où j'ai passé de si bonnes journées, adieu…
Je garde tout cela un excellent souvenir.
À la dernière minute, j'apprends que mon vieux
copain "PÉPOS" est évacué, je n'ai pu le voir, pauvre vieux va, comme
je garde de toi le meilleur souvenir.
Te souviens-tu des bonnes soirées de Beaumont et de Villers chez le père FRANÇOIS, te souviens-tu lorsque nous taquinions la charmante Mme PAPIN et que tu m'appelais "SÉDUC" glissons sur tous ces bons souvenirs, on se reverra cher PÉPOS le jour de la victoire.
En route, nous devons aller coucher à Sept-Saulx petit patelin à 7 ou 8 Km d'où nous sommes, nuit superbe, joli clair de lune, 2 pauses, arrivée vers 1heure du matin, je suis assez fatigué.
Assez bien logé bien logé dans un grenier avec les
agents de liaisons, je couche sur un bon brancard, tout va bien, bonsoir tout
le monde.
Il y a repos jusqu'à 10 heures du matin.
Défense à quiconque de sortir des cantonnements, (vive la liberté). Quelques hommes malheureusement enfreignent la consigne; sur ce notre commandant, le type parfait de l'officier de salon, monocle à l'œil, ayant l'antipathie de tous, trouve rien de mieux que de commander une prise d'arme du bataillon, (à mon avis, il n'y avait qu'à punir les coupables sans enmerder tout le monde).
Bref, on se rend sur un terrain et là exercice, les hommes manœuvrent sur un terrain qui sert à l'exercice du lancement des grenades. Nous le service de santé, nous sommes dans un coin pour en cas … Heureusement.
Tout à coup, une détonation retentit, on nous appelle, nous fonçons, un homme vient de ramasser une grenade non éclatée (le sol en est couvert) par imprudence il la laisse tomber, éclatement, résultat 9 blessés, rien de grave, on panse et transporte vite les blessés pendant que le bataillon rentre au cantonnement.
Le commandant a dû être heureux de son coup d'état.
J'ouvre une parenthèse pour dire qu'il faut être en temps de guerre pour voir les hommes aussi embêtés et tracassés qu'ils le sont.
Je reviendrai là-dessus à ce sujet, il se passe
des choses ignobles, certains officiers, principalement les s/off semblent se
faire un devoir d'emmerder jusqu'à leur dernier souffle ceux qui viennent se
faire tuer pour la France, pour la patrie, on s'expliquera après la guerre.
Après-midi,
revue des cantonnements.
Le soir,
je retrouve à l'infirmerie les bons amis RAVIGNÉ, MARNET, FOIX, GENOT…etc. y a
longtemps qu'ils m'attendaient.
Matin exercice.
Inutile de dire que le bombardement ne cesse pas sur notre droite.
Les boches ont lancé des obus sur Mourmelon, nos canonnières placées sur le canal n'arrêtent pas de tirer, on sent que ça va barder, on voit partout une activité furieuse, Sept-Saulx est très mouvementé, on arrange, on prépare, voitures, autos, convois tout se succèdent.
Les on-dit circulent de plus en plus, d'après les uns nous devons attaquer, d'après les autres nous sommes troupes de poursuite. L’attaque doit être fantastique, il y aura d'abord un terrible bombardement, la percée est dit-on assurée.
Tout est admirablement compris, dans peu de temps nous devons être à Vouziers, les officiers et les hommes ont une confiance illimitée, pour ma part je suis heureux et content espérons que tout va réussir et que l'envahisseur sera bientôt hors de chez nous.
Après-midi,
rien d'extraordinaire, je vais diner à l'infirmerie avec les copains, bonne
soirée.
Matin toujours exercice, on exerce les hommes à la guerre en rase campagne, ça sent bon cela. Nous, nous restons tranquillement dans un coin pour en cas. Il fait toujours beau temps, souhaitons que cela durera pour ce qui se prépare.
Après-midi,
on fait alléger tous les sacs, on ne doit rien avoir, tout est mis en ballots.
Dans le sac, simplement les vivre pour 3 jours, la couverture, la toile de tente. Surement qu'on va poursuivre dare dare.
Toujours la canonnade.
