Carnet   de   Route   du Sergent  Charles   SEVERAC

du 215e Régiment d’infanterie

Retranscrit et présenté par Etienne SEVERAC, son arrière petit-fils.

32 photos accompagnant son récit

 

 

 

15 Août 1914 :

Embarquement à 1h30. Narbonne 11h30 (Repas) Sète (15h30). Vin à volonté sur le quai. Nîmes 19h00

16 Août 1914 :

Lyon 5h. Ici rencontre d’un convoi de blessés venant d’Alkirch : ils nous affirment que les Boches fuirent devant les baïonnettes françaises – Ambérieu 7h00 – Bourg – Besançon –Belfort 19h00

A 22h le régiment sous une pluie fine traverse la ville et prend la direction de la trouée de Valdieu.

17 Août 1914 :

Petit croix vers 2h00 Nous mangeons en popote (Vin à volonté). Les paysans racontent qu’un régiment de réserve a été surpris par les Boches alors qu’ils faisaient la soupe (!)  Couche sur la paille, suis très bien

/ Correspondance / lettre / carte /

18 Août 1914 :

Départ 5h30 : Montreux : un vieux paysans a arboré sa médaille de 70 et nous lève la casquette - Valdieu  - Reckweiler – Bütweiller (Rencontre Brugié).

Vivre rare, mauvais cidre à 1.50 – pluie

1 Carte

19 Août 1914 :

Départ 5h30 – Balschweiler – Enschingen : rencontre 12ème chasseur à cheval portant des casques allemands – Brouillard épais. Nous remontons la vallée de l’Ile et allons contourner dans les faubourgs sud de Mulhouse.

Vers 8h00, fusillade en avant. La colonne s’arrête. Passent deux cavaliers revenant avec leurs chevaux percés de balles. Nous repartons – Frörringen : on amène 4 prisonniers dont un officier, sur le bord de la route, gît un Boche mort.

2km plus loin, la fusillade crépite, nous nous arrêtons, approvisionnons nos armes et repartons en colonne par 4 (!). Tout d’un coup, sans nous y attendre, nous sommes inondés d’obus. L’ordre est donné de se porter à l’abri des maisons du village de Didenheim.

Je m’élance pour traverser l’espace découvert mais je me couche plusieurs fois le nez fouillant la terre : tout le monde est émotionné et sans haleine ! Je bondis de nouveau, mon sac sur la tête est traversé par une balle de mitrailleuse.

Ouf ! L’abri est atteint : l’émotion est passée.

Vers 13h00, l’ordre est donné de se masser et de monter à l’assaut : il faut passer sur un pont balayé par les mitrailleuses. Deux fois, nous nous engageons sur le pont mais un mouvement de recul nous oblige à revenir en arrière. Quelques fractions ont pourtant atteint la prairie.

Je me retire derrière les maisons avec une demi section et me joins à celle d’un lieutenant. Le duel d’artillerie est colossal, la mitraille crache dur. Je me porte légèrement en avant pour tacher de voir où est ma compagnie et je vois le capitaine porté par un homme blessé. Je me précipite et le prends sur mes épaules, un brancard et on l’emporte.

Le combat a duré jusqu’à la nuit et a été très meurtrier. L’officier qui m’a pris sous son ordre me trouve un cantonnement pour mes hommes.

Quant à moi, je me rends chez des Alsaciens qui m’offrent la lumière et le gîte et me font boire du café au lait et du « shniaps ». Là je rédige mes impressions sur la journée.

Notre artillerie a sauvé la situation et a obligé l’ennemi à se retirer avec de fortes pertes. Nous avons 50 morts et 200 blessés. Presque aucun homme n’a tiré un coup de fusil.

20 Août 1914 :

Lendemain de bataille – Nous saluons les morts – Nous faisons la popotte sur le champ de bataille –

Le 7ème corps nous dépasse (ils ont fait 300 prisonniers du côté de Mulhouse).

