Souvenirs de guerre de Gabriel DESAUTELS

(9e RIT, 267e RI, puis automobiliste au 4e train)

 

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Moibilisé à 36 ans, blessé 24 mai 1916 à Cumières

Intègre le service automobile en mars 1917 (4e train des équipages, puis part pour l’armée d’Orient comme Automobiliste compagnie télégraphique D’Oger

Merci à Chantal

 

 

 

 

15 mars (1916) :

« Mais au moins vous avez vos cuillères et fourchettes ! Alors faites comme moi » me dit-il « Creusez un trou pour mettre votre tête et trempez votre casque dans la boue. »

Ce que je fis ainsi que les camarades qui avaient entendu la conversation. Alors que nous étions toujours occupés à creuser, passe à côté de nous un capitaine de mitrailleur qui dit au lieutenant : « dans une demi-heure nous devons attaquer ! ».

A ces mots, un frisson parcourut notre corps, car pour moi comme pour beaucoup de poilus du 267e, c’étais la première fois que l’on devait faire ce travail, car notre régiment avait toujours été en réserve.

 

 

 

SOMMAIRE du Carnet

Au 9e régiment territorial : mars 1915-oct.1915

Passage au 267e RI

Aisne : Soupir, Paon, Dhuizel (oct. 1915-fév. 1916)

En Champagne : Moumelon

En Champagne : Suippes, Saint-Hilaire, Souain

VERDUN : Cumières, le Bois Bourru : mars-mai 1916

La Blessure : 24 mai 1916, secteur de Cumières

Hôpitaux de Châtel-Guyon, puis Royat : juin-août 1916

Au dépôt du 67e RI : Dreux, Août 1916-mars 1917

Départ Armée d’Orient : juin 1917

EPILOGUE

 

 

 

DEBUT du Carnet

 

« Quand survint cette maudite guerre que l’Empereur d’Allemagne déclare à la France, je n’étais pas mobilisable car lors de la révision de ma classe (1898) le conseil me déclare inapte au service militaire. Cette décision ne me réjouissait pas car j’avais toujours rêvé d’être soldat.

C’est donc avec regret que je vis partir mes camarades, mes frères et beaux frères, lors de la mobilisation.

Je ne parlerai pas des reproches que je reçus, ainsi que d’autres qui étaient dans le même cas, de la part de gens qui avaient quelqu’un des leurs partis à l’armée pour défendre le sol sacré de la Patrie.

 

Après la retraite de la Marne, où nos armées victorieuses repoussaient les allemands, la France fit appel aux exemptés, réformés et auxiliaires.

Cette décision me réjouissait en moi même et ce fut d’un pas allégé que nous partons d’Oger avec quelques camarades, nous présenter au conseil de révision qui se tenait à Epernay. »

 

C’était le 11 décembre 1914

Je fus reconnu « bon pour le service ».

Enfin j’allais donc à mon tour être soldat.

Ma petite famille apprit à mon retour, cette décision. D’abord elle croyait que je riais, mais finalement, dut se rendre à l’évidence quand je leur ai assuré.

Mon Dieu, comme toutes les familles françaises, elle se résigna à son sort.

Je ne fus appelé que le 15 mars 1915 au dépôt du 67ème régiment d’infanterie à Dreux[1].

Je partis donc de chez moi, quittant ma famille bien aimée, laquelle se compose de ma femme[2] et de deux fillettes[3], lesquelles pleuraient bien de quitter leur père et mari et voulant réagir contre ma peine que j’avais moi aussi à les quitter.[4]

Au 9e régiment territorial : mars 1915-oct.1915

 

Je m’en fus vivement prendre le train. Arrivé à Dreux avec un camarade d’Avize, un nommé Petit Pas, nous fîmes connaissance avec un camarade de Saint Mard les Rouffy, nommé Roger.

Nous fûmes par notre âge[5], versés aux 9èmeterritorial et dirigés sur une ferme des environs, située à 8 kms de Dreux. [6]

Cette ferme s’appelait « La Mésangère ».

Nous y restons une semaine à faire l’exercice en civil, et c’est là aussi, que je fis connaissance d’un des mes meilleurs camarades. Il était de Bouy et s’appelait Loche, un négociant en vins, qui, quoique riche, avait le cœur très franc et bon.

 

Après avoir passé la semaine dans cette ferme, où nous étions peut être 300, nous sommes dirigés, après avoir été habillés en militaires, sur La Ferté Bernard canton de la Sarthe.

C’est dans cette petite ville que tous les soirs, avec mon camarade Loche, nous allons écrire à nos familles, les tranquillisant de notre mieux sur notre sort. Cette correspondance se faisait dans un petit café, où le tenancier était très convenable.

 

Puis vient alors un rapport à la compagnie, demandant des automobilistes.

Je ne pus me faire inscrire et mon ami Loche, qui était sur les rangs et avait son permis de conduire de chauffeur se fit inscrire, et un mois après, se séparait de moi, en nous promettant de nous écrire souvent. Ce que nous fîmes.

Il faut dire aussi que ma section logeait chez une bonne femme, veuve, 8 route du Mans, Madame Lessard.

 

C’était une excellente femme, se mettant à la disposition de nous autres pour nous rendre service. Le cantonnement était très bien, très propre. Moi, je logeais seul dans une petite chambre avec une petite table, placards et une chaise mise à ma disposition par cette bonne femme.

 

Les sept mois que je passais là furent vite écoulés car, pour la circonstance, je peux dire que j’étais heureux. Entre temps, j’allais travailler dans un jardin chez une autre dame veuve, Madame Reudiat.

Ce jardin était entouré d’une jolie treille et, comme je suis vigneron, c’était avec soin que je travaillais à cette vigne.

La récolte fut magnifique aux dires de cette dame et les blessés eurent leur large part, car cette dame faisait partie des « Dames de France »[7] ainsi que sa fille, et elles allaient toutes les deux et tous les jours, dans les hôpitaux de cette petite ville soigner nos blessés.

 

Ensuite, je fus gratifié d’une permission agricole en remplacement d’un camarade et c’est à Daugeau[8], chez Madame Dumont d’abord, où je fus très mal, puis chez Madame Seigneur ensuite, où je fus très bien, et où je fis la fenaison

 

Enfin, mon village  ne faisant plus parti de la zone des armées, à mon retour de cette permission agricole, je demandais une permission pour aller chez moi.

Cette permission étant accordée, c’est donc le cœur en joie que je pris le train et arrivais à Epernay à dix heures du soir. Alors, ne voulant plus attendre jusqu’à six heures du matin à la gare, je fis donc mes 12 kms à pied et ce fut une grande surprise pour ma petite famille que je n’avais pas prévenue.

Quelle allégresse, mon Dieu, et combien de baiser furent échangés, nul ne le sait !

 

Passage au 267e RI

Aisne : Soupir, Paon, Dhuizel (oct. 1915-fév. 1916)

 

Je restais donc quinze jours et repartais à mon dépôt où, deux jours après, j’obtenais une seconde permission, mais hélas ce devait être un an après que je revenais au pays.

Cette seconde permission terminée, je dis donc au revoir à ma chère petite famille lui promettant de revenir bientôt.

Mais j’avais le pressentiment que je ne viendrais pas de sitôt. Et de fait, car le 12 octobre 1915 je fus envoyé avec un renfort de cent hommes au 267ème d’infanterie.

Je quittais donc aussi à regret les bonnes gens de la Ferté-Bernard.

 

Dans ce renfort qui se composait de tout homme de ma classe, se trouvait également mon camarade Royer, mais quand nous eûmes rejoint notre régiment qui se trouvait dans le secteur de Soupir[9], nous ne fumes pas dans la même compagnie.

Je fus affecté à la 17ème et lui à la 23ème. Mais il est bon de dire aussi que la plupart des hommes de ce renfort m’aimaient bien, car il m’arrivait très souvent, qu’étant au dépôt, on allait pour des travaux de campagne et, alors, j’avais toujours le mot pour rire et finalement, avec d’autres, on improvisait des petits concerts.

Cela distrayait un peu et chassait le cafard que chacun pouvait avoir.

Donc en arrivant à Mont Notre-dame[10]  la gare où nous descendions, je rencontre un poilu de mon pays, Germain Moussy qui fut très surpris de me voir là.

Nous bûmes une bonne bouteille ensemble et nous nous quittâmes après nous avoir souhaité mutuellement bonne chance. Alors en route pour Dhuizel, pays de l’Aisne où se trouvait mon bataillon au repos.

