Carnet de guerre d’Alfred PISTRE

Soldat, puis caporal aux 121e Territorial, 252e puis  au 358e régiment d’Infanterie 

1 août 1914 au 19 juin 1915

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Présenté par Sylvette PISTRE, sa petit fille.

Merci à elle.

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VENDREDI 23 AVRIL 1915

II pleut et il neige en même temps.

Malgré le temps et le manque de repos, nous sommes employés dès 7 heures du matin à transporter des matériaux pour la construction de gourbis d'officiers. Ces travaux durent une heure  environ. Les canons sont tranquilles.

A peine percevons-nous quelques coups de fusils tirés de la première ligne qui est à 300 mètres devant nous. Nos batteries ne se font entendre que vers 11 heures '/2, mais comme pour réparer le temps perdu, le 75 fait rage. Cette crise ne dure pas et ce n'est que par des coups intermittents que nos artilleries taquinent les « boches »

A 9 heures du soir, nous repartons pour la « ferme du Chamois » où nous reprenons nos travaux souterrains dans les sapes, jusqu'à minuit. Cette ferme est totalement ravagée. Un bâtiment qui tenait encore debout à notre passage à 9 heures ½, est écroulé par les obus quand nous repartons à minuit.

Tant à l'aller qu'au retour, les balles sifflent à notre passage dans le boyau. On ne peut vraiment sortir la tête, et nous devons marcher courbés.

SAMEDI 24 AVRIL 1915

II pleut toujours. La boue augmente, heureusement, je ne fais pas parti des corvées de travaux du jour. Je reste à l'abri. Le canon tonne des deux côtés, à peu près toute la journée. Nous revenons le soir à nos casernes, mais pas sans danger.

Les balles et les crapouillots tombent de temps en temps dans la tranchée, à notre passage. Nous quittons le chantier à minuit, alors que nos canons tapent encore , les « boches »sont muets à cette heure.

DIMANCHE 25 AVRIL 1915

La pluie a cessé enfin, mais nous avons la boue pour quelques jours.

Toute la matinée, les canons grondent des deux côtés.

Vers midi, le duel est acharné et pendant plusieurs heures, les obus pleuvent vers nous. Les nôtres passent par dessus nos têtes et vont porter la mort dans le camp ennemi. Nous nous reposons pour reprendre le travail des sapes ce soir..

Nous repartons à 5 heures du soir et recommençons nos galeries à 6 heures. Nous sommes tout près des « boches ». Nous les entendons causer et chanter. L'un d'eux à l'air d'être un artiste. Il chante très bien une chanson en faveur de Guillaume.

Nous distinguons très bien leur conversation, car ils sont à 30 mètres de nous et ne se gênent pas de crier. Le chanteur à l'air d'amuser la galerie. Il dit tout à coup: « Tas de voyous! Nous vous aurons! »

Puis, s'adressant à l'un de ses camarades, il lui dit très fort : « Qu'est ce que tu as toi ? Tu as peur ? On dirait que tu fais dans ta culotte ! »

 Ils parlent la langue allemande, mais mon Sous-officier alsacien qui est avec nous, nous traduit la conversation. Ils sifflent dans des étuis vides de cartouches.

Nous faisons un feu de salve, après nous être rassemblés une quinzaine, dans leur direction pour écouter ensuite ce qu'ils diraient. Après le feu, ils se taisent un moment, mais le chanteur reprend bientôt sa chanson. Ils rient de bon cœur. Ils doivent être heureux de notre recul à Ypres [1]. Dans la soirée, ils tiraillent fortement sur nous. Les balles sifflent tout près de nos têtes.

LUNDI 26 AVRIL 1915

La relève s'étant oubliée, nous ne sommes relevés de nos travaux qu'à 3 heures du matin, au lieu de minuit. On n'est pas contents car nous sommes mal placés et il nous tarde de partir. Les canons de part et d'autre se réveillent vers 7 heures '/2 et font pas mal de bruit. Nous quittons le village nègre à 10 heures pour nous rendre au repos à Pexonne où nous arrivons vers midi '12 . On nous lit un rapport XX.


On nous menace de nous faire des théories sur le salut XX ; Notre repos se passera en travaux de propreté et revues XX. Les canons tonnent toute la journée.

MARDI 27 AVRIL 1915

Nous sommes au repos, mais nous passons, après nettoyage, revues des effets, puis d'armes.

A 11 heures, on nous fait abandonner la soupe pour aller au rapport. Nous sommes si peu tranquilles que nous sommes sur le point de préférer les tranchées à notre repos. L'Officier n'est pas satisfait des armes, il faut recommencer demain.

Les fusils ne peuvent guère luire comme en caserne quand ils ont passé 12 ou 13 jours dans l'eau et la boue. On entend quelques coups de canons toute la journée.

MERCREDI 28 AVRIL 1915

Nous passons notre temps à préparer ou à passer des revues. Le soir, un chef armurier s'assure que les armes sont en bon état et effectue les réparations. On entend le canon par intervalles toute la journée.

JEUDI 29 AVRIL 1915

Pour ne pas changer, revues toute la journée, dans l'après-midi, en tenue de départ annoncé pour demain matin. Nous avons en somme passé un repos qui n'en est pas un. Le canon tonne de temps en temps comme la veille.

On apprend qu'un camarade a été tué par une bombe au moment où il plaçait une croix à la place où il avait réussi à enlever l'un des cadavres du 171° [2] au « Chamois »

On nous fait connaître qu'un mouchoir mouillé préserve de l'asphyxie produite par les bombes allemandes. On se couche après avoir fait les préparatifs de départ pour demain.

VENDREDI 30 AVRIL 1915

Nous sommes réveillés en sursaut par une canonnade précipitée vers 1 heure ½ du matin. Une de nos batteries, placée à proximité de nous, tire une soixantaine d'obus en moins de 4 minutes.

Le 75 fait rage, mais se tait soudain et on ne l'entend plus. C'est sûrement une surprise désagréable pour quelqu'un.

Réveil à 4 heures. Nous prenons à 5 heures ½ du matin la direction des tranchées où nous relevons, à 9 heures, le 349°, sur les points où nous les avions laissés le 26.

Et au moment de la relève, quelques hommes de ce Régiment commettent l'imprudence de sortir des tranchées pour s'équiper. Une rafale d'obus ne tarde pas à s'abattre sur nous. Une batterie ennemie nous tire dessus en plein. Les quatre coups suivis de leur quatre pièces ne cessent pas pendant au moins 1 heure qui nous paraît longue.

Nous nous cachons sous les gourbis, les arbres. Les branches tombent autour de nous, les éclats jaillissent sur nos têtes avec fracas. Quand les canons se taisent, je sors du gourbi. La tranchée est pleine de branchages coupés par les obus. A la place où j'ai l'habitude de manger ma soupe, je ramasse une poignée de mitraille. Nous sommes très bien repérés. A chaque série, nous entendons les quatre obus arriver sur nous avec un sifflement effrayant. Nous attendons les quatre éclats qui se produisent régulièrement, nous demandant si ce n'est pas sur nos gourbis qu'ils vont se produire. Nous nous demandons aussi si notre dernier moment n'est pas arrivé. Nous respirons enfin quand nous constatons que les « boches » allongent leur tir pour se taire enfin.