Les officiers d’artillerie sont allés sur les coteaux de Brunstatt où était porté l’artillerie boche : là tout est anéanti. Ils ont ramené 24 pièces et 50 chevaux. Il parait que l’armée ennemie est retirée dans la forêt de Hardt où ils nous attendent.

Nous cantonnons à Didenheim. Avant la soupe, nous trinquons aux malheureux qui ne sont pas revenus ! Un régiment de chasseur à cheval, emmenant quelques prisonniers, prétendent qu’il n y a aucun boche dans la Hardt et que Colmar est pris.

21 Août 1914 :

Notre régiment stationne encore sur le champ de bataille où le génie fait des retranchements. Vers 14h, un orage nous inonde. A 15h, nous partons dans la direction ouest, on rencontre des troupes de toutes armes.

A 17h, Heimsbrunn où nous cantonnons.

Les paysans nous racontent que les boches sont des barbares, qu’ils ont tout saccagé ici. On ne trouve ni de vin ni de virtuailles. Heureusement que le ravitaillement fonctionne bien.

22 Août 1914 :

Brouillard épais et froid. On entend le canon du côté de Colmar. Des troupes actives nous dépassent, je crois que nous sommes réserve d’armée. On apprend que Metz serait investi et que les allemands auraient été écrasés à Dinant (!).

A 17h, je prends les avant-postes  en avant du village d’ Heimsbrunn – Nuit très froide.

23 Août 1914 :

Brouillard épais et froid. Notre général de division est relevé parait-il, pour ne pas avoir assez pris de précaution dans la marche en avant du 19. Après le brouillard, chaleur accablante. Je contemple les Vosges à ma gauche et la plaine de la basse Alsace qui s’étend devant moi.

Pas de ferme mais de gros villages dans la campagne boisée, a peu de distance l’un de l’autre. On voit les églises de Mulhouse et les hauts fourreaux.  Je viens de terminer ce service d’avant-poste et je rentre au cantonnement d’Heimsbrunn.

Il parait que nous partons à 18h. Contre-ordre : nous ne partons que demain matin pour une direction inconnue.

20h, des camions portent un aéro allemand, le parc d’aviation de Mulhouse a été anéanti.

24 Août 1914 :

Heimsbrunn – Faisons l’exercice dans les champs. Passons par la grande route de Mulhouse à Belfort – Des autos contenant des blessés et des prisonniers boches – Un beau soleil oblige ma personne a faire la lessive.

/ 2 Cartes /

Départ 21h - J’ai avalé 5 ou 6 patates sans pain ni sel - Nuit noire – je crois que nous allons vers l’arrière.

25 Août 1914 :

Petit-Croix – Dure étape – arrivons au jour – 4 oeufs à la coque et je vais me reposer.

26 Août 1914 :

Départ 5h pour MontBéliard – Toute la division se retire en arrière. Pourquoi ? Il parait que nous embarquerions pour aller en Lorraine – Châtenois, Sochaux ; sur tout le parcours, grand enthousiasme des populations qui nous offrent des fleurs, du vin, de la bière. Cela faisait 8 jours que je n’avais pas bu un quart de vin. Aussi, l’estomac a repris des forces et j’arrive dispos à MontBéliard. Ici la population nous offrent au passage des cartes, du café. Nous allons cantonner au château.

/ Plusieurs cartes /

27 Août 1914 :

MontBéliard – Pluie continuelle – repas du soir dans un restaurant devant lequel j’ai fait queue depuis 17h pour manger à 18h ¾ : quel régal !

/ Cartes, Lettres /

28 Août 1914 :

MontBéliard – Exercice matin et soir comme en temps de paix – Après la soupe, c’est un réel plaisir de boire quelques choppes de bière.

/ Cartes, Lettres /

29 Août 1914 

MontBéliard – Exercice matin et soir – On ne se croirait vraiment pas à la guerre avec cette vie de caserne.

