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L’attaque allemande, la capture, l’épisode de la grotte
Départ vers la captivité, séjour à Saint-Gobain, juin 1918
Séjour dans un camp provisoire
La punition des évadés, juillet 1918
Camp de Saint-Quentin, septembre 1918
Nouveau départ, nouveau camp, septembre 1918
Camp de Fourmies, octobre 1918, l’épisode des tracs lancés par avions
Nouveau départ, novembre 1918, l’épisode des 2500 chevaux
Séjour en Belgique, novembre 1918
Départ de la Belgique, 3 décembre 1918. Le camp anglais de Namur, « l’évasion »
Le retour en train Mons-Mons (encore)-Valenciennes-Amiens-Paris-Belfort
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Le jour commençait à peine à pointer, au matin du Vendredi trente et un Mai 1918 vers deux heures trente que l'aspirant, chef de ma section est venu vers moi.
Le fait qu'il était de mon âge est un peu la cause qu'il m'a toujours été difficile de lui pardonner de m'avoir aussi grossièrement trompé. Il m'a invité à le suivre jusqu'à une cinquantaine de mètres plus à droite, parallèlement à la route, et là il m'a dit :
"Vous viendrez
ici avec votre escouade, et vous aurez à surveiller tel secteur."
Ce secteur comprenait ce qu'il restait d'une partie du village, et un ou deux hectares de bois à une centaine de mètres à ma droite.
Entre ce bois et nous, il y avait un buisson que l'aspirant m'a désigné en ajoutant :
"Il y a une
mitrailleuse dans ce buisson".
Je suis donc allé chercher mon escouade, qui d'ailleurs était loin d'être complète. Après avoir passé les consignes à mes hommes en arrivant sur les lieux, j'ai conclu en disant:
"Creusez des
trous si vous voulez, moi je ne fais rien".
Je me suis couché dans la grande herbe, et tous ont fait comme moi.
Vers dix heures, un homme de corvée venait enfin de nous ravitailler. La cuisine roulante étant arrivée a été installée à quelques kilomètres de nous, vers l'arrière.
Nous recevions donc nos rations de vin, de pain et de
café, mais pour le gros du repas, les cuisiniers n'avaient pu faire quelque
chose de raffiné. Aussi, ce fut la seule fois de ma vie de militaire en France
que je me vis remettre une pomme de terre en robe des champs pour un repas.
Celle ci était si grosse que je n'en avais jamais vu de pareille. J'ai taillé
quelques quartiers avec mon couteau, et en posant le reste à coté de moi j'ai
pensé :"Il est possible qu'un jour je le regrette". Et ça n'a pas
tardé.
En même temps que le ravitaillement, l'homme de corvée m'apportait
le billet de cinq francs gagné le treize Mai au concours de saut à S.Just.
Le soleil était très chaud; c'était bien la saison. Nous n'avions aucune ombre; il fallait rester là, attendant en silence. Cependant ce silence fut rompu par l'approche d'un avion allemand qui nous survola très bas (pas plus de dix à quinze mètres). La vitesse en ce temps là était de moins de cent Km/heure. Il a fait plusieurs demi-tours pour nous survoler plusieurs fois, ainsi que le reste de notre section étalé sur notre gauche à cinquante mètres et plus.
N'ayant rien pour nous cacher, l'observateur à coté du
pilote nous voyait comme nous pouvions le voir.
La radio en ce temps là n'existait pas, il a dû retourner à sa base pour signaler notre présence à l'artillerie.
Le résultat n'a pas tardé à nous arriver sous la forme d'obus de 155 qui faisaient autour de nous des entonnoirs énormes. Sachant qu'il est assez rare que plusieurs obus tombent dans le même trou, nous sautions de l'un à l'autre, si bien que quand le tir eut cessé, mon escouade était indemne.
Un moment après, c'est à dire vers onze heures, un sous-officier de ma section dont j'ai oublié le nom, venait de l'endroit où nous avions passé la nuit précédente pour m'annoncer qu'un ami de la section venait d'être tué par un obus, et il ajoutait :
"Si on vous donne l'ordre de vous replier, vous
viendrez nous rejoindre là".
Et il m'a désigné l'endroit à une centaine de mètre. Après avoir fait quelques pas pour s'en retourner, ce sous-officier a refait demi-tour pour me dire, l'index soulevé à hauteur de l’œil:
"Si toutefois on vous en donnait l'ordre, mais je
ne crois pas".
Puis il a disparu.
Il pouvait être onze heures et demi.
Le soleil chauffait de plus en plus. Mes hommes dormaient ou semblaient dormir. J'avais vingt ans et la responsabilité que je sentais peser sur moi me paraissait énorme.
Je n'ai d'ailleurs jamais tant souhaité d'être moi-même sous la tutelle d'un supérieur. Je me rendais compte de ce qu'on venait de me transmettre voulait simplement dire que nous étions sacrifiés.
Je veillais très attentivement sans rien dire.
Après le bombardement que nous avions subis, les ennemis pouvaient penser que nous étions, soit hors de combat, soit repliés vers l’arrière ?
Il semblait donc normal que leur attaque se fasse sans grand dommage. J’avais mon fusil prêt, et voyais devant moi un boyau perpendiculaire à la route, qui commençait à deux cents mètres devant moi et finissait à quatre cents comme pour marquer un côté de village.
Au bout de ce boyau, une tranchée perpendiculaire.
Dans cette tranchée, des Allemands marchaient en file en s’écartant du village et se dirigeant vers la surface boisée. Je ne pouvais les voir que sur un mètre pendant qu’ils traversaient le point où le boyau aboutissait à la tranchée. L’un deux s’est arrêté à cet endroit.
Je le voyais de tout son long et il semblait me regarder mais ne pouvait me voir puisque d’une part j’étais dans la grande herbe et d’autre part quatre cents mètres nous séparaient. J’étais à plat-ventre, la meilleure position pour tirer juste. Je me suis assuré que ma hausse était bien à quatre cents mètres.
J’ai épaulé et bien ajusté, puis très sûr de mon coup j’ai pensé « si tu te savais au bout de mon fusil, tu ne resterais pas là ! » et j’ai posé mon arme, que j’ai reprise sans trop savoir si c’était bien ou mal, puis, j’ai vu l’homme disparaître en pensant que c’était aussi bien ainsi.
Cependant,
Et je pensais à la mitrailleuse qui devait être dans ce fameux buisson.
Pourquoi ne tirait-elle pas ?
Elle pouvait les prendre d’enfilade et les anéantir tous.
A quelques minutes d’intervalle, je commençais à entendre des mots brefs et secs que je ne comprenais pas, mais qui étaient bien des ordres exprimés en langue allemande.
Pendant ce temps, mes hommes sommeillaient sous le soleil toujours aussi chaud.
C’était le moment de les réveiller par ces mots :
« Attention ; tenez-vous prêts ; Ils approchent ; on les entend dans le bois » ; et on entendait craquer les branches comme s’il s’agissait d’une bande de sangliers.
Nos fusils étaient chargés et prêts à tirer ; le moment était plus que jamais solennel.
Tout à coup, ils sortent du bois qui longeait la route à ma droite. Ils pouvaient être de quarante à cinquante, soit une bonne section en ligne de tirailleurs.
Et toujours entre nous et eux, le fameux buisson dont la mitrailleuse ne tirait toujours pas alors qu’avec une seule bande de cartouches, elle pouvait les anéantir.
Tous mes hommes étaient tournés vers moi et ne demandaient qu’à obéir.
J’avais vingt ans.
Je regardais ce buisson sans comprendre, alors qu’il n’abritait ni hommes, ni mitrailleuse. Le temps de réaliser que nous étions sacrifiés et que l’aspirant, n’osant pas l’avouer, m’a trompé, la vague d’assaut avait fait quelques mètres à découvert.
Soudain, l’un d’eux nous aperçut, et l’officier qui se trouvait au centre fit un grand geste, accompagné d’un ordre bref, et tous nous faisaient face. Cette manœuvre était d’ailleurs la même que l’on faisait en pareil cas.
Et l’officier, toujours au centre, un homme d’une trentaine d’années, plus grand que moi, commençait à me faire des grands gestes. Il pointait en l’air par saccades son grand pistolet d’une main, tandis que de l’autre, il pointait vers moi son index, je comprenais très bien ce qu’il voulait.
Pour lui, nous devions nous rendre.
Je n’en avais pas le droit.
Je n’ai jamais tant souhaité avoir un chef.
J’étais seul responsable avec mes vingt ans ; mes hommes me regardaient et n’attendaient que ma décision.
Cependant, à genoux dans la grande herbe, je répondais par un « non » de la main gauche en tenant mon fusil de la main droite, mais pendant ce temps la ligne de tirailleurs s’approchait.
La distance qui nous séparait, d’abord une centaine de mètres, se réduisit à quatre-vingt puis à soixante, en répétant, leur chef et moi, chacun ses mêmes gestes.
Pensant qu’il fallait bien arrêter cette marche, j’ai épaulé mon fusil ; chacun de nous en a fait autant sans que j’aie eu besoin d’en donner l’ordre. Mais comme si j’en avais donné l’ordre à ceux d’en face, tous sont tombés à genoux dans un ensemble parfait.
J’ai pensé qu’étant certainement le plus visé mon tour pouvait arriver d’une seconde à l’autre. Il y avait un boyau à trois mètres derrière nous.
Nous avons sauté dans ce boyau où nous étions abrités, tout au moins pour charger nos fusils. Pour gagner du temps, je plaçais mes cartouches et les tirais une à une.
Pendant ce temps, les autres avançaient toujours par bonds successifs de dix mètres environ. Ils tiraient une salve entre deux bonds, en position couchée, dans l’herbe, exactement comme nous l’avions appris à l’école du soldat.
Il ne nous restait que peu de temps, et nous étions de toute façon nettement dominés par le nombre.
J’étais en train de mettre une cartouche dans mon fusil, quand l’un deux a sauté prés de moi, au fond du boyau tout prés de moi.
Depuis mon incorporation, j’assistais avec plusieurs amis et chaque fois que c’était possible, à la messe du dimanche, suivant les endroits où nous nous trouvions. C’était d’ailleurs assez rare mais dans toutes les églises et durant toute cette guerre, on entendait chanter des cantiques comportant toujours au moins un paragraphe en faveur des prisonniers. Cependant, je n’avais jamais pensé que je pourrais, un jour, en faire partie.
Autrement dit, il m’eût paru normal que quiconque soit prisonnier mais pas moi.
Et à ce moment-là encore bien moins qu’avant.
Je ne pouvais d’ailleurs pas penser que je resterai vivant puis que j’avais résisté jusqu’au bout, mais je peux affirmer avec insistance que j’ai eu affaire à un valeureux guerrier.
Sitôt qu’il a eu les pieds dans la tranchée, j’ai senti le canon de son fusil sur ma joue.
En même temps, j’ai entendu la détonation tout prés de mon oreille ma surprise a été grande de ne pas être touché et , j’ai bien vite compris l’explication : en beaucoup moins de temps qu’il n’en faut pour le dire , il a dévié son arme en direction des deux plus jeunes de mon escouade qui disparaissaient derrière une pare-éclats.
Ils étaient de la classe 1918 et se trouvaient pour la première fois sur le front.
Sitôt la détonation ; le nommé Bergeron, de la classe 1914, donc de trois ans mon aîné, a laissé tomber son fusil et crié « camarade ».
C’est ce mot qui m’a rappelé que nous pouvions encore en sortir et je l’ai imité. Alors, l’Allemand, qui se trouvait entre nous deux nous a dit très calmement : « Enlevez vos » en désignant nos équipements.
Il ne savait probablement pas en dire plus mais nous ne nous sommes pas fait prier.
J’ai souvent pensé que, rares sont ceux qui m’auraient épargnés à la place de ce courageux soldat qui a bien mérité mon admiration.
Enfin, j’ai pensé que c’est peut-être lui qui était au bout de mon fusil une demi-heure avant. Mon ami Bergeron lui a demandé par gestes « s’il fallait aussi abandonner le bidon de vin »
Sur l’affirmative, il a d’abord bu un coup pendant que l’Allemand attendait pour boire après lui.
J’ai bu également à mon bidon pendant qu’un autre Allemand attendait pour boire après moi. J’ai aussi expliqué, par gestes plutôt que par mots, qu’un camarade était tombé à quelques mètres dans un trou d’obus.
Ils ont bien voulu nous en laisser approcher mais le camarade en question n’était que probablement que blessé car il avait disparu.
Mais tout n’était pas fini.
Après avoir fait une vingtaine de mètres en direction de la route, la deuxième vague d’assaut arrivait. Comme chez nous, chaque soldat recevait avant l’attaque une ration d’eau de vie pour être plus audacieux ; et comme chez nous, certains sont plus avides que d’autres, surtout les brutes ou la basse classe.
C’est une de ces brutes que nous avons dû croiser avant d’arriver sur la route.
Visiblement ivre, il me bousculait en hurlant et en prononçant des mots qui m’étaient inconnus.
Personne ne s’occupait ne mon camarade Bergeron car tous reconnaissaient mes deux galons de laine et me rendaient évidemment responsables de la mort de leur officier et nous avions de plus blessé un autre soldat.
Parmi les vociférations prononcées par la brute sous forme de questions posées à celui qui nous conduisait, j’ai compris le mot « TOD » et la réponse fut «ya ».
Il m’était facile de deviner qu’il avait demandé ce qu’était devenu l’officier.
C’est alors que j’ai senti le canon de son pistolet qui me traçait des cercles autour du nez et des oreilles. De nouveau j’ai pensé qu’ayant le doigt sur la détente, il pouvait très bien appuyer même sans le vouloir. C’est à ce moment là qu’un voisin qui se trouvait derrière lui, plus calme et plus raisonnable, a prononcé deux mots qui devaient certainement se traduire par « ne tire pas », car il a rabattu son arme.
Mais de rage il m’a fendu la lèvre d’un coup de poing. Ce qui était de loin le plus dur était de ne pouvoir se défendre.