Dès q'ils cessent, notre artillerie, placée derrière nous, apporte la même frayeur dans leurs rangs. Ma foi, chacun son tour, et le 75° se fait entendre à présent. Je vais voir les environs de notre gourbi qui sont labourés par les obus qui viennent de tomber il y a une demi heure. Les feuillées sont démolies, heureusement, elles étaient vides. Le boyau par lequel nous venons d'arriver est comblé sur plusieurs points. Nous avons eu de la chance de ne pas arriver 10 minutes plus tard. Il y aurait eu du mauvais. Le canon tape dur sur notre gauche vers 10 heures ½.

En somme, réception bruyante, nous nous passerions de gaieté de cœur de tous ces honneurs. Coïncidence, en contemplant les débris qui couvrent le sol, je m'aperçois qu'un « boche » que j'avais dessiné sur le tronc d'un arbre pendant la dernière période, a reçu un éclat en pleine figure. Ces gens là ne se reconnaissent plus et arrivent à se tuer entre eux. Les canons des deux côtés se font entendre.

De toute la journée, le duel est assez acharné, mais les obus nous passent à présent par dessus et se contentent de siffler sur nos têtes. Le silence se fait cependant vers 5 heures du soir (faction de 3 heures à 4 heures ½ du soir).

Les fusils ont très peu tiraillé quelques coups isolés seulement. A 6 heures, un aéro parcourt les lignes. La soirée est tranquille.

SAMEDI 1ER MAI 1915

Je prends la faction de 1 heure ½ du matin à 3 heures ½. Quelques fusillades se produisent pendant la nuit. Une batterie ne cesse pas de se faire entendre toute la nuit sur notre gauche et dans le lointain.

Nos 75 placés derrière nous se réveillent vers 6 heures du matin. Les « boches » répondent une demi-heure après et le duel s'engage. Les obus passent par dessus nous. 0n entend au loin toute la matinée les réguliers de la batterie qui a tourné toute la nuit à gauche. De 8 heures ½ à 9 heures ½ un aéro « boche » survole nos lignes. Deux mitrailleuses crachent sans interruption sur notre gauche, à peu de distance.

L'aéro doit avoir aperçu quelque chose, car à 9 heures 40 ; l'artillerie ennemie qui se trouve en face de nous gronde soudain avec fracas. Les coups se succèdent et les obus passent sur nos têtes.

Nos 75 répondent et un duel très vif s'engage entre les deux artilleries ; c'est un roulement continu. Nous sommes tout de même mal placés, enfin ça passe sans arrêt pour le moment. Le calme se fait vers 1 heure ½ du soir.

On entend plus que des coups isolés. Nous passons notre temps à réparer les tranchées et les boyaux qui ont été détériorés par le bombardement d'hier matin. Vers 4 heures du soir, une de nos batteries placées derrière nous attaque de nouveau avec acharnement. Les « boches » répondent et les obus sifflent. La soirée est plus tranquille.

Cependant, vers 8 heures 45, une fusillade éclate vers la droite de notre Compagnie. Nous venons de nous coucher, nous nous préparons en cas d'attaque. Les balles sifflent en tous sens, mais le bruit cesse après une demi heure et on entend qu'une batterie qui tonne au loin, sur la gauche. Faction de 11 heures ½ à 1 heure ½.

DIMANCHE 2 MAI 1915

Je quitte la faction à 1 heure ½.

Coups de fusil isolés. Le canon gronde au loin.

Dès le point du jour, quatre aéros survolent les lignes. Deux mitrailleuses tirent sans arrêt sur notre gauche vers le « Chamois » ; c'est sûrement les aéros. Le canon se met de la partie. Notre artillerie attaque au petit jour et ne cesse pas de se faire entendre derrière nous. L'ennemi répond très peu et leurs obus passent très haut et vont loin de nous.

Vers 7 heures, les mitrailleuses de gauche sont accompagnées par une batterie qui tire sur la droite. Les aéros ne rentrent que vers 7 heures ½. Les mitrailleuses cessent de tirer, mais le canon tape toujours. Les fusils sont calmes.

Nous nous occupons à réparer tranchées et boyaux. Je quitte la faction que j'avais commencée à 6 heures du matin, à 8 heures. Vers une heure du soir, notre artillerie n'a pas cessé encore. L'artillerie ennemie répond et tape sur Badonviller. Les obus sillonnent l'air sur nos têtes.

Vers 2 heures, le duel devient acharné, des deux côtés, L'artillerie fait rage. Cela dure jusqu'au soir. Je prends la faction de 9heures ½ à 11 heures ½. La nuit est calme, petites fusillades.

LUNDI 3 MAI 1915

Le canon commence de notre côté, 6 heures ½ du matin, comme la veille.

L'ennemi répond et le duel qui dure toute la journée est acharné. Les obus sifflent tout le jour sur nos têtes, mais tous passent sans arrêt. Un aéro survole les lignes de 3 heures ½ à 5 heures du soir.

Une mitrailleuse tire sur lui, sur notre gauche , mais ne l'atteint pas. Les fusils sont assez calmes. Je prends la faction à 7 heures ½ du soir. J'entends les « boches » causer à haute voix. Ils chantent, ils crient ; l'un d'eux imite les chiens.

Ce remue ménage me fait prévoir quelque chose de désagréable.

En effet, vers 8 heures 15, à la tombée de la nuit, des hurlements furieux se font entendre. Des Hourra! sont poussés sont poussés par toutes les bouches ennemies.

Les crient en français « En avant! à  la baïonnette! ». C’est un vacarme épouvantable, dans l'obscurité.

Je crie « Aux armes! » , et en un clin d’œil, les camarades sont tous à leurs postes. Une fusillade de notre côté se déchaîne dans toute la tranchée, sur une grande longueur. Mon fusil est chaud au point de ne plus pouvoir le tenir en main.

Après demi heure de tir, on arrête le feu et l'on n'entend plus rien. L'attaque est ratée pour les « boches ». Nous restons à nos postes quand même, lorsque vers 9 heures, deux pièces ennemies placées sur notre droite nous tirent dessus. Mes camarades rentrent dans le gourbi pour s'abriter, mais sentinelle, je ne dois pas abandonner ma place, surtout en ce moment. Les obus pleuvent tout autour de moi.

A l'arrivée de chacun d'eux, je me couche. La mitraille tape sur ma tête en tous sens et retombe en pluie sur mon corps, mais sans force. Il nous tarde de voir la fin de ce supplice. Nous ne sommes pas à notre aise. Cela dure environ 1 heure 15.

