Carnets de guerre de Frédéric Branche

Sergent au 99e Régiment d'Infanterie

Portait fait à Lyon, date inconnue (© Bertrand Channac)

 

 

« Mon grand-oncle a laissé ses "Carnets de Route" qui racontent quasiment au jour le jour sa guerre. Nous avons longtemps cru que la dactylographie de ces carnets était l'oeuvre de son frère Antoine, postérieurement au décès de Frédéric. J'ai récemment trouvé dans une lettre de ma grand-mère de mars 1918 le témoignage qu'il dactylographiait lui-même ses carnets lors de ses permissions.

La seconde partie du journal est d'Antoine. J'ai respecté aussi scrupuleusement que possible le document original, mais passer de la machine à écrire au traitement de texte n'est pas aussi simple qu'il n'y parait. Les fautes d'orthographes sont de moi (Frédéric avait une meilleur orthographe que la mienne) et les fautes de frappe aussi. »

 

 

Ø      De Vienne à Chuignes

ü        Novembre 1914, le départ, arrivée à Chuignes

ü        Décembre 1914, même secteur

Ø      II. Les tranchées mi-déc. à avril 1915 : de Dompierre à Foucaucourt

ü        Noël 1914, le bois Touffu, la fraternisation

ü      Janvier 1915, la blessure

ü        Février 1915, même secteur : Fay, Chuignes

ü        Mars 1915, Dompierre

ü        Avril 1915

Ø      III. Au nord de la Somme…

ü        Mai 1915, Bray-sur-Somme

ü        Juin 1915, moulin de Fargny, Bray

ü        Juillet 1915, Frise, Fricourt

ü        Août 1915, la relève par les Anglais, départ pour la Champagne

Ø      IV. La préparation de l’offensive de 1915 en Champagne

ü        Septembre 1915

Ø      V. La bataille de Champagne

ü        Octobre 1915, Le déclin de l’offensive

Ø      VI. Belfort et le secteur de Dannemarie

ü        Novembre 1915

ü        Décembre 1915 : la permission

 

 

 

 

I. De Vienne à Chuignes

Novembre 1914, le départ

Dimanche 8 novembre 1914

Ce soir j’ai dit adieu à ma famille. Le moment décisif arrive : dans deux jours, je suis mobilisable et ce sera le départ pour le front.

Depuis le 14 Septembre je me trouve à Vienne ; je n’y ai pas connu l’ennui un seul instant, les heures ont fui, jour par jour comme l’éclair.

Je me suis fait d’excellents amis : Henri Serve, Paul Besse, sans parler de mes vieux "copains" de Lyon qui m’ont rejoint ici.

Ces deux mois ont été charmants. Le soir, l’on se réunissait, à six heures, pour le Chapelet, dans la Cathédrale Saint-Maurice : ces courts instants consacrés à la prière ont été pour moi un réconfort dans l’asservissement brutal de la caserne.

D’événements importants, point. A l’intérieur, exercice semaine et dimanche. Plusieurs fois, j’ai eu la visite de maman (Alice Georgette Franceline Bouche, épouse de Joseph Branche). accompagnée d’Yvonne, Anne-Marie, Julienne (Julienne Branche, sa sœur, ma grand-mère), Marie-Rose, Elisabeth et Georges (Ses frères et sœurs)

 

Il y a quinze jours, je suis allé à Lyon pour quarante-huit heures. J’ai dit adieu à mes amis, fait le premier pas vers le départ… Au moment de quitter cette maison qui abrita mes vingt ans (7, rue d’Isly, Lyon IVe), j’ai ressenti quelque émotion : la reverrai-je ?… Mais à quoi bon s’arrêter à ces souvenirs ? C’est fini… Il faut être fort : je le serai.

Je saurai accomplir mon devoir avec courage, comme papa aurait voulu que je le remplisse. Il nous a dit, sur son lit de mort : "Ne transigez jamais avec le devoir !"

N’ai-je pas communié ce matin, d’ailleurs ?

Dieu a permis que j’obtienne une permission du réveil ; il m’a donc été possible de m’approcher de la Table Sainte, d’y puiser de la force pour l’épreuve que je m’apprête à traverser.

Lundi 9 novembre 1914

J’ai commencé ma journée avec un courage et un entrain tout nouveaux… Dans deux jours ce sera peut-être le départ.

Mercredi 11 novembre 1914

J’ai failli partir aujourd’hui. J’étais prêt.

Mais j’ai reçu un contre-ordre.

 

Je transcris ci-dessous le nom de mes camarades élèves caporaux :

Raymond Billard, Planchon, Lamberton, Serrou, Saliou, Roux, Chollat, Rouyre, Senaux, Serveille, Chautemps, Jamet, Soulier, Serve, Besse, Jeune, Leroux, Beysseyre, Roseron, Laplace, Saunal, Souveiran.

A la date du 6 novembre, ont été nommés caporaux Billard, Chautemps, Planchon, Chollat, Jamet, Rouyre.

Sont partis aujourd’hui : Lamberton, Serrou, Roux, Senaux, Serveille, Soulier, Beysseyre, Saunal.

Pauvres amis ! Les reverra-t-on ?

Nous avons fêté leur départ et trinqué à leur santé. L’enthousiasme atteignait au délire.

La Marseillaise, le Chant du Départ, Coralie, Bamboulo ont été chantés à tue-tête.

A noter, au moment du départ, la conduite des gradés qui nous ont presque "bourrés" et nous ont empêchés d’accompagner les camarades à la gare.

Ce soir la chambrée est triste plusieurs manquent.

Je conserve, en souvenir, une fleur blanche, d’un bouquet que les élèves caporaux se sont partagés.

Vendredi 13 novembre 1914

Cette fois, j’ai reçu l’avis de mon départ.

Ce sera pour dimanche soir ou lundi.

J’ai fait un bon dîner au Café Brunier avec Besse, Sogno, Moulin. Je suis gai, plein de courage.

Samedi 14 novembre 1914

On a passé la soirée à nous équiper sans hâte.

J’ai reçu une lettre de maman, m’annonçant sa visite pour demain. J’ai fait acte de volonté et ai télégraphié : "Pars ce soir. Baisers : lettre suit."

Mon Dieu, je vous offre ce sacrifice pour la France, ma famille, et moi-même. Adoucissez la douleur de ma pauvre mère.

J’ai eu le plaisir de revoir l’ami Serve, sortant de l’hôpital après une rougeole. Quels regrets pour moi de ne pas partir avec lui !

Maintenant que s’accomplit mon sacrifice, je suis tranquille et plein de courage. Je me suis confesse ce soir à Saint-Maurice ; demain je communierai.

Sont désignés pour ce départ les camarades élèves caporaux Jeune, Laplace, Leroux, Descroix.

Lundi 16 novembre 1914

Café - cinquante minutes d’arrêt en gare de Mâcon, sept heures du matin.

La journée d’hier s’est écoulée avec une rapidité incroyable, dans une fièvre de départ.

 

Le soir, dîner d’adieu avec Serve, Besse, Dufour, chez Brunier, puis café avec les partants chez Colliaud.

… Le clairon sonne le rassemblement. En voiture !… On voit que la suspension des wagons à bestiaux ne laisse rien à désirer… Je suis obligé de m’arrêter : l’on est trop secoué… le train file à toute vapeur, en route vers l’inconnu de demain…

… J’avoue qu’hier, si j’ai manifesté de la joie de partir au feu, joie que cause le sentiment d’un devoir difficile à remplir mais accepté d’avance, au fond de moi-même, j’étais à la tristesse de quitter famille et amis.

Pour me donner du courage, j’ai sauté le mur à dix heures le quartier étant consigné, pour aller à la messe de onze heures, à Saint-André-le-Haut ; j’ai communié et, de suite, me suis senti fort.

J’ai eu le plaisir d’emmener deux camarades se confesser, dont un, notamment, que la perspective de partir au feu ramène à ses devoirs religieux.

A seize heures, "fuite" à Vienne.

Visite à Saint-Maurice, à la Chapelle du Saint Sacrement, à celle de la Sainte Vierge. Dîners d’adieu dont j’ai parle plus haut.

Je dois le dire, par besoin de tranquillité, je n’ai pas voulu manger avec la masse des partants. J’ai préféré souper avec les camarades, les amis plutôt, de la 32e. Je n’ai pu voir Moulin. Sogno retenu, n’a pas pris part à notre repas qui fut presque une réunion de famille.

 

J’ai fait quelques lettres, dont une pour avertir ma famille de mon départ pour le soir.

 

Puis café chez Colliaud avec les partants. L’atmosphère, là, était toute différente : une vraie tabagie ! Rentrée à la Caserne au chant de la Marseillaise.

Veillée d’armes avec les camarades Serve, que j’ai chargé d’aller voir ma famille, Besse, Planchon, Billard, etc. L’heure de la séparation approche.

Pourtant, dans la chambrée voisine, quelques partants, pour avoir voulu noyer leur chagrin, se disputent : se griser d’alcool avant le départ n’est pas d’un homme au courage véritable.

Aux parents de mon ami Mouterde, j’ai envoyé une lettre où je leur exprime ma sympathie à l’occasion de la mort de leur fils.

Une heure du matin… : appel, rassemblement.

Départ et adieux aux camarades !

Mon Dieu, qu’il est dur de porter Azor ! (nom donné au sac à dos)

Le trajet de la caserne à la gare a été un vrai supplice pour moi.

Mardi 17 novembre 1914

Partis lundi matin, à trois heures quinze matin, de Vienne, nous sommes arrivés à treize heures trente mardi en gare de Villers-Bretonneux, l’avant-dernière station en notre possession sur la route de Laon… On entend le canon…

Dans quelques instants, le train va nous de débarquer.

Quelques détails rétrospectifs sur le voyage.

Passage à Lyon à cinq heures, lundi… Vive émotion… Mâcon, sept heures, Chalons, Dijon, Ceinture de Paris, Creil à dix heures mardi matin.

Vue des ruines d’un des quartiers incendiés par les Boches.

De Creil à Longueau et au delà, contraste entre l’état de guerre, la présence des parcs de ravitaillement et la vue du paysan qui sème, laboure.

A Villers-Bretonneux, un franc vingt-cinq le litre de vin.

Quinze heures : Arrivée à Guillaucourt, point extrême où le chemin de fer peut atteindre.

 

Débarquement après trente-six heures de voyage. Le canon tonne…

Dix-huit kilomètres de marche pénible et nous arrivons au cantonnement, le village de Chuignes, à sept heures du soir.

A mi-chemin entre Guillaucourt et Chuignes, j’ai eu le plaisir de rencontrer et d’embrasser mon frère Antoine (Antoine Branche, prêtre, qui dactylographia la fin de ce journal)  que je n’avais pas vu depuis le 2 août.

Longuement, nous avons causé.

Mais, j’ai du le quitter. J’espère le revoir bientôt.

Il doit m’apporter la Sainte Communion. Quel réconfort pour moi !

 

 

Extrait du Journal des Marches et Opérations du 99e RI

 

Mercredi 18 novembre 1914

Nuit glaciale passée sur la paille dans une écurie au toit percé par les obus.

 

Revue du Colonel. Préparation de la popote. J’ai visité le champ de la bataille qui s’est livrée sur la Commune.

A onze heures trente apparaissent trois Taubes… Gare les pruneaux tout à l’heure.

Pendant l’après-midi, canonnade assez nourrie de notre part. Plusieurs avions passent amis et ennemis, salués par l’artillerie.

J’ai vu Antoine ce soir ; il m’a annoncé la visite de l’abbé Paradis.

Je suis affecté à la 3e Compagnie 3e Section de jeunes.

Jeudi 19 novembre 1914

J’ai vu l’abbé Paradis hier. Sa visite m’a fait beaucoup plaisir. Appris la mort de Pierre Chaix, tué dans les Vosges.

Il a neigé hier. Il fait froid. Nous nous sommes installés dans une maison de paysans. Je suis aide cuisinier avec Descroix ; Jeune et Leroux sont chefs. Sergents et caporaux mangent avec nous.

Un avion ennemi a été descendu, mais est tombé dans ses lignes.

Vendredi 20 novembre 1914

Nous sommes soumis a un entraînement spécial.

Ce matin, marche.

A midi, l’artillerie allemande bombarde sans succès un aéroplane français.

Lundi 23 novembre 1914

Avant-hier, j’ai visite des tranchées abandonnées et qui ont servi de sépultures… c’était horrible… Peu profondes… une mince couche de terre recouvrait seule les cadavres et l’on voyait même un pied nu sortir de terre, ainsi qu’un autre chaussé encore.

Cet aspect de la guerre, ces vastes charniers quelle horreur !

Les hommes meurent en si grand nombre qu’on les enterre comme des chiens, bien souvent. Heureux quand une Croix est là pour rappeler qu’ici reposent des chrétiens.

Je suis allé hier au Cimetière de la Commune. Une dizaine de tombes militaires y ont été creusées. Le sol, ailleurs inculte, a été ratissé, proprement arrangé ; l’on a répandu du sable fin. Sur chaque tombe, une croix portant une inscription.

Sur une croix plantée par les Allemands au-dessus d’une fosse où dorment ensemble huit Allemands, un français j’ai lu : "Hier rühen in Frieden 8 Deutscher, ein französicher brave Krieger"… Ces hommes, hier encore ennemis, reposent maintenant côte à côte, victimes d’un même devoir…

Cette visite à l’humble cimetière, la contemplation de ces tombes glorieuses ont reposé mon esprit obsédé par l’horreur du charnier entrevu hier.

Notre vie continue tout doucement : deux heures d’exercice le matin.

Le soir, repos.

Combien de temps cela durera-t-il ?

Vendredi 26 novembre 1914

Calme complet.

Séance comique au Cantonnement.

Aujourd’hui, discussion entre le sergent Fabry et le sergent Stefanaggi… Un bon moment de rire.

On parle d’aller aux tranchées dans deux ou trois jours.

Samedi 27 novembre 1914

Cinq heures du matin : un sergent vient nous réveiller : Attaque ce matin !

Se tenir prêts à toute éventualité.

Nous sommes en troisième ou quatrième ligne… En un instant, tout le monde est debout. On roule les couvertures et on forme les faisceaux dans la cour sous le hangar. On reste équipé.

Au dehors le calme règne encore.

En bas, dans le village, on entend le roulement des batteries et des voitures de ravitaillement, le trot des cavaliers.

Sur la crête, à l’opposé du village, orientés vers Fay , les bataillons montent précédés d’éclaireurs. Cela produit un effet extraordinaire que la vue des masses d’hommes marchant au combat en ordre si parfait : il semble avoir sous les yeux quelque vieille gravure d’une bataille d’autrefois.

 

A sept heures trente, soudain, une salve d’artillerie retentit… de toutes parts, c’est alors un tonnerre : 75 et artillerie lourde crachent pendant que les bataillons disparaissent derrière la crête. Peu à peu la canonnade s’apaise : le 75 ralentit son tir, sans doute pour se rapprocher de l’infanterie, car celle-ci donne maintenant. On entend une vive fusillade…

… Les gros canons crachent toujours, mais avec moins de hâte. Le 75 s’est rapproché de l’ennemi. Pendant toute la journée l’artillerie lourde a joué sa partie ; mais le combat d’infanterie était trop éloigné pour que nous en percevions l’écho.

Quelques blessés sont revenus : par eux, l’on sait que partout l’ennemi a été délogé de ses tranchés par nos gros obus.

Dimanche 28 novembre 1914

Ce matin, messe militaire.

Beaucoup de camarades y assistaient. Visite du petit Cimetière.

Hier soir et toute la nuit, le village a présenté une animation extraordinaire : roulement de voitures, mouvements de troupes, bruits de moteurs. Quelques feux de bivouacs aussi… Le ciel, un instant à l’orage s’est rempli d’étoiles.

Au jour, calme complet : ni canonnade, ni fusillade.

Neuf heures : ce matin, quelques coups de canon isolés. L’artillerie allemande semble répondre. Le temps se met à la pluie…

Vingt et une heures trente : nous étions occupés à préparer la soupe, lorsque soudain : "Boum ! Boum !" Nous sautons dehors… c’est magnifique !

Du côté du Château !…

Les Allemands nous attaquent sans doute sur les positions conquises hier.

Il est à croire qu’ils trouvent chaude réception. La fusillade atteint bien vite une grande intensité, pendant que 75 et gros calibres mêlent leurs grondements à celui des obus allemands. Dans le ciel qu’illumine la lune, courent les éclairs des salves d’artillerie… Par moment des fusées éclairantes…

Au bout d’une demi-heure, le calme se fait… calme complet qui contraste avec l’âpreté soudaine de la lutte.

Lundi 30 novembre 1914

Vive canonnade dirigée par les Allemands sur une de nos batteries, sans résultat.

Longs moments de calme.

Décembre 1914, même secteur

Mercredi 2 décembre 1914

Une heure du matin. Le froid m’a réveillé ; je me suis levé pour faire une flambée dans l’âtre. Quelle douceur de tisonner tout en rêvant au pays !

Je songe aux horreurs de cette guerre qui dure depuis quatre mois déjà.

Le peu que j’en ai vu est de trop !

Non, je ne puis croire que la guerre soit quelque chose d’humain ; elle est une grandiose et terrible manifestation de la puissante colère de Dieu. Nous autres hommes, nous n’avons qu’à nous incliner et à nous en remettre pleinement entre ses mains.

A faire notre devoir jusqu’au bout pour défendre le pays attaqué.

Notre cause est juste et sainte ! Dieu est avec nous. Heureux qui meurt pour son pays, en acceptant par avance ce sacrifice !

C’est un homme !

Depuis hier, nous ne sommes plus en cantonnement d’alerte. On peut tout au moins prendre du repos.

Nous avons légèrement progressé face à l’ennemi, malgré sa courte attaque de dimanche.

Quinze heures : sourds grondements du canon du côté de Péronne.

Corvée de bois : un coup d’œil pittoresque : chemin à flanc de coteau ; à gauche Chuignes, dans les champs, campement d’artillerie et colonnes de ravitaillement et de chevaux.

Cris des conducteurs.

A l’orée d’un bois, sur la droite, bivouac d’artillerie avec feux et fumées estompant les lignes fauves des arbres dépouillés de leurs feuilles.

 

Cette après-midi, j’en suis aux pensées macabres.

 

Si je suis tué, sacrifice que j’accepte d’avance, je voudrais que mon corps repose dans le caveau familial à Lyon. Je me suis confectionné une plaque d’identité portant mon nom, ma classe, mon numéro de recrutement, que je coudrai dans mes habits.

Un obus vient d’éclater en l’air à cent mètres… un sifflement, de la fumée et… Boum ! Dans la vallée les chevaux d’artillerie s’ébrouent, l’on entend les plaisanteries des artilleurs au-dessus de qui la marmite a éclaté. N’importe, je ne voudrais pas qu’une seconde marmite se trompe d’adresse et vienne se briser sur moi.

Jeudi 3 décembre 1914

Ce matin, j’ai eu le bonheur d’assister à la Sainte Messe et de communier.

Hier, au cantonnement, l’on nous a annoncé qu’un prêtre était à notre disposition à la paroisse. Nous sommes allés huit nous confesser. Quelques-uns ont encore la crainte de faire le premier pas, qui coûte, et ont remis à plus tard leur confession.

En vérité, les messes pour les soldats sont belles et sublimes dans leur simplicité. Pour beaucoup, la proximité de l’ennemi et le danger permanent de la mort ont marqué un retour sincère à Dieu.

… Tout entier, corps et âme, je me suis offert à Dieu ; j’ai accepté le sacrifice de ma vie, une fois de plus. Plus que jamais, je ne m’appartiens plus. Je demande à Dieu de m’assister en mes derniers instants, si je dois tomber, et me recommande tout entier à Marie, notre mère à tous.

… On nous a annoncé ce matin une messe pour demain vendredi, ainsi que pour samedi et dimanche. Je dois servir celle de samedi que célébrera l’abbé Paradis.

J’ai reçu hier la première lettre de ma famille depuis mon départ.

Samedi 5 décembre 1914

Aujourd’hui, j’ai eu le bonheur de servir la Sainte Messe et de faire la Sainte Communion. L’abbé Paradis organise pour demain une messe chantée : nous avons eu une petite répétition de chant cet après-midi.

Hier soir, après le ravitaillement, entre sept et huit heures, petite fête intime.

J’avais raflé chez un épicier plusieurs boites de petits pois et nous nous sommes régalés. Un bon cigare pour terminer la fête, puis une séance d’hypnotisme et de gaieté.

Etaient présents les caporaux Boissy, Chareyron, Poursier, les camarades Leroux, Jeune, Reserou, de Saint-Jean et Goyard le médium.

Nous avons ri de bon cœur.

On recommence ce soir.

Dimanche 6 décembre 1914

Sept heures : Messe Militaire que j’ai eu le bonheur de servir. Une soixantaine de communions et un joli sermon de l’abbé Paradis.

Toute la matinée, canonnade contre les aéros.

Le soir, à sept heures, violente canonnade de part et d’autre avec fusées lumineuses, etc., le tout de courte durée.

Mardi 8 décembre 1914

Jour de l’Immaculée Conception : je pense aux illuminations de Lyon en l’honneur de la Sainte Vierge.

Que de parents, d’amis montent aujourd’hui à Fourvières pour mettre les leurs sous la protection de notre Mère !

 

Ce soir, changement de demeure : Jeune et Leroux ayant été relevés de leur emploi de cuisiniers, nous nous installons avec Descroix, Charry, Castel dans une petite bicoque isolée derrière le cantonnement. Longtemps je me rappellerai ce cadre : des murs en torchis, crevés par les obus ; plus de portes ; des poutres branlantes qu’il faut étayer.

A l’entrée, une pièce servant de vestibule ; une autre, qui s’ouvre sur celle-ci, devient notre resserre pour le bois et les sacs ; puis, au fond, notre "cambuse", un vrai palais de Bohème. On nettoie, on bouche les ouvertures ; à la nuit tombante l’on se met en quête de paille et bientôt nous avons une couche moelleuse épaisse de cinquante centimètres.

 

En vérité, le spectacle n’est pas banal. La chambrée est éclairée par les lueurs du brasier ; la litière disposée toute du même côté ; les fusils pendus aux poutres du plafond.

Plusieurs d’entre nous se sont couchés ; les autres, accroupis au coin du feu, fument leur pipe. J’aurai le souvenir, toujours, du savoureux chocolat préparé ce jour-là et du cigare fameux, un vulgaire dix centimes pourtant, qu’une fois couché, j’ai tiré de mon sac et fumé lentement, avec délices, dans une plénitude de bien-être.

Il me semble, tant nous sommes tranquilles, que je suis transporté dans un chalet du Club Alpin Français, dans les hautes altitudes.

Mercredi 9 décembre 1914

Nous complétons notre installation : nous avons fabriqué, avec une porte, une table branlante.

… Au rapport : le 15 décembre, les bleus de la classe 1914 iront aux tranchées.

Au dehors, vive canonnade ; par moments, les mitrailleuses se font entendre.

Dix-huit heures : notre chocolat est troublé par le bruit d’une forte fusillade du côté de Fay .

Eclairs de canons, fusées lumineuses…

Que se passe-t-il là-bas ?

Qui a attaqué ?

Avons-nous pu résister ?

Questions angoissantes…

Jeudi 10 décembre 1914

Dix-huit heures, dans notre casbah : un bon feu pétille sous le manteau de la cheminée. Nous sommes assis sur l’épaisse litière ; à la lueur d’une bougie collée sur les genoux de Charry, on chante une chanson du faubourg.

Le chocolat cuit dans l’âtre. Ruchoux, l’invité de ce soir, nous tient compagnie.

Cette "piaule", dénudée et branlante il y a encore deux jours, est devenue un vrai petit nid, notre ermitage. En vérité, si ce n’était au dehors le sourd, lointain grondement du canon, nous ne nous croirions jamais en guerre.

Je me suis entretenu aujourd’hui avec un pauvre paysan qui, les larmes aux yeux, m’a raconté tous ses malheurs durant les quatre derniers mois. Pauvres gens que ces paysans des régions envahies !

L’attaque d’hier : le bruit court que nous avons remporté une petite victoire, enlevé deux villages à la baïonnette et fait reculer l’ennemi de quatre kilomètres.

Vendredi 11 décembre 1914

On nous annonce, au rapport, un véritable festin pour le 1er de l’an ; par homme : cent grammes de jambon, une orange, deux pommes, cinquante grammes de noix, un demi-litre de vin ; plus une bouteille de champagne pour quatre hommes.

… En ligne, les boches bombardent par instants, avec violence, la Sucrerie

Nous venons de ranger nos papiers en prévision d’un malheur. Jeune, Leroux, Descroix, Castel et moi, nous nous sommes donnés l’adresse de nos familles pour les avertir en cas de malheur.

Et, maintenant, advienne que pourra !

A la grâce de Dieu.

Samedi 12 décembre 1914

De garde au poste route de Fontaine-les-Cappy.

Dimanche 13 décembre 1914

Confession et Communion ce matin.

Ce dimanche encore, j’ai le bonheur de servir la messe célébrée par l’abbé Paradis, la dernière avant le départ pour la tranchée. J’ai pu m’entretenir un instant avec l’abbé Paradis ; ses paroles m’ont frappés : un soldat chrétien doit avoir une âme d’apôtre, ici surtout ; il faut qu’il aide l’aumônier dans sa tâche : ramener à Dieu les âmes de nombreux camarades, excellents au fond, mais qui ne pratiquent pas.

 

Ce soir, nous fêtons gaiement notre départ pour la tranchée. L’aspect de notre "piaule", garnie d’invités, offre de l’attrait. Mais, comme toute médaille a son revers, la réjouissance sera sur le point de mal tourner.