Enfin, quelques mètres plus loin, nous nous trouvions en face de l’officier qui commandait la deuxième vague. S’adressant à moi seul, toujours à cause de mes galons il me dit :
« faites demi-tour, les mains
en l’air »
Les syllabes étaient saccadées, on sentait qu’il n’était pas familier avec la langue française mais ses mots étaient corrects.
J’ai fait demi-tour, et il m’a dit : « avancez »
au bout d’une dizaine de mètres :
« Halte et demi-tour »
M’étant un peu relâché, il a appuyé de nouveau sur :
« les mains en
l’air »
C’est en faisant ce dernier demi-tour, que j’ai découvert à quelques mètres de là, trois hommes dans un trou d’obus, le fusil braqué sur moi.
Une fois de plus, j’ai vu ma dernière heure arrivée, et bien qu’il y ait exactement cinquante ans de cela, je me souviens fort bien que ma seule pensée ; « si ma mère me voyait là »
Alors l’officier me regardant m’a simplement adressé ces mots :
« vous-vous-ren-dez » ; et j’ai répondu, « oui »
Cette manœuvre semblait n’avoir d’autre but que de renforcer le moral de ses hommes qui avaient regardé avec beaucoup d’intérêt.
Enfin, on nous conduisit prés de l’officier mort qui n’était toujours pas loin de nous.
Il avait été retourné, c’est-à-dire couché sur le dos ; sa tunique était ouverte, et sa chemise aussi. On voyait simplement le trou, où la balle avait pénétré, exactement sous le cœur avec une auréole de trois centimètres. Il a certainement eu une artère essentielle coupée puisqu’il a été tué net.
Il nous a fallu l’emporter Bergeron et moi.
Ils l’ont posé sur une toile de tente nouée aux deux bouts et suspendue le tout à une perche. C’était un bien pauvre équipement, comparé aux brancards de nos infirmiers.
La perche était quelconque, coupée en forêt. Elle était trop faible et pliait sous le poids. Elle était aussi trop courte, et le mort était très grand.
Nous butions à chaque pas, l’un les pieds, l’autre la tête.
Heureusement qu’il n’y sentait rien.
Enfin ce transport n’a pas dépassé de beaucoup une centaine de mètres. On nous a fait déposé notre victime sur l’herbe, après quoi, nous devions suivre un infirmier dans une tranchée où il y avait plusieurs morts parmi les leurs.
Ces morts étaient généralement assis ou à genoux. Chaque fois qu’un infirmier passait prés de l’un d’eux, il lui secouait la tête d’une main, les doigts écartés.
S’il n’y avait aucune réaction, il passait son chemin et nous le suivions toujours. Après une certaine distance parcourue et plusieurs morts rencontrés, il se trouvait un blessé qu’il fallait transporter.
C’était un peu plus facile que pour l’officier mort car il était moins grand, mais plus compliqué parce qu’il sentait les coups de pied. Il fallait donc marcher à petits pas ; le fait qu’il pouvait à peine parler nous faisait penser que sa blessure devait être très grave.
Au bout d’une cinquantaine de mètres, nous étions quittes.
C’est alors que toujours escortés, n’ayant sur nous que la musette et le masque à gaz, nous nous sommes trouvés devant une carrière souterraine, en même temps qu’en face d’une nouvelle formation ressemblant à ce qu’on appelait chez nous les nettoyeurs de tranchées ; c'est-à-dire des gens armés de grands couteaux et de revolvers.
Chargé de tuer tout ce qui résiste. Ils étaient bien une quinzaine, tous surexcités par l’alcool et hurlant au point que ressemblaient à ces brutes même ceux qui n’en étaient pas. Leur chef s’adressant à moi me criait son jargon accompagné de grands gestes.
Les mots m’étaient absolument inconnus mais on comprend vite quand est en danger. Il me désignait l’entrée de la carrière. J’ai bien vite deviné que des hommes y étaient cachés, et que pour rien risquer eux-mêmes, je devais aller les faire sortir.
Une fois de plus, je voyais ma situation très délicate, d’autant plus que ces brutes ne cessaient de pousser des cris sauvages sans s’occuper de ce que me voulait leur chef. J’étais vraiment pris entre deux feux, risquant autant d’un côté que de l’autre. Ceux de l’intérieur pouvaient très bien ne pas me reconnaître dans l’obscurité, et en cas de refus de se désarmer, j’étais mélangé à eux et certainement tué comme eux.
Aucun délai de réflexion ne m’était donné.
Je me suis placé à l’entrée de cette espèce de grotte et j’ai crié :
« Laissez vos
fusils et vos équipements et sortez, nous
sommes dépassés de loin
par les premières vagues ; on ne peut plus rien espérer. »
Pendant que je disais ces mots, nos vainqueurs n’y comprenant naturellement rien.
L’un d’eux un peu plus ivre que les autres s’est approché d’un bond le revolver en avant.
Il a heureusement hésité un instant, puis a semblé comprendre que je donnais des ordres conformes à leurs désirs.
Quelques secondes après, les premiers français se présentaient à la sortie de la grotte.
Alors les hurlements se firent encore plus puissants.
La brute qui se trouvait à côté de moi donnait au passage à chacun un coup de pied accompagné d’un coup de gueule pour faire accélérer le mouvement. Il a même tiré dans le dos de l’un d’eux qui est tombé en avant mais je crois qu’il n’a été que blessé.
Enfin une fois tout le monde dehors, nous étions au total une vingtaine.
Rassemblés en colonne par trois, nous avons pris la route
conduits par un seul homme, un « Landstürn » (appelé chez nous Territorial), qui
pouvait avoir un peu plus de quarante ans. A ce moment là, nous pouvions être
au milieu de l’après
Comme chez nous, nous faisons chaque heure dix minutes de pause après cinquante minutes de marche. La première pause eut le long d’un bois.
J’étais assis sur le talus de la route au pied d’un arbre, quand j’ai décidé d’abandonner mon casque. Je l’ai posé bien d’aplomb au pied de cet arbre et me suis coiffé de mon calot, resté jusqu’à dans ma musette.
Et nous reprenions la route sans pouvoir discuter avec notre gardien, qui d’ ailleurs ne nous comprenait pas.
Mais comme il était bien brave, il nous laissait boire à toutes les fontaines, même si elles étaient à trente mètres de la route. Et par gestes plus que par mots, il a fini par comprendre que nous voulions savoir où il nous conduisait. Sang-Gobang, nous a t’il répondu et nous avons traduit "Saint-Gobain ".
Après environ trois heures de marche nous n’avions pas soif, mais nous commencions à avoir faim. C’est alors que je pensais à ma grosse pomme de terre restée dans l’herbe au bord du trou d’obus.
Tous les villages que nous traversions étaient évacués et les maisons presque entièrement démolies.
Quand la nuit est arrivée, notre gardien nous a fait entrer dans un poulailler, épargné par les obus. C’est là que nous avons passé notre première nuit de prisonniers.
L’allemand à bien tiré un casse-croûte de son sac, mais il n’y avait rien pour nous.
Quand au local, il était bien trouvé pour que la garde en soit facile. Il n’y avait pas de fenêtre, et notre homme s’est simplement couché en travers de la porte.
Nous avons assez bien dormi car la journée avait été longue.
Il nous a quand même réveillés assez tôt pour reprendre la route et nous étions bien à jeun. La pause de midi a eu lieu dans une cour de ferme, inhabitée comme tous les villages traversés, et en fait de repas, nous avons pu voir un groupe de cavaliers prendre le leur avant de monter leurs chevaux pour partir en direction du front.
L’un deux qui parlait assez bien le français m’a demandé si j’avais encore mes parents ; ayant répondu que oui, il m’a déclaré :
"Ils
peuvent être content, la guerre est terminée pour vous "
Un autre m’a donné son adresse sur une carte que j’ai encore, et demandé la mienne.
Cependant, il n’y avait toujours rien à croquer pour nous, et sitôt les cavaliers partis, nous repartions, toujours à jeun en direction de Saint-Gobain, buvant toujours à toutes les fontaines.
Peu avant la nuit, nous arrivions à destination.
On entrait entre deux bâtiments, dans un camp entouré de deux rangées de barbelés d’environ trois mètres de haut et tissés en carrés trop petits pour qu’une tête puisse y passer, c'est-à-dire environ quinze centimètres de côté. La surface entourée était bien d’une cinquantaine d’ares, mais plusieurs centaines d’hommes y étaient enfermés. Après deux jours de jeune, nous comptions bien être accueillis avec un bon repas, mais il a fallu se coucher une nouvelle fois sans manger.
Le lendemain, au matin du deux juin 1918, tout le monde passait à la cuisine pour y recevoir le soi-disant café. Ce n’était que du gland grillé, car l’orge était déjà du luxe.
C’était un peu amer, pas très sucré, mais quand même buvable. Comme on ne nous donnait aucun ustensile, nous avons abandonné le masque à gaz, et la boite l’ayant contenu jusque là, devait désormais nous servir de gamelle. Avec ce premier café, nous avons reçu le premier morceau de leur pain.
Environ cent grammes.
Mais ce pain étant très dense, le morceau était tout petit. Il était gris comme de la cendre et contenait certainement beaucoup de choses mais très peu de farine.
Malgré cela, nous en aurions mandé beaucoup plus si on nous en avait donné. Enfin il a fallu attendre onze heures pour avoir le repas principal constitué d’une soupe, faite d’orties accompagnée d’un nouveau morceau de cent grammes de pain.
Cette soupe était maigre, mais mangeable car nous avions très faim. Comme nous étions nombreux, il n’y avait pas de travail pour tous, et ce premier jour nous sommes restés au camp.
Le soir, ration de pain (toujours cent grammes) et une cuillerée de marmelade de betterave.
Le matin du mardi trois juin, après le café, j’ai fait partie d’une corvée d’environ vingt hommes pour aller faire une voie de garage sur une ligne de chemin de fer de campagne à voie de soixante centimètres (Feldbahn).
Nous étions conduits par un seul homme. Il fallait faire au moins six kilomètres pour nous rendre sur les lieux en pleins champs, il s’agissait de fixer et placer bout à bout, parallèlement à la voie principale, une centaine de mètres de rails après avoir nivelé le terrain. A chaque extrémité de cette nouvelle voie, il fallait démonter sur la voie principale une longueur de rails et la remplacer par un aiguillage devant rejoindre la voie de garage ainsi faite.
Ce travail était long.
Les uns avaient des pelles, les autres des pioches ; moi j’avais une clé pour serrer les boulons des éclisses.
Notre gardien ne connaissant pas un mot de français nous expliquait comme il pouvait ce qui était à faire. Et voyant que je cherchais à comprendre, il m’a appris plusieurs mots.
Entre autre le mot « changer »
Dès le début, il semblait voir avec plaisir que je cherchais à connaître un peu de sa langue, si bien que sur la fin, je ne faisais rien d’autre que « discuter avec lui » si on peut s’exprimer ainsi.
Le travail était très fatigant, d’autant plus que nous n’avions rien dans le ventre. Il était beaucoup plus de midi, et la dernière longueur de rails avait un demi-mètre de trop.
Je pensais alors que nous irions à la soupe, mais pas question avant d’avoir terminé. Alors le gardien a mis en place une masse et une tranche pour couper ces rails. Nous n’avons quitté les lieux qu’une fois tout en place, de sorte que deux trains pouvaient désormais se croiser.
J’ai souvent pensé que chez nous, il aurait fallu tout un état-major pour diriger un travail de cette importance alors que le seul conducteur responsable n’était qu’un soldat de deuxième classe.
En tout cas, il n’était pas moins d’une heure et demie quand tout fut achevé, et bien qu’affreusement tiraillés par la faim, les kilomètres restaient à faire pour le retour.
Par un hasard providentiel, un train s’est pointé allant dans la bonne direction.
Sur un signe du gardien, la locomotive à vapeur s’est arrêtée et nous nous sommes répartis sur plusieurs wagons de marchandises diverses (Obus, charbon, etc..).
Ce qui était comestible était dans des wagons fermés.
Enfin nous sommes ainsi arrivés assez vite à proximité du camp, ce qui nous a épargné une fatigue supplémentaire et gagné du temps pour la soupe, qui n’était ma foi pas bonne. Il s’agissait de Deurgemüse, nom bien connu de tous ceux qui ont été prisonniers.
C’était une espèce de julienne composée de plusieurs légumes, mais la betterave était dominante.
C’est ce que nous avions le plus souvent, mais n’ayant rien d’autre il fallait bien la manger.
Et tous les soirs, les cent grammes de pain avec en alternant, une cuillérée de marmelade, ou de margarine, ou de farine d’os.
A 20 ans c’était vraiment peu.
Par la suite, je me suis trouvé un jour dans la corvée de l’usine, dont le portail, qui existe encore aujourd’hui, est surmonté de l’inscription « Manufacture des glaces ». Il s’agissait pour nous de nettoyer la cour, les bâtiments étant bien endommagés.
Nous avons vu des moules qui avaient servi à couler des glaces de plusieurs mètres de côté. Il y avait dans la cour un énorme tas de papiers, parmi lesquels une grande quantité de paquets, contenant chacun cent billets neufs de un francs.
Ces billets étaient émis par l’usine à l’usage des ouvriers, comme certaines usines émettaient des jetons métalliques.
Un autre jour, c’était la corvée pour l’hôpital où les Allemands soignaient les blessés.
De là, nous avons dû emporter un mort à leur cimetière, situé dans un pré non entouré, au-dessous du village. Le mort était un jeune allemand d’une vingtaine d’années.
Il reposait dans un hangar, étendu sur des planches installées à hauteur d’un lit, entièrement nu, et à côté de lui, une jambe coupée à hauteur de la hanche.
Notre gardien a étendu sur une toile de tente une chemise en papier. Il a pris la tête en la recouvrant d’un sac, mon camarade a pris le pied qui restait attaché au corps et ils l’ont posé sur la chemise en papier. L’Allemand a mis la jambe coupée par-dessus, et replié la chemise sur le tout.
Il ne restait plus qu’à nouer deux à deux les quatre coins de la toile de tente, et toujours avec une perche nous l’avons transporté au cimetière. Comme auparavant sur le front, il ne fallait pas faire de trop grands pas pour éviter de donner des coups de pieds au mort.
Non pas pour lui qui n’y sentait rien, mais pour les allemands qui nous voyaient.