Je suis indemne, j'en suis surpris. Je vais me coucher à 10 heures ½, mais vu la situation, les sentinelles sont doublées. Je prends la faction dans la nuit. Pendant que les obus tombent sur nous, un camarade sort du gourbi en courant et demande de l'eau pour mouiller son mouchoir. II dit étouffer. On croit à des obus asphyxiants.

Panique.

Un « boche » nous crie des insultes en criant à plein poumon.

MARDI 4 MAI 1915

Je reprends la faction avec un camarade. Tout est calme.

l pleut quelques coups de canon seulement. La matinée est tranquille aussi, l'après-midi l'est moins. L'artillerie tire avec acharnement des deux côtés. Les obus passent sur nos têtes toute la soirée, mais nous ne sommes pas visés.

Vers 4 heures du soir, le tonnerre accompagne le bruit des canons ; ça augmente. Le fracas.

Un « boche » nous crie : « Sortez de vos tranchées tas de C.. sales français ! »

On rit de sa prononciation. Après un duel assez vif, le silence se fait vers 7 heures du soir. Seule, une mitrailleuse se fait entendre un moment sur notre droite


MERCREDI 5 MAI 1915

Je prends la faction à 3 heures ½ du matin. Le temps est magnifique. Silence parfait, rien, on n'entend rien ce matin.

La paix serait‑elle signée ? Seuls les chants de quelques oiseaux rompent le calme. Je me plais à entendre à la fois, le coucou, le rossignol, la grive, la tourterelle et tant d'autres catégories d'oiseaux qui sont connus. Je vis une nouvelle existence ; on n'est pas habitués à cette tranquillité.

A 5 heures 20, notre artillerie vient soudain interrompre ma rêverie. L'ennemi répond sans exagérer ; coups isolés seulement, de même pour le fusil, (comme la veille) je suis employé à confectionner des plaques pour indiquer les diverses directions dans les tranchées.

Le camarade Richou collabore à ce travail.

Vers 19 heures 15, le duel d'artillerie commence à s'avérer sérieux et continu jusqu'à 4 heures ½ du soir. C'est un roulement continu de coups de canon de part et d'autre. Les obus ennemis passent très bas sur nous. Par moment, « ça fout le frisson »

Vers 4 heures ½ du soir, il se produit une fusillade sur la gauche, (la 20° Compagnie). En un clin d'oeil, chacun est à son poste dans la tranchée. Rien n'est apparent en face nos créneaux, nous ne tirons pas. Il pleut à averse, un orage formidable s'est déchaîné. Le tonnerre gronde et accompagne les canons et les fusils. Cette escarmouche dure environ 20 minutes et le silence se fait.

Nous sommes déjà trempés. Les « boches » crient de toutes leurs forces. Ils nous insultent et poussent des Hourra !. Leurs cris ressemblent à ceux des animaux d'une ménagerie. Le silence se fait, mais nous veillons étroitement. Le canon qui avait cessé quelques instants, se fait entendre à nouveau vers 5 heures. C'est notre artillerie qui commence par des coups isolés. La soirée et la nuit sont assez calmes.

JEUDI 6 MAI 1915

La matinée est tranquille. Nous sommes occupés à la confection d'un nouveau boyau. Il pleut. Les canons ne commencent à ronfler qu'à 9 heures ½ du matin.

Soupe en musique.

Nous apercevons une patrouille ennemie dans le bois. Quelques-uns uns tirent dessus à tort car nous aurions pu faire des prisonniers. On aperçoit quatre patrouilleurs, mais on les tire de trop loin. Les arbres gênent le tir. Après-midi, la pluie a cessé. Nous sortons la boue de la tranchée. Les canons font encore rage des deux côtés et par-dessus.

A partir de 3 heures ½ les projectiles tombent un peu partout et Dieu sait s'il en pleut. Les éclats de l'un me touchent sur la tête, mais après avoir tapé sur les arbres.

Vers 6 heures, le calme se fait un peu. La nuit est assez calme. Je prends la faction de 11 heures ½ du soir à l heure  ½ ; Il pleut. Le peu de paille que nous avons pour coucher est mouillée et pourrie. Les couvertures sont trempées.

VENDREDI 7 MAI 1915

Je quitte la faction à 1 heure ½  du matin.

La nuit est assez calme. Le canon commence vers 5 heures et toute la journée, le duel est acharné. Il pleut tout le jour. Nous sommes très mal couchés dans l'eau.

Vers 5 heures du soir, le duel d'artillerie revient, terrible. On ne s'entend plus tant ils font du bruit. Ca se calme à la nuit. Je prends la faction de 9 heures ½ à 11 heures ½.

Tout est calme, il pleut toujours.

SAMEDI 8 MAI 1915

La pluie a cessé au petit jour, mais le temps reste couvert.

C'est le jour de la relève, aujourd'hui. Nous attendons le 349° après avoir fait nos préparatifs.

Le canon tonne à nos côtés dès le point du jour. Les « boches »ne répondent pas. Les coups de nos batteries sont assez espacés. Bientôt l'ennemi se met de la partie et le duel recommence. Nous sommes relevés à 8 heures ½ du matin.

Nous descendons au village nègre, et après une heure de repos, nous nous rendons en réserve à la « ferme du Chamois ». La ferme est de plus en plus démolie. II ne reste plus rien. Nous sommes là, tout en étant en réserve, à moins de 100 mètres des « boches »

La première ligne est à 40 ou à 50 mètres. Vers midi, un de nos aéros est bombardé par une batterie « boche »

 Il n'est pas atteint et fait flotter les couleurs tricolores, une heure au moins sous les obus. C'est là le point le plus dangereux et le plus bruyant de notre section. C'est le seul point propre à une attaque (pas de fil de fer devant nos tranchées, celui des « boches »sert pour les deux parties). Ici les coups de fusil ne cessent jamais. Les obus pleuvent continuellement, aussi les champs sont remués de tous côtés par leurs traces.

Les morts du 21 mars sont toujours là ; on n'a jamais pu les enlever. L'air n'est par suite, pas trop sain. Nous avons des gourbis avec une poignée de paille boueuse dans lesquels trop serrés, nous devons coucher intercalés têtes et pieds, les uns sur les autres, dans des positions très fatigantes.

Vers 3 heures, nous allons sous les obus porter des calendriers hors d'usage au village nègre. Au retour, une batterie de 75 nous tonne aux oreilles avec rage. La gueule des canons est tournée vers nous de sorte que leurs coups secs nous rendent sourds. Leurs obus passent sur nos têtes pour aller s'abattre dans les tranchées ennemies.

Vers 6 heures, nos 75, placés à environ 800 mètres derrière nous, lancent une rafale de projectiles sur les batteries ennemies. Nous nous couchons, mais comment ?

DIMANCHE 9 MAI 1915

Je prends la faction en double avec Richou, de 2 heures ½ à 3 heures du matin. Les fusils ne cessent jamais ici de se faire entendre. Les balles claquent constamment aux oreilles.

Il faut prendre la précaution de ne pas trop se mettre devant les créneaux. Nous ne tirons pas, la première ligne étant à 25 mètres devant nous. La matinée est tranquille. Sauf le bruit continu des fusils, je n'entends que deux ou trois coups de canon dans la matinée.