Exercice comme d'habitude. Un aéro boche nous survole, j'ai bien peur qu'il nous repère, gare aux marmites. Bombardement toujours des plus intenses à droite et à gauche.
Après-midi, tranquille à part le bombardement bien entendu. Mon ami PEPOS est revenu de l'ambulance, il va mieux, j'en suis très content.
Vers les 16 heures, comme nous entendons la musique (il faut dire que tous les jours la musique nous fait concert sur place) une escadrille d'avions français (une vingtaine environ) nous survolent tout le monde les suit des yeux avec anxiété, malgré les obus que leur envoie les boches ils franchissent tous les lignes ennemies, soupir de satisfaction. Demain nous saurons peut être quelle mission ils ont remplie.
J'apprends que Beaumont notre ex-pays de repos a
été bombardé, une trentaine de blessés parait-il dont quelques civils. Nos
aimables voisins nous envoient leurs gracieuses amitiés, leur bon souvenir
accompagne le 115e.
On doit partir demain soir d'après les on-dit, tout le monde a hâte de foncer, le succès parait si certain ?
Nos canonnières qui installées sur le canal tirent sans relâche font un bon boulot. Un train de munitions boche a été démolie, la ligne de chemin de fer qui ravitaille les forts de Nogent-la-Besse, Moronvilliers…etc. souffre énormément du bombardement, ça colle, on a fait des prisonniers, ils ne peuvent résister à notre canonnade, y a bon.
Je vais me coucher, se coucher, c'est une façon de
parler, on quitte ses souliers, on s'allonge et c'est mare, c'est égal, voila 8
mois que j'ignore ce que c'est que de quitter son grimpant…(*)
(*) : Grimpant = Pantalon
Exercice habituel du matin, préparatifs de départ qui est fixé à 1 heures du matin. On fait ses provisions, touchant ces veilles de départ, tout le monde est content, tellement le succès est certain.
Beaucoup de copains en ma qualité de brancardier viennent me trouver, ils me font leurs dernières recommandations, me donnent l'adresse de leur famille :
"Si
je tombe ramasse moi hein vieux, j'ai telle chose dans ma poche, tu enverras ça
à tel endroit, tu écriras à ma femme en cas de malheur…etc. "
Ça me crève le cœur, eux s'éloigne en souriant,
chacun compte sur sa bonne étoile.
J'écris chez moi, je n'ose leur faire comprendre que nous allons à l'attaque, que comme tous je peux y rester.
Oh ! Chère Marthe, chers enfants, chers parents, l'émotion m'étreint que c'est triste s'il faut quitter cette vie.
Enfin ne nous laissons pas attendrir, j'ai bon courage, j'ai bon espoir ; nous buvons une dernière bouteille avec les copains et, tout équipés nous nous allongeons en attendant le moment de partir.
J'oublie de dire que je suis allé communier ce matin dans la petite église de Sept-Saulx, beaucoup de soldats et d'officiers, si je meurs, ce sera en bon soldat, en bon chrétien.
Une heure du matin départ, dans le calme de la nuit le régiment défile. Il commence à pleuvoir c'est mauvais, marche assez pénible.
Vers la pointe du jour, nous arrivons au nord du camp de Chalons nous nous concentrons, tout trempés, tous grelottants de froid on fait une pause d'une heure. Les cuisines roulantes ont bien suivi on nous sert une bonne soupe et un jus bien chaud, ça remet un peu.
En route, nous prenons un vaste boyau qui a parait-il 5 km et qui nous mène en 1ère ligne.
À mesure qu'on avance la canonnade devient
terrible, aéros nombreux, après une marche fatigante nous arrivons. Nous sommes
de plus en plus trempés, dans les boyaux de l'eau par-dessus les chevilles. La
canonnade dure toujours, c'est un roulement ininterrompu, nous apprenons que
l'attaque générale a eu lieu ce matin pendant que nous venions tout a bien
marché, les boches sont refoulés partout, en face de nous Auberive et
Moronvilliers sont occupés par nos troupes, dans certains endroits la Cavalerie
a même donné, tant mieux, tant mieux…
Pendant plus d'une heure nous attendons à l'embranchement
des boyaux conduisant en 1ère ligne, nous voyons défiler bons nombre de
prisonniers boches, ils se rendent, parait-il, en grand nombre. Un ordre arrive
nous devons aller occuper les tranchées allemandes prises ce matin.
