Portait fait à
Lyon, date inconnue (© Bertrand Channac)
« Mon grand-oncle a laissé ses "Carnets
de Route" qui racontent quasiment au jour le jour sa guerre. Nous
avons longtemps cru que la dactylographie de ces carnets était l'oeuvre de son
frère Antoine, postérieurement au décès de Frédéric. J'ai récemment trouvé dans
une lettre
de ma grand-mère de mars 1918 le témoignage qu'il dactylographiait lui-même
ses carnets lors de ses permissions.
La seconde partie du journal est d'Antoine. J'ai
respecté aussi scrupuleusement que possible le document original, mais passer
de la machine à écrire au traitement de texte n'est pas aussi simple qu'il n'y
parait. Les fautes d'orthographes sont de moi (Frédéric avait une meilleur
orthographe que la mienne) et les fautes de frappe aussi. »
ü
Novembre 1914, le départ, arrivée
à Chuignes
Ø II. Les tranchées mi-déc. à avril
1915 : de Dompierre à Foucaucourt
ü
Noël 1914, le bois Touffu, la fraternisation
ü
Février
1915, même secteur : Fay, Chuignes
ü
Juin
1915, moulin de Fargny, Bray
ü
Juillet 1915,
Frise, Fricourt
ü
Août
1915, la relève par les Anglais, départ pour la Champagne
Ø IV. La
préparation de l’offensive de 1915 en Champagne
ü
Octobre
1915, Le déclin de l’offensive
Ø VI. Belfort
et le secteur de Dannemarie
ü
Décembre 1915
: la permission
Dimanche 8 novembre 1914
Ce soir j’ai dit adieu à ma
famille. Le moment décisif arrive : dans deux jours, je suis mobilisable
et ce sera le départ pour le front.
Depuis le 14 Septembre je me trouve
à Vienne ; je n’y ai pas connu l’ennui un seul instant, les heures ont
fui, jour par jour comme l’éclair.
Je me suis fait d’excellents
amis : Henri Serve, Paul Besse, sans parler de mes vieux
"copains" de Lyon qui m’ont rejoint ici.
Ces deux mois ont été charmants.
Le soir, l’on se réunissait, à six heures, pour le Chapelet, dans
D’événements importants, point.
A l’intérieur, exercice semaine et dimanche. Plusieurs fois, j’ai eu la visite
de maman (Alice Georgette Franceline
Bouche, épouse de Joseph Branche). accompagnée
d’Yvonne, Anne-Marie, Julienne (Julienne Branche,
sa sœur, ma grand-mère), Marie-Rose, Elisabeth et Georges (Ses frères et
sœurs)
Il y a quinze jours, je suis
allé à Lyon pour quarante-huit heures. J’ai dit adieu à mes amis, fait le
premier pas vers le départ… Au moment de quitter cette maison qui abrita mes
vingt ans (7, rue d’Isly, Lyon IVe),
j’ai ressenti quelque émotion : la reverrai-je ?… Mais à quoi bon
s’arrêter à ces souvenirs ? C’est fini… Il faut être fort : je le
serai.
Je saurai accomplir mon devoir
avec courage, comme papa aurait voulu que je le remplisse. Il nous a dit, sur
son lit de mort : "Ne transigez jamais avec le devoir !"
N’ai-je pas communié ce matin,
d’ailleurs ?
Dieu a permis que j’obtienne une
permission du réveil ; il m’a donc été possible de m’approcher de
Lundi 9 novembre 1914
J’ai commencé ma journée avec un
courage et un entrain tout nouveaux… Dans deux jours ce sera peut-être le départ.
Mercredi 11 novembre 1914
J’ai failli partir aujourd’hui.
J’étais prêt.
Mais j’ai reçu un contre-ordre.
Je transcris ci-dessous le nom
de mes camarades élèves caporaux :
Raymond
Billard, Planchon, Lamberton, Serrou, Saliou, Roux, Chollat, Rouyre, Senaux,
Serveille, Chautemps, Jamet, Soulier, Serve, Besse, Jeune, Leroux, Beysseyre,
Roseron, Laplace, Saunal, Souveiran.
A la date du 6 novembre, ont été
nommés caporaux Billard, Chautemps, Planchon, Chollat, Jamet,
Rouyre.
Sont partis aujourd’hui : Lamberton,
Serrou, Roux, Senaux, Serveille, Soulier, Beysseyre, Saunal.
Pauvres amis ! Les
reverra-t-on ?
Nous avons fêté leur départ et
trinqué à leur santé. L’enthousiasme atteignait au délire.
A noter, au moment du départ, la
conduite des gradés qui nous ont presque "bourrés" et nous ont
empêchés d’accompagner les camarades à la gare.
Ce soir la chambrée est triste
plusieurs manquent.
Je conserve, en souvenir, une
fleur blanche, d’un bouquet que les élèves caporaux se sont partagés.
Vendredi 13 novembre 1914
Cette fois, j’ai reçu l’avis de
mon départ.
Ce sera pour dimanche soir ou
lundi.
J’ai fait un bon dîner au Café
Brunier avec Besse, Sogno, Moulin.
Je suis gai, plein de courage.
Samedi 14 novembre 1914
On a passé la soirée à nous
équiper sans hâte.
J’ai reçu une lettre de maman,
m’annonçant sa visite pour demain. J’ai fait acte de volonté et ai
télégraphié : "Pars ce soir. Baisers : lettre suit."
Mon Dieu, je vous offre ce
sacrifice pour
J’ai eu le plaisir de revoir
l’ami Serve, sortant de l’hôpital après une rougeole. Quels regrets pour moi de
ne pas partir avec lui !
Maintenant que s’accomplit mon
sacrifice, je suis tranquille et plein de courage. Je me suis confesse ce soir
à Saint-Maurice ; demain je communierai.
Sont désignés pour ce départ les
camarades élèves caporaux Jeune, Laplace,
Leroux, Descroix.
Lundi 16 novembre 1914
Café - cinquante minutes d’arrêt
en gare de Mâcon, sept heures
du matin.
La journée d’hier s’est écoulée
avec une rapidité incroyable, dans une fièvre de départ.
Le soir, dîner d’adieu avec Serve, Besse, Dufour, chez Brunier,
puis café avec les partants chez Colliaud.
… Le clairon sonne le
rassemblement. En voiture !… On voit que la suspension des wagons à
bestiaux ne laisse rien à désirer… Je suis obligé de m’arrêter : l’on est trop
secoué… le train file à toute vapeur, en route vers l’inconnu de demain…
… J’avoue qu’hier, si j’ai
manifesté de la joie de partir au feu, joie que cause le sentiment d’un devoir
difficile à remplir mais accepté d’avance, au fond de moi-même, j’étais à la
tristesse de quitter famille et amis.
Pour me donner du courage, j’ai
sauté le mur à dix heures le quartier étant consigné, pour aller à la messe de
onze heures, à Saint-André-le-Haut ;
j’ai communié et, de suite, me suis senti fort.
J’ai eu le plaisir d’emmener
deux camarades se confesser, dont un, notamment, que la perspective de partir
au feu ramène à ses devoirs religieux.
A seize heures,
"fuite" à Vienne.
Visite à Saint-Maurice, à
Je dois le dire, par besoin de
tranquillité, je n’ai pas voulu manger avec la masse des partants. J’ai préféré
souper avec les camarades, les amis plutôt, de la 32e. Je n’ai pu
voir Moulin. Sogno retenu, n’a pas pris part à notre repas qui fut presque une
réunion de famille.
J’ai fait quelques lettres, dont
une pour avertir ma famille de mon départ pour le soir.
Puis café chez Colliaud avec les
partants. L’atmosphère, là, était toute différente : une vraie
tabagie ! Rentrée à
Veillée d’armes avec les
camarades Serve, que j’ai chargé
d’aller voir ma famille, Besse, Planchon, Billard, etc. L’heure de la
séparation approche.
Pourtant, dans la chambrée
voisine, quelques partants, pour avoir voulu noyer leur chagrin, se
disputent : se griser d’alcool avant le départ n’est pas d’un homme au
courage véritable.
Aux parents de mon ami Mouterde, j’ai envoyé une lettre où je
leur exprime ma sympathie à l’occasion de la mort de leur fils.
Une heure du matin… :
appel, rassemblement.
Départ et adieux aux
camarades !
Mon Dieu, qu’il est dur de
porter Azor ! (nom donné au sac à dos)
Le trajet de la caserne à la
gare a été un vrai supplice pour moi.
Mardi 17 novembre 1914
Partis lundi matin, à trois heures
quinze matin, de Vienne, nous
sommes arrivés à treize heures trente mardi en gare de Villers-Bretonneux, l’avant-dernière station en notre
possession sur la route de Laon…
On entend le canon…
Dans quelques instants, le train
va nous de débarquer.
Quelques détails rétrospectifs
sur le voyage.
Passage à Lyon à cinq heures, lundi… Vive émotion… Mâcon, sept heures, Chalons, Dijon, Ceinture de Paris,
Creil à dix heures mardi
matin.
Vue des ruines d’un des
quartiers incendiés par les Boches.
De Creil à Longueau
et au delà, contraste entre l’état de guerre, la présence des parcs de
ravitaillement et la vue du paysan qui sème, laboure.
A Villers-Bretonneux, un franc vingt-cinq le litre de vin.
Quinze heures :
Arrivée à Guillaucourt, point
extrême où le chemin de fer peut atteindre.
Débarquement après trente-six
heures de voyage. Le canon tonne…
Dix-huit kilomètres de marche
pénible et nous arrivons au cantonnement, le village de Chuignes, à sept heures du soir.
A mi-chemin entre Guillaucourt et Chuignes, j’ai eu le plaisir de
rencontrer et d’embrasser mon frère Antoine (Antoine Branche, prêtre, qui dactylographia la fin de ce
journal) que je n’avais pas vu depuis le 2 août.
Longuement, nous avons causé.
Mais, j’ai du le quitter.
J’espère le revoir bientôt.
Il doit m’apporter
Extrait du Journal des Marches et Opérations du 99e
RI
Mercredi 18 novembre 1914
Nuit glaciale passée sur la
paille dans une écurie au toit percé par les obus.
Revue du Colonel. Préparation de
la popote. J’ai visité le champ de la bataille qui s’est livrée sur
A onze heures trente
apparaissent trois Taubes… Gare les pruneaux tout à l’heure.
Pendant l’après-midi, canonnade
assez nourrie de notre part. Plusieurs avions passent amis et ennemis, salués
par l’artillerie.
J’ai vu Antoine ce soir ;
il m’a annoncé la visite de l’abbé Paradis.
Je suis affecté à la 3e
Compagnie 3e Section de jeunes.
Jeudi 19 novembre 1914
J’ai vu l’abbé Paradis hier. Sa
visite m’a fait beaucoup plaisir. Appris la mort de Pierre Chaix, tué dans les Vosges.
Il a neigé hier. Il fait froid.
Nous nous sommes installés dans une maison de paysans. Je suis aide cuisinier
avec Descroix ; Jeune et Leroux sont chefs. Sergents et caporaux
mangent avec nous.
Un avion ennemi a été descendu,
mais est tombé dans ses lignes.
Vendredi 20 novembre 1914
Nous sommes soumis a un
entraînement spécial.
Ce matin, marche.
A midi, l’artillerie allemande
bombarde sans succès un aéroplane français.
Lundi 23 novembre 1914
Avant-hier, j’ai visite des
tranchées abandonnées et qui ont servi de sépultures… c’était horrible… Peu
profondes… une mince couche de terre recouvrait seule les cadavres et l’on
voyait même un pied nu sortir de terre, ainsi qu’un autre chaussé encore.
Cet aspect de la guerre, ces
vastes charniers quelle horreur !
Les hommes meurent en si grand nombre
qu’on les enterre comme des chiens, bien souvent. Heureux quand une Croix est
là pour rappeler qu’ici reposent des chrétiens.
Je suis allé hier au Cimetière
de
Sur une croix plantée par les
Allemands au-dessus d’une fosse où dorment ensemble huit Allemands, un français
j’ai lu : "Hier rühen in Frieden 8 Deutscher, ein französicher brave
Krieger"… Ces hommes, hier encore ennemis, reposent maintenant côte à
côte, victimes d’un même devoir…
Cette visite à l’humble
cimetière, la contemplation de ces tombes glorieuses ont reposé mon esprit
obsédé par l’horreur du charnier entrevu hier.
Notre vie continue tout
doucement : deux heures d’exercice le matin.
Le soir, repos.
Combien de temps cela
durera-t-il ?
Vendredi 26 novembre 1914
Calme complet.
Séance comique au Cantonnement.
Aujourd’hui, discussion entre le
sergent Fabry et le sergent Stefanaggi… Un bon moment de rire.
On parle d’aller aux tranchées
dans deux ou trois jours.
Samedi 27 novembre 1914
Cinq heures du matin :
un sergent vient nous réveiller : Attaque ce matin !
Se tenir prêts à toute éventualité.
Nous sommes en troisième ou
quatrième ligne… En un instant, tout le monde est debout. On roule les
couvertures et on forme les faisceaux dans la cour sous le hangar. On reste
équipé.
Au dehors le calme règne encore.
En bas, dans le village, on
entend le roulement des batteries et des voitures de ravitaillement, le trot
des cavaliers.
Sur la crête, à l’opposé du
village, orientés vers Fay ,
les bataillons montent précédés d’éclaireurs. Cela produit un effet
extraordinaire que la vue des masses d’hommes marchant au combat en ordre si
parfait : il semble avoir sous les yeux quelque vieille gravure d’une
bataille d’autrefois.
A sept heures trente,
soudain, une salve d’artillerie retentit… de toutes parts, c’est alors un
tonnerre : 75 et artillerie lourde crachent pendant que les bataillons
disparaissent derrière la crête. Peu à peu la canonnade s’apaise : le 75
ralentit son tir, sans doute pour se rapprocher de l’infanterie, car celle-ci
donne maintenant. On entend une vive fusillade…
… Les gros canons crachent
toujours, mais avec moins de hâte. Le 75 s’est rapproché de l’ennemi. Pendant
toute la journée l’artillerie lourde a joué sa partie ; mais le combat
d’infanterie était trop éloigné pour que nous en percevions l’écho.
Quelques blessés sont
revenus : par eux, l’on sait que partout l’ennemi a été délogé de ses
tranchés par nos gros obus.
Dimanche 28 novembre 1914
Ce matin, messe militaire.
Beaucoup de camarades y
assistaient. Visite du petit Cimetière.
Hier soir et toute la nuit, le
village a présenté une animation extraordinaire : roulement de voitures,
mouvements de troupes, bruits de moteurs. Quelques feux de bivouacs aussi… Le
ciel, un instant à l’orage s’est rempli d’étoiles.
Au jour, calme complet : ni
canonnade, ni fusillade.
Neuf heures : ce matin,
quelques coups de canon isolés. L’artillerie allemande semble répondre. Le
temps se met à la pluie…
Vingt et une heures trente : nous étions occupés à préparer la soupe, lorsque
soudain : "Boum ! Boum !" Nous sautons dehors… c’est
magnifique !
Du côté du Château !…
Les Allemands nous attaquent
sans doute sur les positions conquises hier.
Il est à croire qu’ils trouvent
chaude réception. La fusillade atteint bien vite une grande intensité, pendant
que 75 et gros calibres mêlent leurs grondements à celui des obus allemands.
Dans le ciel qu’illumine la lune, courent les éclairs des salves d’artillerie…
Par moment des fusées éclairantes…
Au bout d’une demi-heure, le
calme se fait… calme complet qui contraste avec l’âpreté soudaine de la lutte.
Lundi 30 novembre 1914
Vive canonnade dirigée par les
Allemands sur une de nos batteries, sans résultat.
Longs moments de calme.
Mercredi 2 décembre 1914
Une heure du matin. Le
froid m’a réveillé ; je me suis levé pour faire une flambée dans l’âtre.
Quelle douceur de tisonner tout en rêvant au pays !
Je songe aux horreurs de cette
guerre qui dure depuis quatre mois déjà.
Le peu que j’en ai vu est de
trop !
Non, je ne puis croire que la
guerre soit quelque chose d’humain ; elle est une grandiose et terrible
manifestation de la puissante colère de Dieu. Nous autres hommes, nous n’avons
qu’à nous incliner et à nous en remettre pleinement entre ses mains.
A faire notre devoir jusqu’au
bout pour défendre le pays attaqué.
Notre cause est juste et sainte !
Dieu est avec nous. Heureux qui meurt pour son pays, en acceptant par avance ce
sacrifice !
C’est un homme !
Depuis hier, nous ne sommes plus
en cantonnement d’alerte. On peut tout au moins prendre du repos.
Nous avons légèrement progressé
face à l’ennemi, malgré sa courte attaque de dimanche.
Quinze heures :
sourds grondements du canon du côté de Péronne.
Corvée de bois : un coup
d’œil pittoresque : chemin à flanc de coteau ; à gauche Chuignes, dans les champs,
campement d’artillerie et colonnes de ravitaillement et de chevaux.
Cris des conducteurs.
A l’orée d’un bois, sur la
droite, bivouac d’artillerie avec feux et fumées estompant les lignes fauves
des arbres dépouillés de leurs feuilles.
Cette après-midi, j’en
suis aux pensées macabres.
Si je suis tué, sacrifice que
j’accepte d’avance, je voudrais que mon corps repose dans le caveau familial à
Lyon. Je me suis confectionné une plaque d’identité portant mon nom, ma classe,
mon numéro de recrutement, que je coudrai dans mes habits.
Un obus vient d’éclater en l’air
à cent mètres… un sifflement, de la fumée et… Boum ! Dans la vallée les
chevaux d’artillerie s’ébrouent, l’on entend les plaisanteries des artilleurs
au-dessus de qui la marmite a éclaté. N’importe, je ne voudrais pas qu’une seconde
marmite se trompe d’adresse et vienne se briser sur moi.
Jeudi 3 décembre 1914
Ce matin, j’ai eu le bonheur
d’assister à
Hier, au cantonnement, l’on nous
a annoncé qu’un prêtre était à notre disposition à la paroisse. Nous sommes
allés huit nous confesser. Quelques-uns ont encore la crainte de faire le
premier pas, qui coûte, et ont remis à plus tard leur confession.
En vérité, les messes pour les
soldats sont belles et sublimes dans leur simplicité. Pour beaucoup, la
proximité de l’ennemi et le danger permanent de la mort ont marqué un retour
sincère à Dieu.
… Tout entier, corps et âme, je
me suis offert à Dieu ; j’ai accepté le sacrifice de ma vie, une fois de
plus. Plus que jamais, je ne m’appartiens plus. Je demande à Dieu de m’assister
en mes derniers instants, si je dois tomber, et me recommande tout entier à
Marie, notre mère à tous.
… On nous a annoncé ce matin une
messe pour demain vendredi, ainsi que pour samedi et dimanche. Je dois servir
celle de samedi que célébrera l’abbé Paradis.
J’ai reçu hier la première
lettre de ma famille depuis mon départ.
Samedi 5 décembre 1914
Aujourd’hui, j’ai eu le bonheur
de servir la Sainte Messe et de faire
Hier soir, après le
ravitaillement, entre sept et huit heures, petite fête intime.
J’avais raflé chez un épicier
plusieurs boites de petits pois et nous nous sommes régalés. Un bon cigare pour
terminer la fête, puis une séance d’hypnotisme et de gaieté.
Etaient présents les caporaux Boissy, Chareyron, Poursier, les
camarades Leroux, Jeune, Reserou,
de Saint-Jean et Goyard le médium.
Nous avons ri de bon cœur.
On recommence ce soir.
Dimanche 6 décembre 1914
Sept heures :
Messe Militaire que j’ai eu le bonheur de servir. Une soixantaine de communions
et un joli sermon de l’abbé Paradis.
Toute la matinée, canonnade
contre les aéros.
Le soir, à sept
heures, violente canonnade de part et d’autre avec fusées lumineuses, etc., le
tout de courte durée.
Mardi 8 décembre 1914
Jour de l’Immaculée
Conception : je pense aux illuminations de Lyon en l’honneur de
Que de parents, d’amis montent
aujourd’hui à Fourvières pour mettre les leurs sous la protection de notre
Mère !
Ce soir, changement de
demeure : Jeune et Leroux ayant été relevés de leur emploi
de cuisiniers, nous nous installons avec Descroix,
Charry, Castel dans une petite bicoque isolée derrière le
cantonnement. Longtemps je me rappellerai ce cadre : des murs en torchis,
crevés par les obus ; plus de portes ; des poutres branlantes qu’il
faut étayer.
A l’entrée, une pièce servant de
vestibule ; une autre, qui s’ouvre sur celle-ci, devient notre resserre
pour le bois et les sacs ; puis, au fond, notre "cambuse", un
vrai palais de Bohème. On nettoie, on bouche les ouvertures ; à la nuit
tombante l’on se met en quête de paille et bientôt nous avons une couche
moelleuse épaisse de cinquante centimètres.
En vérité, le spectacle n’est
pas banal. La chambrée est éclairée par les lueurs du brasier ; la litière
disposée toute du même côté ; les fusils pendus aux poutres du plafond.
Plusieurs d’entre nous se sont
couchés ; les autres, accroupis au coin du feu, fument leur pipe. J’aurai
le souvenir, toujours, du savoureux chocolat préparé ce jour-là et du cigare
fameux, un vulgaire dix centimes pourtant, qu’une fois couché, j’ai tiré de mon
sac et fumé lentement, avec délices, dans une plénitude de bien-être.
Il me semble, tant nous sommes
tranquilles, que je suis transporté dans un chalet du Club Alpin Français, dans
les hautes altitudes.
Mercredi 9 décembre 1914
Nous complétons notre
installation : nous avons fabriqué, avec une porte, une table branlante.
… Au rapport : le 15
décembre, les bleus de la classe 1914 iront aux tranchées.
Au dehors, vive canonnade ;
par moments, les mitrailleuses se font entendre.
Dix-huit heures : notre
chocolat est troublé par le bruit d’une forte fusillade du côté de Fay .
Eclairs de canons, fusées
lumineuses…
Que se passe-t-il là-bas ?
Qui a attaqué ?
Avons-nous pu résister ?
Questions angoissantes…
Jeudi 10 décembre 1914
Dix-huit heures, dans
notre casbah : un bon feu pétille sous le manteau de la cheminée. Nous
sommes assis sur l’épaisse litière ; à la lueur d’une bougie collée sur
les genoux de Charry, on chante
une chanson du faubourg.
Le chocolat cuit dans l’âtre. Ruchoux, l’invité de ce soir, nous
tient compagnie.
Cette "piaule",
dénudée et branlante il y a encore deux jours, est devenue un vrai petit nid,
notre ermitage. En vérité, si ce n’était au dehors le sourd, lointain
grondement du canon, nous ne nous croirions jamais en guerre.
Je me suis entretenu aujourd’hui
avec un pauvre paysan qui, les larmes aux yeux, m’a raconté tous ses malheurs
durant les quatre derniers mois. Pauvres gens que ces paysans des régions
envahies !
L’attaque d’hier : le bruit
court que nous avons remporté une petite victoire, enlevé deux villages à la
baïonnette et fait reculer l’ennemi de quatre kilomètres.
Vendredi 11 décembre 1914
On nous annonce, au rapport, un
véritable festin pour le 1er de l’an ; par homme : cent
grammes de jambon, une orange, deux pommes, cinquante grammes de noix, un
demi-litre de vin ; plus une bouteille de champagne pour quatre hommes.
… En ligne, les boches
bombardent par instants, avec violence,
Nous venons de ranger nos
papiers en prévision d’un malheur. Jeune,
Leroux, Descroix, Castel et moi, nous nous sommes donnés l’adresse de
nos familles pour les avertir en cas de malheur.
Et, maintenant, advienne que
pourra !
A la grâce de Dieu.
Samedi 12 décembre 1914
De garde au poste route de Fontaine-les-Cappy.
Dimanche 13 décembre 1914
Confession et Communion ce
matin.
Ce dimanche encore, j’ai le
bonheur de servir la messe célébrée par l’abbé Paradis, la dernière avant le
départ pour la tranchée. J’ai pu m’entretenir un instant avec l’abbé
Paradis ; ses paroles m’ont frappés : un soldat chrétien doit avoir
une âme d’apôtre, ici surtout ; il faut qu’il aide l’aumônier dans sa
tâche : ramener à Dieu les âmes de nombreux camarades, excellents au fond,
mais qui ne pratiquent pas.
Ce soir, nous fêtons
gaiement notre départ pour la tranchée. L’aspect de notre "piaule",
garnie d’invités, offre de l’attrait. Mais, comme toute médaille a son revers,
la réjouissance sera sur le point de mal tourner.
Sont présents dès l’abord à
notre petite réunion : le sergent Sefanaggi,
notre chef de Section et le fonctionnaire sergent Mioux, de la fanfare du 99e, un phénomène, le clou
de la fête ; puis les habitués du chocolat de chaque soir : caporal Chareyron, Jeune, Leroux, Descroix, Charry,
Castel, moi, Ruchon, Fouillat, de Saint-Jean et un de ses
amis (Darsy).
Le menu est alléchant :
neuf litres de vin rouge, salade d’oranges au kirsch (exquise), biscuits,
confiture, etc. Café, un carafon de liqueur de vanille.
Vingt heures :
une première tournée de vin et de biscuits ouvre la séance. Leroux donne son répertoire, Mioux fait de même. Sur le pourtour de
la chambre, étendus sur les litières, nous dégustons la salade d’oranges.