/ Cartes, Télégramme à 18h /

30 Août 1914 

MontBéliard – Aujourd’hui dimanche marche – manœuvre de 30km du côté de la frontière suisse – A 15h, corvée de lavage à la rivière. Il parait que nous repartons demain matin et mon linge est tout mouillé

1 Septembre 1914 

Morvillard – On s’occupe des travaux de fortification sur la rive gauche de l’Allaine. Popote : sommes très bien et buvons du bon vin à 0,70. Cette nuit, je couche chez un particulier. Ça va être délicieux.

2Septembre 1914 :

Morvillard – Ce matin, marche dans les bois, ce soir travaux de retranchement – Quant à moi, je suis de jour et en profite pour aller taquiner le goujon dans l’Allaine. Depuis quelques jours, il fait beau.

Je suis très bien nourri et dors bien. Ça ne durera pas longtemps. On lit les journaux !

/ 2 Cartes /

3 Septembre 1914 

Morvillard – Travaux habituels – Toujours confortable – Chaude journée.

/ 2 Cartes /

4 Septembre 1914 

Morvillard – Même journée qu’hier.

/ 1 Carte /

5 Septembre 1914 :

Morvillard – Ce soir, je suis de garde sur une route donnant accès au village. La nuit promet d’être froide et il faut rester dehors sous une haie.

Un cycliste m’apporte un ordre : départ de Morvillard demain matin à 3h. Un moment après j’étais relevé pour aller me reposer.

6 Septembre 1914 :

Arrivée à 10h à Courtelevant (à 2km de la frontière suisse)  par Fesches les chapelles et Delle. Belle journée. Pas de vivre dans ce village (pas de carte postale), la vie dure va recommencer.

Les patrouilles cyclistes cantonnées ici ont aperçu quelques troupes ennemies dans les bois de la haute alsace du côté de la Ferrette.

Je me suis débrouillé pour manger avec d’autres sous-officiers chez un particulier. Il parait que nous sommes ici pour quelques jours. Contre ordre. j’ai juste le temps de manger une soupe à l’anis.

A 18h, nous arrivons à Réchesy (4km plus loin), on ne trouve que des gâteaux.

7 Septembre 1914 :

départ à 7h. La compagnie est avant-garde. Le bataillon va en reconnaissance à une quinzaine de kilomètres dans la haute Alsace. Pays très boisé.

Pfeterrhouse – Moos – Retour à Réchesy à 17h – mange en popote/ 2 Cartes /

8 Septembre 1914 :

Réchesy – Bon café au lait – Nous repartons pour Courtelevant.

/ 1 Lettre /

9 Septembre 1914 :

Courtelevant – On ne trouve rien ici sauf du lait – Reçois une carte me rassurant enfin sur Ernest allé à Poitiers.

/ 1 Lettre /

10 Septembre 1914 :

Courtelevant – Je passe sergent haut-le-pied à la 2ème section (Adjudant Bras). Le bataillon se déplace ce soir pour prendre la réserve des avant-postes à Lepuis (5ème Nord-ouest).

Avec ma demi section, je prends le service dans une ferme où je me fais réparer un bon bol de lait.

Ouf ! Un coup de feu. Je rassemble mes hommes dans la tranchée. Je vais interroger la sentinelle : elle a tiré sur un chien !

/ 1 Lettre /

11 Septembre 1914 :

A 3h, l’ordre est donné de quitter le village – Delle – Grauvillard – Danjantin (parcs à bestiaux) – Belfort – Ici je rencontre le fils du capitaine Robin.

A 16h seulement, nous arrivons à Valdoce.

Dure étape de 35km. Je vais boire un bon café et vais me coucher sur les planches.

/ 3 Cartes, 1 Lettre /

12 Septembre 1914 :

Départ à 4h – Giromagny – Ballon d’Alsace pays charmant et pittoresque mais la côte est dure et la pluie tombe continuellement. En route, le Capitaine nous lit une note disant que les Allemands reculent sur toute la ligne et que nous avons pris l’artillerie d’un corps d’armée.