Nous prenons un boyau plein d'eau, que c'est dur grand Dieu. Les tristes visions commencent de place en place nous enjambons des cadavres car les boches ont aussi bombardés nos tranchées, certains sont à moitié enterrés on passe par-dessus.
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Feuilles volantes : Écriture
plus brouillonne et moins lisible.
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B---, St Hilaire. Pluie.
Coucher sur la plaine, aménagement de fortune.
Le JMO du
régiment signale : 8 tués, 54 blessés et 8 disparus.
Marche en avant, marmittage d'obus pendant ½ journée.
Tout saccagé, cadavres dans fils de fer ; rentrons trou. Replis et occupation du terrain en bas mamelon vers petit bois, avance sous marmittes, pluie. Couché trou d'obus (trou énorme).
Lignes allemandes, on trouve de tout, bien organisé.
Impossible tenir sous feu ennemi (*), allons occuper dessus crête en arrière, faisons notre trou. Ravitaillement.
Le soir, départ vers 1ère ligne, avançons sans perte sous un feu de barrage terrible. Pluie toute la nuit, trempé, gelé au fond d'un boyau.
(*) : Le JMO du régiment signale : 40 tués, 195 blessés
et 34 disparus (détruits ou enfouis)
:
Aménagement de fortune, bombardement des plus terribles des centaines d'obus à quelques mètres de moi. Tout la journée ainsi.
Le soir organisons notre nid avec toile de tente et matériaux trouvés dan gourbi boche. Repas succint du singe.
Rigolade et réflexions dans ce boyau sous la mitraille.
Le JMO du
régiment signale : 4 tués, 22 blessés.
Le temps se met au beau.
Mauvaise nuit dans étroit boyau, tous les 4 cote à cote pour ne pas avoir froid, courbature, ventre ------- nourriture que de conserves, sommes minables.
Bonnes nouvelles, sur notre droite, le bombardement continu. Avec DAUSSEREAU je suis toujours en quête de recherche, traversons la plaine marmitté et allons ancien gourbi artilleurs boches, triste vision, cadavres carbonisés, ici une jambe…etc.
Toujours
même gourbi bien installé, trouve joli sac boche casque fusils…etc. ne peut
tout emporter, garde le sac, il y a 2 gros obusier de 150 abandonnés avec leurs
matériel…etc.
La lutte a
du être terrible les boches ont du être surpris, la bombarde, c'est presque
intenable, malgré cela peu de blessé.
Les 1er et
3e bataillons sont sur notre droite, nous restons parait-il, sommes dans
l'inaction étant en réserve mais sommes bien marmités c'est terrible, à chaque
coup il me semble que ça va tomber sur ma tête tellement ça tombe près.
Recevons
un peu de ravitaillement, comme nous sommes sur le point de nous endormir le
bombardement recommence, pendant 1 heures artillerie boche, ---- ?----, ça
tombe à 8 ou 10 m de nous tout tremble, terrible, me demande comment on peut
tenir dans un pareil enfer. Triste reflex, tristes pensées pauvre ferme parents
enfant.
Depuis 6
jours il en est ainsi, chaque jour des milliers et milliers de marmites on ne
fait pas 3 pas sans rencontrer, trous, abris. Boches ont attaqué sont tombés
sur le manche.
Le JMO du
régiment signale : 1 tué, 19 blessés.
Nuit assez
bonne, il a plu un peu, mais le temps à l'air de vouloir s’élever. Ai les reins
cassés, couché sur terre, voila la 8e nuit sans quitter chaussures.
Ordre
arrive de se faire des gourbis sommes à la disposition du colonel des Zouaves.
Sommes toujours dans l'endroit le plus dangereux, boche bombardant 2e ligne
pour empêcher les réserves d’avancer.
Avec
DAUSSEREAU je cours vers le petit bois où se trouve gourbi boche, rapportons
planche, madriers, couvertures,. À peine 30 ou 40
marmites rappliquent. Élargissons notre boyau faisons un plancher assez solide
recouvrons de terre, fabriquons une étagère, un banc et voila.
Pendant
plus d'une heure le bombardement recommence toujours même chose affreux
terrible quand serons-nous relevés, on ne peut tenir. Lieut.
BRETON blessé, le meilleur officier, le plus chic type.
