CARNET DE ROUTE du Capitaine Pierre Auguste Léon MERCIER

capitaine au 71ème RI du 28 septembre 1910

au  2 août 1914

271ème RI à partir du 3 août 1914

Présenté par Jacques Mercier, son petit fils

 

Les mots illisibles sont remplacés par (?)

 

Août 1914   271ème régiment d’infanterie

9 août 1914

Départ de St. Brieuc .Embarquement des chevaux et voitures sans incidents , malgré l’inexpérience du personnel , mais le S/M Gad (??) qui préside à l’opération s’en tire à son honneur. Nous laissons pourtant un fourgon dont l’avant train a cassé – bois trop sec.

Lorand a fait décorer les wagons des officiers avec fleurs et drapeaux .

Avant le départ , tout ce qui compte dans St. Brieuc est sur le quai , l’évêque en premier .

Le Lt.Colonel reçoit une jolie gerbe qui lui est présentée par Melle Delmas , une autre par les ouvriers de la gare . Cette attention le touche extrêmement .

Nous nous installons pour le voyage avec le Cdt. H.. , en 3ème , nous occupons un très confortable wagon couloir .

A tous les arrêts afflue la population endimanchée qui nous acclame chaleureusement – allocutions , fleurs , signatures sur les drapeaux etc. Depuis Rennes , impossible d’avoir des journaux . Les hommes se conduisent bien , heureusement , car les cadres inférieurs sont un peu inertes .

Quelques jours de campagne et on aura la cohésion nécessaire .La concentration se poursuit sans à coup , elle a été remarquablement préparée et la bonne volonté de tous la fait réussir .Les sections HR fonctionnent bien .

10 août

Voyage sans incidents jusqu’à Laon . Là , les nouvelles de la guerre se précisent , on affirme une victoire de la cavalerie française menée par le général Sordet sur des régiments allemands vers Tongnes . On a un aperçu assez vague de la composition des différentes armées . Le débarquement en force des anglais est confirmé .

Jusqu’alors nous avions conclu de certains indices qu’on dirigerait le régiment sur la Belgique l’E.M. installé à la G.R. nous enlève cette illusion en nous expédiant sur Le Chatelet , ligne de Reims à Rethel .

Dès Soissons , où de gracieuses dames de la C.R. nous comblent de cafés et de sourires , on fait monter sur un truc une section commandée par un officier dans le but assez illusoire de tirer sur les aéroplanes ennemis .

A quoi les reconnaître ? mystère . En attendant nous longeons les hangars de Betheny-Aviation où des appareils bien français s’élèvent salués par nos bravos .

Le débarquement du convoi au Chatelet , au crépuscule et sans lanternes , avec des équipes peu nombreuses et mal exercées est un peu laborieux . Tout se passe , heureusement sans accidents .

Le Lt.Colonel m’invite à partager à l’auberge un repas léger mais chaud qui nous fait grand plaisir après les viandes froides et les boissons tièdes que nous absorbons depuis 30 heures .

Pendant cet aimable intermède , je perds ma fidèle Bagatelle et le plus fidèle Bléogat , que je retrouve l’un tirant l’autre le lendemain matin .

Un quart d’heure de footing et nous sommes au cantonnement de Neuflize où je trouve vers minuit le sommeil qui clôture une journée bien remplie .

11 août

Départ de Neuflize pour Leffincourt – 16km – La marche , après deux nuits de voyage , avec des hommes aussi peu entraînés à la marche avec un paquetage , devient une déroute après le 8ème kilomètre . Plus de cent hommes s’écroulent dans les fossés après avoir

 chargé à tout rompre les voitures qui nous suivent . Enfin , après une halte obligée d’une heure dans un boqueteau au fond duquel coule la Retourne , nous atteignons le cantonnement où le bataillon Rogier , arrivé quelques heures avant , nous a installés . .

Je suis logé , pour ma part , chez un brave homme qui mériterait d’avoir vu le jour en Bretagne : tout dans la maison est sale et puant  Je me lave dans une modeste écuelle . Je fais cependant dans ce confort relatif ma première toilette depuis St. Brieuc .

Le soir , une bonne table nous réunit , le porte-drapeau met lui même la main à la pâte pour remplacer un Vatel absent .