Bientôt tous sont en gaieté.
L’appétit vient avec la
soif : casse-croûte général.
Mais c’est alors que tout failli
se gâter. Entre deux quarts de vin et deux chansons, d’un commun accord, l’on
décide de faire ne blague aux cuisiniers et à la "clique" du sergent Fabry qui, de son côté, est en fête. Me
voici parti avec le sergent Mioux
et Leroux, n’en pouvant plus de
rire… en route pour la cuisine… on entre. Je bute contre deux bouteillons…
chahut épouvantable… Mioux ouvre
la fenêtre, je veux pousser le volet : il tombe avec fracas.
La porte s’ouvre… il faut se
presser ; nous saisissons la "barbacque" et fuyons par la
fenêtre.
A peine sommes nous depuis deux
minutes dans la chambrée que, furieux, accourt le caporal Poursier… nous avons renversé le
"jus" !
D’ailleurs nous détenons un
bouteillon qui se trouvait là-bas pour notre café et c’est la preuve que nous
avons pénétré dans la cuisine… Stupeur… vite dissipée. Chacun de s’employer à
détromper Poursier. Leroux va à
la cuisine, y trouve Paturel, se
prend de querelle avec lui. Mioux
veut s’en mêler. On les sépare et chacun rentre chez soi.
Un instant après, dans
l’embrasure de la porte apparaît le caporal Boissy.
On le prie d’entrer : "Je veux réfléchir", dit-il d’une voix
pâteuse en s’appuyant contre la cloison…
Le calme est revenu. Mais Poursier entonne les
"Montagnards" et tous reprennent en chœur… Une tournée de vanille, un
quart de jus, et chacun va dans sa cour cuver son vin.
Quand à la viande, seule
question embarrassante, Jeune se
charge de tout expliquer à Poursier.
Lundi 14 décembre 1914
De garde route de Cappy… j’ai demandé à être de
service pour ne pas rester au cantonnement après les histoires d’hier.
Malaise intense au réveil, pour
m’être couché à une heure du matin.
J’assiste au départ de mes
camarades des 7e et 8e Compagnies pour les tranchées,
défilé plutôt triste : quand se reverra-t-on ?
Demain, nous-mêmes, de la
troisième, nous partons pour Proyart
rejoindre notre Compagnie, au repos pour trois jours.
La guerre commence pour nous…
j’ai travaillé toute la nuit, entre mes heures de garde, à monter mon sac.
Demain, départ à six heures trente.
La "campagne" de Chuignes est finie.
Adieu, petit village où nous
avons vécu un mois de tranquillité. Adieu, cantonnement béni et toi, petite
cagnat où j’ai connu, avec mes camarades, des jours heureux.
Je pars avec courage, confiant
en Dieu et me remettant en ses mains
Mardi 15 décembre 1914 (Proyart)
Départ de Chuignes à sept heures du matin. Temps pluvieux et triste. Patrel, Goyard, Ruchon restent à la
musique. Nous retrouvons notre Compagnie devant l’église.
La pluie nous prend route de Proyart. Magnifique effet de
lumière sur la gauche.
A Proyart, les vieux nous quittent et nous attendons notre
affectation aux escouades.
J’ai la surprise de rencontrer
Gilbert Rolland, médecin
auxiliaire du Bataillon ; il me présente au lieutenant Rajon, Commandant de la Compagnie, et
me fait affecter avec Jeune, Leroux,
Descroix, dans la section de Stefanaggi.
Mon chef d’escouade est le
caporal Boissy ; je compte à
la première, Leroux à la
deuxième, Jeune et Descroix à la troisième.
Nous sommes consignés au
Cantonnement pendant la journée, mais libre le soir de six à huit heures
Hier, le sergent Stefanaggi nous a offert le champagne.
Attablés dans une auberge de Proyart, nous avons trinqué,
tandis que, coude à coude, penchés sur les tables chargées de bouteilles en
ordre serré, les soldats vidaient leur verre jusqu’à l’ivresse.
C’était un vrai tumulte, une
tabagie répugnante.
Mercredi 16 décembre 1914
Mes territoriaux sont de vrais
papas pour moi : je suis leur « petit » ; ils me soignent
et me gavent tant qu’ils peuvent.
Antoine que j’avais averti hier,
est venu ce soir.
Il y avait quinze jours que je
ne l’avais vu, depuis l’attaque des 27-29 novembre sur Fay … Nous avions beaucoup à nous dire. Je lui ai fait, je
puis dire, mes recommandations pour le cas où je viendrais à être tué ou à
disparaître… Advienne que pourra !
J’ai bon courage et j’ai
confiance en Dieu.
Le soir, en compagnie de Leroux et Descroix, j’ai assisté au Chapelet dans l’église du village.
L’église de Proyart ne manque
pas de beauté dans sa simplicité sévère. Avec le temps, la pierre s’est colorée
d’une belle teinte grise.
Avec ses deux flèches surmontées
chacune d’un coq, le clocher émerge fièrement des maisons qui se pressent à ses
pieds ; on dirait la tour d’un vieux château fort. Un obus a crevé le haut
du clocher et des tuiles en sont tombes laissant voir la charpente et les
lattes.
Le porche s’ouvre sur une petite
rue qui achève de donner à tout l’édifice un véritable cachet artistique.
L’intérieur est simple :
quelques statues de mauvais goût ; mais il y a une statue de
Jeudi 17 décembre 1914
Je suis allé communier ce matin
avec Leroux. Jamais je ne m’en
suis senti plus le besoin que maintenant où s’approche l’heure du combat.
Je suis heureux aussi quand je
peux emmener avec moi quelques camarades, revenus de certaines erreurs passées.
A sept heures trente,
nous faisons une marche de délassement dans les bois. Je suis heureux de vivre
et insouciant…
Mais au loin, depuis le matin et
même le milieu de la nuit, le canon gronde formidablement, la fusillade est
terrible du côté de Suzanne, Albert. C’est le… Corps qui attaque… Quand la
bataille mugit ainsi dans le lointain, l’on éprouve toujours une certaine
angoisse : des camarades se font tuer !
Puisse leur sacrifice n’être pas
inutile et nous donner la victoire !
Beaucoup d’avions, un ballon
captif, un drachen à l’horizon.
Dans la soirée, nous apprenons que nous avons enlevé Mametz et
Montauban : beau succès !
Vendredi 18 décembre 1914
Nous devions avoir trois jours de
repos. Le Colonel nous en a obtenu un quatrième, le Bataillon s’étant bien
comporté à l’attaque du 27 novembre.
Communion le matin en compagnie de Leroux
et assistance à la messe.
Antoine vient me trouver au
Cantonnement.
Je dîne avec lui et ses camarades.
Le Menu est excellent : potage tapioca, hors d’œuvre, lapin sauté aux
oignons, soufflé aux pommes, desserts, café, pousse-café, un bon cigare… Par
ici, ce n’est pas tous les jours que l’on a le loisir de savourer pareil repas.
Le soir, avec Antoine,
j’assiste au Chapelet dans l’église de Proyart ; une dernière fois, je me
mets sous la protection de Marie et j’embrasse Antoine avant la séparation.
Samedi 19 décembre 1914
Voici un jour qui comptera dans
mes feuilles de routes : la première montée aux tranchées !
A une heure trente, matin, départ de Proyart.
Longtemps je me souviendrai de la fatigue que j’ai éprouvée à porter mon sac.
Je l’avais chargé pour pouvoir me donner quelque confort dans la
tranchée : ce confort, je l’ai chèrement acheté.
Après une longue pause à Chuignes où nous retrouvons les
Compagnies du Bataillon, nous prenons la route du Château de Fontaine-les-Cappy ; à
partir du château, je serai fort en peine d’indiquer notre itinéraire, tant
nous faisons de détours.
Nous marchons en colonne par
un ; il y a de la boue jusqu’à nos chevilles, une boue gluante et sale.
Par moments, sifflent des balles perdues, telles des mouches, et j’ai
conscience d’avoir baissé la tête.
L’ennemi étant à proximité, le
silence règne dans la colonne.
Nous pénétrons enfin dans le
bois où se creusent nos tranchées.
Quelle boue !
Quelques-uns trébuchent. On
dirait que l’ennemi se doute de quelque chose, car la fusillade se fait un peu
plus vive. Une fusée lumineuse s’allume, tous se couchent, des balles sifflent.
Enfin, j’entre dans le
boyau : sauvé !
D’abord très étroit, assez
profond pour dissimuler un homme, le boyau s’élargit soudain : nous sommes
dans la tranchée, large de un mètre à un mètre cinquante, au parapet percé de
créneaux derrière lesquels se placent les guetteurs.
Dans les parois, des niches où
dorment les hommes.
Le sergent Stefanaggi me fait placer dans une
« cagnotte », aménagée sans doute pour un sous-officier, taillée en
arrière de la tranchée dans une amorce de boyau, et couverte avec une claie de
branchages et de la terre.
Je loge là avec un vieux de mon
escouade nommé Cuzin qui me
soigne comme son fils. Je puis enfin poser mon sac avec satisfaction et
m’étendre éreinté, brisé.
Entre temps, au lointain,
violentes canonnades et fusillades à deux ou trois reprises différentes.
Au jour, à mon réveil, le bois
est éclairé par les rayons du soleil levant ; c’est vraiment un beau
spectacle et pas banal que celui de cette tranchée. Il me semble revoir un
tableau à la bataille, représentant des soldats de 70, d’allures farouches, aux
aguets derrière le parapet de leur tranchée.
Les boches ne cessent pas de
tirer.
Je vais faire un petit
tour : je suis glacé… un peu de rhum et je m’accorde une plantureuse
tartine d’un beurre excellent.
Dans la matinée, les cuisines
nous apportent la soupe impatiemment attendue, le « jus » et le vin.
Les Allemands nous envoient une
vingtaine de leurs marmites, sans résultats d’ailleurs. C’est moi qui me
« planquait », sottement d’ailleurs, dans ma cagnotte !
J’ai écrit à Maman, Antoine,
l’abbé Paradis.
Le temps se gâte, il pleut, le
froid vient.
Dimanche 20 décembre 1914
Ce matin, à mon
réveil, le soleil brille.
Belle journée en
perspective !
Je suis désigné de corvée pour
les boyaux, les creuser et les élargir. C’est le boyau d’accès à notre
tranchée.
Moi qui n’ai jamais manié la
pelle ni la pioche, je me débrouille bien ! Pzi !… Pzi ! Par
moments les balles passent ; mais, enterré dans le boyau, j’éprouve un
sentiment de sécurité ; en même temps que j’ai le cœur d’exécuter ma
corvée pour m’entraîner au dur métier de terrassier.
Après la soupe du matin,
je retourne à mon boyau en compagnie de Leroux.
Le ciel est clair, l’air calme.
Le bois est seul troublé par les détonations des fusils, le sifflement des
balles perdues.
Dans le ciel, un avion fait une
tournée sur nos lignes, violemment salué par les feux de salve ennemis. Puis,
c’est le tour de deux appareils ennemis que notre 75 prend à parti ; l’un
d’eux semble même avoir été atteint, car il penche fortement, laissant derrière
lui un épais sillage de fumée ; mais il se redresse et regagne son
atterrissage.
Vers les trois heures de l’après-midi, notre 75 se met à cracher sur les tranchées ennemies.
Prévoyant que ce bombardement ne resterait pas sans réplique, je juge bon de
quitter mon boyau pour rentrer au logis.
Bien m’en prend, car cinq
minutes après, trois marmites éclatent dans le bois, en arrière de nos
tranchées.
Je commence à me former à cette
vie de tranchées et à m’orienter. Derrière nous se trouve Fontaine-les-Cappy, et, sur notre gauche, le Bois Commun. Nous sommes dans le Bois Touffu.
Devant nous et à gauche, sur le
coteau, je vois le Bois Carré qui est
encore à l’ennemi, puis, plus sur la droite, le village de Fay et, plus loin
encore, le Bois Etoilé et Foucaucourt.
Nous sommes environ à cent
cinquante mètres de l’ennemi ; en d’autres points, les deux tranchées sont
à soixante mètres de distance. Des réseaux communs de fils de fer les séparent.
La vie dans les tranchées est
chose pittoresque quand il fait beau : c’est le
« camping » !
Et comment !
La gaieté française se retrouve
ici. Chaque boyau porte un nom inscrit sur une pancarte telle celle-ci :
République Française, Commune de
Fay , Avenue des Boches
C’est là d’ailleurs que se
trouve ma cagnat.
Dans les parois de la tranchée
sont creusées des excavations plus ou moins profondes où sont logés les hommes.
Certaines ne manquent pas de d’un certain chic. Beaucoup portent aussi un
nom : « Villa des Boches », « Villa sans souci »
(« eau, gaz, électricité à poser par le locataire »)… A toutes, comme
porte, une toile de tente.
Ma cagnat ?
J’ai changé depuis hier et suis
maintenant logé avec le sergent Stefanaggi
et Chevalier, l’ordonnance du
Lieutenant.
C’est une petite piaule carrée,
couverte de branchage et de terre. On y tient trois, en se serrant bien. Un
rayon creusé dans la terre sert à ranger musettes, gamelles, etc.
Une bougie nous donne sa lumière
le soir. Il ne nous manque même pas des livres de lecture : un vieux
« Magasin Universel ».
Mon quartier est des plus
pittoresques, en raison des nombreux boyaux qui se croisent en descendant dans
le fond de la vallée qui va de Fontaine
à Fay .
Mon créneau, à côté de ma
cagnat, a vue sur Fay .¨
En cas d’alerte, je n’ai qu’à
presser la détente de mon fusil. J’ai fait plus ample connaissance avec un
caporal dont j’avais entendu parler plusieurs fois, le caporal Dory, un ancien client de papa : il a gardé de
son médecin une « reconnaissance éternelle » qui, je l’ai compris, se
reporte sur moi.
C’est pour moi une consolation
en même temps qu’une fierté, de rencontrer d’aussi braves cœurs. Mais je veux
également me rendre digne de cette estime et, puisqu’on dit que je ressemble à
papa, je veux le montrer.
Lundi 21 décembre 1914
Hier soir, canonnade et
fusillade violentes sur la droite, du côté Herleville.
Je dormais d’un bon sommeil, quand
soudain, vers dix heures du soir, une fusillade assez violente vint me
réveiller en sursaut. Stefanaggi
sort pour voir de quoi il s’agit.
Il ne put le savoir au
juste ; d’ailleurs le calme se rétablit bien vite : une sentinelle,
sans doute, aura été surprise : d’où la fusillade.
Bref, j’ignore le fin mot de
l’affaire.
… j’ai mal reposé cette nuit. Il
pleuvait, il faisait froid ; ce matin, je me suis réveillé tout
courbaturé. J’ai demandé de travailler au boyau pour me réchauffer ; mais
je ne me sens plus le même courage qu’hier. La relève des travailleurs se fait
au bout d’une heure…
Il pleut !
Que les tranchées sont donc
tristes quand il pleut !… Quelle boue !
Chacun demeure accroupi au fond
de son terrier, et, moi, je rentre comme tout le monde ; j’en profite pour
casser la croûte : beurre, jambon, chocolat et fumer une pipe.
Pendant ce temps-là, du même
côté qu’hier au soir, très violente canonnade.
Midi : le ciel
s’éclaircit, le soleil vient nous réchauffer un peu.
Le soir, une heure et
demie de travail au boyau ;… mais je commence à en avoir assez.
Je n’ai pas l’habitude de manier
pelle et pioche. J’ai faim ; je tire de ma musette une boite de tripes à
la mode de Caen et m’en régale.
Mardi 22 décembre 1914
J’ai pris trois heures de garde
cette nuit, comme toutes les nuits d’ailleurs.
Temps pluvieux et froid.
A cent cinquante mètres de
l’ennemi on ouvre l’œil et le bon.
Leroux était de corvée de boyau, de minuit à sept heures du
matin. Le pauvre a eu une jolie peur : une patrouille ennemie s’étant approchée
à cinquante mètres de lui, lui tira quelques coups de fusil. Ce fut lui, et
cela se comprend, qui se retira prestement à son créneau pour se mettre à
l’abri et riposter !
Temps gris et froid !
La tranchée est morte et triste.
Mercredi 23 décembre 1914
La nuit passe, le sergent Stefanaggi est parti en reconnaissance
du côté de Dompierre avec
quinze hommes. Sa mission était de ramper jusqu’aux tranchées ennemies et, si
possible par une brusque irruption, d’enlever quelques prisonniers. Il était
porteur de quelques journaux à destination de Messieurs les Boches.
Fiasco complet !
Sans doute, il peut s’approcher
à vingt mètres des lignes ennemies ; mais, sur quinze hommes qu’il avait
au départ, un seul, un ancien de ma Compagnie, l’a suivi ; les autres, des
bleus, volontaires pour l’expédition, l’ont abandonné en route.
Et bien, en ma qualité de bleu
et plus capon encore que tous les autres, je trouve lâche la conduite de ces
camarades qui ont ainsi abandonné Stefanaggi ;
car, quand on demande à participer à une expédition, on marche jusqu’au bout.
Je sais que, pour ma part,
n’ayant pas encore reçu le baptême du feu et n’étant donc pas sûr de moi, je ne
me serais pas offert comme volontaire.
Journée triste et froide.
Toute la nuit, j’étais resté
dans l’inquiétude pour Stefanaggi,
un brave garçon qui a toujours été bon pour moi. Pendant la journée je broie du
noir.
J’ai changé de cagnat : je
suis maintenant un peu plus bas, dans l’avenue des boches.
J’habite seul un gourbi taillé à
même dans le parapet. Long de deux mètres, large de soixante-quinze
centimètres, il possède de petites niches qui me servent de rayons ; je
suis installé là comme un prince. Un sac épais ferme l’entrée ; au fond,
une mince couche de paille ; mon sac me sert d’oreiller.
La nuit, j’allume la chandelle.
J’ai le gradin de la tranchée
pour accoudoir. Je suis seul et tranquille.
J’ai fait plus ample
connaissance hier avec un territorial de la 2e escouade, un brave
paysan du Mâconnais nommé Braillon.
Depuis deux jours, je l’avais
remarqué à sa figure amaigrie et fatiguée, son air triste.
Par Leroux, il m’avait fait demander d’écrire une lettre de bonne
année à sa propriétaire. J’ai accepté de bon cœur.
La nostalgie du pays et de sa
maison mine cet homme ; il est de plus, « dévoré » par les
coliques.
Bien vite, je tire ma trousse de
pharmacie pour y prendre le remède ;… mais il faudra que je parle avec cet
homme pour lui remonter le moral.
La nuit a été froide, le soleil
long à se lever ; à peine daigne-t-il briller à midi. Il souffle une bise
assez forte qui pince.
Depuis ce matin, violente
canonnade vers Arras.
Quelque opération se prépare.
Au rapport, paraît une
proclamation du Général Joffre :
« L’heure des attaques a
sonné : depuis trois mois, nous nous tenons sur une défensive agressive,
nous avons usé l’ennemi ; nous sommes prêts en hommes et en canons.
Haut les Cœurs ! Il faut
délivrer le pays ! Avancer ou mourir ! »
Le rapport ajoute d’autre part,
que le Régiment doit s’attendre à quitter le pays d’un instant à l’autre :
il faut se tenir prêt à charger les sacs sur des voitures, les vivres de
réserve seront mis dans la musette, la couverture et la toile de tente portées
en sautoir.
… Histoire singulière et qui me
donne à réfléchir : Stefanaggi
m’avait raconté que, dans sa reconnaissance d’hier, les bleus, ses compagnons,
l’avaient abandonné.
Voilà que Leroux vient de me certifier le
contraire, au témoignage d’un caporal parti la nuit passée en patrouille, dans
la même direction, pour refaire celle de la veille, mal conduite : succès
complet, puisque quatre sentinelles ennemies ont été surprises et tuées à coup
de baïonnette…
Ces pauvres, je les plains
sincèrement ; … mais j’ai pris la résolution d’ouvrir l’œil lorsque je
serai de faction la nuit.
J’ai écrit hier ma lettre de
nouvel an pour maman. Cela m’a donné le cafard pour une partie de la journée.
Pour tous, les fêtes de fin
d’année auront de la tristesse : amis et ennemis, tous souffrent de la
séparation d’avec la famille et, même il semble que les hommes aient voulu
faire trêve à leur tueries, comme semble le prouver le fait suivant.
Vers quinze heures, à la 1e
Compagnie, sur notre gauche, à la hauteur du Bois Carré occupé par l’ennemi, en un point où les tranchées
ne sont distantes que d’une centaine de mètres, un dialogue s’est engagé entre
Français et Allemands. De part et d’autre, l’on fait des signes d’amitié ;
voici qu’un de nos caporaux mitrailleurs quitte notre tranchée ; un gradé
ennemi fait de même ; ils se rejoignent, se serrent la main, échangent des
cigarettes et descendent l’un et l’autre dans la tranchée adverse. Bientôt,
c’est un défilé de soldats ennemis dans nos tranchées : il en vient huit,
des Bavarois qui, une fois chez nous, ne veulent plus retourner là-bas. Quand à
notre caporal, il est renvoyé chez nous avec force cigares et cigarettes.
Questionnés, nos prisonniers
volontaires avouent une grande lassitude de la guerre et nous préviennent, en
outre, que les Prussiens, nos vis-à-vis, ont décidé de nous attaquer cette
nuit !
Vendredi 25 décembre 1914
Nous comptions passer une
veillée de Noël bien tranquille : ah oui !
Nous avons été des dupes !
En suite des déclarations faites
par les prisonniers, le Bataillon reçoit l’ordre de passer la nuit aux créneaux,
prêt à toute éventualité. Dès dix-sept heures, chacun est à son poste.
Clair de lune superbe !
Du côté de l’ennemi, la
fusillade a complètement cessé. Un silence impressionnant règne, seul troublé
par les coups de feu de nos sentinelles.
Dans le lointain, l’on entend
les Allemands chanter, jouer du fifre et du tambourin.
Derrière mon créneau, l’oreille
aux aguets, fiévreux, j’attends les événements.
Dix-huit heures : quatre
coups de 75.
Dix-huit heures quinze :
les ennemis nous envoient une marmite qui éclate avec fracas, assez loin de la
tranchée… par moments des fusées éclairantes.
Je suis las ; j’ai froid.
Je me couche.
Soudain, l’on crie :
« aux créneaux ! » minute inoubliable ! Je bondis sur mon
fusil, le doigt sur la détente, tremblant sur mes pauvres jambes.
C’est une fausse alerte… minuit…
deux heures… tout le monde s’est couché, éreinté… On nous fait lever… Encore
cinq heures avant le jour !
Et toujours le même silence en
face de nous. Les chants ont cessés.
Cinq heures du matin… le brouillard
tombe. On redouble d’attention.
Six heures : le silence
toujours… nous seuls tirons… l’ennemi est peut-être là, prêt à bondir ;
pourtant il envoie de nombreuses fusées éclairantes, comme s’il craignait
d’être attaqué… Non, il n’attaquera pas et sottement nous avons veillé tandis
qu’en face de nous l’Allemand s’amusait.
Eh bien ! Malgré les
réflexes physiques provoqués par l’attente, j’étais tranquille et prêt à
sacrifier ma vie. Tout de même j’ai vu poindre le jour avec satisfaction.
Et quel sommeil le matin !
A l’ordinaire, un cigare, un
quart de gniole.
Cet après-midi, les causeries
ont recommencé de tranchés à tranchés. Les Allemands nous ont tenu un petit
discours amical et un de leurs officiers s’est avancé au-devant de l’adjudant
Faure, de la 1e, pour lui serrer la main.
Voilà donc comment s’est écoulé
Noël 1914, dans la tranchée, par un temps froid et triste. Jamais je n’ai
autant ressenti l’horreur de cette guerre qu’aujourd’hui, en ce jour de fête,
si doux à vivre de coutume et si triste cette année.
J’ai étudié les fraternisations au
travers de quelques pages de mon site :
Les écrits officiels et les écrits des soldats voir >>> ici <<<
Samedi 26 décembre 1914
Quelle nuit j’ai passé !
L’ennemi n’a pas tiré un seul
coup de fusil, lui qui, d’ordinaire, tiraillait sans cesse. J’étais de garde en
petit poste avancé ; j’ai pris trois fois une heure et demie, et, chaque
fois, je poussais un « ouf ! » de satisfaction quand j’avais
fini.
Aucun incident… Pourtant, à
partir de trois heures du matin, l’on entendit du côté de Fay des bruits de
cavalerie ?…
Que se prépare-t-il donc ?
Voilà deux nuits que règne le
même silence impressionnant.
Ce matin, un soldat ennemi s’est
avancé vers nos tranchées au cri de « Kamarad ! Nicht
kaput ! » On lui fait signe de venir ; il s’approche ;
parlant un peu l’allemand, je vais au devant de lui. Nous nous serrons la main ;
il m’offre un verre de Kummel, un cigare. Il m’apprend qu’il était artiste
peintre, étudiant à Munich ; il a vingt-six ans. Après quelques minutes
d’entretien, chacun rentre dans sa tranchée, en se souhaitant au revoir.
Que penser de ces manifestations
d’amitié ?
Je souhaite qu’elles soient
sincères : ce serait preuve que tous sentent le besoin d’imposer une trêve
à cette horrible guerre et qu’elle peut s’établir un instant par accord tacite.