Pendant la nuit, un obus de 195 est tombé tout près de nous sans éclater. Il se trouve placé horizontalement sur le sol, comme si on l'avait posé là avec précaution. Nous allons le voir. C'est une belle pièce qui mesure 50 centimètres de long sur 15 centimètres de diamètre. Et dire que les « boches » nous envoient ça de 15 kilomètres.

La journée et la nuit sont relativement tranquilles en raison du point où nous nous trouvons. Vers 6 heures ½ du soir, notre artillerie bombarde les tranchées ennemies.

LUNDI 10 MAI 1915

Nous ne faisons rien. Nous sommes plus heureux que jamais, bien qu'à quelques mètres de l'ennemi. Nous sommes en réserve et nous nous contentons d'écouter les canons et les fusils. Notre artillerie terrorise de temps à autre les « boches »

Dans l'après-midi, vers 3 heures, nous assistons à un duel terrible que nous suivons très bien, en raison du terrain découvert. La nuit est assez calme. Coups de fusil isolés. Un projectile fonctionne vers Baccarat. Fusées en quantité.

Je prends la faction de 10 heures à 11 heures du soir.

MARDI 11 MAI 1915

Nos 75 commencent de bonne heure et de temps en autre, envoient par surprise un obus dans les tranchées ennemies.

Vers 8 heures du matin, nous assistons à un combat intéressant que nous suivons dans tous ses détails en raison du terrain découvert. C'est un aéro ennemi qui survole nos lignes et sur lequel tire une de nos batteries.

L'aéro fait des lacets, des bonds alors que nous voyons éclater autour de lui, un déluge de bombes. C'est un tableau à voir. A la fin, on voit un petit point qui se meut, entouré de petits nuages blancs produits par des éclairs. L'aéro se retire vers ses lignes, mais nous l'entendons longtemps sans le voir. Presque aussitôt après sa rentrée , les ennemis envoient quelques obus par dessus nous, sur une de nos artilleries.

Vers 9 heures, je regarde par un créneau. Une balle siffle, je sens qu'elle passe très près de moi, mais je ne me rends pas compte que j'ai manqué la mort d'un cheveu. Un camarade me fait remarquer, un moment après, que la partie supérieure de mon képi est percée et une éraflure fait une trace sur le dessus de ma coiffure. sans m'atteindre.

Un centimètre trop haut, à la prochaine. L'aéro revient une heure après. L a lutte recommence. Nous prenons plaisir à le voir se débattre dans les airs, au milieu de la mitraille. Il fuit bientôt cependant vers la frontière, accompagné par les obus. Une mitrailleuse tire aussi sur lui.

Vers 2 heures du soir, j'écris dans la tranchée pendant une heure au moins. Une fusillade est dirigée par l'ennemi de ce côté. Les balles sifflent et craquent sans cesse. Je n'en ai jamais tant entendu à la fois, à proximité de ma tête. Je ne risque absolument rien dans la tranchée.

De temps à autre, notre batterie de 75 n'oublie pas d'envoyer quelques obus dans les tranchées ennemies, toujours par surprise et pas plus de 1, 2 ou 3 coups très espacés. C'est le Lieutenant japonais qui leur fait ces cadeaux.

En raison de notre avance, du côté d'Arras, le 349°, qui est devant nous, a reçu l'ordre de chanter à l'approche de la nuit, et de manifester notre satisfaction au nez des « boches » [3]

 Vers 7 heures ½, le concert commence. Tout le front entonne la Marseillaise.

Un trombone à coulisse les accompagne. Les « boches » font silence. On n'entend pas un coup de fusil pendant au moins 3/4 d'heure.

Après la Marseillaise, les « boches » applaudissent de leurs tranchées.

On crie alors : « Vive l'Italie ! » [4]

Les « boches » répondent : « L'Italie capout !

On entend une cacophonie épouvantable qui a comme refrain une forte fusillade qui dure 20 minutes environ.

Après quoi, on recommence les chansons.

 Quelques « boches » chantent la Marseillaise avec nous.

Vers 8 heures 45, le concert prend fin et les fusils se remettent à cracher. On nous prévient que nous devons être relevés à 11 heures par le 149° [5] ; Nous préparons nos sacs et attendons en vain jusqu'à 11 heures et après.

MERCREDI 12 MAI 1915

Nous ne sommes relevés qu'à 1 heure ½ du matin. Nous nous rendons égrenés au village nègre où nous perdons une  ½ heure.

Nous nous formons par quatre et profitons de la nuit pour passer par la route, ce qu'on ne peut faire de jour. On nous invite à marcher tant que nous pourrons pour arriver à Fenneviller avant le jour. Nous marchons donc d'un pas très relevé. Il est environ 2 heures ½ quand nous sortons de Badonvviller.

 Il nous reste environ 2 kilomètres pour atteindre Fenneviler et être à l'abri, ce qui se peut faire largement avant le jour.

Mais le Capitaine juge à propos de dévier à gauche pour aller passer dans les bois. Au bout d'une heure de marche, nous sommes égarés. Nous marchons où sous les hêtres sans retrouver notre route.

Ce n'est qu'à 4 heures que nous arrivons à Pexonne où nous allons prendre le repas. A notre arrivée, les cantonnements ne sont pas préparés. Nous restons une heure dans la rue.

Enfin, à 6 heures, nous sommes installés. Un peu de repos, un bon déshabillage, brossage des effets et à la correspondance. Tout l'après‑midi, un de nos aéros survole les lignes. L'ennemi tire dessus plusieurs fois, mais sans l'atteindre

JEUDI 13 MAI 1915

On profite du repos pour procéder aux travaux de propreté.

Le soir, à 6 heures 20, nous assistons à un concert organisé par quelques soldats, sur une place de Pexonne, pour lesquels un vrai théâtre a été construit. Ca change un peu l'existence et on se retire à 7 heures 45, après avoir applaudi ces vrais artistes.

VENDREDI 14 MAI 1915

Repos le matin, l'après‑midi, nous allons de midi à 5 heures, couper du bois pour faire des piquets.

SAMEDI 15 MAI 1915

Matin, repos, le soir, à 3 heures, revue en tenue de départ.

DIMANCHE 16 MAI 1915

Départ de Pexonne, à 5 heures 20 du matin. En route un aéro ; on se cache.

Arrivée aux tranchées à 8 heures du matin. Rien de changé, les fusils craquent et le canon tonne, notamment notre 75. Un aéro survole nos tranchées de 8 à 9 heures. Notre artillerie tire sur lui.

Vers 2 heures '/2 du soir, une mitrailleuse crache sans arrêt pendant au moins 20 minutes sur notre droite où se trouve le 41° Chasseur à pied. Le canon tonne dans le lointain, sur notre gauche avec acharnement. Notre secteur est tranquille pour le moment. Toute la journée, on entend des insultes de tranchées à tranchées. Un nouvel aéro survole la ligne vers 4 heures du soir.Il est français.