12 août                                 

Stationnement à Leffincourt . Ce jour de repos fait beaucoup de bien et serait plus efficace encore si la plupart des traînards ne cherchaient du (?) dans l’alcool . Heureusement , les cabarets sont à peu près vides d’alcool ; ils sont d’ailleurs consignés . Quelques heures sont consacrées à des exercices de combat près du cantonnement .

Sur le tard , on apprend la mort d’un soldat du 271ème qui a succombé à une congestion cérébrale due à son imprudence : il s’est précipité , tout en sueur , sur une fontaine d’eau glacée .

13 août

On gagne Vrizy , près Vouziers . Ce mouvement amène la division en bordure de l’Aisne . Nous rejoignons ici les services du XIème corps , que nous reverrons souvent . Pour le moment , il y a avec nous à Vrizy une section de munitions d’artillerie , une ½ compagnie du Génie et des pontonniers .

Les villages où nous passons commencent à manquer de vivres , ayant eu plusieurs passages de troupes , sans grand moyen de se ravitailler . Ce qui manque le plus , ce sont les nouvelles certaines . Quant à la correspondance privée , elle est inexistante  Pas de lettres des nôtres depuis le départ . J’occupe une chambre modeste , mais coquette , d’une jeune institutrice qui se rend à Vouziers tous les jours . Depuis la guerre , elle s’emploie à faire la cuisine pour les nécessiteux de la ville . Elle rapporte chaque soir les nouvelles affichées à la sous-préfecture , que je connais ici 24 heures à l’avance .

14 août

Séjour à Vrizy . Inaction complète . On voit un ou deux avions , sans pouvoir affirmer leur nationalité .

15 août

Depuis Leffincourt , l’abbé Le Douarec , de St Brieuc , nous suit comme aumônier volontaire . Il célèbre , à l’église de Vrizy , une messe basse où nous allons en grand nombre et les soldats en foule . Il prononce , en bons termes , une petite allocution . L’ave Maria stella , des cantiques sont chantés par les soldats , sur le mode mineur des bretons , très touchant .

Et ce sont ces mêmes hommes qui remplissent les rues de leurs bandes avinées et sans discipline .

La première impression donnée par le régiment n’est pas bonne ; non seulement il y a beaucoup de traînards et de malades , mais le moral n’est guère élevé . Tout le monde est un peu atone .

L’après-midi on part assez brusquement pour le Chêne- Populeux où le régiment arrive à 17 heures , poursuivi par une pluie d’orage . La fatigue et la pluie font négliger les mesures de sécurité les plus élémentaires . Heureusement , l’ennemi est loin .

16 août

Départ précipité pour Boutancourt ; la division va border la Meuse et s’intercaler entre deux corps de 1ère ligne .

La première partie de la marche s’opère très bien , la seconde moitié .. ?.. beaucoup de traînards , peu habitués encore aux privations et beaucoup n’ont pas pris le café du matin et n’en prendront un autre qu’à l’arrivée à l’étape , vers 14 heures .

Nous voyons défiler , dans Boutancourt , notre nouveau gîte , les mêmes services qu’a Vrizy . Nous avons aussi le spectacle , peu récréatif , du 248ème , complètement allégé et pourtant bien mal en point .

Il a à faire une étape de 39km et c’est énorme pour des régiments comme les nôtres . Le soir , à la popote parfaitement installée , je remporte une victoire signalée sur l’aumônier , pourtant licencié es lettres , à propos d’une question de grammaire latine .

 17 août

Séjour à Boutancourt . L’accueil un peu froid et guindé que les habitants nous ont fait la veille s’explique par le sans-gêne dont le 36ème , qui a séjourné chez eux pendant six jours en a agit avec tout le monde . Maintenant , on fait la différence et nous sommes reçus avec toute la bienveillance d’une population qui n’est pas très expansive .

                       

18 août

Départ pour Donchéry , petite étape sur bonne route . Depuis Flize , nous remontons la riante vallée de la Meuse , nous lisons quelques journaux , ce qui n’était pas arrivé depuis deux jours .

Un biplan , de nationalité impossible à déterminer nous survole ; dans le doute , on ne s’abstient pas , fusils et mitrailleuses font rage , sans résultat apparent .

Donchéry est une vraie petite ville encore approvisionnée ; l’accueil est parfait .. ?.. que le passage des troupes soit .. ?.. depuis 15 jours : chambres salles à manger , ustensiles de toute nature sont mis à notre disposition .

