Carnets d’Ernest OLIVIé

Soldat au 122e, 322e puis 96e régiments d’infanterie

 

Mise à jour : Mars 2015

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Yves m’écrit fin 2014 :

 

« Mon grand-oncle, Ernest OLIVIÉ, était prêtre et brancardier.

Incorporé au 122e R.I. en novembre 1914, il passa au 322e R.I. le 28/09/1915, puis au 96e R.I. le 01/09/1916. Il mourut près de Locre le 01/05/1918.

Ses carnets ont bien entendu un rapport profond avec la religion, qui n'était pas absente des tranchées. Mais il n'y a pas que ça, et il nous en dit beaucoup sur ce qui s'est passé et sur ce que ressentaient les combattants.

 

 

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Préambule

 

Ernest Olivié, né en 1889, a fait ses deux ans de service militaire de fin 1910 à fin 1912, puis il a continué ses études théologiques.

Fin juin 1914, il est ordonné diacre de l’Église catholique.

Le 1er août 1914, il accompagne des enfants du bassin houiller de Decazeville vers leur colonie de vacances à Espalion, et il commence ses écrits à cette date :

 

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1er août 1914

Départ pour la colonie de vacances, malgré quelques bruits de guerre et de mobilisation qui circulent dans le bassin houiller. Entrain extraordinaire de nos chers petits colons.

Départ de Cransac au train de 7 h. Voyage tout à fait gai.

 

Arrivée à Rodez à 8 h. Pas de route jusqu’à l’entrée du faubourg.

Là on se met en ordre, un sous-lieutenant en tête, un lieutenant derrière. Mais à peine s’est-on mis en marche, clairons sonnants, tambours battants, qu’une femme affolée vient nous prier de faire taire notre clique, de peur de surexciter la foule qui est déjà tout en fièvre : les bruits de mobilisation se sont confirmés, mais évidemment l’ordre n’a pas encore paru ; cela ne nous paraît pas une raison suffisante pour obéir aux injonctions de cette malheureuse.

Entrée à Rodez sensationnelle tout de même.

 

Le point de concentration est le pensionnat Saint Joseph qui doit nous donner l’hospitalité à midi.

On s’y rend par le Bd Denys Puech qui est tout envahi par d’énormes troupeaux de bêtes de toutes sortes : c’est grand marché.

Hommes et bêtes nous regardent avec étonnement : nos petits colons avec leur équipement complet, sac au dos, musette au côté, brandissant leur grande canne, ont bien l’air d’aller à la guerre : c’est tout à fait à l’ordre du jour.

 

Arrivée vers 9 h 30 à Saint-Joseph.

On y dépose tous les objets gênants, et en avant pour aller visiter un peu la ville ; St Amans est tout près ; on y récite un bon Pater et on offre à Dieu ce début de colonie qui s’annonce pour tous si intéressante. Hélas ! Le voile sombre qui devait la couvrir de ténèbres restait encore entièrement caché aux yeux de ces bons enfants sans soucis.

Chez nous la pensée devient un peu obscure.

Un commandant du 122e – le régiment qui stationne à Rodez – m’a accosté pour me demander un peu ce qu’était notre petit groupe. Après avoir répondu à sa question, je me suis permis de lui demander si les bruits de mobilisation étaient fondés ; sa réponse a été affirmative.

Ce matin même il avait reçu l’ordre de préparer la mobilisation. A l’instant même il se rendait à Ste-Geneviève pour voir si on pouvait y établir un cantonnement.

 

À 11 h 30, on rentre pour le dîner. Table tout à fait bien garnie, nos chers colons ont peine à en croire leurs yeux. En attendant, loin de s’extasier, ils font jouer activement cuillers et fourchettes et bientôt tous les estomacs se déclarent satisfaits.

Il ne reste plus qu’à mettre sac au dos, et en avant pour la gare.

Il y a grand encombrement sur les quais : des territoriaux en bourgeron travaillent à l’embarquement de caisses de fusils Legras, qu’on nous dit être expédiés à destination de diverses gares de la ligne d’Albi pour garder les voies de communication : ça s’aggrave donc de plus en plus.

 

À 1 h 15, le train charrette qui doit nous déposer à Bertholène se met en marche lentement ; il fait chaud et pas un brin d’air ne vient tempérer les ardeurs de ce soleil brûlant. Mais qu’importe, tout le monde est gai : on part en colonie, pourrait-on être triste ?

 

Après une heure de ce voyage si peu intéressant, on arrive à Bertholène.