Arrivée à 16h à Saint Maurice. Nous allons cantonner dans une ferme sur la montagne. Il pleut toujours. Heureusement, je peux me changer et faire sécher mes effets. Très pénible étape de 35km !

/ 2 Cartes /

13 Septembre 1914 :

Départ à 4h – Le Thillot – Cornimont – La Bresse. Dure étape de 25km qui aurait été d’un charme infini si un ouragan n’avait pas soufflé toute la journée nous arrosant de pluie et de grêle. Nous arrivons les pieds dans l’eau et mouillés jusqu’aux os. Suis chez de bonne gens chez qui je me restaure et fais sécher mon linge.

/ 2 Cartes /

14 Septembre 1914 :

Départ à 5h – Gérardmer – Longemer – Pluie continuelle, nous sommes encore mouillés jusqu’aux os. Nous sommes cantonnés dans une ferme en pleine montagne. On allume des feux et fais sécher son linge.

Très dure étape à cause du mauvais temps. Lait et fromage.

15 Septembre 1914 :

Départ à 7h – Et toujours la pluie, c’est dégoûtant – Gerbépal – Il fait un froid de loup. Coliques. Je vais entamer la boite de Küb gardée avec soin.

/ 1 Lettre /

16 Septembre 1914 :

Gerbépal – Repos. Je fais ma petite lessive. Il ne pleut plus mais le temps est nuageux. On voit passer beaucoup de gens qui réintègrent leur domicile. Je suis désigné pour commander la 1ère demi section d’éclaireurs du bataillon.

17 Septembre 1914 :

Gerbépal – Exercices. Je n’y assiste pas m’étant fait porter malade pour coliques (purgé). On ne trouve rien comme vivre ici ni comme papier pour correspondance.

18 Septembre 1914 :

Gerbépal – Il a fait un vent de tous les diables la nuit dernière. Le froid commence d’arriver ici. Pas de papier pour écrire. Pago le fait pour moi. Ce matin exercice d’éclaireur. On entend le canon dans la direction de Saint Dié. De l’endroit où nous sommes, on voit tomber les obus. Le bruit court que nous irions occuper les cols.

19 Septembre 1914 :

Gerbépal – Pluie toute la journée – Théories, revues, nettoyage.

/ 1 Carte /

20 Septembre 1914 :

Gerbépal – Pluie continuelle, temps froid.   / 2 Cartes /

A 11h départ. La section a failli être foudroyée : la foudre est tombée sur la route à 20m devant nous. Quelle secousse !

- Anould – Fraize – Plainfaing – Ces deux derniers villages ont subi les effets du bombardement. Cantonnons à Plainfaing. Trouve du vin (Joie !) / Cartes /

21 Septembre 1914 :

L’ordre arrive dans la nuit de prendre l’offensive vers le nord, mais les boches s’étant repliés, il y a contre ordre.

Départ à 6h30. Au bout de 6km de marche dans la vallée de la Meurthe, nous arrivons sous une pluie fine à Habeaurupt. On trouve encore du vin (0,80), du lait, du fromage.

Il parait que nous allons prendre les avant-postes du côté du col du Bonhomme.

 / 2 Cartes /

22 Septembre 1914 :

Départ à 6h pour prendre les avant-postes du col du Lonspach – Le Rudlin –

Nous grimpons par un sentier abrupt. La compagnie s’installe dans une ferme abandonnée sur le chemin frontière d’où l’on peut se porter aux tranchées.

Première journée : Il fait très froid, la grêle tombe par intermittence. Les obusiers boches situés à 10km de là nous lancent des « marmites » qui font beaucoup de bruit mais qui n’arrivent pas jusqu’à nous.