L'artillerie ennemie tire dessus, en même temps une mitrailleuse, mais les aviateurs n'ont pas peur et restent une heure environ sur la ligne ennemie. Les « boches » chantent dans leur tranchée. Les nôtres en font de même pendant que le 75 se réveille et tire une dizaine de coups très serrés, à côté de nous. On entend le canon tonner avec rage sur notre gauche, dans le lointain, du côté de Nancy ou de Pont‑à‑Mousson.

Notre secteur est tranquille.

LUNDI 17 MAI 1915

Je prends la faction de 1 heure '/2 à 3 heures ''/z. On entend dans le lointain les canons qui tonnaient hier au soir. La matinée est calme. Depuis 8 heures % du matin, nous n'avons pas entendu un seul coup de fusil ou de canon. La paix est elle signée'? Vers 1 heure '/2 du soir, éclat d'une bombe dans la vallée, devant nous ; un coup de fusil un moment après et calme complet. Il pleut à torrent depuis ce matin 7 heures '/2. Nous recommençons à être dans la boue. Le silence est enfin interrompu vers 2 heures, par une batterie ennemie qui tire sur notre gauche à peu de distance. Les fusils ne bougent pas. Vers les 5 heures, les canons reprennent leur pétard, mais sans exagérer, quelques rafales qui n'ont pas de durée. Nous n'avons jamais eu pareille tranquillité, au point du vue fusils. Vers 6 heures, les nôtres tirent 5 ou 6 cartouches. Les « boches » les engueulent et leur crient en français « Ne tirez pas, tas de C.. puisque nous vous laissons la paix ». La soirée est tranquille, coups de fusil isolés. Je prends la faction de 11 heures à 1 heure %2.

 

MARDI 18 MAI 1915

Pendant ma faction, une pièce tonne sur ma gauche, vers « le Chamois ». J'entends une grosse branche se détacher et tomber sur les fils de fer. II pleut toujours. Je quitte la faction à 1 heure '/2 du matin. Le canon tonne toujours à gauche. La matinée est tranquille dans notre secteur. Nous réparons et plaçons de nouveaux fils de fer. On entend très peu le canon. La pluie tombe toujours par rafales. Vers 1 heure, l'artillerie ennemie recommence la danse. Leurs obus sifflent par dessus nos têtes. C'est le premier qu'ils nous envoient depuis notre dernière arrivée aux tranchées. Après le calme de ces jours ci, ça se gâte. Je prends la faction de 9 heures '/2 à 11 heures %z. A 10 heures '/2, l'ennemi lance une bombe à 40 mètres du poste que j'occupe (vers la 20° Compagnie). Les sentinelles tirent. Une minute après, une deuxième bombe. Je crie « Aux armes ! ». En un clin d'oeil, tout le monde est à son poste. Une forte fusillade se déchaîne de part et d'autre . Les balles pleuvent. Il m'en passe partout autour et au dessus de moi. Je reste à mon poste. 20 minutes après, un arrêt. Les « boches » crient et hurlent, dans la nuit. La fusillade recommence deux minutes après et nous sommes sous une grêle de balles. Ca cesse à 11heures 15 ; Tout le monde rentre et le silence se fait. Je quitte la faction à 11 heures %2 et tout devient tranquille.

MERCREDI 18 MAI 1915

Nous allons travailler à l'élargissement d'un boyau. Tout est calme ce matin, coups de fusils isolés. Le canon n'a pas encore commencé à notre départ pour le travail. La matinée est assez tranquille. Cependant, vers 10 heures, les « boches » envoient une collection de bombes, dans la vallée, en avant et sur notre gauche. Cela dure environ 1 heure '/2 et nous mangeons la soupe en musique. Si c'était des bombes glacées, elles arriveraient à point. Dans l'après‑midi, ça ne va pas trop fort. Coups de canon isolés de part et d'autre, quelques coups de fusil. Je prends la faction de 7 heures %2 à 9 heures %2. Tout est calme , quelques fusées seulement et coups de fusil.

JEUDI 20 MAI 1915

Vers 4 heures ,une pièce tonne sur notre gauche. La matinée est calme. Nous sommes avec Richou employés à faire des plaques indicatrices.

L'artillerie boche attaque vers 11 heures et envoie pas mal d'obus sur notre gauche, à 100 mètres environ.

Ca siffle pas mal. Nos 75 répondent bientôt et le duel est assez important. Tout en faisant mes plaques, j'écoute la direction des marmites, car on craint que ça arrive à Viviers.

Vers 4 heures, le calme se fait. A partir de ce moment, tout est tranquille. Nous mangeons la soupe dans un rare silence.

A 6 heures, une batterie se fait entendre à notre gauche.

A 9 heures ½, on nous prévient qu'à minuit, nous devons aller à nos créneaux et tirer au signal convenu une trentaine de cartouches chacun, de façon à simuler une attaque sur tout le front et tromper l'ennemi qui sera en réalité, attaqué vers Fremenil.

De 10 heures à 11 heures ½, forte fusillade à droite.

VENDREDI 21 MAI 1915

Dés minuit, en est chacun à sa place. On commence à entendre des feux de salve à droite et à gauche. On se met de la partie et les « boches » réveillés en sursaut en font autant.

Ceux‑ci croient à une attaque et tirent avec acharnement au fond de la vallée où ils croient que nous nous trouvons.

Les mitrailleuses crachent avec fureur, les branches des arbres craquent et tombent. La fusillade est très vive et se fait en trois reprises. Nous n'entendons que très peu de balles à nos oreilles, tous les projectiles sont envoyés dans la vallée où il n'y a personne. Je tire exactement 30 cartouches par dessus la tranchée. La fusillade une heure environ et à 1 heure du matin, tout devient calme. Nous craignons à présent l'artillerie , mais les boches » sont gentils cette fois et ils nous font grâce des obus.

Je prends la faction de 3 heures ½ à 5 heures ½ . Une pièce tire quelques coups sur la droite. J'entends en même temps, vers 4 heures, une vive

fusillade, dans la même direction, puis tout est tranquille. Vers 10 heures, l'artillerie tape et envoie pas mal d'obus sur notre droite, par dessus nos têtes. L'après‑midi est calme.

Vers 5 heures du soir, c'est le 75 qui nous fait manger la soupe en musique, mais ça ne dure pas longtemps. La soirée est calme.

SAMEDI 22 MAI 1915

La nuit est très tranquille. Je prends la faction de I heure ½ à 3heures ½. Aucun bruit. Dans la matinée, une batterie « boche » trouble le silence vers le « Chamois » à 7 heures ½ du matin. Notre artillerie répond et le duel s'engage, mais sans exagération.

Le temps s'est mis au beau, le ciel est clair aujourd'hui ; depuis quelques jours on ne voyait que de l'eau. C'est un jour d'aéroplane.

En effet, vers 8 heures, on entend au loin le moteur d'un qui approche. C'est un français. L'artillerie «  boche » ne tarde pas à tirer sur lui, mais il ne s'effraie pas et suit minutieusement la ligne ennemie. Notre 75 tire sur la batterie qui s'acharne sur l'aéro.