Là il faut prendre l’embranchement d’Espalion et changer de train. Par conséquent il faut attendre plus d’une heure sur les quais ; on profite de ce long arrêt pour se rafraîchir un peu. Mais on est impatient d’arriver et on appelle de tous nos vœux la locomotive qui doit nous amener vers le pays où vont se réaliser tous nos rêves de colonie.

 

À 3 h 45, on nous donne satisfaction, et nous voilà à l’instant vers le vrai chemin d’Espalion. Dieu nous garde de tout danger et à 5 h nous serons rendus au charmant petit nid qui doit nous abriter pendant un mois.

Il fallait pourtant toute l’insouciance de l’enfant pour ne pas se sentir en proie à des préoccupations d’un autre genre. Autour de nous on ne parlait que de guerre.

Des parisiens éplorés rejoignaient en hâte leur famille et pensaient rentrer à Paris dans la soirée pour y régler leurs affaires. Le voile sombre de plus en plus assombrissait notre horizon !

Mais les petits colons n’en avaient garde : ils étaient tout à la joie et leurs yeux, devant la pittoresque descente à travers viaducs et tunnels qui s’étend sur une longueur de 4 ou 5 kilomètres, leurs yeux, dis-je, ne perdaient point de vue la belle maison hospitalière qui leur avait été montrée du doigt.

 

À 4 h 45, une dernière fois la locomotive stoppe, c’est Espalion.

Tout le monde descend de voiture ! On ne se le fait pas dire deux fois ; avec un ordre parfait chacun, équipé, prend vite sa canne et nous voilà sur le chemin de la gare. Clique en tête, tout le monde bien en ordre, on commence un défilé vraiment magnifique.

Hélas ! Ce fut de courte durée ; nous étions à peine arrivés à hauteur de la gendarmerie que M. le Commissaire de police vient poliment nous prévenir qu’il serait bon de ne pas continuer notre marche triomphale, parce que l’ordre de mobilisation allait être affiché à l’instant.

Nous ne nous le fîmes pas dire deux fois et, certes, ce fut heureux qu’on nous en avertît, car notre gaîté de tout à l’heure aurait singulièrement contrasté avec les pauvres visages crispés, désespérés des pauvres femmes toutes en larmes. Nous gagnerons le collège par les voies les plus isolées, battus nous-mêmes par une nouvelle aussi terrible : une mobilisation générale !

Sans doute ce n’est pas encore la guerre, mais celle-ci est bien souvent la suite de celle-là ! C’était donc bien vrai ; maintenant, plus d’erreur possible !

 

Pauvres enfants du « pays Noir », vous allez vous aussi payer votre tribut de larmes et de sacrifices à ce terrible fléau qui s’annonce. Sans doute vous n’aurez pas encore à verser votre sang, mais, dès ce soir, il vous faudra dire adieu à tant de beaux rêves entrevus depuis si longtemps.

Le sacrifice sera d’autant plus grand que depuis ce matin vous viviez une véritable journée de colonie. Il vous faudra voir partir, pour aller lutter, deux de vos maîtres dont l’un surtout, M. l’abbé Noyer, vous aime si chèrement. Il vous faudra aussi, sacrifice encore plus douloureux, voire peut-être partir un père, un frère, en tous cas des parents ou des amis.

Ne les oubliez pas !

Que dans vos tendres élévations vers Dieu, vos cœurs sachent faire monter vers ce Bon Père des supplications qui le touchent. Oh ! Demandez-lui bien d’avoir pitié de nous ! De nous délivrer encore, si possible, de la guerre ! O fléau terrible dont on ne dira jamais assez de mal ! Faut-il que les hommes soient pervers pour aller ainsi de sang-froid préparer des choses si effroyables !

La cupidité, l’orgueil de Guillaume II qui veut mettre en présence des millions de soldats pour les voir s’entr’égorger ! Oh mon Dieu, quelle horreur ! « Si possible est, transeat calix iste ! »

 

Arrivés au Collège et aimablement accueillis par M. l’Économe qui, à défaut de M. le Supérieur, nous fait les honneurs, nous laissons à un des abbés le moins intéressé par la mobilisation la garde des 35 petits colons. Leur gaieté n’est point exubérante, mais la beauté du site, la nouveauté des lieux, les font peu à peu sortir de leur consternation.

 

Quant à nous les vieux, les mobilisables, nous nous acheminons en hâte vers la Mairie pour lire à nouveau l’ordre de mobilisation et prendre nos mesures en conséquence.

Le 1er jour est le lendemain dimanche : il faut donc qu’à tout prix demain nous soyons rentrés au Gua. Ce sera encore aisé, car demain encore, les trains circuleront normalement pour tout genre de voyageurs.

 

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Le 21 nov. 1914, Ernest Olivié est incorporé au 122e R.I., 25e compagnie. Pendant quelques mois, il va vivre dans une caserne de Rodez.