Dimanche 27 décembre 1914
Nuit pénible par suite du
froid : je n’ai pu dormir. Reçu une lettre d’Antoine, de maman, qui
m’ont réconforté un peu.
Il fait froid. Il pleut.
Ce soir, Leroux sort comme volontaire pour une reconnaissance conduite par
Stefanaggi. Cela me peine de voir partir ce « copain ». Je
lui serre la main, il me remet ses papiers pour sa famille, en cas de malheur.
… Ce n’était qu’une fausse
nouvelle… Leroux est descendu à Fontaine faire des expériences de
lancement de bombes. Son retour, ce soir, m’a donné du plaisir.
Lundi 28 décembre 1914
Temps pluvieux et morose. Une
lettre de la maison me donne de bonnes nouvelles de tous. J’ai encore le
cafard. Cantonné dans mon gourbi, je songe… comme on songe en un gîte.
Cette après-midi, en face de
notre troisième section, des soldats Bavarois sont montés sur leurs tranchées
en disant : « Pas kaput ! Kamarad ! » et nous ont
demandé des journaux que l’on s’est empressé de leur donner.
Le 77 allemand bombarde nos
tranchées sur la droite, sans résultat ; des 105 lancent des dizaines
d’obus sur Fontaine-les-Cappy.
Par instant, des bombes tombent
vers un petit poste occupé par la 1e Compagnie, dans un boqueteau à
gauche de la vallée Fontaine -
Fay … Nous ne tardons pas à
répondre d’ailleurs… Somme toute, journée calme…
Depuis le 25, la fusillade a
cessé complètement. C’est à oublier que nous sommes en guerre.
Dix-sept heures : un vent
violent du sud-ouest s’est levé, chassant d’épais nuages. La lune paraît, se cache
à tout instant… Impossible aux sentinelles de rien entendre. C’est un véritable
ouragan.
Du côté d’Arras, les éclairs
d’une canonnade qui dure depuis quatre ou cinq jours, mais dont on n’entend
point le roulement.
Dix-neuf heures : le
silence était complet ; soudain, des coups de fusil éclatent de notre
côté. Je suis veilleur : par ordre je réveille tout le monde…
Simple alerte.
Mardi 29 décembre 1914
Seize heures : notre
section descend au repos à Fontaine-les-Cappy,
en attendant que
Mercredi 30 décembre 1914
A midi, l’on apporte au poste de
secours de Fontaine le sergent
Simon, de la 1e
Compagnie, blessé d’une balle au ventre et mort pendant le trajet.
Avec Leroux, je vais voir le corps déposé à l’église sur un brancard.
Le visage est d’une pâleur de
cire, mais tranquille, sans contraction douloureuse… j’entre ensuite au
cimetière pour l’enterrement… cimetière dévasté… j’ai la surprise de rencontrer
le père Charavay, arrivé depuis
quatre jours comme infirmier à la 1e Compagnie…
Triste et impressionnante
cérémonie des funérailles de ce pauvre sergent.
Jeudi 31 décembre 1914
Trois heures du matin :
notre Bataillon nous rejoint. La troisième Compagnie cantonnera à Proyart pour
quatre jours.
Vendredi 1er janvier 1915
Au réveil, nous nous
serrons la main, tous en exprimant le souhait d’un prompt retour à Lyon.
Beaucoup, pour avoir fait de
copieuses libations pendant la nuit, sont déjà fortement excités.
Nous touchons un cigare, une
orange, une pomme, trois noix, un demi-litre de vin, plus une bouteille de
Champagne pour quatre.
J’offre des biscuits à la demie
section.
A midi, dîner avec
Antoine : cela me fait revivre un peu la vie de famille qui me manque ici.
Le matin, à dix heures trente,
il y a eu, dans l’église de Proyart,
une splendide messe chantée, suivie par une nombreuse assistance.
Le soir, vêpres à
trois heures, chapelet à cinq heures.
Avec quelques camarades nous
faisons un repas intime, préparé chez une bonne femme très obligeante.
J’ai communié ce matin.
Samedi 2 janvier 1915
Exercice le matin à Chuignes. Le Lieutenant Rajon nous « paie » un
cigare, une papillote, une demie pomme, du chocolat, un quart de vin.
Repos.
Dîner chez une bonne femme, avec
Stefanaggi, Jeune et Leroux.
Dimanche 3 janvier 1915
Le matin, messe et
communion ; dîner avec Antoine.
Le soir, chapelet en compagnie
d’Antoine.
Je lui dis adieu car nous
remontons cette nuit aux tranchées.
Lundi 4 janvier 1915
Nous avons cheminé jusqu’aux
tranchées par un lumineux clair de lune.
La tranchée que nous avions
commencé, est finie ; aussi, le soir, avons-nous quitté nos petites
cagnats pour nous établir dans les nouvelles chambres de repos.
Mardi 5 janvier 1915
Je couche dans une belle cagnat
avec Stefanaggi et le caporal Boissy.
C’est une chambre de trois
mètres de long sur deux mètres cinquante de large et deux mètres de haut. Le
toit est formé de gros troncs d’arbres recouverts de terre.
A droite, en entrant, un banc
taillé dans la terre ; au-dessus, une étagère.
Le long de la paroi, des pitons
de bois font l’office de portemanteau. Les sacs sont alignés sur le banc.
J’installe un bat-flanc pour
maintenir la paille ; sur la gauche, près de l’entrée, se trouve le foyer,
avec une cheminée construite au moyen d’une vielle gouttière.
Nous sommes tranquilles, c’est
le principal.
Mercredi 6 janvier 1915
Leroux est venu remplacer dans la cagnat le caporal Boissy qui couchera avec l’escouade.
Je reçois un paquet de chocolat
suisse de Thonon.
Excellent !
A la tombée de la nuit, Leroux part comme volontaire pour la
pose de fil de fer. Je l’avoue, j’ai eu la frousse de l’accompagner.
Vint et une heures : Alerte
de cinq minutes : feu de salve ennemi.
Vendredi 8 janvier 1915
Cette nuit, nous avons changé de
tranchée, quitté notre luxueuse cagnat du Bois
Touffu pour aller échouer au Bois Commun, après un voyage de
deux heures, sac au dos, dans la boue infecte des boyaux, rendue plus liquide
encore par une formidable averse tombée dans la nuit.
Nous sommes établis dans le
secteur Ravin de Dompierre,
route de Fay .
J’ai visité
Samedi 9 janvier 1915
Le courrier m’a apporté de la
maison un paquet contenant un étui de superbes londrès, une jolie petite pipe
et du tabac, plus un kilo de chocolat.
La nuit a été pénible dans ce
secteur et, chose curieuse, malgré l’obscurité, les balles viennent en nombre
frapper la butte. J’imagine que, dans les tranchées allemandes, il y a des
chevalets de pointage permettant de tirer à coup sûr une fois le point repéré.
A seize heures, nous avons une
minute d’émotion.
Un 77, fusant heureusement,
éclate sur notre boyau, à dix mètres de nous, face à l’entrée de la cagnat.
Nous avons plus de peur que de mal.
Tout le monde se
« planque » dans la cagnat, le dos en l’air, le nez dans la paille.
Simple alerte.
Dimanche 10 janvier 1915
Journée superbe.
Avions allemands et français.
Vers treize heures, un appareil
ennemi survole nos lignes avec un bel aplomb, vire et revire en lançant des
fusées blanches. Trois obus de 210 tombent dans la direction de Chuignes. Le 77 et le 75 crachent
à tour de rôle.
Reçu encore un paquet de la
maison et deux lettres.
Nous sommes sur le qui-vive.
Le bruit court, dans la
tranchée, d’une attaque allemande. L’avenir le dira.
Lundi 11 janvier 1915
« Ils ne sont pas
venus »… toujours la même chose !
Cela ne m’a pas empêché de
dormir en paix.
Aujourd’hui, quoique à la tranchée,
nous faisons un vrai petit festin. Bailly, un territorial de la 2e
escouade, a reçu d’une de ses tantes, pour ses camarades une caisse de
friandises.
Leroux et moi avons été
invités. Chacun a son morceau de saucisson de Lyon, une petite bouteille de
liqueur, une mandarine, une pomme, deux cigares, un paquet de tabac de
cinquante centimes, un cahier de papier à cigarettes et une vingtaine de
papillotes.
Quelle bombe !…
Le tout tandis que 77 et 75
faisaient leurs échangent de politesse.
Mardi 12 janvier 1915
Une journée dont je me
souviendrai : j’ai versé une première goutte de mon sang pour
Je mangeais, tranquillement
assis auprès du brasero quand, soudain, une balle, frappant le sommet de la
butte, m’envoie sur le crâne un silex tranchant.
Je reste comme assommé, me mets
à crier et me crois mort…
Mais je ne perds pas
connaissance et vois bien vite que ce n’est qu’un éclat de pierre. Les rires
succèdent bientôt aux pleurs !
Quatre ou cinq jours de repos en
perspective !
N’empêche que je suis en fureur
contre ce sacré Fritz pour la frousse qu’il m’a causé.
On me met mon pansement
individuel, on me conduit chez le Lieutenant et le caporal Boissy m’accompagne au poste de secours
de Fontaine où le sympathique Rolland me fait le pansement définitif :
« Plaie contuse linéaire au cuir chevelu
produite par un éclat de pierre (balle) ».
Quand à la balle malfaisante, un
camarade l’a ramassé ; je la conserve en souvenir.
Toute l’après-midi, les
allemands ont arrosé nos tranchées de leurs 77 et 105, nous infligeant des
pertes minimes : deux ou trois blessés, un seul gravement atteint. Notre
75 répondait d’ailleurs.
J’ai passé une partie de
l’après-midi chez Rolland à
parler de Lyon, des morts, des disparus. J’ai là un ami sur qui je puis
compter.
Mercredi 13 janvier 1915
Rolland m’a accordé ce matin deux jours d’exemption ; mon
Bataillon étant sur le point de revenir des tranchées, je n’y remonterai pas.
J’ai eu une nuit agitée ;
j’ai rêvé de bataille et, à chaque instant, étais saisi par le froid.
Jeudi 14 janvier 1915
A Fontaine, je vis dans la paix.
Ce matin, j’ai servi la messe de
l’abbé Teste, un infirmier du 2e Bataillon que m’avait présenté hier
l’abbé Paradis, de passage à Fontaine
après une visite aux tranchées. J’ai communié. J’ai servi également la messe du
Père Charavay que j’ai trouvé à Fontaine.
Chaque après-midi, je rends
visite à Rolland.
On cause, on fume.
« Ils » sont, ma foi, bien installés : un beau salon, avec une
grande cheminée où flambe une énorme bûche. Partout des bouteilles de liqueur
et de vin, restes des bonnes ripailles que ces messieurs se paient.
Ce qui frappe, au premier
aspect, à Fontaine, c’est
l’état de destruction dans lequel se trouve ce village et, aussi, l’absence de
civils. Je n’ai pu y voir que deux femmes et trois enfants. Quelques chats
courent encore, vieux routiers échappés à la chasse qui leur est faite.
Vendredi 15 janvier 1915
Mon Bataillon descend au repos.
Je retrouve mes amis avec plaisir. Mon sac est à la voiture.
Ma Compagnie reste à Chuignes.
Jeune,
Leroux et moi nous allons revoir notre ancien
cantonnement et cette brave mère Cassel qui nous accueille fort bien.
Samedi 16 janvier 1915
Hier, avec la 2e escouade,
j’ai fait un excellent repas, bien arrosé, avec café et pousse-café… mais
préparé chez une grognesse qui, certes, ne me plaisait pas.
A huit heures, le soir, nous
ramenons au cantonnement le sergent en pleine ivresse.
Assisté ce matin à la messe du
père Charavay…
Communion.
Dimanche 17 janvier 1915
J’ai reçu hier, de Madame Mouterde, une lettre et une
photographie de son fils qui m’a fait grand plaisir ; une lettre également
de G. Villard dont j’étais sans nouvelles depuis le commencement de la guerre.
Messe à huit heures dite par le
père Charavay… Eglise pleine.
Chocolat chez Cassel.
A quatorze heures trente,
concert par la musique du 99e, sans accompagnement de marmites. Cela
donne un air de fête au village. Je trouve Antoine qui est venu me voir. Il m’a
photographié.
Le soir, dîner chez Cassel avec lui, Jeune, Leroux et Charavay.
Lundi 18 janvier 1915
Nous sommes revenus cette nuit
aux tranchées du Bois Touffu
où nous occupons l’emplacement tenu précédemment par une section de la 1e
Compagnie.
Les cagnats sont assez
confortables, mais à deux ou trois places seulement. Je loge avec le caporal Boissy : une jolie cagnat à deux,
avec cheminée et rayons. J’ai deux ou trois livres : Tartarin de Tarascon,
Nouvelles Genevoises, etc.
Il neige, tout est blanc et
semble gai. Le bois est joli ainsi… mais quelle boue !
Les coups de feu sont rares et,
pendant la journée, le souci des sentinelles est de tirer sur les lapins de
garenne qui courent dans le ravin.
Nous sommes là pour quatre
jours, nous a-t-on dit.
Mercredi 20 janvier 1915
Feux de salve ennemis pendant la
nuit, partant d’un petit poste établi dans le ravin, au coin du Bois Touffu, sous le verger, et
dirigé sur notre petit poste du boqueteau à gauche du ravin.
La neige fond, pénètre la
terre ; l’eau coule dans les cagnats ; par bonheur le feu tire bien.
Quelques marmites pendant la
journée.
Le 75 répond.
Jeudi 21 janvier 1915
La pluie s’est mise à
tomber ; l’eau perce de plus en plus le toit de la cagnat. Nous sommes
contraints à l’évacuer et je cherche refuge chez Leroux où, d’ailleurs, sous la pluie persistante, l’eau ne
tarde pas à filtrer à travers la toiture.
Nommé depuis deux jours
brancardier à la troisième Compagnie, Charavay
nous rejoint.
Je l’accompagne chez les
brancardiers, quand le 75 se met à envoyer une dizaine de marmites sur les
tranchées ennemies… La réponse ne tarde pas.
En vitesse, je retourne à ma
cagnat, quand un 77 éclate à cinquante pas de moi, projetant de toutes parts
des paquets de boue. Pas gymnastique dans les boyaux éboulés jusque chez le
caporal Dory. Les 77 se succèdent ; je suis en plein centre… Un projectile
tombe sur une cagnat sans produire d’autres dégâts qu’un trou dans la toiture.
Cela dure cinq minutes… bien assez.
Leroux,
Dory et moi, nous méditons de ramener un camarade
du 30e tué à l’ennemi, il y a deux mois déjà, et qui gît à cinquante
mètres de nos tranchées.
Faute de brancard et vu l’état
de décomposition avancée où se trouve le corps, ce projet est abandonné.
Dix-huit heures quinze :
alerte !
Ordre est donné de se porter aux
créneaux. Nous veillons ainsi jusqu’à cinq heures du matin, heure à laquelle,
relevés, nous descendons au repos pour quatre jours. Jusqu’à vingt-deux heures,
tombe une pluie épouvantable, chassée par un vent glacial.
Sur le coup de vingt heures, à la troisième escouade, on croit entendre des bruits de
cisaille : aussitôt nous exécutons quelques feux de salve, sans réponse de
la part de l’ennemi.
A trois ou quatre reprises,
notre 75 envoie des bordées sur les tranchées allemandes de Dompierre.
Une fois, nous entendons,
semble-t-il, des cris de douleur… Sur la gauche de Fay , une forte lueur d’incendie s’est allumée dès dix-neuf
heures, pour durer, avec une intensité variable, toute la nuit.
Vers vingt-deux heures, une vive
fusillade crépite du côté de Dompierre,
durant un quart d’heure environ. En face de nous, silence complet de l’ennemi.
Malgré tout, je suis tranquille.
Je commence à être habitué à ces alertes… Il faudra bien, un jour, combattre…
aujourd’hui ou demain… je suis prêt : une petite prière à
Il fait froid.
Nous sommes mouillés jusque sous
la peau et cependant je n’attrape rien : on se cuirasse contre le froid à
force de vivre en plein air.
Vendredi 22 janvier 1915
Repos à Chuignes.
Brisé par cette nuit d’alerte
passée sans sommeil, sous la pluie, j’ai peiné sous mon sac à la descente des
tranchées ; mes deux toiles de tente et ma toile cirée étaient inondées et
pesaient à m’accabler. J’étais blanc de boue.
J’ai élu domicile dans une cage
à lapins. Nous sommes trois là-dedans : Leroux,
le sergent Stefanaggi et moi.
C’est rustique comme maison !
Chocolat chez la mère Cassel.
A quinze heures il me prend un
sommeil et un engourdissement irrésistibles.
Le soir, souper avec Charavay et l’abbé Paradis.
Samedi 23 janvier 1915
Messe et Communion à la messe de
l’abbé Paradis.
Le soir, souper avec l’abbé Paradis.
Dimanche 24 janvier 1915
Messe militaire et Communion.
Hier, j’ai visité le champ de
bataille de Chuignes (4 octobre 1914)… une tombe de soixante-seize
allemands et une autre de soixante-cinq français… chemins encore pleins de
casques, képis ; tranchées, abris individuels qui, sous le ciel gris
d’hiver, donnent un lugubre aspect aux champs d’alentour.
A quatorze heures, concert donné
par la musique de 99e.
Mardi 26 janvier 1915
Retour aux tranchées ; ma
section demeure au repos à Fontaine
pour deux jours.
Jeudi 28 janvier 1915
La section a repris les
tranchées.
Nous sommes au Bois Commun. Tirailleries
continuelles.
Bombardement assez violent
pendant la journée sur
Jeudi 4 février 1915
Huit jours durant, j’ai conservé
un cafard épouvantable, ne sortant pas de ma cagnat ou juste le temps
nécessaire pour mes factions.
Leroux et le père Charavay avaient peine
à me tirer de ma torpeur. J’ai passé dans la tristesse le 29 janvier, fête de
maman… il y a deux ans, papa était déjà bien malade ; l’an passé, il
manquait. Cette année la famille est dispersée par la guerre.
Leroux est parti deux fois en patrouille. Jusqu’à son retour,
j’étais inquiet, mais tout s’est bien passé.
Hier matin, en descendant au
repos, j’ai trouvé une lettre de maman.
Depuis huit jours, j’étais sans
nouvelles ; cette lettre m’a rendu du courage.
Pourtant, le soir, le cafard m’a
repris.
J’ai communié ce matin :
cela m’a fait grand bien. J’ai réfléchi et, au fond, je comprend ma faiblesse.
Néanmoins, moi qui crois, qui communie souvent, je devrais réagir puisque je
suis prêt… Je devrais montrer plus de courage… et pourtant le vacarme des obus
me démoralise.
Cet après-midi, deux grosses
marmites sont tombées sur Chuignes,
faisant malheureusement trois victimes : trois femmes, deux tuées sur le
coup, une autre grièvement blessée.
Vendredi 5 février 1915
J’ai vu Antoine aujourd’hui et
soupé avec lui chez Madame Cassel.
Samedi 6 février 1915
Corvée de bois.
Spectacle pittoresque, digne du
pinceau de Detaille.
Dimanche 7 février 1915
Retour aux tranchées. La relève
a été fertile en émotions, les Allemands ayant précisément envoyé deux obus de
77 qui occasionnèrent plus de bruit et de peur que de mal…
Sur les huit heures, ils nous
envoient vingt-deux marmites de 77 : à la fin, j’en avais
« marre ».
Jeudi 11 février 1915
Hier l’ennemi nous a gratifié,
sur les quatre ou cinq heures du soir, d’une douzaine de 105, accompagnés de
bombes qui éclataient avec un fracas épouvantable.
Ces bombes provoquent un déplacement
d’air effrayant (à cent mètres on subit encore le vent de l’explosion) et, à la
longue, produisent un effet de démoralisation.
Les 105 ont fait quelques
victimes : deux morts, deux ou trois blessés.
Nuit d’agitation pour moi. Le
froid, l’énervement produit par ce bombardement, les tirailleries, tout cela
m’empêche de dormir tranquille. Vers une heures du matin, je me réveille en
sursaut, criant : « Les voilà ! » et, en même temps, je
vois des ombres, une douzaine, baïonnette au canon du fusil, sauter dans la
tranchée… c’en est trop… je reviens à la réalité…
Des rêves comme celui-là !
Le temps s’est remis au froid
sec ; sur le matin, du brouillard.
Depuis trois jours, Leroux et moi, dans notre petite cagnat,
nous récitons une courte prière suivie parfois d’une lecture pieuse choisie
dans l’Evangile ; puis, roulés dans notre couverture et blottis l’un
contre l’autre, nous faisons dodo.
Hier, pour corser un peu
l’ordinaire, nous avons apprêté un plat de frites succulent ; mais c’était
au moment où « radinaient » les 105 : je n’avais guère
d’appétit.
Vendredi 12 février 1915
Hier, après-midi, attaque sur la
gauche.
La fusillade gagne Dompierre pour arriver à notre
secteur, jusqu’au ravin.
Il est quinze heures.
Soudain, vers quinze heures
trente, notre canon de campagne et l’artillerie lourde de mettent en devoir de
« taper » : et c’est un arrosage copieux des tranchées ennemies.
C’est effrayant et, vraiment, je ne voudrais pas être à la place des
« Kamarades ». L’ennemi ne nous renvois que quatre coups de 77.
Naturellement, le fusillade
s’est tue.
Accalmie à seize heures. Le
canon reprend à dix-neuf heures, avec violence, par moment. On entend voler en
éclats les tuiles de Fay .
Dans le lointain, se distinguent des roulements de convois d’artillerie
ennemie. La notre balaie les routes. Sur le plateau de Dompierre, même canonnade. Il en est ainsi toute la nuit.
L’accalmie se produit à sept heures du matin.
Ce matin, nouvelle fusillade, à
dix heures. Canonnade jusqu’à onze heures quarante cinq. Notre petit poste du
ravin reçoit, en réponse, une douzaine de 77.
Samedi 13 février 1915
Le bruit court que nous jouirons
d’un long repos.
Dimanche 14 février 1915
Je suis proposé comme élève
officier de réserve. J’ai accepté avec le sentiment d’obéir au devoir, puisque
j’ai eu le bonheur de recevoir une solide instruction.
Lundi 15 février 1915
Nous avons été relevé ce matin
par le xxx . Nous descendons au repos à Méricourt , je pourrai y voir Antoine et passer quatre jours
avec lui.
Je ne sais pourquoi nous étions
tous à la joie, et, une fois sortis des lignes, bien qu’encore à portée d’obus,
nous nous sommes mis à fredonner des chansons militaires.
Journée splendide.
J’ai trouvé Antoine à Méricourt . Nous avons passé une
bonne journée ensemble. Le pays est joli, très pittoresque avec ses marais et
Mardi 16 février 1915
Travaux de défense à l’arrière.
Journée magnifique. Paul Besson est venu me voir depuis Caix. Je
ne l’avais pas vu depuis six mois.
Mercredi 17 février 1915
Sous une pluie battante, ce
matin, nous avons quitté Méricourt pour aller à l’arrière, à Guillaucourt, pour un long repos.
Depuis trois mois, je n’avais
pas vu de chemin de fer ; la sucrerie de Guillaucourt est en pleine activité !
Ici, peu de maisons
dévastées ; je n’en ai vu qu’une seule, vers la gare, qui fut incendiée et
pillée. Le village est assez grand, étendu surtout ; les rues sont bordées
de petites bicoques en torchis, ordinairement sans étage.
Un affligeant spectacle, c’est
la vue des émigrés qui abandonnent les villages environnants bombardés par
l’ennemi. Leur mobilier entassé. Sur une voiture, ils s’en vont, pèlerins
d’infortune, vers Amiens. La guerre enfante les tristesses !
Nous cantonnons dans une grande
ferme où la paille abonde.
Avec les poilus de la 2e
et Leroux, nous faisons popote
dans une maison en face où, chaque soir, nous revivrons quelques heures
d’intimité.
Jeudi 18 février 1915
Hier soir, au cantonnement,
séance comique :
Ici, nous jouissons de la
tranquillité : plus de balles qui sifflent ni d’obus.
C’est la vie de cantonnement
avec son cortège de revues et d’exercices !
Samedi 20 février 1915
Hier, au rapport, on nous a
donné tout un programme de marches d’entraînement et d’exercices. Ce matin nous
avons commencé par une marche de douze kilomètres, sans sac.
Onze heures : nous venons
de manger la soupe… l’ordre arrive de boucler les sacs et de remonter aux
tranchées. Départ à deux heures.
Nous marchons jusqu’à onze
heures du soir dans les terres labourées et les boyaux… Ereinté, vanné…
Par bonheur, notre section a la
chance d’être en deuxième ligne.
Dimanche 21 au lundi 22 février 1915
De petit poste au Ravin de Fay .
Les balles pleuvent fouettant la
terre, les créneaux volent en éclats. Mais l’ennemi, rapproché à quarante
mètres ne nous lance que deux bombes à tige, sans blesser personne.
En vérité, nous n’avons pas le
sentiment de la sécurité !… On entend miner sous terre et nous passons la
nuit de lundi à mardi à tendre l’oreille aux coups de pioche du génie allemand.
Pour comble, l’ennemi ne tire que très peu la nuit sur le poste, ce qui ajoute
à l’angoisse de la situation. Il fait froid ; entre les heures de garde,
l’on se blottit l’un contre l’autre dans les abris où l’on grelotte.