Je commence à acheter des cartes postales – à titre de souvenir – car je ne saurais les envoyer pour ne pas trahir les secrets .. ?.. de la concentration .

L’église , très renommée dans le pays , m’a paru quelconque .

19 août

La marche en avant , déjà amorcée , s’arrête – il faut laisser passer devant nous le 9ème corps , ramené de la .. ?..Nous les suivront en 2ème ligne dans quelques jours , sauf changements nouveaux .

J’ai réquisitionné hier trois chevaux ; les deux meilleurs m’ont été enlevés deux heures après par un autre corps qui refuse énergiquement de les rendre . Dans l’intervalle , ils ont eu le temps de s’emballer et de bousculer notre officier d’approvisionnement qui s’est relevé sans aucun mal , son cheval a été un peu moins heureux , mais en sera quitte pour quelques jours de repos .

20 août

Visite sommaire de Sedan avec le Lt.Colonel . Petite ville quelconque , assez bien bâtie , nulles traces de la guerre de 1870 pour un œil non averti . Quant à la guerre actuelle , on ne s’en doute qu’en voyant la quantité d’autos et d’uniformes de toute espèce qui sillonnent la ville . Les grandes maisons sont fermées , mais le petit commerce fait de bonnes affaires .

De grands édifices sont aménagés en ambulances .

Nous continuons à gémir sur le manque de nouvelles , d’autant qu’il est probable que nos lettres n’arrivent pas davantage pour réconforter les nôtres . Les postiers toujours.. ?.. et désoeuvrés , commencent à être regardés de mauvais œil . Toute notre reconnaissance , au contraire , à la receveuse des postes de Donchéry qui passe les dépêches avec une bonne grâce inépuisable . La dépêche que j’ai essayé de passer hier est restée sans réponse .

21 août

Séjour à Donchéry . Nous faisons des repas pantagruéliques dans une maison fort aisée où nous avons installé notre popote . Sans pitié pour notre estomac , le porte drapeau qui préside à la confection de ces festins , entasse viandes sur viandes et ne considère pas les pommes de terre comme dignes de nos palais .

                       

22 août

Toujours à Donchéry . Promenade à cheval avec le Lt.Colonel . Visite des villages de Vrigne au Bois , riche et bien bâti et de Vivier au Court .

23 août

Départ dans la nuit pour la Belgique . Nous traversons St.Menges au petit jour . A 7 heures , nous dépassons le poteau frontière et nous voyons bientôt la douane du Ban d’Alle , avec un douanier au képi rigide .

Après une descente très pittoresque , la forêt se termine brusquement sur la Semois que nous passons au pont de Poupehan . Nous trouvons sur l’autre rive un groupe d’artillerie du.. ?.. fort mal en point , qui vient d’être surpris la veille au soir au village de Porcheresse .

Les habitants paraissent avoir été de connivence .

Vers 1 heure , nous traversons le village de Rochehaut , parfaitement insignifiant et nous en gardons la sortie nord , en arrière de la division .

Toute la journée , le canon tonne et se rapproche . La division , dont les têtes se sont avancées à Vivy et à Mogimont se replie sur la Semois .

Des renseignements recueillis au QG de la 9ème armée , il résulte que l’armée allemande , après avoir marché sans relâche depuis le début de la campagne , en est arrivée à l’extrême limite de la fatigue .

La vigoureuse offensive prise depuis trois jours par nos troupes a jeté la surprise dans les rangs de l’ennemi qui était persuadé que nous n’offririons désormais aucune résistance .

Il importe au plus haut point de profiter des circonstances actuelles . A l’heure décisive qui vient de sonner , où se jouent l’honneur et le salut de la Patrie , français , officiers , sous-officiers , soldats , puiseront dans l’énergie de notre race , la force de tenir jusqu’au moment où , épuisé , l’ennemi va reculer .

Le désordre qui règne dans les troupes allemandes est le signe précurseur de la victoire , en continuant , avec la plus grande énergie l’effort commencé , notre armée est certaine d’arrêter la marche de l’ennemi et de le rejeter hors du sol de la Patrie .

Mais il faut que chacun soit convaincu que le  succès appartiendra à celui qui durera le plus .

Les nouvelles.. ?.. du front sont d’ailleurs excellentes .

                 La 21ème Cie , actuellement à Sedan , rejoindra directement à St.Menges le chef de bataillon qui fixera une heure d’entrée dans la colonne .

