Récit de Célestin BLANCHARD
Soldat au 45e
Régiment d’Infanterie Territoriale
Mars-avril
1917
Présenté par
Bernard, son petit neveu.
Merci à lui.
Ce n’est pas un
carnet de notes tenu pendant les hostilités, mais un récit (du moins la partie
qui est venue à ma connaissance) fait par mon grand-oncle Célestin Blanchard
(1873-1933), instituteur libre. Il fut peut-être écrit à la fin de la guerre, à
moins que ce ne soit après la guerre. Il
a été démobilisé le 1/1/1919 et renvoyé à son école à Cholet (Vendée). Il est
décédé en 1933 d¹une tumeur cancéreuse abdominale.
Merci.
J’espère que ces
quelques lignes pourront intéresser plus d¹un internaute.
Bernard Blaineau ; janvier 2005
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Religieux et instituteur libre dans le civil.
Affecté le
Participe sans
doute à la bataille de Verdun en février 1916. Du 19 mars au
Le 10 mars 1917, à 6 heures du matin, nous
quittons Verdun pour le Bois Saint Pierre. Accompagnant le sergent major et le
fourrier, je fis la route en vélo afin d'aller reconnaître le cantonnement et
de revenir ensuite au devant de la Compagnie pour lui servir de guide.
Nous arrivons au
Bois Saint-Pierre : c'est ainsi que nous appelons les quelques troncs d'arbres
épars qu'a laissés la hache du sapeur ou du pionnier. Entre ces souches ont
surgi des habitations humaines, c'est à dire des baraquements couverts de tôle
ondulée ou même simplement de papier goudronné.
Il y en a des centaines
abritant peut être des milliers d'hommes, soldats de toutes armes: la ligne, le
génie, l'artillerie, etc…
Ce bois et
beaucoup d'autres semblables sont devenus des cités populeuses, ou plutôt des
bivouacs où s'abritent les troupes au repos. Pour quiconque aime la vie au
grand air, cette existence de nomade peut avoir un certain agrément. En effet,
abstraction faite des besoins, des caprices et des dangers de la guerre, ce
serait assez bien l'idéal, lors de la belle saison.
L'ombre ne
manquerait pas, et les broussailles garderaient de toute indiscrétion les
promenades les plus sentimentales.
Le 11 mars, la Compagnie reçoit l'ordre
d'aller prendre position en deuxième ligne, entre le Mort Homme et la cote 304.
Le Mort Homme !
quel nom ! j'en ignore l'étymologie, mais il mérite plus que jamais ce vocatif
sinistre. Nous arrivons à notre poste dans la nuit, sur les 10 ou 11 heures.
Armés de nos
mitrailleuses, munis de cartouches, chargés de notre barda, nous suivons un
boyau, précédés par un guide. Il faisait noir, et nous marchions sans trop nous
soucier où nous mettions les pieds, car le dégel et la pluie avaient détrempé
la terre, et nous enfoncions parfois jusqu'aux genoux dans la vase.
Arrivés à
destination, nous faisons une halte prolongée ; puis nous pénétrons dans ce qui
doit nous servir d'abri ; c'est une sorte d'excavation creusée par les soldats
dans le flanc d'une tranchée. Cette caverne artificielle, où l'on entre presque
en rampant, s'enfonce dans la terre à la manière des entrées de certaines
caves, mais avec une pente et une profondeur beaucoup plus accentuées.
Les sapes, comme
celle dont je viens de parler, présentent parfois certains inconvénients.
Sans doute, ce
sont des abris contre les obus qui ne sauraient les traverser, mais on y est
gêné; on ne peut s'y tourner ni s'y étendre. La position assise ou accroupie
est la seule possible ou à peu près.
« Pour vivre heureux vivons cachés. » Ce ne fut
jamais plus vrai qu'ici.
L'exiguïté de
notre trou n'en est pas le seul inconvénient. Avant nous, le roi Toto s'y est établi avec sa cour
lilliputienne et son armée rangée en bataille.