Je me sépare de Roger qui lui rejoignait les tranchées car son bataillon était en ligne.

Arrivé à la Cour des Moines où se trouvait la 17ème, je fis donc connaissance avec de nouveaux camarades qui nous reçurent très bien.

 

Je fus affecté à la 6ème escouade, caporal Baril, un parisien qui arrivait de notre renfort, puis un appelé, Dumont qui était des environs de Château-Thierry. Celui là fut pour nous ce que l’on peut appeler « un pourvoyeur » très riche, il arrive avec nous et nous tint ce langage : « Camarades, ici pas de riches, tous des égaux ; si vous manquez de quelque chose, et qu’il soit en mon pouvoir de vous le donner, ne vous gênez pas, je me ferai un plaisir de vous être utile ».

 

Et la première nuit se prolongea en un petit concert où je tins aussi ma place.

Après trois jours, nous allions à notre tour prendre possession des tranchées faisant ainsi, la relève du 6ème bataillon.

Vraiment, je ne me faisais pas une idée de ce que c’était. Partant la nuit pour franchir les 7 Kms qui nous séparaient des tranchées, je posai en cours de route quelques questions aux anciens qui me répondaient à voix basses :

« Tu verras, vieux »

Ils cherchaient à me rassurer.

Enfin, après avoir pataugé dans la boue, descendus dans des trous de marmites, l’on arrive au «  bois de la source », ainsi nommé parce qu’il y avait une source très proche ; un éclatement terrible me déchire tout à coup les oreilles.

Je ne m’attendais pas à cela, c’était les « boches » qui fêtaient notre arrivée et nous arrosaient de torpilles.

J’en fus abasourdi et pour la première fois en ligne, je pouvais bien avoir la frousse.

La nuit se passe sans incident. Toutes les deux heures nous montons la garde et le jour chacun son tour car il n’y avait besoin que d’une sentinelle. Je montais donc bonne garde, faisant de mon mieux.

 

La période de huit jours passée, nous sommes, à notre tour relevés par le 6ème bataillon, mais hélas nous devons laisser là un pauvre camarade, le caporal Marly tué par un obus qui blesse aussi un homme de mon renfort, lequel succombe lui aussi huit jours après. Ce furent les seuls tués pendant les quatre mois et demi[11], que mon bataillon passa à cet endroit ou plutôt que je passais là car le régiment reste à cet endroit dix neuf mois.

 

Nous sommes alors au repos à Dhuizel, à Paon et à Pont-Arcy.[12]

Dans ce village, je remplace un cuisinier parti en permission.

La cuisine faite, nous allions, nous les cuisiniers, porter cette nourriture à quatre heures du matin aux camarades qui étaient en ligne.

Etant en ligne, il nous fallait aller avec précaution et sans bruit, poser des fils barbelés devant nos tranchées. Les « boches » lançaient très souvent des fusées éclairantes et, comme j’étais un peu sourd, mon caporal s’offrit pour me remplacer.

Mais le sergent ne voulut rien savoir et j’allais donc pour la seconde fois faire la pause des barbelés.

 

Or il advint qu’un jour, les  « boches » nous lancèrent environs 200 torpilles à très peu de distance, car 50 mètres par place nous séparaient  à peine.

L’adjudant qui passe dans la tranchée où j’étais de faction, sachant que j’étais sourd, me demande si j’entends le départ des torpilles. Je lui dis « non ». Alors, il me fit faire attention au premier départ.

Je l’entendais à peine, mais il me montra l’engin dans les airs : « quand vous verrez cela, garez vous ». Je le remerciais et comme les « boches » ne cessaient pas leurs tirs, je me garais souvent. C’est à ces moments que le sergent qui n’avait pas voulu que je sois remplacé pour la pose des barbelés, me voyant contre un pare-éclat, me fit des reproches en me disant que là n’était pas ma place.

Je lui fis la réflexion que l’adjudant m’avait commandé. Il ne voulut rien entendre et me prenant par le bras, me fit monter de force à mon poste d’observation où l’on pouvait me découvrir.

Quand mon tour de garde fut terminé, je racontais la chose aux camarades qui prirent parti pour moi, et quand ce sergent vint faire une visite dans notre abri, le camarade Sigler lui passa une leçon qui lui donna à réfléchir, mais hélas pas pour longtemps, car à mon camarade Dumane qui avait froid aux pieds et battait la semelle tout en étant en faction, il lui reprocha de ne pas être à son poste d’observation, et finalement, lui fit donner quatre jours de prison par le capitaine.

Ce pauvre Dumane pleurait car c’était sa première punition.

 

Etant à Paon, j’eus l’heureux plaisir de rencontrer un camarade du pays, Julien Roger qui était au 206ème et ensuite, Milan chez qui je travaillais en temps de paix et qui s’était engagé comme automobiliste pour la durée de la guerre.

Il m’invite plusieurs fois à aller déjeuner avec lui à Longueval, distant de 2 Kms de Dhuizel. Je fus très bien reçu à chaque fois que j’y allais lui rendre visite.

Il me fit faire connaissance de ses camarades qui étaient tous de bonnes familles.

 

Enfin de mon séjour dans ce secteur, rien de bien important à signaler, si ce n’est que le 28 décembre (1915) un éclat de torpille vint tomber sur mon casque, le bosselant.

J’en fus quitte pour la peur.

Je ne parlerai pas des rats qui pullulaient, des totos[13] qui nous trottaient sur tout le corps, ainsi que des puces. Cela donnait de la distraction à leur faire la chasse. C’était pittoresque de voir des fantassins devenir tueurs de vermine.

En Champagne : Mourmelon

 

Le 21 février 1916, après avoir séjourné une nuit dans les caves de Vauxtin[14] , l’on quittait ce secteur en prenant le train à Fismes[15] pour venir en Champagne.

Cette nuit, il fit un froid terrible et dans notre wagon à bestiaux, nous étions tous transis de froid car le plancher était à claire voie et la vitesse du train activait le vent soufflant ferme par ces ouvertures ; ce qui fit qu’à Epernay un sergent fourrier fut frappé de congestion et dut rester en cette ville.

Etre si près de son pays[16] et ne pouvoir y aller, quel crève cœur ! Et dans la gare où le train arrête un moment, personne de connaissance à qui j’aurais aimé parler.

 

Bref, il fallu continuer le voyage et moi qui croyais passer par Châlons[17], je fus très surpris de me voir sur une voie nouvelle et ne me reconnu qu’à Saint Hilaire le Grand, que nous laissons sans nous arrêter, pour aller jusqu’au Petit Mourmelon.

 

Avant de notifier ici nos souvenirs de Champagne, il me faut auparavant, et c’est un devoir auquel je ne puis me dérober, parler de mes camarades que j’eus dans ma demi section

 Les 5ème et 6ème escouades, étaient sans vantardise, une demi section qui fraternisait et souvent nous logions dans le même abri.

Le caporal de la 5ème s’appelait Granger, un parisien, bon garçon, débrouillard, qui avec notre caporal, formait un bon duo. Avec eux, jamais nous ne manquions de quelque chose, et, ce que les autres escouades dédaignaient d’emporter, tel que potages en boites, thé, ils nous le faisaient ramasser pour porter aux tranchées, ce que nous faisions volontiers et quand nous prenions la faction, ces caporaux ne manquaient pas de nous apporter un bon quart de thé bien chaud ou du potage, car eux s’occupaient de préparer ces breuvages réconfortants et aussi nous les aimions.

Dumont venait ensuite…Que de fois à t’il fait rapporter des bidons de vin par les cuistots, combien de colis de victuailles a t’il pu partager avec nous ?

 

Au pays de repos où nous nous réunissions autour d’une table chez de braves gens, et, où l’on pouvait s’offrir pour peu d’argent quelques mets supplémentaires  que le cycliste Bourdin allait nous chercher. Notre Dumont y allait de sa large part. Aussi ce brave Sigler, parce que je lui rendais quelques  petits services en écrivant ses lettres (car le pauvre garçon ne savait pas écrire), alors il était aux petits soins pour moi.

 

Il parle beaucoup de ces 2 soldats, DUMONT et SIGLER, ils seront tués presque sous ses yeux

 

Nous nous quittions rarement, et combien de fois a-t-il allégé mon sac pour alourdir le sien !

Etant de corvée, il me fait éviter « des trous de marmite »[18] ; en un mot, sur seize hommes de ma demi-section, seize bons camarades.

