Présentation
Souvenirs bien incomplets après 50
ans d'un soldat volontaire de la classe 15, mais d’une richesse très
intéressante : ses combats (les Eparges début 1915, la bataille de
champagne en sept. 1915, Verdun en 1916, ), son empoisonnement, ses 2
ensevelissements sous terre, ses 2 blessures, la scène de fraternisation...
Quelques passages
poignants : sa section est désignée pour amener la nourriture en première
ligne. l’attaque d’une ferme à Cumières, le vol de la
serpe, la folie d’un commandant...
Merci à Bruno, son petit-fils
Les recoupements sur les
Journaux des Marches et Opérations des différents régiments et sur les
fiches «mort pour
J’ai rajouter volontairement ces
dates, des explications (en
bleues dans le texte) et des paragraphes, pour
une meilleure compréhension du récit.
Sommaire
1915 : Les Eparges (Meuse) au 106e RI : Les combats, son
empoisonnement
Séjour dans les hôpitaux : Vittel, Neufchâteau, Lyon
Sept. à déc. 1915 : Retour
au front, bataille de Champagne au 155e RI
Mars à mai 1916 : VERDUN : Bois Bourru, Cumières, la corvée
de soupe, l’ensevelissement
Mi-mai 1916 : La permission, la
citation et la nomination caporal
24 mai au 1e juin 1916 : l’attaque
de CUMIERES, la grange
Juin à août 1916 : La fraternisation, la tête à vache,
forêt d’Apremont
Oct.-nov. 1916 : Normandie,
Gournay-en-Bray, l’épisode du MAUSER
Sept.-oct. 1916 : La Somme : le
bois de Saint-Pierre-Vaast, la soif, les moutons
Fin 1916, début 17 : Séjour dans
les hôpitaux : Bray/Somme, BREST
Mai 1917 : Congé de convalescence
d'un mois
Inapte pour l’infanterie, apte pour être cavalier
au 61ème d'Artillerie
Stage d’artillerie, caserne des Ursulines,
Saint-Brieuc
Retour au front, intégration au 7ème d’artillerie
Juin-juillet
1918 : Agent de liaison des avant-trains au 7e d’artillerie : Aisne
Les VOSGES, la grippe espagnole
Nov. 1918-1919 : L’armistice, l’Alsace,
Bordeaux, la démobilisation
Le 2 août 1914, quand le tocsin
a sonné, nous étions à moissonner dans un champ que nous appelions le «
VERGERDREAN ».
Çà fait un drôle d'effet, nous
avions beau nous y attendre, le travail fut fini pour ce jour-là.
Quelques-uns des moissonneurs
recevaient leur feuille de route dès le lendemain.
Presque aussitôt, les trains ont
commencé à passer bondés de soldats. Les wagons étaient décorés de branchages,
avec des inscriptions à la craie: « TRAIN DE PLAISIR POUR BERLIN ».
Les mobilisés en pantalons
rouges et capotes bleues chantaient comme s'ils allaient à une noce.
Quelques jours plus tard, il y
avait changement de musique. Les trains repassaient avec des brancards
suspendus contenant des blessés. Les moins atteints, souvent avec un bras en
écharpe, étaient aux portières, mais ils n'avaient plus le sourire.
Le premier blessé de nos voisins
est rentré chez lui un bras traversé par une balle. Il s'appelait Joseph HUET.
Nous allions le voir et le questionner, mais il ne savait pas grand-chose, puis
d'autres blessés, des disparus, des morts ont endeuillé la commune.
Nous étions neuf de la classe 15
à BAGUER-PICAN (1) : Paul
BRUNE qui fut ajourné au Conseil de Révision. Les huit autres bons pour le
service armé : François DAROT (2), Jean DESLANDES (3), Hippolyte CHAUMONT, André VERGNE, Judicaél LEBELTEL,
Auguste MANET, Auguste LOGNONE (4) et moi.
(1) situé en Ile et Vilaine, à quelques km de
Dol-de-Bretagne
(2) François DAROT a été tué le 16 août 1917, en
Belgique, à Boesinghe. Il faisait parti, à cette date, du 110e RI. Son nom est
gravé sur le monument aux morts de Dol-en-Bretagne. Il est inhumé à Ypres
(3) Jean Baptiste DESLANDES a été tué le 25 février
1916, au bois Bouchot, dans
(4) Auguste LOGNONE est mort (pour
En circulant par la commune, de
l'un chez l'autre, nous chantions. Je me souviens de ce couplet:
«Là-bas dans la plaine, j'entends pleurer (bis)
C'est la voix de nos soldats blessés qui crient aux armes,
C'est la voix de nos soldats blessés qu'il faudra
remplacer.
Nous les remplacerons ces braves, ces braves,
Nous les remplacerons ces braves guerriers. »
La plus grande partie des
moissonneurs ayant été mobilisée, le travail ne manquait pas pour ceux qui
provisoirement restaient au pays.
Notre père fut à son tour appelé
à SAINT MALO, comme sergent instructeur.
Puis le tour de la classe 15
arriva, nous sommes partis le 18 décembre 1914.
Nous avons eu la chance d'être
quatre appelés au 25ème
d'infanterie à CHERBOURG, caserne Proteaux :
Hippolyte
CHAUMONT, Jean DESLANDES,
François DAROT et moi.
Après les adieux aux parents et
aux voisins, nous avons embarqué gaiement.
Arrivés le soir à la gare de
CHERBOURG, nous avons été accueillis par un sergent qui nous a conduits à notre
chambre.
Nous étions deux affectés à la
même escouade : François DAROT et moi.
Nous avions comme chef
d'escouade le caporal JAILLIER; comme sergents THOMAS et CHENARD et comme
Adjudant MERCIER.
Nous avons fait environ quatre
mois de classe.
Nous allions faire l'exercice sur
les glacis et au tir à
François DAROT et moi avons levé
la main avec d'autres camarades.
Quelques jours après, nous
étions habillés de bleu horizon et nous partions rejoindre le 106ème Régiment d’infanterie dans
La première chose qui m'a frappé
en arrivant dans ce patelin, ce fut une troupe de soldats qui descendaient des
EPARGES. Ils avaient de la boue jusqu'à mi-jambe et avaient coupé leur capote à
la hauteur d'une tunique pour qu'elle ne traîne pas dans la boue.
Nous sommes tombés dans une
escouade où il y avait déjà un gars de
Nous étions arrivés au front les
derniers jours d'avril.
Le 1er mai, nous montions en
tranchées, dans le bois de MOUILLY. En montant en ligne, nous avons entendu
siffler les premiers obus qui nous passaient sur la tête pour aller éclater au
loin.
Arrivé en ligne dans la nuit, le
caporal m'a emmené quelque part dans le bois relever une sentinelle pour deux
heures de faction. J'avoue que j'étais complètement désorienté. Les fusées
éclairantes, l'éclatement des obus plus ou moins rapproché : s'il m'avait fallu
retrouver ma tranchée seul, j'en aurais été incapable.
Au bout de deux heures, j'ai été
relevé.
Le lendemain, nous avons été désignés
François DAROT et moi, pour être camarades de combat. Il fallait que l'un des
deux soit au créneau.
Le deuxième jour, j'ai vu le
premier tué : notre caporal étant sorti de la tranchée pour satisfaire un
besoin, a reçu une balle dans la tête.
Dans le courant de l'après-midi,
le lieutenant et le sous-lieutenant sont passés dans la tranchée demandant un
volontaire pour grimper sur un arbre. Ils supposaient que la balle qui avait
tué le caporal le matin, avait été tirée de la tranchée qui était à environ
Le but, en grimpant sur un
arbre, était de se rendre compte si cette tranchée était occupée en permanence,
ou si l'ennemi n'y venait qu'en patrouille. Je me suis proposé et j'ai réussi à
grimper sur un gros hêtre d'où il y avait une bonne visibilité sur la tranchée
en question.
Pendant 1h30 ou 2h00, j'ai
regardé de mon mieux si je voyais quelque chose bouger, mais n'ayant rien
constaté, il faisait chaud, je n'avais pas beaucoup dormi les nuits
précédentes, je fermais les yeux malgré moi. Pour ne pas m'endormir, j'ai sorti
mon couteau et j'ai commencé à graver mon nom sur l'écorce de l'arbre. J'étais
occupé à cette opération quand le sous-lieutenant BAZIR (*) est
survenu et m'a prié de descendre.
Il m'a demandé si j'avais
constaté quelque chose.
Sur ma réponse négative, il m'a
dit que ce n'était pas étonnant étant occupé à autre chose qu'à faire ce qu'i1
m'avait commandé.
Ce compliment m'a un peu
refroidi.
(*) Il s’agit du sous-lieutenant SCHIRTZ DE BASIRE,
de la 11e compagnie (composition du 106e RI rédigé dans le journal Des Marches
et Opérations)
Le secteur n'était pas mauvais,
mais il y avait cette particularité que je n'ai jamais vue ailleurs.
Quand une sentinelle tirait un
coup de fusil, instantanément, tout le monde était au créneau et commençait à
tirer. Il en était de même des allemands, ce qui faisait une pétarade qui
durait quelque fois une demi-heure. La première fois que j'ai vu cela, je
croyais bien que nous étions attaqués, mais il n'en était rien.
Les coups allaient en diminuant,
puis tout rentrait dans le calme.
Nous avions comme adjudant, un
boulanger dans le civil, du nom de FUSIL. Il avait un nom prédestiné car il
était tireur d'élite.
Nous avons été relevés après une
quinzaine de jours de tranchées. Nous étions au repos dans un village où il y
avait encore des civils.
C’était calme, mais les
cantonnements étaient affreusement sales. Depuis qu'ils étaient occupés par des
soldats, je crois que la paille n'avait jamais été changée. C'était en grabats
et plein de vermines, si bien qu'au bout de quelques jours, nous étions dévorés
par les poux.
Les anciens commençaient à s'y
habituer. J'en ai même vu qui en détenaient dans de petites boîtes et à l'heure
de la récréation, ils pariaient une tournée avec un copain.
Le jeu consistait à étaler un
journal avec un petit cercle au centre. Dans ce petit cercle, ils plaçaient
deux poux : un gros noir et un petit rouge, car il y en avait au moins deux
espèces.
Les noirs avaient les pattes
plus longues, mais les rouges étaient plus nerveux. Les chances étaient à peu
près équilibrées. Celui dont le pur-sang atteignait le premier la lisière du
journal avait gagné la tournée.
Nous faisions des marches tous
les deux jours.
Vers 3 heures du matin, il y
avait alerte et comme nous ne savions pas si nous reviendrions au cantonnement,
nous étions forcés de prendre tout notre barda : fusil, cartouches, grenades,
sac au complet avec à l'intérieur: linge de corps, conserves alimentaires, et à
l'extérieur : souliers de repos, couverture, peau de mouton, toile de tente,
gamelle, outils.
Il fallait compter
A l'entrée du village, au retour
de la marche, le Général entouré de son état-major nous attendait. Il fallait
se mettre au pas cadencé, alors que nous avions du mal à traîner nos godillots.
J'avais comme petit outil une
serpe, elle m'avait été volée. Le sous-lieutenant DE BAZIR, chef de ma
section (*), me dit
:
« Vous savez ce
qu'il vous reste à faire, c'est d'en faucher une autre ».
N'étant pas né voleur, cela me
répugnait.
(*) Cet élément est important, le sous-lieutenant SCHIRTZ
DE BASIRE, étant de la 11e compagnie, 3e bataillon, nous pouvons en conclure
qu’à cette époque Laurent COUAPEL était de cette compagnie
Cependant, le lendemain, nous
étions en marche et passions à côté d'un cantonnement de soldats. L'un d'eux était
occupé à couper du bois avec une serpe. Il avait planté son outil sur le
billot, s'était écarté de quelques pas et regardait dans nos rangs pour voir
s'il y avait des gars de connaissance.
Le sous-lieutenant DE BAZIR, qui
marchait en tête de section, me désigne la serpe de la main. Je me trouvais
juste en face, j'attrape la serpe et la mets sous ma cape.
Le reste de la journée, nous ne
faisions pas grand chose.
En plus, des camarades déjà
cités, j'avais fait la connaissance d'un gars des environs de GUINGAMP qui
était aussi à mon escouade. Il s'appelait Louis COEURET.
Au retour d'une marche où nous
avions absorbé de l'eau puisée dans un puit où il y avait des cadavres,
beaucoup ont été pris de coliques. (*)
J'étais du nombre.
(*) Un camarade de Laurent a écrit après son départ qu'il
avait été retiré les cadavres de trois soldats allemands du puits où ils
avaient puisé de l'eau
Le lendemain matin, nous avons
passé la visite. Le major qui m'a ausculté était un commandant. Il avait à ses
côtés trois autres médecins d'un grade inférieur.
Quand il eut fini de m'examiner,
après m'avoir posé quelques questions, il s'est adressé à ses aides et leur a
dit :
" Voilà un gars de
la campagne, bien bâti et solide. Il est crevé, ils les crèvent ces jeunes
gens"
Évacué, sur ma fiche, il y avait
inscrit: «
Embarras gastrite, courbature fébrile ».
Extrait du
journal des Marches et Opérations, service santé du 106eRI
1ère étape:
VERDUN, là, nous avons eu du bouillon
de légumes à boire à satiété, çà m'a fait beaucoup de bien.
2ème étape:
CONTREXEVILLE, j'ai été hébergé
dans un hôtel transformé en hôpital. Nous étions traités comme des rois (Hôtel
de
Le matin, la patronne de l'hôtel
nous faisait la toilette et nous parfumait à l'eau de Cologne. Sur la table de
nuit, il y avait une petite bouteille de malaga.
La nourriture était excellente.
Nous buvions aussi de l'eau de la source.
J'y suis resté huit jours.
Puis j'ai été à VITTEL, deux
jours. Ensuite à NEUFCHATEAU, c'était un hôpital militaire. J'ai trouvé du
changement avec CONTREXEVILLE, d'ailleurs, j'avais de la fièvre. Nous n'avions
que du liquide: lait et eau. La maladie s'était déclarée, j'avais la typhoïde,
ainsi que toute la chambrée.
Quand la température montait
trop haut, les infirmiers portaient le malade sous une douche d'eau froide. Mon
camarade de lit y était passé. Il m'a dit qu'il préférait mourir plutôt que d'y
retourner.
Au bout de trois semaines
passées à NEUFCHATEAU, j'ai été dirigé sur LYON où je suis resté une dizaine de
jours dans un dépôt de convalescents.
Nous étions très bien nourris.
Nous étions libres de sortir et
avec quelques camarades, nous avons visité la ville.
Il y a NOTRE DAME DE FOURVIERES
qui est très bien, le jardin d'acclimatation dans un très beau décor approprié
à leurs mœurs : des cavernes avec des cataractes. Il y avait également des
crocodiles allongés sur le sable à côté d'une mare. Ils étaient aussi immobiles
que des troncs d'arbres et pour les faire bouger, nous leurs jetions de petits
cailloux.
Quand un caillou leurs tombait
dessus, ils ouvraient un oei1et c'était tout. Il y avait aussi un loup, un
zèbre, beaucoup de daims et plusieurs autres animaux, dont je me souviens moins
bien.
Pour nous désaltérer au cours de
nos promenades, nous achetions un litre de vin rouge et une bouteille de
limonade: 6 sous le vin et 4 sous la limonade.
J'ai obtenu un mois de
convalescence à passer à la maison.
Avec un camarade, je suis passé
à PARIS. Nous y sommes restés 24 heures. Nous avons vu
Puis vint l'arrivée à la maison
avec le plaisir de se retrouver en famille.
Je n'étais pas complètement
rétabli mais le lendemain de mon arrivée, i1 y avait l'étable à curer et ce
n'était pas une petite corvée. Le fumier arrivait à hauteur des mangeoires et
l'équipe n'était pas forte. Je les ai aidés en prenant une bonne suée.
Le lendemain, j'étais
parfaitement remis. Pendant ma convalescence, j'ai reçu une lettre de François
DAROT qui m'annonçait que Théophile DESSENS (1) de BROUALAN s'était fait descendre de l'arbre où j'étais
monté dans les bois de MOUILLY.
Son corps ayant été ramené, j'ai été à
l'enterrement avec mon frère Ernest qui était en permission.
(1) Théophile DESSENS est mort à l’hôpital de
Ligny-en-Barrois le 7 juillet 1915. Il faisait parti du 106e RI. Son nom est
gravé sur le monument aux morts de Brouala.
La convalescence écoulée, j'ai
rejoint un fragment du 106ème à SAINT AUBAIN DU CORMIER.
Là, j'ai retrouvé un camarade du
front: Louis COEURET.
Nous cantonnions au bureau de
tabac et nous allions faire l'exercice au camp de
Pendant ce stage, j'étais parti
un soir avec un vélo qui n'avait que le cadre et les roues, sans permission.
J'avais fait un tour à BAGUER-PICAN revoir les parents et amis. J'étais rentré
le dimanche soir pour l'heure de l'appel.
Le moment de retourner au front
est venu.
Nous sommes partis pour VITRE
nous faire équiper à neuf. Comme nous devions faire la route à pied, le copain
Louis COEURET qui avait sa cousine mariée au notaire du VAL-DTZE, m'avait
proposé, si nous trouvions une voiture, de devancer la troupe pour lui dire
bonjour en passant.
Un boucher, qui justement s'y
rendait, nous a offert une place, ce qui nous a permis de gagner une bonne
heure sur le convoi. Sa cousine nous a très bien reçus. Nous avons fait la
collation, le repas avait été très gai.
Au moment du départ, mon ami
s'est mis à pleurer et a dit à sa cousine :
« Je te dis adieu,
car je ne reviendrai pas. »
Nous avons rejoint le
détachement à VITRE. Nous y avons passé une huitaine où nous n'avions pas grand
chose à faire.
J'avais mon oncle et parrain,
l'Abbé François COLICHET, Recteur à VERGEAL. (environ
Un jour, j'invite le camarade
Louis à venir avec moi voir l'oncle. Nous avons emprunté deux vélos à un
garagiste. Nous n'étions pas très bien tombés car l'un des vélos avait un
guidon rigide. Nous le prenions chacun à notre tour, c'est fatigant un guidon
qui ne tourne pas.
Pour revenir, çà allait un peu
mieux, l'oncle nous l'avait arrangé.
Nous avions été très bien reçus,
nous avions déjeuné en compagnie de l'oncle et d'une jeune fille qui était son
invitée: le repas avait été très joyeux.