Et il prétend
conserver ses droits de premier occupant. Les rats aussi pullulent; ils prêtent
leur concours à la fête et dansent de joyeuses sarabandes tout en cherchant
leur pâture.
J'ai donc passé
quelques heures dans une sape où le repos ne fut guère facile. Je tâchai de
prendre de bon cœur les épreuves que la Providence m'envoyait. Du reste, Elle
m'en tira le matin même. J'étais désigné comme agent de liaison.
De suite, je fus
dirigé sur le poste de commandement du colonel, et logé dans un abri un peu
plus confortable; la place y est encore très mesurée, mais comparé à l'autre,
on y est relativement bien.
Comme agent de
liaison, ma besogne n'est pas écrasante quatre mots la résument: dormir, me
restaurer, faire une ou deux courses, et prier...
Pour dormir,
j'ai une couchette en grillage.
Le
ravitaillement me fournit mes provisions.
Ma course est
peut être le côté le plus pénible. Je puis la faire de jour ou de nuit, mais je
profite ordinairement de la demi obscurité, ce qui me permet de suivre les
boyaux en dehors sans être vu de l'ennemi, ni risquer ses balles. Mais ma plus
douce occupation est sans contredit la prière. On a dit que pour savoir prier,
il faut être sur mer, aux prises avec les émotions angoissantes d'un naufrage.
Certes, je le
crois sans peine. Mais quand vous êtes seul au milieu de camarades qui ne prient
pas, qui ne partagent pas vos idées, quand un obus peut à chaque instant couper
le fil de votre existence en vous frappant brutalement, ou vous ensevelir tout
vivant, là aussi on sait prier. Et qu'il est à plaindre, alors, celui qui ne le
sait pas.
Le pays où je me
trouve offre l'aspect d'une immense plaine ondulée par de nombreux coteaux;
j'ignore si elle était cultivée avant la guerre.
En tout cas,
point n'est besoin d'une défonceuse pour retourner la terre les obus se sont
chargés de la besogne. Cette plaine est aussi, hélas ! Une immense nécropole où
gisent des lambeaux de chair et d'ossements humains. C'est ce qu'indiquent les
nombreuses croix sur des tombes éparses.
Les morts sont
là, ensevelis, qui dans un trou d'obus, qui dans une fosse sommaire, creusée à
la hâte.
Quelle pâture
facile pour les nuées de corbeaux qui, en croassant, survolent le sinistre
charnier. Ils sont là par milliers, vaquant à leur besogne lugubre, mais
nécessaire.
Un matin, j'en ai
vu une bande telle qu'elle s'étendait sur une longueur de 4 à 5 kilomètres, et
sur une largeur de 50 à 100 mètres. Si un coup de canon les dérange; leur
troupe forme aussitôt un nuage qui rend le ciel tout noir. Puis vous les voyez
s'abattre en tourbillonnant pour picorer la proie qu'un obus a déterrée. Ici,
en effet, les exhumations sont fréquentes, et se font avec moins de formalités
et de frais qu'en exige la loi civile.
Si ces
spectacles sont tristes, il en est d'autres qui ne manquent pas de charmes.
Revenant un
matin de printemps, vers les 8 heures, de porter un pli au capitaine, je
m'assis un instant sur le flanc d'un boyau. Le canon cessait son tonnerre, les
mitrailleuses ne faisaient plus entendre leur tragique crécelle.
Un calme profond régnait autour de moi, malgré
les milliers de créatures humaines qui, à quelques centaines de mètres
seulement, se tenaient dans l'expectative, toujours prêtes à semer la mort dans
les rangs des audacieux qui tenteraient de passer la tête au dessus du parapet.
Quel moment
délicieux pour l'âme contemplative...
Seule l'alouette
rompait ce silence morne et solennel tout à la fois. De son chant matinal, elle
saluait le soleil, dont les rayons doraient la cime des coteaux voisins, aux
accents de sa voix, elle montait vers les cieux, comme pour en montrer le
chemin à ceux qui, peut être, tomberaient bientôt, victimes du devoir accompli.
