Carnet de guerre de Paulin Bert

Soldat, puis caporal du 38ème régiment d’infanterie, 1ère Compagnie

 

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«  Je vous envoie avec l'autorisation de les joindre sur votre site le carnet de guerre de mon grand-père Paulin Bert (38e RI) que j'ai reproduit le plus fidèlement possible. »

Le carnet de guerre correspond tout à fait à l'historique du 38 RI, écrit à la fin de la guerre par le chef de corps du régiment...Les similitudes de vue des combats du chef de corps et du simple soldat sont vraiment étonnantes.

Je suis à votre disposition pour tous renseignements complémentaires.

Si des descendants d'anciens Poilus du 38 RI se font connaître, je correspondrais volontiers avec eux.

Cordialement

Jean-Paul Bert (octobre 2005)

 

 

 

 

  Par un beau jour d’été la guerre se déclare.

 

    J’arrive au dépôt mobilisateur le 2 août 1914. On est habillé, équipé et on embarque le 5 août pour une destination inconnue.

 

    On débarque dans les Vosges, dans un petit village assez éloigné de la frontière que les Boches ont déjà passée. On reste deux jours dans ce petit pays, puis on se met en marche pour rencontrer les barbares. On brûle du désir de se battre.

 

    Le 12, on entend tonner le canon et le 13, on relève les troupes de couverture. Quelques régiments sont déjà décimés. Premier engagement le 14 août, mais ma compagnie n’y participe pas.

 

Dans ce carnet, je ne veux parler que des combats auxquels j’ai participé moi-même.

Le 14 août, je ne suis que témoin de la bataille et de quelques éclatements d’obus. Enfin, c’est le baptême du feu quand même.

Je suis à la 1ère compagnie.

    Ce jour là, les Boches sont repoussés et ils battent en retraite sur Sarrebourg.

 

On les poursuit jusqu’au 20 août sans éprouver beaucoup de pertes mais ils s’arrêtent tout près de Sarrebourg.

On livre de violents combats le 20 et le 21 à Bruderdorf.

Le 21, au milieu de la journée, j’ai vu commander la retraite du 13ème corps par un capitaine d’Etat-Major.

Alors, ce fut une retraite précipitée car on est déjà pris aux flancs par les Boches. Les obus de 240 tombent comme grêle. On marche longtemps et on ne s’arrête que le lendemain après avoir passé la frontière. Ma compagnie est arrière-garde pour protéger la retraite, on a quelques blessés. On est resté quatre jours sans ravitaillement. Pour seule nourriture, on n’a mangé que des fruits verts. La chaleur, la faim, la marche nous accablent.

C’est du 18 au 23 qu’on n’a pas été ravitaillé.

 

    On bat toujours en retraite, mais un ordre arrive, il faut les arrêter.

 

Le 23 au soir, on se cramponne sur les crêtes de Baccarat pour défendre cette ville. Mais, hélas, il faut lâcher.

On bat en retraite de nouveau, ma compagnie se trouve garde drapeau, ça nous permet d’être un peu en arrière. On rentre dans Baccarat en partie évacuée de ses habitants. Je repère un château vide avec quelques camarades, on fait cuire une poule et un lapin. Avec un de mes camarades, je m’occupe de la popote, d’autres cherchent le vin dans la cave, ils trouvent du champagne, du vin vieux et une belle boîte de cigares. Les obus tombent déjà dans le parc mais on continue notre petit festin.

 

    Tout à coup, on crie : "aux armes", il faut défendre le drapeau, on met baïonnettes au canon et on bat en retraite. C’est triste car tous les habitants fuient devant la horde de barbares. J’ai vu des femmes malades, traînées par leurs enfants dans des brouettes, des enfants emportés par des cavaliers sur leurs chevaux.

 

    Celui qui n’a pas vu ça, ne peut pas le croire.

 

    On se couche dans un pré, et on attend les ordres. Les Boches sont encore arrêtés à Baccarat, ils ne peuvent pas déboucher.

Les 24 et 25, il se livre une terrible bataille autour de Baccarat. Ma compagnie n’est pas encore trop éprouvée, mais des jours durs nous attendent.

 

    Le 26, il faut attaquer et ma compagnie est en première ligne.

 

    On tombe sur les Boches à Roville-aux-Chênes. Juste au moment où on se prépare à charger une batterie boche, notre artillerie se met en action et elle tire sur nous. Démoralisés, on s’arrête et on occupe Roville-aux-Chênes.

La journée a été chaude et j’ai vu tomber beaucoup de camarades près de moi.

La lutte commence à être sévère. On attend le lendemain avec confiance car on doit attaquer de nouveau.