 

Parmi notre compagnie se trouvait un prêtre brancardier qui passait chaque fois que nous descendions au repos et faisait des cérémonies religieuses.

La première fois que j’assistais à une cérémonie,  je ne le connaissais pas mais voyant un groupe de poilus au lutrin[19] je m’enhardis à aller jusqu’à eux, et comme chez moi je faisais fonction de chantre[20] et suisse[21] à notre église, ayant toujours gardé mes convictions religieuses, je chantais le premier cantique du salut.

Est-ce que ma voix a plu à ce prêtre, car après les prières, il vint me trouver, me remercier et me complimenter, me demandant ce que je faisais dans le civil, à quelle escouade j’appartenais. Je lui répondis volontiers ce qui lui fit plaisir.

Il m’invita à venir très souvent à ses prières, ce qui je fis de bonne grâce.

Ce brave prêtre était ami de nous tous. Il s’appelait Orry et il parcourait les tranchées causant avec les poilus, leur offrant des cigares. Il faut si peu de choses pour contenter un soldat surtout pendant la guerre !

J’aimais beaucoup causer avec cet homme de piété.

 

Je reprends ici mes souvenirs de mon séjour en Champagne. Donc, arrivé à Mourmelon, le régiment descendit du train.

Chacun se demandait « où va-t-on aller ? » et faisait mille suppositions. Bref, quand nous fûmes débarqués nous traversâmes le village. C’est pendant ce parcours que j’eus le plaisir de rencontrer Monsieur Lundy, un pauvre émigré qui était réfugié chez une de mes belles sœurs.

Je l’appelais donc mais lui ne me reconnaissait pas, car les effets militaires nous changent un homme. Je me fis reconnaître et le priais de donner bien le bonjour à ma petite famille et qu’il la rassure de son mieux de mon sort.

 

A la sortie du village, nous fîmes halte pour manger puis ensuite, nous nous dirigeâmes sur Bouy où nous devions cantonner.

Quand je sus que c’était à ce village que nous allions, cela me remplit de joie car c’était le pays de mon ami Loche dont j’ai parlé plus haut ; comme son épouse était venue lui rendre visite à la Ferté Bernard où il me fit faire sa connaissance, je me promis d’aller lui rendre visite, ce que je fis après avoir été installé dans notre cantonnement.

Tout d’abord elle ne me reconnut pas, mais lui rappelant la visite qu’elle fit à son mari, elle se souvint de me voir sur le front, cela lui fit de la peine et c’est toute surprise qu’elle me dit : « comment, c’est vous, jamais je n’aurais pensé cela ».

Enfin nous causons de son mari et elle m’invite à partager le repas de famille. J’acceptai car je ne sais pas me faire prier et, en guerre, un repas de famille, cela vous réconforte. Cela me faisait penser à mon foyer.

Nous restons là pendant 8 jours et quelque fois j’allais aider la femme de mon ami à des travaux vinicoles car elle continuait le commerce du vin.

Ce séjour fut pour moi le meilleur de ma campagne sur le front.

 

En Champagne : Suippes, Saint-Hilaire, Souain

 

 

De Bouy, nous nous rendons aux Grandes Loges, y séjournons 2 jours, puis par une matinée très maussade, la pluie et la neige faisant rage, nous fîmes à pied la traversée du camp de Châlons pour nous rendre à Suippes.

Pataugeant dans la neige, nous arrivons à Suippes où nous faisons une halte à l’entrée de la ville vers deux heures de l’après midi.

Nous restons ainsi jusqu’à quatre heures à grelotter mais enfin, on se remit en marche pour se rendre à une école, où ce que fut une école, lieu de notre cantonnement.

 

De la paille humide nous attendait et il fallait entendre les murmures. De plus, pas de vitres aux fenêtres, mais il est bon de faire savoir que la ville avait été occupée par les « boches » lesquels, en l’abandonnant, laissaient un amoncellement de ruines.

L’église dont le clocher avait été abattu était à peu près intacte.

Des obus avaient percé le toit par place, mais l’intérieur, tout en ayant des traces de bombardements, était encore magnifique.

J’ai remarqué que la statue de Jeanne d’Arc avait reçu à son piédestal, des fragments d’obus. Les cloches gisaient de chaque côté du chœur et c’était bien arrangé pour imposer le respect au profane.

 

Là, un dimanche une surprise m’attendait au sortir de la messe.

Je m’entends appelé : « eh, Monsieur Gabriel ».

Je me retourne, et jugez de mon plaisir : un soldat de mon pays, un enfant plutôt, car il avait la mine d’une fillette…C’était Marcel Gilmert qui était aux mitrailleuses et qui arrivait lui aussi pour se rendre aux tranchées.

Un gamin qui me questionnait sur bien des choses. Je le renseignais de mon mieux lui donnant quelques conseils pour le réconforter, ce qui parut le rendre heureux. Aussi, tant que dura son séjour, il vint me rendre visite.

Là aussi, je fis la rencontre de Georges Velch. Ah ! Celui-là, le bougre, il n’avait pas l’air de s’en faire trop. Puis Brossier, on est heureux quand loin des siens et près du danger, l’on peut parler avec des camarades du pays natal.

 

Enfin, comme le 6ème bataillon était en ligne, il vint un jour où à notre tour il fallut aller le relever (on ne peut pas être toujours au repos)

 

Nous prîmes donc le chemin du front par la gelée ayant un homme de liaison pour nous montrer notre route. Nous passons près de Souain, mais notre guide s’était-il trompé ?

Voilà que nous prenons une autre route, revenant sur nos pas et nous passons près de la ferme des Wacques.

Nous atteignîmes tout de même les boyaux, mais combien de temps dura cette marche à travers ce dédale de tranchées ?

Ce dont je me souviens, c’est que nous sommes partis de Suippes à sept heures du soir, pour arriver à notre poste vers une heure du matin ayant parcourus 15 à 18 kms.

 

La première période se passa sans incident notoire, seul le froid, les mauvais abris et la neige, et pas bien nourris, sans eau.

J’ai vu des camarades confectionner des boules de neige pour y apposer leurs lèvres pour se désaltérer, car étant aux tranchées, très souvent l’on nous donnait des harengs salés ; c’était bien là ce qu’il nous fallait pour nous altérer.

Nous n’avions pas non plus de feu pour réchauffer les aliments.

C’était dur et triste et c’est avec une grande joie que nous vîmes arriver le jour de la relève.

 

Lors de la deuxième prise de tranchée par notre régiment, il n’en fut pas de même que la précédente. Avant de partir de Suippes notre camarade Dumont qui était agent de liaison avait acheté quelques harengs saurs et comme on pouvait facilement se ravitailler il nous dit :

«  Les copains, nous allons manger un hareng, boire un coup et l’autre hareng, nous le mangerons qu’au moment où nous serons relevés, afin que le sel de ce hareng nous altère et que nous puissions boire au moins un bon coup de pinard. Si je viens a être tué partagez vous l’argent que j’aurais sur moi ».

 

Alors je lui fis la réflexion qu’il ne fallait pas penser à des choses pareilles, qu’il fallait partir avec confiance et l’espoir d’en revenir.

Et mon vieux copain me dit : « Oui c’est vrai ce que tu dis là, mais tu sais que là haut il n’y a rien de bon à prétendre ».

 

Bref, nous remontons donc aux tranchées et le 15 mars (1916), date mémorable pour notre escouade, commença le démembrement de notre section.

Le 294e avait attaqué ; nous étions en renfort, l’ordre vint de nous porter en avant.

Nous nous mettons en marche, nous garantissant le mieux possible de obus qui pleuvaient tout autour de nous.

Avant de partir nous cherchions après Dumont et deux autres camarades de notre escouade, Sigler et Dunio, mais l’on apprend qu’ils sont partis devant.

Mais pour nous porter en avant, ce n’était pas chose facile car des tirs de barrage très proches l’un de l’autre, nous retardaient et combien en reste t’il à ce mauvais endroit.

Chemin faisant, nous rencontrons le corps d’un jeune sous-lieutenant de la 19ème.

Pauvre jeune homme, il avait le bassin emporté.

A quelques mètres de lui, pendait sur une traverse de bois, le corps déchiqueté d’un sergent, également de la 19ème. C’était la première fois que j’assistais à ces tueries, cela me fit peur et devant ces cadavres, une terrible impression. Mais réagissant et ayant toujours confiance, je marchais courageusement là où le devoir m’appelait, ne pensant plus qu’à une chose, défendre la Patrie en prenant mes précautions contre le danger.