Au moment de se quitter, Louis
s'est encore mis à pleurer et il a répété ce qu'il avait dit au moment de
quitter sa cousine:
«Adieu, Je ne
reviendrai pas. »
Nous le consolions de notre
mieux en lui disant qu'il se faisait des illusions.
Bref, le départ pour le front
est arrivé.
Nous étions du 106ème d'infanterie. Nous partions en
renfort au 155ème d'infanterie. (*)
Nous arrivions au front le 20
septembre 1915.
(*) Le JMO du 155E RI signale que le 23 septembre
1915, un renfort de 178 hommes arrive au régiment, mais sans donner leur
provenance
Le 22, nous montions en tranchées pour la grande bataille de
CHAMPAGNE Notre secteur était face à SAINT-SOUPLET.
Arrivés en première ligne, les 75 nous passaient au ras de la tête pour éclater à
Les 155 et plus gros calibres passaient en miaulant pour aller
pilonner les arrières de l'ennemi.
C’était un vacarme et un feu d'artifice inimaginable.
Le 24 au soir, un soldat est passé dans la tranchée, demandant à
ceux qui voulaient se confesser d'aller voir l'aumônier dans un gourbi à côté.
Pour mon compte, J'y suis allé.
Nous savions que l'attaque était
pour le lendemain à l'aube, le 25 septembre 1915, une date que je n'oublierai jamais.
A la pointe du jour, le clairon
de notre compagnie a sauté sur la tranchée et a sonné la charge.
Nous pensions qu'avec un pareil
déluge d'obus, il ne restait personne dans les tranchées adverses. Nous nous
étions trompés, car les balles ont commencé à siffler autour du clairon,
cependant, il n'a pas été touché. Après le clairon, notre commandant est monté sur
la plainte en disant :
« En avant mes enfants »
Presque aussitôt, nous avons
croisé des blessés allemands faits prisonniers. En tête, il y avait un
commandant, il avait le ventre ouvert et tenait ses entrailles dans ses bras.
Un soldat suivait avec un oeil arraché qui lui pendait sur la joue et bien
d'autres soldats avec des blessures plus ou moins horribles.
Nous attaquions en colonnes par
deux. Je marchais à la gauche de mon caporal DUMONT. Nous n'avions pas fait
« Touché »
Il avait reçu la balle dans
l'aine.
Nous n'avions pas le droit de
nous arrêter à porter des soins aux blessés. Notre commandant qui était à
quelques mètres à ma gauche a reçu une balle en séton dans le cou, son
ordonnance lui a fait un pansement sommaire et il a repris la tête du
bataillon.
En avant de moi i1 y avait notre
sergent de section, le sergent GORDON, clown dans le civil, il s'était
barbouillé la figure comme au cirque. A chaque bond, nous profitions des
accidents du terrain.
GORDON était superbe, il n'a pas
baissé la tête une seule fois, pourtant, une balle avait traversé le sommet de
son casque, sa capote était trouée par les balles et déchirée par les éclats
d'obus, mais il n'arrêtait pas de nous faire rire avec ses pitreries.
Finalement, il n'a pas eu une égratignure.
Pour le soir, nous avions avancé
de plusieurs kilomètres, mais à la nuit, nous avons arrêté parce que soi-disant
nous étions menacés d'être encerclés.
Les officiers, craignant que les
tranchées et abris soient minés, nous ont fait allonger derrière le parapet
d'une tranchée. Comme nous étions habillés de neuf, nous avions aussi des
souliers neufs, mes brodequins me gênant un peu, pour mieux courir le matin de
l'attaque, j'avais mis mes souliers de repos avec le haut en toile. J'avais été
mal inspiré.
Toute la journée, il était tombé
une petite pluie fine qui m'avait trempé les pieds.
(*)
(*) Le JMO du 155e RI signale que le 25 septembre
1915, au soir, le régiment avait perdu plus de 500 hommes
La nuit, il y a eu une forte
gelée blanche et pour le matin, j'avais les pieds gelés, pas assez pour être
évacué, mais assez pour me faire souffrir pendant plusieurs mois.
Le matin, à la pointe du jour, nous
avons aperçu quelques allemands sortir des tranchées en avant de nous et se
diriger vers nos lignes sans arme et se constituer prisonniers. Il en est passé
un tout près de moi très jeune et très grand, vêtu de la capote grise et du
béret rouge.
C'était un bel homme qui ne
paraissait nullement impressionné de se trouver au milieu de nous.
Dans la journée, nous avons eu
le droit de pénétrer dans les tranchées et dans les abris fabriqués par les
Allemands. Je n'avais pas vu ça chez nous. Il y avait des abris où loger une
compagnie, taillés dans la craie à 7 ou
Les jours suivants, nous étions
en 1ère ligne, je n'étais pas de garde au créneau et je m'étais allongé dans
une petite niche que nous creusions dans le bas de la tranchée en prévision des
fusants. Justement, il nous arrivait de gros noirs, nous les appelions ainsi à
cause du gros nuage de fumée noire qu'ils dégageaient en éclatant.
L'un d'eux, un 155, venait d'éclater à
Quand je suis arrivé à lui il
était nu jusqu'à la ceinture, le major venait de l'examiner et essayait de le
consoler en lui disant qu'il avait la bonne blessure. C’était un scaphnel qui
lui était rentré au bas de l'omoplate et se dirigeait vers la région du cœur.
Aussitôt qu'il m'a vu, il m'a
dit:
« Adieu, j'en ai pour mon
compte»
Et en effet, il est mort le
lendemain à l'hôpital. Ses pressentiments ne l'avaient pas trompé.
Au bout d'une huitaine, nous
avons été relevés et nous sommes descendus au repos dans les baraquements du
106ème au camp de CHALONS.
En descendant, nous avons pu
remarquer que les cadavres des hommes avaient été enlevés.
A la lisière d'un petit bois de
sapins, nous en avions bien laissé une centaine fauchée par les mitrailleuses
ennemies.
Mais, si les hommes avaient été
inhumés, les chevaux n'y étaient pas. Il y avait là une cinquantaine de chevaux
ballonnés qui dégageaient une odeur épouvantable.
Dans les baraques, nous n'étions
pas mal. Il y avait une bonne litière de
paille fraîche et nous pouvions nous procurer du pinard à MOURMELON où il y
avait encore des civils.
Au bout de huit jours, nous
avons repris les lignes dans le même secteur où nous avions attaqué.
Dans la nuit du 7 octobre 1915, notre capitaine nous avait emmenés creuser une tranchée.
Nous avions travaillé toute la nuit, nous avions enlevé nos capotes et les
avions déposées avec nos fusils sur le bord de la tranchée que nous creusions.
A la pointe du jour, il est
passé un avion ennemi qui nous a aperçu et signalé.
Aussitôt, les 155 percutants nous sont tombés dessus et le tir était bien
réglé. Il en est tombé un sur mon fusil et ma capote qui les a pulvérisés.
J'étais à côté du caporal, un
jeune engagé de 18 ans. Nous avons été enterrés
tous les deux. Les camarades nous ont dégagés.
Je n'avais rien, le caporal non
plus ou du moins, nous lui avons trouvé aucune trace de blessure, mais il était
mort commotionné.
Quelques minutes après, arrive
un bataillon du 154ème d'infanterie, commandant en tête, revolver au poing et
qui nous interpelle:
«Qu'est-ce que vous foutez là
le 155 ! Voulez-vous filer
devant nous ou je vous brûle la gueule. Votre régiment est en train d'attaquer
et vous êtes planqués là ».
Pour ma part, j'avais trouvé ces
mots parfaitement injustifiés. Nous n'avions pas revu notre capitaine depuis le
soir et n'avions aucun ordre d'évacuer la tranchée que nous avions creusée.
Cependant, nous avons obéi et
sommes partis avec le 154.
Arrivés en première ligne, les
occupants nous ont confirmés ce que le commandant nous avait dit.
Notre régiment avait bien été
attaqué et la plus grande partie de nos éléments d'attaque était restée dans
les barbelés avant d'avoir atteint la
tranchée allemande.
Ils avaient été exterminés par
nos 75 qui avaient tiré trop court.
Nous sommes restés quelques
jours avec le 154e, puis nous avons rejoint le 155e et nous sommes descendus au repos à VADNEY à
Nous avions
Nous arrivions au village vers
10 h 00.
Nous mangions la soupe, un bon
coup de pinard et nous dormions jusqu'au lendemain matin.
Pendant ce repos, nous couchions
dans une grange. Le fermier nous a demandés pour lui d'épandre du fumier.
Il y avait deux rangées de
fumier dans un champ très long.
Nous étions trois.
Arrivés dans le bout du champ,
l'un de nous, un breton des COTES DU NORD qui s'appelait LE CREURER, nous dit:
« Les gars, prenez la
rangée là, je vais prendre l'autre ».
Les rangées étaient égales. Je
croyais savoir épandre du fumier et mon camarade était du métier aussi. Et
bien, nous en avons eu assez pour arriver au bout en même temps que lui.
Le fermier n'en revenait pas.
Il nous a offerts à dîner, le
repas n'avait rien d'extraordinaire, du lard et des choux, mais comme c'était
un plat rare pour nous, nous avons bien mangé.
Nous avons tenu ce secteur pendant quelques mois. (*)
Nous tenions les tranchées une
huitaine de jours et huit jours de repos à VADNEY ou au camp de CHALONS dans
les baraques du 106ème d'infanterie.
Pendant cette période, le
secteur était assez calme, la nuit nous transportions des rondins pour faire
des abris où nous placions des barbelés.
Cependant, une nuit où j'étais
sentinelle, il est tombé un obus à gaz si près de moi que les copains m'ont
emporté sans connaissance. C'était des gaz lacrymogènes.
Au bout de quelques jours, je ne
ressentais plus rien.
(*) De septembre à décembre 1915
Une autre nuit où j'étais au
créneau, il faisait beau clair de lune, j'aperçois à une trentaine de mètres
comme un homme qui aurait été couché dans un trou d'obus et qui de temps en
temps relevait la tête pour examiner notre position, et puis finalement je me
suis aperçu que c'était tout simplement un lapin qui baissait la tête pour
brouter et se redressait ensuite.
Je profitais d'un moment où il
était bien dressé pour lui envoyer une balle.
Il est resté sur place. J'ai demandé
au sergent de prévenir les camarades et je suis parti le chercher en rampant.
Au moment où je ramassais le lapin, une balle m'a sifflé aux oreilles, tirée de
notre tranchée. Le sergent n'avait pas prévenu assez loin, mon gibier avait
failli me coûter la vie.
Un jour de neige, il faisait
très froid, il passait des oies sauvages, une bande est passée assez près, nous
les avons tirées, l'une est tombée, mais dans les lignes allemandes.
Cette période est mal placée dans le temps, Laurent c’est
trompé.
Volontairement j’ai indiqué la bonne date (juin à août 1916)
Nous avons quitté ce secteur (*) pour
prendre les lignes au RAVIN DE
Cependant, il y avait un endroit
où les lignes étaient très rapprochées, si bien que des français qui parlaient
allemand, ou le contraire, ont engagé une conversation. Puis, il y a eu des
échanges de chocolat, de cigares, de biscuits, c'était la bonne vie.
Mais un jour, (c'était des
Bavarois), ils nous ont prévenus:
«Demain, nous sommes
relevés par un régime de Prussiens, vous échangerez autre chose que des cigares
».
(*) L’historique du régiment indique que :
«
Du 1er au 12 juin, le régiment est au repos à Rupt-aux-Nonnains ; de là, par
Sorcy (Sorcy-Saint-Martin, Meuse), il monte en secteur à la Tête-à-Vache, le 19
juin; secteur assez calme, sauf quelques bombardements de première ligne par
engins de tranchées. »
Nous pouvons donc situé la date de cette
fraternisation avec exactitude, en juin 1916, et le lieu «
En effet, ils ont commencé par
nous envoyer des obus de canons des tranchées, des tuyaux de poêles, des mines
à retardement qui s'enfonçaient tellement profond qu'elles défonçaient les
abris.
C était des engins qui avaient
énormément de trajectoire. Nous les voyons en l'air et en se déplaçant
rapidement, comme la tranchée était très sinueuse, nous réussissions à mettre
un pare-éclats entre nous et l'éclatement. Mais comme ce petit jeu durait toute
la journée, ça devenait démoralisant.
Dans ce secteur, nous faisions
beaucoup de corvées de troncs de sapins pour étayer et fabriquer des gourbis.
Un soir, au retour d'une de ces
corvées, j'étais rentré dans notre sape, dehors il y avait de la neige et il
faisait très froid. A l'intérieur de l'abri, il faisait une bonne chaleur, nous
avions dégoté un vieux poêle avec un peu de charbon.
Aussitôt couchés, nous nous
sommes endormis.
Heureusement que tous ne
dormaient pas, car nous avons été intoxiqués. Après avoir donné de l'air, ceux
qui étaient éveillés ont eu beaucoup de peine à nous réveiller.
Dans ce secteur aussi, il y
avait des petits postes très rapprochés les uns des autres. Echange de bons
procédés, nous creusions un couloir souterrain jusque sous le poste ennemi.
Nous y placions une mine et si les occupants ne nous avaient pas détectés à temps,
ils auraient fait un vol plané.
En avant de notre tranchée, il y
avait de beaux bouquets de chardons prêts à s'envoler.
Le matin, alors que j'étais en
sentinelle au créneau, nous faisions un carton, histoire de se faire la main.
Après avoir effeuillé un chardon, nos balles allaient se perdre dans les lignes
ennemies.
En quittant ce secteur, nous
avons été à NOTRE DAME DE LORETTE dans les VOSGES.
C'était un secteur très calme, les
lignes étaient très éloignées les unes des autres. Cependant, en arrivant dans
ce secteur, nous suivions une tranchée, je remarquai un créneau très haut
placé, il y avait une petite esplanade pour s'y rendre, je sautais en vitesse
pour ne pas perdre ma place. J'avais à peine eu le temps d'y jeter un coup
d’œil, qu'une sentinelle que je n'avais pas remarquée me tire vivement en
arrière, en me disant:
« Attention, il y a un
fusil braqué ».
Ce qui veut dire que dans la
tranchée allemande qui était à 3 ou
Nous sommes arrivés à la place
que nous devions occuper.
C'était dans un bois.
Il y avait en fait d'abris des
trous individuels ou à deux, à environ un mètre de profondeur, bourrés de
paille et recouverts d'une toile de tente. Pour les repas, nous avions une
table en plein air. Il arrivait de temps en temps un 77, mais ce n'était pas grave.
Nous avions un poste avancé que
nous occupions à tour de rôle.
Les tranchées étant éloignées,
il y avait toutes les nuits des patrouilles entre les lignes. Quand deux
patrouilles se rencontraient, il y avait échange de coups de feu et souvent, il
y avait des prisonniers.
Il arrivait aussi que les postes
avancés étaient attaqués.
Pour parer à toute surprise,
nous avions tendu de petits fils de fer, à
Aussitôt que quelqu'un touchait
au fil, les boîtes se mettaient à carillonner.
Le cas s'est produit une nuit où
j'étais au poste. Nous avions un caporal comme chef de poste qui était tout
nouveau au front. Aussitôt, il nous a dit:
« Tirez les gars ».
Mais quelques anciens lui ont
fait remarquer:
«Et si c'est quelqu'un des
nôtres?»
Nous nous sommes mis en position
de tir, avons manœuvré la culasse des lebels pour faire comprendre aux
arrivants que nous étions prêts à les recevoir. Puis nous avons crié la formule
d'usage :
«Halte-là! Qui vive ! »
Aussitôt, ça a été un vrai
concert:
«Ne tirez pas, nous sommes
du 154, nous sommes perdus »
Alors, nous leur avons dit
d'avancer.
Quelques secondes après, ils
sautaient dans notre poste où ils nous contaient leur aventure (ils ne savaient
plus s'ils étaient dans nos lignes ou dans les lignes allemandes), après avoir
bu un coup de pinard, heureux d'avoir trouvé un point de repère.
Nous ne sommes pas restés
longtemps dans ce secteur (1), la bataille de VERDUN
était déjà en train de se préparer. (2)
(1) : 1 mois
(2) : en fait, je pense que Laurent s’est trompé sur la date
de son « séjour » à Verdun : le régiment est parti dans
D’ailleurs, il le confirme plus loin dans son texte en citant
« le vendredi Saint 1916 »
LE JMO indique que le régiment arrive à Germonville
le 12 mars 1916.
Nous y sommes arrivés par
GERMONVILLE, FROMEREVILLE, le BOIS BOURRU, CHATENCOURT et CUMIERES: il n'y
avait pas longtemps que les habitants avaient évacué.
Pour moi, j'étais logé chez un
notaire, tous les papiers étaient épars. Quant aux maisons, quelques-unes
avaient des trous d'obus, mais beaucoup étaient encore intactes.
Notre premier stage n'a pas été
trop dur. Nous allions nous reposer dans le BOIS BOURRU où nous couchions à
même la terre.
Un matin au réveil, j'allumais
une pipe. J'entends un avion allemand qui nous survolait - nous les
reconnaissions bien au bruit - et aussitôt, j'entends une
bombe descendre. Je m'aplatis sur le sol.
Il y a eu une énorme
déflagration, les mottes de terre et les morceaux de bois retombaient tout
autour, mais aucun ne m'a touché. Il y avait plusieurs morts et blessés parmi
nous.
Une deuxième bombe est tombée
sur des échelons d'artillerie qui se trouvaient sur l'autre versant à quelques
centaines de mètres de nous.
A ce moment, nous avons aperçu
un chasseur français qui descendait des nuages en piqué.
Trois coups de mitrailleuse :
tac tac tac et le bombardier allemand était en flamme. Le pilote a sauté sans
parachute. Des camarades ont été à l'endroit où il était tombé, il n'était pas
beau à voir, cependant, il ne nous a pas fait pleurer.
Pendant ce stage, au BOIS
BOURRU, nous avons eu la visite d'un capitaine d'artillerie, bel homme, grand
brun qui allait parmi nous, d'un groupe à l'autre, offrant des cigarettes et
posant pas mal de questions plutôt indiscrètes qui nous ont paru suspectes.
L'un de nous a prévenu notre
commandant qui l'a appréhendé : c'était un espion allemand.
La deuxième fois que nous avons
repris les lignes à CUMIERES, c'était à environ
J'avais comme camarade de combat
un nommé ROBIN de la classe 16, tout nouveau au front.
Il était sympathique, nous nous
entendions bien.
Je lui proposais d'aller dans le
village chercher quelque chose pour mettre sous nos pieds. Nous avons trouvé
une armoire, nous avons pris chacun notre battant, c'était épatant.
