Carnet de route d’Yves KERVADEC
Soldat, puis
sergent au 2e Zouaves
16
août à octobre 1914
Présenté par
Yves, son neveu.
Merci à lui.
![]()
(sans aucune
correction).
Aujourd’hui
Accompagnés jusqu’au départ par des bravos
enthousiastes mais aussi par des larmes car beaucoup parmi nous sont du pays et
la plupart réservistes laissant femmes et enfants.
Arrivée à Cette La traversée fut bonne et gaie et l’arrivée
à Cette. Au
port on fut très bien accueillis. Nous fumes couchés dans une école. La journée
du lendemain se passa sans incident et le mercredi 19 août, nous prenions le train pour Montpellier.
Les commentaires vont grand train ! Où
allons-nous cette fois ? Réception
magnifique.
Tout le monde applaudit au passage et on
entend « voilà les zouaves » casernées dans un collège à Don Bosco, nous y restons là dix jours. Les
hommes s’ennuient et on a hâte d’y aller !
Et l’on dit que les Allemands sont en
France ; on dit même qu’ils sont près de Paris. Et que fait-on de
nous ? Nous ne savons pas. On fait l’exercice comme à la caserne – et ça
dégoutte les hommes.
Pourtant, pour ma part, je ne m’ennuie pas
trop. Nous avons reçu, Ed
et moi une lettre de maman qui nous donne beaucoup de courage. Et nous avons
fait la connaissance de charmantes jeunes filles qui nous ont fait paraître les
soirées courtes à Banderier, Ed et moi !
Enfin un beau jour, on nous met dans le
train et nous partons vers l’ouest. Le
bruit court que nous allons à Bordeaux et de là à Anvers. Nous passons bien sur
la route jusqu’à Montauban, mais là, bifurcation et nous remontons vers le nord
et nous roulons toujours.
Partout sur la route nous rencontrons des
dames de France et de la Croix Rouge qui nous fournissent tout : du café
chaud, du rhum des œufs, du pain et aussi beaucoup de médailles de Lourdes.
…et après 45 heures de train nous
débarquons à Rosny (sur Seine, près de Mantes ou sous bois à l’Est de
Paris ?)
Notre ami Banderier a le bonheur de voir sa
famille et nous mettons sac au dos pour nous rendre à Bourg-la-Reine (on y
resta trois jours et on nous envoya au Bourget)
C’est alors la traversée totale de Paris,
c’est le délire. On nous donne de tout : du vin du rhum, des cigarettes,
cigares et même de l’argent ! Tout le monde veut nous serrer les mains,
les femmes nous embrassent. On nous appelle les sauveurs de Paris, etc, etc…
La marche est même très fatigante dans ces
conditions. Enfin, vers une heure du matin on nous arrête dans un fossé et nous
restons là jusqu’au jour. Et alors là nous allons prendre nos positions de
combat car l’on s’attendait à être attaqués – mais rien - et au soir on reprend la route pour Les
Lilas.
On nous met dans une école et pendant que
tout le monde dort il me faut m’occuper des autres (ou des vitres ?) car
le capitaine a eu la bonne idée de me nommer caporal d’ordinaire. Je suis
dégoutté –
La nuit suivante, autre alerte.
Nous
partons et nous faisons ce jour 35 à
Nous sommes en formation de combat et nous
nous attendons à en découdre. Enfin, non le soir on aperçoit des vestiges de
combat. Des chevaux crevés, des obus tirés, etc. ,
Les Allemands sont venus bien près.
En effet, le lendemain matin 7 septembre
date mémorable, réveil en sursaut et en route ! On prend la formation de
lignes son ? par 4 pour marcher sous le feu de l’artillerie.
Alors, c’est la course à la mort. On court
on court, sans arrêt.
Vers 8 heures on passe le village de Barcy
et nous arrivons à la crête d’un champ de luzerne. On a été aperçus par
l’ennemi qui commence à tirer. Les hommes baissent la tête quelque peu mais
tout le monde est ou paraît décidé. Arrivés à la bordure du champ on nous tire
dessus au fusil et à la mitrailleuse.
Des hommes tombent, on avance quand même.
Nous sommes au beau milieu d’un champ de blé dont le blé est en bottes. De
botte en botte on avance et on essaie de tirer mais nous avons le soleil dans
les yeux. Nous sommes vus et on ne voit rien. Des hommes tombent toujours et
j’ai perdu Edouard de vue et ça grêle.