Sont présents dès l’abord à notre petite réunion : le sergent Sefanaggi, notre chef de Section et le fonctionnaire sergent Mioux, de la fanfare du 99e, un phénomène, le clou de la fête ; puis les habitués du chocolat de chaque soir : caporal Chareyron, Jeune, Leroux, Descroix, Charry, Castel, moi, Ruchon, Fouillat, de Saint-Jean et un de ses amis (Darsy).

 

Le menu est alléchant : neuf litres de vin rouge, salade d’oranges au kirsch (exquise), biscuits, confiture, etc. Café, un carafon de liqueur de vanille.

 

Vingt heures : une première tournée de vin et de biscuits ouvre la séance. Leroux donne son répertoire, Mioux fait de même. Sur le pourtour de la chambre, étendus sur les litières, nous dégustons la salade d’oranges. Bientôt tous sont en gaieté.

L’appétit vient avec la soif : casse-croûte général.

Mais c’est alors que tout failli se gâter. Entre deux quarts de vin et deux chansons, d’un commun accord, l’on décide de faire ne blague aux cuisiniers et à la "clique" du sergent Fabry qui, de son côté, est en fête. Me voici parti avec le sergent Mioux et Leroux, n’en pouvant plus de rire… en route pour la cuisine… on entre. Je bute contre deux bouteillons… chahut épouvantable… Mioux ouvre la fenêtre, je veux pousser le volet : il tombe avec fracas.

La porte s’ouvre… il faut se presser ; nous saisissons la "barbacque" et fuyons par la fenêtre.

 

A peine sommes nous depuis deux minutes dans la chambrée que, furieux, accourt le caporal Poursier… nous avons renversé le "jus" !

D’ailleurs nous détenons un bouteillon qui se trouvait là-bas pour notre café et c’est la preuve que nous avons pénétré dans la cuisine… Stupeur… vite dissipée. Chacun de s’employer à détromper Poursier. Leroux va à la cuisine, y trouve Paturel, se prend de querelle avec lui. Mioux veut s’en mêler. On les sépare et chacun rentre chez soi.

Un instant après, dans l’embrasure de la porte apparaît le caporal Boissy. On le prie d’entrer : "Je veux réfléchir", dit-il d’une voix pâteuse en s’appuyant contre la cloison…

Le calme est revenu. Mais Poursier entonne les "Montagnards" et tous reprennent en chœur… Une tournée de vanille, un quart de jus, et chacun va dans sa cour cuver son vin.

Quand à la viande, seule question embarrassante, Jeune se charge de tout expliquer à Poursier.

Lundi 14 décembre 1914

De garde route de Cappy… j’ai demandé à être de service pour ne pas rester au cantonnement après les histoires d’hier.

Malaise intense au réveil, pour m’être couché à une heure du matin.

J’assiste au départ de mes camarades des 7e et 8e Compagnies pour les tranchées, défilé plutôt triste : quand se reverra-t-on ?

Demain, nous-mêmes, de la troisième, nous partons pour Proyart rejoindre notre Compagnie, au repos pour trois jours.

La guerre commence pour nous… j’ai travaillé toute la nuit, entre mes heures de garde, à monter mon sac. Demain, départ à six heures trente.

La "campagne" de Chuignes est finie.

Adieu, petit village où nous avons vécu un mois de tranquillité. Adieu, cantonnement béni et toi, petite cagnat où j’ai connu, avec mes camarades, des jours heureux.

Je pars avec courage, confiant en Dieu et me remettant en ses mains

II. Les tranchées mi-déc. à avril 1915 : de Dompierre à Foucaucourt

Mardi 15 décembre 1914 (Proyart)

Départ de Chuignes à sept heures du matin. Temps pluvieux et triste. Patrel, Goyard, Ruchon restent à la musique. Nous retrouvons notre Compagnie devant l’église.

La pluie nous prend route de Proyart. Magnifique effet de lumière sur la gauche.

A Proyart, les vieux nous quittent et nous attendons notre affectation aux escouades.

 

J’ai la surprise de rencontrer Gilbert Rolland, médecin auxiliaire du Bataillon ; il me présente au lieutenant Rajon, Commandant de la Compagnie, et me fait affecter avec Jeune, Leroux, Descroix, dans la section de Stefanaggi.

Mon chef d’escouade est le caporal Boissy ; je compte à la première, Leroux à la deuxième, Jeune et Descroix à la troisième.

Nous sommes consignés au Cantonnement pendant la journée, mais libre le soir de six à huit heures

Hier, le sergent Stefanaggi nous a offert le champagne.

Attablés dans une auberge de Proyart, nous avons trinqué, tandis que, coude à coude, penchés sur les tables chargées de bouteilles en ordre serré, les soldats vidaient leur verre jusqu’à l’ivresse.

C’était un vrai tumulte, une tabagie répugnante.

Mercredi 16 décembre 1914

Mes territoriaux sont de vrais papas pour moi : je suis leur « petit » ; ils me soignent et me gavent tant qu’ils peuvent.

Antoine que j’avais averti hier, est venu ce soir.

Il y avait quinze jours que je ne l’avais vu, depuis l’attaque des 27-29 novembre sur Fay … Nous avions beaucoup à nous dire. Je lui ai fait, je puis dire, mes recommandations pour le cas où je viendrais à être tué ou à disparaître… Advienne que pourra !

J’ai bon courage et j’ai confiance en Dieu.

 

Le soir, en compagnie de Leroux et Descroix, j’ai assisté au Chapelet dans l’église du village. L’église de Proyart ne manque pas de beauté dans sa simplicité sévère. Avec le temps, la pierre s’est colorée d’une belle teinte grise.

Avec ses deux flèches surmontées chacune d’un coq, le clocher émerge fièrement des maisons qui se pressent à ses pieds ; on dirait la tour d’un vieux château fort. Un obus a crevé le haut du clocher et des tuiles en sont tombes laissant voir la charpente et les lattes.

Le porche s’ouvre sur une petite rue qui achève de donner à tout l’édifice un véritable cachet artistique.

L’intérieur est simple : quelques statues de mauvais goût ; mais il y a une statue de la Vierge assez ancienne, semble-t-il : je l’aime beaucoup, placée comme elle est dans une demi obscurité. Ici, l’on peut prier, se reposer l’esprit et l’âme, « se pouiller l’âme » dirait Huysmans.

Jeudi 17 décembre 1914

Je suis allé communier ce matin avec Leroux. Jamais je ne m’en suis senti plus le besoin que maintenant où s’approche l’heure du combat.

Je suis heureux aussi quand je peux emmener avec moi quelques camarades, revenus de certaines erreurs passées.

A sept heures trente, nous faisons une marche de délassement dans les bois. Je suis heureux de vivre et insouciant…

Mais au loin, depuis le matin et même le milieu de la nuit, le canon gronde formidablement, la fusillade est terrible du côté de Suzanne, Albert. C’est le… Corps qui attaque… Quand la bataille mugit ainsi dans le lointain, l’on éprouve toujours une certaine angoisse : des camarades se font tuer !

Puisse leur sacrifice n’être pas inutile et nous donner la victoire !

Beaucoup d’avions, un ballon captif, un drachen à l’horizon.

Dans la soirée, nous apprenons que nous avons enlevé Mametz et Montauban : beau succès !

Vendredi 18 décembre 1914

Nous devions avoir trois jours de repos. Le Colonel nous en a obtenu un quatrième, le Bataillon s’étant bien comporté à l’attaque du 27 novembre.

Communion le matin en compagnie de Leroux et assistance à la messe.

Antoine vient me trouver au Cantonnement.

Je dîne avec lui et ses camarades. Le Menu est excellent : potage tapioca, hors d’œuvre, lapin sauté aux oignons, soufflé aux pommes, desserts, café, pousse-café, un bon cigare… Par ici, ce n’est pas tous les jours que l’on a le loisir de savourer pareil repas.

 

Le soir, avec Antoine, j’assiste au Chapelet dans l’église de Proyart ; une dernière fois, je me mets sous la protection de Marie et j’embrasse Antoine avant la séparation.

Samedi 19 décembre 1914

Voici un jour qui comptera dans mes feuilles de routes : la première montée aux tranchées !

A une heure trente, matin, départ de Proyart. Longtemps je me souviendrai de la fatigue que j’ai éprouvée à porter mon sac. Je l’avais chargé pour pouvoir me donner quelque confort dans la tranchée : ce confort, je l’ai chèrement acheté.

Après une longue pause à Chuignes où nous retrouvons les Compagnies du Bataillon, nous prenons la route du Château de Fontaine-les-Cappy ; à partir du château, je serai fort en peine d’indiquer notre itinéraire, tant nous faisons de détours.

Nous marchons en colonne par un ; il y a de la boue jusqu’à nos chevilles, une boue gluante et sale. Par moments, sifflent des balles perdues, telles des mouches, et j’ai conscience d’avoir baissé la tête.

L’ennemi étant à proximité, le silence règne dans la colonne.

 

Nous pénétrons enfin dans le bois où se creusent nos tranchées.

Quelle boue !

Quelques-uns trébuchent. On dirait que l’ennemi se doute de quelque chose, car la fusillade se fait un peu plus vive. Une fusée lumineuse s’allume, tous se couchent, des balles sifflent.

Enfin, j’entre dans le boyau : sauvé !

D’abord très étroit, assez profond pour dissimuler un homme, le boyau s’élargit soudain : nous sommes dans la tranchée, large de un mètre à un mètre cinquante, au parapet percé de créneaux derrière lesquels se placent les guetteurs.

Dans les parois, des niches où dorment les hommes.

Le sergent Stefanaggi me fait placer dans une « cagnotte », aménagée sans doute pour un sous-officier, taillée en arrière de la tranchée dans une amorce de boyau, et couverte avec une claie de branchages et de la terre.

Je loge là avec un vieux de mon escouade nommé Cuzin qui me soigne comme son fils. Je puis enfin poser mon sac avec satisfaction et m’étendre éreinté, brisé.

Entre temps, au lointain, violentes canonnades et fusillades à deux ou trois reprises différentes.

 

Au jour, à mon réveil, le bois est éclairé par les rayons du soleil levant ; c’est vraiment un beau spectacle et pas banal que celui de cette tranchée. Il me semble revoir un tableau à la bataille, représentant des soldats de 70, d’allures farouches, aux aguets derrière le parapet de leur tranchée.

Les boches ne cessent pas de tirer.

Je vais faire un petit tour : je suis glacé… un peu de rhum et je m’accorde une plantureuse tartine d’un beurre excellent.

Dans la matinée, les cuisines nous apportent la soupe impatiemment attendue, le « jus » et le vin.

Les Allemands nous envoient une vingtaine de leurs marmites, sans résultats d’ailleurs. C’est moi qui me « planquait », sottement d’ailleurs, dans ma cagnotte !

J’ai écrit à Maman, Antoine, l’abbé Paradis.

Le temps se gâte, il pleut, le froid vient.

Dimanche 20 décembre 1914

Ce matin, à mon réveil, le soleil brille.

Belle journée en perspective !

Je suis désigné de corvée pour les boyaux, les creuser et les élargir. C’est le boyau d’accès à notre tranchée.

Moi qui n’ai jamais manié la pelle ni la pioche, je me débrouille bien ! Pzi !… Pzi ! Par moments les balles passent ; mais, enterré dans le boyau, j’éprouve un sentiment de sécurité ; en même temps que j’ai le cœur d’exécuter ma corvée pour m’entraîner au dur métier de terrassier.

 

Après la soupe du matin, je retourne à mon boyau en compagnie de Leroux.

Le ciel est clair, l’air calme. Le bois est seul troublé par les détonations des fusils, le sifflement des balles perdues.

Dans le ciel, un avion fait une tournée sur nos lignes, violemment salué par les feux de salve ennemis. Puis, c’est le tour de deux appareils ennemis que notre 75 prend à parti ; l’un d’eux semble même avoir été atteint, car il penche fortement, laissant derrière lui un épais sillage de fumée ; mais il se redresse et regagne son atterrissage.

 

Vers les trois heures de l’après-midi, notre 75 se met à cracher sur les tranchées ennemies. Prévoyant que ce bombardement ne resterait pas sans réplique, je juge bon de quitter mon boyau pour rentrer au logis.

Bien m’en prend, car cinq minutes après, trois marmites éclatent dans le bois, en arrière de nos tranchées.

 

Je commence à me former à cette vie de tranchées et à m’orienter. Derrière nous se trouve Fontaine-les-Cappy, et, sur notre gauche, le Bois Commun. Nous sommes dans le Bois Touffu.

Devant nous et à gauche, sur le coteau, je vois le Bois Carré qui est encore à l’ennemi, puis, plus sur la droite, le village de Fay  et, plus loin encore, le Bois Etoilé et Foucaucourt.

Nous sommes environ à cent cinquante mètres de l’ennemi ; en d’autres points, les deux tranchées sont à soixante mètres de distance. Des réseaux communs de fils de fer les séparent.

 

La vie dans les tranchées est chose pittoresque quand il fait beau : c’est le « camping » !

Et comment !

La gaieté française se retrouve ici. Chaque boyau porte un nom inscrit sur une pancarte telle celle-ci :

République Française, Commune de Fay , Avenue des Boches

C’est là d’ailleurs que se trouve ma cagnat.

Dans les parois de la tranchée sont creusées des excavations plus ou moins profondes où sont logés les hommes. Certaines ne manquent pas de d’un certain chic. Beaucoup portent aussi un nom : « Villa des Boches », « Villa sans souci » (« eau, gaz, électricité à poser par le locataire »)… A toutes, comme porte, une toile de tente.

Ma cagnat ?

J’ai changé depuis hier et suis maintenant logé avec le sergent Stefanaggi et Chevalier, l’ordonnance du Lieutenant.

C’est une petite piaule carrée, couverte de branchage et de terre. On y tient trois, en se serrant bien. Un rayon creusé dans la terre sert à ranger musettes, gamelles, etc.

Une bougie nous donne sa lumière le soir. Il ne nous manque même pas des livres de lecture : un vieux « Magasin Universel ».

Mon quartier est des plus pittoresques, en raison des nombreux boyaux qui se croisent en descendant dans le fond de la vallée qui va de Fontaine à Fay .

Mon créneau, à côté de ma cagnat, a vue sur Fay

 

En cas d’alerte, je n’ai qu’à presser la détente de mon fusil. J’ai fait plus ample connaissance avec un caporal dont j’avais entendu parler plusieurs fois, le caporal Dory, un ancien client de papa : il a gardé de son médecin une « reconnaissance éternelle » qui, je l’ai compris, se reporte sur moi.

C’est pour moi une consolation en même temps qu’une fierté, de rencontrer d’aussi braves cœurs. Mais je veux également me rendre digne de cette estime et, puisqu’on dit que je ressemble à papa, je veux le montrer.

Lundi 21 décembre 1914

Hier soir, canonnade et fusillade violentes sur la droite, du côté Herleville.

Je dormais d’un bon sommeil, quand soudain, vers dix heures du soir, une fusillade assez violente vint me réveiller en sursaut. Stefanaggi sort pour voir de quoi il s’agit.

Il ne put le savoir au juste ; d’ailleurs le calme se rétablit bien vite : une sentinelle, sans doute, aura été surprise : d’où la fusillade.

Bref, j’ignore le fin mot de l’affaire.

… j’ai mal reposé cette nuit. Il pleuvait, il faisait froid ; ce matin, je me suis réveillé tout courbaturé. J’ai demandé de travailler au boyau pour me réchauffer ; mais je ne me sens plus le même courage qu’hier. La relève des travailleurs se fait au bout d’une heure…

Il pleut !

Que les tranchées sont donc tristes quand il pleut !… Quelle boue !

Chacun demeure accroupi au fond de son terrier, et, moi, je rentre comme tout le monde ; j’en profite pour casser la croûte : beurre, jambon, chocolat et fumer une pipe.

Pendant ce temps-là, du même côté qu’hier au soir, très violente canonnade.

Midi : le ciel s’éclaircit, le soleil vient nous réchauffer un peu.

Le soir, une heure et demie de travail au boyau ;… mais je commence à en avoir assez.

Je n’ai pas l’habitude de manier pelle et pioche. J’ai faim ; je tire de ma musette une boite de tripes à la mode de Caen et m’en régale.

Mardi 22 décembre 1914

J’ai pris trois heures de garde cette nuit, comme toutes les nuits d’ailleurs.

Temps pluvieux et froid.

A cent cinquante mètres de l’ennemi on ouvre l’œil et le bon.

Leroux était de corvée de boyau, de minuit à sept heures du matin. Le pauvre a eu une jolie peur : une patrouille ennemie s’étant approchée à cinquante mètres de lui, lui tira quelques coups de fusil. Ce fut lui, et cela se comprend, qui se retira prestement à son créneau pour se mettre à l’abri et riposter !

Temps gris et froid !

La tranchée est morte et triste.

Mercredi 23 décembre 1914

La nuit passe, le sergent Stefanaggi est parti en reconnaissance du côté de Dompierre avec quinze hommes. Sa mission était de ramper jusqu’aux tranchées ennemies et, si possible par une brusque irruption, d’enlever quelques prisonniers. Il était porteur de quelques journaux à destination de Messieurs les Boches.

Fiasco complet !

Sans doute, il peut s’approcher à vingt mètres des lignes ennemies ; mais, sur quinze hommes qu’il avait au départ, un seul, un ancien de ma Compagnie, l’a suivi ; les autres, des bleus, volontaires pour l’expédition, l’ont abandonné en route.

Et bien, en ma qualité de bleu et plus capon encore que tous les autres, je trouve lâche la conduite de ces camarades qui ont ainsi abandonné Stefanaggi ; car, quand on demande à participer à une expédition, on marche jusqu’au bout.

Je sais que, pour ma part, n’ayant pas encore reçu le baptême du feu et n’étant donc pas sûr de moi, je ne me serais pas offert comme volontaire.

 

Journée triste et froide.

Toute la nuit, j’étais resté dans l’inquiétude pour Stefanaggi, un brave garçon qui a toujours été bon pour moi. Pendant la journée je broie du noir.

J’ai changé de cagnat : je suis maintenant un peu plus bas, dans l’avenue des boches.

J’habite seul un gourbi taillé à même dans le parapet. Long de deux mètres, large de soixante-quinze centimètres, il possède de petites niches qui me servent de rayons ; je suis installé là comme un prince. Un sac épais ferme l’entrée ; au fond, une mince couche de paille ; mon sac me sert d’oreiller.

La nuit, j’allume la chandelle.

J’ai le gradin de la tranchée pour accoudoir. Je suis seul et tranquille.

J’ai fait plus ample connaissance hier avec un territorial de la 2e escouade, un brave paysan du Mâconnais nommé Braillon.

Depuis deux jours, je l’avais remarqué à sa figure amaigrie et fatiguée, son air triste.

Par Leroux, il m’avait fait demander d’écrire une lettre de bonne année à sa propriétaire. J’ai accepté de bon cœur.

La nostalgie du pays et de sa maison mine cet homme ; il est de plus, « dévoré » par les coliques.

Bien vite, je tire ma trousse de pharmacie pour y prendre le remède ;… mais il faudra que je parle avec cet homme pour lui remonter le moral.

Jeudi 24 décembre 1914

La nuit a été froide, le soleil long à se lever ; à peine daigne-t-il briller à midi. Il souffle une bise assez forte qui pince.

Depuis ce matin, violente canonnade vers Arras.

Quelque opération se prépare.

Au rapport, paraît une proclamation du Général Joffre :

« L’heure des attaques a sonné : depuis trois mois, nous nous tenons sur une défensive agressive, nous avons usé l’ennemi ; nous sommes prêts en hommes et en canons.

Haut les Cœurs ! Il faut délivrer le pays ! Avancer ou mourir ! »

 

Le rapport ajoute d’autre part, que le Régiment doit s’attendre à quitter le pays d’un instant à l’autre : il faut se tenir prêt à charger les sacs sur des voitures, les vivres de réserve seront mis dans la musette, la couverture et la toile de tente portées en sautoir.

… Histoire singulière et qui me donne à réfléchir : Stefanaggi m’avait raconté que, dans sa reconnaissance d’hier, les bleus, ses compagnons, l’avaient abandonné.

Voilà que Leroux vient de me certifier le contraire, au témoignage d’un caporal parti la nuit passée en patrouille, dans la même direction, pour refaire celle de la veille, mal conduite : succès complet, puisque quatre sentinelles ennemies ont été surprises et tuées à coup de baïonnette…

Ces pauvres, je les plains sincèrement ; … mais j’ai pris la résolution d’ouvrir l’œil lorsque je serai de faction la nuit.

 

J’ai écrit hier ma lettre de nouvel an pour maman. Cela m’a donné le cafard pour une partie de la journée.

Pour tous, les fêtes de fin d’année auront de la tristesse : amis et ennemis, tous souffrent de la séparation d’avec la famille et, même il semble que les hommes aient voulu faire trêve à leur tueries, comme semble le prouver le fait suivant.

 

Vers quinze heures, à la 1e Compagnie, sur notre gauche, à la hauteur du Bois Carré occupé par l’ennemi, en un point où les tranchées ne sont distantes que d’une centaine de mètres, un dialogue s’est engagé entre Français et Allemands. De part et d’autre, l’on fait des signes d’amitié ; voici qu’un de nos caporaux mitrailleurs quitte notre tranchée ; un gradé ennemi fait de même ; ils se rejoignent, se serrent la main, échangent des cigarettes et descendent l’un et l’autre dans la tranchée adverse. Bientôt, c’est un défilé de soldats ennemis dans nos tranchées : il en vient huit, des Bavarois qui, une fois chez nous, ne veulent plus retourner là-bas. Quand à notre caporal, il est renvoyé chez nous avec force cigares et cigarettes.

Questionnés, nos prisonniers volontaires avouent une grande lassitude de la guerre et nous préviennent, en outre, que les Prussiens, nos vis-à-vis, ont décidé de nous attaquer cette nuit !

Vendredi 25 décembre 1914

Nous comptions passer une veillée de Noël bien tranquille : ah oui !

Nous avons été des dupes !

En suite des déclarations faites par les prisonniers, le Bataillon reçoit l’ordre de passer la nuit aux créneaux, prêt à toute éventualité. Dès dix-sept heures, chacun est à son poste.

Clair de lune superbe !

Du côté de l’ennemi, la fusillade a complètement cessé. Un silence impressionnant règne, seul troublé par les coups de feu de nos sentinelles.

Dans le lointain, l’on entend les Allemands chanter, jouer du fifre et du tambourin.

Derrière mon créneau, l’oreille aux aguets, fiévreux, j’attends les événements.

Dix-huit heures : quatre coups de 75.

Dix-huit heures quinze : les ennemis nous envoient une marmite qui éclate avec fracas, assez loin de la tranchée… par moments des fusées éclairantes.

 

Je suis las ; j’ai froid. Je me couche.

Soudain, l’on crie : « aux créneaux ! » minute inoubliable ! Je bondis sur mon fusil, le doigt sur la détente, tremblant sur mes pauvres jambes.

C’est une fausse alerte… minuit… deux heures… tout le monde s’est couché, éreinté… On nous fait lever… Encore cinq heures avant le jour !

Et toujours le même silence en face de nous. Les chants ont cessés.

 

Cinq heures du matin… le brouillard tombe. On redouble d’attention.

Six heures : le silence toujours… nous seuls tirons… l’ennemi est peut-être là, prêt à bondir ; pourtant il envoie de nombreuses fusées éclairantes, comme s’il craignait d’être attaqué… Non, il n’attaquera pas et sottement nous avons veillé tandis qu’en face de nous l’Allemand s’amusait.

Eh bien ! Malgré les réflexes physiques provoqués par l’attente, j’étais tranquille et prêt à sacrifier ma vie. Tout de même j’ai vu poindre le jour avec satisfaction.

Et quel sommeil le matin !

A l’ordinaire, un cigare, un quart de gniole.

Cet après-midi, les causeries ont recommencé de tranchés à tranchés. Les Allemands nous ont tenu un petit discours amical et un de leurs officiers s’est avancé au-devant de l’adjudant Faure, de la 1e, pour lui serrer la main.

Voilà donc comment s’est écoulé Noël 1914, dans la tranchée, par un temps froid et triste. Jamais je n’ai autant ressenti l’horreur de cette guerre qu’aujourd’hui, en ce jour de fête, si doux à vivre de coutume et si triste cette année.

 

J’ai étudié les fraternisations au travers de quelques pages de mon site :

Les écrits officiels et les écrits des soldats voir >>> ici  <<<

Samedi 26 décembre 1914

Quelle nuit j’ai passé !

L’ennemi n’a pas tiré un seul coup de fusil, lui qui, d’ordinaire, tiraillait sans cesse. J’étais de garde en petit poste avancé ; j’ai pris trois fois une heure et demie, et, chaque fois, je poussais un « ouf ! » de satisfaction quand j’avais fini.

Aucun incident… Pourtant, à partir de trois heures du matin, l’on entendit du côté de Fay  des bruits de cavalerie ?…

Que se prépare-t-il donc ?

Voilà deux nuits que règne le même silence impressionnant.

Ce matin, un soldat ennemi s’est avancé vers nos tranchées au cri de « Kamarad ! Nicht kaput ! » On lui fait signe de venir ; il s’approche ; parlant un peu l’allemand, je vais au devant de lui. Nous nous serrons la main ; il m’offre un verre de Kummel, un cigare. Il m’apprend qu’il était artiste peintre, étudiant à Munich ; il a vingt-six ans. Après quelques minutes d’entretien, chacun rentre dans sa tranchée, en se souhaitant au revoir.

Que penser de ces manifestations d’amitié ?

Je souhaite qu’elles soient sincères : ce serait preuve que tous sentent le besoin d’imposer une trêve à cette horrible guerre et qu’elle peut s’établir un instant par accord tacite.

Dimanche 27 décembre 1914

Nuit pénible par suite du froid : je n’ai pu dormir. Reçu une lettre d’Antoine, de maman, qui m’ont réconforté un peu.

Il fait froid. Il pleut.