 

Le 27 donc, on repart à l'assaut. Il s'agit de prendre le village de Doncières situé aux flancs d’un coteau. Ma compagnie est encore en première ligne. On gagne les abords du village sous une avalanche d’obus.

 

    C’est la première fois que je suis retourné par les obus. L’ordre arrive de mettre baïonnette au canon et nous partons à travers le village comme des lions. On bouscule les Boches, mais, hélas, pas pour longtemps. Ils prennent leur revanche quelques minutes après.

 

    Avec quelques camarades, nous sommes les plus avancés au fond du village, dans un atelier de forgeron. On tire chacun notre tour par une petite fenêtre, on a du plaisir car chaque coup porte. Sans se soucier de ce qu’il se passe dehors, on tire toujours sur les Boches qui avancent en colonne par quatre, ça nous permet de taper dans le tas. Mon fusil est tout rouge ! J’ai tiré plus de 300 cartouches.

En attendant qu’il refroidisse, j’allume une pipe. Je ne doute pas qu’on est déjà cerné. Un capitaine passe en criant "sauve qui peut !", on ne l’écoute pas, on tire toujours.

Puis, on veut savoir ce qu’il se passe. Un premier camarade est abattu en sortant, un deuxième aussi. Comment faire ? On tire encore quelques coups de fusil sur ces barbares. Je me souviens qu’il me reste deux quarts de gnole dans mon bidon. J’appelle les deux camarades qui restent avec moi et je leur dis de boire un coup. Au moins un que les Boches n’auront pas !

 

    On sort de notre cabane qui nous a servi de fortin, nous a protégé et permis d’abattre quelques Boches. Par bonheur ou du moins par miracle, on peut faire cinquante mètres sans être touchés. On passe sous une véritable grêle de balles.

 

    On entre dans un hangar pour souffler un peu. On y trouve environ quarante poilus désarmés qui attendent l’arrivée des Boches pour se rendre. Moi, je ne veux pas être prisonnier. Je prends mon fusil et, à coups de crosse, j’enfonce la porte de derrière qui donne dans des jardins. J’entraîne tous mes camarades qui avaient peur de sortir de cette grange. Je les ai décidés à me suivre par quelques paroles. On se sauve à travers cette pluie de balles, encadrés sur les deux flancs par les Boches.

Une fois au bout du village, on s’arrête pour souffler. Devant nous, se trouve un coteau planté de pommiers et de pruniers. C’est un véritable verger. Avec mes camarades, nous décidons de le franchir. Nous partons l’arme à la main. La montée est dure, au moins 30 % sur cinq cents mètres. Quelle épouvante là-dedans. Fusils, mitrailleuses se mettent à cracher sur nous. Je vois mes camarades tomber sans pouvoir leur porter secours. Je m’attends à être abattu à chaque instant. Par miracle, j’arrive au sommet de la crête, je regarde derrière moi, je suis seul, tous mes camarades sont tombés.

 

    Je ne suis pas encore sauvé, les balles sifflent et beaucoup touchent le sol à mes pieds. Je souffle un peu et je fais quelques centaines de mètres. Je trouve un poilu blessé à la jambe, je l’emmène à l’arrière.

Il arrive un petit incident. Le 120ème d’infanterie se prépare à charger à son tour, un capitaine m’ordonne de laisser le blessé et de me mettre dans le rang. J’en ai gros sur la patate.

Je repère un mur, je me faufile derrière et me dérobe à la vue de ce capitaine. Je pars à la recherche de ma compagnie. Celle-ci a battu en retraite depuis plus d’une heure. Je la retrouve dans un village à trois kilomètres en arrière. Il est huit heures du soir. Avec deux camarades, on se couche dans un poulailler. On est terriblement fatigué.

 

    Cette journée a été une véritable hécatombe. Cent dix hommes sur les deux cents de ma compagnie manquent à l’appel. Neuf cents au régiment. Je n'ai pas été touché mais ma gamelle est percée par une balle.

 

    Le lendemain matin, avec mes camarades, on se réveille trop tard et le régiment est parti depuis trois heures du matin. On ne le retrouve que le soir à six heures.

    Le régiment est revenu un peu en arrière.

 

Le 29 août, on fait des tranchées. Pour la première fois un avion lâche trois bombes qui font des victimes chez les artilleurs à côté de nous.

Le 31 août, on reprend les avant-postes.

 

    Il faut faire une patrouille de jour. Avec un caporal et trois hommes, je pars volontaire.

On fait 500 mètres en rampant en avant des lignes. On rentre dans les lignes boches. Deux heures après, on est repéré par les artilleurs boches. Ils nous envoient une rafale de 77 toutes les cinq minutes.