 

Le 19 mars 1915, il est ordonné prêtre à Rodez et le 27 avril 1915, c’est le grand départ pour aller rejoindre le régiment en Champagne.

Le récit qui, jusqu’ici, s’était limité à la journée du 1er août 1914, va reprendre quotidiennement pour ne plus s’arrêter jusqu’à la mort sur le front belge le 1er mai 1918. Tous les carnets ont été retrouvés et retranscrits, sauf le dernier qui est perdu.

 

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La préparation aux combats, en CHAMPAGNE (avril-septembre 1915)

 

Les divers cantonnements :

- St-Rémy s/Bussy (1 mois),

- Herpont (2j),

- Valmy (1 mois),

- Somme-Bionne (21 j),

- St-Rémy s/Bussy (21j),

- près des tranchées à 6 km du front à Cabane-Puits (21j),

- Voilemont (3j),

- Contault(18j),

- Gizaucourt (2j).

 

Le départ à la guerre : 27 - 29 avril 1915.

27 avril 1915

Départ de Rodez à 16 h 30. Salles-la-Source, Nuces, Marcillac,

St-Christophe, Auzits (*)

Cransac, Aubin, Viviers (**)

Penchot, La Roque-Bouillac, Vernet

Capdenac (***)

Figeac.

 

(*) : Ici, Ernest est passé tout près de sa maison natale et familiale : c'est le "pays" de son enfance.

(**) : Ici, nous sommes dans le bassin houiller de Decazeville.

(***) : Ville qui reviendra souvent dans le récit.

28 et 29 avril 1915

BriveLimogesAmbazacSt Sulpice-Laurière

Bersac = campagne verdoyante et fleurie, bien cultivée, fertile.

La SouterraineForgevielle

Argenton : belle cité dominée par une belle église gothique et une statue de N.D.

Châteauroux : vaste gare. Magnifique cathédrale à double flèche gothique. Des milliers de roues de canon neuves encombrent la gare, nous avons l’impression que quelque chose d’assez grave se prépare. Une plaine immense, bien cultivée et boisée fait suite à la gare.

Issoudun : gentille ville assise dans une plaine fertile, arrosée de multiples canaux ou ruisseaux fertilisant des jardins immenses plantés d’arbres fruitiers en fleur et de légumes variés.

Chârost : magnifique patelin.

St Florent s/Cher.

Bourges : toujours accueil enthousiaste de la population, surtout depuis que nous avons abandonné le département du Lot.

Très court arrêt à la gare de Bourges, où je puis remarquer la cathédrale dominant l’ensemble de la ville, du reste plate et sans grand relief. Ville étendue et … perdue dans la verdure et les arbres en fleur.

Les Aix-d’Angillon.

SancerreVignes.

Cosnes : sur les bords d’un large fleuve (Loire).

 

9 h du soir : Clamecy.

Cravant : bon café à l’eau de vie ; c’est un peu plus de minuit.

Auxerre : 26 minutes d’arrêt.

Troyes : 30 minutes d’arrêt. Ville tout en plaine. Grandes usines.

Beaucoup de verdure et de villas.

 

Après Troyes, vaste plaine crayeuse à perte de vue, vastes champs de blé. Quelques chevaux labourent encore. Charmont (*) : joli petit patelin où, nous dit-on, nous sommes  à 2 h de Châlons. Toujours plaine blanche à perte de vue, mais semailles fort en retard.

Arcis-sur-Aube.

Mailly-le-Camp : tout près de Mailly, plusieurs tombes de soldats tués au champ d’honneur ; drapeau tricolore et croix de bois ornent les tombes. « De profundis ». Nous saluons respectueusement les restes de nos frères d’armes.

Sommesous : maisons bombardées. De nombreuses tombes ornées de croix et des fermes bordent la voie.

Chalons : arrivée à 12 h 25. Immense gare. Mais on sent que le théâtre de la guerre n’est déjà plus bien éloigné. Pas moyen de se procurer du vin. Point de cartes postales. On ne nous les laisserait pas partir, nous dit-on.

Du reste l’arrêt est court. J’ai juste le temps d’envoyer un mot à mes parents.

 

En route pour Suippes, le point de débarquement.

Quelques km à peine, et nous traversons la Marne sur un pont provisoire en bois, tandis que l’on reconstruit très activement l’ancien pont qu’on avait fait sauter pour couper la route aux Boches.

 

À 14 h 15 nous arrivons enfin à Suippes.