Arrivés à destination, nous avons vu de nos camarades occupés à creuser des fosses pour les morts à venir. Il y en avait déjà quatre en attente. Nous avons descendu notre défunt dans l’une d’elles au moyen de deux cordes.
En retirant celles-ci, la chemise en papier a été un peu sciée mais cela n’avait plus d’importance. Il y avait déjà plusieurs rangées de croix bien alignées et chacune portait cette inscription :
« Ici
repose XXX mort pour la patrie » (Hier ruht XX gestarben furs Vaterland)
Un autre jour, nous sommes allés un peu plus loin en direction du front pour décharger des wagons d’obus. Ceux-ci étaient toujours transportés à pied d’œuvre par des trains de campagne à voie de 60, après avoir été transbordés au point où les trains des grandes lignes s’arrêtaient.
Nous avions quelques kilomètres à faire pour aller à ce point de déchargement, d’où l’on pouvait deviner la ligne du front et son orientation en voyant les ballons d’observation qu’à l’époque on appelait des saucisses à cause de leur forme allongée.
Tout en marchant derrière notre Wachmann, (Homme de garde) nous avons vu un avion français s’approcher de la première de ces saucisses côté ouest qui est tombée enflammée.
Alors les premiers de la section (Nous étions une vingtaine) poussèrent des exclamations en direction du gardien tout en lui montrant ce qui se passait, mais il sembla ne pas s’y intéresser. L’avion est parti vers la saucisse suivante, qui s’enflamma également.
Mêmes cris, ; Même indifférence apparente de la part du gardien.
Les saucisses étant à une distance régulière les unes des autres et sur la même ligne, nous en avons vu tomber six. Alors l’allemand se fâcha et hurla pour nous faire taire mais n’y parvint pas.
C’est ce jour là que nous sommes passés à proximité du tunnel, d’où sortait la grosse Bertha pour envoyer son obus sur Paris. Elle était montée sur rails de voie normale. Après chaque tir elle disparaissait sous la colline où elle était absolument invulnérable.
J’ai déjà dit qu’étant très nombreux au camp, tout le monde n’allait pas au travail tous les jours. Nous étions rassemblés chaque matin dans la cour après le café. On nous faisait placer sur cinq rangs, ce qui était très pratique pour nous compter.
Nous étions anonymes et l’appel se limitait à nous compter. Comme il était pratiquement impossible de s’évader, il y avait toujours le compte de dizaines. (Ils comptaient les files de cinq par deux)
Il est arrivé une ou deux fois qu’un homme était en retard.
Alors le Feldwebel recomptait en vérifiant les files et regardant de tous côtés.
Pendant ce temps, l’homme arrivait au pas de course et prenait sa place dans le rang sous de longues vociférations. C’est alors que chaque chef de corvée ayant jusque là attendu son équipe, le Feldwebel mettait la main sur l’épaule gauche du premier de la troisième ou quatrième file de cinq en disant « Feldbahn » !
Et les quinze ou vingt hommes suivaient le gardien désigné .
Ensuite il comptait trois ou quatre autres files et disait « Lazaret » (hôpital), et ainsi de suite. Une fois toutes les corvées parties, ceux qui restaient, pouvaient rejoindre leur paillasse, ce que je faisais volontiers.
Nous
avons vu arriver trois nouveaux prisonniers.
Ils
étaient jeunes, avaient encore la peau bien remplie et rayonnaient la santé par
leurs couleurs fraîches, faisant un vif contraste avec nous, qui n'osions plus
nous regarder mutuellement.
La dernière semaine de Juin, je passais la plupart de
mon temps allongé, et souvent à dormir, pensant qu'ainsi la faim m'était moins
préjudiciable, dépensant moins de force.
Je
crois encore aujourd'hui que j'avais raison, d'autant plus qu'on dort beaucoup
plus facilement à vingt ans. Cependant que ce soit de jour ou de nuit, je
rêvais que j'étais à la maison et toujours j'ouvrais le buffet pour y trouver
du pain.
Le
pain était là, mais chaque fois, au moment ou j'allais le prendre, je me
réveillais déçu.
Un
jour pour la soupe de onze heures, je me suis réveillé une bonne demi-heure en
retard. Alors je courus à la cuisine et en deux mots d'allemand je dis aux
cuisiniers que j'avais dormi et ils me donnèrent ma ration.
J'ai
toujours remarqué qu'ils aimaient tous qu'on leur parle ou qu'on essaie de leur
parler dans leur langue.
Enfin
le mois de Juin écoulé, mois qui fut celui de ma plus grande misère, bien que
les suivants ne furent pas beaucoup meilleurs.
Nous
étions au dimanche trente, quand j'ai fait partie d'un groupe rassemblé au
milieu de l'après-midi.
Nous
étions la valeur d'une section, soit environ cinquante hommes, et partions vers
une destination que nous ignorions. Nous avons compris par la suite que nous
devions aller renforcer le personnel d'un camp plus petit dans un village,
toujours sans civil, à une vingtaine de kilomètres de Saint-Gobain où nous
devions être cent cinquante au total.
J'ai
toujours particulièrement regretté mon journal de guerre, ayant fait partie de
mon bagage, contenu dans un sac qui m'a été volé le treize novembre.
J'ai
également regretté de n'avoir pu retrouver ce village lors de mon voyage en
1960 faute d'en connaître le nom.
Tout
en nous dirigeant vers ce nouveau domicile, nous avons traversé une forêt qui
m'a paru assez longue. Au cours de cette traversée nous avons fait la pause au
bord de la route.
A
cet endroit il y avait un détachement de quelques allemands qui devaient être,
en semaine, occupés à proximité sur un chantier forestier. L'un d'eux, qui
avait plus que deux fois mon âge, s'est avancé vers moi et je me suis servi des
quelques mots que j'avais déjà appris pour répondre à ses questions :
« Que font les Français. »
« Q'espèrent-ils? »
« La guerre doit-elle finir
bientôt? etc… »
Les dix minutes de pause passées, au moment de reprendre la route, il m'a donné une poignée de leurs biscuits qui étaient très bon. Je savais tout juste dire merci sans autre mot de politesse à y ajouter et j'en étais très gêné, mais très content du cadeau.
Nous sommes donc arrivés sur le soir dans une ferme de ce village !
Cette
ferme était située à l'angle formé par une route de moyenne importance et un
chemin plus petit par lequel nous arrivions devant l'entrée qui se trouvait
entre deux bâtiments.
Celui
de droite avait dû être l'habitation des fermiers, et abritait nos gardiens
avec leur chef.
Celui
de gauche représentait les dépendances agricoles : Ecurie, étable, prolongées
par un hangar dont le côté donnant sur la cour n'était pas fermé.
Nos
lits, (planches surélevées et paillasses) étaient alignées sur deux rangs dans
ce hangar.
Le
mien était contre le mur latéral le plus éloigné de l'entrée. Le mur du fond,
perpendiculaire à l'entrée, était prolongé par une première rangée de barbelés,
une deuxième étant parallèle à quelques mètres en arrière. La surface entourée,
à peu près carrée, était d'une vingtaine d'ares.
Le
côté de la cour opposé au hangar n'était délimité que par une seule rangée de
barbelés en bordure de la route qui devait être départementale. Juste en face,
de l'autre côté de cette route, une église en partie démolie, et à côté, un
cimetière où les obus avaient également causé de sérieux dégâts.
A partir de ce moment là, nous avions droit à cinq cents grammes de pain par
jour, c'est à dire autant que les Allemands eux-mêmes, mais ce pain était si
dense que les morceaux n'étaient toujours pas gros.
Chaque
matin, la sentinelle se promenait devant le hangar en criant :
"Kaffé; Marmelade".
Et
nous allions présenter nos boites à masque pour recevoir le jus de gland, et
sur un objet quelconque la cuillère de marmelade. La soupe, à onze heures, qui
représentait le repas principal, était la même qu'à Saint-Gobain : Un jour dergemüse, et le lendemain orge décortiquée.
La
seule façon de rendre cette nourriture appétissante par un soi-disant apport de
graisse, était d'y ajouter de la viande de cheval à raison d'une boite de cinq
cent grammes pour quarante hommes.
Ces
boites étaient marquées en relief et en allemand : "Viande de
cheval pour prisonnier de guerre".
Le
contenu en était sec et sans aucune trace de graisse. Nous avions deux jours
sur dix sans viande, mais nous ne le remarquions pas.
Le
soir, c'était la distribution du pain : Un pain de quinze cents grammes pour
trois et une cuillerée de farine d'os ou de margarine à chacun.
Les premiers jours passés là, je restais effacé tout en observant ce qui se
disait en allemand, de sorte que je partais en corvée chaque matin comme tous
les camarades.
Je
suis allé un jour dans l'église avec une équipe pour sortir les bancs et
les transporter ailleurs. Alors, le gardien, très complaisant, m'apprenait
quelques mots. Nous venions, par exemple, de rouler un tonneau près du
cimetière et il m'a conjugué tout le passé du verbe "avoir roulé ce
tonneau".
A
propos de ce cimetière, situé tout près de l'église, j'ai pu observer pendant
quelques instants, un caveau défoncé par un obus. Dans ce caveau, plusieurs rayins étaient installé mais un seul était occupé par le
squelette d'une femme, qui devait être âgée d'après ses longs cheveux gris
tombés de chaque côté du crâne. Et ce squelette devait être là depuis fort
longtemps car il ne restait aucune trace des vêtements ou du cercueil. Seuls
les os avaient résisté aux années.
J'ai fait partie un jour d'un détachement pour la gare de campagne, sur le prolongement de la voie étroite qui passait près de Saint-Gobain et par laquelle tout le front était ravitaillé en vivres comme en munitions.
Cette gare était constituée de plusieurs baraques en planches.
Les unes servaient de magasin et les autres de logement pour les hommes du poste de garde et les distributeurs. Nous avons déchargé, entre autres choses, un wagon de bombonnes d’eau de vie contenant environ trente litres chacune.
Le bouchon était formé par une grosse timbale qui était vissée sur le goulot.
Quand le wagon a été déchargé, le gardien a ouvert une bombonne et nous a donné à chacun la valeur d’un bon demi-verre à vin du contenu.
Peu avant de retourner à la soupe, nous devions décharger un wagon de caisses contenant des boîtes de pâté de porc. Une caisse était cassée et les boîtes roulaient un peu partout dans le wagon. Elles ont été rassemblées dans un coin.
Au moment de partir au camp nous étions rassemblés mais avant de donner l’ordre « En avant » le gardien a dit « Halte ». Il est monté dans le wagon et a compté les boîtes de la caisse cassée.
Il n’en manquait pas.
Mais un homme de l’équipe avait cassé une autre caisse et presque tous avaient une boîte dans la poche. L’après-midi, arrivant sur ce même chantier vers une heure, un des gardiens de la gare m’appela dans son baraquement, et me montrant une petite marmite ovale de deux litres pleine jusqu’au bord de purée de pois il me dit :
« Peux-tu manger cela ? »
Comme j’avais faim depuis plus de six semaines, c’est avec un grand empressement que j’ai répondu Oui. Alors il m’a donné sa cuillère, dont la queue était une fourchette qui se repliait à volonté grâce à un rivet qui se trouvait entre les deux objets.
C’est d’ailleurs un ustensile que chaque soldat allemand possédait, ainsi que la petite marmite qui était remplacée chez nous par la gamelle.
Je n’ai pas regardé si c’était propre et me suis aussitôt installé.
Mais deux litres de purée de pois c’était beaucoup. Je n’osais pas demander la permission d’appeler un camarade, et d’autre part je me sentais un peu obligé de ne rien laisser.
Enfin j’y suis arrivé en forçant, ai remercié et suis parti reprendre ma place. Mais pour la première fois depuis si longtemps que je n’avais pas faim, je me sentais très mal et me demandais si j’arriverais à digérer tout ça. Par bonheur, il y avait justement wagon de sucre à décharger.
Nous faisions la chaîne entre le wagon et le baraquement. Les paquets d’un kilo étaient parfois un peu écornés, et de temps en temps j’arrivais à en sortir un morceau que je suçais et aussitôt je me sentais mieux.
La journée terminée, j’étais à nouveau très bien.
C’est la seule fois que je me suis trouvé au service du ravitaillement.
J’étais un jour dans une équipe qui avait pour mission de ranger les matériaux de maisons démolies.
J’ai trouvé dans les ruines de l’une d’elles, un morceau de pain français gros comme un petit melon un peu aplati, dur comme du bois, sec comme les biscuits de soldats français, et tout autour couvert de traces de dents de rats. Je l’ai gratté un peu tout autour avec mon couteau et j’en ai fait une bonne soupe.
Un autre jour, c’est un de nos gardiens qui a trouvé une boîte à biscuits en fer blanc pleine de haricots secs, qu’il m’a vendue trois marks (soit 3F.75)
C’est à cette occasion que j’ai appris qu’il fallait faire tremper les haricots secs avant de les faire cuire. Je mettais donc chaque nuit pendant près d’une semaine, une ration à tremper sous mon lit, dans ma boîte à masque.
Une nuit, un camarade bien intentionné m’a volé une ration que j’ai dû remplacer, si bien que je suis vite arrivé au bout de ma réserve.
Pendant ce temps, les seigles commençaient à se former, car tous les champs du secteur avaient été ensemencés en automne 1917, alors que le front était beaucoup plus au nord.
Nous avions donc l’occasion de couper en passant quelques épis et les grains encore verts étaient grillés sur une tôle, au-dessus d’un feu allumé entre deux pierres. Ce maigre butin nous donnait l’illusion de tromper notre faim, tout en nous procurant une formidable diarrhée qui nous rendait d’une indescriptible maigreur.
Il y avait aussi les pommes qui étaient loin d’être mûres et le résultat était le même, au point qu’un de nos gardiens m’a dit un jour :
« Dis-leur de ne pas manger de fruits dans cet
état. Ils leur font plus de mal que de bien »
Alors petit à petit, ces Messieurs s’aperçurent que je me défendais assez bien en allemand, et ne voulurent plus que je sorte du camp. Je me suis même permis de réclamer dans le bureau du chef en disant que j’avais faim, et qu’en restant au camp je ne pouvais obtenir que ma stricte ration.