Ils labourent la terre tout autour de nous. On ne bronche pas, on résiste car on ne peut plus se sauver. Il faut attendre la nuit. Lorsqu’elle arrive, on sort comme on peut de notre triste situation. On rejoint notre section, tous les quatre sains et saufs. On apporte de précieux renseignements. On est relevé le lendemain.

 

 Le 9 septembre, nous embarquons pour une direction inconnue.

On arrive dans l’Oise.

Le 11, on débarque dans une ville que les Boches ont évacuée depuis deux jours. Par étapes, on marche sur Compiègne.

Le 15, on prend contact avec l’ennemi, ça cogne ferme. Ma compagnie est engagée le 17 à Machemont.

 

    On pousse trois fois la charge à la baïonnette. On se bat de maison en maison, on se fusille à bout portant.  C’est sinistre : les rues sont pleines de cadavres humains et d’un grand nombre de chevaux abattus. Il pleut beaucoup, l’eau coule dans les rues, rougie par les sangs français et boches. J’ai vu le Lieutenant-Colonel commandant le régiment tomber devant moi, tué par une balle en pleine tête.

Enfin, on refoule les Boches et ça redevient calme.

Beaucoup de camarades sont tombés et malgré les renforts incessants que reçoit ma compagnie, elle a toujours pour effectif 90.

 

Le lendemain, on se repose.

 

Le 19 septembre, on part à la poursuite des Boches qui battent en retraite dans la direction de Ribécourt.

 A dix heures du soir, une patrouille part reconnaître le village de Cambronne. La patrouille appuie trop sur la droite.

Je suis envoyé, seul, à leur recherche.

Je me glisse dans l’ombre et à l’aide de petits cris et de coups de sifflet, je finis par me faire entendre. Je ramène la patrouille sur la bonne piste. On longe un chemin où les cadavres s’entassent les uns sur les autres, pêle-mêle sur le chemin, je trébuche sur les corps de blessés français et boches. Ils appellent au secours mais je ne peux pas m’occuper d’eux.

Je marche avec la patrouille.

A quelques centaines de mètres, s’offre un spectacle terrifiant. Dans le village qu’on doit attaquer, plusieurs maisons brûlent. On entend les Boches qui détalent et fuient dans la direction de Ribécourt.

 

   On frappe à la porte d’une ferme, la patronne nous dit que les Boches sont partis depuis à peine dix minutes.

Un jeune homme nous conduit aux portes du village. On barricade les routes et on attend le petit jour. Il n’arrête pas de pleuvoir. Je suis accroupi dans un fossé plein d’eau.

Enfin, le jour se lève. Les Boches nous font siffler des balles aux oreilles.

Le commandant de compagnie fait porter des ordres pour bombarder la cote 119. Les hommes sont tués avant d’avoir terminé leur mission. Une deuxième fois aussi. C’est à moi qu’est confiée la troisième mission. Comment passer ?

Il fait jour et les Boches sont de tous côtés. C’est le sort de mes copains qui m’attend.

Enfin, je n’hésite pas, mais j’ai la précaution de ne pas prendre la même route que mes pauvres camarades. Je me profile à travers des pommiers. Je ne suis aperçu qu’assez loin.

Je reçois une volée de coups de fusils. Les balles sifflent mais, je ne m’arrête pas. Je m’arrête seulement dans un petit bois, pour souffler un peu.

J’arrive enfin à destination et je transmets l’ordre. Je dois rapporter un pli à mon commandant de compagnie, mais avec plus de sécurité car le 75 tire déjà à toute volée sur les barbares qui voulaient me démolir. L’ordre que j’ai porté a fait son effet et je rejoins ma compagnie sans grand mal.

 

    Le 22, après un court bombardement, on prend la cote 119 et on s’y installe du 21 septembre au 20 octobre.

 

    Le 15 octobre, l’ordre arrive d’attaquer Dreslincourt, petite commune à flanc de coteau et tenue fortement par l’ennemi.

 

    Je suis de patrouille avec quelques camarades. On avance avec précaution en couvrant de notre mieux nos camarades qui suivent derrière. Je fais partie de la colonne de gauche, on est sûr de rencontrer les Boches.

Ça ne manque pas. Environ 500 mètres avant d’arriver au village, on monte un petit coteau, quand tout à coup, on essuie une salve à bout portant venant de derrière un tas de bois. Je me couche vivement, un camarade fait demi-tour pour se sauver. Il reçoit une balle dans sa cartouchière, ce qui fait exploser toutes ses cartouches. Le croyant blessé, je me porte à son secours, il est seulement un peu brûlé.