Bout à bout, çà faisait une
belle petite plate-forme où nous allonger tous les deux, mais c'était dur. En
revenant du village, nous avions repéré des meules de foin et de paille.
Nous sommes descendus une
deuxième fois en chercher chacun un ballot. Alors là, c'était idéal, nous
étions couchés comme des rois.
Mais, nous avions fait des
envieux.
Tout de suite, nous avons eu des
imitateurs, un instant après, il y avait tout un va-et-vient entre la tranchée
et le village.
Malheureusement, les Allemands
ont envoyé une fusée éclairante, quelques-uns ne se sont pas couchés assez vite
et ils se sont aperçus du manège. Une volée d'obus incendiaires et les meules
de paille et de foin n'étaient plus que des torches.
Cette période de tranchées avait
encore été assez calme.
Nous sommes retournés au BOIS
BOURRU pour quelques jours, puis nous sommes repartis toujours dans la même
direction.
La nuit, nous traversions le
BOIS BOURRU par la route.
Tout à coup, d'énormes détonations
nous ont jetés dans la rigole, c'était des pièces de 155 qui étaient en batterie tout au bord de la route et que
nous ne savions pas là.
Ils venaient d'ouvrir le feu; ce
n'était pas dangereux, mais ils nous avaient surpris.
A la sortie du bois, il y avait
une ferme que l'on prétendait habitée. Quand nous arrivions là, nous étions
sûrs d'avoir des gaz.
Ce jour-là, j'avais sans doute
mis mon masque trop tard, j'avais déjà eu des émanations et j'ai beaucoup
souffert. Au bout d'un certain temps, j'ai été obligé de le retirer, ce qui
n'arrangeait pas les choses.
Après avoir traversé CUMIERES,
nous avons pris une tranchée, toujours à droite de la route, mais un peu plus
haut et peu à droite que la fois précédente. Nous avions encore de l'eau,
environ
Pour mon compte, J'avais mis mon
sac sous mes pieds avec tout ce qu'il contenait, linge et vivres de réserve,
pour ne pas avoir les pieds gelés, comme j'en avais déjà fait l'expérience à la
bataille de CHAMPAGNE.
La deuxième nuit, notre chef de
section, l'adjudant MAX, un alsacien, nous propose d'essayer de faire des
prisonniers. L'opération consistait à attaquer un poste avancé ennemi par
surprise. Nous sommes partis au début de la nuit, presque au départ, l'un de
nous a marché sur un tas de grenades.
L'une a explosé, il y a eu un
mort et des blessés.
Il faisait noir comme dans un
four, nous avons commencé à marcher sur des cadavres.
Quand il y avait une fusée
éclairante, nous nous fichions à plat ventre, les tranchées étaient
complètement bouleversées. Là, il y avait une baïonnette qui sortait de terre,
à côté, il y avait une main, plus loin c'était un pied et une tête des cadavres
déformés, hachés, si bien qu'aussitôt, la fusée éteinte, nous ne pouvions pas
faire autrement que de marcher dessus.
Enfin, nous sommes arrivés à
proximité du petit poste que nous devions attaquer, il se trouvait à l'orée du
BOIS des CORBEAUX Je vois encore notre adjudant, très grand, brun, très fort,
il portait des lunettes.
Hélas, Je le voyais pour la
dernière fois. Il nous a dit :
«Restez»
Il a pris seulement deux hommes
avec lui.
«Nous allons essayer de
surprendre la sentinelle et vous viendrez ensuite ».
Une minute ne s'est pas écoulée.
Nous avons entendu une détonation et aussitôt les deux hommes qui
l'accompagnaient sont rentrés, nous disant:
« Il a reçu un pétard de
cheddite en pleine figure »
L'opération était terminée et
manquée. Nous avons repris le chemin de notre tranchée.
Vers VAUX et DOUAUMONT, le canon
n'arrêtait pas, c'était un roulement continuel.
Après s'être reposé quelques
jours au BOIS BOURRU, nous avons repris les lignes, mais cette fois à gauche de
la route qui monte de CUMIERES au BOIS des CORBEAUX.
Les premiers jours de notre
stage furent assez calmes.
Mon tour de corvée de soupe
étant arrivé, avec cinq ou six camarades, nous avons été au rendez-vous des
cuisines. Ce rendez-vous avait lieu habituellement vers minuit, mais les cuisines
ayant été canardées en cours de route, nous avons touché le ravitaillement
beaucoup plus tard, si bien qu'arrivés à CUMIERES, il faisait jour.
Vu que nous avions un certain
parcours à faire à découvert, nous sommes aller voir le commandant qui était
dans une cave à l'entrée du village, pour avoir son avis. Il nous a dit :
«Je vais essayer »
Il était porteur des bidons de
pinard. Il a bien fait
Bref, au bout de
Il a encore fait quelques mètres
en essayant de courir, ce qui n'était pas facile avec sa charge, puis voyant
que ça devenait trop dangereux, du fait que la route allait en montant, la
profondeur d'eau était beaucoup moindre qu'au départ, il a sauté dans le boyau.
Je pense, d'après ce que j'en ai vu après, qu'il devait avoir pied.
J'étais porteur du pain.
J'en avais bien une douzaine de
boules en bandoulière dans une toile de tente. Nous nous sommes dit qu'avec le
pinard et le pain, les quelques boîtes de conserve et le chocolat que les
copains ont dans leur musette, si je réussis à passer, ils ne vont pas mourir
de faim.
Je m'engage donc sur la route,
mais forcément, les Allemands avaient compris.
Tout le monde était au créneau,
le doigt sur la gâchette. Je suis chasseur, mais croyez-moi c'est beaucoup plus
agréable d'être le chasseur que le lapin.
Je n'avais pas fait deux mètres
que les balles mordaient la route devant moi et derrière. J'essayais de courir,
mais pas moyen avec ma besace. J'ai senti le vent d'une balle qui m'a rasé la
figure, tant pis pour le bouillon, j'ai sauté dans le boyau. Je n'avais pas
pied et l'eau n'était pas chaude.
Enfin en mettant une main de
chaque côté du parapet, mes boules de pain flottant derrière moi je réussissais
à avancer. Quand je suis arrivé à la hauteur d'où mon prédécesseur avait sauté,
j'avais pied, ça allait mieux, mais j'étais à droite de la route et la tranchée
que nous occupions était à gauche.
Par conséquent, il me fallait
traverser la route. Il y avait bien un passage souterrain, mais il était plein
d'eau. Enfin, j'ai risqué le coup, j'ai essuyé une bonne rafale qui ne m'a pas
touché.
Arrivé au but, avec quelque
linge sec que j'avais dans mon sac et que les copains m'ont passé, j'ai réussi
à me changer, c'était le vendredi Saint 1916. (*)
Le reste de la corvée qui avait
les bouteillons de soupe et de rata n'a pas passé. Nous avons donc cassé la
croûte avec ce que nous avions.
A peine terminé, les Allemands
qui savaient exactement où nous étions du fait qu'ils nous avaient vus porter
la soupe, nous ont servi le dessert sous forme d'obus de gros calibre.
C'était tellement bien ajusté
qu'à chaque éclatement, Il y avait un bout de tranchée à s'écrouler.
Pour ma part, j'avais été
enterré, cependant, avec l'aide des copains, j'en suis sorti vivant. (**)
Malheureusement, beaucoup ont
été enterrés pour de bon.
(*) : 24
avril 1916
(**) : Le
JMO signale 8 tués et 7 blessés, mais sans donner la cause
Le soir, nous avons eu la relève.
Comme nous nous croisions avec
nos remplaçants, plusieurs nous demandaient si la place n'était pas trop
mauvaise, nous répondions, ça va, pour ne pas les décourager, mais s'ils ont
été servis comme nous, je les plains.
Arrivé à l'arrière (*), je
suis parti en permission, ça faisait environ quinze jours que je n'étais pas
rentré.
Mes parents avaient changé de
ferme, ce n'était plus LERGUER, mais
«Je vais leur faire une
surprise ».
J'arrivais de la gare de
BONNEMAIN par la traverse, par derrière les bâtiments, je rentrais dans la
grange par une porte de derrière et arrivé à la porte de devant, je voyais ce qui
se passait dans la cour, il faisait beau, Ils venaient de manger la soupe, ils
étaient assis à la porte pour prendre le frais.
Personne ne m'avait vu, mais
j'avais compté sans le chien« Rapide» qui m'a tout de suite éventé et qui est
venu me trouver en me bondissant dessus joyeusement.
Alors, je suis sorti,· après les premières effusions passées, je voyais bien que
papa n'était pas tranquille, ce n'était pas normal d'avoir deux permissions si
rapprochées. Je lui ai fait voir ma permission, une citation et ma nomination
de caporal, après ça allait.
Comme de juste, j'ai fait des
surprises ailleurs que chez nous.
J'ai profité de ma permission
pour visiter les amis de BAGUER-PICAN. Il y avait entre autre une famille qui
était nos voisins avant le déménagement, que j'estimais beaucoup. Elle se
composait du père, de la mère et de deux filles:
Marie et Emilie, l'aînée était
tout pour moi (**)
Je n'écrivais pas beaucoup. Le
plus souvent possible à mes parents, à la famille que je viens de citer, à mon
parrain, à ma marraine et aux oncles et tantes.
(*)
Vers mi-mai 1916, le régiment était retiré des premières lignes et stationnait
à Bar-le-Duc
(**)
Marie Jourden deviendra son épouse le 31 mai 1927.
ils vécurent au Moulin de
La date exacte a
été retrouvé dans le JMO : le 24 mai 1916, le 155e RI arrive au
bois Bourrus
Cette permission a dû se passer
sans histoire.
Quand je suis rentré, le
régiment était à peu près reformé, à la place de l'adjudant MAX, comme chef de
section, nous avions le sous lieutenant DE CHAMPORIN et comme demi-section, le
sergent LOMBARD, un mineur du Nord.
Le comte de CHAMPORIN était très
bon avec nous.
Ceux qui nous avaient relevés
avaient perdu CUMIERES, et nous avions à charge de le reprendre.
Nous avions passé la journée
dans le BOIS BOURRU.
Le soir, nous avons pris la
direction de CUMIERES, après avoir traversé le bois, nous prenions la route de
CHATTENCOURT, à notre droite, il y avait une ferme, à cet endroit, il y avait
toujours des gaz, quand l'ordre est arrivé de mettre les masques.
J'en avais déjà respiré, nous
avons reçu une volée d'obus, nous nous sommes mis à l'abri dans des trous au
bord de la route.
Je ne pouvais plus endurer mon
masque, Je l'ai enlevé, mais comme le gaz est plus lourd que l'air, il y'en
avait dans le trou, J'ai été sérieusement incommodé.
Arrivés à environ
J'ai été recouvert de souffre et
de terre, mais pas une égratignure, si c'était le premier qui était tombé à la
place du deuxième, j'aurais été haché comme de la chair à saucisse.
Voyant que nous étions repérés,
nous avons évacué la position et sommes retournés au BOIS BOURRU où nous avons
passé la journée, la nuit venue (*),
nous avons repris la direction de CUMIERES, cette fois pour essayer de le
reprendre, l'attaque devait se faire par surprise, sans aucune préparation
d'artillerie, ma compagnie devant aborder le village par la route, une autre
compagnie, Capitaine CARRIERE, devait attaquer par derrière la voie ferrée,
c'est-à-dire par le flanc droit. (**)
Arrivés à 30 ou
«Première section, en
avant ».
A peine étaient-ils engagés
entre les deux premières maisons, qu'un feu croisé de mitrailleuses les a tous
couchés là, sauf un qui est revenu nous donner le résultat, en même temps il
est arrivé un mitrailleur de notre compagnie qui nous a dit:
« Le commandant nous a
fait braquer nos mitrailleuses derrière vous et nous avons ordre de tirer si
vous reculer ».
(*) C’est exact, l’attaque a débutée de nuit, à 21 h., le 26 mai 1916
(**) Tout à fait exact. Quelle mémoire
après 50 ans !
A ce moment, l'ordre est donné à
la deuxième section de foncer, ils devaient jeter des grenades par les fenêtres
d'où étaient parties les rafales de mitrailleuses, mais il faut croire qu'elles
étaient bien abritées, car la deuxième section a subi le même sort que la
première.
Je faisais parti de la troisième
section, c'était notre tour.
A ce moment, le mitrailleur qui
était venu nous dire qu'ils avaient mis en batterie derrière nous sur l'ordre
du commandant de bataillon est revenu et nous a dit:
« On vient d'emmener
le commandant, il était fou »
Notre chef de section, le
lieutenant DE CHAMPORIN, m'attrape et me dit:
«COUAPEL, allez donc voir ce
que fait la compagnie du capitaine CARRIERE de l'autre côté de la voie ferrée ».
Je traverse la voie ferrée et je
tombe sur la compagnie CARRIERE: le capitaine m'a dit aussitôt:
« Dites à votre chef de
section que vous venez avec nous ».
Ma mission accomplie, nous avons
donc rejoint la compagnie CARRIERE. J'assistais à la rencontre des deux
officiers. Le capitaine CARRIERE dit à notre lieutenant:
« Nous n'avons pas
attaqué, mais nous allons le faire tout de suite et vous viendrez avec nous ».
Notre lieutenant a répondu :
«Attaquez si vous voulez,
mais nous n'irons pas avec vous, notre compagnie est assez décimée».
Et à nous :
« Venez les gars »
Il y avait devant nous une ferme
isolée ou plutôt les décombres d'une ferme. Nous allons essayer de déloger les
Allemands qui l'occupent et s'y abriter pour la journée.
Nous avons réussi sans mal.
Il y avait parmi les ruines, un
hangar qui abritait des outils agricoles.
Ce hangar était encore en assez
bon état, nous y sommes rentrés, à ma gauche, j'avais un gars du Nord, déjà
d'un certain âge qui parlait difficilement le français. Il tire un coup de
fusil en disant:
«Je te le ravigote ».
En regardant dans la direction
où il tirait, nous voyons des soldats
A ce moment, il reçoit une balle
dans la tempe gauche. Une balle bien ajustée, car il n'avait été tiré qu'un
coup de fusil et ce coup était parti du village qui était bien à
Il lève les bras et tombe à la
renverse raide mort. Notre sergent lui a enlevé ses papiers et nous l'avons
caché dans un petit bout de tranchée recouvert de tôle.
Le
Sous-lieutenant Vincent LEFEBVRE DE CHAMPORIN, du 155e RI a été tué
le 28 mai 1916, comme l’indique sa fiche
L'un de nous ayant trouvé une
énorme andouille et des biscuits secs dans la musette d'un soldat allemand qui
avait été tué le matin, ça nous a permis de casser la croûte, autrement, il
aurait fallu serrer la ceinture d'un cran, car il n'était pas question de
ravitaillement où nous étions.
Le reste de la journée a été
calme car nos lignes étaient trop rapprochées et trop mal définies pour que les
artilleurs allemands puissent nous envoyer des obus.
La nuit à peine venue, le
capitaine CARRIERE arrive et nous demande le lieutenant, nous lui avons fait
voir son cadavre. Alors, il s'adresse à notre sergent et lui dit:
«Préparez-vous à être
attaqués »
Puis à moi et à quatre de mes
camarades:
«Grimpez sur le toit du
hangar »
A peine étions nous couchés sur
le toit que nous entendons les grenades et les pétards nous passer sur la tête
en sifflant et éclater sur les copains qui sont en bas, aussitôt, ils se sont repliés
et après avoir fait un bond en arrière ils ont commencé à tirer dans notre
direction, par conséquent nous étions pris entre deux feux.
Nous sommes descendus du toit et
sommes rentrés dans le petit abri où nous avions mis le corps de notre
lieutenant. A peine étions-nous dans l'abri que je vois un allemand déboucher
au coin du hangar. Il avait sur le dos un lance-flammes, il y avait une fusée
éclairante, je le voyais comme en plein jour, je lève mon fusil, mais un
camarade me tire en arrière en me disant :
« Tu veux nous faire
bousiller »..
Et réflexion faite, il avait
raison, car derrière celui-là, il y avait toute une compagnie.
Il a arrosé le terrain avec son
lance-flammes, le feu est arrivé jusqu'au bord du trou où nous étions et s'est
arrêté là. Nous avions eu chaud.
Presque aussitôt, le feu éteint,
nous les avons entendus passer tout à côté de nous et la fusillade a fait rage
pendant une demi-heure, nous pensions bien être pris puisqu'ils nous avaient
dépassés.
Les coups de fusil se sont
espacés, puis il s'est fait un grand calme.
N'entendant plus rien, je dis
aux copains:
«Je vais aller voir ce qui se
passe ».
J'enlève tout mon équipement et
ma capote, je garde juste mon fusil et en rampant d'un trou d'obus dans
l'autre, après avoir parcouru quelques centaines de mètres sans rien voir, que
quelques morts dont deux allemands couchés à côté de leur mitrailleuse, je suis
retourné avec mes camarades, j'ai repris ma capote et mon sac et leur dit:
« Suivez-moi si vous
voulez, je vais essayer de retrouver mon régiment ».
Ils n'ont pas voulu, je suis
parti seul.
J'ai recommencé le même parcours
en passant à côté de la mitrailleuse allemande, je me suis arrêté indécis,
c'était tentant: celui qui ramenait une mitrailleuse ennemie avait droit à la médaille
militaire et une permission de détente, comme je ne savais pas où étaient les
Allemands, je l'ai abandonné.
J'ai gagné la voie ferrée et
l'ai suivi, un peu avant d'arriver à la station de CHATTENCOURT, j'ai entendu
des plaintes, je me suis approché.
Il y avait là plusieurs blessés,
dont l'un avait les jambes coupées.
Je leur ai dit:
«Je vous envoie les
brancardiers ».
Je savais qu'il y avait un poste
de secours à la station. Je m'y suis rendu le plus vite possible et ils sont
partis chercher les blessés aussitôt.
En même temps, je leur avais
demandé s'ils savaient où était mon régiment. Sur leurs indications, j'ai
réussi à retrouver ma section, ils étaient dans une tranchée assez bien à
l'arrière.
Parmi mes copains, il y avait un
nommé CAMUZARD, un gars des COTES DU NORD. Il m'a donné quelques détails sur le
coup de main que nous avions subi après avoir abandonné le hangar où nous
étions perchés, ils s'étaient repliés par petits bonds en arrière.
En se retournant pour tirer, à
un moment donné, il n'avait plus de cartouches et il avait sur les talons un
grand diable d'allemand. Lui qui était tout petit en se sauvant, il arrive à
Il faut croire que l'Allemand
n'était pas bien méchant ou qu'il était comme lui ; qu'il n'avait plus de
cartouches, autrement il n'aurait pas traversé.