C’était bien un brave homme, mais il a été inflexible. Il était allemand avant tout. Je discutais souvent avec lui et il croyait fermement que la guerre finirait en leur faveur.
Je devais donc désormais rester au camp et voir chaque matin partir les groupes au travail : les faucheurs de foin, les faneurs, les déchargeurs de wagons.
Peu après, c’était les moissonneurs et aussitôt les batteurs avec les machines à vapeur abandonnées par leurs propriétaires lors de l’invasion. Notre chef de camp, qui était un Feldwebel, était très fier de me dire :
« Ces blés ont été semés par les français, et
vont aller chez nous où les allemands en feront du pain »
Je n’avais rien à répondre puisque c’était vrai.
Quelques jours plus tard, il m’a demandé s’il y avait parmi nous un peintre.
Il s’en est présenté un qui a été chargé de marquer au dos de nos vestes et capotes les lettres K.G.F. (Prisonniers de guerre français)
Nous étions désormais reconnaissables.
J’ai également dû expliquer à une équipe pour exécution, les plans d’un lavabo collectif, placé au bout du camp opposé à l’entrée. Il s’agissait d’une auge fixée à bonne hauteur où on pouvait se laver quatre ou cinq ensemble.
Le quatorze juillet, qui était un dimanche, nous avons eu une grande surprise : Deux gendarmes à cheval arrivaient par la route, précédés de trois hommes des nôtres qui marchaient devant les chevaux, attachés entre eux par des chaînes.
Ils manquaient depuis la veille et je ne m’en été pas aperçu.
Ils pensaient bien fêter le quatorze du bon côté du front de combat et ils étaient, d’après eux presque arrivés quand ils ont été arrêtés.
La punition a été sévère. Un carré de deux mètres sur deux a été entouré au milieu de la cour au moyen de quatre piquets et d’un grillage de fil de fer comme on l’aurait fait pour une poule et ses poussins.
C’est dans cet enclos que nos trois amis furent enfermés et se trouvaient ainsi à dix mètres de notre hangar-dortoir où nous étions tous à les regarder puisque c’était dimanche.
Notre compassion était d’autant plus grande que tout l’après-midi de ce quatorze juillet 1918 il a plu comme je n’avais jamais vu pleuvoir.
Tous les trois étaient debout, devant nous et l’eau ruisselait sur leur capote sans aucune protection possible. Ils ont dû vivre ainsi pendant quinze jours ne recevant pour toute nourriture que de l’eau et une maigre ration de pain.
Une fois les quinze jours passés, le dimanche 28 juillet, le chef m’a appelé auprès d’eux et m’a demandé de traduire :
« Vous êtes de nouveau autorisés à rejoindre vos
camarades.
Nous pensons que la leçon qui vous a été infligée a
suffi pour vous faire comprendre qu’il vaut mieux ne pas recommencer mais,si
malgré cela vous vouliez tenter une nouvelle expérience, vous serez fusillés.
Il a répété deux fois -vous serez fusillés- »
A partir du moment où j’ai été considéré comme interprète par les Allemands, je n’étais plus dans les rangs pour les appels ou les rassemblements. Et avec un nom comme j’en ai un ils étaient très à l’aise pour m’appeler de toutes les directions.
Le quinze août était un jeudi.
Les dimanches et les jours fériés étaient assez respectés par nos gardiens mais ce jour là au rassemblement du matin, le chef m’a dit de demander s’il y avait des volontaires pour travailler.
Personne ne s’étant présenté, il a séparé de l’ensemble vingt hommes qui ont du partir à la gare pour le déchargement des wagons.
Au cours de la deuxième quinzaine d’août, il a été décidé de remplacer les cuisiniers allemands par trois des nôtres pour ce qui était notre cuisine propre.
Lors du rassemblement pour l’appel du soir, c’est moi qui devait décider pour le choix des hommes.
Ma position était très délicate d’autant plus que tous se présentaient, pensant évidemment que les cuisiniers avaient moins faim que les autres.
Enfin mon choix s’est arrêté sur un nommé Pouthier de Chatenois près de Bourogne ; un nommé Galvaux cuisinier dans un grand restaurant à Lille et sur un troisième dont j’ai oublié le nom.
Peu après le chef partait en permission chez lui pour quelques jours mais le commandement était assuré par le plus haut gradé après lui.
Quand il est revenu, il était heureux de me raconter qu’il avait bu de bons bocks de bière « hauts comme ça pour vingt pfennigs » disait-il en montrant une bonne hauteur entre ses deux mains.
Quand je ne
discutais pas avec lui ou avec un homme
de garde, il m’arrivait de m’approcher d’autres allemands qui passaient sur la
départementale et qui visiblement cherchaient à nous questionner : « que
pensent les Français ? Quand la guerre doit-elle finir etc… »
Jamais un seul n’est reparti sans me tendre une cigarette au travers des barbelés. Bien que n’étant pas fumeur, je l’acceptais toujours pour la donner à un camarade.
Il y avait aussi un officier qui venait quelquefois au camp mais habitait ailleurs.
Un jour, il me questionnait sur certains détails tout en circulant dans la cour. En se retournant, il vit un des nôtres qui nous suivait pas à pas. Alors, il m’a demandé pourquoi cet homme nous suivait de si près. J’ai transmis la question et l’officier a très bien compris la réponse qui lui a été exprimée par gestes.
L’homme attendait le mégot de son cigare dès qu’il rait jeté. Alors, sans hésiter, l’officier lui a donné son cigare qui était presque encore entier.
On ne me disait rien si je passais l’entrée du camp sans trop m’écarter.
C’est ainsi qu’un jour, je discutais avec le chef devant son bureau qui se trouvait à l’angle des deux routes. Vint à passer un commandant à cheval. Aussitôt mon interlocuteur se figea dans un violent garde à vous pour le saluer. Le salut lui a été correctement rendu par l’officier, je n’avais pas bougé.
Après s’être éloigné de quelques mètres, le cheval fit demi-tour et je devinais déjà pourquoi quand j’ai entendu le commandant demander dans sa langue :
« Qui est cet homme ? »
Notre interprète lui fut-il répondu.
« Alors pourquoi ne l’apprenez-vous pas à
saluer ? »
Le chef s’est donc tourné vers moi en disant
« saluez Monsieur le Commandant »
J’ai obéi et il a disparu, mais il aurait pu être plus sévère.
Un autre jour, à peu d’intervalle, une autre commandant se présentait à l’entrée du camp ,mais cette fois avec sa voiture et son chauffeur. Il avait, parait-il besoin de moi, mais je n’ai jamais compris pourquoi.
Toujours est-il que je suis monté dans la voiture. Après avoir parcouru quatre ou cinq kilomètres, la voiture s’est arrêtée au bord d’un canal qui était à sec.
Le commandant a donné l’ordre au chauffeur de rester là avec moi pour récupérer au fond du canal tout ce qui était utilisable en fait de cuillères,fourchettes et autres ustensiles et il est parti avec la voiture.
Il est revenu une demi-heure après, mais nous n’avions pas trouvé grand-chose. Le commandant m’a renvoyé au fond du canal pour ramasser un casque allemand et ils m’ont reconduit à mon « domicile »
Quand j’ai été fait prisonnier, mes brodequins n’étaient plus neufs et au bout de trois mois, ils commençaient à me lâcher; l’ayant fait remarquer au chef, il m’a fait accompagner par un homme de garde jusqu’à ce qu’ils appelaient le magasin. Je croyais que, comme chez nous, on n’avait qu’à choisir.
On m’a fait entrer dans une chambre où il fallait, en effet, choisir mais dans un tas de vieilleries étendu au milieu du plancher qui ressemblait pour sûr beaucoup plus à une décharge publique qu’à un étalage du marché aux puces.
Après avoir bien remué dans ces ordures, j’allais sortir avec un brodequin à un pied et une botte allemande à l’autre.
Mais mon gardien m’a retenu. Il faut remercier monsieur le Lieutenant m’a –t-il dit. C’était un Lieutenant qui était responsable de ce magasin et j’ai du le remercier bien qu’estimant que ce que j’emportais ne valait pas un merci.
Je n’oublierai pas de dire que nous étions tous mangés par les poux, y compris nos gardiens qui ne se gênaient pas pour se mettre entièrement nus au milieu de la cour et en faire la chasse dans leurs vêtements.
Cependant, dans les premiers jours de Septembre, nous sommes tous partis en colonne vers un village proche, toujours sans civils, conduits par un officier que nous n’avions pas encore vu.
Je marchais à ses côtés.
Il me parlait en un français très correct, malgré quelques petites fautes.
Il m’a dit où nous allions.
Nous allions aux douches dans une maison parfaitement aménagée pour la désinfection des vêtements comme pour les douches. Dorénavant, me dit l’officier tout en marchant, vous serez désinfectés tous les mois. Et nous ne demandions pas mieux. Nous sommes arrivés devant une maison que les obus avaient épargnée. Nous entrions environ trente à la fois pour nous déshabiller dans la cuisine.
Des fils étaient tendus tout autour de la pièce, nous permettant de suspendre nos vêtements. Nous passions dans la pièce à côté où les douches fonctionnaient parfaitement bien. Pendant ce temps, la cuisine était transformée en étuve et nous avons pu ensuite nous rhabiller et nous en retourner sans aucun pou vivant.
Nous n’avions jamais vu une installation semblable dans la zone des armées. Il est évident que le mieux-être qui nous a été procuré par ce traitement n’a pas été de longue durée, mais il a néanmoins été très apprécié.
Et si notre captivité avait dû se prolonger encore longtemps, il nous était permis d’espérer arriver à une relative propreté, grâce à la répétition chaque mois, de ce nettoyage, comme il nous avait été promis.
Mais la ligne du front de combat se modifiait. L’attitude de nos gardiens nous laissait deviner que les alliés avançaient.
L’automne s’avançait également, et les nuits plus fraîches m’incitèrent à déménager mon lit, comme le firent deux de mes camarades, dans une sorte de buanderie, qui faisait partie du bâtiment occupé par nos gardes, mis donnant du côté de la cour du camp.
Je me souviens que le treize Septembre dans cette chambre à lessive, j’ai dit à mes deux amis : « C’est ici qu’aujourd’hui 13 j’ai 21 ans »
Deux ou trois jours plus tard, nous sentions que la situation se tendait, et il devenait évident que nous devions déménager un peu plus vers l’arrière. C’est alors que quelques heures à peine avant le départ, un des cohabitants de notre buanderie eut l’idée d’inscrire derrière la porte :
« Ici trois prisonniers qui n’ont jamais pu écrire
à leurs familles. Prière à celui qui lira ceci de bien vouloir leur dire qu’ils
sont en bonne santé ! »
Suivaient les trois adresses.
L’avance des armées alliées a été assez rapide, et mes parents ont reçu des nouvelles quelques jours après. Aussitôt, mon père toujours généreux, a fait adresser au brave homme qui leur avait écrit la somme de dix francs dont la valeur était presque comparable à celle de l’or.
Pendant ce temps, nous étions partis pour un camp beaucoup plus important et j’ai toujours pensé que c’était à Saint-Quentin. Nous y étions environ cinq cents.
Beaucoup de ceux qui étaient là avant nous me connaissaient déjà, et ils ont manifesté une grande joie à mon arrivée.
La raison en était que parmi tout ce monde, il n’y avait pour se faire comprendre, qu’un flamand d’une quarantaine d’années qui penchait toujours du côté des allemands dans toute discussion où il comprenait d’ailleurs pas grand-chose.
Aussi, tous étaient très heureux en voyant que dès le premier jour que j’étais admis à le remplacer.
Dès lors il me fallait crier fort pour traduire devant cinq cents hommes les ordres ou les observations qui m’étaient dictées par les chefs.
Nous étions logés dans plusieurs grands bâtiments dont l’ensemble avait certainement dû être une usine assez importante. Nos lits, tournés dans le sens de la longueur du bâtiment, s’alignaient en une quantité de rangées de chaque côté d’une allée centrale, u peu comme les fauteuils dans une salle de cinéma.
C’est là que nous a été révélé un signe de décadence allemande qui ne trompait pas.
Plusieurs fois dans la journée, et pendant plusieurs jours, un soldat allemand, qui n’était pas toujours le même, et de toute évidence envoyé par les officiers, se promenait dans toute la longueur de l’allée en criant une phrase apprise par cœur :
« Niks français monnaie
allemand retour »
C’était toujours sans succès.
Il y avait toujours quelques groupes des nôtres emmenés au dehors pour certains travaux. Les autres restaient au camp, c’était mon cas. Ceux qui sortaient pouvaient encore trouver quelques grains qu’ils cuisinaient à leur façon car nous avions toujours faim.
Mais pour cuisiner, il fallait du bois.
Un soir à l’appel, qui avait toujours lieu dans la cour, un officier m’a fait un véhément discours. Et j’ai traduit devant cinq cents hommes :
« Quelqu’un a cassé une planche aux W.C. pour en
faire du feu. Ce geste est intolérable, et s’il se renouvelle, des punitions
très sévères seront infligées, collectives si c’est nécessaire. Si on vous
laisse faire (toujours en traduisant) vous n’avez plus qu’à brûler vos lits et
coucher sur le sol. »
Et personnellement j’ai ajouté :
« L’officier
a raison car un tel geste n’est pas digne de gens sérieux »
Il m’est arrivé, au cours de ces journées très longues ou nous paraissant telles, de jouer aux cartes sur mon lit, avec des amis. C’était l’occasion d’utiliser le jeu acheté à la soi-disant cantine de Saint-Gobain.
J’avais pour tout bagage, un sac à pommes de terre, comme d’ailleurs à peu près chacun de nous.
Le mien contenait tout ce qui m’était personnel : Livret militaire, carnet-journal, papiers divers, boîte à masque servant de gamelle, une petite poêle à frire, une montre-bracelet et une autre etc..
Un jour, en fin d’après-midi, nous finissions notre jeu et j’allais prendre dans mon sac le petit morceau de pain qui, à lui seul, constituait le repas du soir.