Après-midi assez tranquille. Touchons ravitaillement, bon café chaud. Ordre
arrive, monter sac, nous allons partir, c'était inévitable étions si bien
installés.
10h1/2. Départ montons en 1ère ligne, marche silencieuse dans la nuit sous
les fusées et obus naturellement, allons relever les zouaves, partout trou de
marmite, terrain bouleversé, marche en rampant, matériel boche, 1ère ligne à
peine ébauché, 150m ennemi, gourbi de fortune.
Ne peut
dormir, froid, petit jour vive fusillade, croyons attaque boches, fusant sur
gourbi 1 mort, 2 blessés.
Brouillard intense, évacuation à travers la plaine, quoique proche ennemi, 2 brancardiers de la 6e blessés, on nous fait quitter ça, poste de secours installation dans gourbi boche, avec DAUSSEREAU, FAY et PEPOS allons ravitaillement, 3 km, traversons ligne d'artillerie boche, toujours installation parfaite, canon, matériel abandonné, cadavre, fuite précipitée.
Rapportons aux copains froussard tout le nécessaire, café, confiture, rhum…etc. la noce.
Après-midi,
installation qui va devenir parfaite, marmitage intense, pas de mal, grand Dieu
que c'est dur. (X 1 infirmier tué, 1 fou, 5 ou 6 brancardiers
tués ou blessés… On appelle ça le filon.
Apprenons que tout marche bien, nos attaques ont été parfaites. 4 kilomètre d'avance en peu de temps. Cependant boches retranchés à nouveau, donnes positions favorables. 3 ½ escadrille aéro une quarantaine.
Installation terminée, plancher, foyer, faisons jus…etc.
Le JMO du
régiment signale : 1 tué, 10 blessés.
Nuit assez tranquille, beau temps. 9h matin pluie de 77 fusant et canon révolvers.
Vais au ravitaillement, rapporte toujours un peu de bonheur aux copains.
Après-midi, les boches bombardent, marmite, fusant, on ne peut sortir, beaucoup de blessés en 1ère ligne (le regt a déjà plus de 400 blessés) partons les chercher sous les bombardements, salué de 77 à quelque mètre de nous, échappons à mort certaine, sauvons le copain BIBERT, accalmie, ramenons blessés, félicitations major et aumônier, 4 brancardiers ont été tués (service médical compte plus de 20 victimes).
Retourne au ravitaillement, sommes relevés à 10 heures soir, merci grand Dieu, arrivons minuit dans petit bois un peu à l'arrière. Coucher à la belle étoile.
Le JMO du
régiment signale : 14 tués, 51 blessés.
Ai bien dormi malgré froid.
De bon matin allons recherche matériaux, faisons petit abri. Boches envoient marmite, pas de mal.
Depuis le petit jour notre artillerie bombarde boche, il n'y a pas ½ seconde de répits, terrible barouf, oreilles et tête carrées ; apprenons qu'on doit bombarder 2 ou 3 jours ainsi.
Le 6, on doit attaquer, triste perspective, qu'importe si victoire.
Reçois colis de mes parents, heureux comme un roi.
(C'est par milliers que les boches reçoivent obus, leur situation doit être
intenable, je ne connais aucun mot capable de décrire le vacarme, l'enfer, le
barouf de notre bombardement, dormons retirés à 3 km en arrière sommes un peu
au repos. Hélas jamais on se remettra de nos fatigues, 10 jours sans se
déchausser, sans presque dormir et les marmites à chaque pas).
Le JMO du
régiment, qui se trouve au repos au bois Raquette, signale : 6 tués, 14
blessés.
Assez bonne nuit dans abri.
Notre bombardement a duré toute la nuit, il continu. Ravitaillement bombardé, chevaux éventrés, ça devient périlleux d'aller chercher son boulot. Nous devons partir dans la nuit, demain matin attaque.
Le bombardement dur toujours, c'est Kolossal.
Le JMO du
régiment, qui se trouve au repos au bois raquette, signale : 8 tués, 40
blessés.
Partons 2H matin, marche dans la nuit et le brouillard pour prendre position, arrivons sur une crête, vite des trous pour se loger.
Petit jour bombardement affreux, fusillade, le 117e et 2 bataillons du 115e attaquent, blessés, plaine affreusement marmitée, éclats et balles tout autour de moi.