Pour l’attaque de
Cumières le 155e RI a perdu plus de mille hommes... Extrait du
JMO :
La nuit, nous avons été relevés
pour de bon, au matin nous étions à FROMEREVILLE, un petit village en bordure
du BOIS BOURRU, il y avait déjà de la troupe qui portait l'écusson du 47, je savais que j'avais un cousin Joseph COUAPEL, des TERTRES
de
Quand nous nous sommes
rencontrés, il ne m'a pas reconnu, j'étais poilu, boueux, défiguré par le
manque de sommei1 et les privations. Après avoir échangé quelques mots, nous
avons compris qu'il n'y avait pas d'erreur.
Après s'être embrassé, il me
dit:
« Viens avec moi ; je suis
cuistot des officiers, j'ai tout ce qu'il faut pour te restaurer ».
Après avoir prévenu mon
lieutenant qui m'a donné son consentement en me disant:
« Tu nous rejoindras à
SIVRY-LA-PERCHE ,à environ
Je vais donc avec le cousin à sa
popote. Il m'a servi un bifteck large comme une assiette, un bout de fromage,
un bon coup de pinard, un café arrosé de rhum. J'étais complètement
ragaillardi.
Après l'avoir chaleureusement
remercié et dit au revoir.
J'ai bourré une pipe et pris la
route de SIVRY-LA-PERCHE, où je suis arrivé de bonne heure dans l'après-midi.
Là, j'ai appris par les camarades que la colonne avait été mitraillée tout le
long du parcours par un avion allemand Je me suis dit:
«C’est tout de même
beaucoup de chance, bien réconforté et tranquille à faire la route, alors que
les copains, le ventre creux ont été obligés de faire du plat ventre dans les
rigoles ».
A peine la nuit venue, nous nous
sommes couchés.
Pour moi ; avec une dizaine de camarades,
nous avons trouvé abri dans un grenier où il y avait un peu de paille. Comme de
juste, après plusieurs jours sans sommeil, aussitôt couchés, nous dormions
comme des souches.
Il y avait environ deux heures
que nous dormions quand une sentinelle est entrée dans le grenier en criant:
«Alerte, tout le monde
debout, rassemblement sur la place ».
Impossible d'enfiler nos
chaussures, les pieds nous avaient gonflés et nos chaussures détrempées qui
avaient plutôt rétréci.
Nous avons pris nos souliers à
la main et tout notre bazar en pagaille sur le dos. Nous avons été à l'endroit
indiqué.
Aussitôt, notre commandant de
compagnie sans faire attention à notre tenue, nous emmène vers une petite
colline qui domine le village.
Arrivés au sommet sans autre
explication, les chefs nous invitent à nous coucher.
Nous n'étions pas là depuis une
demi-heure que les obus incendiaires ont commencé à pleuvoir sur le village en
bas.
Aussitôt des incendies ont
éclaté un peu dans tous les coins.
Une heure après, de SIVRY-LA-PERCHE,
il ne restait que des décombres fumants. Les allemands avaient bien combiné
leur affaire. Ils nous savaient là puisque l'un de leurs avions avait mitraillé
le reste du régiment jusqu'au village. Ils avaient pensé:
«Quand ils seront endormis, nous
allons griller les derniers ».
Comment notre commandant a-t-il
prévenue à temps, je ne l'ai jamais su.
Le lendemain, nous prenions la
direction de l'arrière.
A l'heure de la soupe, nous
étions sur une colline où il y avait beaucoup d'herbe. Nous avons formé les
faisceaux et nous nous sommes couchés dans l'herbe.
En bas, il y avait un village (*) avec ses maisons couvertes en tuiles rouges, les arbres
fruitiers, surtout des pruniers étaient en pleines fleurs.
Du village, montaient des voix
humaines qui s'interpellaient, des chiens qui aboyaient, des vaches qui
meuglaient, des coqs qui chantaient, c'était la vie après la mort.
(*) Il s’agissait certainement de Rupt-aux-Nomains
(Meuse)
Le paradis après l'enfer.
Quel contraste entre cette belle
nature et l'horreur que nous venions de quitter. Des arbres qui n'étaient plus
que des trognons calcinés, des maisons rasées, une terre brûlée et déchiquetée,
où il n'y avait pas un pouce de terrain qui n'avait pas été labouré.
Enfin, nous espérions le
cauchemar fini au moins pour un moment.
Là encore, la mémoire de Laurent lui a fait défaut.
Le séjour à Gournay-en-Bray (à l’est de Rouen) se situe entre le 18
octobre et le 15 novembre 1916, donc après son séjour dans
Notre colonel nous avait promis
que nous descendions au repos tout près de CAEN à GOURMAY en NORMANDIE, pour un
mois.
Ma compagnie était réduite à une
petite section.
Des camions nous ont emmenés à
GOURNAY.
Aussitôt arrivés, la moitié est
partie pour 15 jours en permission. Je
n'étais pas du nombre, comme j'en avais déjà eu deux, coup sur coup.
Quand les premiers rentreront,
nous partirons à notre tour.
Pour ma part, j'étais logé dans
une ferme. Il y avait une maison bourgeoise et un peu en contrebas, un immense
bâtiment qui contenait tout le matériel, le bétail et le fourrage, le tout dans
un très beau décor, au milieu d'arbres de toutes sortes.
Attenant à ce bâtiment, il y
avait un petit pavillon avec des chambres pour les domestiques: c'est là que je
logeais. C'était divisé en plusieurs petites chambres. J'en avais une pour moi
tout seul: un bon lit, une table et une chaise, une armoire.
Bien nourri, rien à faire,
c'était la bonne vie.
J'avais descendu du front, en
plus de mon barda, un fusil allemand, un «Mauser» tout
neuf et 200 balles. J'espérais bien l'expédier à la maison en allant en
permission.
En attendant, je l'avais caché
sous ma paillasse.
La première journée, je l'ai
passée à visiter le bâtiment que nous occupions.
Dans le bout opposé où nous
logions, il y avait d'abord la porcherie, après l'écurie aux chevaux et ensuite
l'étable. Entre nous et les vaches, il y avait tout le fourrage: foin, paille,
betteraves et autres racines. Tout ça empilé dans le sens de la longueur. Dans
le grenier au dessus, il y avait les grabats de blé qui tombaient dans une cuve
par une trappe quand le moulin à betteraves était en marche.
Ces betteraves arrivaient au
moulin au moyen d'un long conduit muni de petites lames à I'intérieur qui
tournaient à la vitesse du moulin. Le gosse qui s'occupait de soigner le
bétail, jetait les betteraves dans la gueule du conduit.
Quand elles arrivaient au
moulin, elles étaient propres comme un sou neuf.
Partant du tas de fourrage, il y
avait une allée spacieuse avec des rails. Les bêtes étaient attachées le nez
face à l'allée. Des deux côtés, il y avait des mangeoires et râteliers.
Pour la distribution du
fourrage, le soigneur disposait d'un chariot où il empilait une grosse quantité
de fourrage, puisque çà roulait tout seul. Derrière les bêtes, même principe,
un caniveau pour l'évacuation du purin et pour le fumier, il y avait des rails
et un wagonnet.
Ces allées conduisaient à une
grande fosse cimentée et profonde d'environ
Celui qui nettoyait l'étable
avait un wagonnet de chaque côté.
Le matin, il le chargeait à la
fourche, ensuite, il poussait son wagonnet au-dessus de la cave. Il appuyait
sur un déclic et instantanément, le wagon était déchargé. Il avait un système
de relevage et il remisait son engin qui avait sa place à l'intérieur. Le
bâtiment était toujours très
propre, pas de danger de
s'embouer les pieds.
Comme de juste, nous dormions
comme des loirs.
Dans la journée, il y avait
quartier libre.
Cependant, il y avait une
sentinelle qui restait à garder les chambres. Un jour que j'étais de sortie, le
soir, j'avais regardé sous ma paillasse si mon «Mauser» était toujours là, mais
il n'y avait plus rien. J'ai été trouvé la sentinelle:
«Comment se fait-il que
j'ai été volé, alors que tu étais là pour garder les chambres ? ».
Il m'a répondu:
«Ce n'est pas possible, je
n'ai pas bougé ! Cependant, à un moment, le sergent m'a demandé d'aller lui faire
une commission et il m'a dit qu'il garderait les chambres. »
Alors, j'ai compris, ce sergent
était un drôle de zigoto.
Il me devait déjà des sous.
Le fermier chassait le sanglier,
mais il avait beaucoup de peine à se procurer des munitions pour son fusil de
chasse. Un fusil «Mauser» avec 200 balles. C'était une affaire et pour notre
sergent qui n'avait jamais le sous, cela en était une autre.
Heureusement pour lui que dans
l'entrefaite, les permissionnaires sont rentrés.
Dès le lendemain, le colon nous
a rassemblés, nous pensions que c'était pour nous donner nos permissions,
malheureusement, il nous a dit:
«Mes enfants, je regrette
autant que vous, mais au lieu de partir en permission, nous montons dans
Du fait, j'avais beaucoup moins
à regretter mon fusil, je ne l'aurais pas remonter au front. Comme de juste,
nous n'étions pas en état d'attaquer.
Il restait une petite section
par compagnie.
Nous avons repris les camions et
avons été au camp de MAGNY pour refaire le régiment. Nous n'étions pas
malheureux, nous n'avions pratiquement rien à faire tant que le régiment
n'était pas au complet.
Nous jouions au ballon.
Je crois que ça a bien demandé
un mois.
Quand l'effectif fut au complet,
nous avions un nouveau commandant de section, le sous-lieutenant LAMBERT et
comme sergent, j'avais un Normand de la classe 14, LOIZEL,
très sympathique.
Le moment venu, le colonel
ETIENNE a rassemblé le régiment.
Nous étions à peine sur le
terrain que la pluie s'est mise à tomber à torrent. Aussitôt, les officiers qui
avaient un imper roulé à l'arçon de la selle ont commencé à les déplier.
Le colonel leur a dit :
« Voulez-vous me replier
ça, tas de poules mouillées. Est-ce que les hommes en ont des impers. »
C’était un homme sorti du rang.
Il était dur, mais juste. Si un simple soldat avait une cause valable à lui
exposer, il n'avait pas besoin de passer par la voie hiérarchique, il pouvait
aller le trouver directement.
En route pour
Nous avons passé les villages de
COMBLES et MAUREPAS, une pancarte indiquait l'emplacement des villages, mais
autrement rien ne pouvait faire penser qu'il y avait eu là des maisons.
Pour le soir, nous étions
arrivés à notre point de départ pour attaquer le lendemain. Après avoir pris le
jus de bonne heure, nous avons mangé un bout de jambon salé.
Nous avions fait le plein de
munitions, quelques vivres dans le sac, le bidon de
C'était une attaque surprise,
sans aucune préparation d'artillerie.
Il faisait à peine jour quand
nous avons bondi de notre tranchée.
Nous avons vite été signalés et
les moulins à café ont commencé à tourner, ainsi que les obus de 77 et de 85 autrichiens.
Mais le terrain était tellement
accidenté, il y avait des trous partout, nous progressions entre deux rafales,
quelquefois dix mètres, quelquefois 20 à chaque bond. Nous n'avions pas fait
Notre chef de section, le
sous-lieutenant LAMBERT fut décapité par un gros éclat de 77.
Au bout de deux heures de
combat, la résistance était beaucoup moins importante. L'artillerie allemande
n'osant plus tirer de peur de toucher son infanterie. Enfin, vers midi nous
nous sommes arrêtés dans un grand trou.
Nous étions bien une
demi-douzaine.
J'étais à coté du sergent
LOIZEL.
Nous avons sorti nos provisions
et mangé un morceau arrosé du liquide que chacun avait dans son bidon. A peine
fini le sergent était couché sur le dos et j'étais sur le côté.
Nous étions à nous toucher. Il
arrive un 77 tout près, à environ
Aussitôt, nous avons déboutonné
ses vêtements. Il n'avait pas une égratignure. Mais la fusée de l'obus, un
morceau de ferraille qui pèse bien 1kilo, lui a
défoncé la poitrine. Il en est mort.
Il ne restait que mon voleur de
fusil comme chef de section. Mais elle était déjà bien diminuée.
Si les gradés étaient tombés,
les soldats aussi.
Nous reprenons l'attaque, pour
le soir, nous étions à la lisière du bois SAINT-PIERRE-VAAST. Si l'on peut
appeler ça un bois. C'était des troncs d'arbres calcinés qui ne faisaient même
pas deux mètres de haut.
La tranchée de bordure du bois
était confortable.
La nuit approchait, nous avions
avancé d'environ
Malheureusement, les bidons
étaient vides.
Aussitôt que nous avons eu
mangé, notre sergent s'il avait des défauts, il n'était pas froussard, demande
deux volontaires pour aller avec lui en patrouille. C’était dans le but de voir
s'il n'y avait pas d'allemands dans les parages, pour nous tomber dessus
pendant notre sommeil.
Ce n'était pas sans risque, car
s'ils étaient tombés sur une mitrailleuse ou même quelques tireurs, leur compte
était bon. Ils sont revenus au bout d'une demi-heure, ils avaient déjà exploré
assez loin, il n'y avait rien dans les parages.
Ce n'est pas la peine de dire
que nous avons bien dormi.
Le lendemain matin, déjeuner
sec, le midi repas sec et le soir même tabac. Nous commencions à l'avoir sec
aussi le gosier.
La deuxième journée s'est passée
de la même façon et la troisième, il n'y avait aucune amélioration, alors là nous
étions morts de soif.
Le soir du quatrième jour, on
nous a dit:
« Vous serez relevés
demain matin et vous trouverez de l'eau au poste de commandement à
En effet, nous y avons couru,
mais arrivés au poste, il n'y avait plus d'eau, j’ai dit à un copain:
« Viens avec moi, on va
essayer d'en trouver dans les environs ».
En passant à côté d’un trou de
bombe, qui faisait bien 3 à
Il était très profond.
Nous descendons l'escalier et
après avoir frappé, nous entrebâillons la porte et demandons gentiment s'ils n’avaient
pas un peu d'eau. Ils nous ont répondu qu'ils n'en avaient même pas pour les
blessés.
Nous refermons et pendant que je
parlementais, mon camarade avait remarqué trois bidons de deux litres pleins à
l'extérieur du gourbi. Nous les décrochons et remontons en surface avec et en
un clin d’œil les trois bidons ont été sifflés. Il y avait deux bidons d'eau et
un bidon de café. Nous avons remis les ustensiles que nous venions de vider en
place et sommes partis.
Ça allait mieux.
Alors, nous avons vu un spectacle
comme nous n'en avions jamais vu.
C'était un arabe avec une
chéchia rouge.
Il marchait en s’appuyant sur
une canne et derrière lui, Il y avait 100 petits ânes marchant à la file
indienne. Ils n’avaient ni bride, ni licou, simplement un bât avec un bidon
d'eau de chaque côté. Ils se dirigeaient vers le poste de commandement. Nous
les avons suivis à quelque distance, comme ils étaient obligés de zigzaguer
pour éviter les trous d'obus, à quelque distance on aurait dit un énorme
serpent.
Nous sommes arrivés à l'heure de
la distribution d'eau. Je crois que nous avons encore bien bu un seau chacun,
presque aussi fort qu'une vache. Après s'être restauré, nous avons pris la
direction de CURLU.
C’était le point d'eau d'où
étaient venus les petits ânes.
Nous avons passé la nuit dans ce
village.
C’était une oasis au milieu du
désert.
Le soir, nous avons pris la
direction de SAILLY-SAILLISEL, un point où les allemands devaient attaquer.
Nous y arrivions vers le milieu de la nuit.
Il n'y avait pas de tranchée.
L'endroit où nous avons atterri
était un trou d'obus, légèrement aménagé.
Du côté des lignes, deux ou
trois créneaux formés avec des sacs de terre, la journée s'est passée sans
anicroche.
Le soir, quand la nuit est
tombée, nous avons touché du ravitaillement. J'étais chargé de la distribution
du vin. J'attrape un bidon et contrairement à mes habitudes, je me servais le
premier.
J'avais à peine vidé mon quart
que la sentinelle tire un coup de fusil en criant :
« Vlà les Boches ».
Le sous-lieutenant, un nouveau
qui nous avait rejoint à CURLU pour remplacer le nôtre, me dit :
«COUAPEL, les grenades ».
Ce n'était pas mon affaire, car
j'avais toujours été fusilier tireur d'élite, mais je savais jeter une grenade.
Tous ceux qui en possédaient les ont apportées dans un tas devant moi et l'un
d'eux enlevait la douille et me les passait. Je n'avais qu'à les frapper sur
mon bidon de pinard et les jeter.
Je crois que j'arrivais à la
cadence d'une à la seconde.
Il était impossible de passer ce
barrage, je venais de jeter la dernière à environ 20m, quand un lieutenant
d'une autre compagnie, le lieutenant CHARLES passe à côté de nous en criant:
«En arrière, ils sont en
train de nous encercler ».
Nous faisons donc un bond en
arrière et nous retournant, nous commençons à tirer en deux rafales, nous
faisons un deuxième bond en arrière et ainsi de suite.
J'avais 150 cartouches, je
venais de tirer la dernière quand j'ai reçu une balle dans le pied. Je
m'adresse au sergent HENRI, qui était à côté de moi je lui ai dit:
«Je suis touché ».
Il m'a dit:
«Eh bien, fous le camp ».
Il était arrivé en renfort de la
veille, mais je le connaissais depuis longtemps, nous avions combattu ensemble
à VERDUN. A l'instant un soldat me crie:
«Attends-moi j'ai une balle
dans un mollet ».
Je lui réponds:
« Viens vite, car dans
quelques minutes, nous ne pourrons plus marcher »
Nous sommes partis ensemble,
mais au bout d'un certain temps, nous étions séparés. Il faisait noir comme
dans un four. Il fallait profiter des accidents du terrain pour éviter les obus
et les rafales de mitrailleuses.
En plus, toutes les cinq
minutes, Il y avait une fusée éclairante avec un parachute qui éclairait mieux
que le jour, mais ce n'était pas le moment de bouger.
Enfin, cahin-caha, après avoir
parcouru environ
Il était très profond, je crois
qu'il était bien à
j'ai constaté qu'il était très
spacieux.
Il pouvait y avoir 100 blessés,
je me suis allongé par terre à côté des autres, en attendant mon tour, au bout
d'un certain temps, on m'a enlevé la chaussure, nettoyé le pied et mis un
pansement.
