Lettre de guerre de René DAVID, du 25e Chasseurs durant 14/18

Lettre de guerre de René DAVID

Adjudant au 25ème Chasseurs

 

 

Merci à Samuel pour la lettre.

Merci à pour la recopie à  Catherine, Marie-Thérèse, Christophe et Patrick

 

 

Le 25e Chasseurs faisait parti de la 40 Division d'Infanterie, 80e Brigade (*) ; Il arrive en secteur des Eparges le 22 mars 1915.

Le 26, quelques officiers font une reconnaissance du secteur qu'ils vont occuper :

 "Spectacle horrible entre tous ; le sol est couvert de nombreux cadavres tombés pendant les combats précédents ; beaucoup sont déchiquetés et déshabillés par le souffle de nombreuses torpilles qui ne cessent de tomber dans ce coin d’enfer, et les corvées du régiment en ligne ont des difficultés terribles pour accomplir leur funèbre travail."

"Et cependant, il faut que ce nettoyage soit encore activé pour nos chasseurs, n’aient pas à piétiner ces pauvres corps en morceaux."

(source historique du bataillon)

C'est dans ce contexte que le bataillon va attaquer la butte des Eparges le 27 mars. Plus de 100 tués et 144 blessés. Le bataillon attaque à nouveau les 6 et 7 avril. Encore une hécatombe.

René a vécu ces dramatiques journées et il les raconte dans une lettre adressée à sa mère :

(*) La 80e Brigade comprend en avril 1915 : Les 150e, 161e RI et 25e, 29e Chasseurs.

 

 

 

Vals-le-Puys le 21-4-15

                                                                    Chère Germaine

 

Je commences le récit que je t'ai promis et que je t'enverrais en plusieurs fois, car dans une lettre ce serait un peu trop gros.

Mais voilà, l'infirmière qui vient de m'apporter de l'encre et je vais quitter mon crayon. Je viens de me lever pour la première fois et les jambes sont bien faibles mais ça reviendra vite.

Pendant que j'écrirais cela, le temps me semblera moins long car je m'ennuie beaucoup ici, c'est comme une prison.

Déjà le 26 mars nous arrivions au massif des Eparges dans la nuit.

Trois compagnies étaient désignées pour l'attaque, la mienne restait en renfort avec deux autres compagnies.

Nous nous installons dans un bois, sur une pente, où nous commençons à faire des abris individuels, en prévision de passer la nuit prochaine sur nos emplacements.

Vers deux heures de l'après-midi commence un bombardement terrible c'était notre artillerie qui préparait l'attaque.

Les coups étaient si durs qu'on aurait cru une fusillade gigantesque, nous étions complètement sourds par le bruit des canons qui partaient au-dessus de nous.

L'attaque commençait vers trois heures et peu de temps après, nous avions réussi, et le soir vers dix heures on nous dit de nous préparer à partir.

On n'avait plus besoin de nous .

On partait en arrière se reposer un peu et  se reformer car nous avions perdu pas mal de monde.

8 officiers tués ou blessés et pas mal de chasseurs, mais beaucoup de blessés. (*)

(*) : L'historique l'indique : " Les pertes sont lourdes : 55 tués, 144 blessés, 58 disparus, tous tués en avant de nos tranchées et identifiés ultérieurement."

 

Nous étions content d'aller en arrière un peu, on verrait sûrement des pays habités ou l'on pourrait acheter quelque chose et se payer quelques douceurs. Et puis on verrait des civils, c'était si rare pour nous, des femmes, des enfants.

Dans la nuit nous arrivons dans un charmant petit pays.

Nous étions fatigués, la marche avait été longue mais la fatigue disparut devant la perspective de pouvoir se payer une omelette le lendemain et un bon litre de vin.

On nous loge à grand peine, le pays est déjà occupé (*) . Toute la compagnie dans une grange, on couche les uns sur les autres, mais ce n'est pas pour longtemps.

(*) : Il s'agit du village de Sommedieue. L'historique l'indique : " Petit village encombré par les attelages de l’artillerie en secteur, ce qui le rend inhabitable pour les troupes à pied "

 

Le surlendemain, a lieu une cérémonie pour les officiers et chasseurs tombés là-haut.

 

Le lendemain, qui était le 30 mars, nous repartons dans un autre patelin, trois kilomètres plus loin.

Nous y sommes bien aussi et nous y restons jusqu'au 4 avril, jour de Pâques. On y fait de l'exercice tous les jours, comme au quartier.