 A cinq heures du soir, on arrive en bordure du village de Dreslincourt et on l’attaque. On réussit à prendre seulement quatre maisons. Ça ne nous coûte pas trop cher pour prendre la position, mais il faut tenir. On  n'est pas ravitaillé pendant trois jours. Après que les Boches aient tout démoli, le 18 au soir, on décide de se sauver à travers les lignes. On réussit, non sans peine.

 

Dans cette aventure, je vois tomber beaucoup de mes camarades. On établit notre ligne à 800 mètres en arrière et depuis, c’est un long séjour tranquille, à part quelques escarmouches, on reste dans ce secteur jusqu’au mois de novembre 1915.

 

    Ensuite, grand repos dans la Somme à Crève-Cœur-le-Petit, puis on prend les tranchées devant Roye, un secteur assez tranquille.

 

    On est relevé le 17 février 1916 et le 22, on embarque pour Verdun.

 

  Lors de la grande offensive, je suis en permission et je n’assiste pas à cette grande bataille. Le régiment est relevé, je le rejoins et je suis nommé caporal. On va en repos à Saint-Dizier puis dans l’Oise, on reste un mois.

On remonte en ligne dans l’Aisne, un secteur assez mouvementé, surtout à cause des coups de main et des torpilles.

On y reste jusqu’au mois d’août 1916 puis on prend un peu de repos. Après, on remonte en ligne pour faire les attaques de la Somme devant Chaulnes.

 

  Le 11 septembre, on prend les tranchées et on attaque le 17.

On fait un grand nombre de prisonniers et on gagne du terrain. On éprouve très peu de pertes, le plus dur, c’est pour tenir les positions car on est "marmité" à chaque instant. Plusieurs fois, je conduis la corvée de soupe, sans être sûr de revenir car il faut traverser un feu de barrage. On prépare une attaque pour le 10 octobre. Le bombardement dure depuis six jours. Attaque à 11 heures du matin, journée meurtrière car les Boches ne se rendent qu’après être mis complètement hors de combat. On ne fait pas beaucoup de prisonniers, pour être maître : il faut les tuer sur place.

 

    Le lendemain, le 11, c’est la revanche pour les Boches. Ils nous écrasent par un bombardement effroyable. Je suis enterré trois fois de suite par des obus de 210. Je reste avec deux camarades, tous les autres sont tombés ou se sont enfuis sous cette avalanche d’obus. Quelques camarades d’autres sections nous rejoignent.

 

   Le soir même, nous sommes relevés. Il était temps car nous restons à peu près quinze de la compagnie. Trois jours de repos à l’arrière et on remonte pour six jours faire les coureurs de la division à la brigade, de la brigade au colonel, du colonel aux avant-postes. On est relevé le 20 pour aller en grand repos.

 

    On est resté quarante jours dans la boue jusqu’à la ceinture. C’est encore par miracle que j’en sors sain et sauf.

Je pars en permission le 22 octobre.

Après, j’ai un mois de repos avec mon régiment dans la Somme. Direction les Vosges pour des manœuvres au camp de Neufchâteau. Au bout d’un mois, le 29 décembre 1916, retour dans l’Oise. On reprend notre ancien secteur de Ribécourt. C’est assez calme, à part un coup de main sur la compagnie située à ma gauche. Mon poste reçoit une volée d’obus pendant vingt minutes et c’est tout. On reste vingt jours dans le secteur et on est relevé. On se dirige sur le secteur de Lassigny pour préparer l’attaque qui doit se produire au printemps.

On va dans ce secteur les premiers jours de février 1917.

 

    Mon régiment est réserve de la division. On travaille tous les jours aux avant-postes pour faire des tranchées, des abris, des lignes de téléphone souterraines. C’est dur car il faut travailler constamment sous les obus et par un froid de moins 20°C. On couche dans une petite baraque faite en papier goudronné. Le pain est gelé et il faut le couper à coup de hache.

Le vin gèle aussi, on est complètement frigorifié. Par bonheur, je pars en permission les premiers jours de mars. Ma permission terminée, je rejoins mon régiment au même endroit, on finit les préparatifs pour attaquer. En attendant, les Boches organisent leur retraite, les avions signalent leur recul. On précipite l’attaque.

 

    Ma compagnie doit attaquer le petit bois triangulaire à gauche de Lassigny. Deux jours avant l’attaque, l’artillerie démolit tranchées et barbelés pendant qu’on est à l’abri un peu en arrière des lignes.

 

    Le jour de l’attaque arrive, tout est prêt. Le 86ème d’infanterie et le 408ème font des reconnaissances dans les lignes allemandes et ils ne trouvent qu’une mitrailleuse servie par quatre hommes, ils les font prisonniers et continuent leur marche en avant. Ma compagnie n’a pas besoin d’intervenir. Le front est repoussé.