Alors le médecin m'a demandé:
«Pouvez-vous marcher ? »
Après avoir essayé, j'ai vu que
c'était inutile. Il a dit aux brancardiers:
«Enlevez ».
Ils m'ont grimpé l'escalier et
déposé sur le haut. A ce moment, il est arrivé un obus tout près de l'entrée du
poste, mes porteurs sont rentrés dans l'abris mais je ne pouvais pas faire
autant.
Nous avons pris la route dans la
direction de BRAY-SUR-SOMME, elle était complètement défoncée par les obus.
De temps en temps, quand il en
arrivait un, mes transporteurs sautaient dans la rigole et, moi je restais sur
la route. Enfin, nous arrivons à un endroit qui était un peu moins défoncé.
Nous avons aperçu une ambulance,
elle était presque au complet.
Sur six brancards, il n'y avait
plus qu'un de libre. On m'a hissé dedans et aussitôt, la voiture a démarré.
La route était meilleure, mais
elle était encore loin d'être bonne. Quand la roue tombait dans un trou d'obus,
j'étais blessé au pied, le choc n'avait pas tellement d'influence, mais les
camarades qui étaient atteints dans la tête ou dans le corps, hurlaient.
Enfin, nous arrivons à l'hôpital
de BRAY-SUR-SOMME.
Des infirmiers nous déshabillent
complètement, nous passent à la douche et nous mettent au lit. Deux heures
après, on m'emportait pour l'opération. Aussitôt sur le billard, un infirmier me
plaque un tampon de chloroforme sur la bouche en me disant:
« tu dors, tu dors... »
J'entendais parfaitement, mais
avec le tampon sur la bouche, je ne pouvais pas répondre. Il dit au chirurgien:
« vous pouvez commencer ».
La douleur a été tellement forte
que j'ai perdu connaissance. Je me suis réveillé, l'opération était terminée.
Mais, j'étais toujours sur la table d'opération.
Les infirmiers m'ont retourné
dans mon lit et à la pointe du jour, je montais en péniche, direction AMIENS.
On nous a déposés à l'hôpital
tout près de la gare. C'était très confortable, mais l'inconvénient c'est que
les avions allemands bombardaient la gare toutes les nuits et que les carreaux
des chambres étaient souvent cassés.
Au bout de huit jours,
on vient me prendre en me disant:
« Vous êtes évacué sur
BREST».
J'étais heureux.
Le frère de ma mère, mon
parrain, était infirmier à l'hôpital de RENNES.
En y passant, j'ai demandé si je
pouvais rester là. Mais on m'a répondu que ce n'était pas possible, mes papiers
étant faits pour BREST.
Nous arrivions de nuit. Deux
marins attrapent mon brancard et m'expédient au grand lycée transformé en
hôpital. C'était une chambre d'une dizaine de lits. Presque tous étaient
occupés.
Le matin, j'ai fait la connaissance
de mes infirmières. La plus âgée avait autour de la cinquantaine, les deux
autres environ 20 ans : deux sœurs, Madeleine et Alice, mais elles ne se
ressemblaient pas.
Madeleine était brune et Alice,
blonde. Elles ont tout de suite entrepris de refaire mon pansement, ce qui
n'avait pas été fait depuis AMIENS.
Quand elles ont passé une brosse
dans le drain, ce n'était pas très agréable, mais enfin, dans l'ensemble
l'opération avait été très supportable.
Dans la journée, j'ai fait
connaissance de mes camarades de chambrée.
Mon voisin de lit était prêtre,
l'abbé LEGAL. Il n'y avait pas de blessés de guerre, c'était tous des malades.
Dans la journée, il est arrivé dans la chambre, un marin qui avait fait une
chute dans un escalier.
A BREST, il y a des escaliers de
pierre pour descendre d'une rue à l'autre. Après l'avoir déshabillé, les
infirmières ont constaté qu'il n'avait rien de cassé, mais il était
sérieusement contusionné.
Tous les matins, Madeleine et
Alice refaisaient mon pansement. Après, nous étions libres. Comme je n'étais
pas malade et qu'il y en avait d'autres dans mon cas, nous avons organisé un
jeu de carte.
C'était la manille aux enchères.
Je n'étais pas chanceux ou alors j'étais mauvais joueur, mais je perdais
régulièrement et dans les quatre, il y avait un parisien qui gagnait à chaque
coup.
Heureusement que la somme
n'était pas très importante.
Le temps s'écoulait tout
doucement, mais la plaie ne se refermait pas.
Un jour, j'ai été convoqué pour
passer la radio. Il me semble que le procédé n'était pas le même qu'à présent.
Nous étions seuls, le chirurgien et moi dans une chambre noire.
J'étais assis, il m'a posé le
pied sur une espèce de cadre, ce qui fait que je voyais aussi bien que lui. Il
n'a rien remarqué.
Je n'ai rien voulu dire, mais il
me semblait voir un point suspect à l'endroit où la balle était sortie et où
c'était resté très
sensible.
Le lendemain, pour la première
fois, j'étais sorti en ville. Je marchais avec des béquilles, mais j'appuyais
quand même un peu sur le pied blessé. Quand l'infirmière est venue faire mon
pansement le matin (je l'avais rencontrée en ville la veille) elle m'a fait
remarquer:
« Vous avez marché hier,
votre pied n'est pas beau. »
J'en conviens, mais je lui fais:
«Qu'est ce que c'est que ce
bout de ferraille qui ressort ».
C'était le point que j'avais
remarqué à la radio et la marche que j'avais fait l'avait fait sortir.
«Ho! »
qu'elle fait.
« En effet, je vais aller
chercher ma trousse. »
Elle revient avec l'infirmière
en chef et tout de suite elle me dit:
«Cramponnez-vous aux barreaux du
lit, on va essayer de vous enlever ça ».
Après deux ou trois essais
infructueux, elles me disent:
«Nous allons être obligées
d'aller chercher le chirurgien. »
Je leur ai dit:
«Essayez encore une fois. »
Ca a été la bonne, elles ont
réussi : C'était l'enveloppe de la balle. A cette époque, la balle allemande
était composée d'un lingot de plomb enveloppé d'aluminium. Au moment où je l'ai
reçue, après voir coupé les nerfs des quatre petits orteils, elle avait
rencontré l'os du pouce. Le plomb s'était séparé et était sorti en dessous.
Quant à l'enveloppe, elle était
remontée en dessus n'étant plus dans la trajectoire du trou. Quand ils avaient
posé le drain, ils n'avaient pu la déceler.
Il avait fallu cette petite
marche pour lui faire montrer son nez.
Les infirmières ont poussé un «ouf» de soulagement et moi aussi : A partir de ce moment,
la plaie s'est vite cicatrisée.
Nous faisions tous les jours un
tour en ville.
Le copain qui m'accompagnait
était un très brave type. Il était un peu plus âgé que moi. Il connaissait très
bien BREST étant là avant moi. C'était un Breton, mais Je ne me rappelle ni de
son nom, ni de son adresse.
Généralement, dans nos
excursions, nous prenions juste un vin chaud avec une tranche de citron. Avec
lui, je n'avais pas été longtemps à connaître toute la ville: le port et les
environs.
Nous poussions même certains
jours jusqu'à la pointe Saint Mathieu. J'allais oublier, les premiers jours de
mon arrivée, j'avais eu la visite de mes parents.
Je crois qu'ils tenaient surtout
à se rendre compte de la gravité de ma blessure. Ils n'auraient sans doute
jamais visité BREST sans cela et à moi ça m'avait fait beaucoup plaisir.
L'hiver 1916-17 avait été très dur.
Mais là, nous ne nous en
apercevions pas, alors que les copains nous écrivaient qu’ils taillaient leur
pain à coup de hache dans les tranchées, tellement il était gelé.
Dans une de nos sorties en ville,
j'avais rencontré le soldat BRINQUIN qui avait reçu une balle dans un mollet au
moment où j'en recevais une dans le pied. Il avait fait un bout de route avec
moi dans la direction du poste de secours.
Sa blessure était en bonne voie
de guérison.
Et quelques jours après, Je
rencontre également le sergent HENRI qui m'avait dit de filer le soir où
j'avais été touché.
Il avait un bras en écharpe. Il
m'a fait voir sa blessure : quatre doigts enlevés à la main gauche. Il avait
été blessé la même nuit que moi, vers le matin en reprenant le terrain qu'il
avait fallu céder la veille.
Il m'a dit:
«Il ne faisait pas bon le
soir, mais il faisait encore plus mauvais le matin. »
Enfin, il paraissait en prendre
son parti.
«Je travaille dans un bureau,
Je suis blessé à la main gauche, ça ne me gênera pas pour écrire. »
Un matin, les infirmières
rentrent dans ma chambre avec un journal à la main en me disant:
«C'est votre frère qui
vient d'être décoré de
et elles me passent le journal.
Après lecture, Je leur dis :
«Non, ce n'est pas mon frère,
mais un cousin. J'ai en effet un frère au front qui s'appelle Ernest COUAPEL,
mais il est plus jeune que moi d'une classe, alors que le décoré en question
est beaucoup plus vieux : dix ans environ, mais je le connais très bien.
D'ailleurs, nous nous écrivons régulièrement. »
Ce cousin avait réussi un
exploit peu banal: en passant à côté d'un abri il avait entendu parler
allemand. Il était armé de son fusil mitrailleur et de grenades.
Il a crié:
« Tout le monde dehors ou je
jette une grenade. »
Il faut croire qu’ïl y avait au
moins un qui comprenait le français, car aussitôt, il a vu une tête d'officier
émerger.
«Jetez vos armes ».
Il est sorti toute une
compagnie. Quand le dernier a été dehors, il a commandé :
«En avant, direction le
P.C. français. »
Et c'est ainsi qu'à lui seul, il
a fait prisonnier toute une compagnie avec officier en tête. Comme il était
déjà titulaire de plusieurs citations et médailles, on lui a décerné
L'état major lui a proposé une
bonne petite place à l'arrière en lui disant qu'il en avait fait assez comme
cela.
Mais, il a voulu rester avec les
camarades.
A quelque temps de là, il s'est
fait tué en allant chercher un blessé entre les lignes.
D'après ses copains, c'était un
rude lapin.
Quelques jours après,
il arrive un jeune chasseur à pied, beau, bien bâti, la poitrine couverte de
décorations, dont la Légion d'Honneur.
Il a fait sensation. Au bout de
quelques jours, choyé des infirmières, invité par les personnalités, même
l'amiral l'avait eu à déjeuner. Il comptait des exploits rocambolesques, mais
la médaille avait un revers.
Un jour, il arrive deux gendarmes
à l'hôpital et cinq minutes après, ils ressortaient en encadrant le chasseur en
question. C’était un déserteur de la coloniale qui n'avait même pas une
citation.
Vers la fin mars, j'ai
été expédié à KERVALLON, dépôt de convalescents, sur une rivière au sud de
BREST. Nous y avons été en vedette. A mesure que nous avancions, la vallée
devenait plus profonde.
Arrivés à destination, il y
avait des baraques en planches, tout au bord de la rivière, très confortables.
La vallée faisait bien
Après la soupe, nous escaladions
le vallon.
Quand nous avions découvert un
coin à l'abri du vent et au soleil, nous nous y installions à faire une partie
de cartes ou un peu de lecture. Les ramiers venaient roucouler sur les arbres,
au dessus de notre tête, sans s'occuper de nous.
C’était la bonne vie pendant trois semaines et puis nous avons remonté la rivière.
De retour à BREST, on
m'a signé un congé de convalescence d'un mois.
Quand j'avais été déshabillé
pour être opéré à BRAY-SUR-SOMME, à la place de ma tenue de tranchée, on m'avait
donné un béret de chasseurs alpins, une tunique de marsouin, c'est-à-dire
d’infanterie de marine, une culotte de zouave et des souliers de repos avec le
haut en toile, pas question de manteau.
Heureusement que ce n'était pas
l'hiver, car c'est cette tenue là que j'ai reçue pour partir en permission.
J'avais un congé de
convalescence d'un mois à passer chez nous. Il y avait un an que je n'avais pas été au pays, j'étais heureux
d'en prendre la direction.
Parti le matin, j'ai pu admirer
le paysage.
Après un trajet sans histoire,
je suis arrivé en gare de BONNEMAIN et direction
La première rencontre en
arrivant à la ferme était toujours notre chien «Rapide ». J'étais encore à plus de cinquante mètres de la maison
qu'il me sautait au cou et ensuite il se chargeait de prévenir de mon arrivée.
Un des heureux instants de la vie que ces arrivées en permission. Tout le monde
était en bonne santé, la soirée a été gaie.
Le lendemain, j'avais un congé à faire signer à la gendarmerie et le
reste de la journée : repos.
Le sur-lendemain, j'ai été voir BAGUER-PICAN.
En passant à DOL, je rencontre
deux gendarmes qui me demandent ma permission. Après lecture, ils me font
remarquer que je n'étais pas en tenue. Je leur réponds que j'étais dans la
tenue que l'on m'avait donnée.
Après, ils examinent mon vélo:
pas de plaque d'identité, ni de contrôle et pas de timbre. Ils me mettent trois
contraventions et me menacent de confisquer mon vélo.
Je leur dis:
« Comme vous voudrez, mais
emmenez moi aussi, car je suis incapable de marcher. »
Ils n'insistent pas.
Je prends la direction de
BAGUER-PICAN comme de juste, ma première visite est la famille JOURDREN.
Marie (*) était seule à la maison. Je ne sais pas si ça lui faisait plaisir
de me revoir, mais pour moi j'étais heureux.
Je suis resté un moment avec
elle et pour ne pas la gêner dans son travail, je lui ai demandé le fusil de
son père et je suis parti faire un tour dans les champs.
(*)
Marie Jourden deviendra son épouse le 31 mai 1927. ils
vécurent au Moulin de
Je n'avais pas grand temps avant
le repas, j'ai juste traversé une pièce de terre. Dans la deuxième, il y avait
de la grosse terre vieille labourée, c'est très bon comme remise. J'avais à
peine fait quelques pas, qu'il me passe un gros lièvre, assez loin, Pas
l'habitude du fusil, je le manque. Je continue, il me part trois perdrix.
J'en tire une et elle tombe de
l'autre côté de la ligne.
Pas de chien, je me suis dit:
« Elle est perdue. »
Quand je vois un gars qui passe
la haie avec l'oiseau à la main en me disant:
« Tiens, la voilà ta
perdrix »
Je le reconnais aussitôt,
c'était un voisin quand nous habitions à LERGUER. Il était plus jeune que moi.
Quand je faisais un tour de chasse le dimanche, il m'accompagnait. Il
s'appelait Auguste FOREST. Après salutations, je le remercie chaleureusement.
Il me fait:
« C'est normal. »
« Oui, mais bien d'autres
à ta place se seraient cavalés avec. »
Je me suis dirigé vers la
maisonnette, car le Père JOURDREN, travaillant sur la voie ferrée, c'était
l'heure exacte pour les repas. Ca m'a fait rudement plaisir de revoir toute la
famille, car je les aimais bien tous.
Après mangé, chacun est reparti
à son travail.
Pour moi, j'ai été voir des
voisins, des ouvriers avec qui j'avais travaillé avant la guerre et il y avait
un conscrit qui avait été réformé et qui s'était marié tout récemment.
Ils m'ont invité à partager leur
souper et ensuite à coucher.
Le lendemain, après déjeuner, je
suis retourné à la maisonnette. Le père JOURDREN regrettait que je n'étais pas
venu le soir manger avec eux et coucher. J'aurais préféré moi aussi.
Après un au revoir, je suis
parti voir l'oncle Joseph COLICHET, un frère de ma mère à BELLENOE. Je l'aimais
beaucoup, ainsi que Marie ROBIDOU, son épouse. C'était pour moi des seconds
parents.
Je suis né à LERGUER, mais quand
mon frère Ernest est né, j'avais treize mois. Il a eu une maladie et pour que
je ne l'attrape pas, on m'avait envoyé à BELLE-NOE chez mes grands-parents qui
y habitaient également et j'y suis resté jusqu'à l'âge de 6 ans.
C'est avec grand plaisir que je
revoyais ce coin là et par l'accueil que j'y recevais et par le décor qui me
rappelait tant de souvenirs.
Après le repas du midi, l'oncle
Joseph me dit:
« Tu vas peut-être faire
une partie de chasse, je vais te prêter mon fusil. »
Comme je ne demandais pas mieux,
il m'a donné son matériel pour faire des cartouches. Il y avait bien des
douilles, du plomb et des bourres, mais plus de poudre. Heureusement, avant de
quitter VILLOUET, le père Jourdren m'avait donné une boÎte de poudre. C'était
de la poudre anglaise qui imitait notre poudre M.
J'ai fait trois ou quatre
cartouches et je suis parti dans la nature. Je n'avais pas de chien. Je me
promenais plutôt que je ne chassais. Quand j'entends des chiens courant et il
me semblait que ça prenait ma direction. J'étais sur une lande, mais devant
moi, il y avait un champ assez long.
Jusqu'au bout, je vois un lièvre
qui saute dans le champ et vient vers moi.
Quand j'ai jugé qu'il était à
portée, je tire et il reste là.
C'était un très gros lièvre et
comme je n'avais ni veste de chasse, ni carnier, j'ai pris le chemin du retour.
Après rafraîchissements et adieux, je suis parti pour
Quel bonheur d'être réunis à la
table de famille, après une aussi longue absence. Après le repas, une pipe, une
partie de cartes et au lit, que j'ai trouvé bon aussi.
Le lendemain, on m'a laissé
dormir autant que j'ai voulu, et la vie s'est organisée : travail, quelques
visites aux amis, quelques parties de chasse : la bonne vie.
Mais tout à une fin.
J'avais reçu depuis quelques
jours un avis d'expiration de mon congé. Je devais me rendre au 61ème
d'Artillerie au cantonnement du LEGUE-SAINT-BRIEUC.
Après un au revoir à tous les
amis et parents, j'ai repris la route. Arrivé de bonne heure, j'ai facilement
trouvé mon cantonnement. C'était à gauche avant d'arriver au port. Il y avait
un porche et rentré dans la cour, il y avait la cuisine et quelques chambres.
Nous n'étions pas nombreux, quelques douzaines d'éclopés comme moi.
Tout de suite, le climat m'a plu
: le décor, l'accueil des copains, la cuisine, la grande liberté, la
possibilité d'aller en permission tous les dimanches.
Le lendemain, j'ai commencé mes
explorations avec un camarade qui était arrivé avant moi.
Nous avons été à la plage SAINT
LAURENT et un peu plus loin, nous avons escaladé des rochers. Là, nous avons
découvert un petit coin idéal. Il y avait une petite plate-forme abritée du
vent et ensoleillée.