Tout d’un coup dans la fumée et la
poussière d’un obus, j’aperçois un caporal qui tombe à environ 150m de moi et
je crois reconnaître Ed.
Je cours comme un fou. Tout me tombe autour
mais j’arrive sain et sauf. Ce n’est pas Ed, Je respire, mais c’est un ami et
il a les deux bras cassés. Je coupe les courroies de son sac et je mets son sac
soutenu par son fusil pour lui faire un abri et je repars en avant.
Tout
d‘un coup je vois Edouard et il me voit. Tout d’un bond il est à mes
côtés et nous sommes là derrière la même botte de paille en train de tirer,
quand il reçoit une balle qui traverse sa gamelle et son capuchon placés sur
son sac . Il a déjà reçu un éclat d’obus qui lui a écorché le poignet.
Néanmoins nous continuons quand tout d’un coup il reçoit une balle dans le
mollet. Il faut qu’il s’en aille, il ne peut plus rester !
Il peut encore marcher. Je surveille sa
retraite pour l’aider au besoin et je le laisse aller quand je le vois hors de
portée des balles. Une heure après nous revenons nous-mêmes nous reformer en
arrière. Sur 1000 hommes de notre 4eme bataillon, il en restera 300 debout.
Notre ami Henri tomba aussi blessé lors de
ce même combat, et combien de morts ! Enfin c’est la guerre et ne nous
décourageons pas. Demain c’est sans doute notre tour.
Nous
nous reformons et nous passons la nuit sur une voie de chemin de fer en arrière
de Barcy et le lendemain nous revenons nous rallier au village avec le 14e
Bataillon. Nous apprenons nos pertes : nous avons perdu entre autres notre
Colonel, notre commandant et tous les capitaines sont tués ou blessés. Avec les débris de ces deux
bataillons si éprouvés on en forme un seul : le 14e. Le
commandant du 1e prend le commandement du régiment : un
capitaine de chasseurs prend le bataillon et nous repartons.
Toute la journée nous sommes sous le feu de
l’artillerie. Le village est en feu et j’apprends tout à coup que Edouard n’a
pas pu aller plus loin. Il est là, blessé et sous ce feu… les gros obus de
siège pleuvent et nombreux sont les morts encore aujourd’hui.
Néanmoins nos canons font du travail. Nous
sommes en attente derrière des meules de paille à la sortie du village. J’en
profite pour me sauver et à travers les obus j’arrive à une ambulance
improvisée où je revois Edouard bien en vie. Je lui propose de l’emmener, mais
où ? Et il ne peut pas marcher.
Il faut un brancard…
Enfin vers
J’avais moi-même à le porter jusqu’à ce
qu’il fut hors de danger et je rejoins mon poste qui n’avait pas bougé de
derrière la paille. A la tombée du jour nous allons occuper des tranchées en
avant du village car les Allemands décimés dans leurs tranchées par notre artillerie
ne peuvent y rester et on s’attend à ce qu’ils tentent une attaque en avant.
Je vais le soir à
J’arrive de retour dans la tranchée vers
une heure du matin – Rien n’a bougé ; au jour le canon recommence et
continue toute la journée, nous infligeant encore de sérieuses pertes. J’ai vu
un seul obus tuer 17 hommes et en blesser 6. Enfin, au soir, cela cesse et
l’attaque est attendue pour cette nuit. On veille, mais rien…
Le lendemain matin, on s’aperçoit qu’ils
ont décampé, alors on lâche ce fameux Barcy qui nous coûta tant d’hommes et
l’on poursuit les Allemands, l’épée aux reins, partout sur la route on
rencontre des morts. Tout est empesté, chevaux et hommes.
Le spectacle est horrible.
On arrive à Mareuil (lequel?) et l’on passe la nuit dans une ferme ; au petit jour
on repart et on marche toujours. On se dirige sur Soissons.
Nous sommes au centre d’une ligne de plus
de 100km que forment les Allemands sur toute la ligne aux portes de Soissons.
On reçoit quelques coups de canon. On a rattrapé les bôches, on se bat, un peu,
et ils évacuent la ville et vont se poster sur les hauteurs (j’ai été
interrompu par un obus qui vient de tuer mon voisin et d’en blesser quatre
autres) Je continue (le récit) le lendemain 16 7bre.