 

    On suit derrière, toujours réserve de la division. La poursuite dure quatre jours puis on revient en arrière. Quelques jours après, on remonte pour faire les attaques de Saint-Quentin. Comme l’attaque ne réussit pas, mon régiment n’y participe pas. On relève le 16ème d’infanterie deux jours après l’attaque.

 

    Ma section est flanquée derrière un petit talus, bien repérée par les Allemands. On y reste huit jours. Pendant ce court séjour, on a reçu 2 000 obus sur notre petit coin. Il n’y a pas d’abris, seulement un petit trou au pied du talus où on s’agrippe comme des vers de terre. Huit jours en première ligne, puis huit jours en deuxième et ainsi de suite. Le secteur finit par redevenir tranquille. On reste encore quelques jours et on est relevé pour un mois.

 

    On s’installe dans un petit village pas trop démoli, on y reste un mois en grand repos.

 

    Remontée sur Saint-Quentin. La relève est mouvementée. On a des morts et des blessés. Je reste huit jours dans une triste tranchée avec de la boue jusqu’à la ceinture, et les Boches qui "marmitent" pas mal. Huit jours après, je pars en permission et à mon retour, je trouve mon régiment près à embarquer pour les Vosges.

 

    On arrive en Meurthe-et-Moselle les premiers jours de juin 1917 et on s’installe dans un joli petit village, c’est là un véritable repos. Je reste jusqu’au 22 juillet où je suis envoyé au dépôt divisionnaire à cause de mon ancienneté au front.

 

    Seulement, au dépôt divisionnaire, ils organisent une corvée de trois cents hommes pour porter des torpilles à Verdun. J’en fais partie. Voilà le repos qu’ils veulent me donner.

 

    Arrivés à Verdun, nous nous installons dans un abri fort solide. Pour cette corvée, il s’agit de porter trois torpilles par nuit. Ca fait vingt cinq kilomètres à parcourir sous une avalanche d’obus. Le premier soir, on sort de notre cagna, on reçoit une volée d’obus, on traverse ce feu de barrage, on passe à côté du Fort de Douaumont. On va prendre la torpille dans un dépôt à quatre kilomètres des premières lignes. Un homme ne peut porter qu’une seule torpille, engin qui pèse trente cinq kilos, ça fait trois voyages jusqu’aux premières lignes, donc douze kilomètres avec une torpille sur le dos. A chaque corvée, on a des morts et des blessés.

 

….Le cinquième jour de notre corvée, j’ai une équipe de douze hommes. Je leur fais prendre à chacun une torpille et nous partons pour les avant-postes. Juste au moment où on arrive au bois de Caurières, il se déclenche un formidable feu de barrage. Il est environ vingt trois heures, il fait un beau clair de lune et on ne voit que du feu.

 

Les avions se mettent de la partie, ils nous survolent à cinquante mètres d’altitude et ils nous tirent à la mitrailleuse. Ils nous criblent de balles.

On se cache plus ou moins bien. La rafale terminée, on reprend notre chemin. On traverse le bois de Caurières puis on s’engage dans le ravin de l’Hermitage. Environ quatre cents mètres avant d’arriver à l’endroit où l’on doit déposer les torpilles, il se déclenche un nouveau feu de barrage.

Cette fois nous sommes en plein dedans. Nous n’avons pas d’abris, il faut continuer notre route et faire au plus vite. Les obus pleuvent comme grêle, il en tombe deux au milieu de ma corvée, un tout près de moi qui me fait faire deux tours sur place. Cette fois il y a de la casse. Un camarade est touché de trois éclats. Je fais mon possible pour l’emmener à la cagna des infirmiers.

 

    Je veux ressortir pour aller chercher un deuxième que j’ai vu tomber, mais les obus m’arrêtent. A la troisième sortie, j’arrive jusqu’à lui. Avec un camarade, je le ramène auprès d’une cagna, hélas, il est mort. Des douze hommes de ma corvée, je n’en ramène que quatre, les autres sont tués ou blessés. On est relevé le septième jour et on ne regrettera pas ce mauvais coin.

 

    On descend sur la Meuse et on loge dans des péniches. On rejoint le dépôt divisionnaire et j’y passe trois mois tranquilles.

 

    Fin novembre 1917, je suis désigné comme renfort du régiment et on m’envoie à la 7ème compagnie. En ce moment, le régiment est au repos mais, on ne tarde pas à monter en tranchées dans le secteur de Vauquois. C’est assez tranquille mais, il s’y fait beaucoup de coups de main.

 

    Après un séjour en tranchée de vingt jours, dans la boue et à toutes les rigueurs du froid, on retourne en deuxième ligne. Quelques jours plus tard, on est entre Vauquois et Avocourt, un coin ramoné par les torpilles.