Là, pour la première fois, nous entendons gronder le canon. Les lignes ennemies ne sont qu’à 5 km, nous assure-t-on. Naguère d’ailleurs, ils occupaient Suippes. Le village présente en effet beaucoup de ruines, entre autres celle d’un vaste château brûlé par les Allemands lors de leur fuite. La gare n’existe plus. Des dépôts de munitions sont activement fabriqués à l’aide de gros rondins de bois superposés.

 

Nous stationnons une bonne heure sur les quais, puis on nous dirige vers notre cantonnement, qui ne se trouve qu’à 7 ou  8 km, nous assure-t-on. La chaleur est accablante, la route défoncée et couverte de poussière.

Le sac est bien lourd pour nos épaules peu habituées à le porter. Je souffre atrocement, mais j’offre ces peines à Dieu qui me donne la force de les supporter courageusement.

Sur le bord de la route, dans le bois de sapins, des artilleurs campent dans des huttes très bien fabriquées ; nous envions leur repos. Un peu plus loin nous arrivons à un petit village : Château-Bussy (**), que nous croyons être notre lieu de repos. Il n’en est rien pourtant.

À peine pouvons-nous recevoir un quart d’eau que les habitants nous tendent au passage.

 

En route pour St Rémy-Bussy qui est bien encore à près de 3 km. Je suis à bout de forces !

Une petite pause alors que la chaleur devenait moins accablante m’a donné un peu d’entrain pour arriver jusqu’au village où nous trouvons enfin notre cantonnement dans une écurie.

 

Puis on part en quête du souper : on trouve du vin à 12 sous le litre, quelques victuailles dans une épicerie, puis une table et de l’eau froide dans une maison, chez de bons réfugiés des pays envahis.

Après nous être un peu restaurés, nous regagnons notre cantonnement où nous nous étendons de notre mieux pour prendre un repos bien gagné. Une petite pensée pieuse et un bout de prière, et je m’endors.

 

 (*) : Charmont-sous-Barbuise.

(**) : Actuellement, ce village est nommé Bussy-le-Château.

30 avril 1915

Le froid me réveille vers 3 h du matin. La pensée que je pourrai célébrer la Ste Messe dans l’église du village me fait grand plaisir.

 

À 6 h 15 je puis en effet la célébrer ; quelques amis y assistent. Le grondement du canon se fait entendre très fort, et de l’autel je l’entends : cela me cause de l’émotion, je prie pour ces pauvres soldats qui à cette heure tombent morts ou blessés au champ d’honneur.

Le village où nous sommes n’a pas eu à souffrir de l’invasion, sauf pendant quelques jours. Le Boche, du reste, n’y a pas semé trop de ruines. Les paysans labourent paisiblement leurs champs tandis qu’au loin gronde le canon.

Soupe préparée en plein air.

 

L’après-midi, repos et revue.

Puis nous attendons les événements. Je me propose pour aller au poste de police servir d’agent de liaison avec la C nie (la 33 e). Le reste comme à l’ordinaire : souper en plein air ; coucher à 8h après une bonne visite au T.S. Sacrement de la coquette église du village.

Samedi 1er mai 1915

Ce matin la canonnade se fait moins entendre. On nous dit que les Boches ont planté le drapeau rouge sur leurs tranchées, c’est tout à fait « kolossal » !

 

À 5 h, messe.

 

À 6 h départ pour l’exercice avec chargement complet. Chaleur torride ; il faut aller à 4 km de St Rémy vers la Croix-en-Champagne.

Sur la route des équipes de soldats cantonniers travaillent à réparer la route défoncée par des centaines de fourgons, voitures ou autos à munitions qui la sillonnent pendant tout le long du jour. Nous assistons précisément au défilé d’un de ces convois : c’est fantastique !

Entre-temps exercice : maniement d’armes et école de section : je ne puis y mettre de la bonne volonté tellement je suis fatigué et accablé par les chaleurs et le poids du sac.

 

Retour à 10 h 15 pour la soupe. Dîner en plein air. (*)

 

À 13 h 30 visite du major qui classe certains d’entre nous parmi les malingres.

 

A 15 seulement, un peu d’exercice sur la route de la Croix.

 

Retour à 17 h. Souper. Rapport.

Puis nous allons assister de loin au vol de nos aéros (avions) que nous distinguons fort bien à l’horizon, vers le nord-est. Nous voyons éclater les bombes ou obus laissant, après une vive lueur d’une seconde, un épais nuage de fumée qui se disperse très lentement.

Visite au St Sacrement, prière, chapelet. Quelques camarades se confessent pour faire la Ste Communion dimanche matin.