Ma surprise fut fort grande, ma déception encore plus, en voyant que ce sac avait disparu. Heureusement pour moi, un de mes amis, beaucoup, plus physionomiste que moi, avait remarqué un suspect qui nous regardait jouer, et devait habiter le bâtiment voisin.
Sans perdre une seconde, il est parti au pas de course avec un camarade, à la poursuite du voleur.
Ils l’ont rejoint juste au moment où il était sur son lit, entrain de déballer le contenu de mon sac qu’ils m’ont rapporté après avoir administré une superbe raclée à l’auteur de ce méfait.
C’est aussi sur mon lit, et dans ce même bâtiment, qu’un soir, j’étais assis et méditais tristement, quand un caricaturiste parisien m’a remis mon portrait qu’il venait de tracer à mon insu en quelques coups de crayon.
J’ai trouvé ce portrait très ressemblant, et il est encore dans mes archives.
Il m’est arrivé une fois d’aller au ravitaillement avec un soldat, à quelques kilomètres de là. J’étais assis à côté de lui sur le siège d’une voiture traînée par un cheval.
C’est la seule fois que, sous le régime allemand, nous avons reçu des pommes de terre pour un repas.
Le distributeur, au magasin, nous en a pesé cinquante kilos, ce qui faisait cent grammes pour chacun.
Quand la bascule a joué, le poids marquant cinquante, le fléau montait trop haut, alors il a enlevé une pomme de terre pour la remplacer par une plus petite. Pas question de bon poids comme chez nous.
En outre, nous avons reçu comme d’habitude, les Dergemüse à intercaler tous les deux jours avec l’orge décortiquée, et aussi, comme c’était la saison, des choux pour un repas. Tout cela toujours assaisonné par une boîte de viande de cheval pour quarante hommes, et toujours deux jours sans viande sur dix.
Enfin le cheval nous a ramenés au camp sans être trop chargé avec tout ce qui devait nourrir cinq cents hommes pendant dix jours, soit cinq mille rations.
Enfin vers les derniers jours de septembre, nous repartions environ une bonne centaine en direction du nord pour passer de nouveau une dizaine de jours dans une ferme abandonnée.
Nous n’avions toujours pas vu de civils depuis notre capture.
Notre nouveau chef était un très brave homme.
Il circulait souvent dans la cour avec moi, cherchant à connaître quelques mots de français.
Un jour il arriva vers moi en tendant un cigare.
Voyant ma surprise il m’a dit :
« C’est en l’honneur de ma promotion »
Il était monté en grade.
Un autre jour, il s’est aperçu que je n’étais pas à mon aise.
Avec mes 21 ans et ma taille de 1m.80, la faim m’était certainement plus préjudiciable qu’à ceux qui avaient vingt ou vingt-cinq centimètres de moins. J’étais vraiment mal et ce brave chef m’a apporté une ration de pain qui était certainement la sienne car il ne pouvait y avoir nulle part d’excédent.
Même quand un malade était, pour un cas grave, évacué à l’hôpital l’après midi, un officier venait réclamer sa ration de pain du soir.
Un des hommes de garde, qui était à l’entrée de la ferme, et à qui je parlais souvent quand il faisait ses deux heures, s’est également aperçu un jour que j’étais mal.
Il m’avait dit plus d’une fois qu’avoir faim n’était rien, mais ce qui était mauvais était de n’avoir pas d’appétit. Il m’a aussi donné un morceau de son pain, ce qui était certainement une privation pour lui, puisqu’ils n’en recevaient pas plus que nous.
Et la misère devait être grande chez les civils de leur pays; surtout dans les villes, car j’ai vu plus d’un soldat égrener des épis de blés pour envoyer un colis d’un kilo de grains à sa famille.
Le tabac leur manquait aussi.
Chaque soldat allemand recevait chaque jour deux cigarettes et un cigare, mais ce n’était pas du tabac pur.
Il y avait, surtout dans les cigares, des feuilles qui devaient être de noyer, traitées à la nicotine pour leur donner un goût de tabac.
Aussi, les mégots étaient très rares.
Seuls les officiers les jetaient pour la dignité de leur rang.
Partout où j’ai passé, j’ai vu de nombreux soldats allemands qui, pour suppléer à cette insuffisance de tabac, faisaient sécher au soleil, sur une table improvisée, des pétales de roses. Il paraît qu’une fois séchés, ces pétales procuraient, en les fumant, le goût le plus voisin de celui du tabac.
Ceux qui, parmi nous étaient fumeurs, souffraient énormément de cette privation.
Ils roulaient, hachaient et fumaient, toutes sortes de feuilles sèches, qui leur faisaient certainement plus de mal que de bien. Certains auraient volontiers donné leur ration de pain pour une cigarette. Je n’ai, en tous cas, jamais pratiqué ce genre de marché, sachant bien que tous avaient aussi faim que moi.
C’est autour du dix octobre que nous reprenions la route et que pour la première fois nous traversions des villages occupés par leurs habitants.
Nous nous sommes arrêtés à Fourmies, dans une ferme inoccupée, à quelques centaines de mètres du village, occupé par ses habitants. Nos nouveaux gardiens étaient très sévères, presque méchants et il ne fallait pas plaisanter avec eux.
Heureusement pour nous, au bout d’une huitaine, le chef m’a annoncé, lors du rassemblement du soir, qu’ils partaient le lendemain, étant relevés par une autre équipe.
J’ai traduit la nouvelle, et sachant qu’aucun de nos gardiens ne connaissait un mot de français, j’ai imprudemment ajouté :
« Ce n’est pas trop tôt »
Alors tous se sont mis à rire assez fort pour que le chef me regarde avec des yeux féroces, me demandant ce qu’ils avaient.
Sans lui répondre, j’ai dit sur un ton de commandement :
« Ne riez pas, bande de c… ,il est entrain de
me demander ce que vous avez »
Je crois que c’est grâce au ton sévère que j’ai adopté que je n’ai pas eu d’explications à donner.
J’ai ensuite transmis les consignes à suivre à l’égard des nouveaux gardiens qui devaient arriver le lendemain.
Ces derniers étaient de très braves gens et nous étions beaucoup mieux traités. J’ai d’abord été admis à manger à la cuisine, installée dans une buanderie, sous le bâtiment d’habitation qui abritait les hommes de garde et leur chef.
Il y avait, dans cette buanderie une chaudière de cent cinquante litres que les fermiers devaient utiliser pour faire cuire les aliments du bétail, et pendant notre séjour elle a été utilisée pour faire notre soupe.
Je couchais dans un poulailler avec deux sous-officiers. Le reste des hommes logeaient dans la grange, et presque tous partaient travailler dans la journée.
L’un d’eux a trouvé en plein champs, un tract allié, imprimé à l’intention des allemands. Ces tracts avaient été répandus par avion. Il m’a fallu presque la journée du lendemain pour traduire ce tract.
Le soir, quand tout le monde fut rentré, je suis allé au milieu de la grange pour lire la traduction à haute voix, afin d’être entendu de tous.
Ils ne pouvaient pas m’applaudir, par crainte d’être entendus, mais tous étaient contents et réconfortés, car on sentait à travers ce tract l’approche de la fin. J’ai lu entre autres choses cette phrase :
« Vous avez jusqu’ici perdu cinq millions
d’hommes.
Naturellement, cela n’a pas d’importance. Mieux vaut perdre cinq millions d’hommes que cinq mille mitrailleuses »
Nous pouvions voir aussi, comme signe de détresse, de grands troupeaux de bovins qui marchaient vers le nord, conduits par des militaires allemands.
Alors qu’un de ces troupeaux passait devant l’entrée de notre cour de ferme, la sentinelle nous a aidés à faire entrer un veau d’environ trois mois qui a bien amélioré notre ordinaire.
Je me souviens que pour ma part, j’ai réservé la cervelle.
Un des jours suivants, un troupeau de vaches passait, et la sentinelle m’a demandé si je savais traire.
En attraper une n’était pas tellement facile. J’ai choisi la vache qui semblait avoir beaucoup de lait et je me suis accroché à sa queue. Elle m’a fait faire un cent mètres si vite que mes pas étaient de plusieurs mètres et j’avais aux pieds des sabots. (C’est dans cette ferme qu’on nous en a donné une paire à chacun mais nous n’avions ni chaussons ni chaussettes)
Enfin j’ai pu traire un grand seau de lait pendant qu’un camarade tenant la vache.
L’allemand qui s’occupait de notre ravitaillement « Ulbort Fichthorn », et qui est devenu un véritable ami, a su que j’avais dans mes bagages une poêle à frire, et m’a demandé si je voulais la lui prêter.
Il m’a expliqué qu’il venant de recevoir un colis d’un kilo de pommes de terre, et qu’il pensait en fricasser trois ce soir, trois demain à midi, et il lui en resterait trois pour demain soir
Il m’avait déjà dit que ses parents, qui lui avaient adressé ce colis, exploitaient une fabrique de bretelles.
Le dimanche vingt octobre 1918 au rassemblement du matin, on nous a demandé qui voulait assister à la messe à l’église de Fourmies.
Nous y sommes allés une douzaine, escortés bien entendu. Il y avait aussi des civils, mais le prêtre était un militaire allemand, le titulaire de la paroisse étant certainement mobilisé.
La messe était bien la même que chez nous, mais tout ce qui n’était pas latin était exprimé en langue allemande, comme le sermon et l’évangile. Le sermon s’adressait surtout aux soldats et j’ai souvent entendu l’expression :
« Mes chers camarades ». Les civils, qui nous ont vu mal habillés, ont certainement pensé que nous manquions de beaucoup de choses. Aussi, dans la semaine qui suivait, j’ai dû, au rassemblement du soir, partager un paquet de linge que ces braves gens avaient collecté au village. C’était pour moi, encore un rôle difficile, car il n’y en avait pas pour tous et tout le monde en voulait. Enfin j’ai fait pour le mieux.
C’est aussi dans ce camp de Fourmies qu’on a remis à chacun de nous, et pour la première fois, une carte-lettre et deux cartes postales en blanc, portant nos adresses imprimées pour permettre de nous envoyer les réponses en passant par le camp allemand dont nous dépendions.
J’ai rempli et envoyé le jour même ces trois porteuses de nouvelles, toutes adressées à mes parents. Il faut dire que c’est à moi-même que le facteur Devy les a remises, alors que j’étais depuis quelques jours rentré à la maison, c'est-à-dire près de deux mois plus tard.
Le jour de la Toussaint arrivait sans histoire, le Vendredi premier Novembre.
Vers la fin de la journée, le chef m’a appelé à son bureau, et à peine arrivé, il m’a déclaré dans sa langue avec des larmes dans les yeux :
« Alors pour Noël nous aurons l’armistice »
Suivaient quelques commentaires
« Après tant de malheurs, etc.. »
Je me demandais si c’était une supposition ou s’il en était sûr, mais de tout façon, Noël me paraissait encore bien lointain. Quoi qu’il en fût, nous ne pensions pas plus l’un que l’autre que cet armistice pouvait être conclu dix jours plus tard.
Ce même jour de Toussaint, un de nos gardiens avait reçu un colis de chez lui. Ce colis contenait parmi différentes choses, une bouteille de vin blanc du Rhin qu’il m’a proposée pour trois marks, soit trois francs 75. Je l’ai acceptée en pensant que je trouverais ce vin bon.
J’ai donc ouvert la bouteille en compagnie des deux sous-officiers, habitant avec moi dans le poulailler. Mais je l’ai regretté. Ce vin m’a fait l’effet d’une purge, et c’était d’autant plus regrettable que je n’avais plus aucune trace de graisse à perdre.
Le lendemain samedi deux Novembre, ma diarrhée était, heureusement passée.
Au rassemblement du matin, on nous a dit de nous préparer pour le départ.
Il y avait deux mille cinq cents chevaux à conduire en Allemagne. On nous a emmené devant un grand parc où il fut remis à chacun de nous cinq fils de fer en forme de colliers se terminant par une boucle d’un côté et un crochet de l’autre. Chacun devait passer ces colliers au cou de cinq chevaux.
On nous avait également remis quatre fils plus maniables de 80 centimètres de longueur pour attacher les chevaux l’un à l’autre. Pour les premiers, dont j’étais, c’était facile, les chevaux étant serrés dans le parc, mais sur la fin, il fallait courir pour arriver à en rassembler cinq.
Il y avait heureusement quelques cavaliers en selle qui galopaient après les derniers chevaux, ce qui aidait beaucoup. Plusieurs détachements de prisonniers étaient venus se joindre à nous, car il fallait être environ cinq cents pour conduire les 2500 chevaux. Chacun montait sur le cheval de gauche et une fois tout le monde prêt, c’est une très grande colonne qui démarrait sur la route. Mon sac à bagages, dont l’entrée était solidement attachée, était placé devant moi et son contenu équilibré de chaque côté du cheval.
Notre route était allongée par le fait que nous évitions les grandes villes.
S’il était certain que les nombreux troupeaux de bovins qui se dirigeaient vers l’Allemagne provenaient des fermes abandonnées par leurs propriétaires quand la zone de combat se déplaçait, j’ai par contre toujours pensé que les chevaux que nous conduisions étaient allemands.
Ils avaient d’ailleurs certainement servi au transport du ravitaillement en vivre et en munitions, comme aux déplacements de matériels de guerre, car il n’y avait chez eux aucun autre moyen de traction.
Nous avons fait, ce jour là, près de cinquante kilomètres avec ces chevaux qui n’avaient, comme nous, rien dans le ventre, étant portés, il n’était pas question de fatigue pour nous, mais où je voyais mieux la différence avec les chevaux de culture de chez nous, c’est que leur épine dorsale était affreusement saillante.
Aussi, nous étions mal assis et il fallait souvent changer de place pour ne pas se blesser.
Nous n’avions, comme moyen de conduite, et encore c’était facultatif, qu’une baguette qui nous servait pour taper sur l’oreille droite pour aller à gauche, ou sur l’oreille gauche pour aller à droite. Mais les chevaux étaient assez disciplinés et se maintenaient assez bien dans le rang en suivant la file.