Venez avec moi
et je vous ferai les honneurs de mon logis... il est creusé sur le côté de la
route et recouvert d'une grosse tôle ondulée et de terre.
Les tapisseries
y sont plutôt rares, mais qu'importe ! Je suis chez moi.
Si votre taille
ne dépasse pas 1 m 50, vous pourrez vous tenir debout.
Pour plus de
sûreté, vous ferez comme les camarades, vous vous tiendrez un peu voûté...
Mon intérieur
comprend une couchette, un poêle de fortune, un réchaud pour mes aliments, et
quelques planches plus ou moins ajustées qui me servent d’étagères...
Pas de table non
plus: une caisse me tient lieu d'écritoire.
Si j'avais
l'honneur et le plaisir de vous recevoir je pourrais vous dire en toute vérité:
« Donnez vous donc la peine d'entrer », car la porte n'est ni haute, ni large.
C'est un peu la
cabane du cénobite, et je m'y plais assez.
Il est aisé de
comprendre que le temps passé ici n'est pas de nature à exciter l'enthousiasme
que saint-Pierre manifesta sur le Thabor.
Le danger
continuel, la gêne incessante et les privations de toutes sortes ne tardent pas
à rappeler la réalité des choses.
C'est un sort
qu'il faut subir, mais que personne ne recherche. Toutefois, à côté de ces
ennuis, il y a quelques consolations, en tête desquelles je place la prière.
Quel baume pour la souffrance ! quelle
douceur dans l'amertume ! quel repos dans la fatigue ! quelle joie dans la
peine ! quel soutien dans l'épreuve !
Puis, c'est le
souvenir des personnes affectionnées, avec la certitude qu'elles pensent à vous
et implorent le secours d’En Haut. Que dire de ces messes entendues, de ces
communions faites là, près de l'adversaire, dans un réduit rappelant les
catacombes ! La dévotion est facile en ces moments là...
Plus favorisé
que d'autres, j'ai pu goûter ces consolations...
(Transcription d’une lettre à l’un de ses
frères, Pâques 1917, avec photo.)
« Spectacle bien
simple que celui de cette messe; mais spectacle grandiose en raison même de sa
simplicité. Cette messe devait avoir lieu dans la salle à manger du Commandant;
mais vu l’assistance, l’exiguïté du local et le temps favorable, elle fut dite
en plein air. J’eus l’honneur de la servir.
Point d’autel
monumental: une petite table sur laquelle fut tendue une nappe et où brûlaient
deux bougies à la flamme vacillante en tint lieu.
Les fleurs
naturelles ou artificielles n’avaient point là leur place marquée. Comme
décors: l’aspect nu et presque triste des cagnas. Les orgues majestueuses ne
prêtèrent point leur concours à la fête; mais par intervalles, le canon mêla sa
grosse voix à la voix d’une mitrailleuse tenant lieu de castagnettes. Le soleil
même n’osa se montrer; mais un ciel grisâtre nous mit à couvert du regard
scrutateur et indiscret d’avions ennemis.
A peu près
seule, l’alouette rompait le silence qui nous entourait. A sa manière, elle
chantait le triomphe du grand vainqueur de la mort.
En s’élevant
dans les cieux, elle nous montrait le séjour bienheureux où retentit l’Alléluia
éternel, écho de celui que les fidèles chantaient alors dans les églises du
monde entier.
Chateaubriand,
dépeignant dans son style imagé, la prière du soir à bord
d’un vaisseau, plaignait celui que n’eût
pas attendri pareil spectacle. Bien à plaindre aussi eût été celui que cette
messe eût laissé indifférent. Quelque imposants qu’ils soient, les spectacles
de la terre nous laissent le cœur vide et l’âme froide.
Ceux du ciel
vous remplissent le cœur de salutaires émotions et vous arrachent ce cri
d’admiration: “le doigt de Dieu est là!” »
Célestin BLANCHARD, aux armées,
le 8 avril 1917, près du Mort-Homme et de la Côte 304.
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