 

(*) : Les Aveyronnais « dînent » à midi, et « soupent » le soir

Dimanche 2 mai 1915

Temps nuageux

 Lever un peu retardé pour moi, étant donné que je ne dis ma messe qu’à 11 h, afin de permettre à nos soldats d’y assister. Je ne chôme pas cependant : corvée de bois à près de 3 km d’ici.

À 10 h grand-messe à laquelle je n’assiste pas, étant obligé d’assister au dîner de mon escouade pour réclamer la part qui me revient.

À 11 h je dis la Ste Messe : une soixantaine de soldats y assiste ; chant du credo et du cantique « Pitié mon Dieu ».

L’art manque un peu, mais point l’âme : c’est touchant, tandis que le canon gronde au loin, d’entendre monter vers Dieu ces chants si mâles.

 

Dîner. Petite promenade.

 

Vêpres à 14 h : chant bien exécuté mais auquel tout le monde ne participe pas. Pas de bénédiction de St Sacrement ; en revanche, mois de Marie. Plusieurs soldats y assistent.

Après vêpres, on nous prie de rentrer au cantonnement parce que le général de LANGLE De Cary, commandant la 4e armée doit venir le visiter. On l’attend en vain ; il vient cependant dans le village.

 

Après souper, promenade dans les environs, mais pas bien loin, puisqu’on ne peut pas s’éloigner de plus de 200 m. Prière à l’église.

Coucher comme à l’ordinaire.

Lundi 3 mai 1915

Rien à signaler.

Messe à 4 h 30. Exercice sur la route du Tilloy (*) à 4 km.

Chaleur pas trop forte et pourtant je suis fatigué ; les routes de Champagne sont éreintantes, aucun aspect nouveau ne rompt la monotonie du chemin. Le clocher de St Rémy nous apparaît toujours rapproché et il s’éloigne à mesure.

Le soir, exercice au même endroit.

 

(*) : Tilloy-et-Bellay

Mardi 4 mai 1915

Même exercice que les jours précédents sur la route au-delà de Château-Bussy : village en partie ruiné, le clocher de l'église notamment est bien endommagé. Chaleur accablante.

Route brûlante et poudreuse : c'est vraiment trop de fatigue qu'on nous impose !

 

À 10 h 30 à peine, nous rentrons pour la soupe, complètement fourbus !

 

L'après-midi, exercice moins violent sous la direction de l'adjudant Pagès sur la route du Tilloy.

 

À 7 h du soir, mois de Marie à l'église du village : quelques soldats dans l'assistance. L'exercice est sans intérêt, sans même grande piété : une lecture à peine intelligible ; c'est la prière du diocèse, dont on ne saisit que des bribes, pas de chant, chapelet récité à la fin.

La Bonne Mère se contente de peu ; elle doit tenir compte de la bonne volonté des gens, peut-être moins habitués que nous aux manifestations bruyantes de la piété.

Mercredi 5 mai 1915

Une longue marche est au programme de la journée.

Départ à 5 h ½.

Aussi, dès 4 h, je prends le chemin de l'église pour y dire la Ste Messe. Temps assez frais parce que sans soleil : idéal pour la marche.

Itinéraire : St Rémy - Le Tilloy - route de Reims à Ste Menehould pendant 5 ou 6 km, puis retour à St Rémy par un chemin forestier. Sur les bords du chemin, des paquets entiers de cartouches françaises sont abandonnés. La lutte a dû être chaude par-là quand on pourchassait l'ennemi en déroute.

 

Le soir, repos jusqu'à 14 h. Lavage de 14 à 15 h.

 

De 15 h à 16 h, revue du lieutenant qui se montre rigoureux et même assommant.

Jeudi 6 mai 1915

Exercice en direction de Somme-Suippes à 5 ou 6 km d'ici. Pendant l'exercice, nous assistons au vol de plusieurs aéros dont un nous survole. Nous le supposons ami, mais aucune preuve ; il ne nous a d'ailleurs fait aucun mal.

Retour après un trajet rapide. Je suis éreinté littéralement, et je maugrée contre notre lieutenant. Je ne suis malheureusement pas le seul. Soirée orageuse : nous la passons au cantonnement à faire des exercices de maniement d'armes. On m'annonce un changement de Cnie (*).

De la 33e, je passe à la 34e. Sans regrets ! ...

 

Le soir, mois de Marie à l'église, comme mardi dernier.

 

(*) : Compagnie.

Vendredi 7 mai 1915

Messe et exercice dans la matinée, comme à l'ordinaire, dans la direction de Somme-Tourbe ; le soir dans la même direction. Jeux intéressants auxquels nos bleus de la classe 15 prennent un intérêt passionnant, comme il convient à leur âge. Longue pause et départ pour rentrer à 16 h 30.