 

Nous partons d'ici dans la nuit du 4 au 5, par alerte. On va bivouaquer dans les bois et le 6 au matin nous sommes aux mêmes emplacements que le 26 mars.

Nous avions l'impression qu'il allait se passer de graves évènements et on se trompait pas en effet.

Dans la matinée on se prépare à partir pour aller prendre position pour l'attaque.

Nous étions depuis la veille sous une pluie torrentielle, trempés jusqu'au os. Le sol n'était qu'un lac de boue gluante dont nous étions couverts car il nous arrivaient souvent de tomber. Il fallait un solide bâton pour marcher et il fallait de grands efforts pour décoller les pieds.

(*) : L'historique l'indique : " Le premier, le Commandant s’engage avec sa liaison ; à chaque pas, il enfonce au-dessous du genou ; les chasseurs plus petits que lui en ont à mi-cuisse ; tout arrêt est fatal, la boue colle et vous enlise. Il faut donc marcher vite, très vite, se tirer mutuellement quand des camarades trop faibles ou trop lourdement chargés manquent de souffle et commencent à enfoncer."

 

Pour arriver aux boyaux, on appelle ainsi les tranchées de communications, il fallait traverser un endroit découvert d'où on était vu de l'ennemi.

Les boches sont comme nous, ils voient clair, peut-être mieux que nous.

Les premiers passèrent sans encombres, mais ça ne dura pas longtemps. Il fallu passer par groupe de cinq, au pas de course et donc ça n'allait pas vite, et les boches se mirent à canarder cet endroit découvert avec acharnement et précision, et en même temps ils envoyèrent des obus de tous calibres en arrière pensant avec juste raison qu'il y avait du monde plein ces bois.

Nous avions déjà pas mal de blessés, mais une compagnie avait passé déjà. Un ordre arrive, un officier fait dire qu'on ne peut pas passer.

Réponse : il fallait passer coûte que coûte.

Alors on  passe par groupe de cinq.

C'est mon tour de passer bientôt, je suis en tête de notre escouade, je rassemble quatre de mes hommes derrière moi, prêts à bondir.

Le dernier groupe est passé, il a disparu, je cris « en avant » et l'on part dans une course éperdue, nous sommes dans la boue jusqu'aux chevilles et elle nous gicle partout, nous en sommes couvert des pieds à la tête. Ca ne fait rien il faut courir et on fait des bonds incroyables par dessus des arbres, des branches, des blessés, des morts sans doute, qui sont en travers du chemin encaissé.

Enfin j'arrive au boyau, mais il est encombré, les hommes se pressent à l'entrée.

Ce n'est pas le moment d'hésiter, les balles de shrapnels tombent drus à cet endroit. Un regard à gauche me fait voir des hommes de ma section qui s'enfilent dans un autre boyau plus bas.

 

Je cris :

« 2ème escouade, derrière moi » et je m'élance.

J'arrive sans encombres et je regarde derrière moi. Sur les quatre hommes qui étaient avec moi, il en reste deux, les autres sont blessés.

Des hommes de mon escouade arrivent encore, je fais l'appel.

 

Il en manque deux, ils sont blessés, mais légèrement. Ils sont partis en arrière, ils sont bien heureux et ils ne sauront pas ce que l’on va endurer.

Enfin, on respire à l’aise dans cette tranchée, malheureusement, elle est encombrée aussi.

Les camarades arrivent toujours et ne pouvant avancer, ils se font hacher par les obus à l’entrée du boyau. A force de patience, un sergent arrive à faire avancer un peu, mais le mouvement s’arrête et impossible de savoir ce qu’il y a.

Enfin, on fait serrer par deux, nous avançons d’une cinquantaine de mètres, mais nous sommes serrés comme des sardines en boite.

Là, nous avons de la boue jusqu’aux genoux, mais on ne la sent pas. Nous avons toujours le sac sur le dos, depuis le matin et il est impossible de remuer un pied.

Il y a bien trois heures que nous sommes là, les fusils sont comme nous, pleins de boue.

 

Soudain un mouvement se fait sentir, « on avance » dit quelqu’un ; ce sont des blessés qui essaient de revenir en arrière.

On fait son possible pour les laisser passer.

A grande peine, on se déplace un par un, et ils passent.

Mais cette manœuvre nous fait avancer de quelques mètres et cette fois, la boue nous vient presque au ventre.

Des ordres viennent de l’arrière. Il faut avancer, mais il n’y a rien à faire, il faut attendre la nuit pour aller en arrière.