Ce soir, Leroux sort comme volontaire pour une reconnaissance conduite par Stefanaggi. Cela me peine de voir partir ce « copain ». Je lui serre la main, il me remet ses papiers pour sa famille, en cas de malheur.

… Ce n’était qu’une fausse nouvelle… Leroux est descendu à Fontaine faire des expériences de lancement de bombes. Son retour, ce soir, m’a donné du plaisir.

Lundi 28 décembre 1914

Temps pluvieux et morose. Une lettre de la maison me donne de bonnes nouvelles de tous. J’ai encore le cafard. Cantonné dans mon gourbi, je songe… comme on songe en un gîte.

Cette après-midi, en face de notre troisième section, des soldats Bavarois sont montés sur leurs tranchées en disant : « Pas kaput ! Kamarad ! » et nous ont demandé des journaux que l’on s’est empressé de leur donner.

Le 77 allemand bombarde nos tranchées sur la droite, sans résultat ; des 105 lancent des dizaines d’obus sur Fontaine-les-Cappy.

Par instant, des bombes tombent vers un petit poste occupé par la 1e Compagnie, dans un boqueteau à gauche de la vallée Fontaine - Fay … Nous ne tardons pas à répondre d’ailleurs… Somme toute, journée calme…

 

Depuis le 25, la fusillade a cessé complètement. C’est à oublier que nous sommes en guerre.

Dix-sept heures : un vent violent du sud-ouest s’est levé, chassant d’épais nuages. La lune paraît, se cache à tout instant… Impossible aux sentinelles de rien entendre. C’est un véritable ouragan.

Du côté d’Arras, les éclairs d’une canonnade qui dure depuis quatre ou cinq jours, mais dont on n’entend point le roulement.

Dix-neuf heures : le silence était complet ; soudain, des coups de fusil éclatent de notre côté. Je suis veilleur : par ordre je réveille tout le monde…

Simple alerte.

Mardi 29 décembre 1914

Seize heures : notre section descend au repos à Fontaine-les-Cappy, en attendant que la Compagnie et le Bataillon la rejoignent le 31.

Mercredi 30 décembre 1914

A midi, l’on apporte au poste de secours de Fontaine le sergent Simon, de la 1e Compagnie, blessé d’une balle au ventre et mort pendant le trajet.

Avec Leroux, je vais voir le corps déposé à l’église sur un brancard.

Le visage est d’une pâleur de cire, mais tranquille, sans contraction douloureuse… j’entre ensuite au cimetière pour l’enterrement… cimetière dévasté… j’ai la surprise de rencontrer le père Charavay, arrivé depuis quatre jours comme infirmier à la 1e Compagnie…

Triste et impressionnante cérémonie des funérailles de ce pauvre sergent.

Jeudi 31 décembre 1914

Trois heures du matin : notre Bataillon nous rejoint. La troisième Compagnie cantonnera à Proyart pour quatre jours.

Janvier 1915, la blessure

Vendredi 1er janvier 1915

Au réveil, nous nous serrons la main, tous en exprimant le souhait d’un prompt retour à Lyon.

Beaucoup, pour avoir fait de copieuses libations pendant la nuit, sont déjà fortement excités.

Nous touchons un cigare, une orange, une pomme, trois noix, un demi-litre de vin, plus une bouteille de Champagne pour quatre.

J’offre des biscuits à la demie section.

A midi, dîner avec Antoine : cela me fait revivre un peu la vie de famille qui me manque ici.

Le matin, à dix heures trente, il y a eu, dans l’église de Proyart, une splendide messe chantée, suivie par une nombreuse assistance.

Le soir, vêpres à trois heures, chapelet à cinq heures.

Avec quelques camarades nous faisons un repas intime, préparé chez une bonne femme très obligeante.

J’ai communié ce matin.

Samedi 2 janvier 1915

Exercice le matin à Chuignes. Le Lieutenant Rajon nous « paie » un cigare, une papillote, une demie pomme, du chocolat, un quart de vin.

Repos.

Dîner chez une bonne femme, avec Stefanaggi, Jeune et Leroux.

Dimanche 3 janvier 1915

Le matin, messe et communion ; dîner avec Antoine.

Le soir, chapelet en compagnie d’Antoine.

Je lui dis adieu car nous remontons cette nuit aux tranchées.

Lundi 4 janvier 1915

Nous avons cheminé jusqu’aux tranchées par un lumineux clair de lune.

La tranchée que nous avions commencé, est finie ; aussi, le soir, avons-nous quitté nos petites cagnats pour nous établir dans les nouvelles chambres de repos.

Mardi 5 janvier 1915

Je couche dans une belle cagnat avec Stefanaggi et le caporal Boissy.

C’est une chambre de trois mètres de long sur deux mètres cinquante de large et deux mètres de haut. Le toit est formé de gros troncs d’arbres recouverts de terre.

A droite, en entrant, un banc taillé dans la terre ; au-dessus, une étagère.

Le long de la paroi, des pitons de bois font l’office de portemanteau. Les sacs sont alignés sur le banc.

J’installe un bat-flanc pour maintenir la paille ; sur la gauche, près de l’entrée, se trouve le foyer, avec une cheminée construite au moyen d’une vielle gouttière.

Nous sommes tranquilles, c’est le principal.

Mercredi 6 janvier 1915

Leroux est venu remplacer dans la cagnat le caporal Boissy qui couchera avec l’escouade.

Je reçois un paquet de chocolat suisse de Thonon.

Excellent !

A la tombée de la nuit, Leroux part comme volontaire pour la pose de fil de fer. Je l’avoue, j’ai eu la frousse de l’accompagner.

Vint et une heures : Alerte de cinq minutes : feu de salve ennemi.

Vendredi 8 janvier 1915

Cette nuit, nous avons changé de tranchée, quitté notre luxueuse cagnat du Bois Touffu  pour aller échouer au Bois Commun, après un voyage de deux heures, sac au dos, dans la boue infecte des boyaux, rendue plus liquide encore par une formidable averse tombée dans la nuit.

Nous sommes établis dans le secteur Ravin de Dompierre, route de Fay .

J’ai visité la Sucrerie détruite par les obus allemands. Les murs sont éventrés et les tôles des réservoirs grincent lamentablement au souffle de la bise.

Samedi 9 janvier 1915

Le courrier m’a apporté de la maison un paquet contenant un étui de superbes londrès, une jolie petite pipe et du tabac, plus un kilo de chocolat.

La nuit a été pénible dans ce secteur et, chose curieuse, malgré l’obscurité, les balles viennent en nombre frapper la butte. J’imagine que, dans les tranchées allemandes, il y a des chevalets de pointage permettant de tirer à coup sûr une fois le point repéré.

A seize heures, nous avons une minute d’émotion.

Un 77, fusant heureusement, éclate sur notre boyau, à dix mètres de nous, face à l’entrée de la cagnat. Nous avons plus de peur que de mal.

Tout le monde se « planque » dans la cagnat, le dos en l’air, le nez dans la paille.

Simple alerte.

Dimanche 10 janvier 1915

Journée superbe.

Avions allemands et français.

Vers treize heures, un appareil ennemi survole nos lignes avec un bel aplomb, vire et revire en lançant des fusées blanches. Trois obus de 210 tombent dans la direction de Chuignes. Le 77 et le 75 crachent à tour de rôle.

Reçu encore un paquet de la maison et deux lettres.

Nous sommes sur le qui-vive.

Le bruit court, dans la tranchée, d’une attaque allemande. L’avenir le dira.

Lundi 11 janvier 1915

« Ils ne sont pas venus »… toujours la même chose !

Cela ne m’a pas empêché de dormir en paix.

Aujourd’hui, quoique à la tranchée, nous faisons un vrai petit festin. Bailly, un territorial de la 2e escouade, a reçu d’une de ses tantes, pour ses camarades une caisse de friandises.

Leroux et moi avons été invités. Chacun a son morceau de saucisson de Lyon, une petite bouteille de liqueur, une mandarine, une pomme, deux cigares, un paquet de tabac de cinquante centimes, un cahier de papier à cigarettes et une vingtaine de papillotes.

Quelle bombe !…

Le tout tandis que 77 et 75 faisaient leurs échangent de politesse.

Mardi 12 janvier 1915

Une journée dont je me souviendrai : j’ai versé une première goutte de mon sang pour la Patrie

Je mangeais, tranquillement assis auprès du brasero quand, soudain, une balle, frappant le sommet de la butte, m’envoie sur le crâne un silex tranchant.

Je reste comme assommé, me mets à crier et me crois mort…

Mais je ne perds pas connaissance et vois bien vite que ce n’est qu’un éclat de pierre. Les rires succèdent bientôt aux pleurs !

Quatre ou cinq jours de repos en perspective !

N’empêche que je suis en fureur contre ce sacré Fritz pour la frousse qu’il m’a causé.

On me met mon pansement individuel, on me conduit chez le Lieutenant et le caporal Boissy m’accompagne au poste de secours de Fontaine où le sympathique Rolland me fait le pansement définitif :

 « Plaie contuse linéaire au cuir chevelu produite par un éclat de pierre (balle) ».

Quand à la balle malfaisante, un camarade l’a ramassé ; je la conserve en souvenir.

 

Toute l’après-midi, les allemands ont arrosé nos tranchées de leurs 77 et 105, nous infligeant des pertes minimes : deux ou trois blessés, un seul gravement atteint. Notre 75 répondait d’ailleurs.

J’ai passé une partie de l’après-midi chez Rolland à parler de Lyon, des morts, des disparus. J’ai là un ami sur qui je puis compter.

Mercredi 13 janvier 1915

Rolland m’a accordé ce matin deux jours d’exemption ; mon Bataillon étant sur le point de revenir des tranchées, je n’y remonterai pas.

J’ai eu une nuit agitée ; j’ai rêvé de bataille et, à chaque instant, étais saisi par le froid.

Jeudi 14 janvier 1915

A Fontaine, je vis dans la paix.

Ce matin, j’ai servi la messe de l’abbé Teste, un infirmier du 2e Bataillon que m’avait présenté hier l’abbé Paradis, de passage à Fontaine après une visite aux tranchées. J’ai communié. J’ai servi également la messe du Père Charavay que j’ai trouvé à Fontaine.

 

Chaque après-midi, je rends visite à Rolland.

On cause, on fume. « Ils » sont, ma foi, bien installés : un beau salon, avec une grande cheminée où flambe une énorme bûche. Partout des bouteilles de liqueur et de vin, restes des bonnes ripailles que ces messieurs se paient.

Ce qui frappe, au premier aspect, à Fontaine, c’est l’état de destruction dans lequel se trouve ce village et, aussi, l’absence de civils. Je n’ai pu y voir que deux femmes et trois enfants. Quelques chats courent encore, vieux routiers échappés à la chasse qui leur est faite.

Vendredi 15 janvier 1915

Mon Bataillon descend au repos. Je retrouve mes amis avec plaisir. Mon sac est à la voiture.

Ma Compagnie reste à Chuignes.

Jeune, Leroux et moi nous allons revoir notre ancien cantonnement et cette brave mère Cassel qui nous accueille fort bien.

Samedi 16 janvier 1915

Hier, avec la 2e escouade, j’ai fait un excellent repas, bien arrosé, avec café et pousse-café… mais préparé chez une grognesse qui, certes, ne me plaisait pas.

A huit heures, le soir, nous ramenons au cantonnement le sergent en pleine ivresse.

Assisté ce matin à la messe du père Charavay

Communion.

Dimanche 17 janvier 1915

J’ai reçu hier, de Madame Mouterde, une lettre et une photographie de son fils qui m’a fait grand plaisir ; une lettre également de G. Villard dont j’étais sans nouvelles depuis le commencement de la guerre.

Messe à huit heures dite par le père Charavay… Eglise pleine.

Chocolat chez Cassel.

A quatorze heures trente, concert par la musique du 99e, sans accompagnement de marmites. Cela donne un air de fête au village. Je trouve Antoine qui est venu me voir. Il m’a photographié.

Le soir, dîner chez Cassel avec lui, Jeune, Leroux et Charavay.

Lundi 18 janvier 1915

Nous sommes revenus cette nuit aux tranchées du Bois Touffu où nous occupons l’emplacement tenu précédemment par une section de la 1e Compagnie.

Les cagnats sont assez confortables, mais à deux ou trois places seulement. Je loge avec le caporal Boissy : une jolie cagnat à deux, avec cheminée et rayons. J’ai deux ou trois livres : Tartarin de Tarascon, Nouvelles Genevoises, etc.

Il neige, tout est blanc et semble gai. Le bois est joli ainsi… mais quelle boue !

Les coups de feu sont rares et, pendant la journée, le souci des sentinelles est de tirer sur les lapins de garenne qui courent dans le ravin.

Nous sommes là pour quatre jours, nous a-t-on dit.

Mercredi 20 janvier 1915

Feux de salve ennemis pendant la nuit, partant d’un petit poste établi dans le ravin, au coin du Bois Touffu, sous le verger, et dirigé sur notre petit poste du boqueteau à gauche du ravin.

La neige fond, pénètre la terre ; l’eau coule dans les cagnats ; par bonheur le feu tire bien.

Quelques marmites pendant la journée.

Le 75 répond.

Jeudi 21 janvier 1915

La pluie s’est mise à tomber ; l’eau perce de plus en plus le toit de la cagnat. Nous sommes contraints à l’évacuer et je cherche refuge chez Leroux où, d’ailleurs, sous la pluie persistante, l’eau ne tarde pas à filtrer à travers la toiture.

Nommé depuis deux jours brancardier à la troisième Compagnie, Charavay nous rejoint.

Je l’accompagne chez les brancardiers, quand le 75 se met à envoyer une dizaine de marmites sur les tranchées ennemies… La réponse ne tarde pas.

En vitesse, je retourne à ma cagnat, quand un 77 éclate à cinquante pas de moi, projetant de toutes parts des paquets de boue. Pas gymnastique dans les boyaux éboulés jusque chez le caporal Dory. Les 77 se succèdent ; je suis en plein centre… Un projectile tombe sur une cagnat sans produire d’autres dégâts qu’un trou dans la toiture. Cela dure cinq minutes… bien assez.

 

Leroux, Dory et moi, nous méditons de ramener un camarade du 30e tué à l’ennemi, il y a deux mois déjà, et qui gît à cinquante mètres de nos tranchées.

Faute de brancard et vu l’état de décomposition avancée où se trouve le corps, ce projet est abandonné.

 

Dix-huit heures quinze : alerte !

Ordre est donné de se porter aux créneaux. Nous veillons ainsi jusqu’à cinq heures du matin, heure à laquelle, relevés, nous descendons au repos pour quatre jours. Jusqu’à vingt-deux heures, tombe une pluie épouvantable, chassée par un vent glacial.

 

Sur le coup de vingt heures, à la troisième escouade, on croit entendre des bruits de cisaille : aussitôt nous exécutons quelques feux de salve, sans réponse de la part de l’ennemi.

 

A trois ou quatre reprises, notre 75 envoie des bordées sur les tranchées allemandes de Dompierre.

Une fois, nous entendons, semble-t-il, des cris de douleur… Sur la gauche de Fay , une forte lueur d’incendie s’est allumée dès dix-neuf heures, pour durer, avec une intensité variable, toute la nuit.

Vers vingt-deux heures, une vive fusillade crépite du côté de Dompierre, durant un quart d’heure environ. En face de nous, silence complet de l’ennemi.

Malgré tout, je suis tranquille. Je commence à être habitué à ces alertes… Il faudra bien, un jour, combattre… aujourd’hui ou demain… je suis prêt : une petite prière à la Sainte Vierge et hardi donc !

Il fait froid.

Nous sommes mouillés jusque sous la peau et cependant je n’attrape rien : on se cuirasse contre le froid à force de vivre en plein air.

Vendredi 22 janvier 1915

Repos à Chuignes.

Brisé par cette nuit d’alerte passée sans sommeil, sous la pluie, j’ai peiné sous mon sac à la descente des tranchées ; mes deux toiles de tente et ma toile cirée étaient inondées et pesaient à m’accabler. J’étais blanc de boue.

J’ai élu domicile dans une cage à lapins. Nous sommes trois là-dedans : Leroux, le sergent Stefanaggi et moi. C’est rustique comme maison !

Chocolat chez la mère Cassel.

A quinze heures il me prend un sommeil et un engourdissement irrésistibles.

Le soir, souper avec Charavay et l’abbé Paradis.

Samedi 23 janvier 1915

Messe et Communion à la messe de l’abbé Paradis.

Le soir, souper avec l’abbé Paradis.

Dimanche 24 janvier 1915

Messe militaire et Communion.

Hier, j’ai visité le champ de bataille de Chuignes  (4 octobre 1914)… une tombe de soixante-seize allemands et une autre de soixante-cinq français… chemins encore pleins de casques, képis ; tranchées, abris individuels qui, sous le ciel gris d’hiver, donnent un lugubre aspect aux champs d’alentour.

A quatorze heures, concert donné par la musique de 99e.

Mardi 26 janvier 1915

Retour aux tranchées ; ma section demeure au repos à Fontaine pour deux jours.

Jeudi 28 janvier 1915

La section a repris les tranchées.

Nous sommes au Bois Commun. Tirailleries continuelles.

Bombardement assez violent pendant la journée sur la Sucrerie, sans réponse de notre 75. Douze shrapnels éclatent au-dessus de notre brasero sans provoquer d’accident.

Février 1915, même secteur : Fay, Chuignes

Jeudi 4 février 1915

Huit jours durant, j’ai conservé un cafard épouvantable, ne sortant pas de ma cagnat ou juste le temps nécessaire pour mes factions.

Leroux et le père Charavay avaient peine à me tirer de ma torpeur. J’ai passé dans la tristesse le 29 janvier, fête de maman… il y a deux ans, papa était déjà bien malade ; l’an passé, il manquait. Cette année la famille est dispersée par la guerre.

Leroux est parti deux fois en patrouille. Jusqu’à son retour, j’étais inquiet, mais tout s’est bien passé.

 

Hier matin, en descendant au repos, j’ai trouvé une lettre de maman.

Depuis huit jours, j’étais sans nouvelles ; cette lettre m’a rendu du courage.

Pourtant, le soir, le cafard m’a repris.

J’ai communié ce matin : cela m’a fait grand bien. J’ai réfléchi et, au fond, je comprend ma faiblesse. Néanmoins, moi qui crois, qui communie souvent, je devrais réagir puisque je suis prêt… Je devrais montrer plus de courage… et pourtant le vacarme des obus me démoralise.

 

Cet après-midi, deux grosses marmites sont tombées sur Chuignes, faisant malheureusement trois victimes : trois femmes, deux tuées sur le coup, une autre grièvement blessée.

Vendredi 5 février 1915

J’ai vu Antoine aujourd’hui et soupé avec lui chez Madame Cassel.

Samedi 6 février 1915

Corvée de bois.

Spectacle pittoresque, digne du pinceau de Detaille.

Dimanche 7 février 1915

Retour aux tranchées. La relève a été fertile en émotions, les Allemands ayant précisément envoyé deux obus de 77 qui occasionnèrent plus de bruit et de peur que de mal…

Sur les huit heures, ils nous envoient vingt-deux marmites de 77 : à la fin, j’en avais « marre ».

Jeudi 11 février 1915

Hier l’ennemi nous a gratifié, sur les quatre ou cinq heures du soir, d’une douzaine de 105, accompagnés de bombes qui éclataient avec un fracas épouvantable.

Ces bombes provoquent un déplacement d’air effrayant (à cent mètres on subit encore le vent de l’explosion) et, à la longue, produisent un effet de démoralisation.

Les 105 ont fait quelques victimes : deux morts, deux ou trois blessés.

 

Nuit d’agitation pour moi. Le froid, l’énervement produit par ce bombardement, les tirailleries, tout cela m’empêche de dormir tranquille. Vers une heures du matin, je me réveille en sursaut, criant : « Les voilà ! » et, en même temps, je vois des ombres, une douzaine, baïonnette au canon du fusil, sauter dans la tranchée… c’en est trop… je reviens à la réalité…

Des rêves comme celui-là !

Le temps s’est remis au froid sec ; sur le matin, du brouillard.

 

Depuis trois jours, Leroux et moi, dans notre petite cagnat, nous récitons une courte prière suivie parfois d’une lecture pieuse choisie dans l’Evangile ; puis, roulés dans notre couverture et blottis l’un contre l’autre, nous faisons dodo.

Hier, pour corser un peu l’ordinaire, nous avons apprêté un plat de frites succulent ; mais c’était au moment où « radinaient » les 105 : je n’avais guère d’appétit.

Vendredi 12 février 1915

Hier, après-midi, attaque sur la gauche.

La fusillade gagne Dompierre pour arriver à notre secteur, jusqu’au ravin.

Il est quinze heures.

Soudain, vers quinze heures trente, notre canon de campagne et l’artillerie lourde de mettent en devoir de « taper » : et c’est un arrosage copieux des tranchées ennemies. C’est effrayant et, vraiment, je ne voudrais pas être à la place des « Kamarades ». L’ennemi ne nous renvois que quatre coups de 77.

Naturellement, le fusillade s’est tue.

Accalmie à seize heures. Le canon reprend à dix-neuf heures, avec violence, par moment. On entend voler en éclats les tuiles de Fay . Dans le lointain, se distinguent des roulements de convois d’artillerie ennemie. La notre balaie les routes. Sur le plateau de Dompierre, même canonnade. Il en est ainsi toute la nuit. L’accalmie se produit à sept heures du matin.

Ce matin, nouvelle fusillade, à dix heures. Canonnade jusqu’à onze heures quarante cinq. Notre petit poste du ravin reçoit, en réponse, une douzaine de 77.

Samedi 13 février 1915

Le bruit court que nous jouirons d’un long repos.

Dimanche 14 février 1915

Je suis proposé comme élève officier de réserve. J’ai accepté avec le sentiment d’obéir au devoir, puisque j’ai eu le bonheur de recevoir une solide instruction.

Lundi 15 février 1915

Nous avons été relevé ce matin par le xxx . Nous descendons au repos à Méricourt , je pourrai y voir Antoine et passer quatre jours avec lui.

Je ne sais pourquoi nous étions tous à la joie, et, une fois sortis des lignes, bien qu’encore à portée d’obus, nous nous sommes mis à fredonner des chansons militaires.

Journée splendide.

J’ai trouvé Antoine à Méricourt . Nous avons passé une bonne journée ensemble. Le pays est joli, très pittoresque avec ses marais et la Somme tranquille.

Mardi 16 février 1915

Travaux de défense à l’arrière.

Journée magnifique. Paul Besson est venu me voir depuis Caix. Je ne l’avais pas vu depuis six mois.

Mercredi 17 février 1915

Sous une pluie battante, ce matin, nous avons quitté Méricourt  pour aller à l’arrière, à Guillaucourt, pour un long repos.

Depuis trois mois, je n’avais pas vu de chemin de fer ; la sucrerie de Guillaucourt est en pleine activité !

Ici, peu de maisons dévastées ; je n’en ai vu qu’une seule, vers la gare, qui fut incendiée et pillée. Le village est assez grand, étendu surtout ; les rues sont bordées de petites bicoques en torchis, ordinairement sans étage.

Un affligeant spectacle, c’est la vue des émigrés qui abandonnent les villages environnants bombardés par l’ennemi. Leur mobilier entassé. Sur une voiture, ils s’en vont, pèlerins d’infortune, vers Amiens. La guerre enfante les tristesses !

Nous cantonnons dans une grande ferme où la paille abonde.

Avec les poilus de la 2e et Leroux, nous faisons popote dans une maison en face où, chaque soir, nous revivrons quelques heures d’intimité.

Jeudi 18 février 1915

Hier soir, au cantonnement, séance comique : la Compagnie possède une vingtaine d’excellents chanteurs, voire même des acrobates qui nous ont fait passer deux heures bien agréables.

Ici, nous jouissons de la tranquillité : plus de balles qui sifflent ni d’obus.

C’est la vie de cantonnement avec son cortège de revues et d’exercices !

Samedi 20 février 1915

Hier, au rapport, on nous a donné tout un programme de marches d’entraînement et d’exercices. Ce matin nous avons commencé par une marche de douze kilomètres, sans sac.

Onze heures : nous venons de manger la soupe… l’ordre arrive de boucler les sacs et de remonter aux tranchées. Départ à deux heures.

Nous marchons jusqu’à onze heures du soir dans les terres labourées et les boyaux… Ereinté, vanné…

Par bonheur, notre section a la chance d’être en deuxième ligne.

Dimanche 21 au lundi 22 février 1915

De petit poste au Ravin de Fay .

Les balles pleuvent fouettant la terre, les créneaux volent en éclats. Mais l’ennemi, rapproché à quarante mètres ne nous lance que deux bombes à tige, sans blesser personne.

En vérité, nous n’avons pas le sentiment de la sécurité !… On entend miner sous terre et nous passons la nuit de lundi à mardi à tendre l’oreille aux coups de pioche du génie allemand. Pour comble, l’ennemi ne tire que très peu la nuit sur le poste, ce qui ajoute à l’angoisse de la situation. Il fait froid ; entre les heures de garde, l’on se blottit l’un contre l’autre dans les abris où l’on grelotte.

A partir de minuit, les coups de pioche se font plus rare, plus faible, pour cesser au matin. Notre génie travaille avec activité à préparer des contre-mines, mais, nous ne doutons pas que d’un moment à l’autre nous sauterons.

Mardi 23 février 1915

Quel soupir de soulagement nous avons poussé lorsque, relevés, nous avons passé en deuxième ligne, derrière le boqueteau !

Dix-sept heures : un bombardement violent du petit poste commence : un quart d’heure, pendant lequel pleuvent bombes petites et grosses, obus de 77 et de 105.

Soudain, un violent tremblement de terre, au milieu d’une rafale de 77,… puis le silence.