Ca tonne, il s'engage de plus en plus et les 4 pièces tapent sans interruption dans nos oreilles.

Vers 9 heures 45, un deuxième aéro se fait entendre. Dans l'après-midi, on entend le canon de part et d'autre par rafales. La soirée et tranquille. Je prends la faction de 11 heures ½ à 1 heure ½. On tiraille, mais sans exagération.

DIMANCHE 23 MAI 1915

Je quitte la faction à I I heures ½.

 Vers 7 heures du matin, nous écoutons les « boches » qui chantent la messe, accompagnés d'un harmonica. De notre côté, nous avons messe tous les dimanches au village nègre, où assiste qui veut.

Cette messe est dite par un officier curé.

Vers 8 heures, je vais au gourbi du Capitaine. A mon retour, les «  boches » tirent trois fois sur moi. La troisième balle, après avoir tapé contre les arbres, vient tomber juste à un mètre de moi, à l'état mort bien entendu. Je la conserve.

A ce moment, un aéro se fait entendre sur les lignes . Tout est tranquille, coups de fusils isolés seulement. Le canon n'a pas encore commencé. Fait il le repos hebdomadaire ? Non, car ça ne tarde pas. Nous commençons à l'entendre rageusement, sur notre gauche vers 8 heures.

Je prends le commandement de la 2° escouade, à partir de midi.

La journée est exceptionnellement tranquille. On n'entend pas même un coup de fusil.

Vers 3 heures, je m'aperçois d'une chose singulière. J'entends en face de notre tranchée des feux de salve répétés et des coups isolés, mais pas une balle ne siffle dans notre direction. Je trouve cela bizarre et j'écoute ce qui se passe. J'entends très distinctement des commandements et des réprimandes après chaque feu. j'en conclu que l'ennemi fait des tirs d'instruction. Dès lors, nous aurions parmi nos adversaires, des soldats non instruits, qui n'ont peut-être jamais touché de fusil. Je fais part de cette remarque au Lieutenant Mazoni qui l'approuve et doit en faire part au Capitaine.

Vers 3 heures ½, J'entends enfin quelques coups de canon sur notre gauche et tout près de nous. C'est notre artillerie qui tire.

Vers 5 heures ½, les coups de canon se suivent et le 75 répond rageusement aux « boches ». Le calme est fait vers 6 heures.

Dans la soirée, demi heure après que nous venons de nous coucher, vers 8 heures, les « boches » attaquent par une fusillade suivie sur la gauche. Nous allons à nos créneaux. Les fusils crépitent dur, mais le calme se fait bientôt, et à 9 heures, nous nous recouchons tranquillement.

LUNDI 24 MAI 1915

La matinée est calme. Nous en profitons pour crier aux « boches » : « Vive l'Italie ! ». Car on nous a appris que cette dernière allait marcher. On s'engueule de tranchée à tranchée. Les « boches » répondent : « Italia, françous capout ! ».

L'un d'eux est enragé. Il crie de toutes la force de ses poumons. Il s'épuise tant, il est en colère.

Nous ne comprenons pas ses insultes. Mais nous rions de la méchanceté avec laquelle il nous les adresse. Nous sommes relevés à 8 heures ½ du matin par le 349° .

Nous descendons au village nègre où une section est de piquet. La journée est tranquille.

Le canon tonne très peu, et sauf quelques cris de « Vive l'Italie ! » que le 349° adresse aux « boches de temps en temps, on n'entend pour ainsi dire plus rien. Ce n'est que vers 5 heures du soir, que l'artillerie « boche » se fait entendre assez bruyamment. Leurs obus éclatent sur notre gauche, vers une de nos batteries.

Vers 6 heures, les « boches » envoient les obus de notre côté, mais ces projectiles, après avoir sifflé bruyamment sur nos têtes, vont éclater derrière nous et un peu à droite. La nuit est tranquille

MARDI 25 MAI 1915

Nous partons à 5 heures du matin pour transporter des rondins au « Chamois »

De 8 heures à 9 heures du matin, les « boches » font bruyamment entendre une batterie qui lance des obus par dessus nos têtes et qui vont éclater vers Badonviller. Nos 75 jouent aussi un joli refrain. La soirée est employée à la même corvée.

Vers 6 heures, les « boches » lancent quelques obus de notre côté mais ça ne tire pas.

Vers 8 heures, nous entendons une fusillade qui dure environ une heure, dans la direction de la Chapelotte.

MERCREDI 26 MAI 1915

Réveil à 3 heures ½.

Départ à 4 heures. Repas froid. On va travailler aux boyaux du « Chamois » Au moment du départ, on décide que 6 Caporaux suffisent et je fais partie de ceux qui ne marchent pas. Je vais en profiter pour écrire, après avoir fait nettoyer le gourbi et les abords.

Vers 5 heures, nous entendons une forte canonnade, vers la gauche, mais assez loin.

Vers 8 heures, un de nos aéros survole les lignes. Une batterie « boche » leur fait une chasse exaspérée. Nous voyons éclater les obus tout autour de lui, mais il ne s'effraie pas. II remonte et redescend pour changer la direction du tir, mais ne se presse pas de quitter les lignes. Notre artillerie tire quelques coups dans la direction de la batterie ennemie. L'aéro n'a pas peur et sans se soucier des obus, accomplit sa mission. II reste sur les lignes plus d'une heure. A ce moment, le 75 prend sa défense et tonne rageusement à nos oreilles.

Ce fait de courage m'impressionne tellement que le compose à ce sujet mon morceau intitulé « Héroïsme d'aviateur français ». Le reste de la journée est normal. On entend le canon par moments et quelques coups de fusil.

JEUDI 27 MAI 1915

Dès le matin 4 heures, un ronflement très accentué se fait entendre. Nous sortons de nos gourbis et nous apercevons toue une nichée d'aéros français sur nos têtes.

Nous en comptons plus de vingt. Ils prennent directement la direction de l'Allemagne. Ils vont sûrement du côté de Metz ou Strasbourg. C'est un pétard épouvantable de moteurs, auxquels viennent s'ajouter les coups de canon « boches » qui tirent sur eux et le roulement des mitrailleuses de piquet.

Vers 9 heures, les aéros sont de retour. II en passe partout et à toutes les hauteurs. L'artillerie et les mitrailleuses ennemies font rage, mais aucun appareil ne paraît être touché. La journée est normale sauf ce fait. Le canon a très peu tonné, en dehors du passage des aéros. Nous nettoyons les effets. Vers 3 heures du soi, notre batterie de 75 fait rage. C'est un roulement de coups qui portent la mort dans les tranchées ennemies, sur notre gauche, vers le «  Chamois ».

Vers 4 heures, ils se livrent un duel violent d'artillerie, tout autour de nous. On entend que des coups de canon, ou le bruit des éclats. Cela dure jusqu'à environ 6 heures. Les «  boches » tirent rageusement. Leurs marmites éclatent un peu partout autour de nous.