A 12h, je fais partie d’une patrouille qui doit se porter 3km en avant des tranchées. Quelques chasseurs alpins sont avec nous (effectif 20 hommes). Nous marchons toujours sous bois pendant 3h. Nous arrivons enfin à une lisière de bois où nous fouillons une ferme où les boches se rendent chaque jour pour prendre du lait. Au bout d’un moment, les obus (marmites) sifflent au-dessus de nos têtes et vont tomber 2km en arrière de nous. C’est un réel plaisir d’entendre le sifflement, on dirait un pigeon volant au-dessus des sapins.

Bientôt, le sifflement devint plus strident et les obus éclatent plus près. Nous repartons à la ferme de départ. Les marmites nous serrent maintenant de plus près. Sic ! A terre ! La marmite éclate à quelques mètres devant nous et fait un trou de 2m de diamètre. Sic ! Sic ! Encore plusieurs autres. Encore quelques pas et nous arrivons hors de portée. Tout le monde est indemne. Nous en avons été quittes pour un peu de frayeur !

/ 1 Carte /

23 Septembre 1914 :

Deuxième journée : La nuit a été très froide et je plains les hommes qui ont du passer 6h dans les tranchées. Pour ma part, je n ai pas dormi de la nuit tellement je grelottais. D’ailleurs, je m’étais pendant la patrouille et … interdiction d’allumer des feux 

Le soleil se montre. Les obusiers tient mais pas dans notre direction.

A 11h départ pour une reconnaissance. Nous échangeons 4 ou 5 coups de feu avec une patrouille boche qui se retire. Nous ramenons de la ferme Violette toute une famille soupçonnée avec leurs bestiaux.

Les obusiers n’ont heureusement pas tiré. Retour 19h – Nuit noire.

24 Septembre 1914 :

Troisième journée : Nuit très froide. A 7h, je repars en reconnaissance à la ferme Mielos. Nous allons enterrer un fermier tué par une marmite. Retour à 9h30.

Départ à 10h. Le 5ème bataillon vient nous relever et nous redescendons à Habeaurupt pour nous reposer. Nous recevons quelques hommes du dépôt. On s’informe des nouvelles du pays.

Vu Chamayan, Marc, et de mes camarades de mon escouade de l’active qui ont été blessés du côté de Lunéville.

/ 1 Lettre /

25 Septembre 1914 :

Habeaurupt – Nous faisons nos provisions de « Shniaps » et de fromage avant de partir aux avant-postes. On entend les obusiers plus près. En effet, on nous annonce que la ferme du col de Lonspach où nous étions a été « marmitée ».

/ 2 Cartes /

26 Septembre 1914 :

Départ à 6h pour prendre les avant-postes au col du Bonhomme. Il fait très beau. Nous passerons deux jours dans des tranchées sous les immenses forêts de pins.

Vers 10h, une trentaine de marmites sifflent au dessus de nos têtes. Temps froid – Nuit Noire.

A 20h,  j’organise une corvée d’eau car le jour, on pourrait recevoir des marmites. Je me rends à une ferme frontière occupée par les alpins et située sur la route de Fraise au Bonhomme.

Je suis de veille et je passe la nuit appuyé contre un pin.

27 Septembre 1914 :

Deuxième journée au Bonhomme :

Vais avec ma demi section à un petit poste avancé à une lisère de bois. Nous sommes à 2000m des tranchées boches. Toute la journée, nous entendons une vive canonnade à gauche. Plusieurs marmites sifflent au dessus de nos têtes.

28 Septembre 1914 :

Troisième journée au Bonhomme : La nuit a été très froide mais elle s’est passée sans incident.

A 10h, nous somme relevés et nous redescendons à Habeaurupt par le Rudlin. Vite je cour acheter des fromages. J’avale un bol de lait et vais me coucher.