Pendant ce temps, nous étions blottis dans les cagnats ; moi-même, je priais le Bon Dieu de me protéger. Leroux n’était pas là : j’étais inquiet.

L’alarme étant donnée, chacun tenait son fusil prêt.

En dépit du bombardement le petit poste avait été évacué en temps opportun ; nous n’avons ni tués, ni blessés. Mais quels entonnoirs !

Quelle puissance ont ces torpilles allemandes ! L’une d’elles a creusé une excavation de deux mètres de profondeur et de six mètres de diamètre.

Leroux n’a pas été touché, bien que renversé par le souffle d’une bombe. Je l’ai vu revenir avec joie.

Mercredi 24 février 1915

Tranquillité relative aux tranchées arrière. Jeudi, nous descendrons au repos.

Vendredi 26 février 1915

Hier, nous sommes allés à l’arrière, aménager d’anciennes tranchées. L’ennemi nous a vus et a tiré quelques 77. Plus de peur que de mal.

Vendredi 26 février au jeudi 4 mars 1915

Repos complet à l’arrière.

Popote à midi et le soir.

Nous avons touché la nouvelle tenue gris bleu.

Adieu le vieux et glorieux pantalon rouge et la capote foncée.

Mars 1915, Dompierre,

Vendredi 5 mars 1915

Montée aux tranchées.

De petit poste devant la sucrerie de Dompierre.

Tranquillité relative. L’ennemi tiraille peu.

Quelques obus sur la sucrerie.

Lundi 8 mars 1915

Relève. Repos à Méricourt .

Lundi 15 mars 1915

Retour aux tranchées, secteur Filippi… Ma section est de réserve aux Carrières. A noter l’appréhension que l’on a de revoir les tranchées après un long repos.

J’ai passé sept jours agréables à Méricourt  : exercices et travaux. Je prenais mes repas avec Antoine.

Lorsque je l’ai quitté hier, j’étais triste, tandis qu’il essayait de me remonter.

Mon Dieu, protégez-nous ! Rendez-nous à maman !

Mardi 16 mars 1915

Petit poste… point de bombes le matin. Comme hier d’ailleurs, l’ennemi envoie des rafales d’obus sur Fontaine et le Château.

Dans l’après-midi, il bombarde le petit poste avec du 105 et des crapouillots. Deux obus tombent près de la cagnat de mon escouade. J’étais à l’abri près de Leroux. Rafale d’obus sur le Bois Touffu.

Nuit pénible, sans sommeil. Quelques bombes, dont une qui tombe dans le boyau, à côté de Combet et de Perrou, sans leur faire de mal.

Cafard atroce ces deux jours.

Mercredi 17 mars 1915

Section en arrière.

Besoin de repos physique et moral.

Vendredi 19 mars 1915

Section dans la carrière.

Temps froid.

Cette journée me rappelle de tristes souvenirs ; il y a deux ans, papa était parmi nous, il nous a laissés pour aller vers le Bon Dieu ; de la haut, il nous voit et nous protège tous.

Quand donc reverrai-je la maison, le cadre où il a passé vingt années de sa vie, la partageant sans réserve entre sa famille et ses clients.

Samedi 20 mars 1915

Descente au repos à Chuignes.

Messe pour papa.

Le soir, travaille aux tranchées. Quelques obus sur le village.

Dimanche 21 mars 1915

De garde route de Foucaucourt, par une journée calme et ensoleillée.

Dès six heures, nos avions sont en l’air. Une escadrille française attaque sans succès un avion ennemi. L’ennemi bombarde en vain nos avions dès qu’ils approchent de ses lignes : quarante obus sur le même appareil.

Lundi 22 mars 1915

Pendant notre repas du soir, à vingt heures, éclate une vive fusillade qui nous fait tout quitter pour courir au cantonnement.

Simple alerte ! Nous revenons à notre café.

A vingt-deux heures, les cris de « Au Feu ! » retentissent en même temps qu’une violente pétarade.

Le ciel est embrasé.

C’est un cantonnement qui brûle à la sortie du village, route de Fontaine. On fait la chaîne.

A deux heures du matin, je suis épuisé, le feu est circonscrit ; je me recouche. Par bonheur, pas de marmites.

Mercredi 24 mars 1915

Nous avons eu l’explication de la fusillade d’hier.

Les camarades ont voulu apprendre aux « voisins d’en face » la prise de Przemyíl par les Russes.

Sur un signal, tous ont crié : « Vive la France ! », cela sur un front de plusieurs kilomètres ; puis ils ont exécuté un ou deux feux de salve auxquels ont riposté les allemands.

Jeudi 25 mars 1915

Nous partons pour quatre jours à Méricourt . Je suis bien content de voir Antoine.

Vendredi 26 mars 1915

Tir à Morcourt : huit balles sur huit dans la cible.

Samedi 27 mars 1915

Nous devions remonter cette nuit à la tranchée.

Contrordre.

Dimanche 28 mars 1915

L’on amène deux déserteurs ennemis qui seront ce matin l’objet de la curiosité.

C’est le jour des Rameaux.

A six heures trente, j’ai servi la messe d’Antoine.

A dix heures, une cérémonie pittoresque, une procession de l’église au cimetière : en tête, les enfants de chœur en surplis, pantalons long et chapeau de feutre ; puis le curé accompagné de deux camarades soldats et, par derrière, un groupe de bons vieux et de vieilles femmes, enfin des soldats.

Nous remontons ce soir à la tranchée, auprès de Foucaucourt.

Lundi 29 mars 1915

Relève pittoresque, mais rendue pénible par la longueur du trajet et la bise. Clair de lune superbe.

Foucaucourt est tout en ruines. L’église n’a plus que les murs. Spectacle étrange que le défilé à travers ces pans de murs, en colonne par un, jusqu’à la cave où la section, étant de repos, passera la nuit.

Ce matin, je me suis orienté : au fond, la sucrerie de Dompierre, le Bois Touffu à un kilomètre.

Corvée de rondins jusqu’aux tranchées de première ligne.

Le soir, pose de fil de fer.

En compagnie de Leroux, je vagabonde dans les boyaux. Sur le plateau, derrière les tranchées, des cadavres gisent encore depuis les combats du 4 octobre.

Le secteur est tranquille : quelques coups de canon, pas de fusillade, meilleur que nos anciennes positions.

Les tranchées ennemies sont à quatre cents mètres des nôtres, appuyées sur Fay -Soyécourt et les bois situés entre ces deux localités.

Avril 1915

Vendredi 2 avril 1915 (Vendredi Saint)

J’ai fait un pèlerinage pieux dans la pauvre église de Foucaucourt. Les quatre murs sont debout, ajourés par les obus ; les cloches, tombées, ont fondu ; l’autel est en miettes ; les vitraux sont brisés. Seul, au sein de cette dévastation, un crucifix est resté intact.

Le Christ est de bois sculpté et peint, d’une facture assez naïve ; son visage exprime la souffrance. Les flammes l’ont léché sans lui causer de dommage.

J’ai prié pour la France, ma famille, mes camarades et moi-même.

Samedi 3 avril 1915 (Samedi Saint)

Descente au repos.

Je retrouve Antoine ; je passerai avec lui les fêtes de Pâques.

Le temps, beau depuis trois semaines, se remet à la pluie.

Dimanche 4 avril 1915 (Pâques)

Pâques sanglantes cette année. Tristes fête ici, comme à Lyon. J’ai servi la messe d’Antoine, communié et beaucoup prié.

A dix heures, à la grand-messe, Antoine a prêché. Nous avons dîné et souper ensemble.

Hier, j’ai demandé au caporal Dory de m’inscrire parmi le groupe des éclaireurs. J’ai honte de ma faiblesse et de la peur que j’ai montré jusqu’ici, indigne d’un chrétien.

Je veux lutter et me dévouer, je demande à Dieu de m’envoyer sa grâce dans cette voie où je m’engage librement.

Mardi 6 avril 1915

J’apprend le départ de Jean (un de ses frères, médecin)  pour le Bourget, et de là pour une destination inconnue.

Dimanche 11 avril 1915

Montée aux tranchées de Foucaucourt après une marche pénible.

Hier, Dory m’a annoncé que j’étais inscrit aux éclaireurs.

Le soir, nous avons communié, moi, Leroux et quelques copains. J’ai bon courage. J’ai quitté Antoine le cœur tranquille.

Le Lieutenant sépare les éclaireurs des autres camarades et nous réunit dans une cagnat à part.

Lundi 12 avril 1915

Nous sommes allés hier, en deuxième ligne, pour enterrer quelques morts oubliés après les combats de Foucaucourt.

C’est l’un des spectacles émouvants de la guerre que la vue de ces « camarades » épars dans les champs, perdus dans les betteraves. L’un d’eux avait reçu une balle au côté droit de la poitrine ; il était sur le dos, la main sur la plaie… La vie semble bien peu pour qui voit de pareille choses.

Mercredi 13 avril 1915

Deuxième patrouille. Je suis resté deux heures dans un trou d’obus.

Dimanche 18 avril 1915

Nous sommes relevés par le 414e et partons pour une destination encore imprécisée. Nous allons passer vingt-quatre heures à Méricourt  où je vois Antoine.

Le soir, souper avec lui, Charavay et les amis.

III. Au nord de la Somme

Lundi 19 avril 1915

Cinq heures du matin : départ pour Suzanne - Maricourt, par Froissy, Bray, Cappy. Chacun emporte un jour de vivres.

La marche est pénible. Nous arrivons à midi à Maricourt, où la Compagnie reste au repos.

Maricourt, bâti sur un dos d’âne, est à demi ruiné.

Quelques civils, des vieux… Nos lignes sont en saillant à huit cents, mille mètres du village. De part et d’autre, beaucoup d’artillerie.

Le secteur est tranquille, je crois. Nous logeons dans une grange au toit crevé par un obus.

Mardi 27 avril 1915

Nous nous sommes rendus ce matin à notre nouvelle tranchée, après huit journées assez paisibles passées à Maricourt et occupées à des travaux de terrassement, par équipes de jour et de nuit.

La nuit, le canon tonnait par intermittence de part et d’autre.

Les premières nuits, cela était assez pénible. Nous avons eu une alerte : dans la nuit de mercredi 21 au jeudi 22, une violente canonnade nous réveilla vers une heure du matin. Elle semblait venir de Fay . Nous apprîmes, dans la suite, que les Allemands avaient attaqué le Bois Filippi, à la suite d’une explosion de mine, mais qu’ils avaient été repoussés.

 

Notre nouveau secteur ne paraît pas mauvais.

La tranchée que nous occupons a été prise le 17 décembre.

L’ennemi occupe en contrebas un ravin qui va de la route de Péronne à la Somme. La distance moyenne est d’environ quatre-vingt à cent mètres.

Au contraire de Foucaucourt, le terrain accidenté ne laisse voir les tranchées ennemies qu’en face sur l’autre revers du ravin.

Jusqu’ici, nous avons vécu tranquilles. Quelques crapouillots, de part et d’autre. Les éclaireurs creusent un poste d’écoute : cela nous occupe trois jours, de jour et de nuit.

Mercredi, nous avons enterré quelques cadavres ennemis. La lutte a du être chaude car, à chaque instant, en creusant des boyaux, on en découvre.

On rebouche le trou et l’on plante une croix avec l’inscription : "Soldat inconnu".

Patrouille sur la droite de dimanche 25 ; je demeure en réserve dans un trou d’obus.

Le tir des crapouillots est du plus grand intérêt, mais seulement lorsqu’on les lance soi-même.

Mai 1915, Bray-sur-Somme

Jeudi 6 mai 1915

Nous sommes descendus ce matin au repos à Bray-sur-Somme où se trouve Antoine. Nous demeurerons huit jours l’un auprès de l’autre.

Dimanche 9 mai 1915

Nous apprenons le torpillage du Lusitania, avec stupeur et colère.

Communion ce matin à la messe d’Antoine. J’ai passé toute l’après-midi avec lui.

Le soir, la musique du 99e donne un concert ; à dix-neuf heures, on affiche à la Division un communiqué annonçant un heureux coup de main sur un ouvrage allemand à Lens.

Mercredi 12 mai 1915

Tous ces jours, un peu d’exercice, des marches.

Depuis trois jours, les communiqués nous apprennent les victoires de nos troupes devant Arras. Si ce pouvait être la Grande Trouée qui commence !

Cela hâterait peut-être la fin de la guerre. Mais s’il en est ainsi, c’est l’heure d’avoir du courage. J’espère que le Bon Dieu m’aidera à faire mon devoir.

Le capitaine Dreyfus a été tué hier au Moulin de Fargny. C’était un soldat. Nous avons assisté à ses funérailles très impressionnantes, au moment présent.

Jeudi 13 mai 1915

C’est le jour de l’ascension !

Repos complet. Nous remontons aux tranchées ce soir, dans le même secteur.

… Le soir, je fais mes adieux à Antoine ; puis, nous rendons tous deux visite à la Sainte Vierge. J’ai bon courage.

Reviendrons-nous à Bray ?

Si notre progression devant Arras continue à s’affirmer victorieuse, peut-être y aura-t-il du mouvement…

Vendredi 14 mai 1915

Nous sommes arrivés fourbus à la tranchée, après vingt minutes de boyaux détrempés par la pluie. Ma section est à la droite de la Compagnie.

Manque de confort : deux cagnats pour cinquante hommes !

Midi : nos artilleurs lancent trois bombes sur le petit poste allemand. La réponse ne tarde pas, à coups de bombes et de 77. Puis, tout rentre dans le calme.

 

"Le 14 mai 1915

Ma chère Maman

J’ai écrit ce carnet à votre intention. Le Bon Dieu a permis que le grand fléau de la guerre vienne frapper notre pays. Nous avons, à la maison, courageusement accepté l’épreuve et vous, ma chère maman, vous avez vu partir sans faiblir vos fils l’un après l’autre.

Après dix mois de guerre, le Bon Dieu a permis que pas un de nous ne fût encore touché. Remercions-le. Avec les beaux jours, la guerre va devenir plus active et plus meurtrière. J’espère que le Bon Dieu continuera à m’accorder, comme aux soldats de la famille, sa protection, et que je rentrerai un jour à la maison. Cependant, ma chère maman, s’il plaisait à Dieu de me rappeler à lui, j’accepte ma mort, quelle qu’elle soit, et je la lui offre pour la France et pour ma famille.

Ne pleurez pas ma mort, ma chère maman : si le Bon Dieu m’arrache à votre affection, ce sera, je n’en doute pas, pour votre bien et le mien en particulier. Je suis prêt à paraître devant lui : le Bon Dieu est miséricordieux et me pardonnera mes fautes.

Souvenez-vous que, dans le Saint Evangile, Jésus a dit que pas un cheveux ne tombe de notre tête sans sa permission et aussi qu’il sait mieux que nous ce dont nous avons besoin.

La mort n’est qu’une courte séparation : si le Bon Dieu me rappelle à lui, nous nous reverrons un jour.

Merci, ma chère maman à vous et à papa, des principes religieux que vous m’avez donnés. Ils ont été, pour moi, les soutiens les plus efficaces pendant les terribles épreuves de ces derniers mois. Sans doute, j’ai eu, surtout pendant les longs mois d’hiver, de longs moments de cafard, presque de découragement : je les offre à Dieu pour qu’il me pardonne mes fautes.

Je demande pardon à Dieu de mes fautes. Je demande à chacun pardon de ce que j’ai pu lui faire de mal.

Si je meurs, gardez mon souvenir et priez pour moi.

Je vous embrasse bien et tous en même temps.

 

Je confie ce carnet à la tante --- ( ?)  qui vous le remettra si je viens à tomber."

Samedi 15 mai 1915

Huit heures du matin.

Nos artilleurs lancent sept ou huit bombes auxquelles l’ennemi riposte par des "saucisses" et des obus. Le concert dure pendant une heure.

Samedi 22 mai 1915

Relève. Nous descendons à Bray.

Hier soir, la patrouille a failli se faire pincer, mais elle a pu rentrer sans casse. Nous sommes réveillés à trois heures du matin par six avions boches qui vont jeter des bombes sur Bray.

 

 

 

(En tête du deuxième carnet de route)

 

O ma Souveraine, ô ma Mère,

Souvenez-vous que je vous appartiens !

Gardez-moi, défendez-moi comme votre bien, votre propriété.

(30 mai 1915)

 

 

Samedi 29 mai 1915

Dix-sept heures trente : départ de Bray pour la tranchée.

Avant de quitter Antoine, je lui ai remis mon premier carnet de route ; il l’enverra à… afin qu’il parvienne à maman au cas où je viendrais à tomber.

Visite à la Sainte Vierge avant de partir.

A la tranchée, nous occupons le même secteur.

Lundi 31 mai 1915

Hier patrouille habituelle : c’est dur de sortir de la tranchée ; l’on a besoin de faire appel à son énergie et à la prière.

Dans l’après-midi, les Allemands arrosent la tranchée par des rafales de 105 fusants et percutants.

Juin 1915, moulin de Fargny, Bray

Mercredi 2 juin 1915

Nous voyant jeter de la terre, l’ennemi nous arrose à nouveau de 105 qui tombent dans un rayon de cinquante mètres autour de la cagnat, dont un ou deux fort près. Mais, après la tempête, on fait la chasse aux fusées.

Le soir, patrouille fixe pour protéger les camarades qui coupent le trèfle devant la tranchée, sur la droite de la Compagnie.

Lundi soir, j’étais déjà allé en patrouille semblable à gauche de notre trou de mine.

L’ennemi tire peu.

Jeudi 3 juin 1915

Les allemands ont placé sur leur petit poste, à gauche de la route de Péronne, une pancarte portant cette inscription :

"Przemyíl est à nous ! Hourrah !"

Par distraction, on envoie quelques coups de fusil… La reprise de la citadelle est possible, probable même, mais n’influera certainement pas sur notre victoire finale.

 

Je pensais qu’il y aurait fusillade le soir, en face.

Calme ordinaire.

Hier, après-midi, excursion au Moulin de Fargny.

Samedi 5 juin 1915

Dans la nuit d’hier, une grosse reconnaissance s’est heurtée à des patrouilles ennemies dans les marais de Fargny.

Nous avons entendu une vive et courte fusillade à vingt-deux heures. Détails imprécis et contradictoires. Nous n’avons que deux blessés légers.

Dimanche 6 juin 1915

Le soir, relève.

La Compagnie est de repos à Suzanne.

Lundi 7 juin 1915

Chaleur accablante. Pour fuir la vermine qui nous ronge, j’installe ma tente pour passer la nuit.

Antoine vient me voir de Bray.

Nous devons aller travailler la nuit près de Maricourt.

Jeudi 10 juin 1915

Je puis descendre à Bray dîner et passer un court moment avec Antoine.

Demain, fête du Sacré Cœur. Communion.

A partir de demain, je suis le peloton des élèves caporaux.

Dimanche 13 juin 1915

J’obtiens une permission pour aller voir Antoine. Dîner avec Charavay.

Lundi 14 juin 1915

Le soir, relève, même secteur.

Communion le matin ; visite à la Sainte Vierge avant le départ, le soir.

Dès l’arrivée, nous nous mettons au travail, pour couvrir notre cagnat de gros rondins.

Jeudi 17 juin 1915

Hier, la Compagnie ayant lancé trois ou quatre torpilles, les Allemands ripostent par une vingtaine de 105.

Le soir, patrouille ; trouvé un pétard à la mélinite allemand.

Dimanche 20 juin 1915

A dix heures du matin, bombardement par les Allemands en riposte à deux de nos bombes : cinquante obus de 77 ou de 105 ; résultat nul.

Hier soir, corvée de fils de fer. J’ai été sentinelle avancée dans les trèfles. Nous sommes rentrés à vingt-trois heures trente.

Les Allemands s’étaient mis à tirer soudain.

Vingt-deux heures : canonnade sur Dompierre, fusillade.

Lundi 21 juin 1915

Ce matin, à quatre heures, six Aviatik passent salués par une vive fusillade et vont bombarder Bray.

Mardi 22 juin 1915

Hier soir, à vingt et une heures, nous avons eu une fameuse alerte.

Nous devions aller placer des fils de fer sur la droite de la Compagnie ; nous étions prêt à sortir, lorsqu’on vient nous chercher : un de chez nous, nous dit-on, a passé à l’ennemi !

On a tiré sur lui, il est tombé…

Le fait s’est produit au petit poste de la route.

Aucun coup de fusil, le plus grand silence en face de nous.

Nous allons au petit poste de la route ; au même moment, on fait passer que l’ennemi s’avance sur le centre de la 5e Compagnie, à notre gauche.

Tous de courir aux créneaux. Le temps de m’équiper, (j’étais en cagoule d’éclaireur), je reviens et trouve tout le monde qui s’en retourne. L’alerte est finie.

En vérité, j’étais énervé hier au soir et, s’il y avait eu un coup de chien, j’aurais tapé dur, je crois.

Il faut en finir.

En face, on entendait des chants, des hourras… deux bombes nous furent lancées par l’ennemi… Ces chants, en contraste avec le silence de la nuit et le bruit de nos fusils, nous entretenaient dans un singulier état de défiance.

 

Un autre souci motivait encore ce redoublement de vigilance : pendant la journée, on avait aperçu dans le ciel un petit carré de papier tournant d’un mouvement régulier suivant sa diagonale, restant toujours à la même hauteur ; venant des lignes ennemies, il avait été emporté à perte de vue, par la brise nord-nord-est – sud-sud-ouest.

On craignait une attaque par émission de gaz asphyxiants. Toutes les précautions étaient prises d’ailleurs.

Quand au déserteur, on sut que c’était un pauvre fou, du 101e Territorial ; il rentra d’ailleurs de lui-même dans nos lignes, blessé d’une balle au genou.

Nous descendons ce soir au repos à Bray.

Il n’y a plus "la vie" à Bray avec les bombardements par avions et 105. Enfin, à la grâce de Dieu !

(deuxième bombardement de Bray  par avions).

Mercredi 30 juin 1915

Nous sommes remontés ce soir à la tranchée, après huit jours de repos.

Nous avons trouvé Bray tout révolutionné par les incursions des avions ennemis. Plusieurs civils partirent le jour du premier bombardement et les quatre ou cinq jours suivants.

Dans la ville, une petite note pittoresque : sur chaque maison, nous trouvâmes écrit en gros caractères : "Cave -… Hommes". C’est assez curieux.

Antoine a failli être tué au cours du premier bombardement c’est-à-dire le 21 juin.

Par bonheur, la bombe qui tomba dans son bureau n’était qu’un projectile incendiaire et ne fit, somme toute, que peu de dégâts.

 

A midi, Antoine et moi nous dînions avec le père Charavay et plusieurs de ses amis : "Monsieur" Pion, Leplat.

Pluie presque continuelle ; exercices fort intéressants de prise de tranchée, marches.

Les Taubes n’ont pas daigné nous lancer de bombes et les obus ne sont pas venus pendant ces huit jours.

Notre artillerie ayant, paraît-il, bombardé Curlu, le bombardement de Bray ne pouvait être qu’une mesure de représailles.

Les boches ne se gênerait pas, dit-on, pour nous en avertir par la T.S.F.

Juillet 1915, Frise, Fricourt

Jeudi 1er juillet 1915

A deux de nos torpilles, les Allemands répondent par une dizaine de 150, dont l’un enterre le crapouillot et plusieurs autres démolissent le parapet de la tranchée.

Le soir, travail aux fils de fer.

Vendredi 2 juillet 1915

Quatre obus de 150 dans la journée.

Sur les sept heures du soir, les Allemands envoient dans la direction de notre cagnat deux bombes à fusil : la riposte est prompte : trois obus de 75 et une salve de deux torpilles.

Fils de fer.

Samedi 3 juillet 1915

Calme. Point d’obus.

Nous travaillons à renforcer notre cagnat.

Dimanche 4, au mardi 6 juillet 1915

Journées paisibles.

Mercredi 7 juillet 1915

Nous avons eu, hier, un spectacle extraordinaire. Depuis trois jours, le vent du sud soufflait violemment et avait amené enfin l’orage.

Un vent chaud, épais nuages noirs, violents éclairs. De part et d’autre, calme complet… Une voix s’élève de la tranchée allemande et chante un air d’Opéra…

Au loin, canonnade sur Dompierre.

Jeudi 8 juillet 1915

Nous descendons cette nuit à Bray.

Depuis le soir, un petit canon de 80 de montagne, placé sous casemate entre notre Compagnie et la 2e, crache de temps à autre sur les tranchées ennemies de Montauban.

La réponse, d’ailleurs ne tarde pas, car, aussitôt, des rafales de 105 inondent le terrain d’alentour. La position de la pièce semble avoir été assez exactement repérée. Le 22e le verra et nous en constaterons les effets lors de notre prochain retour.

La Compagnie, dit-on, irait occuper cette fois le moulin de Fargny ; depuis quatre jours, les boyaux sont pleins de ces rumeurs ; les officiers et sous-officiers de la 4e Compagnie sont venus reconnaître le secteur que nous avons tenu jusqu’ici…

Ce serait un changement, certes !

Plus de patrouilles "à la flanc", mais les embuscades réciproques avec leurs dangers.

En attendant, les langues travaillent.

Antoine a dû partir ce matin en permission à Lyon. Je serai donc seul à Bray, Charavay étant au repos à Suzanne.

Dimanche 11 juillet 1915

C’est aujourd’hui dimanche.

En sortant de la messe j’ai trouvé le père Charavay, venu à Bray. Nous avons dîné et passé la journée en compagnie.

Nous venions de demeurer deux jours durant en cantonnement d’alerte, une action d’artillerie étant engagée à Fricourt.

Mercredi 14 juillet 1915

Journée de gaieté factice, malgré les améliorations apportées à l’ordinaire.

Pluie, temps gris. Les hommes sont trop préoccupés pour être bien gais ; beaucoup, en fin de journée, étaient ivres et braillaient dans les granges.