11h matin, apprenons que les tranchées sont
prises.
Après-midi
calme relatif, notre attaque n'a pas donné grand-chose parait-il, droite marche
bien, coucher dans trou d'obus, assez mal.
Le JMO du
régiment signale : 45 tués, 144 blessés, 27 disparus.
Ai dormi tant bien que mal, n'ai pas beaucoup entendu les marmites pourtant ça tombait pas loin. Toujours marmitage intense, ça tombe bien sur notre coin, droite marche toujours bien, avons pris le village de Tahure.
Après-midi,
les marmites rappliquent de plus belle, notre position doit être repérée. Je ne
sais comment nous ne sommes pas tous bousillés. LUNDEAU blessé, lieut. ALAVAIL aussi. Quand hélas seront nous relevé !!!
Installation pour la nuit dans notre trou.
Vers minuit
départ, sommes relevés mais hélas, c'est pour remonter en 1ère ligne. Marche
dans la nuit à la lueur des fusées, éreintant. Prenons position dans étroite
tranchée hachée par les obus.
Nous nous blottissons dans un petit trou et là pliés en 4 passons la nuit.
Le JMO du
régiment signale : 10 tués, 34 blessés, 9 disparus.
Suis courbaturé, n'en peux plus, voila le 14e jour sous le fer et le feu, les hommes sont presque abattus, terrible, nous ne serons donc jamais relevé.
Matin, pluie de fusant quinzaine de blessés dont mon frère d'armes DUMUR (pas grave), c'est presque intenable, ma pèlerine est criblée d'éclats, je ne suis pas dedans heureusement.
Vais au ravitaillement, on ne sait où se mettre, marmites toujours marmites, Reviens sous les obus qui tombent à qq mètres de nous, rien, j'ai l'appétit coupé.
Passons l'après-midi
dans se boyau repéré, 3 fois sommes à moitié enterré.
Oh civils de l'armée si vous voyez notre situation comme la guerre serait vite finie ! Chère femme, chers parents si vous me voyez dans cette misérable excavation qui s'ébranle à chaque coup de canon.
Et dire qu'il faudra encore passer la nuit sur cet amas de pierre, c'est désespérant, pourtant il y a des régiments en arrière. Pourquoi ne pas nous relever un peu, 15 jours sous les marmites c'est démoralisant, c'est affreux, à chaque pas c'est la mort qui nous guette.
Le régiment a perdu plus de 800 hommes, comment ai-je fait pour passer à travers tout cela puisque déjà prés de 40 brancardiers ou infirmiers sont tués et blessés !!!
Le JMO du
régiment signale : 5 tués, 24 blessés.
Fin du carnet d'Émile SERRE, il
a écrit ces dernières phrases quelques minutes avant d'être mortellement
blessé.
Décédé le vendredi 8 octobre 1915
à l'ambulance 12 groupe 7 à St hilaire-le-Grand (Marne).
Il n’a pas à ce jour, de
sépulture militaire connue.
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Le sergent PARAT
Le caporal SANDOZ
DESBORDES
APPENEL
Le fourrier BOIVIN
OVIZE
DURAND
TREMINE
NICOLAS
Le sergent LECLERC
GAUTHIER
VALLET
LIEVREMONT
LEGER
Le Père PERRIN
BREBBEAU
DARBON
HOPP
Le capitaine VAUTIER
Le lieutenant PERRIAUT
Le capitaine CHEVALIER
Les brancardiers :
Ø PUSSET
Ø BOUTEILLER
Ø MONNIER (ou MONIER)
Ø CREVAT
Le médecin major LAVIGNE
Le médecin Auxiliaire PAYET
Le caporal Infirmier PONCET
CELET
Les infirmiers :
Ø TABRICH
Ø GRAND
GOURGEON
Le cuisinier ESCOFFIER
Le lieutenant CHAUTARD Curé
Le brancardier MICHOULIER, artiste Lyrique
Le sergent DUFLOT
Le caporal FONSIN
DUMUR
PÉPOS
RAVIGNÉ
MARNET
FOIX
GENOT
DAUSSEREAU
Le lieutenant BRETON
FAY
BIBERT
LUNDEAU
Le lieutenant ALAVAIL
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