La colonne était longue et les cavaliers en selle marchaient à gauche de la route. De temps en temps, ils se passaient l’ordre , d’un bout à l’autre de la colonne : « Appuyez à droite »
Toujours dans leur langue on entendait aussi devant un carrefour « Tournez à droite » ou « Tournez à gauche » ou encore « Tout droit ».
Cependant, le cheval qui marchait le plus à droite était toujours tente par une touffe d’herbe aperçue sur l’accotement. Pour la saisir, il perdait un pas sur ses voisins et le fil de fer s’allongeait.
Ce fait étant plusieurs fois répété, le fil se cassait et le cheval partait dans les prés.
Les cavaliers se lancèrent à sa poursuite et au début en ramenèrent quelques uns. Mais ces animaux étaient si affamés que le nombre des évadés si grand qu’il ne fut bientôt plus possible de les récupérer et ils furent abandonnés.
C’est ainsi que le soir de ce premier jour, je suis arrivé avec quatre chevaux seulement, ayant perdu le cinquième.
Peu avant la nuit, nous arrivions dans un parc où, le peu d’herbe qui pouvait rester en novembre était aussitôt écrasée dans la boue sous les pieds des chevaux trop serrés.
On nous a fait verser quelques sacs de maïs sur le sol en une traînée de dix à vingt mètres de long et à l’entrée du parc seulement. Ces bêtes devaient manger la boue pour avoir les derniers grains et une centaine seulement parmi les plus près ont pu profiter.
Les autres n’avaient plus que la haie de la clôture pour nourriture. Nous avons passé la nuit dans une grange.
Repos le lendemain dimanche trois novembre et le lundi nous repartions avec cinq chevaux chacun.
Ils avaient toujours aussi faim que nous, sinon plus.
Aussi, mon cinquième, celui de droite, n’a pas manqué de casser son fil à la première touffe d’herbe.
Le quatrième ne demandait qu’à prendre sa place au bord de la route et en a fait autant peu après ; puis le troisième et jusqu’au deuxième. Mais il n’était pas question de lâcher celui qui me portait. Alors je suis sorti de la colonne avec mon porteur, jouant les Capitaine sur le côté libre de la route et suis arrivé le soir avec un seul cheval à mettre au parc.
On nous a ensuite conduits dans un autre parc.
Il s’agissait d’une cour de ferme qui n’avait qu’une entrée, les bâtiments formant un carré. Nous y sommes arrivés à la nuit, et nous étions tous debout dans cette cour où il pleuvait très fort.
Ne voyant aucun abri accessible, j’ai ôté ma capote que j’ai étendue sur moi, étant accroupi par terre. La pluie étant tombée toute la nuit, pas question de dormir. Nous n’avions qu’à attendre le jour pour repartir plus loin.
Le lendemain, nous repartions toujours avec cinq chevaux chacun, bien que nous en ayons déjà beaucoup perdu. Nous étions alors au mardi cinq novembre.
Je n’ai, ce jour là, perdu qu’un cheval, mais je me souviens qu’au cours d’une traversée de village, dans un tournant très prononcé, un des nôtres est allé tout droit dans une cour de ferme et il a donné ses cinq chevaux pour un morceau de pain, au sens le plus propre du terme.
Nous arrivions le soir à Jallet, Province de Namur, Belgique.
Après avoir mis les chevaux dans un parc, nous avons passé la nuit dans le foin à la ferme Tonglet. Depuis notre départ de Fourmies, la cuisine roulante avait remplacé la chaudière de la buanderie et nous avait toujours suivis.
Ce jour là, elle était installée à l’entre de la grange, et c’est là que le mercredi matin six novembre on nous a distribué le café au gland.
Peu après, étant un peu plus en vue que les camarades par mon rôle d’interprète, le père de famille, Joseph Tonglet, âgé de 48 ans, m’a palé très gentiment et m’a demandé mon adresse civile.
cette journée s’est passée sans histoire et nous pensions qu’était normal qu’elle se passe au repos pour las chevaux comme pour nous. Il faut bien dire que nous ne nous posions jamais de questions. Nous traînions ainsi notre misère, faisant ce qu’il fallait faire, mais sans chercher à savoir autre chose.
Le lendemain Jeudi sept novembre, café et appel comme d’habitude. On ne nous parlait pas de départ et nous ne cherchions pas à savoir pourquoi.
Cependant, dans la matinée, la fille aînée de la maison, Léocadie, s’est approchée de moi alors que j’étais dans la cour et m’a dit presque tout bas :
« Tu n’as pas de chaussettes ? »
Non, ai-je répondu. (N’oublions pas que déjà dans les Flandres françaises, quand nous descendions du front belge nous avions l’habitude de nous entendre tutoyer.)
Le soir même Léocadie me donnait une superbe paire de chaussettes en laine noire achetée le jour même.
Je l’ai vivement remerciée, mais pensant, comme l’hiver approchait, que le froid irait s’accentuant, je n’ai pas cru bon de mettre ces belles chaussettes le jour même à mes pieds et nous verrons par la suite que j’ai eu tord.
Les rassemblements, matin et soir avaient toujours lieu dans la cour et à la même place. N’étant jamais dans les rangs mais toujours avec les gradés allemands pour transmettre les ordres ou les observations, j’avais plutôt l’air d’un chef.
Etant par conséquent plus en vue, Léocadie me parlait souvent, et plusieurs camarades m’en avaient fait la remarque, et quand mon ami Contet, et caporal comme moi m’a déclaré que cette sollicitude voulait dire quelque chose.
Comme cela ne m’intéressait pas, et que je n’avais rien remarqué moi-même, il m’a demandé si je lui permettais de manifester à ma place, sa sympathie à Léocadie.
Dés lors, nous étions invités à passer une heure chaque soir avec la famille dans la grande cuisine.
Il y avait avec nous un camarade dont j’ai oublié le nom, et cette veillée en famille nous plaisait beaucoup.
Le vendredi huit novembre, rien d’anormal ne s’était passé si ce n’est que notre « caporal d’ordinaire Ulbort » ne s’est aperçu qu’à la suite de je ne sais quelle filousterie dont il aurait été victime, il lui manquait plusieurs pains.
La distribution ayant lieu le soir, il m’a fait part de son intention de se remettre à jour. L’heure étant arrivée, au lieu de donner un pain pour trois pour la journée du lendemain, il s’est mis à couper des morceaux de manière à ce qu’il lui reste un peu de chaque pain.
Mais les premiers servis ont vivement réagi, et ne quittaient pas les lieux. Alors il se fâcha et cria :
« Loos ! partis und
tous vite »
Mais personne ne partit et tous manifestèrent, si bien qu’il ne pût couper que quelques morceaux et dut revenir à la distribution normale.
Le soir, à la veillée habituelle chez les Tonglet, nous avons appris qu’il y avait toujours, dans les parc aux alentours, de grands troupeaux de bovins qui, par étapes successives, étaient emmenés vers l’Allemagne. Alors nous avons discuté avec les parents Tonglet de la possibilité d’abattre une vache pour améliorer notre ordinaire.
Le lendemain, samedi neuf, j’en ai parlé aux hommes de garde et particulièrement à celui qui serait de service vers neuf ou dix heures du soir, afin qu’il laisse entrer la bête et les deux hommes que j’avais désignés pour aller la chercher.
Nous attendions chez Tonglet qui nous avaient prêté un couteau de boucher et une hache.
Quand la vache est arrivée, nos hôtes sont partis se coucher et nous avions toute liberté pour opérer dans la grange, éclairés par une lanterne également empruntée.
Jusque là plusieurs de nos hommes se disaient bouchers, mais une fois au pied du mur, personne ne savait rien faire, de sorte que je dus m’y mettre et faire le plus gros du travail. Il a fallu presque toute la nuit, mais nous ne le regrettions pas car le repas du lendemain était meilleur.
La bête avait été assez bien choisie et il devait y en avoir pour quelques jours, même après en avoir donné un bon morceau à la famille Tonglet et à nos gardiens qui nous avaient demandé si je voulais bien leur en donner.
Le dimanche matin dix novembre, trois ou quatre hommes devaient aller chercher l’eau pour la cuisine à la fontaine du village qui se trouvait à une centaine de mètres de notre cantonnement, cette corvée avait toujours été conduite par une sentinelle armée de son fusil, mais cette fois n’ayant pas d’homme disponible, on m’a dit de remplacer le « poste » comme ils l’appelaient ; j’avais donc acquis leur confiance, et celle des civils, je l’avais déjà.
Le dimanche s’est passé comme les autres jours, avec cette différence que nous avions une meilleure soupe.
Le lundi onze novembre, appel dans la cour comme d’habitude, c'est-à-dire rassemblement pour compter les files par cinq ; rompez les rangs et café au « gland ».Au début de l’après-midi, l’institutrice du village est entrée dans la cour et a demandé à me voir. C’était pour m’apporté l’annonce sensationnelle suivante :
« L’armistice a été signé ce matin à onze
heures ; les prisonniers sont libres immédiatement ; et si on ne vous
libère pas, vous direz à tous ceux qui désirent s’évader qu’ils peuvent obtenir
des vêtements civils en s’adressant à telle maison.
J’ai bien remercié cette dame.
Et j’ai appris peu après par nos chefs que nous devions repartir avec les chevaux le lendemain mardi douze.
Donc pas question de nous libérer.
Malgré tous les chevaux perdus en route, il en restait plus de deux mille.
Trois jours auparavant, un de nos cuisiniers, Galvaux, originaire de Lille, avait découvert un insigne porté par un fermier belge qui lui en a indiqué la signification.
Il s’agissait d’une organisation charitable qui aidait les prisonniers désireux de s’évader.
Ledit Galvaux m’a fait part de son intention, et insistait pour que je l’accompagne, mais parés réflexion, je pensais que le risque était bien trop grand pour quelques jours qu’on pouvait gagner.
Et ce risque était d’autant plus grand pour moi que j’étais le seul à ne pas être un numéro ; que mon nom était crié partout et qu’aucun de nos gardiens ne connaissait un mot de français.
Pour toutes ces raisons, il était certain qu’après quelques minutes d’absence, on m’aurait recherché dans toutes les directions. Mon raisonnement s’est révélé juste, puisque Galvaux n’est parti que deux ou trois jours avant l’armistice.
Nous arrivons donc au soir du onze novembre.
Au rassemblement pour l’appel, sachant que les Allemands ne me comprenaient pas, j’ai dû transmettre à mon aise la nouvelle extraordinaire que j’avais apprise, et expliquer les formalités nécessaires pour ceux qui voudraient s’évader.
J’ai toutefois ajouté un conseil qui avait certainement son importance :
« Ne partez surtout pas tous, et ne partez même
pas trop nombreux ; il faut repartir demain avec les chevaux qu’ils ne
peuvent pas abandonner. S’il manquait trop d’hommes demain matin, ils
pourraient faire des recherches et il y aurait certainement des
représailles »
I l ne fallait pas que je dépasse trop le temps nécessaire pour traduire ce que le chef m’avait dit, et que j’ai d’ailleurs à peine écouté, et encore moins traduit, sauf en ce qui concernait le départ avec les chevaux qui se limitait à dire que chacun devait se présenter sur les rangs avec ses bagages.
Une fois la nuit venue j’étais invité à passer la soirée chez l’institutrice avec son mari et leur fils Robert.
Mais pour me faciliter cette sortie, l’institutrice s’est vue obligée d’inviter Ulbort et le Feldwebel notre chef, pour fêter l’armistice.
Cette brave dame avait préparé d’excellentes pommes de terre frites, ce qui à l’époque était un plat de luxe, et ils ont dû sortir la dernière bonne bouteille.
Robert jouait très bien du piano et sa mère a insisté pour qu’il nous chante « le fromage » en s’accompagnant.
Les Allemands n’y comprenaient rien mais j’ai très apprécié cette chanson que je n’ai jamais entendue ailleurs.
Nous pouvions parler en français tout à notre aise et le mari n’économisait pas le vin pour fêter un événement aussi important et il me disait :
« Chez les Français, pour être bien vu, il faut
rincer la gueule et, chez eux, il faut graisser la gueule »
Enfin, il pouvait être minuit quand nous sommes rentrés dans la cour Tonglet.
Alors le chef qui était un peu plus qu’entre deux vins m’a déclaré :
« Mayer nous allons maintenant commander le
rassemblement »
Je ne pouvais pas le contrarier.
Nous sommes entrés dans la grange et il a crié
« Loos an tretten »
Et comme pour l’appuyer, j’ai dit sur le même ton que lui
« ne bougez pas, il a bu un coup et veut nous
faire une farce »
Voyant que personne ne bougeait, il m’a demandé pourquoi, j’ai répondu que tous savaient bien qu’il n’était pas l’heure du rassemblement.
Il n’a pas trop insisté et nous sommes partis nous coucher.
Au rassemblement du matin, le mardi douze novembre, là manquait une trentaine d’hommes.
C’était une surprise pour les chefs comme pour les gardiens qui s’affolaient et cherchaient de tous côtés,dans les écuries,dans les granges, aux alentours, personne.
Alors Ulbort m’a demandé si je ne voulais pas parti aujourd’hui; J’ai répondu :
« Non, mais peut-être demain »
Ne pars surtout pas sans me dire au revoir. D’un autre côté, Léocadie a beaucoup insisté la veille, avec ses sœurs, et aussi les parents pour que je revienne chez eux avant de regagner la France, ce que j’ai promis sans réserve.
Au moment de préparer les chevaux pour une nouvelle étape, Ulbort m’a dit de faire route avec lui sur la voiture qui transportait notre ravitaillement, y compris ce qui restait de la vache.
C’était de beaucoup préférable au transport à dos de cheval sans selle. Pendant que la colonne de chevaux se préparait, nous attendions le signal du départ, Ulbort et moi en dehors de Jallet côté Est avec un cheval attelé à notre voiture.
Il y avait là, attendant comme nous, une bonne quinzaine d’Allemands à pied qui devaient au bout d’un certain nombre d’heures, relever les cavaliers chargés de surveiller la colonne d’environ deux kilomètres de longueur.
Pendant cette attente arriva notre bonne institutrice de Jallet qui avait grand besoin de moi pour discuter avec un allemand.
Elle m’a expliqué qu’il devait lui amener une vache et qu’imprudemment, elle lui avait remis cent marks d’avance.