Après dix huit jours dans ce secteur, je pars en permission. Nous remontons en ligne le 8 mars. Nous remplaçons une compagnie fortement éprouvée par un coup de main des Boches. Il y a beaucoup de cadavres sur le terrain. Il faut les enterrer et remettre le secteur en ordre car les tranchées ont souffert du tir de barrage.

Cinq jours plus tard, on parle de revanche.

 

    On prépare un coup de main pour le 16 mars. On travaille jour et nuit. A peine quelques heures de repos et il faut reprendre la pelle et la pioche. On est relevé le 15 au soir pour faire place aux deux bataillons qui doivent faire le coup de main. Je suis désigné chef du poste des coureurs du bataillon pour la journée du 16. Nous devons porter les plis secrets en première ligne. Notre artillerie tape à toute volée, les Boches ne peuvent riposter que faiblement, nous n’avons pas grand "marmitage."

Le coup de mains se déclenche à six heures du soir, il est très réussi, nous faisons quatre-vingts prisonniers. Deux jours après, nous remplaçons les poilus qui ont fait le coup de main. Nous restons quelques jours en ligne, puis en arrière, puis à nouveau en ligne.

 

    Quelques jours plus tard, à Avocourt, nous sommes relevés par les Italiens. Les premiers jours du mois de mai, nous allons en repos en Argonne. Pas pour longtemps car l’offensive boche se déclenche le 27 mai.

Le 29, on est en plein dans la mêlée. Nous arrêtons les Boches tout près de Dormans après six jours de combats formidables. Nous revenons en deuxième ligne, à Chatillon.

     Cinq jours après, on remonte pour vingt jours. Puis, je dois partir en repos, mais il n’en est pas ainsi. On marche pendant deux jours pour prendre les lignes à Dormans sur la Marne.

 

    On reprend les lignes pendant quatre jours. C’est là que je suis cassé de mon grade par M. le Capitaine Luciany qu’il s’appelle, un Corse.

 

A cause de ma cassation, je suis envoyé à la 3ème compagnie pour attendre la nouvelle offensive boche. Elle ne tarde pas à se produire.

 

Le 14 juillet, c’est tout à fait calme. On fait même grande fête. Les cuisiniers nous ont apporté une quantité de bon vin de champagne. A minuit exactement, c’est les Boches qui le débouchent. C’est l’offensive qui doit les mener à Paris.

 

    On n'a jamais vu un pareil bombardement. A trois mètres les uns des autres, on ne s’entend pas parler. Ils nous lancent des gaz à profusion, on a gardé le masque pendant six heures consécutives. Après l’artillerie, c’est l’attaque de l’infanterie. Ils sont arrêtés sur la deuxième ligne. Ma compagnie n’a pas encore trop souffert.

Le 15, on se déplace pour se porter sur un point faible.

Le 17, nous revenons à notre ancienne place, toujours sous un effroyable bombardement. On fait de nouveaux trous pour s’abriter.

Les 18 et 19, attaques et contre-attaques se succèdent.

Le 19 au soir, c’est à notre tour. Il s’agit d’enlever le village de Marfaux, situé dans une vallée à flanc de coteau.

 

    Ma compagnie doit attaquer en plein centre du village. On prend la position d’attaque à sept heures du soir. On est reçu par un fort "marmitage." L’ordre d’attaque est pour dix heures. L’heure arrive, on bondit. On avance avec beaucoup de précautions pour ne pas alerter les Boches. Je suis tout à fait à l’aile gauche de la compagnie, ce qui fait qu’il n’y a personne à ma gauche, façon de parler car il y a les Allemands. On fait cinq cents mètres en se dissimulant de notre mieux.

 

    A vingt mètres environ, j’aperçois un petit poste boche. Je le communique à mon caporal.

Il me dit que c’est peut-être une patrouille de chez nous. Sur la droite, quelques coups de feu partent du côté des Allemands. En face de moi, je vois un Boche qui se détache du poste pour avertir leurs réserves de notre avance.

En face de moi, en plein champ, une mitrailleuse ennemie se met en action, de la droite, d’autres crépitent. C’est un carnage.

J’entends des gémissements et des râles. Les uns après les autres tous mes camarades tombent, à côté de moi, mon caporal reçoit une balle en plein ventre. Je suis couché derrière un léger repli de terrain qui est presque insuffisant à me protéger contres les balles.

Derrière moi, j’ai un jeune soldat de la 18 que je protège de mon mieux car c’est un gentil petit gars. Chaque fois que le Boche tire sa bande de mitrailleuse de 250 cartouches, on baisse la tête, si on pouvait la rentrer dans la terre, on le ferait.