 

C’est en arrivant à notre poste que je vis quelques prisonniers, dont un officier « boche » qui nous dit : « allez vous faire casser la gueule ».

Nous le regardâmes avec mépris puis vint le triste cortège des blessés.

Ceux dont les blessures ne les faisaient pas trop souffrir évacuaient seuls, et c’est parmi eux que l’on rencontra le caporal de la 8ème escouade, Ruffin, méconnaissable, et c’est à sa voix que nous le reconnaissons.

 

 

Il nous appris que Dumont (Henri jules), Sigler et Dunio avaient été tués par le même obus qui l’avait blessé.

Nous fûmes attristés à cette triste nouvelle.

Hélas, il fallait bien se rendre à l’évidence quand nous dûmes passer sur leurs corps pour nous porter toujours en avant.

Ce n’était pas les seuls morts que nous avions à déplorer.

Plus tard, on nous appris que 26 hommes de la 1ère section avaient été tués par un obus asphyxiant, écrasant leur abri.

Ce qui fit que cette journée du 15 mars réduisait notre compagnie à moitié de son effectif car en plus de ces pertes mortelles, nous avions des blessés dont notre capitaine, blessé à la tête ; il s’appelait Lalauron.

Notre commandant fut lui, englouti dans son abri mais il en sortit sain et sauf.

Cette dure journée, malgré nos pertes ne servit à rien, car nous dûmes revenir à notre position initiale.

 

La fin de notre séjour aux tranchées se passa tranquillement si l’on peut dire, et quand nous revînmes à Suippes, ce fut le cœur bien gros, regrettant nos chers camarades.

Combien alors d’anciennes anecdotes ne racontait-on pas comme souvenirs où nos chers disparus avaient leur place.

Et aussi, quand notre aumônier fit un service religieux pour le repos de l’âme des soldats du 267e, morts au champ d’honneur, il est inutile de dire je crois, que l’église était au complet tellement les soldats de notre régiment, et d’autres étaient venus pour assister à cette cérémonie au cours de laquelle l’aumônier nous fit un discours sur la guerre, sur notre devoir envers la France et envers Dieu.

Plus d’un parmi nous pleurait…

 

Nous ne restâmes dans ce secteur qu’un mois et nous le quittâmes sans regret. Seul le souvenir de nos chers morts nous restait.

 

Quittant Suippes, nous nous rendons à Cuperly où nous restons cinq jours et c’est à ce pays que je fus proposé pour être signaleur et je fis donc ma première leçon dès le second jour. Nous restons à ce village cinq jours et heureusement que l’on allait à l’exercice, cela nous désennuyait  car aussitôt rentrés, nous avions l’air triste.

Nous causions de nos absents pour toujours qui étaient tombés au champ de bataille.

Aussi, à partir de ce jour, l’on dit adieu à nos petits concerts, car nous étions trop en deuil pour pouvoir nous divertir en chantant.

Or, le cinquième jour, un tuyau soit disant excellent parvint à notre section nous apprenant que nous devons embarquer le soir, pour aller au repos dans l’Oise.

 

VERDUN : Cumières, le Bois Bourru : mars-mai 1916

 

Ah oui ! L’Oise !

Ce n’était pas par là que la locomotive était tournée, et c’est donc vers Verdun que le train devait aller.

A cinq heures, nous embarquons par une pluie fine et froide et la vitesse que notre train nous fit arriver à Sivry-sur-Ante[22] à deux heures du matin ayant embarqué à Villers-en-Argonne à minuit, après avoir parcouru une route très boueuse et pris quelques bains de pied dans les trous d’eau dont la route était jonchée.

Dans ce village, nous restons deux jours et pendant ce court séjour, nous eûmes une mauvaise impression en rencontrant sur notre trajet et en nous promenant, des tombes de soldats français au nombre de cinq qui avaient été fusillés pour avoir refusé de marcher.

Triste tableau !

Pauvres parents !

Après Sivry-sur-Ante nous nous dirigeâmes sur Pretz[23], distant de 20 kms.

En cours de route, comme mon sac pesait lourd, je demande à notre nouveau sous-lieutenant appelé Guyot, la permission de nous reposer. Alors, il eut le bon cœur de me prendre mon sac et de le porter le reste de l’étape.

Aussi, arrivé au terme je le remercie.

 

       A Pretz, c’est là aussi que j’ai vu les restes du passage de ces maudits « boches ». Ce n’était qu’un amoncellement de ruines.

C’est aussi dans ce village paraît-il, qu’après avoir fait entrer une trentaine d’homme dans une grange, ils mirent le feu à l’église, et quand ces malheureux enfermés essayaient de sortir, ils les fusillaient à bout portant.

Cette terrible histoire me fut contée par des gens du pays.

Triste anecdote…

 

     Nous avons ordre de ne pas déboucler nos sacs car on pourrait avoir besoin de nous faire partir au premier signal.

Alors nous passons là une nuit blanche et nous repartons le lendemain pour Bulainville[24]. Des tombes de soldats sont disséminées dans les champs et, arrivés à Bulainville, nous voyons les mêmes ruines qu’à Pretz, mais l’église est intacte et notre aumônier en profite pour nous inviter à assister à la prière.

 Pendant cet office, il nous fit un serment très patriotique sur Verdun.

Ce discours nous fit une profonde impression et là aussi il nous rappela son sentiment religieux.

Ah ! Il faut avoir vu le front, habité les tranchées et frôlé le danger et quand un prêtre vous tient de semblables langages, l’on est forcé de tressaillir et de reconnaître l’existence de l’Etre Suprême.

 

       A Bulainville, nous y restons un jour et nous partons le lendemain qui était un dimanche pour Levoncourt[25].

De ce village l’on entendait très bien la canonnade et par différents endroits nous pouvons voir les jets de flemmes que lançaient nos batteries.

 

Nous sommes au mois d’avril (1916), après être restés dans ce village une journée, nous partons pour le Bois Bourru.

 

 Le mauvais temps se remet de la partie et c’est par une pluie diluvienne que nous arrivons au terme de l’étape. Mais chacun met peu d’empressement à monter la tente car le terrain est détrempé. De plus, la nuit est obscure, les objets mouillés.

Nous attendons le jour pour nous installer.

Au matin, le soleil se lève radieux et nous en profitons pour sécher nos effets et préparer notre abri. Là, nous avons un jour de repos, quelle aubaine !

 

     La seconde nuit, nous partons tout équipé mais sans nos sacs que nous laissons, et munis de pelles et de pioches nous allons à Cumières faire des tranchées.

Le chemin semble long, le terrain est détrempé.

Nous passons près de cadavres de chevaux dont l’odeur de putréfaction nous provoque des hauts le cœur.

 

     Nous partons à sept heures du soir pour revenir à quatre heures du matin.

(J’ai omis dans mes souvenirs, et j’en signale l’oubli, de dire que de Lemmes, nous vînmes à Jouy en Argonne et c’est là que je rencontrai le fils Geoffroy, le boucher d’Avize, Paul Chapuy, Armand Descôtes et Ferdinand Bonnet, et c’est de Jouy que nous allâmes au Bois Bouchet).

 

A notre retour de cette première corvée qui se passe sans incident notoire, les « boches » ayant repéré notre refuge nous envoyaient plusieurs obus dont malheureusement quelques uns tuèrent ou blessèrent plusieurs hommes de notre régiment.

Aussitôt, l’ordre vint de faire des tranchées de bombardement pour nous mettre à l’abri.

 

Dans ce bois, nous restons cinq jours ; le cinquième jour l’on demande après moi. Je sors et je vois avec surprise Gaston Chevalier, le frère de mon beau frère.

Il était désorienté.

Je le revois avec son air triste et (à ma vue), il semblait heureux de me voir là.

Je lui demandai d’où il venait. Il faisait partie du 206ème et de la même division que notre régiment. J’appris qu’il venait de Vaux et qu’il avait été, lui et ses camarades, bien malheureux car à leur arrivée aucune tranchée n’était faite, et c’était, c’est vrai, les premiers moments de cette fameuse bataille de Verdun.

Avant de partir, le lieutenant qui commandait notre compagnie me fait savoir par un sergent que nous devions faire attention, car sans doute, nous allions au front dans un endroit où il n’y avait pas ou peu de tranchées et qu’il ne fallait pas avoir peur ; recommandations inutiles d’ailleurs !  Nous partons donc plein d’espoir et Dieu soit loué.