Au fond d’eux-mêmes, ces hommes sentent qu’ils ont été des dupes pendant ces trente ans de politique radicale et ils en veulent à tous les profiteurs qui "leur ont monté le coup" et qui, en empêchant une complète préparation militaire, ont, dans leurs responsabilités, la longue durée de la guerre.

Les premiers permissionnaires nous sont revenus avant-hier avec une "tête de cafard", certains au moins. Tous sont unanimes à dire que l’on s’amuse à l’arrière, que l’on n’y sait pas ce qu’est la guerre, qu’embusqués et jeunes gens y sont légion ; que les femmes trompent leurs maris, etc.

Cette dernière constatation a donné le cafard à plus d’un qui n’est pas parti ; le plus drôle est de voir comment ont les fait marcher…

Par exemple, il est dur de constater cet oubli de la situation présente qui règne à l’arrière et cette démoralisation.

Il manque l’esprit chrétien qui fait accepter la souffrance, comme un gage de résurrection et de vie surnaturelle.

Jeudi 15 juillet 1915

J’ai passé l’après-midi à Cappy, auprès de l’abbé Paradis. Nous sommes allés aux entonnoirs du 25 juin, à Frise… prodigieux ! Et avons poussé jusqu’à la Grenouillère, grosse ferme que nos canons ont rasée.

A Frise, M. Paradis à procédé à l’enterrement d’un pauvre gars de la classe 15, tué par une bombe la nuit précédente. C’est une cérémonie toujours triste et impressionnante dans sa simplicité.

Le petit cimetière du Poste de Secours de Frise est déjà bien grand : quelques chasseurs du 53e Bataillon, des volontaires du 1er Etranger, Belges, Italiens, Russes, Alsaciens… La croix y voisine avec les tables juives.

Vendredi 16 juillet 1915

C’est l’anniversaire de la mort de papa.

J’y ai pensé souvent. J’ai pu assister plusieurs fois à la messe, ces huit jours-ci et aujourd’hui, je l’ai suivie avec plus de ferveur que de coutume.

Nous remontons ce soir dans notre ancien secteur, jusqu’à nouvel ordre. Antoine ne rentre que cette nuit ; je ne le verrai donc pas.

Samedi 17 juillet 1915

Nous avons pris la garde cette nuit, les escouades étant réduites par suite du départ des permissionnaires.

Temps détestable : de la pluie, de la boue ; il fait froid.

Dimanche 18 juillet 1915

Ce matin, pour la première fois depuis que le 99e est dans le secteur et, paraît-il aussi depuis le mois de novembre, les Allemands ont lancé une dizaine de 77 sur Maricourt. Notre 75 a vertement répondu, en "tapant" par rafales sur Montauban.

Depuis le 13, je suis sans nouvelles de la maison.

Que le temps est long !

Lundi 19 juillet 1915

Nous sommes en alerte le XIe Corps entreprend une petite opération sur Fricourt ; l’ennemi pourrait tenter une diversion sur nous : on est prêt.

Dès dix heures, canonnade, d’ailleurs peu nourrie. Elle ne devient violente que dans l’après-midi et par instants seulement. Nos avions règlent le tir ; on n’entend que leur bourdonnement. Parfois, l’ennemi les canonne.

 

A seize heures, nous avions quatre Farman en l’air ; un Aviatik s’approche ; l’un des nôtres engage la lutte ; la mitrailleuse crépite. Après une poursuite mouvementée, notre appareil abandonne et, lentement, rentre dans nos lignes, sans doute atteint.

 

Vers dix-huit heures, nouveau combat : deux Farman, un Aviatik… Cela dure une bonne heure. Il y a jusqu’à huit aéros dans le ciel. Leurs mitrailleuses crachent.

C’est impressionnant. Finalement, l’Aviatik rompt le combat ; son camarade reste un temps, puis se retire. Peu à peu le canon se tait.

Mardi 20 juillet 1915

La nuit a été extraordinairement calme. Pas de coups de fusil.

Samedi 24 juillet 1915

Ce soir, nous descendons au repos à Suzanne.

Ouvertement, depuis plusieurs jours, l’on parle de notre relève prochaine par le Anglais. A Maricourt, de hauts officiers britanniques sont venus visiter le secteur et l’on chuchote que le 10 août la relève serait chose faite.

Les canards, nés aux cuisines, prennent des proportions fantastiques.

La Division doit aller en Italie, dans les Vosges, en Turquie, etc. Ah ! L’on verra bien. Encore une semaine de plus qui ne s’est pas trop mal passée.

Quelques obus ; une patrouille fixe avant-hier sur la droite de la Compagnie.

Jeudi 29 juillet 1915

Notre repos s’écoule dans la paix.

Chaque jour, la Compagnie va creuser un boyau ; suivant le peloton des élèves caporaux, j’en suis dispensé.

Hier, l’on m’avait appris que la Division se déplaçait pour aller à Lamotte-en-Santerre. Ce soir, Antoine est venu me voir ; son arrivée ne m’a donc causé qu’une demi surprise, car je l’attendais un peu. Il m’a donné de bonnes nouvelles de la maison. Nous avons passé quelques heures réunis.

Vendredi 30 juillet 1915

Les permissions ont eu un excellent résultat moral. Evidement, lorsque les "quatre jours" reviennent au front, ils ont un peu le cafard, mais il passe et l’impression reste bonne quand même.

J’ai lié conversation avec plusieurs, notamment avec de braves cultivateurs : chez eux, en général, les récoltes sont rentrées et la gêne n’existe pour ainsi dire pas.

La population civile, inquiète à la campagne, a été rassurée par le courage des poilus repartant pour le front sans laisser souvent voir leur émotion.

Toujours est-il que, depuis un mois, on entend beaucoup moins des ces discours contre la discipline, plutôt prononcés sans intention de nuire, par habitude de "rouscailler". Le Capitaine s’intéresse, d’ailleurs, à soutenir le bon esprit renaissant.

Il a organisé, pour le 15 août, un concours de bibelots souvenirs artistiques, œuvres de poilus, et qui seront vendus aux enchères au profit de l’escouade qui aura présenté chaque objet. Ce concours promet d’avoir beaucoup de succès.

 

Nous avons assisté hier à un magnifique combat aérien entre deux Farman et deux Aviatik. Chacun des adversaires montrait du mordant. Un de nos avions a abandonné la lutte pour une cause inconnue. Au-dessus de Frise, les Allemands ont abattu, semble-t-il, un de nos avions qui serait tombé dans leurs lignes.

J’ai reçu hier une lettre de la Maison, m’annonçant la mort de ce brave Palerme, tué à Hébuterne, d’une balle à la tête en sortant l’un des premiers de la tranchée : pauvre gars !

Samedi 31 juillet 1915

Le 140e de ligne me retourne sous enveloppe la dernière lettre que j’ai écrite à ce brave Palerme et qui ne l’a pas rejoint.

Elle datait du 5 juillet : il était déjà tombé…

Août 1915, la relève par les Anglais, départ pour la Champagne

Dimanche 1er août 1915

Nous avons eu une messe pour les camarades tués à l’ennemi, à l’occasion de l’anniversaire du 1er août 1914. Triste, mais glorieuse date !

Lundi 2 août 1915

C’est l’anniversaire de la mobilisation générale. Je revois encore l’aspect des rues de Lyon, le départ mâle, simple et grandiose des mobilisés, l’enthousiasme de tous.

Nous sommes remontés ce soir dans la tranchée.

Les "voisins d’en face" manifeste une certaine nervosité ; la relève n’était pas encore terminée qu’ils ont envoyé six ou sept obus de 120. Quelques bombes à fusil au cours de la nuit.

 

Le 22e a bien travaillé. Le réseau de fil de fer a été renouvelé devant la tranchée bien que, dit-on, les Allemands aient gêné les travailleurs par leurs rafales d’artillerie.

Aujourd’hui, nos voisins semblent "passablement excités" ; à plusieurs reprises, ils envoient des bombes à fusil, jusqu’à ce que, lassés, nous répondions par quelques 75 et une grosse bombe.

A Maricourt, quelques Anglais, du Génie.

Ces gens ont une conception curieuse de la guerre.

Très gais, ils portent bien leur uniforme kaki. Leurs gradés ont des galons à peine perceptible : un avantage. Leurs officiers ont toujours des motos magnifiques. Les Anglais sont d’ordinaire bien rasés, presque tous blond.

Grands amateurs de bagues et "souvenirs", lorsqu’on leur en montre, ils les gardent et disent "sôvenir". Pour leur arracher un chargeur, il faut les prier et… souvent donner des sous ou un souvenir.

Ils raffolent du vin…

Mercredi 4 août 1915

Il pleut. On s’ennuie. Ce matin, nous avons fait grasse matinée jusqu’à la soupe et… après la soupe.

Le calme est complet : pas un coup de fusil, ni bombe, ni obus.

 

C’est dans ces moments que les idées les plus saugrenues naissent et voici la lettre que notre cher ami Bertrand a écrite, au nom de notre groupe d’éclaireurs, au directeur du "Fantasio", la revue parisienne :

 

"Du front, 4 août 1915

Monsieur le Directeur

N’ayant pas lu "Fantasio" depuis quelques temps nous ignorons si l’œuvre du flirt sur le front existe encore. En raison de son utilité manifeste, il est probable qu’elle persiste toujours et que l’administration s’est décidée à la subventionner.

Donc, les éclaireurs de la troisième Compagnie du 99e d’infanterie (secteur 115) désirent une marraine, une marraine collective, une seule marraine pour tout le groupe (douze poilus). Car une marraine pour chaque éclaireur cela ferait douze marraines, beaucoup trop de marraines.

 

Les éclaireurs étant en majorité des jeunes gens de la classe 14, il serait préférable de leur choisir une marraine jeune de caractère, gaie, jolie peut-être (rapport à la photographie qu’on pourrait pendre dans sa cagnat) et assez aimable pour répondre au désir suivant : l’envoi d’un jeu de l’Oie.

Il pleut, en effet, depuis un mois ; on s’ennuie ferme. La tranchée est sale au possible ; elle fond comme un bâton de chocolat Meunier dans l’eau chaude. On est fatigué de ciseler des bagues en aluminium et l’on a envie de jouer à des jeux anodins : pas de Dames, jeu trop stratégique, ni de billard, jeu trop encombrant. Alors, on désire un jeu de l’Oie avec les deux dés, tout simplement.

En échange, nous comblerons notre jolie et gentille marraine d’une infinité de remerciements et de bénédictions, de débris d’obus, de chargeurs boches, de bagues en aluminium et de fusées de 77, 92, 105, 150 et 210.

Veuillez agréer,…

Pour le groupe des éclaireurs de la troisième Compagnie du 99e

JF Bertrand."

 

Voilà un billet bien troussé.

 

J’ai lu, hier, une lettre intéressante que Bertrand a reçu de son père, médecin à Roanne : nous allons être relevés, écrit-il à son fils, par les Anglais et envoyés en deuxième ligne, probablement dans l’est (Vosges ou Alsace) où s’exécute actuellement une grande concentration de troupes françaises descendues du nord à la suite de l’arrivée des Anglais.

Une grande offensive française serait déclenchée sur la vallée du Rhin tandis que les Allemands sont violemment aux prises en Pologne.

Ces renseignements venant de l’arrière, de Nancy exactement, sont assez curieux par leur précision et, en tout cas, sont fort intéressant au moment de changer de secteur.

Au fond, aller dans l’est apporterait un peu plus de variété, peut-être bien aussi un surcroît de dangers.

Voilà neuf mois que nous croupissons dans la Somme !

Lundi 9 août 1915

Nous sommes enfin relevés cette nuit par les Anglais. Les 2e et troisième Bataillons l’ont été hier. Depuis plusieurs jours, des officiers anglais visitent notre secteur. Peu à peu, la relève s’est faite ; le génie, les bombardiers sont partis.

Ceux-ci, même, pour leur adieu, ont offert une sérénade à nos voisins : dix-huit torpilles, en deux passes, d’où bombardement de représailles.

… Je viens de faire une tournée dans la tranchée qu’occupent les camarades anglais à l’emplacement de la Compagnie de droite du 24e Territorial, à la gauche de la 4e Compagnie du 99e, celle-ci ayant relevé la nuit passée la 5e Compagnie qui suivait son Bataillon.

 

Il y avait foule autour d’eux ; beaucoup de gaieté dans les rapports, réduits d’ailleurs à des gestes, bien peu d’Anglais parlant notre langue.

Ceux qui sont là, comme ceux qui prendront notre place demain, viennent directement d’Ypres.

Ce sont eux qui, les premiers, ont reçu les gaz asphyxiants : au cours de cette attaque à laquelle ils n’étaient pas préparés, tout un de leurs bataillons fut anéanti.

Leur haine pour les Allemands est féroce ; d’ailleurs, sortant d’un secteur fort agité, où les tranchées sont très rapprochées (douze à vingt mètres) et permettent ainsi la lutte à coup de grenades et les surprises, ils se méfient ; toutes les sentinelles ont la baïonnette au canon ; nous sommes tout déséquipés alors qu’eux ont sur le dos tout le "barda".

Leur uniforme est surtout pratique. Pour ce qui est de la propreté, les fantassins que j’ai vus portent pour la plupart les traces de plusieurs mois de campagne et ne sont guère plus avenant que nous.

Presque tous sont rasés, beaucoup sont blonds ; en général, ce sont de très beaux gars ; certains ont même la figure fort régulière et jolie.

 

Sur la patte d’épaule, ils portent le nom de la ville ou du Comté qui a formé le Régiment ; sur la casquette, un écusson agrafé. Leurs galons sont de laine kaki fort peu visible ; l’équipement est en toile ; l’outil se loge dans un étui et son manche se porte collé au fourreau de la baïonnette. Celle-ci est courte et plate.

Le fusil, assez massif, est, je crois, très bon ; il s’approvisionne à l’aide de chargeurs à cinq cartouches.

 

A mon arrivée dans la tranchée, je tombe en plein marché : "Sôvenir ! Sôvenir !" Les nôtres donnent bagues, couteaux, médailles, voire cure-dents et lacets ! Je vois des échanges extraordinaires qui attestent combien les Anglais se plaisent en la possession de ces petits bibelots souvenirs.

Pour deux bagues à peine dégrossies, un couteau armée suisse usagé et quelques autres bricoles, un camarade reçoit en échange : un magnifique couteau poinçon de l’armée anglaise, arme terrible, trois autres couteaux, une jugulaire de képi, etc.

Devant nos belles tranchées si régulières, finies dans les moindres détails, nos alliés s’extasient, eux qui, à Ypres, n’avaient que de pauvres fossés peu profond et sans abris. Ils sont à la joie de s’établir ici.

Nos cagnats leur semblent de véritables palais.

J’ai pris quelques photos, mais le temps ne s’y prêtait pas : des nuages, atmosphère de plomb.

Vendredi 11 août 1915

Nous avons eu hier une journée épuisante.

Lundi, la nuit de la relève, l’orage a éclaté, accompagné d’une pluie terrible. Par bonheur, je n’ai pris la faction qu’après la pluie. Pendant toute la nuit, la fusillade a pété de notre côté, le capitaine nous ayant distribué toutes les cartouches en vrac disponibles et impossibles à transporter. Quels feux à répétition !

Les Anglais, attendus pour trois heures du matin, sont arrivés à quatre heures trente. Leurs sections ont à peu près l’effectif des nôtres.

La relève s’est opérée avec une discipline parfaite.

 

 

Notre ordre de marche portait, comme première étape, Bray - Cerisy, soit quinze kilomètres. Nous étions à dix heures à Cerisy, éreintés.

La soupe nous attendait aux cuisines roulantes ; je l’ai mangé de bon appétit car j’avais faim, n’ayant pris qu’un peu de "corned-beef" le matin, à deux heures.

Chaleur atroce.

A une heure trente, on nous rassemble. Des autos, un immense convoi pour les trois bataillons, la Compagnie de mitrailleuses, sont là.

Où allons-nous ?…

On s’embarque… contrordre : on redescend… le départ n’a lieu qu’à une heure trente… Tout le monde est las d’être ainsi "trimballé"… Enfin la colonne s’ébranle, et c’est un spectacle singulier que ce long convoi espacé sur une longueur de trois à quatre kilomètres.

 

A quatre heures, on nous débarque enfin à Moreuil  ; nous cantonnons au Château inhabité depuis longtemps des Comtes de Moreuil , édifice sans caractère, bâti en briques, véritable caserne. Tout le Bataillon est là.

Que va-t-on faire de nous ? On parle de Soissons… de la défense de Verdun…

On verra bien.

Je ne sais où est Antoine… près d’ici sans doute.

Vendredi 13 août 1915

Nous embarquons ce soir, à dix-neuf heures, en gare de Moreuil , pour partir à vingt et une heures, vers un point inconnu, un camp de l’est : Chalons ou Mailly…

IV. La préparation de l’offensive de 1915 en Champagne

Samedi 14 août 1915

A dix-sept heures, nous débarquions en gare de Cuperly, à vingt-cinq kilomètres de Chalons sur Marne, sur la ligne Chalons - Sainte-Ménéhould - Verdun.

Nous sommes donc dans la région de Perthes - Suippes où s’est produite l’offensive française en février dernier, lorsque nous étions à Guillaucourt.

Nous avons passé à six heures du matin à Saint Denis et Pantin, près Paris, salués au passage par de gentilles midinettes parisiennes.

Toute la région parisienne semble animée d’un esprit patriotique extrêmement vivace.

Passé à Meaux, Epernay.

Dimanche 15 août 1915

Nous voici enfin arrivé à destination après une marche très pénible.

Nous sommes partis sur les six heures de Cuperly ; après une première étape de quatre kilomètres, nous avons fait grand-halte, puis parcouru encore douze kilomètres, sous la pluie, en grande partie du moins.

 Nous avons traversé Châlons-sur-Marne de nuit et bivouaqué dans un champ.

 

Tous, nous étions furieux, car, sachant notre destination et n’ignorant pas que nous aurions pu débarquer là puisque le chemin de fer s’y arrête, nous ne comprenions pas et nous ne comprenons pas encore pourquoi l’on nous a déposé à Cuperly, au nord de Chalons, nous obligeant ensuite à redescendre au sud de cette ville sur La Chaussée.

Ce qui contribua le plus à nous faire maugréer, ce fut la nécessité de coucher dans l’eau, fourbus comme nous l’étions…

Pendant ce temps-là, d’autres dormaient bien tranquillement dans un lit, après un bon dîner en joyeuse compagnie et non sans s’être plaints de la durée de la guerre et de ses rigueurs.

Fumistes !

Pendant qu’on est réduit au potage salé et au singe, Messieurs les Officiers de Sous-Intendance s’assoient devant une table plantureuse et gagnent bien leur vie. Et cela fait rire lorsqu’on entend affirmer que les Allemands souffrent de la faim, sont à bout et prêts à signer la paix.

A trois heures du matin, réveil sous la pluie… Le réveil en campagne ne manque pas de charmes, mais il ne faut pas qu’il pleuve… d’ailleurs, malgré cette pluie, cette humidité, j’étais tellement fatigué que j’ai dormi « comme un sac ».

 

Nous passons à Cheppy, Pogny ; vers huit heures, nous échouons enfin à La Chaussée, où j’ai le plaisir de retrouver Antoine qui a eu, lui aussi, son compte de misères.

La Chaussée est un joli bourg au bord de la Marne, un centre de camions autos TM. Les camions alignés comme au cordeau le long des rues, donnent à l’agglomération une physionomie particulière.

La vallée de la Marne plaît à l’œil, mais, sur la gauche, la Champagne pouilleuse est aride, monotone ; les routes sont droites, en montagnes russes, ennuyeuses au possible.

Nous ne serions pas là pour longtemps, dit-on.

Lundi 16 août 1915

Le bruit courait hier au départ du Régiment et de la Division pour le front Suippes sans doute. Rien de nouveau encore.

Je commence à être reposé de la marche, mais s’il faut aller à Suippes, qui se trouve à six ou sept kilomètres de Cuperly, à trente ou quarante kilomètres d’ici cela pourrait barder.

Nous avons eu ce matin revue des sacs, astiqués et cirés. On s’est aperçu, après cinq mois de campagne d’hiver, qui si l’on ne faisait pas briller les sacs, la France serait perdue.

La revue s’est passée, les sacs étaient reluisants, et comment !

Heureusement, ce matin, le sergent de semaine a annoncé repos tout le jour !

Mardi 17 août 1915

Nous avons eu hier, après-midi, évolutions de bataillon ; ce matin évolution de régiment. J’en suis revenu fourbu.

A quand le vrai repos, accompagné d’un régime réparateur ?

Mercredi 18 août 1915

Nous avons quitté cette nuit, à deux heures, La Chaussée et, par Francheville, Marson et les bois, avons gagné Saint-Julien-de-Courtisols, soit une étape de vingt kilomètres assez fatigante, surtout à la fin, en raison de la chaleur. Nous devons, je crois, coucher ce soir à Saint-Julien pour repartir demain matin.

A Marson, que nous avons traversé, tout le côté gauche de la route a été incendié et pillé par les Allemands. L’église n’a plus que les quatre murs. Le côté droit de la route est à peu près intact.

Antoine doit être au chef-lieu, à Courtisols, à trois kilomètres d’ici.

Jeudi 19 août 1915

J’ai passé la nuit dans une grange ouverte aux quatre vents : on n’est plus difficile ici ; pourvu qu’on ne reçoive pas la pluie, c’est le principal.

Pour la nourriture, il en est de même : le pain que j’avais touché hier était moisi, j’avais faim, j’ai ramassé sur de la paille à demi pourrie un croûton de pain et l’ai mangé avec une répugnance promptement vaincue.

Ce matin, laissant Saint-Julien-de-Courtisols, par la Romanie, Tilloy, Belloy  et les bois, nous avons gagné La Croix-en-Champagne pour aboutir enfin, quatre kilomètres plus loin dans le bois de sapins qui nous est assigné pour bivouac.

 

Ce bois est situé entre les villages de Somme-Suippes et Somme-Tourbe, à proximité de la ligne Chalons - Verdun. Des gourbis y sont installés, faits de branches de sapin et gazon, comme dans tous les bois environnants.

Le pays regorge de troupes.

 

Nous retrouvons le XIe Corps. Les XVe, XVIe et XVIIe sont également par là, échelonnés jusqu’à la première ligne sur un front assez restreint.

Nous sommes absolument isolés de tout village. Somme-Tourbe est à plusieurs kilomètres et, n’était la voie ferrée, on se croirait chez les sauvages.

Du reste, le pays est très pittoresque et, s’il fait beau, nous serons très bien ici. A côté du « village nègre », s’élève un petit oratoire installé dans la verdure.

Sans doute pourrons-nous assister à la Sainte Messe.

Vendredi 20 août 1915

Dès aujourd’hui nous sommes allés travailler à des boyaux à une heure de marche de notre bivouac.

Plus on s’approche des lignes, plus s’accroît la densité des troupes. Tous les bois qui n’ont pas été rasés abritent des guitounes ; nous travaillons toute la journée, avec deux heures pour la soupe qui nous est apportée par les cuisines roulantes.

Ici, les boyaux, creusés dans un sable crayeux assez résistant à l’outil, s’étendent à perte de vue.

Un petit Decauville de campagne va de Somme-Suippes aux tranchées et aux batteries, amenant munitions, rondins et eau potable.

Samedi 21 août 1915

Le Colonel vient d’interdire à l’abbé Danger, l’aumônier du Régiment, de célébrer la Messe au Camp : « Les curés s’occupent trop des soldats à la tranchée et dans les Camps », le Colonel ne veut plus que la Messe soit célébrée devant ses hommes.

Cet acte arbitraire, ignoré de la plupart des hommes, a produit chez ceux qui l’ont appris l’impression la plus déplorable.

Ces procédés sont d’un sectaire et il n’y a qu’un terme pour qualifier la conduite du Colonel : « c’est un salaud », car on ne marchande pas la liberté de conscience à des hommes qui vont se faire tuer bientôt peut-être.

D’ailleurs, que le Colonel le veuille ou non, la messe sera célébrée au Camp, sans doute en cachette sans autre assistance que celle du servant et d’un ou deux fidèles… Il semblerait qu’on soit au temps des premières persécutions où les chrétiens devaient se cacher pour remplir leurs devoirs religieux.

J’ai recueilli un bruit assez inquiétant.

Le cabinet Viviani aurait été renversé sur la question du Service de Santé. Serait-il possible que, quand toutes les forces du pays sont unies pour repousser l’envahisseur, il se trouve des politiciens pour jeter bas un ministère de défense nationale et nous compromettre ainsi aux yeux de nos alliés ? ? ?

Dans ce cas, quelle impression sur l’armée ?…

Dimanche 22 août 1915

Repos ce matin.

A quatre heures, j’ai assisté à une messe célébrée clandestinement dans le petit oratoire du Camp. J’ai communié avec ferveur et j’ai demandé au Bon Dieu, après avoir prié pour ma famille et pour moi, de protéger la France et les âmes des camarades menacées par l’hostilité sectaire de notre Colonel qui prive de l’assistance à la Messe les meilleurs de ses soldats.

La nuit a été assez agitée : fusillade, canonnade…

Pauvres camarades qui sont aux tranchées. Il est des heures où l’on se demande si, vraiment, l’on ne se moque pas de nous et si les récriminations que l’on entend ne sont pas, jusqu’à un certain point, justifiées.

Mercredi 25 août 1915

Travail de nuit à proximité des lignes.

Personne ne nous avait avertis que nous partions pour la nuit ; aussi personne n’avait-il ni pain, ni vin. D’où fureur, mécontentement général.

Après six heures de travail, nous revenons fourbus.

A cinq heures du matin, nous sommes couchés.

A midi, on veut déjà nous envoyer en corvée. Nous faisons une réclamation auprès du Capitaine qui nous donne gain de cause.