29 Septembre 1914 :

Habeaurupt – On s’inquiète de ne pas avoir de vin. J’en trouve du vieux à 2,50. On raconte que nos grosses pièces vont venir au col. Quel plaisir de manger une soupe chaude bien assis sur une poutre en bois.

On nous annonce que l’armée de Pronfrinz a été coupée, Saint Dié a été repris par les allemands mais c’est une petite affaire.

/ 1 Carte /

Je suis sans tabac depuis quelques jours.

30 Septembre 1914 :

Départ à 6h pour les avant-postes. Heureusement, c’est notre tour d’être réserve et nous restons au bas du col, dans la vallée à Le Rudlin. Il fait très beau mais le vent est froid./ 2 Cartes /

1 Octobre 1914 :

Le Rudlin – Ordre est donné de manger la soupe à 8h30.

Départ à 9h30 en reconnaissance (1 section). Nous fouillons la ferme abandonnée « Mathieu » ou nous emportons une trentaine de fromages. Je pousse une pointe jusqu’à la ferme « Violette ». Rien à signaler. Heureusement que le retour n’a pas été marmiteux.

Rentrée à 18h. J’avais l’estomac dans les talons. Belle excursion sous foret.

2 Octobre 1914 :

Habeaurupt – Nous revenons en arrière pour le repos. Il est vrai qu’au Rudlin, ça n’a pas été très pénible hormis la patrouille d’hier.

/ 1 Lettre / 1 Carte /

3 Octobre 1914 :

Habeaurupt – Exercice en veste ! (Quel froid !). On reçoit comme nouvelles que les boches reculent toujours et qu’ils ont passé la Meuse. Ici, la situation ne change pas.

/ 1 Carte /

4 Octobre 1914 :

Alerte à minuit. Par un brouillard épais et un vent glacial, nous atteignons à 4h le Lac Blanc où la compagnie va prendre les avant-postes. Depuis le matin, nous restons couchés sous des sapinettes et grelottons. On entend des coups de feu (patrouille). A la nuit nous rejoignons la ferme « Immerling ».

5 Octobre 1914 :

À 4h, nous quittons la ferme et revenons sous bois qui exhalent un parfum merdeux.

Ma section prend le service à une tranchée. Nous sommes là jusqu’à demain matin 4h. D’où nous sommes, on aperçoit la vallée d’Orbeck sur le versant allemand.

Il fait beau mais nous souffrons du froid aux pieds.

Des individus sortant d’une ferme à 1000m en avant se cavalent lorsqu’on leur tire deux coups de fusil. Vive canonnade à gauche et mitrailleuse jusqu’à 17h.

6 Octobre 1914 :

La nuit a été affreuse – Vent glacial et pluie fine (pas d’abri) –

À 5h, on nous relève et par un sentier baveux et difficile, nous gagnons le Lac Blanc (Hôtel) où nous venons nous reposer. Cet hôtel au début de la campagne a été pris d’assaut par les alpins ; ce fût une marmelade dans les pièces où l’on se battit à la « fourchette ». Amas de bibelots un peu partout en désordre.

Cet hôtel devait être d’un luxe et d’un confortable sans pareil. Autour de l’hôtel sont plusieurs tombes où dorment boches et français. (Altitude 1080m).

7 Octobre 1914 :

À 4h, nous nous portons à une ferme sur la descente de la vallée allemande pour y prendre le service pendant 24h. On est bien dans le foin mais, comme partout, il ne faut pas sortir car la maison est repérée par les obusiers. Temps froid, épais brouillard. À 12h, le soleil se montre. Quelle joie de pouvoir causer au soleil et regarder le beau panorama par une lucarne. Les cuisiniers font la soupe à l’hôtel et nous apportent un bouillon chaud à la tombée de la nuit.

/ 1 Carte /

8 Octobre 1914 :

Nuit froide – A 4h, on nous relève. Nous repartons aux emplacements du 4 Octobre. Toute la journée nous restons couchés sous les sapins sur un tapis de mousse gelée.