 

       L’endroit dont où nous prenons possession est occupé par le 91ème que nous relevons, et des tranchées y sont creusées peu profondes par endroits, mais on peut tout de même s’abriter quelques fois du danger des éclatements d’obus.

 

     Les deux premiers jours se passèrent assez bien, bombardements réciproques mais jusque là pas de perte dans notre compagnie.

Mais il n’en fut pas de même la troisième journée qui était le 15.

 

A 2 heures de l’après-midi, j’étais en faction à dix mètres des tranchées boches assurant la liaison de la 1ère section qui était à ma droite, avec la 3ème à ma gauche et la section des mitrailleurs au centre. Le bombardement était terrible, je voyais les mitrailleuses sans abri et quand un obus éclatait près de nous, l’on se faisait bien petit pour ne pas recevoir d’éclats.

     Ma faction était presque terminée ; cinq minutes à peine restaient encore pour que je retourne à mon abri, quand le lieutenant Caubale qui commandait le 3ème section me donne l’ordre d’aller trouver le commandant de compagnie et lui demander de faire monter un brancard, car il y avait un homme blessé grave.

       En effet, au retour de ma mission, je rencontre ce blessé qui était un de mes camarades du même renfort et qui était de la Marne, un appelé Rondeau (Ernest Rémi), de Thuisy et qui avait eu la douleur de perdre sa femme.

C’est lui qui me disait en montant aux tranchées : 

« Je n’ai pas bon espoir de revenir »

 « Penses-tu » que je lui réponds, il ne faut pas penser à cela »

 

Hélas, ses pressentiments ne l’avaient pas trompé.

Il était blessé à la tête. Un éclat d’obus lui avait fracassé une partie de la figure et l’épaule. Le pauvre copain est mort quelques jours après à Chattaucourt[26] près de Verdun et c’est là, je crois, qu’il est enterré.

 

       Après ce séjour aux tranchées, nous allons au repos à Ippécourt où là aussi les boches se sont signalés en accumulant les ruines.

L’église est à peu près intacte et, comme toujours, il y a prière le soir et, comme de coutume, il y a beaucoup de soldats et passablement de civils que l’on voyait à la sortie causer entre eux de ce qu’ils avaient entendu.

Tous les soldats chantaient des cantiques, cela est impressionnant de voir tous ces poilus, jeunes ou vieux, mettant de l’ardeur pour chanter à qui mieux mieux.

     De ce repos, nous retournons aux tranchées, mais pendant notre séjour, nous avons eu à subir seulement quelques petits bombardements.

 

Mais la 291, qui était au Mort Homme avec le 306ème attaquent avec succès, et comme nous étions près de cette position, l’on avait reçu l’ordre de se tenir prêt à marcher au premier signal. Nous mettons donc baïonnette au canon et attendons.

Mais nous n’avons pas eu à intervenir.

 

     Dès le retour au bois Bouchet où, comme le premier septembre, nous allons la nuit faire des tranchées sur Chattancourt. Après six jours de cantonnement dans ce bois, nous retournons en ligne et nous sommes au 18 de mai 1916 ; mais entre-temps, nous avons été au repos.

 

A Julvécourt, joli petit pays et jolie petite église dans laquelle il y avait deux harmoniums pour accompagner le chant.

Or, nous voici donc encore en ligne où l’on se disait que c’était pour la dernière fois. Pendant ce séjour, terrible bombardement pendant deux jours.

Je me souviens que nos tranchées étaient bien repérées car il y avait un tas d’ustensiles, de toiles de tentes qui étaient restées sur le bord du parapet.

Le sergent Ménard faisant une ronde nous dit en s’adressant à plusieurs de mon escouade :

« Allez, Desautels ! Debout Baril, Quentin, Gallois et un autre qui était du Mans ! »

Sans me vanter, je suis le premier à me lever et à demander ce qu’il faut faire,

« Voilà, la tranchée étant repérée, il faut ramener tout ce qui traîne, sur le parapet »

Et je pars aussitôt.

Je passe devant l’abri de Quentin et Baril, suivant le sergent.

« Bande de ….dit Quentin, bombardés comme cela et de plus obliger de ramener cela, c’est nous faire tuer ! ».

Le pauvre garçon, avait-il peur, je ne le sais, mais il ne mettait pas grand empressement à nous suivre.

Hélas, un obus arrive mettant en bouillie ce pauvre Quentin. Sa tête a été emportée à une grande distance. Son corps, qui n’était plus qu’un débris innommable, était projeté par dessus un pare-éclats. La commotion faisait tomber notre caporal baril qui se trouvait contre Quentin. Moi, deux mètres à peine me séparaient d’eux, j’ai été garanti ainsi que le sergent, par un pare éclats. Leclerc, celui qui était du Mans, a reçu une commotion dans les bras.

Je l’ai vu après, on aurait dit qu’il avait la danse de saint Guy[27].

Cela faisait frissonner, pensant que l’on aurait pu y rester aussi… Alors, il faut quand même exécuter la consigne, l’on ramasse tous les objets puis ensuite, je me mettais en devoir de regagner mon petit abri.

Comme la nuit était venue, je le regagnais à tâtons. Quand j’y arrivai, je sens mon fusil, je le prends, mais, oh ! Terreur, en le ramassant, je ramasse en même temps les deux mains de ce pauvre Quentin. Elles avaient été projetées là, ainsi que, je le vis au jour, des débris de matière[28] et du sang maculaient mon abri ; les éclats d’obus ne détruisirent pas cela.

Mais en mettant la main sur ces restes, je l’avoue, je reculais en frissonnant, pauvre Quentin !

 

       Je crois que dans ce séjour, nous eûmes 6 tués et une douzaine de blessés.

A cette relève, il faisait un clair de lune brillant.

L’on nous fit partir des tranchées par section, plutôt en pagaille, car, sans ordre, l’on marchait et il fallait se desserrer. Les troupes qui nous relevaient, occupaient tous les boyaux et nous devions marcher sur la route en plein découvert et, les « boches » qui étaient à cent mètres de nous, nous bombardaient de leurs canons revolver.

Que Dieu me pardonne cette faiblesse, sentant les obus frôler sa tête pour éclater à quelques mètres de soi, c’était je crois à vous donner la peur et, comme de fait je l’eus. Je baissais donc la tête en ayant relevé mon sac pour m’abriter et, à la suite des copains, je prenais le pas de course jusque dans les ruines de Cumières où l’on se sentait un peu à l’abri.

 

Arrivés à la station l’on respire un peu.

Puis alors, on regagne le Bois Bouchet, mais notre sergent que je ne veux pas nommer ici, à force de nous faire marcher à la bonne franquette, ne connaissait plus le chemin et, au lieu d’arriver à une heure du matin, nous arrivons à quatre heures bien fatigués.

Nous restons là une journée et, par une pluie battante nous partons pour Saint-André[29]où nous arrivons toujours sous la pluie.

Ce n’était plus des hommes, c’était plutôt de la boue mouvante, ruisselant d’eau.

 

Quelle journée aussi que celle là !

 

     C’est aussi à cet endroit que fut décoré de la Croix de Guerre, avec citation de la division notre aumônier D’Oiry.

Cette décoration fut, sans contredit, une récompense bien méritée. Après la remise de cette décoration combien nous allâmes le voir pour le complimenter, car nous l’avions vu à l’œuvre !

     A Saint André toujours des « tuyaux de cuisine » ; l’on apprend que l’on ne doit plus remonter au front, aux tranchées…

Nous voulons bien le croire et, de plus, les permissions sont rétablies, alors c’est un bon présage. Alors, un groupe de dix sept hommes part et le second départ aura lieu à leur retour au nombre de vingt cinq ; et parmi les vingt cinq, je figurais le vingt troisième.

J’étais donc heureux, j’allais pouvoir aussi aller rassurer ma petite famille que je n’avais pas vu depuis le 9 avril 1915[30].

 

Mais hélas, l’homme propose et Dieu dispose et alors, le 22 mai arrive un ordre à dix heures,  d’avoir à se rendre à Nixéville, et de là, sur Cumières.

Alors, au revoir les chimères et châteaux en Espagne !

 

Nous partons donc à une heure de l’après midi par une forte chaleur qui incommode même. Nous arrivons à Nixéville ayant rencontré mon camarade Royer qui me dit :

 

«  Je crois, vieux, que l’on va y laisser sa peau ; regarde un peu, l’on ne devait plus y retourner, on devait partir en permission, et voilà qu’on y regrimpe. Cela dégoûte, qu’est ce que t’en dis ! »

« Ma foi vieux, que je lui réplique, oui j’étais content d’apprendre que je partais en perm au prochain départ, mais que veux tu, si l’on regrimpe là-haut, ce n’est peut être pas pour longtemps et pourquoi dis tu d’y laisser sa peau, faut pas penser à cela !