 

La nuit est venue depuis longtemps, nous sommes toujours là ; la soif se fait sentir, la faim, on n’y pense pas. On serait si heureux d’avoir un quart d’eau !

La pluie tombe toujours mais impossible d’en recueillir seulement un demi-quart.

Enfin ! on fait demi-tour !

Voilà dix heures que nous sommes là, dans la boue !

Lentement, nous revenons en arrière ; on nous dit de reprendre nos emplacements du matin. Facile à dire, mais pas du tout à exécuter.

Il fait noir comme dans un four, on n’y voit pas à deux pas. Chacun suit les mouvements de l’autre et on tâche de ne pas se quitter. Mais bientôt commence un vrai supplice.

Nous arrivons dans le bois, on se déchire les mains et la figure dans les épines dont le bois est plein.

A chaque instant, les pieds glissent et nous voilà à la renverse. On glisse plutôt qu’on ne roule, sur le dos, d’un fossé dans un autre. Impossible de se diriger et de trouver nos gourbis.

 

Deux hommes de ma section tombent dans des tranchées pleines d’eau, ils allaient se noyer. Je ne pourrais jamais dire comment on est parvenus à les tirer de ces trous.

Défense d’allumer une allumette, il ne faut pas de lumière ; d’ailleurs le vent et la pluie font rage et il serait bien impossible d’allumer quoique ce soit.

 

La suite, à demain !

(*)

 

(*) : Les lignes suivantes ont été écrites le lendemain. c'est la raison de ces 4 mots, avec sa signature (d'une écriture curieusement différente au texte...)

 

Enfin après bien des avaries nous arrivons à trouver nos gourbis.

Nos recherches ont bien durer deux heures, si ce n’est plus et un gros soupir de satisfaction prouve notre soulagement ; au jour nous aurions mis dix minutes..

Mais nous ne sommes pas encore au bout de nos peines, une déception, vite surmontée nous attend.

Une autre compagnie, arrivée avant nous, s’est emparée de nos logements, mais pas la peine de les déranger, car, ceux qui sont dedans sont à l’abri comme nous.

Vois un peu d’ici nos abris : un petit trou dans le talus, avec des branches dessus. Nous n’avons pas eu le temps de les recouvrir le matin et il y pleut comme dehors naturellement.

Moi, encore, j’avais travaillé ferme, j’avais fait une toiture de terre et de mousse et j’étais tout de même un peu à l’abri, mais le matin, un homme avait glissé du talus et était passé au travers du toit ; « Quel soleil ! »

Enfin on fait contre fortune bon cœur, on s’assoit sur son sac, au pied d’un arbre, enveloppé chacun dans sa couverture et on roupille. Certes, ça ne vaut pas mon lit d’aujourd’hui, mais quand on est soldat on dort partout.

 

7 avril (*)

A deux heures du matin, réveil, on se prépare à partir, il y avait à peu près deux heures que nous étions là.

Il s’agit d’aller prendre les positions que nous n’avons pas pu prendre la veille.

Cette fois, on prend un autre chemin, nous passons près du village des Eparges, dont il ne reste que des ruines.

(*) : J'ai ajouté volontairement la date , pour une meilleure compréhension du texte. Les dates ajoutées sont en rouge.

 

Après vingt minutes de marche sur la route nous passons à travers champs et nous gagnons bientôt un ruisseau de boue qui est le sentier conduisant au ravin des Eparges.

Nous avons trois cent mètres de boyau à passer, on s’y engage, mais voilà encore la marche arrêtée. Les deux hommes de tête, sergent et caporal, sont enlisés et s’enfoncent d’une façon inquiétante. J’arrive à sortir du boyau, aidé par mes hommes et je m’empresse de passer des branches sur la tranchée, en travers, pour que les autres puissent s’y accrocher.

Toujours avec des branches, je réussis à faire remonter quelques hommes qui font remonter les autres à leur tour, et, avec des pelles, on réussit enfin à dégager ceux qui sont enfoncés.

Sur la tranchée, ça va mieux et encore quelques efforts et nous arrivons sur l’autre versant du ravin où d’autres sont rassemblés déjà.

On nous dit de se mettre dans les abris, mais ils sont déjà pleins et il faut rester dehors.

A sept heures on nous fait nettoyer les fusils car on va en avoir besoin. On nettoie les organes principaux, il ne faut pas chercher le nettoyage minutieux, et on attends.

Maintenant le canon tonne, ça devient assourdissant, l’éclatement des 75 est terrible au-dessus de nous, car les tranchées boches sont tout près d’ici.