Aussitôt, la bande finie, en attendant que le barbare en remette une autre, on leur envoie quelques coups de fusil. J’ai une petite carabine qui me permet de manœuvrer facilement.

Enfin la fusillade cesse. On entend seulement les râles des mourants.

C’est triste.

Je reste seul avec mon jeune camarade et une section de mitrailleurs qui est venue se placer sur notre gauche, un peu en arrière. Tout à coup, une patrouille boche surgit. Ils avancent sur ma gauche et en face en rampant. Je regarde ceux de gauche, mon jeune camarade me prévient, un grand gaillard se lève en face. Il ne me voit pas car je suis couché dans l’herbe.

Je lui crie "qui va là ?"

Pas de réponse, en même temps, je vois son grand casque à la mode boche. Je n’hésite plus. Je fais feu, ma carabine braquée sur sa poitrine, l’ennemi tombe.

    Les Boches sont si près que mon jeune camarade en perd son sang-froid, il se replie sans rien dire. Il a raison car ce qui reste de la compagnie bat en retraite.

Je m’en aperçois un peu tard. Je reçois des coups de fusil venant de l’arrière. Ce sont les quelques rescapés qui tirent sur les Boches qui avancent. C’est un moment où un homme doit rassembler tout le sang-froid qu’il peut avoir. Je suis entouré d’Allemands et ça tire de toutes parts. Je décide de me dégager coûte que coûte de cette dangereuse situation.

Il est environ onze heures du soir, je prends une courroie de mon sac entre les dents, je l’avais mis devant moi pour me protéger des balles. Je me mets à faire comme les écrevisses, je rampe, en reculant, mais toujours face à l’ennemi. Pendant deux cents mètres, je me préserve de mon mieux de gauche, de droite et de face car je suis entouré de Boches. Je finis par me dégager et rejoindre les quelques survivants de ma compagnie. Hélas, peu nombreux.

Dans ma section, sur trente, nous revenons six.

Je retrouve mon petit camarade de la classe 18. Avec lui, je pars en patrouille pour couvrir notre petite troupe de rescapés. Dans les ténèbres, nous cherchons le Boche qui aurait pu contourner la compagnie et la surprendre de flanc ou de derrière. Mon jeune camarade me réclame à boire, j’avais conservé quelques gouttes de pinard.

A notre grande déception, deux balles sont passées par-là et ont troué mon bidon. Il est vide de son précieux contenu. Je regarde bien mais c’est inutile, il n’y a plus rien dedans. La soif nous dévore. Comment apaiser la fièvre des combats qui met une soif qu’on ne peut pas imaginer en temps normal ? Enfin, il faut se résigner, on continue notre marche pour rentrer dans nos lignes. Là, d’autres épreuves nous attendent. Un brave soldat n’abandonne jamais un camarade blessé. Les blessés sont nombreux et il n’y a pas d’infirmier.

 

    Après s’être débarrassé de l’ennemi, on fabrique des brancards avec des branches sur lesquelles, on installe une capote ou une toile de tente. On finit par faire quelques brancards de fortune. Que faire ? Beaucoup de camarades sont partis à la recherche d’un abri pour finir la nuit. On ne reste plus que trois pour porter trois camarades grièvement blessés. Il y a deux kilomètres pour arriver au poste de secours, on a tout notre barda et les obus tombent comme grêle dont ceux redoutables à friction ypérite. Malgré tout, on ne veut pas abandonner les blessés. Le mot d’ordre de notre conscience est que s’il faut mourir, on périra tous ensemble.

 

    On porte un blessé cent mètres, on le dépose pour aller en chercher un autre. De cent mètres en cent mètres, on arrive au poste de secours. Il est trois heures du matin. Exténué et assoiffé, je trouve une petite flaque d’eau, j’en prends un peu dans le creux de la main, ce n’est que de la boue, la soif, c’est dur, je bois quand même.

    Malgré les obus qui tombent, je me couche derrière un arbre. Je me réveille quelques minutes après et je me mets un peu plus à l’abri dans une cagna. J’y rencontre quelques rescapés de ma compagnie. Enfin le soleil se montre. Un ordre nous fait reculer d’une centaine de mètres.

 

 

    Le 21, les Anglais arrivent. Ils attaquent au matin et les jours suivants. On amalgame avec eux, ma compagnie ne participe plus aux attaques car elle est trop éprouvée. Elle est seulement en deuxième ligne. Avec quelques camarades, on fait les coureurs du poste de commandement au poste du colonel.

 

 On est relevé le 27 juillet au milieu d’une avalanche d’obus.

On passe la nuit du 27 au 28 dans un bois. En camion, on nous emmène dans un village, bien à l’arrière, pour une demi-semaine de repos. Puis, en camion, on nous emmène directement à Verdun.