Tiens, moi, j’ai toujours pensé que je serais blessé un jour mais peut être pas tué !

Jamais je n’ai pensé une chose pareille, t’es pas fou ! »

 

Enfin il faut bien se consoler l’un l’autre.

 

       Nous passons donc la nuit à Nixéville et au matin, je rencontre avec surprise le gros Guyot d’Avize. Cela me fit bien plaisir de voir un gars du pays et je lui dis que je devais bientôt partir chez moi ; nous buvons un litre ensemble puis j’allais à la messe.

Le soir arrive ; l’on se met sur le départ à cinq heures[31] .

Etant sur le rang, le fourrier me demande la gare où je devrai descendre quand je serai en perm[32] ! Car nous devions rentrer incessamment !

 

 

Le premier départ devant rentrer le lendemain 24 (mai 1916)

 Puis on partit pour prendre nos positions.

     Nous arrivons donc sur la route qui va de Marre à la station de Chattancourt (Cumières se trouvant au dessus) vers trois heures du matin mais nous ne pouvons aller plus lion car les mitrailleuses « boches » arrosent copieusement la route.

L’on nous fit coucher derrière nos sacs, les balles sifflant aux dessus de nos têtes sans répit. Le sergent Godin, je ne sais ce qu’il pouvait ressentir à ce moment, mais ne mettait pas d’empressement pour se coucher quoique ses camarades et nous lui disions :

« Couches toi donc ! » mais il fut coucher forcément : une balle de mitrailleuse vint le frapper à la poitrine et se logea dans sa poitrine. Cela, je le sus plus tard par lui-même.

Comme nous ne pouvions avancer plus loin, notre capitaine prenant sans doute la responsabilité, commanda aux autres responsables des autres compagnies de se replier jusqu’aux tranchées de Marre.

 

Je me souviens que le lieutenant Guyot lui tint ces paroles :

« Alors mon capitaine, vous me donnez l’ordre de faire demi-tour ! »

« Mais oui, dit le capitaine, et je l’exige même, car ce serait folie de vouloir tenter de passer ! »

 

Nous nous repliâmes donc jusqu’aux tranchées qui étaient occupées par le bataillon et d’autres régiments qui étaient là en réserve.

A peine avait–on retiré son sac, qu’un ordre vint pour nous faire descendre le long d’un petit cours d’eau qui se trouvait à environs 500 mètres de là alors que le jour commençait à venir.

 

Peu d’instant après notre arrivée, un autre ordre est tombé nous enjoignant de laisser nos sacs près de ce cours d’eau et d’aller prendre position le long du talus de chemin de fer.

Alors nous partîmes par  petits groupes ou isolement, au pas de gymnastique, car nous avions à parcourir un terrain découvert alors que les tirs de barrages étaient proches l’un de l’autre.

Le bombardement continu et la terre soulevée par les éclats d’obus, mélangés avec la fumée, on eu dit des nuages sortant du sol.

La terre tremblait.

Enfin nous arrivons sans trop d’avaries. Le talus avait à peine 50 centimètres de hauteur et chacun se plaçait suivant son arrivée à ce but. Ce qui fait que nous étions séparés de nos camarades. Je me trouvais à côté de Gallois à ma gauche et le lieutenant Guyot à ma droite.

Je vis ce lieutenant prendre son couteau et fouiller le sol. Je le regardais quand il me demandait si j’avais un outil.

Je lui répondis que mon outil était resté avec mon sac. « Tant pis » me dit-il, « Mais au moins vous avez vos cuillères et fourchettes ! Alors faites comme moi » me dit-il « Creusez un trou pour mettre votre tête et trempez votre casque dans la boue. »

Ce que je fis ainsi que les camarades qui avaient entendu la conversation. Alors que nous étions toujours occupés à creuser, passe à côté de nous un capitaine de mitrailleur qui dit au lieutenant : « dans une demi-heure nous devons attaquer ! ».

A ces mots, un frisson parcourut notre corps, car pour moi comme pour beaucoup de poilus du 267e, c’étais la première fois que l’on devait faire ce travail, car notre régiment avait toujours été en réserve.

 

     Plus tard, des camarades m’ont dit que notre commandant avait déclaré au colonel qu’il ne pouvait attaquer avec des hommes de notre age dont la plupart étaient fatigués et peu apte à aller attaquer à l’arme blanche. Le colonel en aurait référé au général de brigade qui aurait répondu : « aujourd’hui plus de réserve et il faut, coûte que coûte, attaquer ! »

     Tout cela est sous réserve, car je ne l’ai pas contrôlé mais je veux bien le croire.

 

     Alors, en effet une demie heure se passe et on nous fit changer de place. Marchant tout courbé vers le sol jusqu’à la cours de la gare où se trouvait un quai, après avoir traversé un ruisseau d’eau boueuse, mais on ne pense plus à rien qu’à se garer comme on peut et nous nous enfonçâmes jusqu’aux genoux dans ce ruisseau.

Quand ce ruisseau fut franchi, nous avions à traverser un tir de barrage qui se faisait au croisement de la route à un rond point en forme de croix.

Combien de cadavres gisaient déjà là !

Les uns sur les bords d’un trou de marmite, les jambes emportées, d’autres un bras.

Triste tableau que l’on revoit après, car dans le moment d’un bombardement on n’a pas le temps de s’apitoyer sur le sort de ces malheureux.

Enfin, à mon tour, j’arrive à cet endroit où les obus tombent drus comme grêle…et j’étais accompagné d’un nommé Achain.

Miracle, nous venons à bout de traverser ce mauvais passage et nous nous croyons à l’abri en arrivant contre la station, quand un obus tombe à nos pieds, ce qui me fait faire un bond, me sentant soulevé de terre.

« Ah m…. » dit Achain.

Aussitôt je me retourne, jugez de ma stupéfaction, je ne vois plus personne et je crois que mon camarade avait été réduit en bouillie.

Je ne reste pas longtemps à cette place et allai rejoindre mon escouade, mais ne voyant pas le caporal, je dis à celui de la 5ème :

« Viens Grangez, pour moi Achain est zigouillé ! ».

Je lui racontai l’aventure, mais, plus tard j’apprends par ce même caporal que celui que je croyais tué par cet obus, avait été simplement enseveli et qu’il n’avait eu que quelques égratignures insignifiantes. C’est incompréhensible et je ne pouvais le croire, mais, Grand Dieu, c’était réel !

 

 

     A cette station se trouvait un cimetière de soldats français morts au champ d’honneur. L’espace était restreint et, au-dessus, une haie derrière laquelle nous nous abritons de notre mieux en nous couchant sur le sol.

De l’autre côté de cette haie, une tranchée qui était occupée par la 19ème Cie et, après avoir rampé quelques mètres, nous franchissons, à quelques uns, l’espace qui nous séparait pour arriver à cette tranchée, car nous avions vu qu’il y avait de la place.

Mais, à peine arrivés l’on nous fit sortir en nous donnant l’ordre d’aller sur la route et de marcher en rampant. C’est là qu’un obus éclate, blessant un nommé Douaire, dès la sortie de la tranchée dont il obstrua donc le passage.

Nous lui disons : 

« Mais, marche donc, bon sang, ou alors, laisses nous passer ! »

 Car nous croyons qu’il avait peur.

Hélas, mon camarade nous dit :

« Ne faites pas attention à moi, passez moi dessus car j’ai la jambe broyée ».

Ce n’était que trop vrai et nous nous repentîmes de ce moment de vivacité. Alors l’on se fit le plus léger que l’on pu pour ne pas le faire souffrir davantage.

 

La Blessure : 24 mai 1916, secteur de Cumières

 

     Et nous voici alors sur la route de Cumières, et nous nous mettons à marcher en rampant.

Pas un seul fossé sur le bord de la route qui était uni comme un miroir.

Seule une terre labourée anciennement du côté droit nous tenait lieu de pare balle. Je suivais donc mes camarades mais à peine avais je fait 50 mètres, qu’un obus éclate sur le côté gauche de la route.

Je sentis à la tête comme un fort coup de poing et en même temps, comme une brûlure. « Ah ! Mon Dieu, je suis tué » sont les paroles dont je me souviens très bien avoir dites au moment où je recevais cette blessure.