J’ai vivement discuté en sa faveur mais je pensais bien qu’étant sur le point de partir, il ne lui rendrait pas son argent.
Et l’Allemand se défendait sans cesse en disant qu’il reviendrait et que la dame aurait sa vache. C’était évidemment faux et l’institutrice trop naïve a ainsi perdu un mois de son traitement.
Enfin nous avons démarré pour une cinquantaine de kilomètres.
Après deux ou trois heures de marche, nous avons croisé un troupeau de bovins conduits par deux ou trois hommes qui les dirigeaient vers une gare pour les embarquer.
Avec plusieurs allemands à pied, nous avons fait passer une vache sur le côté opposé de notre voiture pendant qu’un autre amusait celui qui suivait le troupeau en disant
« regarde ces avions là-haut, ils sont mieux que
nous »
Et le temps que le gardien des vaches lève la tête en disant
« oui, oui, ils ont la vie plus belle que
nous »
La vache avait fait demi-tour et marchait dans le même sens que nous.
On n’était certes pas pour la garder mais pour la vendre. Alors nous nous sommes mis d’accord sur le prix de cent marks Les Allemands avaient naturellement besoin de moi pour discuter avec l’éventuel acheteur.
Après avoir fait un ou deux kilomètres, nous avons rencontré un fermier qui marchait à pied en sens inverse et je lui ai proposé la vache.
Combien en voulez-vous ?cent marks.
Il a aussitôt sorti de son portefeuille un billet de cent marks.
Etant juste vingt pour le partage,j’ai eu ma part qui était de cinq marks. Et la marche se poursuivait.
Peu après, je descendis de voiture pour un besoin et pendant ce temps, un allemand qui ne faisait pas partie de notre groupe prit ma place sur le siège.
Je rattrapai la voiture et sautai sur l’arrière.
Alors le nouveau, ne me connaissant pas à crié :
«Loos ,en bas ou je te jette en bas. »
Je fus plutôt grossier en lui répondant dans sa langue :
«Qu’est-ce que tu peux bien avoir à descendre ? »
Pendant ce temps Ubort lui répondit :
« laisse le, il est notre interprète »
Alors,il m’a dit très calme :
« tu n’as pas besoin pour autant d’être aussi
effronté »
Et il avait un peu raison.
Quelques kilomètres plus loin, nous faisions la pause et chacun mangeait ce qu’il avait dans son sac. Alors notre nouveau passager manquant d’appétit m’offrit sa gamelle de rata que j’ai trouvé excellent.
Et m’en suis bien régalé. A la fin de l’étape, les chevaux ont été mis dans un parc et nous sommes entrés dans un village pour y passer la nuit dans une grange.
J’ai prévenu Ulbort que je partais le lendemain matin mercredi treize novembre.
Pendant le nuit, je me suis demandé si je ne pourrais pas partir avec un cheval.
Je me suis levé comme tout le monde alors qu’il faisait encore nuit.
Me rendant autour du parc, j’entendis de tous côtés les Allemands qui criaient leurs ordres alors que chacun rassemblait ses cinq chevaux pour aller plus loin.
J’ai renoncé à mon cheval pensant que c’était trop risqué et rejoignis Ulbort qui se préparait pour le départ.
A la suite du départ d’une trentaine d’hommes qui manquaient le 12 au matin, Ulbort était de nouveau largement à jour avec ses rations de pain.
Aussi il s’est empressé de m’en donner trois kilos pour ma route et deux boîtes de bon pâté.
Nous avons échangé nos adresses et nous nous sommes quittés sur un au revoir très amical, au beau milieu de la route. Sitôt resté seul, j’aperçus deux jeunes filles sur la porte d’une grande maison qu’elles semblaient habiter seules tout au bord de la route.
Elles m’ont aimablement invité à entrer puis à m’asseoir.
Elles étaient françaises et nous avons parlé de la vie de chacun de nous durant la guerre.
Mais après quelques minutes, j’ai repris mon sac et la route pour Jallet.
Bien qu’ayant fait ce chemin la veille, on n’y voyait peu de choses pour se repérer d’autant plus que c’était la plaine à peu près partout.
J’avais toujours aux pieds un brodequin à gauche et une botte allemande à droite que je portais depuis trois mois et qui commençaient à « comprendre ».
Mon sac était plus lourd de quelques kilos que m’avait donnés Ulbort.
Je marchais obligatoirement du côté droit de la route, le côté gauche étant occupé par un défilé sans fin d’artillerie allemande ou d’autres formations à traction animale qui roulaient en sens inverse.
Au bout d’une vingtaine de kilomètres, j’arrivai à un carrefour loin de toute agglomération et je n’étais pas sûr de ma route.
En même temps que moi arriva un cycliste qui s’arrêta fit quelques pas dans un pré qui bordait la route et regarda sa carte. M’approchant de lui, j’ai demandé s’il voulait bien me permettre de la consulter et il y a très gentiment consenti. Je ne l’ai pas regardée longtemps, après avoir déposé mon sac peut-être une ou deux minutes, ne cherchant que les grandes lignes et j’ai remercié poliment le cycliste en la lui rendant.
Me retournant aussitôt j’eus la plus désagréable surprise qu’on puisse imaginer voyant que mon sac avait disparu.
Il ne pouvait être loin, certainement déjà camouflé sur un véhicule. J’ai bien couru quelques dizaines de mètres en questionnant plusieurs allemands mais en vain.
J’ai bien vite compris que personne ne voulait dénoncer le coupable et je renonçai à mes souvenirs les plus précieux entre autres mon journal de guerre.
J’y renonçai d’autant plus vite que ma botte allemande coupée sur le côté me faisait de plus en plus mal et que je boitais sérieusement. J’ai souvent regretté amèrement de n’avoir pas mis un pied sur le bord de mon sac pendant que je lisais cette fatale carte.
Enfin,je suis reparti délesté de tout ce que je possédais. Il pouvait me rester une trentaine de kilomètres pour arriver à Jallet, et il fallait les faire d’une seule étape, puisque je n’avais plus rien à manger.
Je ne regardais pas la plaie de mon pied mais je sentais qu’elle s’ouvrait de plus en plus et il fallait marcher pendant qu’elle était échauffée.
C’était pénible et c’était long, mais j’arrivais chez Tonglet entre six et sept heures du soir, c'est-à-dire à la nuit. J’étais attendu puisque c’était promis.
L’ami Contet était là avant moi car il avait abandonné plus tôt ; il avait d’ailleurs d’autres raisons d’être là. Il y avait également là, un officier allemand avec lequel j’avais beaucoup bavardé car ne comprenant pas le français, il ne pouvait parler à personne avant mon arrivée.
Avant de partir il m’a donné ses deux cartes d’état-major, déclarant qu’il n’en n’avait désormais plus besoin.( ces deux cartes sont encore dans mes archives).
Après le souper en famille, je désirais laver mon pied blessé, car je ne pouvais plus marcher que sur mon talon. Mais Léocadie toujours aussi aimable que charitable, avait déjà préparé l’eau, et a voulu presque par force faire ce travail qu’elle a répété chaque soir avec un pansement renouvelé jusqu’à guérison.
Avec l’ami Contet, nous nous préparions à sortir pour aller nous coucher où nous avions passé les nuits précédentes depuis notre arrivée à Jallet, c'est-à-dire dans le foin, mais on nous en a empêchés.
Un bon lit avait été préparé pour nous dans une chambre qui nous était réservée. Nous opposions cependant la plus vive résistance à cette aimable proposition, alors que nous aurions mieux fait d’en donner la raison, qui d’ailleurs était des plus valables.
Nous étions plein de poux.
Enfin il a fallu obéir.
Le lendemain et les jours suivants, il ne pouvait être question de partir.
Je pouvais tout juste aller me laver chaque matin, en marchant sur le talon jusqu’à l’abreuvoir situé dans la cour. J’étais certain qu’une bonne part d’amitié motivait le fait que Contet ne voulait pas partir avant moi, mais cette amitié était d’autre part un bien bon prétexte pour être un peu plus longtemps auprès de Léocadie qui l’intéressait beaucoup.
Ne pouvant pas me déplacer, je passais mes journées à côté du feu, et Hélène, âgée de neuf ans était souvent sur mes genoux, ce qui me gênait beaucoup, car il m’arrivait de voir courir le long de la couture de mon pantalon des poux et je n’osais pas la repousser.
Contet, qui était très valide, boulanger de son métier, aidait Léocadie à la chambre à four où elle faisait deux fournées de pain par semaine, dont au moins la moitié était destinée aux pauvres.
Léocadie était la ménagère la plus parfaite que j’ai jamais rencontrée.
Agée de vingt-huit ans, elle était admirable en tous points.
Sa sœur Laure avait vingt-trois ans ; Maria vingt et Laure neuf.
Trois garçons se situaient entre ces quatre filles.
Tout ce monde était d’une grande gentillesse y compris les parents.
Pendant notre séjour ont eu lieu les battages qui ont duré huit jours avec une énorme machine à vapeur. L’entrepreneur était le maréchal du village. Contet était sur une plate-forme pour lever les bottes de paille au grenier. Mon pied allant mieux, j’aurais bien voulu aider à ce travail, mais tout le monde s’y est opposé.
Il y avait à l’écurie vingt-deux chevaux de trait plus une jument pour la calèche.
Chaque ouvrier en conduisait trois pour la charrue, par exemple. C'est-à-dire qu’il y avait pas mal de personnel. Nous mangions avec la famille amis les domestiques étaient dans une pièce à côté.
Le soir après souper, il y avait un phono, très beau pour l’époque, qui jouait des chansons et des beaux airs de danse que Contet suivait très bien avec Léocadie.
Elle avait son âge et ils dansaient d’autant mieux que la cuisine qu’on appellerait aujourd’hui salle de séjour était très grande. Le parterre était en jolies dalles de pierre, reluisantes de propreté et d’usure. J’étais forcément parmi ceux qui regardaient.
Un soir cependant n’a pas ressemblé aux autres.
Le fiancé de Léocadie était là et Contet se faisait plus petit.
Il se nommait Dubois, et venait d’une ferme qui pouvait être située à trois ou quatre kilomètres d’où nous étions.
Le dimanche suivant, qui devait être le vingt-quatre, les quatre filles, Contet et moi, partions chez le fiancé avec la voiture que tirait la jument dont j’ai oublié le nom.
Elle avait peur, parait–il, des autos, mais celles-ci étaient si rares que nous n’en n’avons pas rencontrées une seule. La salle de séjour était à peu prés la même chez le fiancé que chez les Tonglet, et le phono jouait aussi de belles musiques de danse que suivaient tous ceux qui pouvaient.
Le retour comme l’aller s’est passé par beau temps, et cette journée des plus agréable ne pouvait que nous laisser un très bon souvenir de notre séjour en Belgique.
La semaine qui suivait, du 25 au 30 novembre, s’est passée comme les précédentes, mais le samedi trente était la saint André.
Alors selon les coutumes du pays j’ai eu l’agréable surprise le soir, alors que toute la famille était réunie, de voir la petite Hélène (9ans) s’approchait de moi pour me souhaiter une bonne fête et m’offrir un joli porte-cigarette dans un très bel écrin.
On a pu croire que j’étais fumeur parce que j’acceptais toujours une cigarette des Allemands pour la donner à un camarade. Je me suis d’ailleurs bien gardé de dire que je ne fumais pas et n’en n’ai pas moins remercié chaleureusement pour ce geste aussi touchant qu’inattendu.
Le dimanche premier décembre, me sentant plus qu’à moitié guéri, je commençais à m’impatienter, cependant que la journée fut agrémentée par la visite d’une cousine des Tonglet dont je n’ai retenu que le prénom « Blanche ». elle était institutrice à Namur où elle vivait avec ses parents.
Cette gentille cousine nous a charmés par sa présence à Jallet.
Dans la matinée du lundi deux décembre, Léocadie faisait son pain avec Contet qui préparait le bois. Pendant ce temps, commençant à pouvoir marcher, je suis allé, à l’aide d’une canne, chez l’institutrice chercher des renseignements sur l’itinéraire à suivre, sur l’état des chemins de fer et des routes.
J’ai été très aimablement reçu par l’institutrice, et par son mari secrétaire de mairie ; puis fixé sur mes intentions, je suis revenu directement à la chambre à four où j’ai déclaré à Léocadie et à Contet : « Je pars demain » . ce qui voulait dire : « nous partons demain ».
C’était presque un surprise pour eux, bien qu’’ils s’y soient un peu attendus ; et Contet savait bien que je revenais rarement sur mes décisions.
Dés l’après-midi, Emile, l’ainé des fils, s’est occupé d’obtenir qu’un autre fermier du voisinage lui prête un cheval pour éviter le risque d’une mauvaise rencontre avec les autos en utilisant leur jument qui en avait peur. Blanche, la cousine, avait décidé de se joindre à nous jusqu’à Namur pour rentrer chez ses parents où elle devait nous conduire.
Le mardi matin trois décembre, c’était le grand départ.
Ce même jour, Maria devait aller à la ville ; prête à partir, un peu avant nous, bien belle avec ses vingt ans, elle est venir me dire au revoir en commençant par ces mots :
« Je veux
t’embrasser, sais-tu ? »
Pendant ce temps, Émile était dans la cour avec le cheval attelé à la calèche. Tout le monde est alors sorti, et après les adieux, Blanche s’est installée prés du conducteur, Contet et moi derrière, mais avant de monter moi-même, j’ai dit à Léocadie :
« je ne dois pas oublier de vous remercier particulièrement
pour vos bons soins »
Elle a simplement coupé court à tout en mettant gentiment sa main sur ma bouche.
Merci encore et en avant pour Huy où nous devions prendre le « batia » (bateau dans le patois local) ; c’était un magnifique bateau de voyageurs sur lequel nous avons été, Contet et moi, transporté gracieusement.
Émile était reparti pour Jallet.
Notre voyage était très plaisant sur cette eau tranquille.
En arrivant à Namur, Blanche nous a conduits chez ses parents, également très gentils, et nous avons été merveilleusement bien reçus.