Vers 7 heures, une forte fusillade se produit vers le « Chamois » et dure un quart d'heure environ. Ce sont les « boches » qui ont tiré sur une de nos corvées. La nuit est assez tranquille.

VENDREDI 28 MAI 1915

Nous sommes relevés au village nègre à 8 heures ½ . Nous nous rendons au repos à Pexonne où nous arrivons à 11 heures. On s'occupe du nettoyage des effets et des armes. Le soir, de 6 heures à 7 heures ½, nous assistons au concert donné sur une place du village.

SAMEDI 29 MAI 1915

On continue le nettoyage des effets et des armes. On entend le canon par intervalles toute la journée.

DIMANCHE 30 MAI 1915

Mat12e tranquille. Le soir, corvée de bois, 2 Caporaux. Je ne marche pas. Vers 8 heures du soir, forte fusillade en tranchées.

LUNDI 31 MAI 1915

Le canon tonne assez violemment toute la journée.

Les « boches » bombardent notre région mais sans atteindre le village. Dans l'après‑midi, un de nos aéros est l'objet d'une chasse effrénée pour les batteries u boches »

A 3 heures, revue en tenue de départ et préparatifs. Ma section prend la garde. Je ne marche pas et couche seul au cantonnement. Je dors bien et n'entend rien de ce qui se passe la nuit.

MARDI 1e  JUIN 1915

Réveil à 4 heures.

Départ de Pexonne à 5 heures 10 du matin. Nous arrivons aux tranchées de première ligne vers 8 heures et nous recommençons à entendre le sifflement des balles et le passage de quelques obus.

Vers 10 heures, une batterie ennemie bombarde nos tranchées un peu sur notre droite, mais à peu de distance. Notre 75 répond. Il se produit une petite fusillade vers 10 heures, sur notre gauche(20° Compagnie). L'après-midi est assez tranquille, quelques coups de fusil isolés.

Cependant, vers 3 heures, les canons tonnent des deux côtés et il passe pas mal d'obus sur nos têtes. On entend tirailler toute la nuit. Les bombes éclatent aussi des deux côtés.

MERCREDI 2 JUIN 1915

Matinée tranquille. Vers 9 heures une batterie « boche » bombarde notre droite, à peu de distance. Notre 75 l'accompagne derrière nous vers 11 heures.

L'après-midi est tranquille, maïs vers 5 heures du soir, une batterie « boche » tape sur nous rageusement. Nos 75 répondent et nous passons quelques heures dans un vrai bruit de tonnerre. Ca se calme vers 6 heures ½. La soirée est assez tranquille.

Vers 9 heures, une batterie de 75 attaque rageusement. Les fusils tiraillent toute la nuit.

JEUDI 3 JUIN 1915

La matinée est calme. Quelques coups de canon de part et d'autre. De 8 heures '/2à 10 heures, un aéro français suit les lignes . A ce moment, les « boches » tirent rageusement. La journée est assez tranquille. Quelques crises de 75 de temps à autre. Les « boches » en font autant avec le 77. Dans la soirée, vers 5 heures, le duel est plus violent, mais ne dure pas. Vers 9 heures du soir, le 75 tire précipitamment une vingtaine d'obus. On tiraille toute la nuit.

VENDREDI 4 JUIN 1915

Le 75 commence à se faire entendre dès 7 heures du matin. Les boches » répondent. Les obus sifflent violemment sur nos têtes. Le duel d'artillerie devient très violent et dure jusqu'à 2 heures du soir. C'est une des plus forte journée d'artillerie ennemie. Ils nous bombardent en tous sens. Nous vivons quelques heures dans un bruit épouvantable.

Vers 2 heures 1/2, l'ennemi cesse, mais nos batteries tonnent toujours.

Vers 3 heures ½ , les canons « boches »reprennent de plus belle. On n'entend que le canon et les éclats.

Jamais nous n'avions vu l'artillerie ennemie tirer avec autant d'acharnement. Les bombes et les crapouilleaux accompagnent leurs canons. Le 75 répond par rafales. C'est un pétard effrayant . La soirée est assez calme. Nous nous attendons à une attaque. II n'en est rien, mais toute la nuit, on tiraille de part et d'autre.


SAMEDI 5 JUIN 1915

La matinée est assez calme.

Vers 6 heures les « boches » envoient quelques obus sur notre droite, mais assez espacés. Dans l'après-midi, l'ennemi bombarde assez violemment notre visite vers « la Chapelotte » 

Vers 5 heures '/2, ça tonne dur. Nous mangeons la soupe en musique. La soirée et la nuit sont calmes. Coups de fusil isolés seulement.

DIMANCHE 6 JUIN 1915

La matinée est calme.

Vers 7 heures, un de nos aéros survole les lignes ennemies. Leurs canons tirent dessus avec acharnement. Nous suivons cette chasse avec intérêt. Les boches tirent pas mal d'obus sans résultats et l'aéro suit leur ligne pendant environ une heure et demie et n'est jamais atteint.

La journée est calme.

Vers 5 heures 15, comme nous mangeons la soupe, un de nos aéros passe sur nos têtes. Il ne tarde pas à être attaqué. Une batterie ennemie tire sur lui avec rage. Notre 75 prend sa défense et tonne sèchement à nos oreilles pour envoyer pas mal d'obus sur les batteries ennemies.

Le combat s'acharne et dure plus d'une heure. L'aéro n'est jamais atteint.

Vers 7 heures 50, nous entendons une petite fusillade, sur notre gauche. Vers 8 heures 45, quelques instants après nous être couchés, les « boches » commencent à tirailler sur tous le front. Les sentinelles répondent. On se lève précipitamment et chacun se porte à son créneau. La fusillade est assez violente. Nous sommes encadrés de balles qui sifflent sur nos têtes en tous sens.

Cela dure jusqu'à 9 heures 40. Les canons se mettent de la partie. Une batterie de quatre pièces commence à nous arroser sur tout le front. Le 75 répond. Quand le silence est rétabli, on se recouche et le calme est presque parfait.

LUNDI 7 JUIN 1915

A 1 heures du matin, une vive fusillade se déchaîne sur notre droite, vers « la Chapelotte ». On se lève pour la dernière fois de la nuit et on prend sa place. Les canons tonnent. Un nouvel arrivé qui tremble comme un jonc, a trouvé le moyen de prendre mon fusil de mon créneau, de sorte que je reste ½ d'heure sans arme.

Je suis colère, au moment surtout où je trouve mon « flingot » qu'il tient tout accroupi dans la tranchée. Le silence se fait vers 1 heure 45 et nous nous recouchons. Vers 7 heures, un aéro allemand tonne sur nos têtes.

Le 75 tire dessus. La matinée est cependant calme. Une mitrailleuse tire rageusement sur notre droite, à l'aéro sûrement. Le reste de la journée est assez calme. Coups de canon et de fusil isolés.