Un mois que nous avons quitté Oran !
J’en étais à l’arrivée à Soissons. Nous
arrivons sous la pluie battante, d’ailleurs c’est ça depuis deux jours…et nous
sommes trempés et fatigués. Nous passons le reste de la nuit dans une caserne
en construction sans porte ni fenêtres. Il fait froid.
Le lendemain matin, nous partons pour
traverser la ville et traverser l’Aisne dont les ponts sont sautés. A peine entrés en ville, le
bombardement commence. Les maisons s’écroulent sur nous et prennent feu. Nous
perdons beaucoup de monde et tous les chevaux des officiers qui à ce moment
marchaient à pieds (les officiers) sont tués.
Vers midi, au moyen de planches et sous la
mitraille on traverse un par un et nous allons nous établir au delà, les obus
tombent dans l’après-midi.
Au moment où, dans une grange, j’allumai
une cigarette avec un camarade, celui-ci est blessé par un obus ainsi que trois
autres de mon groupe. Néanmoins nous restons là à passer la nuit.
Le lendemain matin 14 septembre,
nous avons à peu près tout notre monde sauf ceux qui sont restés sur le
terrain. Nous allons en réserve dans un village à la sortie de la ville et
c’est là que j’ai recommencé mon journal.
Nous restons là jusqu’à hier soir 15
septembre et alors nous venons occuper des tranchées à
Nous sommes bien abrités et bien postés.
Pour éviter tout retour offensif, je suis envoyé en patrouille avec 4 hommes
pour voir ce qui se trouve à notre droite. Les balles sifflent. Je reste une
heure à courir mais je ne vois personne.
Toute la journée on nous canarde et c’est
toujours ce formidable duel d’artillerie qui se confirme à nos dépens.
Trempés jusqu’aux os, et malheureusement
nous n’avons pas, nous les troupes d’Afrique, des effets suffisants pour
résister à ce climat, nous passons la nuit tant bien que mal, sans dormir, les
dents claquant par le froid et les vivres ne pouvant nous arriver où nous
sommes, nous mangeons des conserves de bœuf et du biscuit.
Le lendemain matin, je suis appelé par le
capitaine qui me charge d’une patrouille :
« Des Anglais, me dit-il, ont été vus
sur notre droite, de l’autre côté d’un bois, à
Je pars avec 4 volontaires et pour
arriver là, il nous faut traverser un terrain à découvert sur environ 250m.
C’est dangereux. Il faut passer et l’on arrive quand même.
Je trouve une vingtaine d’Anglais et par
eux j’ai des renseignements précis sur la position de leur régiment. Je
rapporte ce renseignement qui ne servit pas qu’à nous.
J’avais quand même mené ma patrouille à
bonne fin et je fus à la suite de celle-ci et du reste nommé sergent dans la
tranchée même où nous nous trouvons face à l’ennemi et sous le canon. (le
18 7bre) …et toujours il mouille et
toujours rien à manger.
Enfin, après 4 jours et 4 nuits passés dans
ces conditions l’on est relevés par le 3e Zouaves et la nuit nous
partons sans bruit en arrière pour aller, à
Je suis encore envoyé en patrouille parce
qu’étant sergent pour reconnaître l’emplacement des premières lignes des
tirailleurs et des Allemands. J’y vais et sous les balles.
Je parcours tout le front des tranchées
pendant
Le
colonel me demande mon nom et le temps de grade et dit qu’il se souviendra de moi !!
Nous avons ensuite passé 8 jours dans cet
emplacement, de temps en temps des coups de fusil et surtout du canon. Un jour
on entendit un mouvement du côté NE.
Les Allemands… les camions roulent, les
canons se déplacent, etc… On croit qu’ils partent.
Il vient vers 10h le soir un ordre du
commandant de faire partir à 4h du matin le sergent Kervadec avec 4 hommes voir
ce qui s’est passé et voir si les Allemands occupent encore leurs tranchées.
Je vois mon rôle, et
s’ils y sont encore, il y a peu de chances d’en revenir. Nous sommes sur
une crête, eux sur une butte en face séparés par un ravin, et sur chaque flanc
des bois. Le fond du ravin est planté de betteraves ; Certainement dans ce
bois qui garnit les flancs du mamelon où sont les Allemands des petits postes
sont établis et vont nous tirer dessus quand nous allons traverser les
betteraves. Nous partons à 4 heures du matin.