A partir de minuit, les coups de
pioche se font plus rare, plus faible, pour cesser au matin. Notre génie travaille
avec activité à préparer des contre-mines, mais, nous ne doutons pas que d’un
moment à l’autre nous sauterons.
Mardi 23 février 1915
Quel soupir de soulagement nous
avons poussé lorsque, relevés, nous avons passé en deuxième ligne, derrière le
boqueteau !
Dix-sept heures : un
bombardement violent du petit poste commence : un quart d’heure, pendant
lequel pleuvent bombes petites et grosses, obus de 77 et de 105.
Soudain, un violent tremblement
de terre, au milieu d’une rafale de 77,… puis le silence.
Pendant ce temps, nous étions
blottis dans les cagnats ; moi-même, je priais le Bon Dieu de me protéger.
Leroux n’était pas là :
j’étais inquiet.
L’alarme étant donnée, chacun
tenait son fusil prêt.
En dépit du bombardement le
petit poste avait été évacué en temps opportun ; nous n’avons ni tués, ni
blessés. Mais quels entonnoirs !
Quelle puissance ont ces
torpilles allemandes ! L’une d’elles a creusé une excavation de deux
mètres de profondeur et de six mètres de diamètre.
Leroux n’a pas été touché, bien que renversé par le souffle d’une
bombe. Je l’ai vu revenir avec joie.
Mercredi 24 février 1915
Tranquillité relative aux
tranchées arrière. Jeudi, nous descendrons au repos.
Vendredi 26 février 1915
Hier, nous sommes allés à
l’arrière, aménager d’anciennes tranchées. L’ennemi nous a vus et a tiré
quelques 77. Plus de peur que de mal.
Vendredi 26 février au jeudi 4 mars 1915
Repos complet à l’arrière.
Popote à midi et le soir.
Nous avons touché la nouvelle
tenue gris bleu.
Adieu le vieux et glorieux
pantalon rouge et la capote foncée.
Vendredi 5 mars 1915
Montée aux tranchées.
De petit poste devant la
sucrerie de Dompierre.
Tranquillité relative. L’ennemi
tiraille peu.
Quelques obus sur la sucrerie.
Lundi 8 mars 1915
Relève. Repos à Méricourt .
Lundi 15 mars 1915
Retour aux tranchées, secteur
Filippi… Ma section est de réserve aux Carrières. A noter l’appréhension que
l’on a de revoir les tranchées après un long repos.
J’ai passé sept jours agréables
à Méricourt : exercices
et travaux. Je prenais mes repas avec Antoine.
Lorsque je l’ai quitté hier,
j’étais triste, tandis qu’il essayait de me remonter.
Mon Dieu, protégez-nous !
Rendez-nous à maman !
Mardi 16 mars 1915
Petit poste… point de bombes le
matin. Comme hier d’ailleurs, l’ennemi envoie des rafales d’obus sur Fontaine et le Château.
Dans l’après-midi, il bombarde
le petit poste avec du 105 et des crapouillots. Deux obus tombent près de la
cagnat de mon escouade. J’étais à l’abri près de Leroux. Rafale d’obus sur le Bois Touffu.
Nuit pénible, sans sommeil.
Quelques bombes, dont une qui tombe dans le boyau, à côté de Combet et de Perrou, sans leur faire de mal.
Cafard atroce ces deux jours.
Mercredi 17 mars 1915
Section en arrière.
Besoin de repos physique et
moral.
Vendredi 19 mars 1915
Section dans la carrière.
Temps froid.
Cette journée me rappelle de
tristes souvenirs ; il y a deux ans, papa était parmi nous, il nous a
laissés pour aller vers le Bon Dieu ; de la haut, il nous voit et nous
protège tous.
Quand donc reverrai-je la
maison, le cadre où il a passé vingt années de sa vie, la partageant sans
réserve entre sa famille et ses clients.
Samedi 20 mars 1915
Descente au repos à Chuignes.
Messe pour papa.
Le soir, travaille aux
tranchées. Quelques obus sur le village.
Dimanche 21 mars 1915
De garde route de Foucaucourt, par une journée
calme et ensoleillée.
Dès six heures, nos avions sont
en l’air. Une escadrille française attaque sans succès un avion ennemi.
L’ennemi bombarde en vain nos avions dès qu’ils approchent de ses lignes :
quarante obus sur le même appareil.
Lundi 22 mars 1915
Pendant notre repas du soir, à
vingt heures, éclate une vive fusillade qui nous fait tout quitter pour courir
au cantonnement.
Simple alerte ! Nous
revenons à notre café.
A vingt-deux heures, les cris de
« Au Feu ! » retentissent en même temps qu’une violente
pétarade.
Le ciel est embrasé.
C’est un cantonnement qui brûle
à la sortie du village, route de Fontaine.
On fait la chaîne.
A deux heures du matin, je suis
épuisé, le feu est circonscrit ; je me recouche. Par bonheur, pas de
marmites.
Mercredi 24 mars 1915
Nous avons eu l’explication de
la fusillade d’hier.
Les camarades ont voulu
apprendre aux « voisins d’en face » la prise de Przemyíl par
les Russes.
Sur un signal, tous ont
crié : « Vive la France ! », cela sur un front de plusieurs
kilomètres ; puis ils ont exécuté un ou deux feux de salve auxquels ont
riposté les allemands.
Jeudi 25 mars 1915
Nous partons pour quatre jours à
Méricourt . Je suis bien
content de voir Antoine.
Vendredi 26 mars 1915
Tir à Morcourt : huit balles sur huit dans la cible.
Samedi 27 mars 1915
Nous devions remonter cette nuit
à la tranchée.
Contrordre.
Dimanche 28 mars 1915
L’on amène deux déserteurs
ennemis qui seront ce matin l’objet de la curiosité.
C’est le jour des Rameaux.
A six heures trente, j’ai servi
la messe d’Antoine.
A dix heures, une cérémonie
pittoresque, une procession de l’église au cimetière : en tête, les
enfants de chœur en surplis, pantalons long et chapeau de feutre ; puis le
curé accompagné de deux camarades soldats et, par derrière, un groupe de bons
vieux et de vieilles femmes, enfin des soldats.
Nous remontons ce soir à la
tranchée, auprès de Foucaucourt.
Lundi 29 mars 1915
Relève pittoresque, mais rendue
pénible par la longueur du trajet et la bise. Clair de lune superbe.
Foucaucourt est
tout en ruines. L’église n’a plus que les murs. Spectacle étrange que le défilé
à travers ces pans de murs, en colonne par un, jusqu’à la cave où la section,
étant de repos, passera la nuit.
Ce matin, je me suis
orienté : au fond, la sucrerie de Dompierre,
le Bois Touffu à un kilomètre.
Corvée de rondins jusqu’aux
tranchées de première ligne.
Le soir, pose de fil de fer.
En compagnie de Leroux, je vagabonde dans les boyaux.
Sur le plateau, derrière les tranchées, des cadavres gisent encore depuis les
combats du 4 octobre.
Le secteur est tranquille :
quelques coups de canon, pas de fusillade, meilleur que nos anciennes
positions.
Les tranchées ennemies sont à
quatre cents mètres des nôtres, appuyées sur Fay -Soyécourt
et les bois situés entre ces deux localités.
Vendredi 2 avril 1915 (Vendredi Saint)
J’ai fait un pèlerinage pieux
dans la pauvre église de Foucaucourt.
Les quatre murs sont debout, ajourés par les obus ; les cloches, tombées,
ont fondu ; l’autel est en miettes ; les vitraux sont brisés. Seul,
au sein de cette dévastation, un crucifix est resté intact.
Le Christ est de bois sculpté et
peint, d’une facture assez naïve ; son visage exprime la souffrance. Les
flammes l’ont léché sans lui causer de dommage.
J’ai prié pour
Samedi 3 avril 1915 (Samedi Saint)
Descente au repos.
Je retrouve Antoine ; je
passerai avec lui les fêtes de Pâques.
Le temps, beau depuis trois
semaines, se remet à la pluie.
Dimanche 4 avril 1915 (Pâques)
Pâques sanglantes cette année.
Tristes fête ici, comme à Lyon. J’ai servi la messe d’Antoine, communié et
beaucoup prié.
A dix heures, à la grand-messe,
Antoine a prêché. Nous avons dîné et souper ensemble.
Hier, j’ai demandé au caporal Dory de m’inscrire parmi le groupe des
éclaireurs. J’ai honte de ma faiblesse et de la peur que j’ai montré jusqu’ici,
indigne d’un chrétien.
Je veux lutter et me dévouer, je
demande à Dieu de m’envoyer sa grâce dans cette voie où je m’engage librement.
Mardi 6 avril 1915
J’apprend le départ de Jean (un de ses frères,
médecin) pour le Bourget, et de là pour une destination inconnue.
Dimanche 11 avril 1915
Montée aux tranchées de Foucaucourt après une marche
pénible.
Hier,
Dory m’a annoncé que j’étais inscrit aux éclaireurs.
Le soir,
nous avons communié, moi, Leroux
et quelques copains. J’ai bon courage. J’ai quitté Antoine le cœur tranquille.
Le Lieutenant sépare les
éclaireurs des autres camarades et nous réunit dans une cagnat à part.
Lundi 12 avril 1915
Nous sommes allés hier, en
deuxième ligne, pour enterrer quelques morts oubliés après les combats de Foucaucourt.
C’est l’un des spectacles
émouvants de la guerre que la vue de ces « camarades » épars dans les
champs, perdus dans les betteraves. L’un d’eux avait reçu une balle au côté
droit de la poitrine ; il était sur le dos, la main sur la plaie… La vie
semble bien peu pour qui voit de pareille choses.
Mercredi 13 avril 1915
Deuxième patrouille. Je suis
resté deux heures dans un trou d’obus.
Dimanche 18 avril 1915
Nous sommes relevés par le 414e
et partons pour une destination encore imprécisée. Nous allons passer
vingt-quatre heures à Méricourt où je vois Antoine.
Le soir, souper avec lui, Charavay et les amis.
Lundi 19 avril 1915
Cinq heures du matin :
départ pour Suzanne - Maricourt, par Froissy, Bray, Cappy. Chacun
emporte un jour de vivres.
La marche est pénible. Nous
arrivons à midi à Maricourt,
où
Maricourt, bâti
sur un dos d’âne, est à demi ruiné.
Quelques civils, des vieux… Nos
lignes sont en saillant à huit cents, mille mètres du village. De part et
d’autre, beaucoup d’artillerie.
Le secteur est tranquille, je
crois. Nous logeons dans une grange au toit crevé par un obus.
Mardi 27 avril 1915
Nous nous sommes rendus ce matin
à notre nouvelle tranchée, après huit journées assez paisibles passées à Maricourt et occupées à des
travaux de terrassement, par équipes de jour et de nuit.
La nuit, le canon tonnait par
intermittence de part et d’autre.
Les premières nuits, cela était
assez pénible. Nous avons eu une alerte : dans la nuit de mercredi 21 au
jeudi 22, une violente canonnade nous réveilla vers une heure du matin. Elle
semblait venir de Fay . Nous
apprîmes, dans la suite, que les Allemands avaient attaqué le Bois Filippi, à
la suite d’une explosion de mine, mais qu’ils avaient été repoussés.
Notre nouveau secteur ne paraît
pas mauvais.
La tranchée que nous occupons a
été prise le 17 décembre.
L’ennemi occupe en contrebas un
ravin qui va de la route de Péronne à
Au contraire de Foucaucourt, le terrain accidenté
ne laisse voir les tranchées ennemies qu’en face sur l’autre revers du ravin.
Jusqu’ici, nous avons vécu
tranquilles. Quelques crapouillots, de part et d’autre. Les éclaireurs creusent
un poste d’écoute : cela nous occupe trois jours, de jour et de nuit.
Mercredi, nous avons enterré
quelques cadavres ennemis. La lutte a du être chaude car, à chaque instant, en
creusant des boyaux, on en découvre.
On rebouche le trou et l’on
plante une croix avec l’inscription : "Soldat inconnu".
Patrouille sur la droite de dimanche
25 ; je demeure en réserve dans un trou d’obus.
Le tir des crapouillots est du
plus grand intérêt, mais seulement lorsqu’on les lance soi-même.
Jeudi 6 mai 1915
Nous sommes descendus ce matin
au repos à Bray-sur-Somme où se
trouve Antoine. Nous demeurerons huit jours l’un auprès de l’autre.
Dimanche 9 mai 1915
Nous apprenons le torpillage du
Lusitania, avec stupeur et colère.
Communion ce matin à la messe
d’Antoine. J’ai passé toute l’après-midi avec lui.
Le soir, la musique du 99e
donne un concert ; à dix-neuf heures, on affiche à
Mercredi 12 mai 1915
Tous ces jours, un peu
d’exercice, des marches.
Depuis trois jours, les
communiqués nous apprennent les victoires de nos troupes devant Arras. Si ce
pouvait être
Cela hâterait peut-être la fin
de la guerre. Mais s’il en est ainsi, c’est l’heure d’avoir du courage.
J’espère que le Bon Dieu m’aidera à faire mon devoir.
Le capitaine Dreyfus a été tué
hier au Moulin de Fargny.
C’était un soldat. Nous avons assisté à ses funérailles très impressionnantes,
au moment présent.
Jeudi 13 mai 1915
C’est le jour de
l’ascension !
Repos complet. Nous remontons aux
tranchées ce soir, dans le même secteur.
… Le soir, je fais mes adieux à
Antoine ; puis, nous rendons tous deux visite à
Reviendrons-nous à Bray ?
Si notre progression devant
Arras continue à s’affirmer victorieuse, peut-être y aura-t-il du mouvement…
Vendredi 14 mai 1915
Nous sommes arrivés fourbus à la
tranchée, après vingt minutes de boyaux détrempés par la pluie. Ma section est
à la droite de la Compagnie.
Manque de confort : deux
cagnats pour cinquante hommes !
Midi : nos artilleurs
lancent trois bombes sur le petit poste allemand. La réponse ne tarde pas, à
coups de bombes et de 77. Puis, tout rentre dans le calme.
"Le 14 mai 1915
Ma chère Maman
J’ai écrit ce carnet à votre intention. Le
Bon Dieu a permis que le grand fléau de la guerre vienne frapper notre pays.
Nous avons, à la maison, courageusement accepté l’épreuve et vous, ma chère
maman, vous avez vu partir sans faiblir vos fils l’un après l’autre.
Après dix mois de guerre, le Bon Dieu a
permis que pas un de nous ne fût encore touché. Remercions-le. Avec les beaux
jours, la guerre va devenir plus active et plus meurtrière. J’espère que le Bon
Dieu continuera à m’accorder, comme aux soldats de la famille, sa protection,
et que je rentrerai un jour à la maison. Cependant, ma chère maman, s’il
plaisait à Dieu de me rappeler à lui, j’accepte ma mort, quelle qu’elle soit,
et je la lui offre pour la France et pour ma famille.
Ne pleurez pas ma mort, ma chère
maman : si le Bon Dieu m’arrache à votre affection, ce sera, je n’en doute
pas, pour votre bien et le mien en particulier. Je suis prêt à paraître devant
lui : le Bon Dieu est miséricordieux et me pardonnera mes fautes.
Souvenez-vous que, dans le Saint Evangile,
Jésus a dit que pas un cheveux ne tombe de notre tête sans sa permission et
aussi qu’il sait mieux que nous ce dont nous avons besoin.
La mort n’est qu’une courte
séparation : si le Bon Dieu me rappelle à lui, nous nous reverrons un
jour.
Merci, ma chère maman à vous et à papa, des
principes religieux que vous m’avez donnés. Ils ont été, pour moi, les soutiens
les plus efficaces pendant les terribles épreuves de ces derniers mois. Sans
doute, j’ai eu, surtout pendant les longs mois d’hiver, de longs moments de
cafard, presque de découragement : je les offre à Dieu pour qu’il me
pardonne mes fautes.
Je demande pardon à Dieu de mes fautes. Je
demande à chacun pardon de ce que j’ai pu lui faire de mal.
Si je meurs, gardez mon souvenir et priez
pour moi.
Je vous embrasse bien et tous en même
temps.
Je confie ce carnet à la tante --- ( ?)
qui vous le remettra si je viens à tomber."
Samedi 15 mai 1915
Huit heures du matin.
Nos artilleurs lancent sept ou
huit bombes auxquelles l’ennemi riposte par des "saucisses" et des
obus. Le concert dure pendant une heure.
Samedi 22 mai 1915
Relève. Nous descendons à Bray.
Hier soir, la patrouille a
failli se faire pincer, mais elle a pu rentrer sans casse. Nous sommes
réveillés à trois heures du matin par six avions boches qui vont jeter des
bombes sur Bray.
(En tête du
deuxième carnet de route)
O ma Souveraine, ô ma Mère,
Souvenez-vous que je vous appartiens !
Gardez-moi, défendez-moi comme votre bien,
votre propriété.
(30 mai 1915)
Samedi 29 mai 1915
Dix-sept heures trente :
départ de Bray pour la
tranchée.
Avant de quitter Antoine, je lui
ai remis mon premier carnet de route ; il l’enverra à… afin qu’il parvienne
à maman au cas où je viendrais à tomber.
Visite à
A la tranchée, nous occupons le
même secteur.
Lundi 31 mai 1915
Hier patrouille
habituelle : c’est dur de sortir de la tranchée ; l’on a besoin de
faire appel à son énergie et à la prière.
Dans l’après-midi, les Allemands
arrosent la tranchée par des rafales de 105 fusants et percutants.
Mercredi 2 juin 1915
Nous voyant jeter de la terre,
l’ennemi nous arrose à nouveau de 105 qui tombent dans un rayon de cinquante
mètres autour de la cagnat, dont un ou deux fort près. Mais, après la tempête,
on fait la chasse aux fusées.
Le soir, patrouille fixe pour
protéger les camarades qui coupent le trèfle devant la tranchée, sur la droite
de
Lundi soir, j’étais déjà allé en
patrouille semblable à gauche de notre trou de mine.
L’ennemi tire peu.
Jeudi 3 juin 1915
Les allemands ont placé sur leur
petit poste, à gauche de la route de Péronne, une pancarte portant cette
inscription :
"Przemyíl est à nous !
Hourrah !"
Par distraction, on envoie
quelques coups de fusil… La reprise de la citadelle est possible, probable
même, mais n’influera certainement pas sur notre victoire finale.
Je pensais qu’il y aurait
fusillade le soir, en face.
Calme ordinaire.
Hier, après-midi, excursion au Moulin de Fargny.
Samedi 5 juin 1915
Dans la nuit d’hier, une grosse
reconnaissance s’est heurtée à des patrouilles ennemies dans les marais de Fargny.
Nous avons entendu une vive et
courte fusillade à vingt-deux heures. Détails imprécis et contradictoires. Nous
n’avons que deux blessés légers.
Dimanche 6 juin 1915
Le soir, relève.
Lundi 7 juin 1915
Chaleur accablante. Pour fuir la
vermine qui nous ronge, j’installe ma tente pour passer la nuit.
Antoine vient me voir de Bray.
Nous devons aller travailler la
nuit près de Maricourt.
Jeudi 10 juin 1915
Je puis descendre à Bray dîner et passer un court
moment avec Antoine.
Demain, fête du Sacré Cœur.
Communion.
A partir de demain, je suis le
peloton des élèves caporaux.
Dimanche 13 juin 1915
J’obtiens une permission pour
aller voir Antoine. Dîner avec Charavay.
Lundi 14 juin 1915
Le soir, relève, même secteur.
Communion le matin ; visite
à
Dès l’arrivée, nous nous mettons
au travail, pour couvrir notre cagnat de gros rondins.
Jeudi 17 juin 1915
Hier,
Le soir, patrouille ;
trouvé un pétard à la mélinite allemand.
Dimanche 20 juin 1915
A dix heures du matin,
bombardement par les Allemands en riposte à deux de nos bombes : cinquante
obus de 77 ou de 105 ; résultat nul.
Hier soir, corvée de fils de fer.
J’ai été sentinelle avancée dans les trèfles. Nous sommes rentrés à vingt-trois
heures trente.
Les Allemands s’étaient mis à
tirer soudain.
Vingt-deux heures :
canonnade sur Dompierre,
fusillade.
Lundi 21 juin 1915
Ce matin, à quatre heures, six Aviatik
passent salués par une vive fusillade et vont bombarder Bray.
Mardi 22 juin 1915
Hier soir, à vingt et une
heures, nous avons eu une fameuse alerte.
Nous devions aller placer des
fils de fer sur la droite de
On a tiré sur lui, il est tombé…
Le fait s’est produit au petit
poste de la route.
Aucun coup de fusil, le plus
grand silence en face de nous.
Nous allons au petit poste de la
route ; au même moment, on fait passer que l’ennemi s’avance sur le centre
de la 5e Compagnie, à notre gauche.
Tous de courir aux créneaux. Le
temps de m’équiper, (j’étais en cagoule d’éclaireur), je reviens et trouve tout
le monde qui s’en retourne. L’alerte est finie.
En vérité, j’étais énervé hier
au soir et, s’il y avait eu un coup de chien, j’aurais tapé dur, je crois.
Il faut en finir.
En face, on entendait des
chants, des hourras… deux bombes nous furent lancées par l’ennemi… Ces chants,
en contraste avec le silence de la nuit et le bruit de nos fusils, nous
entretenaient dans un singulier état de défiance.
Un autre souci motivait encore
ce redoublement de vigilance : pendant la journée, on avait aperçu dans le
ciel un petit carré de papier tournant d’un mouvement régulier suivant sa
diagonale, restant toujours à la même hauteur ; venant des lignes
ennemies, il avait été emporté à perte de vue, par la brise nord-nord-est –
sud-sud-ouest.
On craignait une attaque par émission
de gaz asphyxiants. Toutes les précautions étaient prises d’ailleurs.
Quand au déserteur, on sut que
c’était un pauvre fou, du 101e Territorial ; il rentra
d’ailleurs de lui-même dans nos lignes, blessé d’une balle au genou.
Nous descendons ce soir au repos
à Bray.
Il n’y a plus "la vie"
à Bray avec les bombardements
par avions et 105. Enfin, à la grâce de Dieu !
(deuxième bombardement de Bray par avions).
Mercredi 30 juin 1915
Nous sommes remontés ce soir à
la tranchée, après huit jours de repos.
Nous avons trouvé Bray tout révolutionné par les
incursions des avions ennemis. Plusieurs civils partirent le jour du premier
bombardement et les quatre ou cinq jours suivants.
Dans la ville, une petite note
pittoresque : sur chaque maison, nous trouvâmes écrit en gros
caractères : "Cave -… Hommes". C’est assez curieux.
Antoine a failli être tué au
cours du premier bombardement c’est-à-dire le 21 juin.
Par bonheur, la bombe qui tomba
dans son bureau n’était qu’un projectile incendiaire et ne fit, somme toute,
que peu de dégâts.
A midi, Antoine et moi nous
dînions avec le père Charavay et
plusieurs de ses amis : "Monsieur" Pion, Leplat.
Pluie presque continuelle ;
exercices fort intéressants de prise de tranchée, marches.
Les Taubes n’ont pas daigné nous
lancer de bombes et les obus ne sont pas venus pendant ces huit jours.
Notre artillerie ayant,
paraît-il, bombardé Curlu, le
bombardement de Bray ne
pouvait être qu’une mesure de représailles.
Les boches ne se gênerait pas,
dit-on, pour nous en avertir par
Jeudi 1er juillet 1915
A deux de nos torpilles, les
Allemands répondent par une dizaine de 150, dont l’un enterre le crapouillot et
plusieurs autres démolissent le parapet de la tranchée.
Le soir, travail aux fils de fer.
Vendredi 2 juillet 1915
Quatre obus de 150 dans la
journée.
Sur les sept heures du soir, les
Allemands envoient dans la direction de notre cagnat deux bombes à fusil :
la riposte est prompte : trois obus de 75 et une salve de deux torpilles.
Fils de fer.
Samedi 3 juillet 1915
Calme. Point d’obus.
Nous travaillons à renforcer
notre cagnat.
Dimanche 4, au mardi 6 juillet 1915
Journées paisibles.
Mercredi 7 juillet 1915
Nous avons eu, hier, un
spectacle extraordinaire. Depuis trois jours, le vent du sud soufflait
violemment et avait amené enfin l’orage.
Un vent chaud, épais nuages
noirs, violents éclairs. De part et d’autre, calme complet… Une voix s’élève de
la tranchée allemande et chante un air d’Opéra…
Au loin, canonnade sur Dompierre.
Jeudi 8 juillet 1915
Nous descendons cette nuit à Bray.
Depuis le soir, un petit canon
de 80 de montagne, placé sous casemate entre notre Compagnie et la 2e,
crache de temps à autre sur les tranchées ennemies de Montauban.
La réponse, d’ailleurs ne tarde
pas, car, aussitôt, des rafales de 105 inondent le terrain d’alentour. La
position de la pièce semble avoir été assez exactement repérée. Le 22e
le verra et nous en constaterons les effets lors de notre prochain retour.
La Compagnie, dit-on, irait
occuper cette fois le moulin de Fargny ;
depuis quatre jours, les boyaux sont pleins de ces rumeurs ; les officiers
et sous-officiers de la 4e Compagnie sont venus reconnaître le
secteur que nous avons tenu jusqu’ici…
Ce serait un changement,
certes !