Nous avons passé une bonne nuit dans une chambre préparée à notre intention, et le matin du mercredi quatre décembre, le père de Blanche, m’a donné une très bonne paire de souliers, et a découpé lui-même un morceau de cuir à l’endroit de ma blessure, ce qui m’a permis de marcher beaucoup plus librement.
Après un déjeuner bien bon et bien servi, nous sommes partis en gare de Namur et avons pris un train pour Mons où nous arrivions en fin de matinée.
A la descente du train, nous avons été pris en charge par des militaires anglais.
Ils nous ont conduits dans une caserne qui avait été celle d’un régiment de cavalerie belge.
Dès l’arrivée devant la sentinelle qui gardait l’entrée, on nous a remis à chacun un ticket de papier blanc portant en chiffres la date 4/12 18 et un numéro, pour moi A 40.
Il portait aussi un cachet anglais. Un peu plus carré qu’un ticket de métro, il est encore dans mes archives. On ne nous demanda aucune identité.
En entrant dans la caserne, on nous remit à chacun une chemise, un caleçon, une paire de chaussettes, tout du neuf.
L’heure du repas arrivait. La soupe était très bonne mais contenait énormément d’oignons, pas très gros mais restés entiers. Le pain était très blanc mais les anglais n’en mangent pas beaucoup, et par conséquent nous en donnaient peu. Après le repas du soir, chacun avait son lit comme dans toutes les casernes.
Le café du matin était naturellement du thé, et la journée du jeudi cinq s’est passée à attendre, sans savoir ce qu’on attendait. Tout en nous posant des questions, nous avons appris que pour éviter le désordre, les autorités anglaises groupaient ainsi les prisonniers jusqu’à ce que leur nombre soit suffisant pour en former un train complet et le diriger vers la France.
Ils avaient un peu raison, et il était des plus logique qu’on nous interdise de sortir. Bien qu’étant beaucoup mieux traités que dans les camps de barbelés sous le régime allemand, nous nous demandions combien de temps cette situation pouvait encore durer et nous avons fini par chercher comment nous pourrions en sortir.
La cour était très grande et les murs qui l’entouraient pouvaient avoir cinq à six mètres de hauteur.
Après la soupe du soir, nous étions bien décidés de ne plus coucher là. Tout en faisant le tour de ces grandes murailles nous sommes arrivés à la place à fumier disposée contre le mur d’enceinte et entourée sur les trois autres côtés, d’un mur de près d’un mètre de hauteur, ce qui nous constituait un échelon important.
Il restait cependant beaucoup à escalader. Il faisait nuit depuis longtemps et la nuit était sombre. Nous étions d’autre part absolument anonymes, puisque vis-à-vis des autorités nous n’avions qu’un numéro.
Il n’y avait donc pas lieu d’avoir la moindre crainte de recherches ou de représailles. Tout en cherchant un moyen d’escalader ce mur, nous avons trouvé une civière à proximité de la place à fumier, ce qui nous a rappelé que dans l’armée, on n’utilise pas de brouette. Cette civière, loin d’être parfaite, devait nous servir d’échelle. Un bout sur le mur entourant le fumier, l’autre bout appuyé contre le grand mur, et j’ai grimpé pendant que Contet tenait aussi ferme qu’il le pouvait.
J’ai dû monter tout au-dessus, même sur le bout des brancards, et là j’atteignais tout juste le dessus du mur avec mes mains. Ce n’était pas tellement facile d’y grimper car le dessus était recouvert d’un ciment bombé. Nous n’avions qu’une musette chacun pour tout bagage. Avant que j’aille plus haut, j’ai dit à Contet de me les passer toutes les deux, et je les ai posées sur le mur.
J’étais dans une position des plus instable, mais le souvenir d’avoir fait de la gymnastique à Bourogne me redonnait confiance, si bien que j’ai fait un dangereux mais sensationnel rétablissement. Une fois en haut, je considérai la hauteur du mur à l’extérieur; elle me parut plus grande qu’à l’intérieur.
J’en fis part à mon ami qui, inquiet, me questionnait.
C’était d’ailleurs aussi difficile pour moi de descendre d’un côté ou de l’autre. Je réfléchissais. J’étais provisoirement dans une position confortable, à cheval sur ce grand mur avec mes deux musettes devant moi, et j’observais. Je dominais le bord d’une grande route avec un large trottoir de mon côté ; trottoir non cimenté dans lequel commençait à grandir une rangée de jeunes platanes, plantés à deux mètres cinquante du mur.
A environ six mètres devant moi, une grande potence fixée au mur portait un bec de gaz. Par un hasard providentiel, un platane était exactement sous cette potence. Le pied de cet arbre pouvait avoir la grosseur d’une bouteille d’un litre et le tout semblait me convenir. Mon plan arrêté, je jetai les musettes sur le trottoir en disant à Contet : « Tu peux venir ».
J’étais bien placé pour l’aider à monter et il arriva au-dessus comme moi. Etant toujours le premier, je me suis glissé jusqu’à la potence et m’y suis suspendu par les deux mains.
Il fallait aller tout à l’extrémité pour être à peu près à la verticale du pied du platane, et avec mes deux bras ajoutés à toute ma longueur déployée, je touchais tout juste les branches avec mes pieds. J’ai tout lâché et suis tombé en écartant les bras pour mieux amortir le choc ; l’arbre s’est très complaisamment plié et m’a déposé sur le trottoir sans la moindre secousse. J’ai redressé l’arbre qui s’est très bien prêté à ce malmenage, et Contet qui m’avait suivi a fait exactement comme moi.
Nous avons de notre mieux redressé l’arbre une deuxième fois avant de partir en gare.
C’était presque étonnant que personne ne nous ai rien demandé jusqu’au quai où un train de marchandises était arrêté.
En fait de marchandises, ce train était rempli de gens de toutes sortes en cours de rapatriement.
Il y avait des prisonniers militaires et civils ; des femmes et des enfants de tous âges. Nous sommes entrés tous les deux dans le même wagon, et bien qu’il fut déjà complet, j’ai cherché le côté le moins dense et me suis étendu sur le plancher entre deux civils côté marche.
Contet a cherché une place à l’autre bout, car il était bien impossible de rester l’un près de l’autre.
Personne ne pouvait craindre de ramasser des poux car chacun en avait sa part. Je me suis endormi presque aussitôt. En ce temps là, j’aurais dormi sur un tas de cailloux.
Je n’aurais su dire depuis combien de temps roulait le train quand je fus réveillé par une formidable secousse qui entassa les gens vers l’avant des wagons.
Le train était si long qu’il y avait une locomotive à chaque bout.
L’arrêt n’a pas été long.
J’ai d’ailleurs continué à dormir peu après et nous roulions à nouveau. Le train roulait lentement ; il fallait traverser les champs de bataille sur de nombreux kilomètres où le sol avait été remué par des milliers d’obus sur une très grande profondeur.
Les combats n’ayant cessé que depuis trois semaines, la réinstallation des voies, pour avoir été aussi rapide, ne pouvait être que provisoire, ce qui explique assez la prudence avec laquelle roulaient les convois.
Au matin du vendredi 6 décembre, nous avons eu la grande surprise en nous réveillant, de nous retrouver à la gare de départ, c'est-à-dire à Mons.
On nous a donné l’explication : le train avait simplement déraillé et la locomotive de l’arrière est devenue celle de l’avant quand le train a été coupé au dernier wagon resté sur les rails.
Nous n’avons même pas demandé s’il y avait un autre train pour la France, ce qui d’ailleurs était peu probable. Nous avons pris à pied la route en direction de Valenciennes.
Nous avons fait plusieurs pauses, mais je marchais assez bien et nous sommes arrivés à la nuit dans cette ville où tous les cafés étaient animés par une nombreuse foule en fête.
Mais la fête n’était pas pour nous. Nous nous sommes dirigés vers la gare, que nous avons trouvée complètement démolie. Nous sommes descendus dans la cave, où les archives en désordre, la plupart hachées par les rats, traînaient un peu partout. Nous nous sommes couchés sur du papier, juste assez pour être isolés du ciment.
Pour nous protéger des rats, nous avons retourné nos capotes sur nos têtes, ainsi que nous l’avions fait bien des fois quand nous étions menacés par ces indésirables.
Nous avons assez bien dormi.
Au matin de ce samedi 7 décembre, un train de marchandises chargé de deux mille personnes de tous âges, la plupart des civils, était prêt à partir pour Amiens.
Nous y avons trouvé une place et ce voyage s’est passé sans histoire mais a été terriblement long.
En arrivant à Amiens, notre train s’est arrêté sur la voie la plus éloignée de la gare et tout le monde est descendu.
Le long du deuxième quai, côté gare, il y avait un train de voyageurs prêt à partir pour Paris, gare du Nord.
Dés que ce train fut identifié, tout le monde se précipita pour traverser les voies par l’allée transversale mais le commissaire de la gare qui portait les galons de commandant ne l’entendait pas ainsi.
Il voulait nous faire attendre un autre train qui devait contourner Paris. Alors il courut au-devant de la foule qu’il rencontra au milieu des voies en écartant les bras pour essayer de nous empêcher de passer.
Mais le pauvre commissaire était bien malmené, seul contre deux mille. Il allait d’un côté à l’autre de l’allée, résistant à la poussée autant qu’il le pouvait mais à chaque pas latéral qu’il faisait, il reculait de deux, au risque de se faire culbuter et même piétiner.
Il ne cessait de crier :
« Ne prenez pas
ce train- là, vous allez rester en carafe à la gare du Nord »
Nous comprenions cependant que Paris était la voie la plus rapide pour toutes les directions, et le commandant a du se rendre à l’évidence : Nous étions trop nombreux contre lui.
Une fois partis dans la bonne direction, nous nous sentions plus rassurés et nous n’avions qu’à nous laisser conduire. Le train ne roulait pas vite et nous le comprenions amis nous sommes quand même arrivés gare du Nord.
C’était assez tard le soir, mais nous ne nous sommes même pas occupés de l’heure. A la sortie, loin de nous prodiguer les honneurs qui ont été réservés à d’autres, l’employé nous a demandé nos billets.
Nous lui avons répondu que nous les avions inscrits sur le dos, ce qu’il a pu constater.
Depuis longtemps, déjà, mon ami Contet m’avait dit qu’il avait à Paris une sœur mariée à un garagiste.
Il a insisté pour que je l’accompagne chez cette sœur, et comme il m’avait lui-même attendu trois semaines à Jallet, je me sentais naturellement obligé de le suivre, bien que cela ne m’enchante pas.
La distance à parcourir ne devait pas être grande car nous n’avons pas utilisé le métro.
Nous sommes arrivés dans une rue bordée de grands immeubles qui me paraissait sombre mais que mon ami connaissait bien car il est allé sans hésiter sonner à la bonne porte.
Nous avons attendu quelques bonnes minutes avant de voir la sœur descendre du premier étage. C’était une jeune dame élégante et même assez jolie qui se demandait qui pouvait bien venir l’importuner à cette heure tardive mais sa surprise a été fort grande en retrouvant son frère, qui comme moi, n’avait pu donner aucune nouvelle à sa famille depuis plus de six mois.
J’ai été accueilli avec autant de cordialité que mon camarade, et après un repas improvisé, mais très apprécié, nous avons passé la nuit dans la chambre d’amis.
Le lendemain, Dimanche huit décembre, après le café du matin, nous sommes allés voir le beau-frère dans son garage situé à environ cent mètres de son domicile.
Il était à son bureau, local installé sur des piliers au-dessus de l’entrée afin de ne pas réduire la surface utilisable pour les véhicules.
Ayant le téléphone à portée de la main, ledit Beau-frère demanda à la gare de l’Est, l’heure du train pour mon retour vers Belfort.
J’avais un départ vers dix-huit heures. J’ai naturellement bénéficié de la fête faite à mon ami sous la forme d’un bon repas de midi au cours duquel nous a été servi un excellent poulet dont nous avions oublié le goût depuis plus de sept mois.
L’après-midi a passé assez vite en discutant un peu, et l’heure de mon train arriva sans que j’aie pu trouver le temps long.
A ce moment là, toujours avec une complaisance des plus naturelles, Contet, sa sœur et son beau-frère sont descendus dans la rue avec moi.
Le Beau-frère a arrêté un taxi, et tout le monde s’y est installé, direction gare de l’est. Pendant le trajet il me fut gentiment demandé si j’avais d’argent pour le voyage ; n’ayant besoin de rien, j’ai remercié le Beau-frère qui a payé la course à l’arrivée et nous nous sommes quittés sur un amical au revoir et bon voyage.
En ce temps là la vitesse des trains n’avait rien à voir avec celle d’aujourd’hui.
Il faisait grand jour quand j’arrivais à la gare de Belfort au matin du lundi neuf décembre.
Comme je n’aimais pas attendre, le train de Bourogne partant plus tard, et que d’autre part je n’avais pas peur des douze kilomètres à faire à pied, je pris aussitôt la route.
J’avais à Danjoutin, un oncle côté maternel, avec sa famille, tous réfugiés d’Alsace quand les combats ont passé chez eux. Comme c’était mon chemin, je m’arrêtais à leur domicile où je ne trouvais que ma tante.
Elle devait m’apprendre une bien triste nouvelle : l’aînée des deux filles, ma cousine Lina, était décédée peu avant, atteinte de cette terrible grippe espagnole qui a fait à l’époque des victimes par milliers ; ma cousine Lina pouvait avoir dix-neuf ans, restait sa sœur Berthe âgée d’environ quinze ans.
La tant ne m’ayant rien appris de Bourogne, je pensais que c’était bon signe et je repris ma route ; après avoir descendu le mont « La Bataille » , un kilomètre avant Bourogne, j’ai coupé au cours, en prenant, pour arriver plus vite, le chemin des champs que mon père avait souvent pris.
A cinquante mètres de la maison, j’ai vu la voiture, Eugénie Grillon, dite « Ninie », de mon âge m’a couru au-devant.
En passant devant nos escaliers, elle a crié :
« Angéline, voici vot’André »
Puis elle m’a embrassé au beau milieu du chemin. Pendant ce temps, la maman descendait l’escalier.
Le manuscrit de cette histoire a été commencé en 1967 et terminé le 11 Novembre 1968.
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