Journée beaucoup moins fatigante que les précédentes.

J'ai rempli le rôle de chef de demi-section, le matin et le soir. Je ne m'en suis pas mal tiré, mais on ne s'improvise pas ainsi du jour au lendemain chef d'une faction assez importante.

Samedi 8 mai 1915

Marche militaire qui ne m'empêche pas d'aller dire la Ste Messe à l'église, à 4h. Mon lieutenant y assiste.

C'est un moyen si excellent de sanctifier sa journée que de la commencer ainsi, par servir le Bon Dieu, que vraiment on serait bien insensé de le négliger.

 

Départ pour la marche à 5 h ½.

Temps favorable parce qu'un peu de vent tempère la chaleur ardente. De St Rémy au Tilloy, 5 km. De ce village, nous remarquons le centre d'abat avec ses autobus aménagés pour le transport de la viande : 2 ou 3 nous croisent en route. Du Tilloy à la Croix-en-Champagne, 6 km.

C'est déjà plus fatigant parce que les rayons du soleil deviennent plus brûlants. De la Croix-en-Champagne à St Rémy, 5 km, ça devient intolérable. Pas un brin d'air : on est noyé de sueur.

Quel soupir de soulagement quand on arrive au cantonnement ! Soupe et repos jusqu'à 14 h, puis travaux de propreté : je vais laver un peu de linge dans le Bussy aux eaux blanchâtres et bourbeuses, dans lesquelles des milliers de chevaux viennent barboter pendant la journée et aux lieux d'abreuvoir surtout.

Dimanche 9 mai 1915

Journée de repos et de prières.

Je la commence comme la précédente par la Ste messe à laquelle viennent assister quelques bons camarades auxquels j’ai le bonheur de distribuer le pain des forts. Comme je demande à Dieu de les bénir, ainsi que nos braves soldats qui, en ce moment, sont exposés dans les tranchées voisines à la terrible mitraille que crachent sans cesse les gros canons que nous entendons tonner.

Après la messe, revue d’armes.

 

À 10 h grand-messe à l’église du village : de nombreux soldats y assistent ; mais combien d’autres n’y pensent même pas ! Beaucoup, il est vrai, sont obligés de rester au cantonnement pour pouvoir prendre leur repos.

Quant à nous, c’est au retour vers 11 h que nous déjeunons avec quelques amis. Vêpres à 14 h. Puis repos au Calvaire sous les pins, étendus sur la verte pelouse.

Souper à 17 h.

 

À 20 h on s’endort au son du canon qui gronde au loin.

Lundi 10 mai 1915

Messe et exercices comme d’habitude. Mon lieutenant vient assister à ma messe et y fait la Ste Communion. Il m’exprime le désir d’y venir tous les matins, et me prie de venir le réveiller.

Exercice dans la direction de la Croix-en-Champagne. Je suis chef de demi-section.

Soirée sans relief.

À noter cependant dans la journée un bombardement formidable dans la direction du front, et une activité extraordinaire de notre armée aérienne qui essuie des feux terribles des canons boches. Nous rions de leur maladresse.

Mardi 11 mai 1915

Rien à signaler, sauf le soir les exercices de la retraite à Jeanne d’Arc dont nous célébrons la fête dimanche prochain. C’est bien le moment d’invoquer cette bonne patronne de soldats qui va nous donner la victoire, j’en ai le ferme espoir.

Exercices peu violents pendant la journée. …. En campagne le matin, et exercices pendant une ½ h le soir à l’ombre d’un grand bois de pins.

Mercredi 12 mai 1915

Ste Messe à 4 h ¼.

Départ pour une marche militaire à 5 h ½.

Avant de partir, soupe, café à emporter avec bille de chocolat. Quels bons soins nous prodigue-t-on ! Marche d’au moins 20 km, que tout le monde fait sans trop de fatigue. Temps très favorable.

 

Le soir, repos et travaux de propreté, pour le corps, et pour l’âme chez plusieurs qui n’oublient pas que c’est demain la grande fête de l’Ascension.

Jeudi 13 mai 1915

C’est donc aujourd’hui la grande fête de l’Ascension. Je dis la Ste messe à 5 h pendant que mon confrère M. Foucras entend la confession de 7 ou 8 jeunes gens, dont 2 ou 3 de mon escouade qui n’ont pas encore fait leurs Pâques.

Mieux vaut tard que jamais, le Bon Dieu est si indulgent. J’ai le bonheur de distribuer une cinquantaine de communions, en commençant par mon lieutenant, M. …( ?), prêchant d’exemple devant nous tous.

Revues diverses dans la matinée.

 

À 10 h, grand-messe.