Nous dominions la plage SAINT
LAURENT et regardions la mer monter. Quand elle est arrivée à hauteur de notre
plate-forme, elle a battu son plein et commencé à baisser. Nous y sommes
revenus le lendemain avec nos slips de bain.
Quand l'eau est arrivée à
hauteur, nous avons fait un plongeon.
Quel délice !!! Et en se
retirant pour s'habiller, pas de danger de se salir les pieds, la pierre était
aussi propre qu'un sou neuf.
Nous n'avons pas oublié le coin.
Une sœur à notre voisine quand
nous habitions LERGUER avait son domicile au LEGUE. Elle a appris que j'étais
là et m'a fait dire d'aller les voir. Elle était mariée à un douanier qui
s'appelait ARCHENOUL.
Avec un autre soldat, nous y
avons été.
Elle habitait une jolie
maisonnette à flanc de côteau. Elle paraissait heureuse de nous recevoir. Il y
avait beaucoup de fraises bien mûres et sur son invitation, nous en avons
dégusté. Nous avons passé un bon après-midi en évoquant de vieux souvenirs.
Nous étions nés à un kilomètre l'un de l'autre. En partant, elle nous a priés
de revenir aussi souvent que nous voudrions. Nous sommes rentrés à l'heure de
la soupe.
Le lendemain, nous avons été voir l'arrivée des pêcheurs. La pêche
avait été bonne. Il y avait une multitude de poissons frétillants au fond des barques.
Sur notre demande, ils nous ont
vendu une friture que nous avons portée à cuire dans un petit bistrot.
Ce jour là, nous n'avons pas
fait honneur à la cuisine du camp.
D'après ceux qui étaient depuis
quelque temps au cantonnement, c'était le moment de poser sa candidature
pour la permission dominicale.
Nous avons donc été au bureau et
le samedi matin, nous recevions un papier nous accordant notre liberté
pour 24
heures. Aussitôt, nous prenions le train,.
pour moi, direction DOL DE BRETAGNE.
J'arrivais en gare vers 10
heures, je descendais en ville où je savais trouver Maman qui y faisait son
marché. Je savais que «Bichette» était remisée à l'hôtel MOREL.
Là j'avais tous les
renseignements dont j'avais besoin. Si elle n'était pas à l'Hôtel j'allais
faire un tour au marché et nous ne tardions pas à nous rencontrer.
Je l'aidais à transporter ses
denrées et à midi nous allions manger au restaurant.
Après manger, il ne restait
généralement pas grand-chose à faire et nous prenions de bonne heure la direction
de LA BASILLAIS. La jument trottait bien, nous n'étions pas longs à faire la
route. La voiture était attendue, il y avait toujours quelques friandises pour
le goûter.
Cette fois, la séparation
n'avait pas été longue, mais ça faisait quand même plaisir d'être réunis.
«Rapide» n'était pas le dernier à manifester sa joie.
Il voyait sans doute quelques
petites promenades avec le fusil en perspective.
Vingt quatre heures, c'est vite
passé.
Un petit coup de main le samedi
soir pour avancer le travail du dimanche matin : déjeuner, soins à donner aux bêtes, messe, à la sortie, réunion des
copains chez Marie LEFOUL, où nous passions un moment agréable à discuter des
nouvelles, ensuite c'était l'heure de la soupe.
L'aprèsmidi,
une petite promenade dans les champs avec «Rapide », le gibier était abondant, aussi le carnier était toujours
plus ou moins plein, il n'était jamais question de bredouille.
Maman mettait toujours quelques
morceaux avec quelques produits de la ferme dans la musette pour retourner au
LEGUE et comme l'ordinaire était déjà pas mal, nous n'étions pas des
sous-alimentés.
Nous étions là depuis un mois ou
un peu plus quand un lundi je rentrais de permission. En arrivant au
cantonnement, je rencontre notre capitaine.
Je salue.
Il me répond et me fait signe
d'approcher.
Il me demande:
« Vous rentrez de 24 heures»
Je réponds affirmativement.
«Dans ce cas, vous auriez dû
rentrer pour la soupe d'hier soir et non pour celle d'aujourd'hui:»
Je réponds:
« Mon capitaine, pour le
travail que nous faisons ici ! »
«Ah! vous n'avez rien à faire.
Après la soupe, je viendrais. Je vous ferais voir quelque chose. »
Il était exact au rendez-vous et
aussitôt, nous avons pris la direction des champs. En marchant, il
me dit:
« Vous êtes cultivateur ? »
«Oui mon capitaine. »
Nous avons loué un champ où nous
avons semé des pommes de terre pour votre alimentation, mais elles ont besoin
de nettoyage. Vous me direz ce que vous en pensez.
Arrivé au champ, je voyais bien
de l'herbe, mais pas de patates.
Je lui demande:
« Depuis combien de temps
le travail a été fait et comment ? »
Il me répond:
« Il y a environ trois
semaines, c'était un champ qui était en pâture depuis longtemps.
Le cultivateur que nous
avions demandé est venu avec une charrue et a commencé le labour à environ
quinze centimètres et toutes les deux roues, nous mettions la semence non
germée et depuis il fait plutôt pluvieux. Croyez-vous qu'il sera possible de
les nettoyer ? »
Nous avons commencé au bout du
champ.
En effet, avec des fourches, des
crocs, des boucards, des houettes et binettes, tout ce qu'ils réussissaient à
se procurer comme outils, ils avaient fouillé. Il y avait déjà un bon tas
d'herbe pour la surface travaillée.
Comme il me demandait mon avis,
je lui dis que le mieux c'était de continuer le travail comme il avait été
commencé. Je lui aurais bien dit que c'était un travail saboté, mais ça
n'aurait rien changé.
«Eh bien ! Demain, après la
soupe, demandez s'il y a des volontaires pour venir avec vous. »
Le lendemain, je demande s'il y
a des volontaires pour le champ de patates. Il y en a eu quatre, avec moi ça
faisait cinq.
Nous avons commencé à piocher,
secouer et mettre dans des paniers pour transporter au tas. Il y avait du
rendement pour une petite surface, nous avions vite un gros tas.
Nous étions au boulot depuis
environ deux heures quand nous avons eu la visite du capitaine. Il était
satisfait de notre travail. Quand il nous a quittés, nous avons encore
travaillé un peu et puis j'ai proposé d'aller boire un coup. Comme nous étions
tous d'accord, nous avons été à un petit bistrot au bout du champ où nous avons
demandé un pot de cidre.
Ce n'était pas ruineux.
Quand il a été l'heure de
rentrer, nous avons été prendre nos outils et direction la soupe. Le lendemain,
nous étions huit et le surlendemain, tout le monde était d'accord pour aller au
champ.
C'était une grande partie des
paysans bretons habitués au travail manuel. Ils s'étaient vite aperçus qu'un
peu d'exercice faisait beaucoup de bien. Chacun travaillait selon ses capacités
et son courage. Personne ne disait jamais rien.
J'avais fouillé pour voir à quel
point étaient les patates. Les moins profondes étaient environ à
Il n'y avait pas d'outils pour
tout le monde, mais en se relayant, ça marchait.
J'étais au LEGUE depuis environ trois mois et nous avions déjà nos petites habitudes.
Le soir, nous allions après la soupe faire une partie de cartes en buvant un coup de cidre dans une auberge tout près de notre cantonnement. C'était tenu par deux femmes : la tante et la nièce.
La patronne avait une
quarantaine d'année, la nièce 19 ou 20 ans.
C'était sérieux et bien tenu.
Un soir que nous étions
attablés, la tante dit à sa nièce:
« Tu ne voudrais pas
aller chercher des oignons chez ta mère, il n'yen a plus du tout là »
Après avoir répondu qu'elle
voulait bien, la nièce m'a demandé si je pouvais l'accompagner.
Nous avons été attelés le cheval
à un char à banc.
Ce n'était pas très loin : une
dizaine de kilomètres, et le cheval trottait assez bien. La mère ressemblait
bien à la tante, elles n'étaient pas des petites pièces, elles étaient taillées
en gendarmes.
Nous étions de retour assez tôt
et ça m'était égal car nous n'avions pas d'appel.
Le lendemain, j'ai reçu l'ordre de rejoindre un détachement à la
scierie, tout près de la gare de SAINT BRIEUC.
Je regrettais le LEGUE.
Notre capitaine était un bon vieux.
Les camarades tous très gentils.
Nos petites habitudes :
promenades, baignades, parties de cartes et même notre champ de patates.
J'ignore ce qu’il est devenu.
Ce qu’il y a de sûr, c'est que
ça n'a sûrement pas été de la primeur.
Le matin après avoir fait mes
adieux, j'ai pris la direction de mon nouveau cantonnement.
En arrivant, je me suis présenté
au bureau qui m'a tout de suite mis au courant de ma nouvelle situation.
Le fourrier m'a accompagné et
m'a fait visiter le cantonnement principal.
C'était un vaste bâtiment,
surtout en longueur. Il y avait deux rangées de lits et quelques petites
tables, ce n'était pas très heureux.
Ensuite, nous avons été voir les
chevaux, il y'en avait environ cent. Il y avait des chevaux du pays,
principalement des demi-sang et des canadiens faciles à distinguer avec leurs
têtes brusquées, les oreilles plus courtes et leur pelage uniforme, alezan
brûlé.
A l'arrivée, ils étaient à
l'état sauvage.
Deux hommes s'occupaient du
dressage qui consistait à attacher la bête à une corde de dix mètres fixée à un
pieu en terre au centre du manège. Aussitôt lâché, le cheval faisait tout son
possible pour se libérer.
Il prenait toutes les positions,
se roulait, se cabrait, mais c'était du solide, il était obligé de se résigner.
Alors le dresseur entrait en jeu. Il était armé d'un fouet, appelé aussi une
chambrière qu'il faisait claquer au derrière de l'animal qui partait au trot en
tournant en rond et épouvanté par les claquements du fouet, il accélérait
jusqu'à épuisement.
Le cavalier en profitait pour
l'enfourcher, presque toujours le cheval surpris malgré sa fatigue, se cabrait
et se laissait tomber sur le dos.
C'était le moment pour le
dresseur de sauter en côté, car aussitôt par terre, la canadien lançait ses
sabots dans toutes les directions, tous les moyens lui étaient bons pour se
défendre, ce n'était pas par méchanceté, c'était par peur, car aussitôt qu'il
s'était rendu compte que nous ne lui voulions pas de mal, il devenait un
agréable compagnon.
Après l'écurie aux chevaux, nous
avons été voir l'école des sourds-muets.
C'est là qu'était mon dortoir.
Il m'a fait voir une chambre que nous devions partager à deux, c'était très
confortable.
Rentré de la scierie pour l'heure de la soupe, j'ai fait la connaissance de mon
camarade de chambre. C'était un Breton un peu plus âgé que moi.
Il s'appelait PICARD: figure
sympathique.
Tout de suite, j'ai pensé que
nous allions bien nous entendre.
Au LEGUE, nous avions un
réfectoire. La cuisine était faite par des femmes qui mettaient le couvert et
s'occupaient de la vaisselle. A la scierie, nous avions nos ustensiles. Le
cuisinier faisait la distribution et débrouillez-vous.
Il y avait bien quelques petites
tables, mais pas pour tous.
Le camarade Picard qui était déjà
là depuis quelques jours me dit:
«Je vais au bistrot à côté,
chez
J'ai été avec lui et nous avons
continué tous les jours.
Nous avions une table, nous
prenions un coup de cidre qui était bon et un café-crème pour finir. Ca
n'allait pas loin comme dépense et nous étions bien.
La salle était au complet de
soldats et surtout après la soupe du soir, il y avait de l'ambiance : des
chansons, des jeux de cartes et autres distractions. Et nous avons gagné notre
gîte aux sourds-muets.
C'était très calme la nuit, nous
étions très bien là pour se reposer.
Dans les chambres à côté, il y
avait une vingtaine d'auxiliaires qui dans la journée étaient occupés à la
scierie à donner des soins aux chevaux.
Le matin après une bonne nuit,
nous avons été boire le jus et le fourrier nous a donné le programme de la
journée.
Après le café, nous allions au
terrain de pansage. Il y avait une corde tendue à l'ombre de grands arbres et
tous les chevaux qui étaient
sortables: c'est-à-dire qui
voulaient bien se laisser conduire, étaient amenés et attachés à la corde par
les auxiliaires et le pansage commençait.
Il y avait un brigadier qui
s'appelait Thomassé qui nous présentait un cheval de voltige et nous a proposé
de faire quelques exercices. Et il a
commencé par nous faire une démonstration. J'avais eu l'occasion de
voir des écuyères dans les cirques faire des acrobaties sur un cheval, mais il
était de taille à leur faire concurrence.
Parmi nous, plusieurs avaient
déjà fait du cheval et n'étaient pas empotés pour sauter dessus, mais quand
nous avons vu ses exploits à côté nous étions des zéros. Enfin avec ses
conseils et de la bonne volonté, nous arrivions à nous perfectionner un peu.
Après la soupe du matin, le
fourrier nous a rassemblé. Nous étions sept dans le même cas, blessés dans
l'infanterie et inaptes à la marche.
Nous étions destinés à finir la guerre à cheval et pour
cela il fallait faire des classes.
Il nous a présenté notre
instructeur, Maréchal des Logis TOREL : une quarantaine d'année, grand, large
d'épaules, moustache blonde, une tête très sympathique.
Après salutations, il nous a
conduits à l'écurie et nous a dit:
« Vous pouvez choisir vos
chevaux.
Autant que possible, ne
prenez pas des canadiens qui n'ont jamais été montés. Quant à la selle vous en avez
deux espèces : la selle d'artillerie française et la canadienne ».
Cette dernière avait la
particularité d'être relevée un peu plus légèrement que la nôtre. Il me semble
que nous les avions essayées toutes les deux.
Notre instructeur montait
toujours la même bête : une grande jument baie foncé, proportionnée à la taille
du cavalier. Il en faisait ce qu'il voulait. Après avoir fait notre choix, les
palefreniers ont sellé nos chevaux et les ont sortis dans la cour.
Au commandement du Logis, nous
les avons enfourchés et en route. Aussitôt sortis en campagne, il nous a fait
relever les étriers sur l'encolure et au trot.
Ce n'était pas la première fois
que je montais. J'avais commencé je n'avais pas plus de cinq ans à me promener
sur le dos d'un âne. J'ai toujours continué à faire du cheval jusqu'au moment
de ma mobilisation.
Mais, c'était la première fois
que je montais en selle et cela fait une différence d'être sur un cheval nu ou
perché sur une grosse selle d'artillerie.
Aussi, j'étais content quand
après avoir fait un kilomètre de trot, il a commandé «au pas» et de reprendre ses étriers. Le reste de la
promenade a été agréable, le paysage que nous traversions était très joli. Nous
avons fait un peu de galop sur un terrain inculte et quelques essais de saut
par-dessus un petit talus.
Pour moi qui a toujours aimé
faire du cheval, je trouvais cela passionnant. En passant dans une petite
bourgade, notre chef nous a demandé si nous avions soif et comme tout le monde était
d'accord pour aller se rafraÎchir, il nous a fait passer sous un porche et
rentrer dans une cour où c'était très facile d'attacher les chevaux à l'abri du
regard des passants.
Comme le propriétaire de cette
cour vendait à boire, nous avons été nous attablés et demandés un pot de cidre
et deux jeux de cartes. Comme nous étions huit, les deux perdants payaient la
tournée et nous avons repris le chemin du retour.
En arrivant dans la cour de la
caserne, les auxiliaires qui avaient sellé nos chevaux sont venus les
reprendre. Nous n'avions pas autre chose à faire que les monter.
Après la soupe du soir, Picard
et moi nous faisions une petite promenade ou nous
allions à notre chambre où nous étions très tranquilles pour faire un peu de
lecture. Pour les permissions, il n'y avait pas de changement avec le LEGUE.
Nous avions nos 24 heures tous les dimanches avec une petite rallonge.
Après trois mois de ces promenades à cheval dans toutes les directions autour de SAINT BRIEUC et
souvent sur la plage du LEGUE.
Un jour que nous étions sur le
sable à faire des exercices, à un kilomètre de nous il y avait des bleus qui en
faisaient autant. On voit deux cavaliers qui se détachent de leur groupe et qui
se dirigent vers nous à toute allure.
Torel nous fait mettre en bataille
et quand ils sont arrivés à trente mètres, nous avons levé les bras.
L'effet a été radical, les
chevaux ont freiné et les cavaliers ont fait un plongeon, le nez dans le sable.
Heureusement, ils ne se sont fait aucun mal. Les chevaux se sont laissés prendre
sans difficulté et les deux soldats ont été quittes pour rejoindre leurs
camarades.
Un jour pendant ces trois mois
que j'ai passés à la scierie, nous prenions le café-crème chez la mère
Bougeard. Après la soupe du matin le père Jourdren a fait son entrée. Il se
dirigeait vers MORLAIX et n'avait pas la correspondance. Il avait quelques
heures à attendre le premier train en partance pour cette direction.
Après avoir pris un café avec
nous, nous avons passé ce temps très agréablement.
Une autre fois, j'avais été
délégué avec quelques hommes pour aller chercher des chevaux à
BELLE-ISLE-EN-TERRE. Nous sommes descendus à BELLE-ISLE-BEGARD, la gare la plus
proche.
Nous sommes arrivés le soir.
Le maire de BELLE-ISLE nous
avait donné des billets de logement. Pour mon compte, je suis bien tombé: bien
nourri et bien couché. De grand matin, nous avons visité le bourg.
Je me rappelle d'un chevreuil en
liberté qui n'était pas plus farouche qu'un animal domestique.
Vers 10 heures, nous avons pris
livraison de nos chevaux.
Pour mon compte, j'avais un
étalon de quatre ans, superbe. Notre première étape était GUINGAMP où nous
avions une écurie pour les chevaux et pour nous un billet de logement. Je
devais loger chez un officier en retraite.
Je me suis présenté aussitôt, il
m'a dit:
«Je n'ai pas de chambre de
libre, j'ai trois filles, je ne peux pas vous mettre à coucher avec. »
Il a sorti son porte-feuille et
m'a donné ce qu'il fallait pour aller à l'hôtel.
Le lendemain, nous
avons pris la route pour SAINT-BRIEUC.
Quelques jours après, j'ai été
convoyé un groupe de chevaux au front, car ils étaient comme nous quand leurs
classes étaient faites.
Ils prenaient la direction de la
bataille.
Nous avons débarqué à ARCY-SUR-AUBE.