Je sentais le sang couler abondamment, mais je ne m’évanouissais pas, ne perdant pas connaissance. Comme j’avais été blessé du côté gauche, j’élevai un peu ma tête sur le versant de la terre labourée à ma droite. Mais le sang coulait encore. Alors je me souvins que j’avais de l’eau dans mon bidon. Je le pris mais celui-ci était troué par un petit éclat d’obus.

Heureusement, il restait encore de l’eau. Je pris mon mouchoir que je mouillais de cette eau. A ce moment, ayant besoin de ma main gauche, je voulus faire aller ce bras, mais celui-ci refusa tout service. Je croyais qu’il était engourdi du fait d’une mauvaise position. Mais non, j’étais aussi blessé au coude du bras gauche par deux petits éclats.

« Allons bon, voilà que j’ai le bras cassé » pensais je et aussitôt me vint une idée de faire manœuvrer mes doigts.

Ceux-ci fonctionnaient assez pour me faire voir que cette blessure n’est pas sérieuse, mais gênante, puisqu’elle m’empêchait de me servir de mon bras. Tant bien que mal, je lavai comme je pouvais la blessure à la tête, mais plus je mettais de l’eau plus je saignais.

Je ne pouvais pas rester dans cette position.

Je songeai à ma famille car je croyais mourir là.

 

 

     Vint à passer le lieutenant, celui qui commanda « en avant ». Alors, je lui dis que j’étais blessé à la tête. Il le vit bien, et aussi au bras. Alors il me dit que je pouvais m’évacuer seul, mais que j’attende que cela ne bombarde plus trop…mais, ironie, ce bombardement continuait toujours.

     Enfin, combien de temps restai-je là !

Je ne le sais au juste, peut-être deux heures !

Voulant me tourner sur le côté droit, me sentant fatigué, je sens une nouvelle douleur à la cuisse gauche, tandis que mon genou ne voulait pas plier.

C’est incompréhensible, je ne pourrais pas partir, car, à part la blessure à la tête, j’étais donc blessé de deux éclats au coude, un éclat à la jambe, un éclat dans la région thoracique gauche, sur le derrière de l’épaule et en dessous.

 

     (Cette blessure avait été produite par un éclat d’obus de forme ogivale et m’avait labouré les chairs sans trop y pénétrer et ce n’est qu’à mon arrivée à l’hôpital que je retrouvai cet éclat dans mon pantalon. Mes bretelles de suspension étaient également coupées ainsi que la courroie de ma musette.)

 

     Après un certain temps, reprenant mon sang froid et mon courage, je me dis « tant pis, coûte que coûte, je vais tâcher de gagner le sous-sol de la station », mais me lever eût été folie, je montai donc, ou plutôt je rampai comme je pus, grinçant des dents pour ne pas crier, car mes blessures me faisaient souffrir.

Je dus passer contre le corps de quatre camarades qui étaient étendus sans vie, tués par l’obus qui me blessa.

     En arrivant à la haie, dix mètres à peu près me restant à franchir pour que je sois à l’abri, surmontant ma douleur, je me lève et me précipite dans ce sous-sol ; il était temps, au même moment arrivait un obus balayant l’endroit d’où je sortais. Je l’avais échappé belle une seconde fois.

Mais je vis une chose terrible, un sergent porté sur un brancard par deux hommes : l’obus tua le sergent et l’un des brancardiers et blessa l’autre !

Puis combien d’autres, hélas !

 

 

     Dans l’abri, un camarade de mon renfort me mit mon pansement individuel, ce qui arrêta l’écoulement de sang.

Après moi, arrive le caporal Favry porté sur un brancard. Il avait la poitrine trouée d’une balle qui était sortie par le dos.

Arrive aussi Cotel, auquel Favry, le reconnaissant et sentant ses forces l’abandonner, croyant mourir,  fit ses recommandations pour sa famille. « Cela vous tire les larmes des yeux ! »...  Mais plus tard, au repos, j’eus le plaisir de revoir ce caporal complètement rétabli, «  il fallut le voir pour pouvoir y croire ».

     De ce sous-sol, je dus aller au moulin de Marre où je savais qu’il y avait un poste de secours ; la distance était peut-être d’un kilomètre.

Alors Cotel me dit : 

« Vieux, si tu te sens assez de force pour arriver jusque là, allons-y ! »

Alors tant pis, je ramassai un bout de bois pour me servir de canne et me voilà parti cahin-caha. Les obus pleuvaient bien encore, mais grâce à Dieu, aucun ne m’atteignit de nouveau.

Cotel qui n’était blessé qu’aux mains, marchait très vite, donc je restais seul.

Rencontrant un ruisseau large d’un mètre à peine, je croyais pouvoir le franchir, mais après de vains efforts, je dus y renoncer car ma jambe ne voulait plus suivre l’autre et je dus aller rejoindre la route, à partir de ce point, je ne fus plus inquiet, j’étais caché par les blés qui étaient déjà assez grands pour nous soustraire à la vue et au bout d’une heure peut-être de marche, j’arrivai à ce moulin où un infirmier se trouvait.

Il coupa ma veste et ma chemise pour pouvoir me panser et je dus attendre jusqu’au lendemain à 4 heurs du matin pour être pansé de nouveau par le major.

     Ayant abandonné ma musette dans laquelle se trouvaient mes vivres, ce soir-là, je ne mangeais pas et pour cause, le mal me faisait oublier la faim.

 

     Le 25 (mai 1916) donc, le major arracha mon pansement et m’en fit un autre. Je lui demandai si la blessure était grave.

« Oh non » me dit-il, mais je le vis qui hochait la tête avec une moue qui signifiait : rien de bon.

 

     Une fois pansé, je restai encore la journée à Marre, mais la faim me tiraillait tout de même et comme nourriture, je dus me contenter d’un quart d’eau mélangé d’alcool de menthe qu’un infirmier voulut bien me donner.

Le soir arrive, des autos viennent prendre les blessés et nous étions nombreux. Elles nous conduisirent à Sivry-La-Perche[33] où je croyais avoir une ambulance.

L’on nous fit entrer dans une salle où il n’y avait qu’un banc et nous étions pour la plupart debout. Ma jambe me faisait souffrir et ne pouvant résister, je me laissai choir sur le pavé. L’on nous donna du thé avec du lait concentré puis je trouvai à avoir un morceau de pain, cela me fit du bien.

 

     Après avoir passé la nuit sans pouvoir dormir, l’on nous conduisit, toujours en auto, à Julvécourt. En cours de route, l’auto dérapa, vint à descendre un petit talus pouis rentra dans un champ, ce qui nous fit souffrir encore par les secousses.

Mais l’auto n’ayant rien d’abîmé, put rejoindre la route et nous arrivons à Julvécourt à 7 heures du matin où, après notre inscription à l’ambulance et fourni divers renseignements que l’on nous demanda, on nous servit un quart de café.

A 8 heures, je dus aller dans uns une autre ambulance pour me faire panser. C’est là que l’on extrayait les balles et éclats que les blessés avaient reçus. Je ne parlerai encore ici de mes nouvelles souffrances, mais je fus bien content quand mon tour fut passé.

« Oh ! la la ! Quelles souffrances ! ». Après avoir été pansé, je me demandai si je pouvais avoir une chemise et une veste, car depuis le 24, je n’avais plus ces vêtements, mais seulement ma capote pour me couvrir alors que la température pluvieuse n’était pas chaude.

On me dit que oui, mais ce ne fut qu’à Lemmes où nous devions prendre le train que je reçus ces objets et qu’un infirmier Jeunet, voyant ma blessure sous le bras qui n’avait pas été pansée, me fit un pansement puis me conduisit à une cuisine me faisant donner un peu de bouillon. « Ah, je le remerciai bien ! »

 

Hôpitaux de Châtel-Guyon, puis Royat : juin-août 1916

 

     Puis je montais dans le train qui nous conduisit à Bar-Le-Duc.

Après une visite à l’hôpital général, suivant la gravité de nos blessures, l’on nous marquait d’une lettre de l’alphabet sur nos capotes.

     Ensuite, l’on descendit à la gare de Bar Le Duc où après avoir été restauré, l’on nous monta dans le train qui devait m’emmener à Châtel-Guyon[34] où j’arrivai le 28 mai (1916) à 8 heures du matin, à l’hôpital 67.

     Le trajet fut long mais, en cours de route, lorsque le train s’arrêtait, des dames de la Croix Rouge et même des civils nous apportaient des friandises que nous mangions comme des enfants.