Jeudi 26 août 1915

La nouvelle de la chute du Ministère n’est qu’un canard, heureusement ; il ne manquait pas d’ailleurs de vraisemblance.

Les réclamations qui se sont produites hier en vue d’obtenir un casse-croûte pour les travailleurs de nuit, ont eu un résultat. L’équipe de nuit part avec un quart de vin, du pain et du chocolat supplémentaires.

Nous avons touché le casque Modèle 1915 pour l’infanterie. Il se présente assez bien et donnera une protection efficace contre les éclats d’obus.

Vendredi 27 août 1915

Une journée terrible !

Hier soir, ma Compagnie devait fournir cent cinquante travailleurs pour la nuit ; j’ai été désigné, bien qu’ayant été malade ces deux jours-ci et exempté de service le matin même par le Major pour coliques.

A dix-sept heures nous partons… une heure quarante-cinq de marche éreintante. A peine arrivé au chantier, contrordre : redescendre de suite car le bataillon prend les tranchées le lendemain. Nouvelle marche…

Ce n’est qu’à vingt-deux heures que nous arrivons au camp.

 

Le Lieutenant chargé de la conduite des travailleurs aurait entendu dire qu’il viendrait probablement un contre-ordre.

Il y avait donc quelqu’un, à l’Etat-major du Régiment, à savoir ce qu’il en était : pourquoi avoir été assez négligent pour nous laisser faire une marche inutile ?

 

Nous quittons le camp à six heures du matin, sous une chaleur bientôt étouffante. Le bataillon monte seul aux tranchées. Les cuisines nous quittent à une demi-heure de marche de la Maison Forestière, d’où part le boyau qui conduit en ligne.

Comme son nom l’indique, la Maison Forestière est un chalet de gardes ; perdu en plein bois, il dût être un séjour agréable et tranquille ; maintenant, tout autour règne une activité fébrile.

Voici les guitounes des Compagnies de réserve ; des mulets charrient des rondins, des équipes de travailleurs creusent des boyaux ; quantité de matériel se trouve accumulé là ; un Decauville dessert ce centre de secteur.

Quand à la maison, elle a peu souffert.

Alentour, deux cimetières militaires, assez bien entretenus et malheureusement trop remplis déjà. De violentes luttes se sont livrées dans ce vallon au mois de mars passé.

 

J’oublie de noter que le Secteur a été occupé par le XVIe Corps, je crois et le 80e d’infanterie qui nous a relevé à Chuignes, en février, lorsque mon Bataillon se rendit à Guyaucourt ; c’était vraisemblablement pour venir prendre part aux opérations de Champagne.

 

A quelques mètres de la Maison Forestière, s’amorce un boyau assez large pour donne passage à deux hommes de front. On monte d’abord jusqu’à la crête pour gagner ensuite la première ligne par un dédale inextricable de boyaux.

Ces boyaux portent la marque des nombreux bombardements qu’ils ont subi de part et d’autre ; on les a consolidé tant bien que mal à l’aide de claies ; ils n’en sont pas moins presque partout éboulés, en certains endroits même presque comblés de sorte qu’il faut se baisser pour passer.

 

Je conserverai longtemps le souvenir de cette relève.

Tout d’abord, lorsqu’on pénètre pour la première fois dans un secteur, l’on éprouve de la méfiance et l’on en souffre, car, ne connaissant pas les habitudes du voisin d’en face, on craint tout, on prend des précautions plus ou moins utiles ou justifiables.

D’autre part, il fait une chaleur torride dans ces boyaux creusés dans la craie.

La marche a été pénible ; je suis épuisé.

Pour comble, les Officiers de la Compagnie n’ont pas reconnu le secteur : aussi n’est-ce qu’après deux heures de boyaux, sac au dos, des allées et venues, que chacun occupe son emplacement.

Je suis à bout.

Je n’ai que la force de m’étendre trop fatigué pour dormir.

Fort heureusement, durant la relève, Fritz s’est tenu tranquille.

 

Mais vers quinze heures, voici que la danse commence de part et d’autre.

Boum ! Boum !

Des bombes à tringle de tous calibres, des saucisses, etc. Nos canons de 58 et les mortiers Cellerier ripostent. La séance ne se prolonge pas d’ailleurs et nous mangeons paisiblement la soupe.

Il nous est assez difficile de nous orienter.

La ligne est sinueuse, créée au hasard d’une tranchée ou d’un entonnoir perdu ou gagné.

Les Allemands sont par derrière, par côté, par devant, à une distance variant de dix à cinquante mètres.

Devant ma cagnat, un entonnoir…

Comme nous somme dans des tranchées conquises, il y a, de toutes parts, des boyaux qui les réunissent aux lignes allemandes.

Les cagnats sont des plus primitives, peu nombreuses, dans le genre de celles que nous avions tout d’abord au Bois Touffu, avec la solidité en moins, car le sol est ici tout ébranlé.

Samedi 28 août 1915

Jusqu’à vingt et une heures, le secteur a été assez agité. Nos 58 de tranchées crachaient dans le grand entonnoir que j’ai déjà montré face à ma cagnat.

Les Allemands répondaient.

Puis le calme s’est rétabli.

A vingt et une heures, j’ai pris la garde.

Mon escouade fournit une sentinelle double au boyau qui conduit à l’entonnoir, avec mission de se détacher de temps à autre pour reconnaître si quelques Allemands n’y seraient pas logés.

De notre côté, pas le moindre coup de fusil. Les Allemands tirent assez fréquemment, mais non pas autant qu’à Filippi.

Le clair de lune est splendide ! Beaucoup de fusées chez les Boches. Tout se passe bien pendant ma faction.

Sur la gauche, canonnade intermittente et assez rapprochée.

 

Ici, tout le monde est debout la nuit, en raison de la proximité des lignes ennemies. Aussi, de jour, c’est un sommeil général, une sentinelle assurant le guet.

 

A dix heures, duel de bombes, de courte durée ; il reprend assez violent, à quinze heures. On finit par se blaser et l’on en plaisante ; parfois, il est vrai, un éclatement plus violent, qui nous gifle et nous secoue, nous rappelle au sentiment de la réalité.

Le ravitaillement est assez malaisé et pénible ; notre principale souffrance est le manque de boisson, car le soleil chauffe terriblement sur la craie.

Nous somme minés… le génie n’entendant plus le travail des Allemands, nous nous attendons à sauter et, sur les quatre heures du soir, nous évacuons la tranchée, nous reportant sur la deuxième ligne, à l’emplacement de la section de réserve.

L’on est debout, accroupi, couché, où l’on peut, car les abris sont tout aussi précaires et exigus que dans notre ancienne position.

Quelles nuits allons-nous passer !

Encore deux jours et trois nuits avant la relève !

Dimanche 29 août 1915

Le temps, couvert hier au soir, s’est gâté tout à fait vers vingt et une heures : éclairs, tonnerre, pluie, le tout avec accompagnement de bombes et coup de fusil.

Du côté des allemands, les fusées s’allument sans interruption. Six hommes et un caporal sont de garde en première ligne, le reste de la section repose dans les abris entassé. On devient « brute » à la guerre et l’on dort n’importe où.

 

Vers vingt-deux heures, le temps s’éclaircit ; ce matin, à cinq heures, il est de nouveau couvert.

Vers huit heures, voici que les allemands entreprennent de nous jouer un air de leur façon, à coup de bombes et grenades. En même temps, nous faisons sauter un camouflet qui ébranle formidablement le terrain et provoque un redoublement du bombardement.

Et comme cela jusqu’à la soupe, sans arrêt de part et d’autre, car nos bombardier ne restent pas muets.

D’ailleurs, il n’y a pas d’autres dégâts que des tranchées éboulées et elles le sont de partout.

 

Journée calme.

Bombardement par intermittence, dans lesquels bombes et grenades jouent le premier rôle.

A mon avis, nous avons nettement la supériorité du feu ; c’est une véritable grêle de projectiles qui s’abat sur les tranchées d’en face.

Outre les canons de 58 qui lancent les uns des bombes de seize, les autres de bombes de cinquante-six kilos nous avons les mortiers Cellerier, simples culots d’obus, placés sur une planche formant affût et dans lesquels on loge des bombes en forme de saucisse ; on met le feu et la bombe part en tournoyant.

On peut accoler cinq ou six culots d’obus sur le même affût et obtenir ainsi une « batterie » capable de tirer avec rapidité et sans interruption.

Lundi 30 août 1915

Je me suis casé comme j’ai pu pour passer la nuit tranquille et à l’abri.

Ma demi-section était de veille.

A une heure du matin, j’ai pris la faction en première ligne, sur la droite du secteur de la Compagnie, dans un boyau conduisant à la tranchée ennemie et murée d’ailleurs par des sacs de sable. Il pleuvait et le vent du nord qui soufflait, faisait sentir sa fraîcheur. Par bonheur j’étais sous un petit toit en planches et sac à terre ; je ne me suis pas trop mouillé en même temps que j’étais garanti des bombes.

Par endroits, la tranchée est entièrement démolie par le bombardement d’hier : l’on passe comme l’on peut.

Sur les sept ou huit heures du matin, voici un bombardement : vacarme assourdissant, fumée : on finit par être blasé et par rire.

 

Vers deux heures de l’après-midi, le bombardement reprend avec violence de part et d’autre. Notre feu est extrêmement nourri : les 58, les canons Cellerier envoient des bombes à la douzaine.

Les Allemands ripostent et envoient même quelques 150 et 210 autour des crapouillots. Quel « raffut » ! Je me demande quel doit être le moral des hommes qui sont en face de nous sous cette avalanche de bombes, alors que, par moi-même, je constate quel empire sur soi il faut pour rester pleinement son maître.

Le bombardement dure peu.

 

Mais, vers seize heures, alors que je suis de garde au même poste qu’hier, le concert reprend de plus belle, avec intervention assez nourrie de gros obus.

Par instants, le 75 répond avec rage. Assis dans ma niche pour sentinelle, asile assez précaire, je suis environné d’explosions de toutes sortes absolument assourdissantes. Les premiers obus passent au-dessus de moi pour éclater un peu en arrière, à quatre-vingt mètres, produisant encore une violente commotion.

Un 210 même pète à cinquante mètres de moi, sur ma droite, me secouant violemment… La situation manque de gaieté. Mais, pendant ce temps, je récite mon chapelet que maman m’a donné, auquel j’ai mis la Croix de ma Première Communion et que j’ai emporté précieusement de Lyon.

Je me suis recommandé à la Sainte Vierge avant de partir ; bien souvent, depuis, je l’ai invoquée, pas assez peut-être encore, et, tous les jours jusqu’ici, je la remercie de sa protection. Mais, malgré tout, que la volonté de Dieu soit faite !

Ce bombardement dure une bonne heure ; il s’apaise peu à peu, cessant sur une violente rafale de 75 et quelques bombes ennemies.

 

Le temps de la garde passé dans ces conditions-là ne pèse pas !

Nous sommes relevés demain par notre 2e Bataillon.

Mardi 31 août 1915

La relève s’est effectuée sans à-coups.

La 7e Compagnie a pris notre place. Quelle satisfaction au sortir du boyau : la gaieté succède au sérieux sur les visages.

Ma Compagnie est en réserve de secteur. Nous allons camper sous la tente à proximité de la Maison Forestière, sur la crête qui domine.

Septembre 1915

Mercredi 1 septembre 1915

Nous avons travaillé de nuit aux boyaux.

Les hommes sont las et très montés de voir les permissions ajournées, supprimées peut-être pour la troupe alors que les officiers en jouissent encore.

Le travail en souffre.

Samedi 4 septembre 1915

Le travaille de nuit a cessé.

Maintenant, nous fournissons dix heures par jour, sans exemptés ; tous marchent caporaux, ordonnances, musiciens, etc.

Chaque jour apporte de nouveaux « tuyaux » sur l’attaque en préparation : artillerie formidable, le 99e de première ligne, etc.

Quand aux permissions, peut-être me fais-je illusion, mais je n’y compte plus et, quoiqu’il m’en coûte, j’en fais le sacrifice pour papa, ma famille et mon pays.

Je ne crois pas que l’offensive tarde bien… d’ici une vingtaine de jours, elle battra peut-être son plein.

Je veux donc prendre mes mesures pour garder le moins possible de papiers sur moi.

Dimanche 5 septembre 1915

 

Ma chère maman,

Je ne veux pas être pris au dépourvu : si je dois être tué au cours des combats prochains, je veux du moins que vous ayez de moi, en souvenir, ce carnet, le journal de mes actions pendant les longs mois de campagne où j’ai souffert loin de vous et de la Maison.

Déjà, à la fin mai, alors que de violents combats se livraient autour d’Arras et permettaient de croire à une tentative pour percer les lignes ennemies, j’ai fait parvenir à la tante qui vous le remettra, un carnet semblable à celui-là.

J’ai écris ce journal à votre intention, pour que, si je venais à être tué, vous puissiez suivre, jour par jour, les détails de ma vie. Il y a pas mal de choses qui ne se rapportent pas directement aux événements que j’ai vécus ; j’ai noté bien des impressions ressenties pour que vous ayez au moins cette consolation, en relisant ces notes, de vous dire que j’ai essayé de vivre et que je suis mort en bon chrétien et Français.

Ma chère maman, j’ai bien souffert ces derniers mois, physiquement et moralement.

Oh ! Si vous saviez combien souvent je vous ai remercié, ainsi que papa, de m’avoir donné une formation chrétienne et d’avoir fait de moi un garçon sérieux. Ce sont ces principes chrétiens que vous m’avez inculqués, qui m’ont aidé à supporter ces longs mois d’épreuve.

 

Il ne faudra pas me pleurer, ma chère maman, si je suis tué au cours de la guerre.

Tout d’abord, jamais je n’aurais été plus prêt : l’habitude du danger vous ouvre les yeux et vous rapproche de Dieu.

Et j’estime que si le Bon Dieu me retire jeune de cette terre, c’est une grande grâce qu’il me fera. J’aurai fait une mort utile et belle.

Et ce n’est pas la longueur de la vie qu’il faut regarder dans un homme, mais ce qu’il a fait. Chacun doit rendre service à son pays.

Papa nous en a donné l’exemple par sa conduite en 1870 et la nombreuse famille qu’il a créée et élevée.

Ne rendrais-je pas service, moi aussi, à la France en mourant pour elle ?

Si je meurs, je serai en état de grâce, assisté par la Sainte Vierge, à qui je me suis consacré.

Si je meurs, je n’aurai plus à combattre pour défendre mes idées religieuses et garder mon cœur pur et intact.

Comme je serai heureux, bienheureux avec papa, et nous vous attendrons tous.

J’ai accepté toutes les souffrances que j’aurais à endurer dans les combats auxquels je vais prendre part. Elles sont terribles : je demande au Bon Dieu et à la Sainte Vierge de m’aider à tout supporter ; je les leur offre en expiation de mes péchés.

Je vous demande pardon de toutes les fautes que j’ai commises envers vous ; je demande pardon à tous mes frères et sœurs pour le mal que j’ai pu leur faire. Je pardonne à ceux qui m’en ont fait.

Je remercie Antoine de l’assistance morale et fraternelle qu’il m’a prêtée pendant ces mois de campagne : il m’a relevé bien souvent le courage.

Je recommande à tous mes frères et sœurs de ne jamais oublier l’autorité de maman et de l’entourer d’un grand respect, car le Bon Dieu nous a donné une Sainte Mère.

A Georges, je recommande d’être bien sage et bien chrétien. Qu’il ne craigne pas, lorsqu’il sera un peu plus grand, de s’occuper de patronages et d’œuvres semblables, car c’est en luttant et en cherchant à propager ses idées qu’il arrivera à conserver sa foi et sa pureté intacte. Je lui recommande de ne jamais oublier son parrain. Qu’il travaille toujours bien et ne donne jamais d’ennuis à maman.

Que ceux de la Famille qui resteront soient toujours bien unis et gardent toute leur vie la mémoire de ceux qui les auront précédés vers Dieu. Se rappeler et prendre toujours comme ligne de conduite les dernières paroles de papa.

Encore une fois, ma chère maman, si je venais à être tué, ne me pleurez pas et, malgré votre douleur, songez que votre petit Frédéric, après avoir bien souffert loin de vous, est bien heureux auprès du Bon Dieu où il vous attend. Pour nous, chrétiens, la mort n’est pas la fin, mais le prélude d’une vie meilleure et éternelle.

Songez-y et répétez-vous que je suis allé au feu sans appréhension, avec enthousiasme et joie, parce que j’étais prêt à paraître devant Dieu, quand il lui aura plu de m’ôter la vie.

Je vous embrasse bien, ma chère maman, et jusqu’à mon dernier souffle penserai à vous et à tout le bien que vous m’avez fait. Et si Dieu me rappelle à lui, du haut du Ciel, avec papa, je vous protégerai.

… Il est un dernier sacrifice qu’il me faudra peut-être accepter et que je fais quoique la pensée m’en coûte. Je ne sais si je reposerai jamais dans le caveau familial. Si je suis tué ce sera peut-être la fosse commune. Faites le possible pour me rechercher et me retrouver.

J’ai deux médailles d’identité ; de plus, comme signe distinctif particulier, j’ai un plombage aux deux incisives supérieures.

Mais si vous ne pouvez me ramener faites ce sacrifice pour le repos de mon âme.

Je demande qu’on prie beaucoup pour moi.

Je vous embrasse bien, ainsi que tous mes frères et sœurs.

 

Antoine est venu me voir hier ; je lui ai remis divers objets : portefeuille, montre (pour Georges), ma médaille d’enfant de Marie. Il m’a promis de m’apporter un de ces jours la Sainte Communion.

Je n’ai pu ni communier, ni assister à la Messe depuis le 21 août : quel bonheur !

Lundi 6 septembre 1915

Notre vie continue monotone.

A quatre heures trente, le matin, nous nous rendons sur le chantier où nous restons jusqu’à dix-sept heures.

Notre artillerie manifeste une assez grande activité, secondée par les aéros. Chaque jour, de nouvelles batteries se révèlent.

L’attaque sera formidable, je crois et ne tardera pas.

Mardi 7 septembre 1915

Sur les cinq heures du soir, nous avons assisté, depuis le bivouac, à un duel entre un avion français et un aviatik, qui s’est terminé, hélas ! Par la chute brusque de notre appareil en flammes dans les lignes ennemies.

Nous en sommes restés atterrés.

Vive la France, malgré tout !

Pour un héros qui disparaît, dix autres surgissent.

Mercredi 8 septembre 1915

C’est l’anniversaire de la bataille de la Marne.

Il y a un an, je venais de rentrer à la caserne. Je songe aussi à la bénédiction traditionnelle de la ville de Lyon depuis Fourvière, en cette belle fête de la Nativité.

Quelque chose me dit que nous avons racheté nos fautes par nos souffrances, que la Sainte Vierge aura fléchi la colère de son Fils et que l’attaque décisive qui va se produire sous peu, sera une trouée victorieuse, la délivrance du pays.

Nous avons regagné les tranchées ce matin, pour relever notre troisième Bataillon.

Notre Compagnie reprend son ancien emplacement, tout en élargissant son front à droite, le Bataillon ne mettant que trois Compagnies en ligne.

Cette fois, nous avons des abris en cas de bombardement, et, dans le secteur de ma section, les tranchées allemandes sont distantes de cinquante à cent mètres. La première ligne est néanmoins minée et évacuée ; seules quelques sentinelles y restent de jour et de nuit, assez isolées d’ailleurs.

Jeudi 9 septembre 1915

Hier, notre artillerie a montré une assez grande activité. Les Allemands répondaient et, pendant la nuit, de part et d’autre, à plusieurs reprises, il y eut de violents mais courts bombardements par bombes et obus de tous calibres. Ce n’est pas gai d’être sentinelle dans ces moments là !

Le tranchée court ici, également dans un dédale de boyaux, un chaos incroyable !

Quelques écriteaux de ci, de là, indiquent la direction ; mais ils manquent bien souvent et l’on est obligé de prendre des points de repère où l’on peut.

A un certain point, ce sont les deux pieds d’un mort qui dépassent, qui permettent de se reconnaître et de rentrer à bon port, dans la cagnat, le boyau de gauche conduisant « en face ».

Samedi 11 septembre 1915

Ma demi-section occupe la ligne de soutien, à cent mètres en arrière de la première ligne de résistance en cas d’attaque.

Nous sommes également mieux que lors de notre premier séjour aux tranchées du secteur, car, dans nos huit derniers jours, on a eu le temps de creuser des caves abris. Nous sommes là depuis hier et ne prenons pas de garde de nuit.

Dimanche 12 septembre 1915

Relevés ce matin par le 2e Bataillon, nous allons prendre notre repos à la cote 171, à une dizaine de kilomètres des lignes.

La journée d’hier a été assez mouvementée.

A sept heures du matin et à sept heures trente, les Allemands ont fait jouer deux mines, l’une devant la 4e Compagnie du 99e, sur notre gauche, l’autre sur la gauche de notre Compagnie, le tout avec accompagnements de bombes à fusil et de saucisses de tout calibre.

La deuxième mine engloutit une de nos sentinelles et deux sapeurs du 4e Génie qui s’étaient réfugiés sous un abri après l’explosion de la première mine… Après quelques tentatives, l’on avait abandonné les recherches, lorsque quatre heures après, nos trois poilus qui se sont dégagés les uns les autres, apparaissent couverts de craie, les vêtements en loque, le cœur plein d’émotion : ils l’ont échappé belle !

Nous avons eu deux blessés au cours de cette journée, par éclats de grenade. L’un d’eux est mort deux jours après à Saint-Rémi : il laisse cinq enfants !

Lundi 13 septembre 1915

Antoine m’a apporté la Communion ainsi qu’à mon ami Leroux.

Je crois que l’attaque ne saurait tarder et ne sais trop si je reverrai Antoine d’ici là. Nous nous sommes embrassés et dit adieu dans cette prévision, bien courageusement.

Je suis prêt, avec le Bon Dieu dans mon cœur, à faire mon devoir.

J’ai remis à Antoine divers souvenirs que je ne veux pas laisser perdre. Je suis content d’avoir pu communier : il y a si longtemps que je n’avais pas eu ce bonheur !

Et chaque jour, la vie devient plus difficile !

Mardi 14 septembre 1915

A partir d’aujourd’hui, nous avons repris les travaux de boyaux en arrière des lignes. Notre artillerie fait ses tirs de réglage ; partout des batteries de tout calibre…

La lutte d’artillerie sera formidable.

Les Allemands arrosent les bois d’obus de 105, 150 et 210, qui tombent parfois fort mal.

Lors de notre dernière relève, un obus de 150, tombant sur une Compagnie du 416e, a fait dix tués et vingt blessés.

C’était horrible.

Mercredi 15 septembre 1915

A midi, aux tranchées, lutte de bombes et d’artillerie.

Nos 75 crachent rageurs.

Les Allemands lancent de leurs torpilles de cent Kilos, de vraies mines qui produisent des colonnes de fumée noire et épaisse, hautes de cinquante à soixante mètres.

A plus de quatre cents mètres, les éclats nous arrivent encore avec violence. L’ébranlement est en outre formidable.

Jeudi 16 septembre 1915

Notre chantier se trouve à proximité d’une ancienne ligne de tranchées où tout témoigne de l’âpreté des luttes qui s’y livrèrent en mars, sans doute.

On dit d’ailleurs que les troupes ne restaient que quarante huit heures aux tranchées.

On avance dans la tranchée, une tranchée allemande : il faut se baisser pour n’être pas vu, car elle est peu profonde et les parapets, en s’éboulant, l’ont en partie comblée ; sur les côtés, d’anciennes cagnats écrasées. On aperçoit des morts à peine enterrés ; un pantalon rouge qui dépasse, laisse voir un os de la jambe ; là deux bottes qui pointes, indiquent la place d’un soldat allemand.

Voici un grand entonnoir que l’on contourne par un sentier taillé à même les lèvres. Au fond de l’entonnoir, des tombes, des débris d’armes. L’entonnoir, placé sur la ligne allemande l’a coupé ; les nôtres, sortant de notre tranchée distante d’une trentaine de mètres, s’en emparèrent, car il est relié par une sape à nos organisations ; même nous avons dû faire un léger bond en avant, car une nouvelle tranchée part de l’excavation pour doubler la tranchée allemande.

Ce coin est d’ailleurs un réseau inextricable de boyaux éboulés, comblés.

 

Traversons l’entonnoir : le spectacle est encore plus saisissant. Sur le sol, des ossements divers, deux ou trois crânes, des habits, des bottes qui laissent voir des tibias. C’est horrible à voir et, j’ai honte de le dire, ces restes qui devraient être sacrés pour tous, voisinent avec les pires excréments.

Voici un des aspects les plus horribles et impressionnant de cette guerre. La lutte est de chaque instant ; le moral des combattants est tout entier tendu vers cet unique but : tenir.

Les morts sont négligés car, bien souvent, il est impossible de les retirer par suite de la proximité de l’ennemi…

Et quand on a vu ces charniers, lorsqu’on est obligé de les côtoyer, de vivre dans une sorte de familiarité avec les cadavres, comment ne pas croire à un autre monde, à un Dieu qui récompense le sacrifice suprême que font tous les soldats en luttant et en mourant pour leur Pays ?…

Ce ne peut être que le ciel au bout de toutes ces peines et souffrances !

Que je suis heureux d’avoir eu des parents chrétiens qui m’ont appris à aimer Dieu et combien je leur en suis reconnaissant !

Vendredi 17 septembre 1915

Nous avons eu repos.

M’échappant un moment, je suis allé à Somme-Suippes pour me confesser, assister à la Sainte Messe et communier.

L’attaque ne saurait beaucoup tarder, puisque le troisième bataillon qui est aux tranchées, ne descendra pas, dit-on, avant l’attaque.

De toute façon, on peut être certain que, d’ici huit jours, les opérations seront engagées.

Samedi 18 septembre 1915

Mon peloton était au travail de nuit.