Grâce un peu à notre impulsion, il est décidé dans plusieurs escouades que la soupe ne sera servie qu’à 11 h pour permettre à ceux qui veulent entendre la Ste Messe de le faire : c’est bien le grand nombre. L’église est absolument comble ; vraiment on sent que Dieu veut s’emparer de tous nos cœurs.

M. le Curé nous adresse une allocution toute vibrante de patriotisme : ces paroles ne peuvent que faire du bien à nos chers soldats. Beaux chants, messe royale, bien exécutée. Cela vous atteint jusqu’aux larmes d’entendre vibrer ces poitrines tandis qu’au loin gronde le canon. Comme Dieu et les anges doivent être ravis de ce spectacle !

Pour moi, je ne les oublierai jamais, et je remercie Dieu d’avoir bien voulu me les placer sous les yeux pour raviver un peu ma piété.

 

Dîner. Repos. Correspondance. Puis vêpres à 14 h. Soirée comme à l’ordinaire.

Vendredi 14 mai 1915

Rien à signaler pour la matinée.

Service à Campagne à quelques kilomètres.

 

Le soir, idem. À 7 h ¼, exercices de la retraite à Jeanne d’Arc. La canonnade se fait entendre très violente pendant toute la journée. Le soir elle continue, et à 8 h ½ on entend très distinctement les feux des fusils, par salves ou à volonté. On voit aussi dans la direction de Somme-Tourbe et Beauséjour les fusées éclairantes.

Je me plais à contempler et surtout à écouter ces terribles bruits de guerre : je songe aux pauvres malheureux qui à cette heure tombent blessés ou morts sous l’horrible mitraille. « Domine da  eis requiem »…

Samedi 15 mai 1915

Contrairement à la coutume ordinaire, nous n’avons pas de marche : exercice comme d’habitude après la Ste Messe. Service de sûreté en marche, avec longues pauses, dans la direction de la route de Reims à Paris.

Nous remarquons un grand effarement dans les aéros, un va-et-vient continuel. La canonnade est assez violente dans le secteur situé à notre droite, dans la direction de Perthes et de Beauséjour.

 

Le soir, travaux de propreté : on rend les effets de laine (tricot, gants, cache-nez). N’ayant rien reçu, je n’ai rien à rendre.

En somme, soirée de repos. L’église pavoisée, surtout à l’intérieur, et la statue de Jeanne d’Arc magnifiquement fleurie, me font entrevoir la beauté de la fête de demain.

 

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Lettre d'Ernest à ses parents, le 15 mai 1915.

Bien chers parents,

...

Nous sommes toujours au même endroit, tout à fait à l'abri des balles. Dieu sait jusqu'à quand durera notre situation. Nous, nous n'en savons rien et nous attendons avec patience les événements. Nous sommes vraiment si bien ici que personne n'est bien pressé de partir. Mais quand l'ordre arrivera, tout le monde fera son devoir avec courage. Nous n'aurons qu'à suivre l'exemple de nos camarades qui, dans le Nord, sont en train de faire de la très bonne besogne. Je crois que l'heure est venue de les rejeter au-delà de la frontière. Jeanne d'Arc, que nous fêtons demain, nous aidera dans cette lutte : il est remarquable de voir que pendant toute la semaine qui a été consacrée à faire une retraite en son honneur, nous n'avons obtenu que des succès. J'espère que demain nous la fêterons magnifiquement.

Le jour de l'Ascension, nous eûmes une messe magnifique : c'est un spectacle qu'on ne peut voir qu'au front, et qui remue jusqu'au fond de l'âme. Je n'en perdrai jamais le souvenir, et je bénis Dieu de m'avoir mis sous les yeux un de ces spectacles qui ont quelque chose du ciel.

J'ai écrit à Marius 2 ou 3 fois.

Je ne vous en dis pas plus long aujourd'hui car j'ai encore quelques lettres à faire, mais je ne tarderai pas à vous écrire de nouveau.

Je vous embrasse affectueusement.

Votre fils et frère. Ernest

122e Rég. Infanterie, 34e Cnie Secteur 139

 

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Dimanche 16 mai 1915

C’est donc aujourd’hui la grande fête de notre chère patronne Jeanne d’Arc. On se plaît à évoquer cette douce héroïne. Elle qui a bouté les Anglais hors de France voudra bien nous aider encore une fois à chasser l’envahisseur.

 

Messe à 5 h suivie d’une longue action de grâce ; j’ai le bonheur de distribuer une trentaine de communions, en particulier à mon cher lieutenant qui donne par-là un si digne exemple à ses hommes.