Le trajet s'était effectué sans histoire. Nous avions un wagon de fourrage pour
les chevaux, paille et foin, avec des couvertures. Nous étions aussi bien que
dans un lit.
A partir d'ARCY, nous sommes
montés à cheval pour conduire nos chevaux à destination.
C'est-à-dire aux batteries du 75, auxquelles ils étaient destinés et nous avons repris le
train pour SAINT-BRIEUC.
Le retour a été assez
mouvementé.
Plusieurs des convoyeurs
passaient à proximité de chez eux et se sont éclipsés.
S'ils avaient été raisonnables,
tout se serait bien passé, mais quatre jours après notre arrivée à
SAINT-BRIEUC, il y avait encore deux manquants.
Heureusement la discipline
n'était pas très stricte, autrement, le chef de détachement aurait été embêté.
Il m'était encore arrivé une
petite aventure pendant mon stage à la scierie.
Un jour, nous avions été quatre
cavaliers dans la baie d’IFFINIAC en vedette pour faire évacuer les pêcheurs en
prévision d'un tir réel au canon, et comme notre mission accomplie il restait
encore une bonne heure avant le tir, nous avons décidé de prendre un bain. Nous
étions deux à nous baigner.
Les deux autres tenaient les
chevaux.
Mon camarade savait nager, mais
il avait une blessure qui le gênait pour le faire. Il est donc resté au bord Je
suis parti à la nage un petit moment.
Je me suis retourné et j'ai été
surpris de voir le camarade que j'avais laissé au bord très loin. J'ai fait
demi tour, mais rien à faire pour regagner la rive, le courant
m'entraînait.
Au MONT SAINT MICHEL, on prétend
que la mer monte à la vitesse d'un cheval au galop, je ne sais pas si c'est
vrai, je n'ai jamais contrôlé, mais à IFFINIAC, elle se retire très vite.
Le jour précédent, nous étions
déjà venus dans la baie pour la même occasion et j'avais remarqué un rocher qui
se trouvait dans les mêmes parages. De temps à autre je laissais couler mes
pieds et j'eus la chance de tomber dessus. Cinq minutes après, il était à sec.
J'en ai parlé à des gens du pays, ils m'ont dit:
« Personne ne se baigne
ici, quand la mer se retire. »
Cependant j'étais retourné au
front depuis un certain temps. Quand par hasard je vois sur un journal : «cinq
noyés dans la baie d'IFFINIAC. » : Trois petits
enfants s'étaient mis à l'eau au moment du retrait de la mer, sous la
surveillance de leurs parents. Ces derniers se sont aperçus soudain que le
courant entraînait leurs enfants. Ils se sont portés à leur secours et toute la
famille s'est noyée.
Les classes à cheval étant terminées, nous n'avions plus beaucoup de travail. Le copain Picard
et moi, au moment de la récréation des petits sourds-muets, nous restions à les
regarder jouer.
Une chose nous a surpris, c'est
qu'ils étaient beaucoup plus agiles que les enfants normaux.
Notre tranquillité n'a pas été
longue. Nous avons été affecté à la caserne des URSULINES afin d'y étudier une
pièce de 75.
Ce n'était déjà plus si amusant.
C'était la vie de caserne, avec sa discipline et l'étude d'un canon ne me
passionnait pas du tout. Pendant plusieurs heures par jour, nous étions debout
autour de la pièce et un sous-lieutenant nous en apprenait la nomenclature et
le fonctionnement.
Le rôle du capitaine, du chef de
pièce, du pointeur, des approvisionneurs, du tireur. Nous avons étudié environ un mois et nous avons commencé nos
préparatifs pour retourner au front.
Pendant le mois que nous avons
passé à la caserne, il m'est arrivé une petite aventure:
Un jour, le fourrier a fait
passer un ordre.
Tous ceux qui ont plus de deux couvertures
doivent plier l'excédent sur le pied du lit. Elles seront ramassées dans le
courant de la journée pour être remisées au magasin. Comme j'avais trois
couvertures, j'ai mis celle que j'avais en trop, sous ma paillasse, car les
nuits étaient assez fraîches et j'aimais être bien couvert.
Je trouvais que c'était assez de
geler dans les tranchées.
Malheureusement, le fourrier
s'en est aperçu. Il m'a puni de deux jours de consignes.
Le soir, je suis sorti comme
d'habitude, il m'a aperçu et m'a crié par la fenêtre:
« Vous en aurez quatre. »
Ca aurait pu mal tourner, car je
n'avais nullement l'intention de céder. Mais le lendemain, j'avais ma feuille
de route pour retourner au front.
L'affaire a été classée.
Habillé de neuf et armé d'un
revolver et d'un sabre, je suis parti en permission chez mes parents, pour
quelques jours.
De là, je devais m'adresser au
commissaire militaire du MANS qui devait me diriger sur le régiment à
rejoindre. Mais LE MANS a passé inaperçu, je dormais.
A CHARTRES, je suis descendu et
me suis rendu au commissariat militaire qui m'a envoyé au camp de MAILL Y.
J'étais parti de SAINT-BRIEUC avec
les écussons du 61ème. Au camp, on m'a donné ceux du 4ème et finalement après une dizaine de
jours passés au camp, j'ai été affecté et dirigé au rme cantonné à RUPT.
Descendu à la gare la plus
proche, j'ai aperçu un militaire avec
les écussons du 7ème. Je l'ai abordé, j'étais bien tombé, c'était le
vaguemestre de ma batterie.
Il était venu chercher le
courrier avec une carriole à cheval.
Je suis monté avec lui en
voiture et nous avons fait connaissance.
Il s'appelait De Kerpoisson et
était de MARCILLE Il m'a nommé plusieurs gars de la batterie qui étaient de la
région : Théophile Petitpas, de MARCILLE, Horion, de COMBOURG, François
Esnault, de CUGUEN et mon chef de pièce : Pelé de MEILLAC.
Nous étions un peu en famille.
On m'a donné un cheval qui
s'appelait «Charlot ». Ce n'était pas un cheval de
course.
Un jour, j'ai appris
que le 47ème d'infanterie n'était pas loin de nous. J'y suis allé avec «Charlot », voir Théophile Jan, un ami.
Sur le parcours, quand nous trouvions un attelage, il se collait aux autres
chevaux et pour le sortir de là, ce n'était pas facile.
Enfin, j'ai réussi à joindre
l'ami Théophile.
Il était pour le moment
lieutenant à
Ce qui nous a permis de bavarder
pendant quelques heures. Il m'a fait voir ses livres. Pendant que les autres
s'amusaient, il étudiait l'anglais et l'allemand. Il était intelligent et
tenace.
Il avait 11 ans quand je l'ai connu.
Il était venu comme pâtre dans
une ferme à
Nous avions une maison
d'habitation couverte en chaume. Un jour, il est monté dans le grenier et par
une petite lucarne était sorti sur le toit et grimpé sur l'enfaîteau. Il y
avait deux cheminées, environ
Un autre jour, il y
avait un très grand peuplier dans le bas de la cour. Il a grimpé dans la cime
et s'est accroché par les jarrets à une branche transversale et se balançait
tranquillement. Il savait aussi nager et nous avait appris. Quand il a eu 16 ans, il a quitté la ferme et s'est embauché commis chez le
Docteur Brichet, à DOL DE BRETAGNE
Le docteur lui prêtait des
livres, il continuait à s’instruire.
A 18ans, il s'est
engagé dans les zouaves et a fait la campagne du Maroc.
En juillet 1914, il était en permission et est venu me voir.
Il m'a dit :
« Je vais quitter l'armée, j'ai
demandé une place dans les chemins de fer. »
Et le 2 août 1914, c'est la déclaration de la
guerre.
Il était sergent, il est
incorporé au 47ème d'infanterie à SAINT MALO et il y a fait toute la
campagne et a été mobilisé avec le grade de Lieutenant-Colonel.
Après s'être promis de se
revoir, j'ai enfourché «Charlot» qui commençait à
s'impatienter et il m'a reconduit au cantonnement à une bonne allure.
Une nuit, nous avons
été repérés et un avion ennemi nous a lâché quelques bombes, dont une est
tombée sur nos chevaux qui étaient attachés à la corde. Il y a plusieurs
victimes dont «Charlot ».
Pour le remplacer, on m'a
attribué un petit cheval blanc avec les crins noirs, genre cheval arabe.
Comme il venait des Dragons, je
l'appelai «Dragon ».
Il n'était pas désagréable,
cependant il avait un défaut. Aussitôt que je mettais le pied à l'étrier, il
partait au galop.
Je m'occupais surtout du
ravitaillement en munitions et en vivres.
Un jour, nous avions été
chercher du vin à la gare de VIC-SUR-AISNE.
En revenant, je vois des
réservistes qui avaient les écussons du régiment du mari de ma marraine. J'ai
demandé à l'un d'eux s'il ne connaissait pas Yves Clément.
Aussitôt, il m'a indiqué son
cantonnement et comme c'était sur notre passage, j'ai été le voir.
Il a été un peu surpris et quand
je lui ai dit que j'étais en corvée de pinard, il m'a dit que j'aurais dû lui
en apporter un bidon.
Je regrettais beaucoup, mais la
corvée ayant pris de l'avance, il n'y avait plus moyen.
En ce moment là, nous étions
cantonnés dans les GROTTES de VASSENS.
Ce sont des tunnels taillés dans
la craie.
Je n'en connais pas la longueur,
ne les ayant jamais explorés. Ce qu'il y a de sûr, c'est que nous étions
parfaitement à l'abri des obus et des bombes, mais pour y entrer et en sortir,
il fallait faire vite, car la gueule des grottes était repérée et toutes les
minutes environ, il y tombait un obus.
C'est pendant que nous étions là
que l'ordre de repli stratégique du maréchal Foch nous est parvenu.
Le capitaine Galéry qui
commandait notre batterie, m'a désigné pour faire l'agent de liaison des avants
trains. Il m'a donné comme monture une jument alezan brûlé, très fine et très
jolie.
Elle s'appelait «Embellie ». Elle était plus rapide que «Dragon» et je n'avais besoin ni
d'éperons, ni de cravache. A la voix et une pression des genoux, elle donnait
toute sa possibilité mais elle avait une petite tare, une verrue au poitrail.
Quand elle était attachée à une
arbre, elle se grattait jusqu'au sang, souvent ça lui descendait le long de la
jambe jusqu'au sabot.
A partir du moment où j'avais été désigné agent de liaison
des avants trains, au lieu d'être aux
échelons, j'étais aux pièces.
Ma jument sellée et toujours
prête et moi aussi, je devais être à la disposition du capitaine, de jour comme
de nuit.
Une nuit où je croyais être
tranquille, je m'étais à moitié déshabillé, quand j'entends le capitaine à
l'entrée de l'abri:
«Agent de liaison des
avants trains ».
Je n'ai pas pris le temps de
lacer mes bottes, ni de boutonner ma vareuse. Il n'a pas fait attention à ma
tenue, il m'a remis un pli à porter au commandant.
Deux minutes après, j'étais en
selle. J'avais sur le parcours pour parvenir aux échelons, le pont de
VIC-SUR-AISNE à passer, il était repéré et les obus tombaient très rapprochés à
l'entrée.
Il fallait profiter aussitôt
après une explosion pour le franchir, ça été vite fait, «Embellie» n'est pas
restée à crotter sur le pont.
Ma mission accomplie, le
commandant m'a désigné avec le fourrier pour aller préparer les cantonnements à
Vers le soir, quand
notre travail a été fini, nous étions surpris que notre batterie ne soit pas
arrivée, le fourrier me dit:
«Je suis fatigué, tu ne
voudrais pas prendre mon vélo et aller aux renseignements à la route nationale.
»
C'était à une dizaine de
kilomètres du village où nous étions. Son vélo avait la selle trop haute pour
moi. Il n'avait pas de freins et était à roue fixe. En outre, je n'avais pas
beaucoup pratiqué ce genre de sport depuis que j'étais à l'armée. Je n'étais
donc pas à mon aise. J'arrive à une descente, pas très longue, mais très
accentuée avec au bas un tournant en épingle à cheveux.
Au milieu de la route, venant à
ma rencontre, un chariot de parc d'artillerie attelé de six chevaux. Sur la
banquette droite de la route, une pile d'une quinzaine de troncs de peupliers
et juste en face, un ruisseau d'environ
J'avais le choix: ou les
chevaux, ou les troncs de peupliers, ou l'oseraie.
J'ai choisi cette dernière.
J'ai atterri la tête la première
entre deux rangées d'osier. Je me suis enfoncé la tête assez profond dans ce
terrain mou. Quant à mon vélo, il est resté dans le ruisseau, à part la moitié
du guidon qui m'était resté dans la main. Les artilleurs ont mis pied à terre,
et sont venus à mon secours, mais je n'avais même pas une égratignure. Ils
m'ont fourni les renseignements que je cherchais.
J'ai donc fait demi-tour, avec
le vélo complet mais la moitié du guidon en main. Ca n'arrangeait pas les
choses.
Enfin, je suis arrivé au village
où nous avions préparé les cantonnements.
Sur la porte du garage où je
devais loger, il y avait une carte d'épinglée avec ces mots :
«Il y a un contrordre,
nous sommes cantonnés à
Il me nommait un village, dont
je ne me souviens plus du nom.
Comme de juste, il avait pris
mon cheval. Il ne me restait plus que son tacot pour les rejoindre.
La nuit était arrivée, une route
que je ne connaissais pas, avec un engin pareil, ce n'était pas réjouissant.
Cependant, je suis arrivé au but sans nouvelles anicroches. Quand j'ai trouvé
le grenier où je devais coucher, je me suis allongé sans même prendre le temps
de manger.
Le lendemain, nous avons encore fait marche arrière. J'ai repris ma
jument et le fourrier s'est procuré un autre vélo pour remplacer celui que
j'avais mutilé.
Pour le soir, après avoir fait plusieurs kilomètres, nous avons fait
halte dans un village.
Comme de juste, il n'y avait
plus d'habitants. Ils évacuaient en emportant le plus de matériel possible.
Cependant, il restait quelques pigeons sur les toits, quelques poules à moitié
perdues. Dans les caves aussi, nous avions quelques bouteilles.
Il valait mieux en profiter, que
les laisser aux allemands.
Le soir, après la soupe, nous faisions une partie de cartes.
Notre cuisiner qui se nommait
Constant Hue, boucher à SAINT-MALO dans le civil, est arrivé avec deux seaux de
cidre et du bon. Nous y avons fait honneur.
Il faut même reconnaître qu'il y
avait un peu de vent dans les voiles.
Le matin, après le jus, rassemblement.
Le commandant était là qui nous
annonce que le repli stratégique était terminé et que nous reprenions
l'offensive. Nous avons pris la direction de la forêt de VILLERS-COTTERET.
Pour le soir, nous arrivions à
la lisière. Nous avons mis toute la nuit à la traverser. Il faisait noir comme
dans un four.
Sous les grands arbres, il y
avait des véhicules renversés qui provoquaient des embouteillages, interdit de
faire de la lumière à cause des avions.
Tous les
« en avant, halte, en
avant, halte ».
C'était monotone.
A un certain moment, je me suis
endormi, ma jument suivait le mouvement automatiquement.
A l'aube, nous étions sortis de la forêt, nous sommes arrivés à
VILLERS-HELON vers 8 heures du matin.
Il y avait un grand et beau
château avec une cour murée.
Nous y avons abrité les avants
trains. Quand aux pièces, nous avons mis en batterie aux bords de la route.
A
Quand nos pièces ont été
placées, le lieutenant Beauregard a interpellé un groupe de servants :
« Qui veut m'aider à
retourner le 88, on va leur envoyer leurs obus sur la gueule ».
Il y en avait un tas à côté. En
un clin d’œil, l'opération a été terminée et ils ont commencé à tirer.
Quand survient le capitaine qui
commande:
«A vos pièces. »
Et aussitôt, le tir a commencé,
mais avec nos 75.
Comme il y avait une toute
petite distance entre les avants trains et les pièces, mon cheval était resté
au château. Le capitaine Galéry était debout derrière les pièces et donnait les
directives au tir. J'étais à
A côté de moi, il y avait une
petite tranchée, abri creusé par nos prédécesseurs.
Le tir était commencé depuis
quelques minutes, quand le premier obus allemand, un 88 autrichien a éclaté tout près d'une de nos pièces.
A chaque coup, il y avait des
mouches. Le capitaine, debout derrière les pièces, a dit à un certain moment:
« Tirez, tirez … Quand il n'y aura plus de chefs de pièce, je vais le
faire. »
Enfin le tir étant fini: il a
donné l'ordre d'évacuer la position.
A ce moment, l'aspirant Labouré
est descendu avec moi dans le petit abri que j'avais mentionné et il m'a dit:
« Il y a de la casse ».
Il m'a cité plusieurs camarades
morts ou blessés.
En outre, il y avait le Maréchal des Logis Pelé qui avait un bras arraché. Il était de MEILLAC et la guerre finie, il a exercé la profession de facteur.
Nous sommes sortis de la
tranchée pour gagner le château, comme nous en avions reçu l'ordre. Il
arrive un dernier obus qui tue net l'aspirant. (*)
Des quatre chefs de pièce, il
restait un valide et la moitié des servants étaient hors de combat.
Le soir de ce jour, je suis
parti en permission de détente : une permission sans histoire.
(*)
L’aspirant LABOURE Joseph Marie avait 20 ans
Mon congé terminé, j'ai rejoint
mon régiment à LE VALTIN, dans les VOSGES.
Le premier camarade que j'ai
rencontré en arrivant au cantonnement m'a dit:
« Qu'est-ce que tu viens
faire ici? Nous avons la grippe espagnole, un tel est mort. »
Et il m'a nommé plusieurs
copains qui avaient été victimes de l'épidémie.
Le lendemain de mon arrivée, à
deux, nous avons entrepris l'ascension du VALTIN.
Ce n'est pas très élevé, ni très
dur.
Sur le sommet, il y avait une
clairière couverte de broussailles, de framboisiers, les fruits étaient juste à
point. Nous en avons profité largement. La descente a été rapide. Nous n'avions
pas les genoux ankylosés. Nous avons été boire un coup à un petit bistrot au
bord de la route. Il y avait dans la façade de la maison, un beau trou fait par
un obus qu'heureusement pour les habitants, n'avait pas éclaté. Les tenancières
de cette auberge étaient deux femmes d'un certain âge qui n'avaient jamais évacué.
Elles avaient, par conséquent,
eu les soldats allemands comme clients avant nous.
Quelques jours après, nous avons
eu la visite du cousin Joseph Couapel, des TERTRES DE
Il était cuistot des officiers
et se débrouillait bien pour avoir du ravitaillement.