Nous avons eu, hier au soir, sur les huit heures, un avant-goût de ce que sera l’attaque.

Le 15 septembre, pendant que le 2e Bataillon était encore aux tranchées, la 6e Compagnie occupant notre secteur, les Allemands ont fait irruption dans notre première ligne par un boyau commun ; nous n’avions là que quelques sentinelles. L’ennemi nous a pris deux ou trois puits de mine et cent cinquante mètres de tranchée.

 

Or donc, hier au soir, nous arrivons au chantier, à proximité des lignes, quand, soudain, une vive fusillade éclate accompagnée d’une violente canonnade. Nous apprenons plus tard que c’était, de notre part, une tentative pour récupérer la tranchée ; mais, sur le moment, n’étant pas avertis, nous croyons à une attaque ennemie.

Nous voilà tous équipés, rassemblés sous les abris plus ou moins précaires… autour de nous, tout est en feu, le boyau est plein d’une fumée âcre et épaisse…

Au bout d’une demi-heure, tout rentre dans le plus grand calme : aucun coup de canon durant tout le reste de la nuit.

Dimanche 19 septembre 1915

Je suis allé à Saint-Rémy-sur-Bussy voir Antoine, pour la dernière fois peut-être. Nous avons dîner ensemble et bu une bouteille de mousseux à notre prochaine réunion.

L’ami Lestra était là.

Nous avons, Antoine et moi, réglé diverses questions, pour le cas où je serais tué. Nous nous sommes dit adieu le soir, courageusement, et je suis revenu à Somme-Suippes où j’ai dit adieu à cet excellent ami Besson.

Je suis rentré fourbu au Camp, n’ayant pas dormi de deux nuits, fatigué d’autre part par la nourriture.

Nous montons demain aux tranchées, dans le même secteur.

Lundi 20 septembre 1915

La section est de réserve sur la ligne de soutien. Nous avons une bonne cave abri, à l’épreuve des gros obus.

Nos canons, et plus particulièrement nos 75, crachent sans arrêt presque, mais par un tir lent sur les tranchées allemandes, qui fument.

L’ennemi répond peu ; chose étonnante, à peine une bombe dans la journée.

Mardi 21 septembre 1915

Notre artillerie a « tapé » toute la nuit, sur les lignes arrières de l’ennemi, surtout, sans doute pour arrêter ou gêner les travailleurs allemands.

Elle poursuit ses tirs de réglage sans que les Allemands répondent beaucoup, comme hier.

Mercredi 22 septembre 1915

Hier après-midi, nous est arrivée la nouvelle que nous serions relevés sur le matin, le 22, par le… Territorial.

Cette nouvelle ne nous a pas surpris, le bruit s’étant déjà répandu depuis plusieurs jours que, durant le bombardement, les tranchées seraient occupés par les « vieux ».

 

Vers dix-sept heures, alors que l’atmosphère était partout ailleurs sans brume, le vallon au fond duquel se dissimulent les tranchées allemandes, a été rempli d’une buée blanchâtre, s’étendant assez loin, sur la droite comme sur la gauche.

Une vive canonnade se faisait entendre sur la droite… De nos tranchées l’examen du phénomène avait son intérêt ; il nous est bientôt apparu que nous avions affaire aux fameux gaz asphyxiants, car les yeux nous piquaient légèrement.

Nous n’eûmes d’ailleurs pas besoin d’employer masques et lunettes, le vent étant dirigé contre l’ennemi…

Nous avons été relevés ce matin à cinq heures. Nous étions encore dans le boyau de dégagement quand, sur les six heures, une violente canonnade s’est élevée sur la gauche ; elle a fait rage toute la journée, après une courte accalmie à midi.

En même temps, dans notre secteur, la voix de nos canons se faisait plus pressée, sans être continue.

 

Mon bataillon bivouaque à la cote 152 où nous ferons durant ces deux ou trois jours, nos préparatifs en vue de l’attaque.

Nous devrons partir sac au dos (sac allégé, vivres de réserve, toile de tente et deux sacs à terre, gamelle). Nous avons touché deux cent cinquante cartouches. Les équipes de « nettoyeurs » de boyaux ont reçu revolvers, couteaux et grenades. Nos effets personnels ont été réunis par chacun en un petit ballot, à l’adresse de la famille.

Chose curieuse, dans notre secteur, l’artillerie « tape dur », mais la disposition du terrain en vallons parallèles, étouffe le son et l’empêche de venir jusqu’à nous, de sorte que nous n’avons su que sur le tard le commencement du bombardement.

A part les préparatifs, nous jouissons d’un repos complet et le calme qui règne dans le bois où nous campons contraste étrangement avec la nervosité de chacun.

Jeudi 23 septembre 1915

Nuit remplie du roulement de la canonnade, sur la gauche et sur la droite comme dans notre secteur.

Deux de nos dirigeables ont passé hier soir, se dirigeant vers le nord.

Sainte Messe et Communion.

J’ai pu aller à Somme-Suippes serrer la main à Besson et lui remettre mon paquet personnel.

La canonnade continue violente partout.

Nous connaissons exactement la marche à suivre au sortir de la tranchée : nous aurons environ sept cents mètres de chemin à parcourir et nous devrons occuper un boyau dit « Boyau du Danube ».

Vendredi 24 septembre 1915

Je suis allé cette nuit travailler à la tranchée. On avait demandé des volontaires : désireux de voir un peu de près ce bombardement mystérieux dont les faibles échos nous parviennent seuls à la cote 152, je m’étais offert.

J’ai été un peu déçu, car l’activité de notre artillerie n’était pas excessive et les Allemands répondaient peu. De temps en temps, un coup de fusil d’une sentinelle allemande, des fusées lumineuses ; rien d’extraordinaire. Je suis revenu bien fatigué et c’est tout…

De toute façon, l’attaque est pour demain, au jour.

Ce matin, à sept heures sur toute la ligne, s’est élevé une formidable canonnade qui a bien duré deux heures et a finalement diminué d’intensité pour redevenir le bourdonnement accoutumé.

Quelques Compagnies montent prendre ce soir leurs emplacements ; ma compagnie doit se mettre en route cette nuit.

J’ai communié ce matin avec beaucoup de camarades, des jeunes avec qui l’on s’était entendu.

Je suis prêt.

Ce soir, je veux me confesser pour une dernière fois et, alors, à la grâce de Dieu, sous la protection de Marie !

Je ne veux pas que ces dernières feuilles se perdent si je viens à tomber.

Je les envoie ce soir à Antoine.

 

24 septembre 1915 - Ma chère maman

Avant de me battre, pendant le combat et si je suis tué, ma pensée constante sera d’offrir au Bon Dieu mes souffrances pour mes propres fautes ; et j’aurai toujours présent à la mémoire le souvenir de papa, vous-même, ma chère maman, tous mes frères et sœurs, mes camarades, ma patrie.

Je songe qu’il y a un an, mon ami Mouterde a été tué à Herleville. Je ne doute pas qu’il veillera sur moi en ce jour anniversaire de sa mort où je dois voir le feu pour la première fois.

Je vous embrasse mille et mille fois : ne m’oubliez pas et priez pour moi.

Mais si je suis mort au champ d’honneur, ne me pleurez pas : je veux mourir en chrétien et en brave, avec le secours de Dieu.

J’ai mon chapelet sur moi ; il ne me quitte pas ; je le dis tous les jours ; j’ai ma médaille du Scapulaire.

Votre fils qui vous aime.

 

Cette fois nous sommes à la veille immédiate de l’attaque.

Au retour du travail de nuit, je vais communier avec plusieurs camarades.

Toute la journée, d’ailleurs, les prêtres du Régiment auront fort à faire pour confesser ; je suis persuadé qu’il y eut des retours sincères à Dieu, trop peu nombreux hélas !

Je suis horriblement las physiquement… besoin de sommeil, dysenterie…

 

Impossible de dormir : à chaque instant des rassemblements, des corvées. Le Capitaine nous donne ses dernières instructions. A la soupe, entre petits groupes d’amis, l’on vide une fine bouteille pour se souhaiter heureuse chance. D’ailleurs, le vin ne manque pas à l’ordinaire. Chaque homme reçoit un bidon supplémentaire de façon à porter sur lui deux litres de boisson.

 

Le père Charavay vient me dire au revoir ; nous parlons un bon moment : des années passées, du Patronage. Nous nous quittons, tard déjà, à la cote 171. A mon retour à la cote 152, l’on venait d’annoncer la montée aux tranchées pour vingt et une heures trente.

Nous emportons deux cent cinquante cartouches, un jour de vivres frais, deux de réserve, deux litres de vin. Chacun a deux pétards de mélinite accroché au ceinturon.

Sur la pattelette du sac, se trouve un fanion rouge et blanc pour permettre à notre artillerie de nous reconnaître… Il fait chaud.

Nous prenons le boyau A3 ; les hommes chantent, certains pris de boisson ; mais cette agitation cesse vite à mesure qu’on s’approche des tranchées.

Notre artillerie tire lentement, mais sans arrêt…

Quelques obus ennemis.

Nous trouvons le boyau éboulé en deux ou trois endroits.

V. La bataille de Champagne

Samedi 25 septembre 1915

Nous avons mis quatre heures pour gagner notre emplacement.

Les troupes encombrent boyaux et parallèles. Ma section n’a qu’un abri précaire et insuffisant. On couche dans le boyau.

Par bonheur, je trouve une cagnat où je dors un instant accroupi. Il se met à pleuvoir finement et, lorsque apparaît le jour, la brume s’étend sur les positions allemandes.

Dès trois heures du matin, le tir de notre artillerie augmente d’intensité. Notre grosse artillerie tire sans arrêt ; nos crapouillauds font sauter les tranchées ennemies…

A sept heures, c’est un vacarme effrayant. Par moments, notre tir s’interrompt brusquement : les Allemands déclenchent alors de violents tirs de barrages. Mais nos canons retrouvent leur furie, nos 75 hurlent férocement… Quel vacarme !

Les boches répondent encore avec assez d’énergie. Les coups de fusil sont rares : on peut regarder par dessus les buttes des tranchées ennemies.

Nous devons sortir à neuf heures quinze… A mesure que l’heure approche, l’on devient plus nerveux : que va-t-il se passer ? Les mitrailleuses boches ont-elles été détruites ?

C’est le gros point…

Je prie, je prie et je me met sous la protection de la Sainte Vierge ; à huit heures quarante cinq, je rejoins ma section. Je fume une bonne pipe… Chacun est prêt… Notre 75 lance quelques coups très courts et nous tue ou blesse quelques hommes.

Nous gagnons notre boyau de départ…

Voici le moment…

Entre camarades, on se sert la main, on s’embrasse… Ca y est… le premier est sorti ! De toutes parts, les troupes bondissent hors de nos tranchées.

C’est magnifique.

Voici mon tour, une dernière invocation à Marie : je sors…

C’est la ruée folle sur les tranchées allemandes !

Les balles sifflent, les obus de barrage éclatent de tous côtés : des cris, des blessés, des morts… le drapeau du 30e entouré par trois Compagnies… de la fumée… On chemine de trous d’obus en trous d’obus. Voilà une première tranchée traversée : notre artillerie a tout bouleversé… Un nouveau bond, nous voici dans un boyau à l’abri ! Heureusement !

Car deux mitrailleuses nous battent depuis le Trou Bricot. Notre boyau nous permet de progresser jusqu’à notre emplacement dans le Boyau du Danube.

Tout au long, des cagnats boches. Nos nettoyeurs ont bien rempli leur tâche : les Boches ont été surpris par la soudaineté de notre irruption. Ceux qui ne se sont pas rendus ont été tués à coup de grenades dans leurs cagnats. Quelques prisonniers passent, les mains hautes et tremblants.

Je les rassure en allemand ; l’un d’eux, en guise de remerciement, me tend un morceau de pain KK. Ce sont de tous jeunes gens ; les nôtres oublient leur rôle sanglant pour s’arracher cigarettes et souvenirs donnés par leurs captifs, quitte, quelques pas plus loin, à jeter bas le premier boche venu, et cela avec la même conviction.

Notre emplacement atteint enfin, nous commençons à l’organiser. La canonnade et la fusillade se sont tues. Les Allemands sont cernés dans le Trou Bricot ; c’est mon Régiment qui les garde sur la droite. Il y a là deux mitrailleuses ennemies qui nous donneront du fil à retordre toute la journée, jusqu’à leur capture… Toute la journée aussi, ce n’est qu’un défilé de prisonniers.

Les tranchées conquises étaient véritablement formidables et, sans notre artillerie, nous aurions tous été massacrés. Nous avons trouvé une quantité invraisemblable d’armes, de vivres et, dans les cagnats, un confort peu ordinaire.

L’excitation de l’attaque s’est calmée. Maintenant, c’est la fatigue. J’ai sommeil, une soif féroce ; la dysenterie me torture.

Nos pertes ont été assez lourdes : elles le sont toujours trop ; mais, à considérer l’importance de nos gains, elles sont minimes.

Dans ma section, les pertes sont insignifiantes ; la Compagnie compte une quinzaine d’hommes hors de combat, la plupart blessés légèrement.

A coup sûr, le boyau par lequel nous avons cheminé, nous a épargné des pertes.

Dimanche 26 septembre 1915

Notre avance en profondeur a été considérable.

Le 415e, le 30e, qui avaient à progresser sur notre droite (nous les flanquions sur leur gauche face au Trou Bricot), ont fait un travail splendide.

Nous avons reçu l’ordre hier, vers dix-sept heures, d’aller comme soutien du 22e à la cote 193. Il fait une pluie battante ; par suite d’une erreur, nous nous sommes arrêtés à mi-chemin et avons couché sous la pluie, dans un bois, après avoir creusé nos petits trous. Nuit calme.

Pour gagner ce bivouac, nous avons traversé plusieurs lignes de tranchées allemandes : le terrain est tout criblé par les trous de nos obus ; quelques morts des nôtres, peu en vérité. Nous n’avons pas, semble-t-il, rencontré beaucoup de résistance. Dans la nuit, l’on entrevoit les brancardiers à la recherche des blessés.

Sur le matin, nous continuons d’avancer.

Mon bataillon, toujours de soutien, suit donc le 22e qui vient lui-même derrière le 415e.

 

Nous prenons position sur une crête où nous creusons nos trous individuels.

Devant nous, quelques morts du 415e. Nous restons là jusqu’à midi.

Puis un nouveau bond de quelques mètres nous porte au milieu de cagnats d’artillerie boches.

Leur installation était coquette.

On devine l’emplacement des canons. Dans les cagnats, des morts, le plus grand désordre : les Allemands, surpris, n’ont pas eu le temps de fuir : tabac, delicatessen, linge de corps, livres, paillasse, tout est bouleversé. De notre position, nous apercevons par-dessus la crête suivante, un régiment s’élançant à l’assaut… Les obus boches pleuvent… c’est beau et terrible.

 

L’ordre de pousser plus loin nous arrive. Nous descendons la côte, et, traversant le bas-fond, nous abritons dans une tranchée. Nous marchons décidément à l’attaque, en 6e ou 8e ligne, je le sais bien.

Avec des 105, des 150, des 210, les Boches font des tirs de barrage sur la crête que nous avons à traverser.

 

Un premier bond d’une centaine de mètres :… la Compagnie est en tirailleurs… un obus tombe sur la gauche… Soudain, je suis environné d’une fumée noire, âcre, couvert de poussière et de sang ; à côté de moi, deux camarades sont touchés… Je me tâte, je suis tout abasourdi ;… je n’ai rien, mais la commotion de l’obus m’a assommé.

 

Il me semble que Leroux a été atteint par l’obus, tout le monde, en fait, le donne pour mort. Je n’ai pas le temps de vérifier le fait, le Compagnie repart ; je suis comme un fou, nous franchissons la crête et, en redescendant, nous tombons par bonheur dans un village nègre, sillonné de boyaux, dans lesquels nous nous jetons pour reprendre haleine.

 

Le spectacle que j’ai eu sous les yeux me poursuit. A mesure que je reprends empire sur moi-même, il me prend une envie de venger Leroux et les amis tombés.

Seule, l’oreille droite tinte encore un peu.

Les obus continuent à balayer la crête que nous avons laissée derrière nous… Nouveau bond en avant : nous sommes près du but : sur la côte, devant nous, s’étagent plusieurs lignes de tranchées individuelles qui, peu à peu, gagnent le sommet et sont garnies de troupes (415e et 22e).

Sitôt arrêtés, nous creusons nos trous ; nous sommes en dehors de la zone des tirs de barrage ; mais, quoi qu’il en soit, l’on ne regarde pas à la fatigue pour creuser son trou individuel.

Sur notre droite, un combat violent est engagé du côté de Tahure. Les Boches lancent leurs sales 105 et 150 fusants qui produisent un effet infernal.

L’objectif de notre attaque est la cote 193 où s’étale la deuxième ligne boche, au delà de la crête dur laquelle nous nous trouvons. Cette dernière est dénudée, sauf sur la gauche où elle est boisée, au centre, tout à fait sur le faîte, où se trouve un boqueteau occupé par nos troupes.

A quatre heures, l’attaque se dessine.

Nous exécutons trois ou quatre bonds en avant, mais l’assaut échoue faute d’une préparation suffisante d’artillerie.

Nous regagnons nos trous, quelques pas en arrière, pour passer la nuit.

Lundi 27 septembre 1915

Il a plu toute la nuit. Pour m’abriter, je n’avais que ma toile de tente.

Aussi, le matin, suis-je trempé et grelottant, dans un état de lassitude atroce ; depuis trois jours, je n’ai presque rien mangé…

Matinée calme.

On nous apporte une soupe froide, un peu de vin, du café. J’ai une soif terrible. Par bonheur, près des cagnats boches, à cent mètres derrière nous, il y a un puits.

A deux reprises dans la journée, nous avons à supporter de violents tirs de barrage : c’était le rire dans nos petits trous… Je suis bien content d’avoir creusé le mien étroit et profond.

A quatre heures de l’après-midi, nouvelle tentative infructueuse d’attaque.

 

Cette fois-ci, nous avançons un peu plus loin et passons une partie de la nuit sous la pluie, dans nos trous ; mais nous avons trouvé, dans les cagnats boches, des plaques de tôle qui nous sont fort utiles.

Mardi 28 septembre 1915

Sur le matin, nous revenons à notre ligne primitive. Chacun donne le dernier coup à son trou, construit sa toiture et nous dormons ainsi un peu à l’abri.

L’attaque va être reprise ; il est question de notre relève. L’artillerie, d’autre part, doit faire une meilleur préparation.

Nous passons cette journée dans la tranquillité, à part quelques petits bombardements qui ne nous occasionnent aucune perte, au lieu que ceux des jours précédents nous ont assez éprouvés en tués et blessés, ces derniers surtout assez nombreux, mais peu grièvement atteints.

Mercredi 29 septembre 1915

Accroupi dans mon trou, heureusement protégé contre la pluie par une tôle, j’ai passé une nuit atroce, avec des douleurs dans les articulations qui m’arrachaient des plaintes, tant elles me faisaient souffrir.

Nous quittons nos trous dans la matinée pour aller enfin à l’arrière dans les cagnats vides des boches. Quel désordre !

Certaines sont vraiment coquettes, toutes planchéiées, avec fenêtres, lits, paillasses… Il y règne cependant une odeur désagréable, celle du Boche.

Ce sont les Coloniaux qui nous ont remplacés et vont faire l’attaque. Nous passons en réserve d’Armée. Le seul risque que nous courrons ici est de recevoir des marmites pendant les tirs de barrage. Mais quelle bonne nuit en perspective !

La Compagnie ayant perdu un certain nombre de gradés, il a été procédé à une révision des cadres. Je passe Caporal à la 14e escouade.

J’ai de braves poilus sous mes ordres.

Il s’agira de savoir les prendre.

Jeudi 30 septembre 1915

Nuit excellente : j’ai dormi à poings fermés. Je pense que l’attaque va reprendre aujourd’hui. Je suis de nouveau fatigué ; ma dysenterie, qui avait cessé ces deux jours-ci, a repris de nouveau.

Je manque d’appétit.

Par bonheur, nous nous reposons.

Notre artillerie et nos 58 donnent contre les positions boches sans arrêt.

Les Allemands font leurs tirs de barrage habituels, lents et réguliers ; mais il semble que, depuis deux jours, leurs grosses pièces soient moins nombreuses ; leurs 77 répondent davantage à nos obus.

Octobre 1915, Le déclin de l’offensive

Vendredi 1er octobre 1915

La nuit a été pénible.

Notre cagnat étant archi pleine, une escouade du 37e Colonial nous ayant envahis. Nous avons dormi, accroupis dans toutes les positions, ce qui nous occasionne dans toutes les articulations des douleurs atroces.

Aussi, lorsque, le matin, l’on fait les sacs pour aller un peu en arrière, sommes-nous tous à la joie.

On nous loge dans des cagnats, boches naturellement en arrière et à gauche du Trou Bricot, à une demi-heure de la Maison Forestière.

Avant de nous installer, nous avons fait halte dans le bois pour manger la soupe. Oh ! Le bon jus !

La bonne soupe chaude, lorsque depuis cinq jours, on a mangé froid et reçu la pluie !

Les cagnats que nous avons trouvées étaient répugnantes de saleté et imprégnées de l’odeur spéciale du Boche.

J’ai pu caser mon escouade tant bien que mal…

Ce qu’il y a de remarquable dans ces camps boches c’est qu’ils sont tous desservis par un boyau tranchée de tir.

Samedi 2 octobre 1915

Une nuit excellente !

Le temps se met au beau. La soupe qui ne nous était donnée qu’une fois par jour jusqu’ici, nous a été apportée deux fois aujourd’hui.

Antoine est venu me voir. Quel plaisir de se retrouver après les émotions de tous ces jours ! Il m’a conté sa vie, ses angoisses pendant les heures d’attaque et surtout les deux premiers jours où l’on vint lui dire que j’avais disparu.

Nous sommes allés visiter notre ancien secteur de tranchée et les lignes boches d’en face : quel chaos ! C’est formidable !

Les morts ont été enterrés, il ne reste plus que des tas épars d’équipement. Des travailleurs aménagent les tranchées conquises et rassemblent le matériel capturé.

Dimanche 3 octobre 1915

J’ai pu assister à la messe et communier ce matin. Quel bonheur de vivre ainsi près de Dieu et uni à Lui !

J’ai écrit à maman pour la rassurer, car elle doit savoir maintenant que je me suis battu. J’ai reçu également des nouvelles de Leroux : le brave garçon va aussi bien que possible et se trouve surtout atteint à la main gauche.

Lundi 4 octobre 1915

J’ai passé l’après-midi en compagnie d’Antoine à la Maison Forestière. Nous sommes toujours bivouaqués au même endroit, sur la gauche du Trou Bricot, en face de la Maison Forestière. Le plus appréciable est évidemment le repos dont nous jouissons. On commence à recevoir les premières nouvelles des blessés.

J’ai pu assister à la Sainte Messe ce matin et communier.

La cagnat de l’Aumônier est à proximité de la cuisine, de sorte qu’il m’est facile de faire la Sainte Communion le matin.

Mercredi 6 octobre 1915

Nous avons reçu hier, dans l’après-midi, l’ordre de nous tenir prêts pour aujourd’hui, en vue de l’attaque de la cote 193 par les Coloniaux, notre Division étant de réserve.

Après avoir touché à minuit notre ravitaillement, pain, vin, café, viande, nous sommes partis, sur les deux heures du matin, pour prendre position dans les sous-bois au-dessus de la route Souain - Tahure.

Le 99e devait se trouver derrière le 22e, mais, en fait, je n’ai pas réussi, toute la journée, à déterminer exactement l’emplacement occupé par le Bataillon. Outre notre Division, il y avait là, dit-on, le 2e Dragons à pied.

Dès trois heures, notre artillerie, qui, depuis deux ou trois jours, était assez active, s’est mise à cracher « dur », en même temps que les boches tendaient des barrages d’obus lacrymogènes en avant de leurs lignes. Fort heureusement, d’ailleurs, notre position était en dehors de la zone des tirs et, durant cette journée, nous n’avons pas reçu d’obus à proximité immédiate.

Or donc, après quelques tâtonnements, nous arrivons au petit jour sur notre emplacement, près d’une ancienne batterie de 77, auprès de laquelle se trouve encore des piles d’obus en paniers. Là, par escouade, nous creusons une tranchée étroite et profonde : nous avions pris soin de ramasser une pioche et une bonne pelle, de sorte que notre travail est bientôt achevé.

La canonnade redouble d’intensité de part et d’autre ; pour notre part, si nous n’avons pas d’obus, nous sommes assez incommodés par les gaz boches pour être réduits à prendre lunettes et masques.

Cinq heures : l’attaque se déclenche. De suite, j’ai l’impression qu’elle échouera, en face de nous du moins, car, sans tarder, le feu des mitrailleuses ennemies atteint une intensité incroyable ; les balles sifflent dru au-dessus de nous et je pense, non sans frémir, aux pauvres poilus qui se font ainsi tuer sans résultat…

La fusillade dure environ deux heures, avec des arrêts momentanés. Pendant ce temps-là, nous demeurons dans nos trous ; nous n’aurons pas à en sortir car, à huit heures, le calme s’est rétabli en même temps que se dissipent les gaz et le brouillard du matin, le ciel n’en demeurant pas moins gris et chargé.

Par quelques blessés qui traversent nos lignes, nous apprenons qu’en effet les Coloniaux n’ont eu aucun succès devant nous ; mais, paraît-il, nous aurions progressé sur la droite et sur la gauche, en capturant des prisonniers.

En prévision de la nécessité de passer sur place le reste de la journée, nous poursuivons l’aménagement de notre tranchée.

 

Il m’a été donné de faire une observation assez intéressante au point de vue psychologique. Au départ, le matin, les esprits étaient tendus vers cette idée : on attaque et toutes les réflexions plus ou moins sombres qu’elle entraîne.