 

    On reste quinze jours en première ligne. Puis, on nous envoie en réserve. Je pars en permission le 22 août.

 

    Je rejoins mon régiment à Verdun, nous sommes relevés le jour de mon arrivée. On reste deux jours à la citadelle.

   

    Puis, on prend les lignes dans un secteur assez tranquille en ce moment là. Je suis quelques kilomètres en arrière car j’appartiens à une compagnie qui fait des coups de main, une compagnie franche.

On reste une quinzaine de jours dans ce secteur et on est relevé par les Américains.

 

    Direction la Champagne.

Quand l’ordre arrive de monter en ligne, il y a vingt kilomètres pour arriver à nos anciennes lignes et depuis, on a avancé de quinze kilomètres, ce qui fait que nous avons trente cinq kilomètres à parcourir.

Départ le 30 septembre à six heures du matin avec une demi-boule de pain et un quart de pinard.

On arrive à la ferme de Beauséjour à onze heures, on attend un moment la cuisine, mais elle n’arrive pas. On repart à quatorze heures, le ventre bien léger, ça nous permet de ne pas trop nous enliser dans la boue, nous en avons jusqu’au ventre.

A seize heures, on arrive dans un ravin, on y attend la cuisine qui ne vient toujours pas.

On repart à dix-huit heures. On fait encore plusieurs kilomètres par des pistes toutes bouleversées par les obus. Nous dépassons nos anciennes lignes et nous nous arrêtons dans une vieille tranchée boche.

Il est vingt heures et on attend encore la soupe. En fait de soupe, ils nous distribuent des cartouches et des grenades. On repart à deux heures du matin et on arrive en première ligne à cinq heures pour relever une division marocaine.

 

    A six heures, ordre d’attaquer. Il nous faut bondir sur le parapet, le ventre pas bien garni. Depuis trente six heures, on a seulement mangé une demi-boule de pain et fait trente cinq kilomètres. On avance sans être trop inquiétés par l’ennemi. Après avoir parcouru quinze cents mètres, on rencontre un épais réseau de barbelés. Il faut les franchir et les Boches commencent à nous arroser de balles de leur feu de barrage.

On arrive dans le ravin sous les obus, on le franchit et on s’arrête quelques instants avant d’arriver sur le plateau de Marvaux. On repart, les Boches qui sont sur une petite crête en face de nous, à environ cinq cents mètres, nous arrosent de balles et d’obus dès qu’ils nous voient déboucher sur le plateau. Sans hésiter, le plateau est franchi au pas de course.

On arrive aux abords du village que ma section est chargée de prendre. Le chef de section décide de ne pas engager beaucoup de monde. Je pars avec deux volontaires. J’aborde les deux premières maisons sans recevoir de coup de feu, c’est la preuve que le village est évacué. On traverse une rue qui est prise en enfilade par les Boches qui sont sur la crête en face de nous. Ils nous envoient des rafales de mitrailleuse, nous longeons les murs de maison en maison. Après des détours mouvementés, on arrive au sommet du village. Je vois déboucher la section de gauche puis en descendant un peu, la section de droite. Ma mission est donc terminée. Avec mes deux camarades, nous faisons demi-tour pour rendre compte au Lieutenant. Il donne l’ordre à la section de traverser le village. On arrive au pied de la colline où les Boches se cramponnent. Il faut agir avec précaution car les mitrailleuses nous prennent de tous côtés.

 

On se faufile derrière des replis de terrain. On parvient presque au sommet de la crête, là, on est arrêté par un réseau de barbelés. On reste sur place, la relève est à minuit. Il est temps, ça fait quarante huit heures que nous n’avons pas mangé ni bu.

 

    On se ravitaille à l’arrière et on remonte en ligne le 5 octobre. L’attaque doit avoir lieu le 7, mais je pars ce jour là en permission à quatre heures du matin. Je rejoins le régiment en repos au camp de Mayol.

On reste une huitaine de jours en repos puis on remonte le 28 pour attaquer le 1er novembre. L’attaque se produit à quatre heures du matin. Mon bataillon est en réserve. Le soir, nous avançons pour prendre une position d’attaque. On traverse l’Aisne sous le feu de l’ennemi. Après avoir traversé, on se met à l’abri derrière un talus pour se protéger des obus. Par malheur, nous sommes pris de flanc par une batterie de 88. Elle nous arrose copieusement.

Un obus arrive en plein sur nous. Il éclate à deux mètres de moi. Je suis blessé légèrement à la main. Il y a beaucoup de morts et de blessés.

 

    Je suis évacué. Je reste cinq jours à l’hôpital.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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