A midi le soleil se montre et nous réchauffe. A la nuit, je pars avec une escouade visiter deux fermes abandonnées où les boches étaient venus l’après-midi.

Rien à signaler. A 19h, nous nous retirons à la ferme ‘Immerling’.

/ 1 Carte /

9 Octobre 1914 :

Reprenons à 4h notre poste à la tranchée ou je suis détaché à une tranchée isolée avec l’escouade. La journée est magnifique. On aperçoit dans le lointain les sommets arrondis de la forêt noire et la vallée du Rhin au dessus de laquelle flotte un brouillard argenté.

A 15h, fusillade à 400m à droite. Je fais prendre renseignements : une patrouille boche s’est avancé trop près de nos lignes – Nuit pas trop froide.

10 Octobre 1914 :

retour à 5h à l’hôtel du Lac Blanc pour y reposer. Le brouillard coule, la température se refroidit. Je bois un bouillon bien chaud et fais la sieste.

Il parait que le 17 nous descendrons nous reposer 5 jours à Habeaurupt. Ce ne sera pas trop tôt.

/ 1 Carte /

11 Octobre 1914 :

Nuit troublée.

Vers 1h, une sentinelle casse un carreau et crie « aux armes ». Vous jugez de cet émoi et de cette pagaille ! Sans lumière, on s’équipe et on sort par une seule porte. Quelle colonne ? Enfin on respire un peu mieux lorsqu’on apprend que c’est une fausse alerte : la sentinelle avait entendu passer … un convoi de mulets et croyait que c’était les boches qui montaient par les rocs.

A 4h, nous allons prendre le service à une ferme en avant du lac.

La ferme est habitée, on y trouve du lait et du fromage. Bonne chère au repas du soir, mangé autour d’une table (chose rare) : soupe aux choux, bouilli, frites, beurre, rôti, vin et café.

Quel bonheur de gouter parfois des plaisirs qui ressemblent à ceux du chez-soi. C’est vraiment trop pour nous qui sommes habitués à faire 4 repas consécutifs parfois avec 4 morceaux de bouilli.

/ 1 Carte /

12 Octobre 1914 :

Minuit : ‘Aux armes !’. On sort rapidement, on entend une fusillade nourrie dans le roven. Plus rien. On réintègre la grange jusqu’au matin 4h à la relève. Nous nous portons en arrière à une ferme près du lac. Très belle journée.

/ 1 Lettre / 1 Carte /

13 Octobre 1914 :

Je n’ai pas passé une très bonne nuit avec des maux de ventre. Aussi vais-je à l’hôtel où je me repose avec une purge. Ce jour de repos absolu m’a remis sur pied et je pourrai reprendre du service dès demain.

/ 1 Carte /

14 Octobre 1914 :

Me voila de nouveau sur pied. Dès 6h, je rejoins ma section qui stationne dans la forêt. Avec Pago, nous faisons la sieste.

Vers 16h, duel d’artillerie de montagne : les obus sifflent au dessus de nos têtes pour aller tomber sur la crête derrière l’hôtel.

Nous rejoignons à la tombée de la nuit la ferme ‘Immerling’ où nous cantonnons.

A 20h, le capitaine me fait partir en patrouille avec 10 hommes. Nuit noire - Rien à signaler.

15 Octobre 1914 :

Dès 4h, ma section va prendre le poste extrême du 5. Chacun son tour.

Belle journée. Dans la nuit, nous avons eu la visite de deux patrouilles boches qui se sont repliées en vitesse aux deux premiers coups de fusil des sentinelles.

(on peut envoyer de la correspondance car les cuisiniers qui viennent apporter la soupe nous l’emporte).

/ 1 Carte /

16 Octobre 1914 :

Hôtel du Lac. Belle journée. C’est le dernier jour où nous restons sur les hauteurs. Demain, nous redescendons à Habeaurupt nous y reposer 5 jours.