Le silence régnait dans la colonne et il en fut ainsi jusqu’au moment où cessa la fusillade et revint le calme. Les physionomies commencèrent alors à se dérider.

Soudain, voici que des lapins se font voir : mes poilus, armés de bâtons, de partir en chasse et de rapporter bientôt plusieurs pièces au tableau. On se serait cru bien loin de la bataille.

 

Vers dix-sept heures, en prévision d’une contre-attaque, la Compagnie s’établit dans un élément de tranché situé cent mètres plus en avant et creusé par le 24e Territorial, le 25 septembre.

Elle est déjà organisée quand survient l’ordre de redescendre au bivouac, l’attaque étant ajournée.

Jeudi 7 octobre 1915

Communion ce matin. Vu Antoine à la Maison Forestière.

Je suis las aujourd’hui, fatigué physiquement et aussi moralement. Je ne vois aucune issue à cette guerre sans précédent.

Mon Dieu, à quand la fin de nos souffrances ?

Samedi 9 octobre 1915

Cette nuit, le 22e a relevé les Coloniaux en ligne face à la cote 193.

C’est à notre Division d’organiser la position ; le repos ne viendra donc jamais !

On nous fait grief, dirait-on, de ne pas avoir eu assez de pertes le jour de l’attaque ; pourtant, nous avons bien fait notre tâche et je crois qu’elle était de taille : la Poche, le Trou Bricot n’étaient pas de minces morceaux et leur prise comportait de gros aléas.

D’autre part, en fait de fatigue physique et morale, nous avons eu à endurer autant que d’autres !

Et l’Arrière regorge de monde !

Dimanche 10 octobre 1915

La Sainte Messe a été célébrée en plein air par l’Aumônier devant une assistance assez nombreuse ; il semble qu’elle pourrait l’être davantage.

Communion.

Calme complet.

Lundi 11 octobre 1915

Communion.

J’ai vu Antoine. Nous avons dîné ensemble. Notre 2e Bataillon et deux Compagnies du 3e montent ce soir aux tranchées.

Nous irons les relever probablement dans la nuit du 16 au 17 courant.

Mardi 12 octobre 1915

J’ai refait aujourd’hui un nouveau tour dans nos anciennes tranchées et parcouru notre itinéraire du 25 septembre.

Il est difficile, dans le bouleversement, de reconnaître la topographie exacte des boyaux ; en suivant la direction générale, je retrouve cependant le Boyau du Danube.

Un fait m’a frappé : la négligence du Commandement pour ce qui concerne l’inhumation des morts, dans notre secteur du moins, car, à gauche, dans la zone du 22e et de la Division Coloniale, le travail a été véritablement bien fait.

 

Le 112e Territorial, chargé de cette tâche, a rassemblé les morts par petits groupes de dix ou quinze, créant de petits cimetières, chaque tombe est visiblement marquée d’une grande croix blanche, le nom et le matricule du défunt sont inscrits sur une feuille placée dans une bouteille.

Les morts allemands sont réunis à côté dans des fosses de dix ou douze. Dans notre secteur, c’est le 24e Territorial qui a été chargé du service, ou, plutôt, il m’a été dit qu’il n’avait pas reçu d’ordres spéciaux et que c’est de leur propre mouvement qu’ils avaient procédé à certaines inhumations.

Toujours est-il que les pauvres soldats ennemis tués pour leur Patrie, tout comme les nôtres, ont été empilés dans leurs cagnats que l’on a comblées et murées : ici, seize morts allemands ; là trente etc.

J’ai vu la tombe de deux soldats allemands : les pauvres ont été tués dans le boyau : ils y sont encore : un peu de terre dessus, une croix par côté et la circulation continue comme devant.

Quand à nos malheureux camarades du 99e tués pendant l’attaque, certains ont attendus huit ou dix jours leur sépulture ; ils reposent tous épars.

Ceux que leurs amis n’ont pas oublié, ont eu leur tombe, retrouvée après maintes recherches, relevée et ornée convenablement.

Les autres, ensevelis, un par ici, un par là, n’ont qu’un bout de croix minuscule portant à peine un nom au crayon.

Pauvres tombes, destinées à disparaître bientôt au milieu de la dévastation générale.

Une initiative venant de haut aurait du pourvoir à l’inhumation convenable de nos camarades tombés et au groupement de leurs tombes.

Le respect des morts, même à la guerre, je dirais surtout à la guerre, a toujours élevé le cœur de l’homme ; de plus, c’est une dette envers le soldat mort pour son pays que d’honorer convenablement sa dépouille.

 

Il y a également, lorsqu’on parcourt l’espace qui séparait jadis les deux lignes, un fait impressionnant : c’est, par endroit, la quantité de tombes de soldats français. Ceux-ci ont été tués pendant les combats de mars et, demeurés entre les positions adverses, n’ont pu être enterrés jusqu’aux jours derniers.

Le sol est parsemé de lambeaux de capote, de képis rouges, indiquant la place où ces braves sont tombés ; on trouve encore des couvertures enveloppées de la toile de tente et roulées pour être portées en bandoulière.

Presque toutes ces sépultures sont anonymes.

 

Quelques souvenirs rétrospectifs de l’attaque du 25 et les jours suivants :

Rien n’est plus curieux que d’observer la physionomie de ses voisins, à défaut de la possibilité de s’observer soi-même, ce qui serait du plus haut intérêt.

En général, c’est une fièvre, une agitation intérieure qui, selon qu’elle est plus ou moins contenue, réagit sur le visage.

Pâleur, yeux agrandis et brillants d’un vif éclat. Chez quelques uns de l’exubérance, une joie extérieure qui cherche à se manifester coûte que coûte, sans doute comme un dérivatif à la fièvre de l’âme.

D’autres restent calmes, certains plaisantent, d’autres ont le langage ferme. J’en ai vu qui claquaient des dents, non qu’ils fussent moins courageux que d’autres ; l’on m’en a cité un qui pleurait et tremblait.

D’autre part, le 25, j’ai constaté chez tous beaucoup plus d’entrain et d’allant que dans la journée du 26.

J’attribue ce phénomène auquel j’ai été sujet moi-même, d’une part à la fatigue déjà grande, d’autre part à ce fait que le 25 beaucoup reçurent leur baptême du feu, que ce fut une journée de victoire rapide assurée sans avoir rencontré beaucoup de résistance.

 

Le 26, au contraire, nous nous avancions sur des positions de repli de l’ennemi que nous savions très fortes ; de plus, si l’on se décide bien à une première opération, l’on tremble davantage devant la seconde : survivants de la lutte, nous allions à l’inconnu d’un nouveau combat, à tout prévoir, beaucoup plus meurtrier que celui de la veille.

Civilisation !

Les boches ont été surpris dans leurs cagnats, absolument hébétés par notre bombardement.

Deux jours après l’attaque, un mitrailleur du 99e se glissa, dit-on, dans une cagnat boche et fut tout saisi de s’entendre appeler : « Kamarade ! Pas Kaput ! ».

C’était un pauvre Boche qui était resté caché sous une pile de sacs vides.

Or donc notre poilu sort du trou et prie le Boche d’en faire autant : refus. Le Boche apeuré craint un mauvais parti ou ne comprend pas le français. On lui parle son langage : le Fritz ne sort pas davantage.

Il n’en faut pas plus : on lui jette deux ou trois grenades et on allume un peu de paille pour l’enfumer !

Mercredi 13 octobre 1915

J’ai assisté à l’inhumation, dans une grande fosse, d’une quarantaine de coloniaux des 34e et 36e, tués le 6 octobre.

Une voiture amène les corps serrés, par dix ou douze ; l’on dépose à terre la funèbre charge ; on enlève les papiers restés sur chaque cadavre que l’on descend ensuite dans la fosse ; entre les jambes, l’on met une bouteille qui contient, suivant la coutume, le nom et le matricule du défunt.

L’aumônier est là qui récite les dernières prières.

Le croyant, devant ce spectacle si triste, atroce, ne peut que se raffermir dans sa foi. Il n’y aurait donc rien après la mort pour récompenser les hommes qui meurent ainsi loin des leurs pour la Patrie !

Non, l’acceptation de ce suprême sacrifice doit racheter bien des fautes ; j’en ai la persuasion, le Bon Dieu est bien le Bon Dieu et il se montrera toute miséricorde pour les pauvres âmes de tous ceux qui ont succombé dans cet embrasement du sacrifice, quand bien même ils n’auraient pas eu la pleine intelligence des nécessités qui le justifient.

Vendredi 15 octobre 1915

L’ordre survient soudain de boucler les sacs.

A quatorze heures trente, nous quittons la tranchée Dantzig pour gagner la cote 152 ; le 81e Régiment d’Infanterie nous remplace là-bas.

Beaucoup d’avions en l’air. Un taube, atteint d’un coup de 75, tombe sous nos yeux dans nos lignes du côté de Tahure.

Nous arrivons fourbus à la cote 152 où nous dressons nos tentes pour la nuit.

J’apprends là une triste nouvelle : peu avant notre passage à la Maison Forestière, l’abbé Paradis a été tué d’un éclat d’obus à la poitrine.

L’hémorragie a été si violente que la mort n’a pas tardé. Le corps a été transporté à Somme-Suippes.

Nous avons reçu un renfort d’une vingtaine d’hommes par Compagnie, venant de Compagnies de marche du 108e Régiment d’Infanterie en cantonnement à Moreuil .

Un jeune de la classe 15 a été affecté à mon escouade.

Samedi 16 octobre 1915

Départ à huit heures du matin de la cote 152 : Suippes, Bussy-le-Château ; Grand-halte ; Départ : Courtisols (chef-lieu).

Le pays est déjà plus civilisé.

Dimanche 17 octobre 1915

Je suis allé à la messe à Saint-Julien-de-Courtisols. Il y a deux mois, presque jour pour jour, nous y cantonnions en allant à Somme-Suippes. J’ai revu ma grange d’alors. Je pense à ce brave gone de Leroux et à la bonne journée passée ici.

J’aurais voulu acheter du vin gris, comme ce jour là : mais je me suis laissé trompé et l’on ne m’a donné qu’un affreux mélange de vins blanc et rouge et d’eau. « c’est égal », l’on entend plus le canon : le moral est bon !

J’ai vu le soir cet excellent ami Besson. Nous nous asseyons devant une bonne bouteille de mousseux, faute d’avoir pu la boire avant l’attaque.

L’on dit que les permissions vont reprendre dès notre arrivée à destination.

Lundi 18 octobre 1915

Départ de Courtisols dans la nuit à deux heures trente.

Temps brumeux… Nous gagnons Chalons par la route Paris - Metz, soit une étape de seize kilomètres assez fatiguante, comme toute marche de nuit.

Arrivée à six heures à la gare.

Nous avons traversés la ville encore endormie. Quelques commerçants commençaient juste à ouvrir leurs boutiques, des ouvriers se rendaient au travail. C’est sans doute à l’heure matinale qu’il faut attribuer l’indifférence avec laquelle les civils ont considéré le défilé du Bataillon. Pourtant le XIVe Corps a eu sa bonne part dans les vingt milles prisonniers boches qui ont passé dans Chalons du 25 septembre au 1er octobre…

Nous quittons Chalons à neuf heures… Point de bancs, ni de paille dans les wagons ; il fait plutôt froid, le brouillard persiste toute la journée.

Nous passons à Chaumont, Lure et débarquons, vers minuit, à Champagney, à dix kilomètres de Belfort.

Belfort et le secteur de Dannemarie

Mardi 19 octobre 1915

Nous ne quittons la gare de Champagney qu’à deux heures trente.

J’avais été fatigué durant le voyage et même avait eu à Lure une violente crise de coliques. Aussi avais-je obtenu de mettre mon sac à la voiture, ce qui me permet de faire la marche, douze kilomètres, environ, sans fatigue.

De Champagney, nous avons gagné Chenebier, petit village à six kilomètres d’Héricourt. Chenebier est un gentil village de Haute-Saône, pays accidenté, boisé, aux prairies vertes, aux ressources abondantes : fruits, vin gris, lapins, oies, beaucoup d’eau, foin, et des habitants affables : un paradis à côté de la Champagne !

Nous devons rester plusieurs jours à Chenebier ; aussi nous installons nous de notre mieux dans nos cantonnements.

Sortant de l’enfer de la Champagne, il nous est difficile de nous accoutumer au calme qui règne ici.

Le village possède un temple protestant et une église catholique. Le temple est placé au centre du village, vers l’école ; il a la même apparence qu’une église, avec un clocher pointu, au lieu que l’église catholique, construite à l’écart, a un clocher plus simple revêtu de tuiles colorées.

Le pays est accidenté, vallonné à l’extrême.

Tous les coteaux sont garnis de bois, futaies de chênes dont le feuillage d’automne est d’une belle couleur rousse. Ces bois, d’ailleurs, sont tous organisés en vue de la défense de Belfort et leurs lisières ont été munies de tranchées et de fils de fer.

Au fond de chaque vallon, un petit ruisseau, chacun contribuant pour sa part à grossir un petit cours d’eau qui passe à l’est du village et actionne une machine.

Vendredi 22 octobre 1915

Nous avons eu, ce soir, prise d’armes pour la remise des décorations. Bien que tous nous soyons plus ou moins blasés sur ces cérémonies, nous avons été, me semble-t-il, plus impressionnés que de coutume par cette revue.

Nous étions à la veille de l’attaque, il y a un mois ; à revoir le drapeau, aujourd’hui, nous avons revécu le souvenir des amis disparus.

Le Colonel a fait d’ailleurs un discours très bien senti ; déjà, il avait achevé de remettre les décorations, lorsque, véritable surprise, les enfants des Ecoles, par une délicate attention, viennent sous la conduite de l’institutrice offrir un bouquet à chacun des décorés… Les plus blasés ont été touchés.

Les décorés piquèrent les bouquets au bout de leur baïonnette et assistèrent au défilé habituel face au drapeau.

Samedi 23 octobre 1915

Marche de Compagnie, par Frahier, soit une huitaine de kilomètres qui nous donnent l’occasion de faire connaissance avec le pays et de nous orienter un peu.

A dater d’aujourd’hui, les permissions ont repris.

Il part deux permissionnaires un jour et trois le suivant. Je suis le 11e caporal à partir. Quand sera ce donc mon tour ?

Mercredi 27 octobre 1915

Marche promenade à Belfort ; traversée de la ville et retour.

Grand-halte à Essert…

Quand sera ce mon tour de partir en permission ?

Novembre 1915

Lundi 1er novembre 1915

Emmanuel est venu me voir en bécane depuis Dannemarie.

Je l’ai accompagné à Belfort. Il y avait un an que je ne l’avais pas vu. Aussi, malgré la pluie qui a gâté notre journée, suis-je rentré content le soir à Chenebier.

Nous avons projeté de faire venir maman à Belfort dimanche prochain. Nous lui avons écrit : pourra-t-elle venir ?

Lundi 8 novembre 1915

Maman n’a pas pu venir hier.

J’ai pris Antoine à Valdoie et nous avons dîné avec Emmanuel. Nous avons passé une bonne journée ensemble, trop courte malheureusement.

Ma permission va peut-être se trouver avancée par suite du départ de deux caporaux pour l’école de sous-officiers.

Décembre 1915 : la permission

Jeudi 9 décembre 1915

Chèvremont - Territoire de Belfort.

Voici fort longtemps que je n’ai pas écrit mon journal ; depuis le 8 novembre, je crois. Notre vie à Chenebier s’écoulait si tranquille, exercice matin et soir, qu’aucun événement saillant ne méritait d’être mentionné.

J’ai passé mon temps à soupirer après ma permission, à compter et recompter les jours et à défendre mon tour contre les camarades trop pressés.

Enfin le 28 novembre, je suis parti.

 

Je noterai les impressions que j’ai ressenties et ce que j’ai vu durant le court répit qui m’a été accordé après douze mois de campagne.

Tout d’abord, les deux ou trois nuits qui ont précédées mon départ, je n’ai presque pas dormi ; le 28, de grand matin, j’étais debout pour partir à treize heures…

Nous sommes une trentaine pour le Régiment ; la gare d’embarquement est Bas-Evette, près Belfort ; nous quittons Bas-Evette à dix-sept heures : cinq minutes de trajet et nous arrivons à Belfort, où nous avons trois heures à attendre. Je les mets à profit pour faire un saut à Valdoie, serrer la main à Antoine.

Vingt et une heures quarante : départ de Belfort ; voyage jusqu’à Lyon avec quelques camarades de mon ancienne Compagnie de Vienne. Nous devions arriver à Lyon à six heures trente du matin ; mais nous avons quatre heures d’arrêt à Dijon, de sorte que nous ne débarquons à Vaise qu’à dix heures trente.

Lyon est « à la même place » ; je suis comme ébloui par le mouvement cependant fort ralenti ; bien que prévenu, je demeure un instant interloqué devant les petites contrôleuses de l’O.T.L., fort coquettes dans leur petit costume.

A la maison, l’on ne m’attendait pas ce jour-là, car j’avais écrit que, si le dimanche je n’étais pas arrivé, ma permission se trouverait retardée de huit jours.

En franchissant le seuil de La Maison, je suis saisi d’un sentiment de bonheur indescriptible. Puis ce sont les effusions du retour au foyer après une longue absence.

 

Je retrouve plusieurs amis que je n’avais pas vus depuis seize ou dix-huit mois. Nous nous entretenons de notre existence, des disparus.

La ville m’a semblée triste, malgré le mouvement de certaines rues. Cependant, cinémas, théâtres et cafés regorgent. Beaucoup de mutilés de guerre, spectacle qui navre.

 

Hélas !

Le temps passe bien vite et le lundi 6, je dois dire adieu, pour la deuxième fois, à la maison. Certes, c’est un dur moment que celui-là. Maman et les « petites » se tiennent sur le quai de la gare, se contraignant pour ne pas pleurer ; pour moi, je ne veux pas m’abandonner… et nous nous taisons.

Le train part… une dernière fois, j’entrevois maman qui pleure sur la quai : j’ai le cœur bien gros.

 

Je suis heureux d’être allé en permission ; cela fait vraiment du bien. On se reprend à aimer, on se repose moralement. J’ai encouragé de mon mieux maman et me suis efforcé de renouveler sa confiance en Dieu.

Parti de Vaise le lundi 6, au matin, je ne suis arrivé à Bas-Evette que le lendemain à quatre heures et, quand après deux heures de marche, j’entre dans Chenebier, j’ai un cafard terrible.

Quel horrible trou ! Et quel perspective de reprendre la vie militaire ! J’aurais voulu me reposer après un si long voyage ; mais, pas du tout : voici que, malgré mes réclamations, on m’envoie à l’exercice : j’en ai gros sur le cœur. Tant que dure l’exercice, le cafard me poursuit : c’est à pleurer.

Au retour, une bonne nouvelle nous arrive : notre repos est fini : nous montons aux tranchées et partons demain pour l’Alsace.

Mercredi, 8, nous avons donc dit adieu à Chenebier, sans aucun regret pour ma part. Nous traversons Belfort et nous arrêtons sept kilomètres plus loin à Chèvremont : marche exécutée sous une pluie battante et donc extraordinairement fatiguante.

Jeudi 9 au vendredi 10 décembre 1915

Chèvremont : pluie, boue, sale cantonnement !

Au réveil, le cafard, lorsque les cris sauvages de l’homme de jus me tirent du sommeil. Je pense à mon lit doux de la maison et me retrouve à la guerre.

Samedi 11 décembre 1915

A sept heures trente, nous quittons Chèvremont pour Ballesdorf, près Dannemarie. Successivement, nous traversons Petit-Croix Montreux-Vieux, Retzwiller, Dannemarie et entrons dans Ballesdorf sous la pluie.

Nous tombons sur un bon cantonnement : beaucoup de paille, pas trop de courant d’air.

Dimanche 12 décembre 1915

Je commence à me familiariser avec le village et à m’y reconnaître. Mais mes impressions sont tellement confuses encore… sans doute auront-elles le temps de changer. Je ne sais comment les fixer.

Ballesdorf, en français Baudricourt, est un charmant petit village, aux maisons groupées et régulièrement alignées le long des rues.

L’ensemble est coquet, agréable à l’œil.

A part quelques rares bâtisses qui sont sans style ou affichent le goût boche, les maisons sont toutes édifiées suivant le même modèle : murs en torchis soutenus par une charpente de bois dont les diverses pièces, montées symétriquement, se détachent en couleur foncée sur les murs badigeonnés d’une teinte plus claire.

Les toits sont vieux et moussus, ils s’avancent en auvent à plusieurs étages. L’intérieur est simple et propre.

L’église qui date d’une vingtaine d’années, est d’une construction légère, de beaucoup d’effet, mais, somme toute, elle n’est pas belle.

Lundi 13 décembre 1915

Hier, j’ai visité l’école de Ballesdorf.

Une chose remarquable, c’est la quantité d’enfants, garçons et filles, qui peuplent le village. A mon arrivée à l’école des garçons, c’était la récréation : soixante-dix-sept gamins sautaient dans une petite cour sous la surveillance d’un instituteur soldat, sergent au 49e Territorial et de l’ancien maître allemand, quelque temps envoyé en France comme otage, puis réintégré à Ballesdorf.

La fréquentation de l’école est obligatoire et sanctionnée par des amendes, comme sous le régime boche.

Les jeunes gens, jusqu’à vingt ans, y sont astreints deux fois par semaine. Les enfants, paraît-il, assimilent rapidement le français, mais, sitôt sortis de l’école, c’est le patois alsacien ou l’allemand qu’ils parlent.

Rien d’étonnant à cela d’ailleurs.

C’était hier dimanche. Grand-messe à neuf heures trente. L’église était comble ; sermon et chants en allemand.

C’est un fait absolument extraordinaire de voir un village aussi près des lignes et pourtant absolument intact.

Mercredi 15 décembre 1915

Emmanuel est venu me voir de Dannemarie à son retour de permission.

Jeudi 16 décembre 1915

Travaux en première ligne.

Les boyaux sont dans un état effroyable de délabrement, éboulés, pleins d’eau, le terrain étant argileux et marécageux. Calme en ligne.

Les Allemands, dit-on, font évacuer Altkirch : on les voit déménageant les maisons. Prépareraient-ils quelque opération ?

Peut-être nous a-t-on amenés ici dans cette prévision.

Vendredi 17 décembre 1915

Aujourd’hui, nous avons touché chacun une capote neuve.

J’ai quitté avec regret ma vieille capote grise, sale et fripée, mais que j’avais traînée dans la Somme et la Champagne et sur laquelle j’avais cousu mes premiers galons.

Distribution de cadeaux de la ville de Lyon aux combattants du 25 septembre ; pipes, tabac, couteaux, etc.

Dimanche 19 décembre 1915

Montée du Bataillon aux tranchées. La Compagnie reste en réserve à Ballesdorf.

Mercredi 22 décembre 1915

Ma Compagnie a pris hier au soir les tranchées de deuxième ligne au Bois du Stockele, organisé défensivement par notre Génie. Nous avons trouvé là de bonnes cagnats, à l’épreuve des 210, et, somme toute, n’était l’obscurité qui y règne, nous ne sommes point mal du tout.

Je ne pense pas que nous restions longtemps par là ; des bruits de relève courent. Je quitterai le pays à regret, car le secteur est tranquille, les habitants sont affables et rarement nous avons été aussi bien.

Je suis dans mon quatorzième mois de campagne : depuis mon départ de Vienne, que d’événements où, clairement, j’ai vu la main de Dieu me protéger !

Et cependant, il y a des heures où je suis tenté d’oublier cette protection divine. Le repos et l’inaction où je suis réduit, favorisent les idées frivoles qui, par réaction, me poursuivent. Et puis, également, depuis l’attaque du 25 septembre, j’ai perdu mes meilleurs amis… nous formions un petit groupe de jeunes gens chrétiens.

Je suis seul : non pas que les camarades me manquent, mais plutôt les « amis ».

 

O mon Dieu, rendez-moi ma ferveur passée. Ma bonne Mère, je vous ai donné mon cœur : gardez-le, ne me le rendez pas, consumez-le d’amour pour vous.

Vendredi 24 décembre 1915

Vingt et une heures… Un vilain temps aujourd’hui : du vent, de la pluie, de la boue, une boue infecte dans laquelle on est obligé de patauger du matin au soir et bien souvent pour des sottises.

C’est la veillée de Noël, la deuxième que je passe en guerre. Sera ce enfin la dernière ?

L’an passé, nous étions aux créneaux : douze heures de garde consécutive par un froid de loup. Cette année, au moins, ma Compagnie a la chance de ne pas être en première ligne ; nous comptions passer la journée au village et voici que c’est dans un abri « à l’épreuve », un trou sans air, humide et plein de poux, que nous faisons la veillée.

Quand à la messe de minuit…

Je suis à la tristesse, car je songe aux Noëls d’antan, tout pleins de gaieté. Notre famille est dispersée… Autour de moi, les camarades ressentent la même douleur de « se souvenir ».

Pourquoi donc veillons-nous, puisque pour nous qui sommes en ligne, il n’y a pas de messe de minuit ?

Pour revivre ces souvenirs et la tradition du réveillon en famille, qui est remplacé par l’escouade, la section… Et dans notre vaste abri, où deux sections sont rassemblées, accroupis en cercle autour de modestes friandises, sur les bat-flanc, de petits groupes mangent ; d’autres jouent aux cartes et fument une « bonne » pipe, tandis qu’en un recoin un joueur d’harmonica siffle mélancoliquement les airs de Noël.

J’ai laissé à mes hommes une certaine liberté. Trois d’entre eux « se sont débinés » à Ballesdorf… pour réveillonner.

 

J’ai fermé les yeux : c’est Noël !

Lundi 27 décembre 1915

Relève. Nous redescendons à Ballesdorf.

Janvier 1916

 

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