Dans la fusillade de ce matin, on compte 41 « boches » morts dans les fils de fer à « la Chapelotte ». Sur notre gauche, une de nos batteries a détruit totalement une batterie ennemie à Ansevillers. A 7 heures, une violente canonnade s'engage au loin, sur notre gauche. L a soirée est assez calme.

MARDI 8 JUIN 1915

Vers 1 heure ½, fusillade sur notre droite, vers la 18° Compagnie. Les « boches » tirent quelques coups de canon vers 4 heures 45.

La matinée est calme. Le canon tonne très peu dans la matinée, et à midi, un formidable orage se déchaîne. La grêle est mêlée à l'eau et le tonnerre ne cesse de tonner pendant deux heures.

La pluie tombe en avalanche. En un clin d’œil, nous avons de l'eau au genou, dans la tranchée. Malgré le mauvais temps, on redouble d'attention. Vers 2 heures, le temps se remet au beau.

Le reste de la journée est calme, la soirée aussi. Vers 9 heures ½ du soir, le tonnerre gronde et l'orage se déchaîne aussi fort que dans la journée. La tranchée est à moitié pleine en un clin d’œil. La nuit est très mouvementée, en raison du temps et de la surveillance qu'il faut doubler.

MERCREDI 9 JUIN 1915

Au jour, le beau temps est arrivé. Nous sommes relevés à 8 heures du matin par le 349° et nous descendons au village nègre. La journée est normale. Nous entendons quelques fusillades et quelques rafales de canon.

JEUDI 10 JUIN 1915

La section est désignée pour effectuer certaines corvées au « Chamois ». Je ne marche pas. La matinée est calme.

Vers 10 heures, les canons « boches » tirent dans notre direction. Nous mangeons la soupe sur une table de fortune, quand un obus siffle sur nos crimes et tombe à 25 mètres de nous. On saute à terre.

Quelques uns renversent leurs gamelles, d'autres leur quart de vin. Et on court à l'abri. Je suis nommé caporal à la date du 11 je reste affecté à la 28° escouade que je commande depuis le 23 mai.

L'après‑midi est normale. Le soir, de 7 heures à 10 heures, je conduis une corvée au « Chamois »pour transporter des rondins à la « ferme Malvejean ». Tout est calme, la soirée est tranquille

VENDREDI 11 JUIN 1915

Nous sommes tous réveillés en sursaut par une rafale de batterie de 75 qui tire d'une façon insensée pendant demi-heure environ, c'est un vrai roulement. Nos artilleurs ne perdent pas de temps et nous fatiguent les oreilles.

Vers 2 heures ½ , la même batterie recommence et lance une grade quantité d'obus en peu temps, sur quelques points signalés. A 5 heures, la section prend la garde. Je ne marche pas. La soirée et la nuit sont assez calmes.

SAMEDI 12 JUIN 1915

Corvée au « Chamois ». Journée assez tranquille. Quelques rafales d'obus.

DIMANCHE 13 JUIN 1915

Nous sommes relevés au village nègre à 8 heures ½ . Nous nous rendons à Pexonne par une chaleur accablante. On n'a jamais tant sué. A Pexonne, on s'occupe de nettoyage des effets et des armes. Soir, concert.

LUNDI 14 JUIN 1915

Nous sommes au repos. On nettoie

MARDI 15 JUIN 1915

A 4 heures 10, on entend le bruit assourdissant de plusieurs moteurs. Nous sortons et nous comptons plus de 20 aéros, allant vers l'Allemagne. C'est notre escadrille de Lunéville qui est de retour vers 7 heures du matin.

A l'aller et au retour, les « boches » tirent dessus avec acharnement. Nous suivons tous les coups, mais aucun n'est atteint. L'après-midi, exercice pour nous dresser à faire des passages dans les chevaux de frises.

MERCREDI 16 JUIN 1915

La journée est tranquille ici.

Le soir à 3 heures, revue en tenue de départ. Le soir de 6 heures à 7 heures, il y a bal. Celui-ci est interrompu par un aéro « boche » qui vient directement sur la place où l'on danse. Un de nos appareils le suit et lui fait la chasse.

Et pendant que ce dernier vient tourner très bas sur nos têtes, pour attirer notre attention, l'aéro ennemi s'éloigne, mais il nous a sûrement aperçus. Nos canons tirent sur l'oiseau ennemi. Le clairon sonne le garde à vous. On rentre rapidement pour en ressortir quelques instant après. Quand l'oiseau de mauvaise augure a disparu, le bal continue.

JEUDI 17 JUIN 1915

Réveil à 4 heures du matin.

Départ de Pexonne à 5 heures 20. Arrivée aux tranchées de première ligne à 8 heures. La journée est tranquille. Nous entendons très peu le canon. On tiraille pas mal, pendant la nuit.

VENDREDI 18 JUIN 1915

Je suis de jour. On entend, vers 6 heures du matin, quelques coups de canon sur la gauche. Je m'occupe à faire face des feuillées. La journée est assez calme. Ce n'est que vers le soir, qu'une batterie ennemie nous envoie quelques obus, vers 4 heures 15.

Une batterie de 75 nouvellement installée derrière nous, répond par une canonnade nourrie, nous fatiguant les oreilles par ses coups secs. On tiraille toute la nuit.

SAMEDI 19 JUIN 1915

Je m'occupe à surveiller les travaux des feuillées. Le soir, je vais surveiller des travaux de construction de réseaux-rames.

La journée est assez calme.

Le soir, on nous fait manger la soupe à 4 heures. On ne sait pourquoi.

Vers 6 heures, les « boches » nous envoient quelques obus de la gauche. Le calme se fait vers 7 heures ½.

 

Fin du carnet.

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[1]  Le 22 avril 1915, en Flandres Belges, au nord d’Ypres, Les Allemands lancèrent la première attaque au gaz de l’histoire militaire, ils gagnèrent une dizaine de Km de terrain. Lire la page consacrée à cette attaque

 

[2] l’attaque de la ferme du Chamois par le 171e RI était au 22 mars 1915

 

[3] Il s’agit de l’offensive d’Artois de mai 1915 ; il est intéressant à savoir que les chants du 349e RI étaient certainement destinés au 149e RI (régiment d’active du 349 ; régiment « frère ») ; Ce même 149e RI (43eDI) participait à cette offensive d’Artois vers Souchez et Notre Dame de Lorette

 

[4] Le 26 avril 1915, l'Italie signe un traité secret avec l'Angleterre et la France, qui sont en guerre contre l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie.
L'Italie était liée depuis 1892 à ces deux pays par un accord appelé Triple-Alliance ou Triplice. Mais lorsqu'a éclaté la Grande Guerre, le nouveau président du Conseil, le libéral Antonio Salandra, n'a pas souhaité se joindre à eux en raison du désir de paix de la grande majorité des Italiens.Ce ne sera plus le cas le 24 mai 1915 l’Italie déclare la guerre à l'Autriche-Hongrie

 

[5]  il doit s’agir en réalité du 349e RI, le 149e RI était en Artois à cette époque