Plus de patrouilles "à la
flanc", mais les embuscades réciproques avec leurs dangers.
En attendant, les langues
travaillent.
Antoine a dû partir ce matin en
permission à Lyon. Je serai donc seul à Bray,
Charavay étant au repos à
Suzanne.
Dimanche 11 juillet 1915
C’est aujourd’hui dimanche.
En sortant de la messe j’ai
trouvé le père Charavay, venu à Bray. Nous avons dîné et passé la
journée en compagnie.
Nous venions de demeurer deux
jours durant en cantonnement d’alerte, une action d’artillerie étant engagée à Fricourt.
Mercredi 14 juillet 1915
Journée de gaieté factice,
malgré les améliorations apportées à l’ordinaire.
Pluie, temps gris. Les hommes
sont trop préoccupés pour être bien gais ; beaucoup, en fin de journée,
étaient ivres et braillaient dans les granges.
Au fond d’eux-mêmes, ces hommes
sentent qu’ils ont été des dupes pendant ces trente ans de politique radicale
et ils en veulent à tous les profiteurs qui "leur ont monté le coup"
et qui, en empêchant une complète préparation militaire, ont, dans leurs
responsabilités, la longue durée de la guerre.
Les premiers permissionnaires
nous sont revenus avant-hier avec une "tête de cafard", certains au
moins. Tous sont unanimes à dire que l’on s’amuse à l’arrière, que l’on n’y
sait pas ce qu’est la guerre, qu’embusqués et jeunes gens y sont légion ;
que les femmes trompent leurs maris, etc.
Cette dernière constatation a
donné le cafard à plus d’un qui n’est pas parti ; le plus drôle est de
voir comment ont les fait marcher…
Par exemple, il est dur de
constater cet oubli de la situation présente qui règne à l’arrière et cette
démoralisation.
Il manque l’esprit chrétien qui
fait accepter la souffrance, comme un gage de résurrection et de vie
surnaturelle.
Jeudi 15 juillet 1915
J’ai passé l’après-midi à Cappy, auprès de l’abbé Paradis.
Nous sommes allés aux entonnoirs du 25 juin, à Frise… prodigieux ! Et avons poussé jusqu’à
A Frise, M. Paradis à procédé à l’enterrement d’un pauvre
gars de la classe 15, tué par une bombe la nuit précédente. C’est une cérémonie
toujours triste et impressionnante dans sa simplicité.
Le petit cimetière du Poste de
Secours de Frise est déjà bien
grand : quelques chasseurs du 53e Bataillon, des volontaires du
1er Etranger, Belges, Italiens, Russes, Alsaciens… La croix y
voisine avec les tables juives.
Vendredi 16 juillet 1915
C’est l’anniversaire de la mort
de papa.
J’y ai pensé souvent. J’ai pu
assister plusieurs fois à la messe, ces huit jours-ci et aujourd’hui, je l’ai
suivie avec plus de ferveur que de coutume.
Nous remontons ce soir dans
notre ancien secteur, jusqu’à nouvel ordre. Antoine ne rentre que cette
nuit ; je ne le verrai donc pas.
Samedi 17 juillet 1915
Nous avons pris la garde cette
nuit, les escouades étant réduites par suite du départ des permissionnaires.
Temps détestable : de la
pluie, de la boue ; il fait froid.
Dimanche 18 juillet 1915
Ce matin, pour la première fois
depuis que le 99e est dans le secteur et, paraît-il aussi depuis le
mois de novembre, les Allemands ont lancé une dizaine de 77 sur Maricourt. Notre
Depuis le 13, je suis sans
nouvelles de la maison.
Que le temps est long !
Lundi 19 juillet 1915
Nous sommes en alerte le XIe
Corps entreprend une petite opération sur Fricourt ;
l’ennemi pourrait tenter une diversion sur nous : on est prêt.
Dès dix heures, canonnade,
d’ailleurs peu nourrie. Elle ne devient violente que dans l’après-midi et par
instants seulement. Nos avions règlent le tir ; on n’entend que leur
bourdonnement. Parfois, l’ennemi les canonne.
A seize heures, nous avions
quatre Farman en l’air ; un Aviatik s’approche ; l’un des nôtres
engage la lutte ; la mitrailleuse crépite. Après une poursuite
mouvementée, notre appareil abandonne et, lentement, rentre dans nos lignes,
sans doute atteint.
Vers dix-huit heures, nouveau
combat : deux Farman, un Aviatik… Cela dure une bonne heure. Il y a
jusqu’à huit aéros dans le ciel. Leurs mitrailleuses crachent.
C’est impressionnant.
Finalement, l’Aviatik rompt le combat ; son camarade reste un temps, puis
se retire. Peu à peu le canon se tait.
Mardi 20 juillet 1915
La nuit a été extraordinairement
calme. Pas de coups de fusil.
Samedi 24 juillet 1915
Ce soir, nous descendons au
repos à Suzanne.
Ouvertement, depuis plusieurs
jours, l’on parle de notre relève prochaine par le Anglais. A Maricourt, de hauts officiers
britanniques sont venus visiter le secteur et l’on chuchote que le 10 août la
relève serait chose faite.
Les canards, nés aux cuisines,
prennent des proportions fantastiques.
Quelques obus ; une
patrouille fixe avant-hier sur la droite de
Jeudi 29 juillet 1915
Notre repos s’écoule dans la
paix.
Chaque jour,
Hier, l’on m’avait appris que
Vendredi 30 juillet 1915
Les permissions ont eu un
excellent résultat moral. Evidement, lorsque les "quatre jours"
reviennent au front, ils ont un peu le cafard, mais il passe et l’impression
reste bonne quand même.
J’ai lié conversation avec
plusieurs, notamment avec de braves cultivateurs : chez eux, en général,
les récoltes sont rentrées et la gêne n’existe pour ainsi dire pas.
La population civile, inquiète à
la campagne, a été rassurée par le courage des poilus repartant pour le front
sans laisser souvent voir leur émotion.
Toujours est-il que, depuis un
mois, on entend beaucoup moins des ces discours contre la discipline, plutôt
prononcés sans intention de nuire, par habitude de "rouscailler". Le
Capitaine s’intéresse, d’ailleurs, à soutenir le bon esprit renaissant.
Il a organisé, pour le 15 août,
un concours de bibelots souvenirs artistiques, œuvres de poilus, et qui seront
vendus aux enchères au profit de l’escouade qui aura présenté chaque objet. Ce
concours promet d’avoir beaucoup de succès.
Nous avons assisté hier à un
magnifique combat aérien entre deux Farman et deux Aviatik. Chacun des
adversaires montrait du mordant. Un de nos avions a abandonné la lutte pour une
cause inconnue. Au-dessus de Frise,
les Allemands ont abattu, semble-t-il, un de nos avions qui serait tombé dans
leurs lignes.
J’ai reçu hier une lettre de
Samedi 31 juillet 1915
Le 140e de ligne me
retourne sous enveloppe la dernière lettre que j’ai écrite à ce brave Palerme et qui ne l’a pas rejoint.
Elle datait du 5 juillet :
il était déjà tombé…
Dimanche 1er août 1915
Nous avons eu une messe pour les
camarades tués à l’ennemi, à l’occasion de l’anniversaire du 1er
août 1914. Triste, mais glorieuse date !
Lundi 2 août 1915
C’est l’anniversaire de la
mobilisation générale. Je revois encore l’aspect des rues de Lyon, le départ mâle,
simple et grandiose des mobilisés, l’enthousiasme de tous.
Nous sommes remontés ce soir
dans la tranchée.
Les "voisins d’en
face" manifeste une certaine nervosité ; la relève n’était pas encore
terminée qu’ils ont envoyé six ou sept obus de 120. Quelques bombes à fusil au
cours de la nuit.
Le 22e a bien
travaillé. Le réseau de fil de fer a été renouvelé devant la tranchée bien que,
dit-on, les Allemands aient gêné les travailleurs par leurs rafales
d’artillerie.
Aujourd’hui, nos voisins
semblent "passablement excités" ; à plusieurs reprises, ils
envoient des bombes à fusil, jusqu’à ce que, lassés, nous répondions par
quelques 75 et une grosse bombe.
A Maricourt, quelques Anglais, du Génie.
Ces gens ont une conception
curieuse de la guerre.
Très gais, ils portent bien leur
uniforme kaki. Leurs gradés ont des galons à peine perceptible : un
avantage. Leurs officiers ont toujours des motos magnifiques. Les Anglais sont
d’ordinaire bien rasés, presque tous blond.
Grands amateurs de bagues et
"souvenirs", lorsqu’on leur en montre, ils les gardent et disent
"sôvenir". Pour leur arracher un chargeur, il faut les prier et…
souvent donner des sous ou un souvenir.
Ils raffolent du vin…
Mercredi 4 août 1915
Il pleut. On s’ennuie. Ce matin,
nous avons fait grasse matinée jusqu’à la soupe et… après la soupe.
Le calme est complet : pas
un coup de fusil, ni bombe, ni obus.
C’est dans ces moments que les
idées les plus saugrenues naissent et voici la lettre que notre cher ami
Bertrand a écrite, au nom de notre groupe d’éclaireurs, au directeur du
"Fantasio", la revue parisienne :
"Du front, 4 août 1915
Monsieur le Directeur
N’ayant pas lu "Fantasio" depuis
quelques temps nous ignorons si l’œuvre du flirt sur le front existe encore. En
raison de son utilité manifeste, il est probable qu’elle persiste toujours et
que l’administration s’est décidée à la subventionner.
Donc, les éclaireurs de la troisième
Compagnie du 99e d’infanterie (secteur 115) désirent une marraine,
une marraine collective, une seule marraine pour tout le groupe (douze poilus).
Car une marraine pour chaque éclaireur cela ferait douze marraines, beaucoup
trop de marraines.
Les éclaireurs étant en majorité des
jeunes gens de la classe 14, il serait préférable de leur choisir une marraine
jeune de caractère, gaie, jolie peut-être (rapport à la photographie qu’on
pourrait pendre dans sa cagnat) et assez aimable pour répondre au désir
suivant : l’envoi d’un jeu de l’Oie.
Il pleut, en effet, depuis un mois ;
on s’ennuie ferme. La tranchée est sale au possible ; elle fond comme un
bâton de chocolat Meunier dans l’eau chaude. On est fatigué de ciseler des
bagues en aluminium et l’on a envie de jouer à des jeux anodins : pas de
Dames, jeu trop stratégique, ni de billard, jeu trop encombrant. Alors, on
désire un jeu de l’Oie avec les deux dés, tout simplement.
En échange, nous comblerons notre jolie et
gentille marraine d’une infinité de remerciements et de bénédictions, de débris
d’obus, de chargeurs boches, de bagues en aluminium et de fusées de 77, 92,
105, 150 et 210.
Veuillez agréer,…
Pour le groupe des éclaireurs de la
troisième Compagnie du 99e
JF Bertrand."
Voilà un billet bien troussé.
J’ai lu, hier, une lettre
intéressante que Bertrand a reçu de son père, médecin à Roanne : nous allons
être relevés, écrit-il à son fils, par les Anglais et envoyés en deuxième
ligne, probablement dans l’est (Vosges ou Alsace) où s’exécute actuellement une
grande concentration de troupes françaises descendues du nord à la suite de
l’arrivée des Anglais.
Une grande offensive française
serait déclenchée sur la vallée du Rhin tandis que les Allemands sont
violemment aux prises en Pologne.
Ces renseignements venant de
l’arrière, de Nancy exactement, sont assez curieux par leur précision et, en
tout cas, sont fort intéressant au moment de changer de secteur.
Au fond, aller dans l’est
apporterait un peu plus de variété, peut-être bien aussi un surcroît de
dangers.
Voilà neuf mois que nous
croupissons dans
Lundi 9 août 1915
Nous sommes enfin relevés cette
nuit par les Anglais. Les 2e et troisième Bataillons l’ont été hier.
Depuis plusieurs jours, des officiers anglais visitent notre secteur. Peu à
peu, la relève s’est faite ; le génie, les bombardiers sont partis.
Ceux-ci, même, pour leur adieu,
ont offert une sérénade à nos voisins : dix-huit torpilles, en deux
passes, d’où bombardement de représailles.
… Je viens de faire une tournée
dans la tranchée qu’occupent les camarades anglais à l’emplacement de
Il y avait foule autour
d’eux ; beaucoup de gaieté dans les rapports, réduits d’ailleurs à des gestes,
bien peu d’Anglais parlant notre langue.
Ceux qui sont là, comme ceux qui
prendront notre place demain, viennent directement d’Ypres.
Ce sont eux qui, les premiers,
ont reçu les gaz asphyxiants : au cours de cette attaque à laquelle ils
n’étaient pas préparés, tout un de leurs bataillons fut anéanti.
Leur haine pour les Allemands
est féroce ; d’ailleurs, sortant d’un secteur fort agité, où les tranchées
sont très rapprochées (douze à vingt mètres) et permettent ainsi la lutte à
coup de grenades et les surprises, ils se méfient ; toutes les sentinelles
ont la baïonnette au canon ; nous sommes tout déséquipés alors qu’eux ont
sur le dos tout le "barda".
Leur uniforme est surtout
pratique. Pour ce qui est de la propreté, les fantassins que j’ai vus portent
pour la plupart les traces de plusieurs mois de campagne et ne sont guère plus
avenant que nous.
Presque tous sont rasés,
beaucoup sont blonds ; en général, ce sont de très beaux gars ;
certains ont même la figure fort régulière et jolie.
Sur la patte d’épaule, ils
portent le nom de la ville ou du Comté qui a formé le Régiment ; sur la
casquette, un écusson agrafé. Leurs galons sont de laine kaki fort peu
visible ; l’équipement est en toile ; l’outil se loge dans un étui et
son manche se porte collé au fourreau de la baïonnette. Celle-ci est courte et
plate.
Le fusil, assez massif, est, je
crois, très bon ; il s’approvisionne à l’aide de chargeurs à cinq
cartouches.
A mon arrivée dans la tranchée,
je tombe en plein marché : "Sôvenir ! Sôvenir !" Les
nôtres donnent bagues, couteaux, médailles, voire cure-dents et lacets !
Je vois des échanges extraordinaires qui attestent combien les Anglais se
plaisent en la possession de ces petits bibelots souvenirs.
Pour deux bagues à peine
dégrossies, un couteau armée suisse usagé et quelques autres bricoles, un
camarade reçoit en échange : un magnifique couteau poinçon de l’armée
anglaise, arme terrible, trois autres couteaux, une jugulaire de képi, etc.
Devant nos belles tranchées si
régulières, finies dans les moindres détails, nos alliés s’extasient, eux qui,
à Ypres, n’avaient que de pauvres fossés peu profond et sans abris. Ils sont à
la joie de s’établir ici.
Nos cagnats leur semblent de
véritables palais.
J’ai pris quelques photos, mais
le temps ne s’y prêtait pas : des nuages, atmosphère de plomb.
Vendredi 11 août 1915
Nous avons eu hier une journée
épuisante.
Lundi, la nuit de la relève,
l’orage a éclaté, accompagné d’une pluie terrible. Par bonheur, je n’ai pris la
faction qu’après la pluie. Pendant toute la nuit, la fusillade a pété de notre
côté, le capitaine nous ayant distribué toutes les cartouches en vrac
disponibles et impossibles à transporter. Quels feux à répétition !
Les Anglais, attendus pour trois
heures du matin, sont arrivés à quatre heures trente. Leurs sections ont à peu
près l’effectif des nôtres.
La relève s’est opérée avec une
discipline parfaite.
Notre ordre de marche portait,
comme première étape, Bray -
Cerisy, soit quinze kilomètres. Nous étions à dix heures à Cerisy, éreintés.
La soupe nous attendait aux
cuisines roulantes ; je l’ai mangé de bon appétit car j’avais faim,
n’ayant pris qu’un peu de "corned-beef" le matin, à deux heures.
Chaleur atroce.
A une heure trente, on nous
rassemble. Des autos, un immense convoi pour les trois bataillons, la Compagnie
de mitrailleuses, sont là.
Où allons-nous ?…
On s’embarque… contrordre :
on redescend… le départ n’a lieu qu’à une heure trente… Tout le monde est las
d’être ainsi "trimballé"… Enfin la colonne s’ébranle, et c’est un
spectacle singulier que ce long convoi espacé sur une longueur de trois à
quatre kilomètres.
A quatre heures, on nous
débarque enfin à Moreuil ;
nous cantonnons au Château inhabité depuis longtemps des Comtes de Moreuil , édifice sans caractère,
bâti en briques, véritable caserne. Tout le Bataillon est là.
Que va-t-on faire de nous ?
On parle de Soissons… de la défense de Verdun…
On verra bien.
Je ne sais où est Antoine… près
d’ici sans doute.
Vendredi 13 août 1915
Nous embarquons ce soir, à
dix-neuf heures, en gare de Moreuil ,
pour partir à vingt et une heures, vers un point inconnu, un camp de
l’est : Chalons ou Mailly…
Samedi 14 août 1915
A dix-sept heures, nous
débarquions en gare de Cuperly,
à vingt-cinq kilomètres de Chalons sur Marne, sur la ligne Chalons -
Sainte-Ménéhould - Verdun.
Nous sommes donc dans la région
de Perthes - Suippes où s’est produite l’offensive française en février
dernier, lorsque nous étions à Guillaucourt.
Nous avons passé à six heures du
matin à Saint Denis et Pantin, près Paris, salués au passage par de gentilles
midinettes parisiennes.
Toute la région parisienne
semble animée d’un esprit patriotique extrêmement vivace.
Passé à Meaux, Epernay.
Dimanche 15 août 1915
Nous voici enfin arrivé à
destination après une marche très pénible.
Nous sommes partis sur les six
heures de Cuperly ; après
une première étape de quatre kilomètres, nous avons fait grand-halte, puis
parcouru encore douze kilomètres, sous la pluie, en grande partie du moins.
Nous avons traversé Châlons-sur-Marne de nuit et bivouaqué dans un champ.
Tous, nous étions furieux, car,
sachant notre destination et n’ignorant pas que nous aurions pu débarquer là puisque
le chemin de fer s’y arrête, nous ne comprenions pas et nous ne comprenons pas
encore pourquoi l’on nous a déposé à Cuperly,
au nord de Chalons, nous obligeant ensuite à redescendre au sud de cette ville
sur
Ce qui contribua le plus à nous
faire maugréer, ce fut la nécessité de coucher dans l’eau, fourbus comme nous
l’étions…
Pendant ce temps-là, d’autres
dormaient bien tranquillement dans un lit, après un bon dîner en joyeuse
compagnie et non sans s’être plaints de la durée de la guerre et de ses
rigueurs.
Fumistes !
Pendant qu’on est réduit au
potage salé et au singe, Messieurs les Officiers de Sous-Intendance s’assoient
devant une table plantureuse et gagnent bien leur vie. Et cela fait rire
lorsqu’on entend affirmer que les Allemands souffrent de la faim, sont à bout
et prêts à signer la paix.
A trois heures du matin, réveil
sous la pluie… Le réveil en campagne ne manque pas de charmes, mais il ne faut
pas qu’il pleuve… d’ailleurs, malgré cette pluie, cette humidité, j’étais
tellement fatigué que j’ai dormi « comme un sac ».
Nous passons à Cheppy, Pogny ; vers huit
heures, nous échouons enfin à
La vallée de la Marne plaît à
l’œil, mais, sur la gauche, la Champagne pouilleuse est aride, monotone ;
les routes sont droites, en montagnes russes, ennuyeuses au possible.
Nous ne serions pas là pour
longtemps, dit-on.
Lundi 16 août 1915
Le bruit courait hier au départ
du Régiment et de
Je commence à être reposé de la
marche, mais s’il faut aller à Suippes,
qui se trouve à six ou sept kilomètres de Cuperly,
à trente ou quarante kilomètres d’ici cela pourrait barder.
Nous avons eu ce matin revue des
sacs, astiqués et cirés. On s’est aperçu, après cinq mois de campagne d’hiver,
qui si l’on ne faisait pas briller les sacs,
La revue s’est passée, les sacs
étaient reluisants, et comment !
Heureusement, ce matin, le
sergent de semaine a annoncé repos tout le jour !
Mardi 17 août 1915
Nous avons eu hier, après-midi,
évolutions de bataillon ; ce matin évolution de régiment. J’en suis revenu
fourbu.
A quand le vrai repos,
accompagné d’un régime réparateur ?
Mercredi 18 août 1915
Nous avons quitté cette nuit, à
deux heures,
A Marson, que nous avons traversé, tout le côté gauche de la
route a été incendié et pillé par les Allemands. L’église n’a plus que les
quatre murs. Le côté droit de la route est à peu près intact.
Antoine doit être au chef-lieu,
à Courtisols, à trois
kilomètres d’ici.
Jeudi 19 août 1915
J’ai passé la nuit dans une
grange ouverte aux quatre vents : on n’est plus difficile ici ;
pourvu qu’on ne reçoive pas la pluie, c’est le principal.
Pour la nourriture, il en est de
même : le pain que j’avais touché hier était moisi, j’avais faim, j’ai
ramassé sur de la paille à demi pourrie un croûton de pain et l’ai mangé avec
une répugnance promptement vaincue.
Ce matin, laissant Saint-Julien-de-Courtisols, par
la Romanie, Tilloy, Belloy et les bois, nous avons gagné La Croix-en-Champagne pour
aboutir enfin, quatre kilomètres plus loin dans le bois de sapins qui nous est
assigné pour bivouac.
Ce bois est situé entre les
villages de Somme-Suippes et Somme-Tourbe, à proximité de la
ligne Chalons - Verdun. Des gourbis y sont installés, faits de branches de
sapin et gazon, comme dans tous les bois environnants.
Le pays regorge de troupes.
Nous retrouvons le XIe
Corps. Les XVe, XVIe et XVIIe sont également
par là, échelonnés jusqu’à la première ligne sur un front assez restreint.
Nous sommes absolument isolés de
tout village. Somme-Tourbe est
à plusieurs kilomètres et, n’était la voie ferrée, on se croirait chez les
sauvages.
Du reste, le pays est très
pittoresque et, s’il fait beau, nous serons très bien ici. A côté du
« village nègre », s’élève un petit oratoire installé dans la
verdure.
Sans doute pourrons-nous
assister à
Vendredi 20 août 1915
Dès aujourd’hui nous sommes
allés travailler à des boyaux à une heure de marche de notre bivouac.
Plus on s’approche des lignes,
plus s’accroît la densité des troupes. Tous les bois qui n’ont pas été rasés
abritent des guitounes ; nous travaillons toute la journée, avec deux
heures pour la soupe qui nous est apportée par les cuisines roulantes.
Ici, les boyaux, creusés dans un
sable crayeux assez résistant à l’outil, s’étendent à perte de vue.
Un petit Decauville de campagne
va de Somme-Suippes aux
tranchées et aux batteries, amenant munitions, rondins et eau potable.
Samedi 21 août 1915
Le Colonel vient d’interdire à
l’abbé Danger, l’aumônier du Régiment, de célébrer
Cet acte arbitraire, ignoré de
la plupart des hommes, a produit chez ceux qui l’ont appris l’impression la
plus déplorable.
Ces procédés sont d’un sectaire
et il n’y a qu’un terme pour qualifier la conduite du Colonel :
« c’est un salaud », car on ne marchande pas la liberté de conscience
à des hommes qui vont se faire tuer bientôt peut-être.
D’ailleurs, que le Colonel le
veuille ou non, la messe sera célébrée au Camp, sans doute en cachette sans
autre assistance que celle du servant et d’un ou deux fidèles… Il semblerait
qu’on soit au temps des premières persécutions où les chrétiens devaient se
cacher pour remplir leurs devoirs religieux.
J’ai recueilli un bruit assez
inquiétant.
Le cabinet Viviani aurait été
renversé sur la question du Service de Santé. Serait-il possible que, quand
toutes les forces du pays sont unies pour repousser l’envahisseur, il se trouve
des politiciens pour jeter bas un ministère de défense nationale et nous
compromettre ainsi aux yeux de nos alliés ? ? ?
Dans ce cas, quelle impression
sur l’armée ?…
Dimanche 22 août 1915
Repos ce matin.
A quatre heures, j’ai assisté à
une messe célébrée clandestinement dans le petit oratoire du Camp. J’ai
communié avec ferveur et j’ai demandé au Bon Dieu, après avoir prié pour ma
famille et pour moi, de protéger
La nuit a été assez
agitée : fusillade, canonnade…
Pauvres camarades qui sont aux
tranchées. Il est des heures où l’on se demande si, vraiment, l’on ne se moque
pas de nous et si les récriminations que l’on entend ne sont pas, jusqu’à un
certain point, justifiées.
Mercredi 25 août 1915
Travail de nuit à proximité des
lignes.
Personne ne nous avait avertis
que nous partions pour la nuit ; aussi personne n’avait-il ni pain, ni
vin. D’où fureur, mécontentement général.
Après six heures de travail,
nous revenons fourbus.
A cinq heures du matin, nous
sommes couchés.
A midi, on veut déjà nous
envoyer en corvée. Nous faisons une réclamation auprès du Capitaine qui nous
donne gain de cause.
Jeudi 26 août 1915
La nouvelle de la chute du
Ministère n’est qu’un canard, heureusement ; il ne manquait pas d’ailleurs
de vraisemblance.