A Cosne d’Allier, des œufs nous furent distribués par les enfants des écoles des environs de Cosne, et sur chaque œuf, le petit ou la petite donatrice avait marqué son nom avec ses souhaits de prompt rétablissement.

 

     A l’hôpital de Châtel-Guyon, j’y suis resté jusqu’au 17 juin et je le quittais sans regret car, soins et nourriture, cela laissait à désirer.

Au cours de mes promenades, une dame me fit cadeau d’une pipe et une infirmière anglaise nous offrit, à une douzaine de blessés, l’entrée au théâtre.

La ville est assez belle mais peu peuplée ; c’est une station thermale. Comme curiosité, une croix de mission érigée sur une hauteur, à côté il y a une table d’orientation.

 

     De Châtel-Guyon, je fus dirigé sur Royat[35] pour ma blessure reçue à l’oreille et cet hôpital était un centre pour ce genre de blessure, mais après deux visites du major, je savais que l’on ne pouvait pas me guérir de ma surdité ayant le tympan perforé.

 Royat est aussi une station thermale près de Clermont-Ferrand et, comme j’y suis resté jusqu’au 8 août[36], j’en ai profité pour visiter ces deux villes et parcourir la montagne, l’observatoire du puy de Dôme, la fontaine pétrifiante, la cathédrale et plusieurs églises.

     Sur les derniers jours que j’y passais, j’eus le plaisir de rencontrer Roux d’Avize, ce qui me divertit un peu.

 

 Puis, je partis de Clermont-Ferrand avec un congé de convalescence de quinze jours et ma famille fut très heureuse de me revoir et c’est les larmes aux yeux que j’embrassais tout mon petit monde, et il y avait un an que je ne les avais pas vues.

 

Au dépôt du 67e RI : Dreux, Août 1916-mars 1917

 

Ma permission hélas fut vite passée et le 18 août (1916), je dus quitter de nouveau les miens pour me rendre à Dreux, siège de mon dépôt, et là, j’appris avec surprise que j’y étais porté disparu.

Je n’en pouvais rien croire.

Enfin, de ma vie de dépôt, je n’ai pas à me plaindre, car j’y suis resté jusqu’au 9 mars 1917. Ce temps écoulé au dépôt a consisté à aller travailler chez les cultivateurs qui nous rémunéraient assez bien.

Ce fut pendant ce temps que je suis passé agronome une semaine, puis batteur de moissons, laboureur.

Tous travaux de culture où j’eus le plaisir de travailler chez de bonnes gens. Je fis aussi la rencontre de plusieurs de mes anciens camarades du 267ème qui avaient été aussi blessé sur Verdun.

 

Bref, un jour je partis vers le Mans pour avoir un …… .Dans cette ville, je suis resté 12 jours, puis retour à Chérizy[37], ensuit dirigé sur la Ferté-Bernard.

Là, je retrouvai aussi d’anciennes connaissances parmi la population civile. Je fis un stage aux bombardiers et dans ce pas, j’apprends la mort de mon père. Je suis resté trois semaines à la Ferté faisant fonction de vaguemestre[38].

J’étais très heureux.

 

Pour faire plaisir à ma petite famille qui craignait toujours le danger pour moi, je fis plusieurs demandes pour  entrer dans le service automobile, où je fus accepté et c’est le 9 mars 1917 que je quittai le 67ème pour aller à Chartres au 4ème train des équipages, où devait se former le détachement qui partait à Orléans pour faire son instruction dans le service automobile.

 

A Chartres, où je suis allé plusieurs fois, je visitais la cathédrale. Parti à Orléans le 10 mars[39], on y arrive à onze heures du soir le lendemain. Incorporés dans le service automobile, nous débutons au camp des Tourelles pour des théories.

Deux jours après, déménagement pour les Tuileries. Alors là, trois jours de noviciat et trois jours de perfectionnement et beaucoup de théorie.

Mais j’eus le temps quand même, de visiter la ville qui est très belle. Jeanne d’Arc, statue équestre tout en bronze, est un monument qui figure très bien sur la place. La cathédrale est fort jolie à voir avec Jeanne d’Arc en statue au maître d’autel.

 

Après Orléans, je fus dirigé sur Sainte Mesmes et Dourdan[40]. Ah, c’est là que l’on « boulonne » et à cette époque, il y faisait bien froid. Parmi les instructeurs, il y en a qui m’ont laissé des biens mauvais souvenirs car, sans mépris, c’était plutôt des brutes ayant peur que l’on prenne leur place.

Enfin, quittant ces deux écoles pour terminer l’instruction à Versailles où, après examen, qui signifie peu de choses, l’on nous classe premier ou second conducteur, mais ce n’est pas sérieux. Je fus donc second. Mais à Versailles le travail consistait à prendre la garde tous les deux jours, puis, à aller chercher des camions à Boulogne.

 

Départ Armée d’Orient : juin 1917

 

Mais, après visite du major, je fus déclaré apte pour l’armée d’Orient. Pour le moment, je n’avais pas pensé à cette chose et, il fallu se rendre à l’évidence quand l’on me fis entrer dans ce groupe. Je fis part de la nouvelle à ma famille, et cela ne lui allait qu’à moitié, à moi aussi du reste. Partir si loin n’était pas égayant (plaisant) pour moi.

Enfin, après être resté six semaines à Versailles, que j’ai visité ainsi que Paris, j’ai une permission de 7 jours et ensuite « au revoir ! »

Car quelques jours après ma rentrée de permission nous quittions Versailles pour Lyon en passant par Corbeil, Montereau, Macon, Beaune, Dijon.

A Lyon, nous restons 4 jours à la caserne « Pardieu ».

Ensuite départ pour Marseille où nous restons 3 jours.

Le 2 juillet[41], nous montons dans le train qui longe toute la Côte d’Azur. On eut le plaisir d’arrêter à Cannes, Nice et l’on put voir Monaco, Menton, San-Remo où les habitants nous ont ovationnés. Puis quittant la France, l’on arriva à Vintimille, gare italienne où l’on nous donna des fleurs.

Mais à Vintimille, l’on changea de train et c’est à regret que nous quittâmes notre wagon de deuxième classe pour monter dans un wagon à bestiaux où l’on était très mal. Après être passés sous de nombreux tunnels, nous arrivâmes à Gênes……

 

 

Ici s’arrête le carnet.

 

EPILOGUE

 

 

Nous savons qu’il est allé faire la guerre des Balkans, qu’il y a rencontré Raoul Tailleur d’Oger, un camarade qui devint plus tard le beau père de ses deux filles.

 

Gabriel Desautels fut tué lors de l’exode de la seconde guerre mondiale, à Feuges près de Troyes, par un char devenu fou, qui faucha une colonne d’émigrés.

Il est mort à l’âge de 63 ans le 12 juin 1940.

 

 

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[1] Eure et Loir

[2] Alice

[3] Julienne et Régine

[4] Photo page 3

[5] G.Deshautels né en 1878 (36 ans)

[6] Carte page 3

[7] Association fondée le 18 août : première société de dames établie en France pour préparer en temps de paix des ambulancières et du matériel d’ambulance. (elle reconnaît les principes fondamentaux de la Croix- Rouge : humanité, impartialité, neutralité, indépendance, volontariat, unité, universalité).

[8] Canton de Brou (Eure et Loire)

[9] Canton de Beaurieux (Aisne)

[10] Aisne – Carte page 4

[11] Donc jusqu’à fin février 1916.

[12] Ces villages sont dans l’Aisne.

[13] Des poux.

[14] Aisne

[15] Marne - carte page 5

[16] Pays = village (il était à 12 Km de sa famille)

[17] Marne

[18] Trous faits par les obus

[19] Pupitre à musique

[20] Celui qui chante lors des offices religieux.

[21] Laïc chargé dans une église du bon ordre des processions, des cérémonies, vêtu d’un uniforme chamarré avec baudrier, bicorne, canne et hallebarde.

[22] Près de Sainte Ménéhould

[23] Village de Meuse près de Triancourt – Carte page 6

[24] Meuse

[25] Meuse

[26] Meuse

[27] Il tremblait

[28] Matière fécale

[29] Saint André en Barrois Meuse

[30] Plus d’un an

[31] 17h

[32] Permission

[33] Meuse

[34] Puy de Dôme

[35] Puy de Dôme

[36] 1916

[37] Proche de Dreux

[38] Militaire chargé de la gestion de l’agence postale.

[39] 1917

[40] Yvelines, ancienne Seine et Oise

[41] 1917