Je marche devant après avoir expliqué à mes
hommes ce que nous avions à faire. Nous descendons en silence à travers le bois
et je commence à ramper sous les arbres et à travers les betteraves.
Les hommes un par un suivent en silence.
Nous arrivons à la lisière côté allemand toujours en rampant et profitant des
arbres. J’arrive en haut et je reconnais les tranchées des avant-postes qui
sont évacuées. Pour voir ce qui se passe plus loin, il faut traverser un champ
de luzerne. Nous avançons en rampant et nous arrivons à la faveur du brouillard
à environ 50m des lignes allemandes.
Quand tout à coup une sentinelle allemande
nous aperçoit et donne l’alarme ! Nous voyons les têtes allemandes
dépasser la tranchée sur toute la ligne et deux patrouilles sortir en hâte de
droite et de gauche pour nous cerner. Notre mission est simple : nous
n’avons qu’à rentrer, il est grand temps. J’incite les hommes à courir et je
tiens les patrouilles en joue et quand ils ont rejoint le bois je pars d’un
bond. Je n’ai plus le temps de ramper. Les balles sifflent mais j’arrive quand
même et nous pourrons retrouver la compagnie sans pertes
…………une page arrachée mais elle ne semble
pas avoir été écrite
Deux jours après nous descendons à Villeneuve St Germain et nous nous
reformons.
On repart pour nos premières tranchées que
de nouveau on nous canarde de première, mais on fait tout de même une tranchée
en avant de l’autre ce qui nous donne un meilleur champ de tir.
Tout à coup, une nuit, l’on apprendra que notre division est partie en arrière,
seule notre compagnie est de reste, là ! On est remplacés à
Le bataillon est parti et on va tous se
reposer à Mortefontaine. On marche donc, comptant rattraper la colonne et
toute la nuit et jusqu’au matin. Enfin l’on arrive à Creuves,
Quartier général.
On fait un repas de conserves et on demande
les ordres au général.
Notre bataillon se dirige sur
Compiègne ; des autos vont nous prendre pour les rejoindre.
16 camions automobiles arrivent au devant
de nous et on y monte. Et en route pour Compiègne ! A peine arrivés on
apprend que le bataillon est parti vers le nord en train. On nous colle aussi
dans un train et en route !
Nous courrons toujours après eux … Nous en
avons fait de la route depuis ce matin que nous avons quitté les tranchées de
Crouy.
Entassés à 45 par wagon de marchandise
(Pour nous reposer ? ) nous roulons toute la nuit et le matin jusqu’à 11
heures environ et nous débarquons à Baumetz
lès Loges (Pas de Calais) à une quinzaine de km d’Arras. Nous apprenons
que notre bataillon est allé jusqu’à Arras.
Noms de soldats
inscrits sur le carnet (la section d’Yves ?, orthographe non garantie)
Y Kervadec, sergent – Laronnier
Capitaine, Plaza, de Babeda, Perez,
Leboeuf, Martinez, Cossy, Guyot, Olachobery, Alves, Muñoz, Adam, Monné, La
compagnie Cap.Clair
Joseph Lutz (Mulhouse) Alsace.
Indications sur page de garde :
Compiègne/Amiens/Doullens/Baumetz-lès-Loges- Berneville Mareuil P-C
Yves KERVADEC, sergent, quittera le 2e régiment de
Zouaves.
Yves réussit, à
Chartres, son examen de pilote et quitte la culotte de zouave. Il combattra sur
divers fronts de l’Ouest comme de l’Est,
notamment sous Verdun, à Salonique, sur le front serbe et sera rapatrié
sanitaire fin 1916 victime de paludisme.
Ses avions
seront des Nieuport, Spad, Caudron et autres Farman.
Il deviendra adjudant.
Yves reprend du
service au GDE, le Groupe de Divisions d’Entraînement, au Plessis- Belleville
(près d’Ermenonville). Il est préposé aux essais. Le 8 août, il se tue dans
l’Oise à Eve en faisant les essais d’un nouveau bombardier. Il a 26 ans et 300
heures de vol.
Edouard KERVADEC, soldat, restera au 2e Zouaves et sera tué
à Quennevières, le 15 juin 1915, enseveli dans sa tranchée par un obus de
mortier.