Les réclamations qui se sont
produites hier en vue d’obtenir un casse-croûte pour les travailleurs de nuit,
ont eu un résultat. L’équipe de nuit part avec un quart de vin, du pain et du
chocolat supplémentaires.
Nous avons touché le casque
Modèle 1915 pour l’infanterie. Il se présente assez bien et donnera une
protection efficace contre les éclats d’obus.
Vendredi 27 août 1915
Une journée terrible !
Hier soir, ma Compagnie devait
fournir cent cinquante travailleurs pour la nuit ; j’ai été désigné, bien
qu’ayant été malade ces deux jours-ci et exempté de service le matin même par
le Major pour coliques.
A dix-sept heures nous partons…
une heure quarante-cinq de marche éreintante. A peine arrivé au chantier,
contrordre : redescendre de suite car le bataillon prend les tranchées le
lendemain. Nouvelle marche…
Ce n’est qu’à vingt-deux heures
que nous arrivons au camp.
Le Lieutenant chargé de la
conduite des travailleurs aurait entendu dire qu’il viendrait probablement un
contre-ordre.
Il y avait donc quelqu’un, à
l’Etat-major du Régiment, à savoir ce qu’il en était : pourquoi avoir été
assez négligent pour nous laisser faire une marche inutile ?
Nous quittons le camp à six
heures du matin, sous une chaleur bientôt étouffante. Le bataillon monte seul
aux tranchées. Les cuisines nous quittent à une demi-heure de marche de
Comme son nom l’indique,
Voici les guitounes des
Compagnies de réserve ; des mulets charrient des rondins, des équipes de
travailleurs creusent des boyaux ; quantité de matériel se trouve accumulé
là ; un Decauville dessert ce centre de secteur.
Quand à la maison, elle a peu
souffert.
Alentour, deux cimetières
militaires, assez bien entretenus et malheureusement trop remplis déjà. De
violentes luttes se sont livrées dans ce vallon au mois de mars passé.
J’oublie de noter que le Secteur
a été occupé par le XVIe Corps, je crois et le 80e
d’infanterie qui nous a relevé à Chuignes,
en février, lorsque mon Bataillon se rendit à Guyaucourt ; c’était vraisemblablement pour venir
prendre part aux opérations de Champagne.
A quelques mètres de
Ces boyaux portent la marque des
nombreux bombardements qu’ils ont subi de part et d’autre ; on les a
consolidé tant bien que mal à l’aide de claies ; ils n’en sont pas moins
presque partout éboulés, en certains endroits même presque comblés de sorte
qu’il faut se baisser pour passer.
Je conserverai longtemps le
souvenir de cette relève.
Tout d’abord, lorsqu’on pénètre
pour la première fois dans un secteur, l’on éprouve de la méfiance et l’on en
souffre, car, ne connaissant pas les habitudes du voisin d’en face, on craint tout,
on prend des précautions plus ou moins utiles ou justifiables.
D’autre part, il fait une
chaleur torride dans ces boyaux creusés dans la craie.
La marche a été pénible ;
je suis épuisé.
Pour comble, les Officiers de la
Compagnie n’ont pas reconnu le secteur : aussi n’est-ce qu’après deux
heures de boyaux, sac au dos, des allées et venues, que chacun occupe son
emplacement.
Je suis à bout.
Je n’ai que la force de
m’étendre trop fatigué pour dormir.
Fort heureusement, durant la
relève, Fritz s’est tenu tranquille.
Mais vers quinze heures, voici
que la danse commence de part et d’autre.
Boum ! Boum !
Des bombes à tringle de tous
calibres, des saucisses, etc. Nos canons de 58 et les mortiers Cellerier
ripostent. La séance ne se prolonge pas d’ailleurs et nous mangeons
paisiblement la soupe.
Il nous est assez difficile de
nous orienter.
La ligne est sinueuse, créée au
hasard d’une tranchée ou d’un entonnoir perdu ou gagné.
Les Allemands sont par derrière,
par côté, par devant, à une distance variant de dix à cinquante mètres.
Devant ma cagnat, un entonnoir…
Comme nous somme dans des
tranchées conquises, il y a, de toutes parts, des boyaux qui les réunissent aux
lignes allemandes.
Les cagnats sont des plus
primitives, peu nombreuses, dans le genre de celles que nous avions tout
d’abord au Bois Touffu, avec la solidité en moins, car le sol est ici tout
ébranlé.
Samedi 28 août 1915
Jusqu’à vingt et une heures, le
secteur a été assez agité. Nos 58 de tranchées crachaient dans le grand
entonnoir que j’ai déjà montré face à ma cagnat.
Les Allemands répondaient.
Puis le calme s’est rétabli.
A vingt et une heures, j’ai pris
la garde.
Mon escouade fournit une
sentinelle double au boyau qui conduit à l’entonnoir, avec mission de se
détacher de temps à autre pour reconnaître si quelques Allemands n’y seraient
pas logés.
De notre côté, pas le moindre
coup de fusil. Les Allemands tirent assez fréquemment, mais non pas autant qu’à
Filippi.
Le clair de lune est
splendide ! Beaucoup de fusées chez les Boches. Tout se passe bien pendant
ma faction.
Sur la gauche, canonnade
intermittente et assez rapprochée.
Ici, tout le monde est debout la
nuit, en raison de la proximité des lignes ennemies. Aussi, de jour, c’est un
sommeil général, une sentinelle assurant le guet.
A dix heures, duel de bombes, de
courte durée ; il reprend assez violent, à quinze heures. On finit par se
blaser et l’on en plaisante ; parfois, il est vrai, un éclatement plus
violent, qui nous gifle et nous secoue, nous rappelle au sentiment de la réalité.
Le ravitaillement est assez
malaisé et pénible ; notre principale souffrance est le manque de boisson,
car le soleil chauffe terriblement sur la craie.
Nous somme minés… le génie
n’entendant plus le travail des Allemands, nous nous attendons à sauter et, sur
les quatre heures du soir, nous évacuons la tranchée, nous reportant sur la
deuxième ligne, à l’emplacement de la section de réserve.
L’on est debout, accroupi,
couché, où l’on peut, car les abris sont tout aussi précaires et exigus que
dans notre ancienne position.
Quelles nuits allons-nous
passer !
Encore deux jours et trois nuits
avant la relève !
Dimanche 29 août 1915
Le temps, couvert hier au soir,
s’est gâté tout à fait vers vingt et une heures : éclairs, tonnerre,
pluie, le tout avec accompagnement de bombes et coup de fusil.
Du côté des allemands, les
fusées s’allument sans interruption. Six hommes et un caporal sont de garde en
première ligne, le reste de la section repose dans les abris entassé. On
devient « brute » à la guerre et l’on dort n’importe où.
Vers vingt-deux heures, le temps
s’éclaircit ; ce matin, à cinq heures, il est de nouveau couvert.
Vers huit heures, voici que les
allemands entreprennent de nous jouer un air de leur façon, à coup de bombes et
grenades. En même temps, nous faisons sauter un camouflet qui ébranle
formidablement le terrain et provoque un redoublement du bombardement.
Et comme cela jusqu’à la soupe,
sans arrêt de part et d’autre, car nos bombardier ne restent pas muets.
D’ailleurs, il n’y a pas
d’autres dégâts que des tranchées éboulées et elles le sont de partout.
Journée calme.
Bombardement par intermittence,
dans lesquels bombes et grenades jouent le premier rôle.
A mon avis, nous avons nettement
la supériorité du feu ; c’est une véritable grêle de projectiles qui
s’abat sur les tranchées d’en face.
Outre les canons de 58 qui
lancent les uns des bombes de seize, les autres de bombes de cinquante-six
kilos nous avons les mortiers Cellerier, simples culots d’obus, placés sur une
planche formant affût et dans lesquels on loge des bombes en forme de
saucisse ; on met le feu et la bombe part en tournoyant.
On peut accoler cinq ou six
culots d’obus sur le même affût et obtenir ainsi une « batterie »
capable de tirer avec rapidité et sans interruption.
Lundi 30 août 1915
Je me suis casé comme j’ai pu
pour passer la nuit tranquille et à l’abri.
Ma demi-section était de veille.
A une heure du matin, j’ai pris
la faction en première ligne, sur la droite du secteur de la Compagnie, dans un
boyau conduisant à la tranchée ennemie et murée d’ailleurs par des sacs de
sable. Il pleuvait et le vent du nord qui soufflait, faisait sentir sa
fraîcheur. Par bonheur j’étais sous un petit toit en planches et sac à
terre ; je ne me suis pas trop mouillé en même temps que j’étais garanti
des bombes.
Par endroits, la tranchée est
entièrement démolie par le bombardement d’hier : l’on passe comme l’on
peut.
Sur les sept ou huit heures du
matin, voici un bombardement : vacarme assourdissant, fumée : on
finit par être blasé et par rire.
Vers deux heures de
l’après-midi, le bombardement reprend avec violence de part et d’autre. Notre
feu est extrêmement nourri : les 58, les canons Cellerier envoient des
bombes à la douzaine.
Les Allemands ripostent et
envoient même quelques 150 et 210 autour des crapouillots. Quel
« raffut » ! Je me demande quel doit être le moral des hommes
qui sont en face de nous sous cette avalanche de bombes, alors que, par
moi-même, je constate quel empire sur soi il faut pour rester pleinement son
maître.
Le bombardement dure peu.
Mais, vers seize heures, alors
que je suis de garde au même poste qu’hier, le concert reprend de plus belle,
avec intervention assez nourrie de gros obus.
Par instants, le 75 répond avec
rage. Assis dans ma niche pour sentinelle, asile assez précaire, je suis
environné d’explosions de toutes sortes absolument assourdissantes. Les
premiers obus passent au-dessus de moi pour éclater un peu en arrière, à
quatre-vingt mètres, produisant encore une violente commotion.
Un 210 même pète à cinquante
mètres de moi, sur ma droite, me secouant violemment… La situation manque de
gaieté. Mais, pendant ce temps, je récite mon chapelet que maman m’a donné,
auquel j’ai mis la Croix de ma Première Communion et que j’ai emporté
précieusement de Lyon.
Je me suis recommandé à la
Sainte Vierge avant de partir ; bien souvent, depuis, je l’ai invoquée,
pas assez peut-être encore, et, tous les jours jusqu’ici, je la remercie de sa
protection. Mais, malgré tout, que la volonté de Dieu soit faite !
Ce bombardement dure une bonne
heure ; il s’apaise peu à peu, cessant sur une violente rafale de 75 et
quelques bombes ennemies.
Le temps de la garde passé dans
ces conditions-là ne pèse pas !
Nous sommes relevés demain par
notre 2e Bataillon.
Mardi 31 août 1915
La relève s’est effectuée sans
à-coups.
La 7e Compagnie a
pris notre place. Quelle satisfaction au sortir du boyau : la gaieté
succède au sérieux sur les visages.
Ma Compagnie est en réserve de
secteur. Nous allons camper sous la tente à proximité de
Mercredi 1 septembre 1915
Nous avons travaillé de nuit aux
boyaux.
Les hommes sont las et très
montés de voir les permissions ajournées, supprimées peut-être pour la troupe
alors que les officiers en jouissent encore.
Le travail en souffre.
Samedi 4 septembre 1915
Le travaille de nuit a cessé.
Maintenant, nous fournissons dix
heures par jour, sans exemptés ; tous marchent caporaux, ordonnances,
musiciens, etc.
Chaque jour apporte de nouveaux
« tuyaux » sur l’attaque en préparation : artillerie formidable,
le 99e de première ligne, etc.
Quand aux permissions, peut-être
me fais-je illusion, mais je n’y compte plus et, quoiqu’il m’en coûte, j’en
fais le sacrifice pour papa, ma famille et mon pays.
Je ne crois pas que l’offensive
tarde bien… d’ici une vingtaine de jours, elle battra peut-être son plein.
Je veux donc prendre mes mesures
pour garder le moins possible de papiers sur moi.
Dimanche 5 septembre 1915
Ma chère maman,
Je ne veux pas être pris au dépourvu :
si je dois être tué au cours des combats prochains, je veux du moins que vous
ayez de moi, en souvenir, ce carnet, le journal de mes actions pendant les
longs mois de campagne où j’ai souffert loin de vous et de
Déjà, à la fin mai, alors que de
violents combats se livraient autour d’Arras et permettaient de croire à une
tentative pour percer les lignes ennemies, j’ai fait parvenir à la tante qui
vous le remettra, un carnet semblable à celui-là.
J’ai écris ce journal à votre
intention, pour que, si je venais à être tué, vous puissiez suivre, jour par
jour, les détails de ma vie. Il y a pas mal de choses qui ne se rapportent pas
directement aux événements que j’ai vécus ; j’ai noté bien des impressions
ressenties pour que vous ayez au moins cette consolation, en relisant ces
notes, de vous dire que j’ai essayé de vivre et que je suis mort en bon
chrétien et Français.
Ma chère maman, j’ai bien
souffert ces derniers mois, physiquement et moralement.
Oh ! Si vous saviez combien
souvent je vous ai remercié, ainsi que papa, de m’avoir donné une formation
chrétienne et d’avoir fait de moi un garçon sérieux. Ce sont ces principes
chrétiens que vous m’avez inculqués, qui m’ont aidé à supporter ces longs mois
d’épreuve.
Il ne faudra pas me pleurer, ma
chère maman, si je suis tué au cours de la guerre.
Tout d’abord, jamais je n’aurais
été plus prêt : l’habitude du danger vous ouvre les yeux et vous rapproche
de Dieu.
Et j’estime que si le Bon Dieu
me retire jeune de cette terre, c’est une grande grâce qu’il me fera. J’aurai
fait une mort utile et belle.
Et ce n’est pas la longueur de
la vie qu’il faut regarder dans un homme, mais ce qu’il a fait. Chacun doit
rendre service à son pays.
Papa nous en a donné l’exemple
par sa conduite en 1870 et la nombreuse famille qu’il a créée et élevée.
Ne rendrais-je pas service, moi
aussi, à
Si je meurs, je serai en état de
grâce, assisté par
Si je meurs, je n’aurai plus à
combattre pour défendre mes idées religieuses et garder mon cœur pur et intact.
Comme je serai heureux,
bienheureux avec papa, et nous vous attendrons tous.
J’ai accepté toutes les
souffrances que j’aurais à endurer dans les combats auxquels je vais prendre
part. Elles sont terribles : je demande au Bon Dieu et à
Je vous demande pardon de toutes
les fautes que j’ai commises envers vous ; je demande pardon à tous mes
frères et sœurs pour le mal que j’ai pu leur faire. Je pardonne à ceux qui m’en
ont fait.
Je remercie Antoine de
l’assistance morale et fraternelle qu’il m’a prêtée pendant ces mois de
campagne : il m’a relevé bien souvent le courage.
Je recommande à tous mes frères
et sœurs de ne jamais oublier l’autorité de maman et de l’entourer d’un grand
respect, car le Bon Dieu nous a donné une Sainte Mère.
A Georges, je recommande d’être
bien sage et bien chrétien. Qu’il ne craigne pas, lorsqu’il sera un peu plus
grand, de s’occuper de patronages et d’œuvres semblables, car c’est en luttant
et en cherchant à propager ses idées qu’il arrivera à conserver sa foi et sa
pureté intacte. Je lui recommande de ne jamais oublier son parrain. Qu’il
travaille toujours bien et ne donne jamais d’ennuis à maman.
Que ceux de
…
Encore une fois, ma chère maman,
si je venais à être tué, ne me pleurez pas et, malgré votre douleur, songez que
votre petit Frédéric, après avoir bien souffert loin de vous, est bien heureux
auprès du Bon Dieu où il vous attend. Pour nous, chrétiens, la mort n’est pas
la fin, mais le prélude d’une vie meilleure et éternelle.
Songez-y et répétez-vous que je
suis allé au feu sans appréhension, avec enthousiasme et joie, parce que
j’étais prêt à paraître devant Dieu, quand il lui aura plu de m’ôter la vie.
Je vous embrasse bien, ma chère
maman, et jusqu’à mon dernier souffle penserai à vous et à tout le bien que
vous m’avez fait. Et si Dieu me rappelle à lui, du haut du Ciel, avec papa, je
vous protégerai.
… Il est un dernier sacrifice
qu’il me faudra peut-être accepter et que je fais quoique la pensée m’en coûte.
Je ne sais si je reposerai jamais dans le caveau familial. Si je suis tué ce
sera peut-être la fosse commune. Faites le possible pour me rechercher et me
retrouver.
J’ai deux médailles
d’identité ; de plus, comme signe distinctif particulier, j’ai un plombage
aux deux incisives supérieures.
Mais si vous ne pouvez me
ramener faites ce sacrifice pour le repos de mon âme.
Je demande qu’on prie beaucoup
pour moi.
Je vous embrasse bien, ainsi que
tous mes frères et sœurs.
Antoine est venu me voir
hier ; je lui ai remis divers objets : portefeuille, montre (pour
Georges), ma médaille d’enfant de Marie. Il m’a promis de m’apporter un de ces
jours
Je n’ai pu ni communier, ni assister
à
Lundi 6 septembre 1915
Notre vie continue monotone.
A quatre heures trente, le
matin, nous nous rendons sur le chantier où nous restons jusqu’à dix-sept
heures.
Notre artillerie manifeste une
assez grande activité, secondée par les aéros. Chaque jour, de nouvelles
batteries se révèlent.
L’attaque sera formidable, je
crois et ne tardera pas.
Mardi 7 septembre 1915
Sur les cinq heures du soir,
nous avons assisté, depuis le bivouac, à un duel entre un avion français et un
aviatik, qui s’est terminé, hélas ! Par la chute brusque de notre appareil
en flammes dans les lignes ennemies.
Nous en sommes restés atterrés.
Vive
Pour un héros qui disparaît, dix
autres surgissent.
Mercredi 8 septembre 1915
C’est l’anniversaire de la
bataille de la Marne.
Il y a un an, je venais de
rentrer à la caserne. Je songe aussi à la bénédiction traditionnelle de la
ville de Lyon depuis Fourvière, en cette belle fête de la Nativité.
Quelque chose me dit que nous
avons racheté nos fautes par nos souffrances, que
Nous avons regagné les tranchées
ce matin, pour relever notre troisième Bataillon.
Notre Compagnie reprend son
ancien emplacement, tout en élargissant son front à droite, le Bataillon ne
mettant que trois Compagnies en ligne.
Cette fois, nous avons des abris
en cas de bombardement, et, dans le secteur de ma section, les tranchées
allemandes sont distantes de cinquante à cent mètres. La première ligne est
néanmoins minée et évacuée ; seules quelques sentinelles y restent de jour
et de nuit, assez isolées d’ailleurs.
Jeudi 9 septembre 1915
Hier, notre artillerie a montré
une assez grande activité. Les Allemands répondaient et, pendant la nuit, de
part et d’autre, à plusieurs reprises, il y eut de violents mais courts
bombardements par bombes et obus de tous calibres. Ce n’est pas gai d’être
sentinelle dans ces moments là !
Le tranchée court ici, également
dans un dédale de boyaux, un chaos incroyable !
Quelques écriteaux de ci, de là,
indiquent la direction ; mais ils manquent bien souvent et l’on est obligé
de prendre des points de repère où l’on peut.
A un certain point, ce sont les
deux pieds d’un mort qui dépassent, qui permettent de se reconnaître et de
rentrer à bon port, dans la cagnat, le boyau de gauche conduisant « en
face ».
Samedi 11 septembre 1915
Ma demi-section occupe la ligne
de soutien, à cent mètres en arrière de la première ligne de résistance en cas
d’attaque.
Nous sommes également mieux que
lors de notre premier séjour aux tranchées du secteur, car, dans nos huit
derniers jours, on a eu le temps de creuser des caves abris. Nous sommes là
depuis hier et ne prenons pas de garde de nuit.
Dimanche 12 septembre 1915
Relevés ce matin par le 2e
Bataillon, nous allons prendre notre repos à la cote 171, à une dizaine de
kilomètres des lignes.
La journée d’hier a été assez
mouvementée.
A sept heures du matin et à sept
heures trente, les Allemands ont fait jouer deux mines, l’une devant la 4e
Compagnie du 99e, sur notre gauche, l’autre sur la gauche de notre
Compagnie, le tout avec accompagnements de bombes à fusil et de saucisses de
tout calibre.
La deuxième mine engloutit une
de nos sentinelles et deux sapeurs du 4e Génie qui s’étaient
réfugiés sous un abri après l’explosion de la première mine… Après quelques
tentatives, l’on avait abandonné les recherches, lorsque quatre heures après, nos
trois poilus qui se sont dégagés les uns les autres, apparaissent couverts de
craie, les vêtements en loque, le cœur plein d’émotion : ils l’ont échappé
belle !
Nous avons eu deux blessés au
cours de cette journée, par éclats de grenade. L’un d’eux est mort deux jours
après à Saint-Rémi : il
laisse cinq enfants !
Lundi 13 septembre 1915
Antoine m’a apporté
Je crois que l’attaque ne
saurait tarder et ne sais trop si je reverrai Antoine d’ici là. Nous nous
sommes embrassés et dit adieu dans cette prévision, bien courageusement.
Je suis prêt, avec le Bon Dieu
dans mon cœur, à faire mon devoir.
J’ai remis à Antoine divers
souvenirs que je ne veux pas laisser perdre. Je suis content d’avoir pu
communier : il y a si longtemps que je n’avais pas eu ce bonheur !
Et chaque jour, la vie devient
plus difficile !
Mardi 14 septembre 1915
A partir d’aujourd’hui, nous
avons repris les travaux de boyaux en arrière des lignes. Notre artillerie fait
ses tirs de réglage ; partout des batteries de tout calibre…
La lutte d’artillerie sera
formidable.
Les Allemands arrosent les bois
d’obus de 105, 150 et 210, qui tombent parfois fort mal.
Lors de notre dernière relève,
un obus de 150, tombant sur une Compagnie du 416e, a fait dix tués
et vingt blessés.
C’était horrible.
Mercredi 15 septembre 1915
A midi, aux tranchées, lutte de
bombes et d’artillerie.
Nos 75 crachent rageurs.
Les Allemands lancent de leurs
torpilles de cent Kilos, de vraies mines qui produisent des colonnes de fumée
noire et épaisse, hautes de cinquante à soixante mètres.
A plus de quatre cents mètres,
les éclats nous arrivent encore avec violence. L’ébranlement est en outre
formidable.
Jeudi 16 septembre 1915
Notre chantier se trouve à
proximité d’une ancienne ligne de tranchées où tout témoigne de l’âpreté des
luttes qui s’y livrèrent en mars, sans doute.
On dit d’ailleurs que les
troupes ne restaient que quarante huit heures aux tranchées.
On avance dans la tranchée, une
tranchée allemande : il faut se baisser pour n’être pas vu, car elle est
peu profonde et les parapets, en s’éboulant, l’ont en partie comblée ; sur
les côtés, d’anciennes cagnats écrasées. On aperçoit des morts à peine
enterrés ; un pantalon rouge qui dépasse, laisse voir un os de la jambe ;
là deux bottes qui pointes, indiquent la place d’un soldat allemand.
Voici un grand entonnoir que
l’on contourne par un sentier taillé à même les lèvres. Au fond de l’entonnoir,
des tombes, des débris d’armes. L’entonnoir, placé sur la ligne allemande l’a
coupé ; les nôtres, sortant de notre tranchée distante d’une trentaine de
mètres, s’en emparèrent, car il est relié par une sape à nos
organisations ; même nous avons dû faire un léger bond en avant, car une
nouvelle tranchée part de l’excavation pour doubler la tranchée allemande.
Ce coin est d’ailleurs un réseau
inextricable de boyaux éboulés, comblés.
Traversons l’entonnoir : le
spectacle est encore plus saisissant. Sur le sol, des ossements divers, deux ou
trois crânes, des habits, des bottes qui laissent voir des tibias. C’est
horrible à voir et, j’ai honte de le dire, ces restes qui devraient être sacrés
pour tous, voisinent avec les pires excréments.
Voici un des aspects les plus
horribles et impressionnant de cette guerre. La lutte est de chaque
instant ; le moral des combattants est tout entier tendu vers cet unique
but : tenir.
Les morts sont négligés car,
bien souvent, il est impossible de les retirer par suite de la proximité de
l’ennemi…
Et quand on a vu ces charniers,
lorsqu’on est obligé de les côtoyer, de vivre dans une sorte de familiarité
avec les cadavres, comment ne pas croire à un autre monde, à un Dieu qui
récompense le sacrifice suprême que font tous les soldats en luttant et en
mourant pour leur Pays ?…
Ce ne peut être que le ciel au
bout de toutes ces peines et souffrances !
Que je suis heureux d’avoir eu
des parents chrétiens qui m’ont appris à aimer Dieu et combien je leur en suis
reconnaissant !
Vendredi 17 septembre 1915
Nous avons eu repos.
M’échappant un moment, je suis
allé à Somme-Suippes pour me
confesser, assister à la Sainte Messe et communier.
L’attaque ne saurait beaucoup
tarder, puisque le troisième bataillon qui est aux tranchées, ne descendra pas,
dit-on, avant l’attaque.
De toute façon, on peut être
certain que, d’ici huit jours, les opérations seront engagées.
Samedi 18 septembre 1915
Mon peloton était au travail de
nuit.
Nous avons eu, hier au soir, sur
les huit heures, un avant-goût de ce que sera l’attaque.