Au poste où j’étais hier, 2 patrouilles se sont rencontrées. Les boches ont eu 4 tués et nous 1.

/ 1 Lettre / 1 Carte /

17 Octobre 1914 :

Habeaurupt – Départ à 5h. Descente rapide par les sentiers abrupts. A 8h, nous sommes rentrés au cantonnement : quelle joie de se reposer à l’abri des éventualités qui se produisent là-haut.

18-19-20-21 Octobre 1914 :

Habeaurupt – On trouve du vin, du ‘shniaps ‘ et quelques conserves.

Un camarade nous prépare un riz au lait vanillé que nous arrosons de champagne. Temps doux avec brouillard.

/ 2 Lettres / 3 Cartes /

le 21 avant de monter aux avant-postes, réveillons avec Pago et autres sous-officiers.

22 Octobre 1914 :

Départ 1h. Nous sommes bien chargés et le chemin est pénible.

Nous allons prendre le secteur à la gauche du Lac Blanc. La nuit est très noire et on a peine à suivre les camarades car on risque de glisser dans les ravines. Je vais prendre position au ‘poste de douane’. Je dirige deux patrouilles et ne rencontre rien.

23 Octobre 1914 :

À 5h, je suis relevé. Une heure après, une reconnaissance allemande tombait sur le poste (nous avons 1 blessé). Nous occupons une ferme en arrière où nous viendrons nous reposer une nuit entre autre (Ferme Tinfronce).

A 18h, nous apprenons la mort du camarade blessé le matin.

A 19h, nous entendons une violente fusillade. Le capitaine m’envoie aux renseignements. La même poste a été attaqué de nuit (nous avons 1 mort). Il fait nuit noire et je regagne la ferme non sans avoir ramassé quelques bûches.

/ 1 Carte /

24 Octobre 1914 :

suis placé aux avant-postes au poste central qui n’est pas très dangereux – Rien à signaler.

25 Octobre 1914 :

Reste à ce poste pour remplacer un sergent fatigué. Nous touchons une couverture et le sac s’alourdit. Ca soir, je serai relevé et irai passé la nuit à la ferme.

/ 1 Lettre / 1 Carte /

26 Octobre 1914 :

Après une bonne nuit de repos, je reprends le poste de douane. Toute la journée, la brume est jetée par un vent froid. Maintenant le poste est organisé à merveille et je me sens tranquille dans les tranchées derrière les réseaux de fil de fer. Mes hommes confectionnent une cave recouverte de rondins et terre où nous serons à l’abri du froid et des obus.

A 20h, un coup de feu. Tout le monde est prêt et j’écarquille mes yeux pour interroger l’obscurité. Rien. Je me renseigne : un caporal a trébuché et a fait partir le coup.

Tout s’est passé normalement.

27 Octobre 1914 :

Ferme Tinfronce pour le repos – temps froid et pluvieux. Apres la soupe du soir, manille.

28 Octobre 1914 :

Poste central. Brume et pluie fine.

A 12h, nous nous portons aux tranchées avancées pour renforcer au cas ou une contre-attaque boche se produirait. Fusillade à gauche. Le brouillard est épais.

A 19h, nous revenons au poste central. A minuit, la neige commence à tomber.

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29 Octobre 1914 :

Je suis de jour et pars vers 8h avec ma canne à l’hôtel du Lac Blanc accompagné les hommes malades à la visite. Il ne neige plus mais le temps est froid !

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30 Octobre 1914 :

Poste de Douane - Rien à signaler.

31 Octobre 1914 :

Ferme Tinfronce -  Ordre est donné de lancer une reconnaissance en avant. Naturellement, j’en fais partie. La brume est épaisse. Nous sommes sur un mamelon boisé : les obus allemands et français se croisent à une dizaine de mètres au-dessus de nos têtes. C’est charmant ! Sur notre gauche la fusillade crépite dur. Nous rejoignons la ferme à la nuit.

 

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