           12h35

Un régiment au nord-est de Rochehaut , à la bifurcation des routes de Vivy et de Mogimont . L’autre régiment entre Poupehan et Corbion .

Le bataillon d’Iges à compléter……avec mission d’occuper et de tenir la presqu’île d’Iges . L’autre bataillon , à l’EM , se portera sur le bois au nord de Cheveuges . Ravitaillement Sapogne .

25 août

Cinq blessés légèrement à la 20ème compagnie .

29 août

Evacuation Vrizy , Vandy par Attigny sur Givry et la rive gauche de l’Aisne .

Demain 30 août , continuation du mouvement de retraite vers l’Aisne .

Le  271ème et le groupe d’artillerie stationnés à Guincourt  , la compagnie divisionnaire du génie continuent la retraite sous les ordres du général commandant la 119ème brigade . L’artillerie prendra position à la cote 205 . Le 271ème aura un bataillon sur la ligne Le….maison des bœufs ( ?) (5ème bataillon) . L’autre bataillon du 271ème ( 6ème bataillon et la compagnie du génie à la disposition du général à la cote 193 ( Est de l’ancien château ) . Tous ces éléments devront être en position à 5 heures .

Poste de commandement du général à la cote 193 où se trouvera également le Lt.colonel .

Le T.R.  partira de Guincourt  à 3 heures , se dirigeant vers Attigny et la rive gauche de l’Aisne par Tourteron . Il recevra de nouveaux ordres en cours de route .

Les T.C.  marcherons avec leur bataillon .

Cheveuges le 29 août  2h00

Le régiment se mettra en route immédiatement dans la direction de St.Aignan sous Bar . Rassemblement à la croisée des chemins Villers sous Bar – Cheveuges ( sortie du village ) . Les bataillons passeront dans l’ordre où ils se présenteront .

Les T.R. et les T.C. précèderont le régiment .

Itinéraire : St.Aignan sous Bar – Sapogne – Villers sous Bar.

Nota : cet ordre précède celui qui figure au dessus . ( ?)

Ecrit par un inconnu , à propos du capitaine Mercier :

         Le 26 août , Donchéry , deux bataillons se trouvaient engagés sous un feu violent avec une section au pont et deux compagnies dans les tranchées , défendant le …. de terrain de la chapelle Piot qui commande le pont .

La situation devenant intenable , il s’agissait de commander les mouvements de repli .

Le capitaine Mercier , adjoint au chef de corps , n’hésitât pas ; dans ce terrain mitraillé : on le vit tranquille et calme , sans même accélérer le pas , porter les ordres et maintenir les hommes dans une retraite honorable .

Le même jour , lorsque la brigade essuya un retour offensif à St.Aignan , le capitaine Mercier eut encore la même attitude , depuis la tombée de la nuit , en allant s’assurer que la dernière compagnie engagée avait pu se retirer .

Le 30 août , à Guincourt et Tourteron , le régiment engagé de 5h1/2 à 13h1/2 eut à subir des feux violents d’artillerie , de mitrailleuses et d’infanterie . Deux capitaines avaient été tués , les pertes étaient sérieuses et les hommes difficiles à maintenir . Ils resteront néanmoins pendant ces longues heures , grâce à leurs efforts , à l’énergie des chefs et à leur belle attitude .

Le capitaine Mercier fut un de ceux dont on peut admirer le tranquille courage . J’estime qu’il a beaucoup fait pour empêcher une débandade .

.

Au sud de St.Hilaire , le 14 septembre 1914  8h05

 

A la 119ème brigade :

L’artillerie s’établit au sud du village de façon à battre systématiquement les positions occupées par l’ennemi . Le feu sera ouvert à 8h20 .

L’infanterie ne dépassera pas jusqu’à nouvel ordre la lisière nord du village .

A 8h40 , l’artillerie cessera le feu et l’infanterie pourra progresser en débordant . Si elle est dans l’impossibilité de le faire , l’artillerie continuera son feu sur l’ordre qui lui sera donné par le général de brigade .

 

Mon grand-père , le capitaine Mercier , a été blessé ce même jour , à cet endroit , par 16 éclats de schrapnell . Il est décédé 4 mois plus tard , le 25 janvier 1915 à l’hôpital de Sens .

Il est né à Rouen le 23 juillet 1870 . St.Cyr en 1889-1891 .       

            

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