Le 15 septembre, pendant que le
2e Bataillon était encore aux tranchées, la 6e Compagnie
occupant notre secteur, les Allemands ont fait irruption dans notre première
ligne par un boyau commun ; nous n’avions là que quelques sentinelles.
L’ennemi nous a pris deux ou trois puits de mine et cent cinquante mètres de
tranchée.
Or donc, hier au soir, nous
arrivons au chantier, à proximité des lignes, quand, soudain, une vive
fusillade éclate accompagnée d’une violente canonnade. Nous apprenons plus tard
que c’était, de notre part, une tentative pour récupérer la tranchée ;
mais, sur le moment, n’étant pas avertis, nous croyons à une attaque ennemie.
Nous voilà tous équipés,
rassemblés sous les abris plus ou moins précaires… autour de nous, tout est en
feu, le boyau est plein d’une fumée âcre et épaisse…
Au bout d’une demi-heure, tout
rentre dans le plus grand calme : aucun coup de canon durant tout le reste
de la nuit.
Dimanche 19 septembre 1915
Je suis allé à Saint-Rémy-sur-Bussy voir
Antoine, pour la dernière fois peut-être. Nous avons dîner ensemble et bu une
bouteille de mousseux à notre prochaine réunion.
L’ami Lestra était là.
Nous avons, Antoine et moi,
réglé diverses questions, pour le cas où je serais tué. Nous nous sommes dit
adieu le soir, courageusement, et je suis revenu à Somme-Suippes où j’ai dit adieu à cet excellent ami Besson.
Je suis rentré fourbu au Camp,
n’ayant pas dormi de deux nuits, fatigué d’autre part par la nourriture.
Nous montons demain aux
tranchées, dans le même secteur.
Lundi 20 septembre 1915
La section est de réserve sur la
ligne de soutien. Nous avons une bonne cave abri, à l’épreuve des gros obus.
Nos canons, et plus
particulièrement nos 75, crachent sans arrêt presque, mais par un tir lent sur
les tranchées allemandes, qui fument.
L’ennemi répond peu ; chose
étonnante, à peine une bombe dans la journée.
Mardi 21 septembre 1915
Notre artillerie a
« tapé » toute la nuit, sur les lignes arrières de l’ennemi, surtout,
sans doute pour arrêter ou gêner les travailleurs allemands.
Elle poursuit ses tirs de
réglage sans que les Allemands répondent beaucoup, comme hier.
Mercredi 22 septembre 1915
Hier après-midi, nous est
arrivée la nouvelle que nous serions relevés sur le matin, le 22, par le…
Territorial.
Cette nouvelle ne nous a pas
surpris, le bruit s’étant déjà répandu depuis plusieurs jours que, durant le
bombardement, les tranchées seraient occupés par les « vieux ».
Vers dix-sept heures, alors que
l’atmosphère était partout ailleurs sans brume, le vallon au fond duquel se
dissimulent les tranchées allemandes, a été rempli d’une buée blanchâtre,
s’étendant assez loin, sur la droite comme sur la gauche.
Une vive canonnade se faisait
entendre sur la droite… De nos tranchées l’examen du phénomène avait son
intérêt ; il nous est bientôt apparu que nous avions affaire aux fameux
gaz asphyxiants, car les yeux nous piquaient légèrement.
Nous n’eûmes d’ailleurs pas
besoin d’employer masques et lunettes, le vent étant dirigé contre l’ennemi…
Nous avons été relevés ce matin
à cinq heures. Nous étions encore dans le boyau de dégagement quand, sur les
six heures, une violente canonnade s’est élevée sur la gauche ; elle a
fait rage toute la journée, après une courte accalmie à midi.
En même temps, dans notre
secteur, la voix de nos canons se faisait plus pressée, sans être continue.
Mon bataillon bivouaque à la
cote 152 où nous ferons durant ces deux ou trois jours, nos préparatifs en vue
de l’attaque.
Nous devrons partir sac au dos
(sac allégé, vivres de réserve, toile de tente et deux sacs à terre, gamelle).
Nous avons touché deux cent cinquante cartouches. Les équipes de
« nettoyeurs » de boyaux ont reçu revolvers, couteaux et grenades.
Nos effets personnels ont été réunis par chacun en un petit ballot, à l’adresse
de la famille.
Chose curieuse, dans notre
secteur, l’artillerie « tape dur », mais la disposition du terrain en
vallons parallèles, étouffe le son et l’empêche de venir jusqu’à nous, de sorte
que nous n’avons su que sur le tard le commencement du bombardement.
A part les préparatifs, nous jouissons
d’un repos complet et le calme qui règne dans le bois où nous campons contraste
étrangement avec la nervosité de chacun.
Jeudi 23 septembre 1915
Nuit remplie du roulement de la
canonnade, sur la gauche et sur la droite comme dans notre secteur.
Deux de nos dirigeables ont
passé hier soir, se dirigeant vers le nord.
Sainte Messe et Communion.
J’ai pu aller à Somme-Suippes serrer la main à Besson et lui remettre mon paquet
personnel.
La canonnade continue violente
partout.
Nous connaissons exactement la
marche à suivre au sortir de la tranchée : nous aurons environ sept cents
mètres de chemin à parcourir et nous devrons occuper un boyau dit « Boyau
du Danube ».
Vendredi 24 septembre 1915
Je suis allé cette nuit
travailler à la tranchée. On avait demandé des volontaires : désireux de
voir un peu de près ce bombardement mystérieux dont les faibles échos nous
parviennent seuls à la cote 152, je m’étais offert.
J’ai été un peu déçu, car
l’activité de notre artillerie n’était pas excessive et les Allemands
répondaient peu. De temps en temps, un coup de fusil d’une sentinelle
allemande, des fusées lumineuses ; rien d’extraordinaire. Je suis revenu
bien fatigué et c’est tout…
De toute façon, l’attaque est
pour demain, au jour.
Ce matin, à sept heures sur toute
la ligne, s’est élevé une formidable canonnade qui a bien duré deux heures et a
finalement diminué d’intensité pour redevenir le bourdonnement accoutumé.
Quelques Compagnies montent
prendre ce soir leurs emplacements ; ma compagnie doit se mettre en route
cette nuit.
J’ai communié ce matin avec
beaucoup de camarades, des jeunes avec qui l’on s’était entendu.
Je suis prêt.
Ce soir, je veux me confesser
pour une dernière fois et, alors, à la grâce de Dieu, sous la protection de
Marie !
Je ne veux pas que ces dernières
feuilles se perdent si je viens à tomber.
Je les envoie ce soir à Antoine.
24 septembre 1915 - Ma
chère maman
Avant de me battre,
pendant le combat et si je suis tué, ma pensée constante sera d’offrir au Bon
Dieu mes souffrances pour mes propres fautes ; et j’aurai toujours présent
à la mémoire le souvenir de papa, vous-même, ma chère maman, tous mes frères et
sœurs, mes camarades, ma patrie.
Je songe qu’il y a un
an, mon ami Mouterde a été tué à
Herleville. Je ne doute pas qu’il veillera sur moi en ce jour anniversaire de
sa mort où je dois voir le feu pour la première fois.
Je vous embrasse mille
et mille fois : ne m’oubliez pas et priez pour moi.
Mais si je suis mort au
champ d’honneur, ne me pleurez pas : je veux mourir en chrétien et en
brave, avec le secours de Dieu.
J’ai mon chapelet sur
moi ; il ne me quitte pas ; je le dis tous les jours ; j’ai ma
médaille du Scapulaire.
Votre fils qui vous aime.
Cette fois nous sommes à la
veille immédiate de l’attaque.
Au retour du travail de nuit, je
vais communier avec plusieurs camarades.
Toute la journée, d’ailleurs,
les prêtres du Régiment auront fort à faire pour confesser ; je suis
persuadé qu’il y eut des retours sincères à Dieu, trop peu nombreux
hélas !
Je suis horriblement las
physiquement… besoin de sommeil, dysenterie…
Impossible de dormir : à
chaque instant des rassemblements, des corvées. Le Capitaine nous donne ses
dernières instructions. A la soupe, entre petits groupes d’amis, l’on vide une
fine bouteille pour se souhaiter heureuse chance. D’ailleurs, le vin ne manque
pas à l’ordinaire. Chaque homme reçoit un bidon supplémentaire de façon à
porter sur lui deux litres de boisson.
Le père Charavay vient me dire au revoir ; nous parlons un bon
moment : des années passées, du Patronage. Nous nous quittons, tard déjà,
à la cote
Nous emportons deux cent
cinquante cartouches, un jour de vivres frais, deux de réserve, deux litres de
vin. Chacun a deux pétards de mélinite accroché au ceinturon.
Sur la pattelette du sac, se
trouve un fanion rouge et blanc pour permettre à notre artillerie de nous
reconnaître… Il fait chaud.
Nous prenons le boyau A3 ;
les hommes chantent, certains pris de boisson ; mais cette agitation cesse
vite à mesure qu’on s’approche des tranchées.
Notre artillerie tire lentement,
mais sans arrêt…
Quelques obus ennemis.
Nous trouvons le boyau éboulé en
deux ou trois endroits.
Samedi 25 septembre 1915
Nous avons mis quatre heures
pour gagner notre emplacement.
Les troupes encombrent boyaux et
parallèles. Ma section n’a qu’un abri précaire et insuffisant. On couche dans
le boyau.
Par bonheur, je trouve une
cagnat où je dors un instant accroupi. Il se met à pleuvoir finement et,
lorsque apparaît le jour, la brume s’étend sur les positions allemandes.
Dès trois heures du matin, le
tir de notre artillerie augmente d’intensité. Notre grosse artillerie tire sans
arrêt ; nos crapouillauds font sauter les tranchées ennemies…
A sept heures, c’est un vacarme
effrayant. Par moments, notre tir s’interrompt brusquement : les Allemands
déclenchent alors de violents tirs de barrages. Mais nos canons retrouvent leur
furie, nos 75 hurlent férocement… Quel vacarme !
Les boches répondent encore avec
assez d’énergie. Les coups de fusil sont rares : on peut regarder par
dessus les buttes des tranchées ennemies.
Nous devons sortir à neuf heures
quinze… A mesure que l’heure approche, l’on devient plus nerveux : que
va-t-il se passer ? Les mitrailleuses boches ont-elles été
détruites ?
C’est le gros point…
Je prie, je prie et je me met
sous la protection de
Nous gagnons notre boyau de
départ…
Voici le moment…
Entre camarades, on se sert la
main, on s’embrasse… Ca y est… le premier est sorti ! De toutes parts, les
troupes bondissent hors de nos tranchées.
C’est magnifique.
Voici mon tour, une dernière
invocation à Marie : je sors…
C’est la ruée folle sur les
tranchées allemandes !
Les balles sifflent, les obus de
barrage éclatent de tous côtés : des cris, des blessés, des morts… le
drapeau du 30e entouré par trois Compagnies… de la fumée… On chemine
de trous d’obus en trous d’obus. Voilà une première tranchée traversée :
notre artillerie a tout bouleversé… Un nouveau bond, nous voici dans un boyau à
l’abri ! Heureusement !
Car deux mitrailleuses nous
battent depuis le Trou Bricot.
Notre boyau nous permet de progresser jusqu’à notre emplacement dans le Boyau
du Danube.
Tout au long, des cagnats
boches. Nos nettoyeurs ont bien rempli leur tâche : les Boches ont été
surpris par la soudaineté de notre irruption. Ceux qui ne se sont pas rendus
ont été tués à coup de grenades dans leurs cagnats. Quelques prisonniers
passent, les mains hautes et tremblants.
Je les rassure en
allemand ; l’un d’eux, en guise de remerciement, me tend un morceau de
pain KK. Ce sont de tous jeunes gens ; les nôtres oublient leur rôle
sanglant pour s’arracher cigarettes et souvenirs donnés par leurs captifs,
quitte, quelques pas plus loin, à jeter bas le premier boche venu, et cela avec
la même conviction.
Notre emplacement atteint enfin,
nous commençons à l’organiser. La canonnade et la fusillade se sont tues. Les
Allemands sont cernés dans le Trou
Bricot ; c’est mon Régiment qui les garde sur la droite. Il y a là
deux mitrailleuses ennemies qui nous donneront du fil à retordre toute la
journée, jusqu’à leur capture… Toute la journée aussi, ce n’est qu’un défilé de
prisonniers.
Les tranchées conquises étaient
véritablement formidables et, sans notre artillerie, nous aurions tous été
massacrés. Nous avons trouvé une quantité invraisemblable d’armes, de vivres
et, dans les cagnats, un confort peu ordinaire.
L’excitation de l’attaque s’est
calmée. Maintenant, c’est la fatigue. J’ai sommeil, une soif féroce ; la
dysenterie me torture.
Nos pertes ont été assez
lourdes : elles le sont toujours trop ; mais, à considérer
l’importance de nos gains, elles sont minimes.
Dans ma section, les pertes sont
insignifiantes ; la Compagnie compte une quinzaine d’hommes hors de
combat, la plupart blessés légèrement.
A coup sûr, le boyau par lequel
nous avons cheminé, nous a épargné des pertes.
Dimanche 26 septembre 1915
Notre avance en profondeur a été
considérable.
Le 415e, le 30e,
qui avaient à progresser sur notre droite (nous les flanquions sur leur gauche
face au Trou Bricot), ont fait
un travail splendide.
Nous avons reçu l’ordre hier,
vers dix-sept heures, d’aller comme soutien du 22e à la cote 193. Il
fait une pluie battante ; par suite d’une erreur, nous nous sommes arrêtés
à mi-chemin et avons couché sous la pluie, dans un bois, après avoir creusé nos
petits trous. Nuit calme.
Pour gagner ce bivouac, nous
avons traversé plusieurs lignes de tranchées allemandes : le terrain est
tout criblé par les trous de nos obus ; quelques morts des nôtres, peu en
vérité. Nous n’avons pas, semble-t-il, rencontré beaucoup de résistance. Dans
la nuit, l’on entrevoit les brancardiers à la recherche des blessés.
Sur le matin, nous continuons
d’avancer.
Mon bataillon, toujours de
soutien, suit donc le 22e qui vient lui-même derrière le 415e.
Nous prenons position sur une
crête où nous creusons nos trous individuels.
Devant nous, quelques morts du
415e. Nous restons là jusqu’à midi.
Puis un nouveau bond de quelques
mètres nous porte au milieu de cagnats d’artillerie boches.
Leur installation était
coquette.
On devine l’emplacement des
canons. Dans les cagnats, des morts, le plus grand désordre : les
Allemands, surpris, n’ont pas eu le temps de fuir : tabac, delicatessen,
linge de corps, livres, paillasse, tout est bouleversé. De notre position, nous
apercevons par-dessus la crête suivante, un régiment s’élançant à l’assaut… Les
obus boches pleuvent… c’est beau et terrible.
L’ordre de pousser plus loin
nous arrive. Nous descendons la côte, et, traversant le bas-fond, nous abritons
dans une tranchée. Nous marchons décidément à l’attaque, en 6e ou 8e
ligne, je le sais bien.
Avec des 105, des 150, des 210,
les Boches font des tirs de barrage sur la crête que nous avons à traverser.
Un premier bond d’une centaine
de mètres :…
Il me semble que Leroux a été atteint par l’obus, tout
le monde, en fait, le donne pour mort. Je n’ai pas le temps de vérifier le
fait, le Compagnie repart ; je suis comme un fou, nous franchissons la
crête et, en redescendant, nous tombons par bonheur dans un village nègre,
sillonné de boyaux, dans lesquels nous nous jetons pour reprendre haleine.
Le spectacle que j’ai eu sous
les yeux me poursuit. A mesure que je reprends empire sur moi-même, il me prend
une envie de venger Leroux et les
amis tombés.
Seule, l’oreille droite tinte
encore un peu.
Les obus continuent à balayer la
crête que nous avons laissée derrière nous… Nouveau bond en avant : nous
sommes près du but : sur la côte, devant nous, s’étagent plusieurs lignes
de tranchées individuelles qui, peu à peu, gagnent le sommet et sont garnies de
troupes (415e et 22e).
Sitôt arrêtés, nous creusons nos
trous ; nous sommes en dehors de la zone des tirs de barrage ; mais,
quoi qu’il en soit, l’on ne regarde pas à la fatigue pour creuser son trou
individuel.
Sur notre droite, un combat
violent est engagé du côté de Tahure. Les Boches lancent leurs sales 105 et 150
fusants qui produisent un effet infernal.
L’objectif de notre attaque est
la cote 193 où s’étale la deuxième ligne boche, au delà de la crête dur
laquelle nous nous trouvons. Cette dernière est dénudée, sauf sur la gauche où
elle est boisée, au centre, tout à fait sur le faîte, où se trouve un boqueteau
occupé par nos troupes.
A quatre heures, l’attaque se
dessine.
Nous exécutons trois ou quatre
bonds en avant, mais l’assaut échoue faute d’une préparation suffisante
d’artillerie.
Nous regagnons nos trous,
quelques pas en arrière, pour passer la nuit.
Lundi 27 septembre 1915
Il a plu toute la nuit. Pour m’abriter,
je n’avais que ma toile de tente.
Aussi, le matin, suis-je trempé
et grelottant, dans un état de lassitude atroce ; depuis trois jours, je
n’ai presque rien mangé…
Matinée calme.
On nous apporte une soupe
froide, un peu de vin, du café. J’ai une soif terrible. Par bonheur, près des
cagnats boches, à cent mètres derrière nous, il y a un puits.
A deux reprises dans la journée,
nous avons à supporter de violents tirs de barrage : c’était le rire dans
nos petits trous… Je suis bien content d’avoir creusé le mien étroit et
profond.
A quatre heures de l’après-midi,
nouvelle tentative infructueuse d’attaque.
Cette fois-ci, nous avançons un
peu plus loin et passons une partie de la nuit sous la pluie, dans nos
trous ; mais nous avons trouvé, dans les cagnats boches, des plaques de
tôle qui nous sont fort utiles.
Mardi 28 septembre 1915
Sur le matin, nous revenons à
notre ligne primitive. Chacun donne le dernier coup à son trou, construit sa
toiture et nous dormons ainsi un peu à l’abri.
L’attaque va être reprise ;
il est question de notre relève. L’artillerie, d’autre part, doit faire une
meilleur préparation.
Nous passons cette journée dans
la tranquillité, à part quelques petits bombardements qui ne nous occasionnent
aucune perte, au lieu que ceux des jours précédents nous ont assez éprouvés en
tués et blessés, ces derniers surtout assez nombreux, mais peu grièvement
atteints.
Mercredi 29 septembre 1915
Accroupi dans mon trou,
heureusement protégé contre la pluie par une tôle, j’ai passé une nuit atroce, avec
des douleurs dans les articulations qui m’arrachaient des plaintes, tant elles
me faisaient souffrir.
Nous quittons nos trous dans la
matinée pour aller enfin à l’arrière dans les cagnats vides des boches. Quel
désordre !
Certaines sont vraiment coquettes,
toutes planchéiées, avec fenêtres, lits, paillasses… Il y règne cependant une
odeur désagréable, celle du Boche.
Ce sont les Coloniaux qui nous
ont remplacés et vont faire l’attaque. Nous passons en réserve d’Armée. Le seul
risque que nous courrons ici est de recevoir des marmites pendant les tirs de
barrage. Mais quelle bonne nuit en perspective !
J’ai de braves poilus sous mes
ordres.
Il s’agira de savoir les
prendre.
Jeudi 30 septembre 1915
Nuit excellente : j’ai
dormi à poings fermés. Je pense que l’attaque va reprendre aujourd’hui. Je suis
de nouveau fatigué ; ma dysenterie, qui avait cessé ces deux jours-ci, a
repris de nouveau.
Je manque d’appétit.
Par bonheur, nous nous reposons.
Notre artillerie et nos 58
donnent contre les positions boches sans arrêt.
Les Allemands font leurs tirs de
barrage habituels, lents et réguliers ; mais il semble que, depuis deux
jours, leurs grosses pièces soient moins nombreuses ; leurs 77 répondent
davantage à nos obus.
Vendredi 1er octobre 1915
La nuit a été pénible.
Notre cagnat étant archi pleine,
une escouade du 37e Colonial nous ayant envahis. Nous avons dormi,
accroupis dans toutes les positions, ce qui nous occasionne dans toutes les
articulations des douleurs atroces.
Aussi, lorsque, le matin, l’on
fait les sacs pour aller un peu en arrière, sommes-nous tous à la joie.
On nous loge dans des cagnats,
boches naturellement en arrière et à gauche du Trou Bricot, à une demi-heure de
Avant de nous installer, nous
avons fait halte dans le bois pour manger la soupe. Oh ! Le bon jus !
La bonne soupe chaude, lorsque
depuis cinq jours, on a mangé froid et reçu la pluie !
Les cagnats que nous avons
trouvées étaient répugnantes de saleté et imprégnées de l’odeur spéciale du
Boche.
J’ai pu caser mon escouade tant
bien que mal…
Ce qu’il y a de remarquable dans
ces camps boches c’est qu’ils sont tous desservis par un boyau tranchée de tir.
Samedi 2 octobre 1915
Une nuit excellente !
Le temps se met au beau. La
soupe qui ne nous était donnée qu’une fois par jour jusqu’ici, nous a été
apportée deux fois aujourd’hui.
Antoine est venu me voir. Quel
plaisir de se retrouver après les émotions de tous ces jours ! Il m’a
conté sa vie, ses angoisses pendant les heures d’attaque et surtout les deux
premiers jours où l’on vint lui dire que j’avais disparu.
Nous sommes allés visiter notre
ancien secteur de tranchée et les lignes boches d’en face : quel
chaos ! C’est formidable !
Les morts ont été enterrés, il
ne reste plus que des tas épars d’équipement. Des travailleurs aménagent les
tranchées conquises et rassemblent le matériel capturé.
Dimanche 3 octobre 1915
J’ai pu assister à la messe et
communier ce matin. Quel bonheur de vivre ainsi près de Dieu et uni à
Lui !
J’ai écrit à maman pour la
rassurer, car elle doit savoir maintenant que je me suis battu. J’ai reçu
également des nouvelles de Leroux : le brave
garçon va aussi bien que possible et se trouve surtout atteint à la main
gauche.
Lundi 4 octobre 1915
J’ai passé l’après-midi en
compagnie d’Antoine à
J’ai pu assister à
La cagnat de l’Aumônier est à
proximité de la cuisine, de sorte qu’il m’est facile de faire
Mercredi 6 octobre 1915
Nous avons reçu hier, dans
l’après-midi, l’ordre de nous tenir prêts pour aujourd’hui, en vue de l’attaque
de la cote 193 par les Coloniaux, notre Division étant de réserve.
Après avoir touché à minuit
notre ravitaillement, pain, vin, café, viande, nous sommes partis, sur les deux
heures du matin, pour prendre position dans les sous-bois au-dessus de la route
Souain - Tahure.
Le 99e devait se
trouver derrière le 22e, mais, en fait, je n’ai pas réussi, toute la
journée, à déterminer exactement l’emplacement occupé par le Bataillon. Outre
notre Division, il y avait là, dit-on, le 2e Dragons à pied.
Dès trois heures, notre artillerie,
qui, depuis deux ou trois jours, était assez active, s’est mise à cracher
« dur », en même temps que les boches tendaient des barrages d’obus
lacrymogènes en avant de leurs lignes. Fort heureusement, d’ailleurs, notre
position était en dehors de la zone des tirs et, durant cette journée, nous
n’avons pas reçu d’obus à proximité immédiate.
Or donc, après quelques
tâtonnements, nous arrivons au petit jour sur notre emplacement, près d’une
ancienne batterie de 77, auprès de laquelle se trouve encore des piles d’obus
en paniers. Là, par escouade, nous creusons une tranchée étroite et
profonde : nous avions pris soin de ramasser une pioche et une bonne
pelle, de sorte que notre travail est bientôt achevé.
La canonnade redouble
d’intensité de part et d’autre ; pour notre part, si nous n’avons pas
d’obus, nous sommes assez incommodés par les gaz boches pour être réduits à
prendre lunettes et masques.
Cinq heures : l’attaque se
déclenche. De suite, j’ai l’impression qu’elle échouera, en face de nous du moins,
car, sans tarder, le feu des mitrailleuses ennemies atteint une intensité
incroyable ; les balles sifflent dru au-dessus de nous et je pense, non
sans frémir, aux pauvres poilus qui se font ainsi tuer sans résultat…
La fusillade dure environ deux
heures, avec des arrêts momentanés. Pendant ce temps-là, nous demeurons dans
nos trous ; nous n’aurons pas à en sortir car, à huit heures, le calme
s’est rétabli en même temps que se dissipent les gaz et le brouillard du matin,
le ciel n’en demeurant pas moins gris et chargé.
Par quelques blessés qui
traversent nos lignes, nous apprenons qu’en effet les Coloniaux n’ont eu aucun
succès devant nous ; mais, paraît-il, nous aurions progressé sur la droite
et sur la gauche, en capturant des prisonniers.
En prévision de la nécessité de
passer sur place le reste de la journée, nous poursuivons l’aménagement de
notre tranchée.
Il m’a été donné de faire une
observation assez intéressante au point de vue psychologique. Au départ, le
matin, les esprits étaient tendus vers cette idée : on attaque et toutes
les réflexions plus ou moins sombres qu’elle entraîne.
Le silence régnait dans la
colonne et il en fut ainsi jusqu’au moment où cessa la fusillade et revint le
calme. Les physionomies commencèrent alors à se dérider.