Je me souviens qu'il y avait
entre autre chose un poulet et une bouteille de rhum. Nous y avons fait
honneur.
Notre major nous avait dit :
« Buvez un bon coup de
rhum pour ne pas attraper la grippe. »
Après une soirée extrêmement
joyeuse, nous avons regagné notre chambre à coucher qui était une caverne sous
la montagne.
Nous avions des lits superposés.
Je couchais dans le plus élevé, le 4ème.
A peine allongé, j'ai commencé à
grelotter. J'ai interpellé le voisin en dessous et lui ai demandé s'il n.'avait
pas froid Il m'a répondu:
«Je suis gelé ».
Les deux autres étaient au même
point.
Nous avons été chercher des
couvertures aux chevaux, mais rien à faire pour se réchauffer. L'un des quatre,
Labbé, de
«Je me ferai soigner chez
moi ».
Mais en arrivant chez lui il est
mort.
Quant à moi j'étais envoyé à
l'hôpital de BRUYERES. J'ai passé une première visite en arrivant le soir. Le
médecin qui m'a examiné m'a trouvé fort mal en point. Il a décrété une
congestion pulmonaire et m'a expédié dans la chambre des plus malades.
Dans cette chambre, il y avait
une religieuse qui s'est occupée de moi aussitôt.
Elle m'a fait un enveloppement
de moutarde et m'a demandé de le garder le plus longtemps possible. Elle m'a
dit:
« Mon petit, c'est votre
vie qui en dépend. »
Elle m'encourageait en me
disant:
«Encore un petit peu,
encore un petit peu. »
Ca me brûlait comme du feu.
Et puis le sang m'a giclé du nez
si abondamment que le lit était inondé et aussitôt, j'ai ressenti un grand
soulagement. Le matin, quand le docteur est passé, il a paru tout surpris de me
voir si bien et il a demandé à la soeur ce qui s'était passé.
Elle lui a répondu que j'avais
eu un très gros saignement de nez, il a reconnu que c'était cela qui avait
dégagé les poumons.
Aussitôt le médecin parti, la
soeur est venue vers moi avec tout le matériel pour me raser la tête, en me
disant:
« Vous avez été très mal,
il faut que je vous rase la tête, autrement vos cheveux tomberont tous. »
Je pensais déjà à la
convalescence.
J'aurai l'air d'un bagnard. Je
n'ai pas accepté. Elle n'a pas insisté.
Mais à partir de ce moment, mes
cheveux ont commencé à tomber.
Après un stage à l'hôpital, j'ai eu un mois de
convalescence.
C'est pendant ce temps que l'armistice a été signé. Nous ramassions des betteraves ce jour-là. Nous avons
continué toute la journée. Le soir, nous avons fait la fête.
Mon congé terminé, on m'a envoyé
à la caserne d'OFFEMONT à BELFORT. J'y suis resté environ un mois. Nous y
étions complètement oisifs.
C'était des parties de cartes
interminables.
Un soir, je me suis
laissé tenter et j'ai fait une partie de banque. J'avais 80 francs en poche,
j'en ai perdu 40.
Je me suis bien promis de ne
jamais recommencer.
Un soir que nous parlions de
chasse, j'ai demandé aux copains s’ils connaissaient la chasse de nuit à la
lanterne. Sur leur réponse négative, nous avons décidé d'en faire une partie.
Nous avions des bougies, j'ai pris une bouteille blanche. J'ai mis un peu d'eau
froide dans le fond et j'ai trempé le fond dans l'eau bouillante.
Le fond se détache impeccable.
J'y ai mis la bougie dedans,
j'ai pris un bâton assez long. Il y avait un taillis qui bordait le mur de la
caserne. Nous avons escaladé le mur qui était très bas et après très peu de
temps, nous avions tué deux geais. Nous sommes rentrés, les
avons déplumés, grillés sur le
poêle et dégustés.
Il est arrivé à OFFEMONT un
convoi de prisonniers rapatriés d'Allemagne. Ils sont restés plusieurs jours à
s'ennuyer, se demandant pour quoi ils n'étaient pas renvoyés chez eux. L'un
d'eux avait même composé une chanson, dont voici le refrain:
« Ils vont, ils vont
Par les rues d'OFFEMONT,
Se baladant comme Mongnasse
Les deux pieds dans la
bouillasse
Les yeux remplis du désir
D'Foutre le camp et ne plus
revenir »
Enfin, j'ai reçu l'ordre de
rejoindre mon régiment à KAPPEL-en-ALSACE
J'étais heureux de retrouver les
copains. C'était un petit village composé surtout de cultivateurs.
Quand je suis arrivé, il y avait
de la neige, les gens circulaient à traîneaux attelés de chevaux et ça filait.
La maison que nous occupions
était une ferme.
La maison d'habitation était
spacieuse, la façade nord donnait sur la rue, au sud il y avait une cour,
entourée d'une haie de sureau, mélangés avec d'autres petits arbustes. Il y
avait aussi des écuries où nous logions nos chevaux.
Le soin aux chevaux était le
principal de nos occupations.
Dans la chambrée, j'étais avec
deux anciens : Monnereau et Bouscaru, deux gars du midi: qui pendant la guerre
avaient été les pourvoyeurs en gibier de la batterie. Bouscaru avait une
carabine 6mm canon, rayé et Monnereau, un fusil à charger par le bout.
Comme il partait en permission, ce
dernier m'avait confié son fusil et m'avait appris à le charger. Il retirait la
charge de poudre d'une cartouche d'exercice de fusil de guerre, l'ïntroduisait
dans le canon, un peu de papier sur la poudre, en ayant soin de ne pas la
comprimer, une charge de plomb et encore un peu de papier, une amorce sur la
cheminée.
Comme il y avait de la neige, le
tas de fumier aux chevaux étant déposé au bord de la haie, les moineaux
venaient y picorer.
De la porte de l'écurie, quand
ils étaient groupés, j'en tirais quelques uns.
Un jour, la neige
avait un peu fondu, j'ai été faire un tour sur les champs avec l'intention
d'apercevoir un lièvre au gîte. J'arpentais une pièce de gros labour, je
scrutais les raies avec l'espoir d'apercevoir l’œil d'un capucin.
Au milieu du champ, j'entends un
léger bruit et j'aperçois
un grand chasseur avec un
monocle qui me faisait signe d'approcher. Mais comme je n'étais pas tellement
sûre d'être en règle, j'ai préféré tourner les talons et ma chasse a été
terminée.
En entrant dans la maison, par
la porte principale, il y avait à droite, la porte du bureau et à gauche,
c'était notre chambre. Nous avions parmi nous, un drôle de loustic, qui avait
le don de faire rire et pour cela il suffisait qu'il se mette à rire lui-même.
Son rire était contagieux.
Un jour, que toute la
chambrée était entrain de se tordre, (les civils étaient obligés de demander au
bureau un passeport pour aller en ville), une jeune fille qui venait pour en
obtenir un, se trompe de porte et ouvre la porte de notre chambre.
Pas un n'a pu lui dire un mot
tellement nous étouffions.
La pauvre fille a dû penser
qu'on était tous fous là-dedans.
Pas loin de notre cantonnement,
il y avait un dépôt de chevaux galeux. Il en crevait tous les jours et c'était
nous qui étions chargés de les enlever. Un jour, j'ai été désigné comme chef de
corvée. Nous avons été avec un chariot de parc attelé de quatre chevaux. Nous
avons enlevé quatre chevaux morts et les avons transportés dans la prairie d'un
château.
C'était une vaste prairie et à
l'orée, il y avait des sapins avec beaucoup de broussailles. Arrivés à
destination, les conducteurs ont mis pied à terre et ont basculé les cadavres.
Alors, il s'est produit une
chose que je n'avais pas imaginé. Il est sorti des broussailles de la lisière
de la prairie une bande de cochons. Il y en avait de toutes les tailles qui
sont arrivés sur nous à la vitesse d'une charge de cavalerie et se sont rués
sur les bêtes que nous venions de décharger, comme des loups.
Les soldats qui étaient avec moi
et qui avaient déjà assisté à l'opération m'ont dit:
«Quand nous reviendrons,
il ne restera plus que les os parfaitement nettoyés ».
Nous avons été boire un verre de
bonne eau-de-vie au château pour nous remettre le cœur en place.
Tant que j'ai été en Alsace, quand il y avait du cochon au menu, je préférais manger
mon pain sec.
Un jour, il est arrivé un ordre.
Nous partons pour MULHOUSE
Le lieutenant, à cette occasion,
est venu me trouver et m'a dit:
«Si tu veux faire la route
à cheval, il n'y en a qu'un à ta disposition, et c'est le cheval fou. »
Je lui ai répondu que je l'aurai
monté. C'était un superbe animal de 4 ans, alezan
foncé, à l'allure fière. Le jour du départ, je lui ai donné sa pitance, l'ai
pansé et sellé moi-même. Il n'a fait aucune difficulté, quand je l'ai
enfourché. Les premiers kilomètres, il se tenait bien à sa place.
A un certain moment, il y avait
caché dans un bosquet, au bord de la route, une clique qui faisait sa
répétition.
Au moment où nous arrivions, en
force la fanfare a éclaté. Surpris, mon cheval a pivoté sur les sabots de
derrière et est parti ventre à terre vers l'arrière de la colonne. Le colonel
était à la fin quand je suis arrivé à sa hauteur. Je l'ai entendu dire:
«Qu'est-ce que c'est que ça?»
Et puis brusquement ne voyant plus
personne, ma monture s'est arrêtée. Je l'ai fait faire demi-tour et nous avons
regagné notre place.
Jusqu'à MULHOUSE, il a été très
calme, mais rentré en ville, il avait peur de tout. A chaque moment, du milieu
de la route, nous nous retrouvions sur le trottoir. Et quelques fois si près
des devantures que j'avais peur finalement de nous retrouver dans une boutique.
Enfin, nous sommes arrivés à la caserne et c'est avec plaisir que j'ai mis pied
à terre.
La caserne où nous venions
d'atterrir était une caserne de cavalerie allemande.
Ce que j'ai remarqué en
arrivant, c'était la piste: terrain très bien aménagé pour l'entraînement des
chevaux, très vaste et parsemé d'obstacles.
Les premiers jours, je ne me
souviens pas avoir fait grand-chose. Une petite aventure plutôt comique: dans
notre chambre, il y avait l'ordonnance du lieutenant. Il venait de sortir pour
quelques minutes. L'un de nous a dit :
«La gamelle sur la porte. »
Aussitôt dit, aussitôt fait: une
gamelle d'eau a été installée bien équilibrée sur la porte légèrement
entrebâillée. Malheureusement, ce n'est pas l'ordonnance qui est rentré le
premier, c'est le lieutenant qui justement venait demander son ordonnance. Il
faut croire que le piège était bien tendu, car le képi qu'est-ce qu’il a pris.
Il a été assez intelligent pour
refermer la porte et ne rien dire.
Un jour, le brigadier Rossignol
est venu me trouver et m'a dit:
«Demain, je pars en congé
libérable. J'étais chargé de la corvée du fumier.
Si tu veux, je te propose de
me remplacer. Voici en quoi cela consiste: le matin, tu réquisitionnes 4 ou 5 tombereaux, selon ce quïl y a d'hommes disponibles, tu
les fais remplir au tas de fumier qu'ïl y a aux écuries et tu les conduis chez
Monsieur Becker, un fleuriste qui se trouve en bordure de la ville. Ce n'est
pas dur et il y a de bons pourboires. »
J'ai accepté et le soir même
j'ai pris contact avec le contremaître.
Nous avons fait un tour en ville
avec Rossignol. A un certain moment, les cafés étaient fermés. Nous sommes
rentrés dans une maison spéciale. Pour moi, c'était la première fois et la
dernière. Nous avons pris une bière, qui nous a été servie par une femme âgée.
Nous étions les seuls dans la salle.
Une jeune femme est apparue dans
l'escalier, aussitôt le contremaître s'est porté à sa rencontre et lui a dit:
«Pas ce soir. »
J'ai compris qu'il était un
habitué.
Le lendemain, j'ai
pris mon service. Rossignol m'avait passé la clé du portail de la basse-cour,
je n'avais aucune peine à trouver une corvée pour les conducteurs des
tombereaux. Ca leur faisait une distraction et il y avait le pourboire. Avec
mon cheval, je prenais la tête du convoi et arrivé au jardin, je laissais les
conducteurs se débrouiller pour décharger.
J'attachais mon cheval à la
porte d'un café qui se trouvait en bordure du jardin et je dégustais une bière
en les attendant.
Le samedi soir, je
percevais le prix des charrettes de fumier et le pourboire que nous partagions
ou que nous buvions ensemble.
Un jour le capitaine Tysenet
nous a prévenus qu'ïl allait organiser un concours hippique et que tout le
monde était invité à y participer, même les muletiers.
Je n'avais pas un cheval pour
cela. Je préférais rester comme spectateur.
Tous les jours, il y avait
entraînement, les curieux comme moi nous étions assis sur une barrière qui
séparait la piste de la cour de la caserne.
Ce jour là, notre
Lieutenant avait décidé de monter le cheval fou.
Le départ a été bon, il avait
fière allure sur la piste et tout à coup, il prend le mors aux dents comme il était
coutumier et arrive à la barrière où nous étions assis, en donnant tout ce
qu'il pouvait donner. La barre faisait environ
Le devant est passé par-dessus.
Il est resté une seconde à l'équilibre et a basculé dans la cour pavée de la
caserne. Il a atterri sur le dos et le lieutenant avait une jambe prise
dessous.
Résultat: une fracture de la
jambe pour l'officier et une patte cassée pour le cheval qui a été achevé.
C'est la fin du cheval fou.
Le lendemain,
l'entraînement continuait et nous avions remarqué un sous-lieutenant dont la
monture se dérobait chaque fois qu'il arrivait à
« Va donc chercher mon
vieux blanc, celui-là, il ne l'empêchera pas de sauter. »
L'ordonnance va chercher le
vieux blanc et le conduit au sous-lieutenant en échanger du sien et comme de
juste le vieux blanc a sauté, mais son cavalier a piqué une tête au beau milieu
de
Les muletiers aussi nous avaient
beaucoup amusés.
Enfin, le jour du concours est
arrivé, il y avait beaucoup de chevaux et beaucoup de spectateurs.
Il faisait beau, c'était un beau
spectacle, il n'y a pas eu d'accident. Cependant, il y a eu une chute qui
aurait pu être grave. La barre était aux environs de
Le cavalier a fait du roulé
boulé et réussi à ne pas être pris sous son cheval.
Ce qui fait qu'il n'y a pas eu
de casse.
J'avais comme camarade un
brigadier qui s'appelait Domée. Il était de BORDEAUX Quand nous allions boire
un petit coup de blanc d'Alsace que je trouvais délicieux, il me disait :
«Quand nous serons à
BORDEAUX, tu verras. »
Nous savions que nous devions y
aller.
Enfin, ce jour est arrivé. Je me
souviens avoir passé les tunnels DIJON, SAINT-ETIENNE et arrivée à BORDEAUX, où
la gare est vitrée.
Le lendemain, le camarade Domée
m'a entraîné voir des cousins et des cousines et des parents plus ou moins
éloignés. Comme de juste, nous avons goûté le vin de Bordeaux et pas de la
piquette.
Si bien que le soir, si je
n'avais pas enlevé ses chaussures au copain, il se serait couché avec. Ce qui
ne veut pas dire que j'étais beaucoup plus solide sur mes jambes, mais la
camelote devait être bonne car le matin nous étions en pleine forme.
De BORDEAUX, je n'ai pas grand
souvenir.
Une fois, j'avais été au grand
théâtre. Je n'avais rien trouvé de sensationnel. J'avais vu le monument des
Girondins que j'ai trouvé original.
Avant la guerre, nous portions
des espadrilles avec des semelles en corde que nous appelions des bordelaises
et un jour, nous avons visité la rue où elles étaient fabriquées. Les portes et
fenêtres étaient ouvertes et nous pouvions voir ces petits artisans, à leur
métier, fabriquer des semelles en corde.
Comme travail, nous ne faisions
rien et nous étions nourris en conséquence. En sortant du réfectoire, nous
allions donc dans un café où nous prenions un artichaut à deux avec du pain et
du beurre, pour nous permettre de ne pas trop maigrir.
J'ai obtenu une permission
agricole de 15 jours.
Depuis que nous étions à Bordeaux, nous avions troqué les
écussons du 7ème pour ceux du 14ème.
Après mon retour de permission,
j'ai encore fait un petit stage et je suis retourné à la maison en permission
de détente et à l'expiration de cette permission, il ne me restait que 10 jours
à faire.
J'ai téléphoné à mon commandant
pour savoir s'il fallait retourner à Bordeaux pour si peu de temps. Il m'a
répondu de me rendre à la caserne du 10ème d'artillerie à RENNES.
Ce que j'ai fait.
La première nuit que j'y ai
couché, les punaises
m'ont dévoré. Le reste de mon
stage, je suis descendu dans l'écurie coucher dans la paille avec les
chevaux. Je regrettais bien de
ne pas être retourné à BORDEAUX.
J'avais mon vélo à RENNES.
Le samedi soir, après la soupe,
j'allais faire un petit tour en ville à bicyclette et subitement, il me vient
une idée: si j'allais faire un tour chez nous, au lieu de rester à m'ennuyer
ici. Deux heures après, j'étais à
En rentrant, le dimanche soir à
la caserne, je tombe sur mon Maréchal des Logis qui me demande:
«Où étais-tu? »
«J'ai été faire un tour chez
nous. »
«Et pendant ce temps, tu as été
désigné de service. Si je ne m'étais pas débrouillé pour te remplacer, tu n'y
coupais pas à huit jours de rabiot.
Je l'ai vivement remercié et lui
ai payé un canon.
Enfin, quatre jours après,
c'était la quille, j'avais été dix jours à RENNES.
Quand nous étions démobilisé,
nous avions droit à 52 Francs pour s'habiller en
civil ou à un complet Clémenceau, ce qui avait même occasionné un petit
couplet:
« Pour 52 - 52 Francs,
j'aurai
Un beau gilet, un veston, une
casquette
Et si le falzar je ne l'ai
pas je m'en passerai.
Mes 52 Francs je les ai, oui
je l'ai ai dans mon gousset. »
C'est avec grand plaisir que
j'ai repris ma place à la maison que j'avais quitté le 18 décembre 1914.
Laurent COUAPEL est décédé le 24
Octobre 1985 et son épouse Marie jourden, le 2 décembre 1985 au Moulin de
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