Soudain, voici que des lapins se
font voir : mes poilus, armés de bâtons, de partir en chasse et de
rapporter bientôt plusieurs pièces au tableau. On se serait cru bien loin de la
bataille.
Vers dix-sept heures, en
prévision d’une contre-attaque,
Elle est déjà organisée quand
survient l’ordre de redescendre au bivouac, l’attaque étant ajournée.
Jeudi 7 octobre 1915
Communion ce matin. Vu Antoine à
Je suis las aujourd’hui, fatigué
physiquement et aussi moralement. Je ne vois aucune issue à cette guerre sans
précédent.
Mon Dieu, à quand la fin de nos
souffrances ?
Samedi 9 octobre 1915
Cette nuit, le 22e a
relevé les Coloniaux en ligne face à la cote 193.
C’est à notre Division
d’organiser la position ; le repos ne viendra donc jamais !
On nous fait grief, dirait-on,
de ne pas avoir eu assez de pertes le jour de l’attaque ; pourtant, nous
avons bien fait notre tâche et je crois qu’elle était de taille : la Poche, le Trou Bricot n’étaient pas de minces morceaux et leur prise
comportait de gros aléas.
D’autre part, en fait de fatigue
physique et morale, nous avons eu à endurer autant que d’autres !
Et l’Arrière regorge de
monde !
Dimanche 10 octobre 1915
Communion.
Calme complet.
Lundi 11 octobre 1915
Communion.
J’ai vu Antoine. Nous avons dîné
ensemble. Notre 2e Bataillon et deux Compagnies du 3e montent ce
soir aux tranchées.
Nous irons les relever
probablement dans la nuit du 16 au 17 courant.
Mardi 12 octobre 1915
J’ai refait aujourd’hui un nouveau
tour dans nos anciennes tranchées et parcouru notre itinéraire du 25 septembre.
Il est difficile, dans le
bouleversement, de reconnaître la topographie exacte des boyaux ; en
suivant la direction générale, je retrouve cependant le Boyau du Danube.
Un fait m’a frappé : la
négligence du Commandement pour ce qui concerne l’inhumation des morts, dans
notre secteur du moins, car, à gauche, dans la zone du 22e et de
Le 112e Territorial,
chargé de cette tâche, a rassemblé les morts par petits groupes de dix ou
quinze, créant de petits cimetières, chaque tombe est visiblement marquée d’une
grande croix blanche, le nom et le matricule du défunt sont inscrits sur une
feuille placée dans une bouteille.
Les morts allemands sont réunis
à côté dans des fosses de dix ou douze. Dans notre secteur, c’est le 24e
Territorial qui a été chargé du service, ou, plutôt, il m’a été dit qu’il
n’avait pas reçu d’ordres spéciaux et que c’est de leur propre mouvement qu’ils
avaient procédé à certaines inhumations.
Toujours est-il que les pauvres
soldats ennemis tués pour leur Patrie, tout comme les nôtres, ont été empilés
dans leurs cagnats que l’on a comblées et murées : ici, seize morts
allemands ; là trente etc.
J’ai vu la tombe de deux soldats
allemands : les pauvres ont été tués dans le boyau : ils y sont
encore : un peu de terre dessus, une croix par côté et la circulation
continue comme devant.
Quand à nos malheureux camarades
du 99e tués pendant l’attaque, certains ont attendus huit ou dix
jours leur sépulture ; ils reposent tous épars.
Ceux que leurs amis n’ont pas
oublié, ont eu leur tombe, retrouvée après maintes recherches, relevée et ornée
convenablement.
Les autres, ensevelis, un par
ici, un par là, n’ont qu’un bout de croix minuscule portant à peine un nom au
crayon.
Pauvres tombes, destinées à
disparaître bientôt au milieu de la dévastation générale.
Une initiative venant de haut
aurait du pourvoir à l’inhumation convenable de nos camarades tombés et au
groupement de leurs tombes.
Le respect des morts, même à la
guerre, je dirais surtout à la guerre, a toujours élevé le cœur de
l’homme ; de plus, c’est une dette envers le soldat mort pour son pays que
d’honorer convenablement sa dépouille.
Il y a également, lorsqu’on
parcourt l’espace qui séparait jadis les deux lignes, un fait
impressionnant : c’est, par endroit, la quantité de tombes de soldats
français. Ceux-ci ont été tués pendant les combats de mars et, demeurés entre
les positions adverses, n’ont pu être enterrés jusqu’aux jours derniers.
Le sol est parsemé de lambeaux
de capote, de képis rouges, indiquant la place où ces braves sont tombés ;
on trouve encore des couvertures enveloppées de la toile de tente et roulées
pour être portées en bandoulière.
Presque toutes ces sépultures
sont anonymes.
Quelques souvenirs rétrospectifs
de l’attaque du 25 et les jours suivants :
Rien n’est plus curieux que
d’observer la physionomie de ses voisins, à défaut de la possibilité de
s’observer soi-même, ce qui serait du plus haut intérêt.
En général, c’est une fièvre,
une agitation intérieure qui, selon qu’elle est plus ou moins contenue, réagit
sur le visage.
Pâleur, yeux agrandis et
brillants d’un vif éclat. Chez quelques uns de l’exubérance, une joie
extérieure qui cherche à se manifester coûte que coûte, sans doute comme un
dérivatif à la fièvre de l’âme.
D’autres restent calmes,
certains plaisantent, d’autres ont le langage ferme. J’en ai vu qui claquaient
des dents, non qu’ils fussent moins courageux que d’autres ; l’on m’en a
cité un qui pleurait et tremblait.
D’autre part, le 25, j’ai
constaté chez tous beaucoup plus d’entrain et d’allant que dans la journée du
26.
J’attribue ce phénomène auquel
j’ai été sujet moi-même, d’une part à la fatigue déjà grande, d’autre part à ce
fait que le 25 beaucoup reçurent leur baptême du feu, que ce fut une journée de
victoire rapide assurée sans avoir rencontré beaucoup de résistance.
Le 26, au contraire, nous nous
avancions sur des positions de repli de l’ennemi que nous savions très
fortes ; de plus, si l’on se décide bien à une première opération, l’on
tremble davantage devant la seconde : survivants de la lutte, nous allions
à l’inconnu d’un nouveau combat, à tout prévoir, beaucoup plus meurtrier que
celui de la veille.
Civilisation !
Les boches ont été surpris dans
leurs cagnats, absolument hébétés par notre bombardement.
Deux jours après l’attaque, un
mitrailleur du 99e se glissa, dit-on, dans une cagnat boche et fut
tout saisi de s’entendre appeler : « Kamarade ! Pas Kaput ! ».
C’était un pauvre Boche qui
était resté caché sous une pile de sacs vides.
Or donc notre poilu sort du trou
et prie le Boche d’en faire autant : refus. Le Boche apeuré craint un
mauvais parti ou ne comprend pas le français. On lui parle son langage :
le Fritz ne sort pas davantage.
Il n’en faut pas plus : on
lui jette deux ou trois grenades et on allume un peu de paille pour
l’enfumer !
Mercredi 13 octobre 1915
J’ai assisté à l’inhumation,
dans une grande fosse, d’une quarantaine de coloniaux des 34e et 36e,
tués le 6 octobre.
Une voiture amène les corps
serrés, par dix ou douze ; l’on dépose à terre la funèbre charge ; on
enlève les papiers restés sur chaque cadavre que l’on descend ensuite dans la
fosse ; entre les jambes, l’on met une bouteille qui contient, suivant la
coutume, le nom et le matricule du défunt.
L’aumônier est là qui récite les
dernières prières.
Le croyant, devant ce spectacle
si triste, atroce, ne peut que se raffermir dans sa foi. Il n’y aurait donc
rien après la mort pour récompenser les hommes qui meurent ainsi loin des leurs
pour
Non, l’acceptation de ce suprême
sacrifice doit racheter bien des fautes ; j’en ai la persuasion, le Bon
Dieu est bien le Bon Dieu et il se montrera toute miséricorde pour les pauvres
âmes de tous ceux qui ont succombé dans cet embrasement du sacrifice, quand
bien même ils n’auraient pas eu la pleine intelligence des nécessités qui le
justifient.
Vendredi 15 octobre 1915
L’ordre survient soudain de
boucler les sacs.
A quatorze heures trente, nous
quittons la tranchée Dantzig
pour gagner la cote 152 ; le 81e Régiment d’Infanterie nous
remplace là-bas.
Beaucoup d’avions en l’air. Un
taube, atteint d’un coup de 75, tombe sous nos yeux dans nos lignes du côté de Tahure.
Nous arrivons fourbus à la cote
152 où nous dressons nos tentes pour la nuit.
J’apprends là une triste
nouvelle : peu avant notre passage à
L’hémorragie a été si violente
que la mort n’a pas tardé. Le corps a été transporté à Somme-Suippes.
Nous avons reçu un renfort d’une
vingtaine d’hommes par Compagnie, venant de Compagnies de marche du 108e
Régiment d’Infanterie en cantonnement à Moreuil
.
Un jeune de la classe
Samedi 16 octobre 1915
Départ à huit heures du matin de
la cote 152 : Suippes, Bussy-le-Château ;
Grand-halte ; Départ : Courtisols
(chef-lieu).
Le pays est déjà plus civilisé.
Dimanche 17 octobre 1915
Je suis allé à la messe à Saint-Julien-de-Courtisols. Il y
a deux mois, presque jour pour jour, nous y cantonnions en allant à Somme-Suippes. J’ai revu ma
grange d’alors. Je pense à ce brave gone de Leroux
et à la bonne journée passée ici.
J’aurais voulu acheter du vin gris,
comme ce jour là : mais je me suis laissé trompé et l’on ne m’a donné
qu’un affreux mélange de vins blanc et rouge et d’eau. « c’est
égal », l’on entend plus le canon : le moral est bon !
J’ai vu le soir cet excellent
ami Besson. Nous nous asseyons devant une bonne bouteille de mousseux, faute
d’avoir pu la boire avant l’attaque.
L’on dit que les permissions
vont reprendre dès notre arrivée à destination.
Lundi 18 octobre 1915
Départ de Courtisols dans la nuit à deux heures trente.
Temps brumeux… Nous gagnons Chalons par la route Paris -
Metz, soit une étape de seize kilomètres assez fatiguante, comme toute marche
de nuit.
Arrivée à six heures à la gare.
Nous avons traversés la ville
encore endormie. Quelques commerçants commençaient juste à ouvrir leurs
boutiques, des ouvriers se rendaient au travail. C’est sans doute à l’heure
matinale qu’il faut attribuer l’indifférence avec laquelle les civils ont
considéré le défilé du Bataillon. Pourtant le XIVe Corps a eu sa
bonne part dans les vingt milles prisonniers boches qui ont passé dans Chalons
du 25 septembre au 1er octobre…
Nous quittons Chalons à neuf
heures… Point de bancs, ni de paille dans les wagons ; il fait plutôt
froid, le brouillard persiste toute la journée.
Nous passons à Chaumont, Lure et débarquons,
vers minuit, à Champagney, à
dix kilomètres de Belfort.
Mardi 19 octobre 1915
Nous ne quittons la gare de Champagney qu’à deux heures
trente.
J’avais été fatigué durant le
voyage et même avait eu à Lure une violente crise de coliques. Aussi avais-je
obtenu de mettre mon sac à la voiture, ce qui me permet de faire la marche,
douze kilomètres, environ, sans fatigue.
De Champagney, nous avons gagné Chenebier, petit village à six kilomètres d’Héricourt. Chenebier est un gentil village de Haute-Saône, pays
accidenté, boisé, aux prairies vertes, aux ressources abondantes : fruits,
vin gris, lapins, oies, beaucoup d’eau, foin, et des habitants affables :
un paradis à côté de
Nous devons rester plusieurs
jours à Chenebier ; aussi
nous installons nous de notre mieux dans nos cantonnements.
Sortant de l’enfer de
Le village possède un temple
protestant et une église catholique. Le temple est placé au centre du village,
vers l’école ; il a la même apparence qu’une église, avec un clocher
pointu, au lieu que l’église catholique, construite à l’écart, a un clocher
plus simple revêtu de tuiles colorées.
Le pays est accidenté, vallonné
à l’extrême.
Tous les coteaux sont garnis de
bois, futaies de chênes dont le feuillage d’automne est d’une belle couleur
rousse. Ces bois, d’ailleurs, sont tous organisés en vue de la défense de
Belfort et leurs lisières ont été munies de tranchées et de fils de fer.
Au fond de chaque vallon, un
petit ruisseau, chacun contribuant pour sa part à grossir un petit cours d’eau
qui passe à l’est du village et actionne une machine.
Vendredi 22 octobre 1915
Nous avons eu, ce soir, prise
d’armes pour la remise des décorations. Bien que tous nous soyons plus ou moins
blasés sur ces cérémonies, nous avons été, me semble-t-il, plus impressionnés
que de coutume par cette revue.
Nous étions à la veille de
l’attaque, il y a un mois ; à revoir le drapeau, aujourd’hui, nous avons
revécu le souvenir des amis disparus.
Le Colonel a fait d’ailleurs un
discours très bien senti ; déjà, il avait achevé de remettre les
décorations, lorsque, véritable surprise, les enfants des Ecoles, par une
délicate attention, viennent sous la conduite de l’institutrice offrir un
bouquet à chacun des décorés… Les plus blasés ont été touchés.
Les décorés piquèrent les
bouquets au bout de leur baïonnette et assistèrent au défilé habituel face au
drapeau.
Samedi 23 octobre 1915
Marche de Compagnie, par
Frahier, soit une huitaine de kilomètres qui nous donnent l’occasion de faire
connaissance avec le pays et de nous orienter un peu.
A dater d’aujourd’hui, les
permissions ont repris.
Il part deux permissionnaires un
jour et trois le suivant. Je suis le 11e caporal à partir. Quand
sera ce donc mon tour ?
Mercredi 27 octobre 1915
Marche promenade à
Belfort ; traversée de la ville et retour.
Grand-halte à Essert…
Quand sera ce mon tour de partir
en permission ?
Lundi 1er novembre 1915
Emmanuel est venu me voir en
bécane depuis Dannemarie.
Je l’ai accompagné à Belfort. Il
y avait un an que je ne l’avais pas vu. Aussi, malgré la pluie qui a gâté notre
journée, suis-je rentré content le soir à Chenebier.
Nous avons projeté de faire
venir maman à Belfort dimanche prochain. Nous lui avons écrit :
pourra-t-elle venir ?
Lundi 8 novembre 1915
Maman n’a pas pu venir hier.
J’ai pris Antoine à Valdoie et
nous avons dîné avec Emmanuel. Nous avons passé une bonne journée ensemble,
trop courte malheureusement.
Ma permission va peut-être se
trouver avancée par suite du départ de deux caporaux pour l’école de
sous-officiers.
Jeudi 9 décembre 1915
Chèvremont -
Territoire de Belfort.
Voici fort longtemps que je n’ai
pas écrit mon journal ; depuis le 8 novembre, je crois. Notre vie à Chenebier s’écoulait si
tranquille, exercice matin et soir, qu’aucun événement saillant ne méritait
d’être mentionné.
J’ai passé mon temps à soupirer après
ma permission, à compter et recompter les jours et à défendre mon tour contre
les camarades trop pressés.
Enfin le 28 novembre, je suis
parti.
Je noterai les impressions que
j’ai ressenties et ce que j’ai vu durant le court répit qui m’a été accordé
après douze mois de campagne.
Tout d’abord, les deux ou trois
nuits qui ont précédées mon départ, je n’ai presque pas dormi ; le 28, de
grand matin, j’étais debout pour partir à treize heures…
Nous sommes une trentaine pour
le Régiment ; la gare d’embarquement est Bas-Evette, près Belfort ; nous quittons Bas-Evette
à dix-sept heures : cinq minutes de trajet et nous arrivons à Belfort, où nous avons trois
heures à attendre. Je les mets à profit pour faire un saut à Valdoie, serrer la
main à Antoine.
Vingt et une heures
quarante : départ de Belfort ;
voyage jusqu’à Lyon avec
quelques camarades de mon ancienne Compagnie de Vienne. Nous devions arriver à
Lyon à six heures trente du matin ; mais nous avons quatre heures d’arrêt
à Dijon, de sorte que nous ne débarquons à Vaise qu’à dix heures trente.
Lyon est « à la même
place » ; je suis comme ébloui par le mouvement cependant fort
ralenti ; bien que prévenu, je demeure un instant interloqué devant les
petites contrôleuses de l’O.T.L., fort coquettes dans leur petit costume.
A la maison, l’on ne m’attendait
pas ce jour-là, car j’avais écrit que, si le dimanche je n’étais pas arrivé, ma
permission se trouverait retardée de huit jours.
En franchissant le seuil de
Je retrouve plusieurs amis que
je n’avais pas vus depuis seize ou dix-huit mois. Nous nous entretenons de
notre existence, des disparus.
La ville m’a semblée triste, malgré
le mouvement de certaines rues. Cependant, cinémas, théâtres et cafés
regorgent. Beaucoup de mutilés de guerre, spectacle qui navre.
Hélas !
Le temps passe bien vite et le
lundi 6, je dois dire adieu, pour la deuxième fois, à la maison. Certes, c’est
un dur moment que celui-là. Maman et les « petites » se tiennent sur
le quai de la gare, se contraignant pour ne pas pleurer ; pour moi, je ne
veux pas m’abandonner… et nous nous taisons.
Le train part… une dernière
fois, j’entrevois maman qui pleure sur la quai : j’ai le cœur bien gros.
Je suis heureux d’être allé en
permission ; cela fait vraiment du bien. On se reprend à aimer, on se
repose moralement. J’ai encouragé de mon mieux maman et me suis efforcé de
renouveler sa confiance en Dieu.
Parti de Vaise le lundi 6, au
matin, je ne suis arrivé à Bas-Evette que le lendemain à quatre heures et,
quand après deux heures de marche, j’entre dans Chenebier, j’ai un cafard terrible.
Quel horrible trou ! Et
quel perspective de reprendre la vie militaire ! J’aurais voulu me reposer
après un si long voyage ; mais, pas du tout : voici que, malgré mes
réclamations, on m’envoie à l’exercice : j’en ai gros sur le cœur. Tant
que dure l’exercice, le cafard me poursuit : c’est à pleurer.
Au retour, une bonne nouvelle
nous arrive : notre repos est fini : nous montons aux tranchées et
partons demain pour l’Alsace.
Mercredi, 8, nous avons donc dit
adieu à Chenebier, sans aucun
regret pour ma part. Nous traversons Belfort et nous arrêtons sept kilomètres
plus loin à Chèvremont :
marche exécutée sous une pluie battante et donc extraordinairement fatiguante.
Jeudi 9 au vendredi 10 décembre 1915
Chèvremont :
pluie, boue, sale cantonnement !
Au réveil, le cafard, lorsque
les cris sauvages de l’homme de jus me tirent du sommeil. Je pense à mon lit
doux de la maison et me retrouve à la guerre.
Samedi 11 décembre 1915
A sept heures trente, nous
quittons Chèvremont pour Ballesdorf, près Dannemarie. Successivement, nous
traversons Petit-Croix Montreux-Vieux,
Retzwiller, Dannemarie et entrons dans Ballesdorf sous la pluie.
Nous tombons sur un bon
cantonnement : beaucoup de paille, pas trop de courant d’air.
Dimanche 12 décembre 1915
Je commence à me familiariser
avec le village et à m’y reconnaître. Mais mes impressions sont tellement confuses
encore… sans doute auront-elles le temps de changer. Je ne sais comment les
fixer.
Ballesdorf, en
français Baudricourt, est un charmant
petit village, aux maisons groupées et régulièrement alignées le long des rues.
L’ensemble est coquet, agréable
à l’œil.
A part quelques rares bâtisses
qui sont sans style ou affichent le goût boche, les maisons sont toutes
édifiées suivant le même modèle : murs en torchis soutenus par une
charpente de bois dont les diverses pièces, montées symétriquement, se détachent
en couleur foncée sur les murs badigeonnés d’une teinte plus claire.
Les toits sont vieux et moussus,
ils s’avancent en auvent à plusieurs étages. L’intérieur est simple et propre.
L’église qui date d’une
vingtaine d’années, est d’une construction légère, de beaucoup d’effet, mais,
somme toute, elle n’est pas belle.
Lundi 13 décembre 1915
Hier, j’ai visité l’école de Ballesdorf.
Une chose remarquable, c’est la
quantité d’enfants, garçons et filles, qui peuplent le village. A mon arrivée à
l’école des garçons, c’était la récréation : soixante-dix-sept gamins
sautaient dans une petite cour sous la surveillance d’un instituteur soldat,
sergent au 49e Territorial et de l’ancien maître allemand, quelque
temps envoyé en France comme otage, puis réintégré à Ballesdorf.
La fréquentation de l’école est
obligatoire et sanctionnée par des amendes, comme sous le régime boche.
Les jeunes gens, jusqu’à vingt
ans, y sont astreints deux fois
par semaine. Les enfants, paraît-il, assimilent rapidement le français, mais,
sitôt sortis de l’école, c’est le patois alsacien ou l’allemand qu’ils parlent.
Rien d’étonnant à cela
d’ailleurs.
C’était hier dimanche.
Grand-messe à neuf heures trente. L’église était comble ; sermon et chants
en allemand.
C’est un fait absolument
extraordinaire de voir un village aussi près des lignes et pourtant absolument
intact.
Mercredi 15 décembre 1915
Emmanuel est venu me voir de Dannemarie à son retour de
permission.
Jeudi 16 décembre 1915
Travaux en première ligne.
Les boyaux sont dans un état
effroyable de délabrement, éboulés, pleins d’eau, le terrain étant argileux et
marécageux. Calme en ligne.
Les Allemands, dit-on, font
évacuer Altkirch : on les
voit déménageant les maisons. Prépareraient-ils quelque opération ?
Peut-être nous a-t-on amenés ici
dans cette prévision.
Vendredi 17 décembre 1915
Aujourd’hui, nous avons touché
chacun une capote neuve.
J’ai quitté avec regret ma
vieille capote grise, sale et fripée, mais que j’avais traînée dans
Distribution de cadeaux de la
ville de Lyon aux combattants du 25 septembre ; pipes, tabac, couteaux,
etc.
Dimanche 19 décembre 1915
Montée du Bataillon aux
tranchées.
Mercredi 22 décembre 1915
Ma Compagnie a pris hier au soir
les tranchées de deuxième ligne au Bois du Stockele, organisé défensivement par
notre Génie. Nous avons trouvé là de bonnes cagnats, à l’épreuve des 210, et,
somme toute, n’était l’obscurité qui y règne, nous ne sommes point mal du tout.
Je ne pense pas que nous
restions longtemps par là ; des bruits de relève courent. Je quitterai le
pays à regret, car le secteur est tranquille, les habitants sont affables et
rarement nous avons été aussi bien.
Je suis dans mon quatorzième
mois de campagne : depuis mon départ de Vienne, que d’événements où,
clairement, j’ai vu la main de Dieu me protéger !
Et cependant, il y a des heures
où je suis tenté d’oublier cette protection divine. Le repos et l’inaction où
je suis réduit, favorisent les idées frivoles qui, par réaction, me
poursuivent. Et puis, également, depuis l’attaque du 25 septembre, j’ai perdu
mes meilleurs amis… nous formions un petit groupe de jeunes gens chrétiens.
Je suis seul : non pas que
les camarades me manquent, mais plutôt les « amis ».
O mon Dieu, rendez-moi ma
ferveur passée. Ma bonne Mère, je vous ai donné mon cœur : gardez-le, ne
me le rendez pas, consumez-le d’amour pour vous.
Vendredi 24 décembre 1915
Vingt et une heures… Un vilain
temps aujourd’hui : du vent, de la pluie, de la boue, une boue infecte
dans laquelle on est obligé de patauger du matin au soir et bien souvent pour
des sottises.
C’est la veillée de Noël, la
deuxième que je passe en guerre. Sera ce enfin la dernière ?
L’an passé, nous étions aux
créneaux : douze heures de garde consécutive par un froid de loup. Cette
année, au moins, ma Compagnie a la chance de ne pas être en première
ligne ; nous comptions passer la journée au village et voici que c’est dans
un abri « à l’épreuve », un trou sans air, humide et plein de poux,
que nous faisons la veillée.
Quand à la messe de minuit…
Je suis à la tristesse, car je
songe aux Noëls d’antan, tout pleins de gaieté. Notre famille est dispersée…
Autour de moi, les camarades ressentent la même douleur de « se
souvenir ».
Pourquoi donc veillons-nous,
puisque pour nous qui sommes en ligne, il n’y a pas de messe de minuit ?
Pour revivre ces souvenirs et la
tradition du réveillon en famille, qui est remplacé par l’escouade, la section…
Et dans notre vaste abri, où deux sections sont rassemblées, accroupis en
cercle autour de modestes friandises, sur les bat-flanc, de petits groupes
mangent ; d’autres jouent aux cartes et fument une « bonne »
pipe, tandis qu’en un recoin un joueur d’harmonica siffle mélancoliquement les
airs de Noël.
J’ai laissé à mes hommes une
certaine liberté. Trois d’entre eux « se sont débinés » à Ballesdorf… pour réveillonner.
J’ai fermé les yeux : c’est
Noël !
Lundi 27 décembre 1915
Relève. Nous redescendons à Ballesdorf.
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