Du ciel il a bien fallu descendre dans la plus profonde réalité terrestre : revue d’armes pour changer ; puis à 8 h 30, corvée de lavage au ruisseau infect qui prend sa source non loin du village, et dans lequel les chevaux barbotent toute la journée (Nota : ce ruisseau s’appelle la Noblette).

 

À 9 h 30 on rentre et on a tout juste le temps de rajuster un peu sa toilette pour aller à la grand-messe.

L’église est déjà comble quand nous arrivons et tout le temps de nouveaux uniformes franchissent le seuil. La population civile occupe une bien petite place. Hussards, … ( ?), fantassins, artilleurs sont là, mêlés indistinctement.

Tous recueillis au pied de l’autel, ils invoquent la bienheureuse héroïne. Les stalles sont spécialement occupées par les officiers qui ont à cœur de venir eux aussi montrer à leur troupe qu’ils veulent remplir leur devoir. M. le Curé nous adresse quelques mots bien sentis sur Jeanne considérée dans son patriotisme. Beaux cantiques exécutés pendant la messe, à la sortie cantate « à l’Étendard ».

 

Déjeuner à 11 h 30, repos, correspondance, puis à 14 h vêpres.

À la sortie, rencontre de notre ami Mazars avec lequel nous passons le reste de la soirée.

Lundi 17 mai 1915

Rien à signaler. Nous apprenons que dans la journée de samedi, à Beauséjour et Perthes, nous avons obtenu de bons succès. Dans le Nord on fait aussi du bon travail.

La soirée est orageuse, nous ne sortons pas pour l’exercice.

Un incident insignifiant nous fait voir que les populations de par ici ne sont pas plus patriotes qu’il ne faut : la propriétaire de la grange dans laquelle nous cantonnons, à cause de quelques dégâts causés par nous pour empêcher la pluie de pénétrer dans la grange, a eu l’audace de nous dire que les Boches n’en ont pas fait autant.

C’est bien caractéristique.

Mais je veux bien croire que cette femme était un peu trop conduite par la colère, et que du moins le sentiment qu’elle manifestait ainsi n’est pas le sentiment général.

Mardi 18 mai 1915

Matinée comme à l’ordinaire. Je dis la Ste Messe pour le lieutenant Gaudard du 142e, tué à l’ennemi le jour même de son arrivée aux tranchées. Mon lieutenant m’a donné 2 messes à son intention.

 

Dans l’après-midi, bain-douches à Somme-Suippes, à 8 km d’ici. C’est la gare de ravitaillement de la 31e division.

 

Départ à 13 h 50 sans sac ; arrivée à 15h½.

Installations de douches assez bonnes, étant donné les circonstances. Ça manque un peu de décence, mais les soldats ne sont pas précisément bien délicats.

Retour à 18 h 30.

Mercredi 19 mai 1915

Départ pour la marche à 5 h. En conséquence, je dois me lever à 3 h ½ pour pouvoir dire ma messe à 4 h. Itinéraire : la Croix-en-Champagne, Auve, Tilloy, St-Rémy, au total 22 km.

Temps plutôt frais, favorable à la marche, aussi personne ne cale.

Au passage à la Croix-en-Champagne, nous remarquons des cantonnements superbes dans lesquels séjournent des artilleurs (du 53e et du 24e), section des munitions. À l’entrée, cette inscription : « Quartier Joffre », puis on voit le nom de quelques allées « Allée Poincarré », etc…

 

À Auve, les impressions changent : toutes les maisons bâties sur la route nationale de Paris à Metz sont absolument rasées. Ce n’est qu’un long ruban de ruines sur une longueur de plusieurs centaines de mètres.

Quelques maisonnettes en planches ont été dressées sur des ruines : une vague d’horreur nous fait tressaillir à la vue de ces ruines. Le sentiment patriotique se réveille dans toute son ardeur : il faut à tout prix expurger ces sauvages, cause de tant de ruines.

Route nationale magnifique, droite et plate, toute bordée de beaux arbres. Le Tilloy est bâti sur cette route.

Une douzaine d’autobus-  ( ?) stationnent le long des maisons, sur le bord de la route, attendant leur chargement de viande. C’est un centre d’abat, un de ces terribles échafauds où tous les jours sont tués des centaines de bœufs et de moutons, pour apporter une viande fraîche à tous les « poilus » du corps d’armée. Sur les bords de la route se dressent de nombreuses potences où les bouchers tous les soirs font leur sinistre besogne. Le tout, du reste, est fort bien tenu et la propreté est parfaite.

 

Retour à St-Rémy vers 10 h ½.

 

Dans la soirée, rien à signaler : repos jusqu’à 16 h où nous passons une revue d’armes.

 

Reçu une lettre de l’ami Grialou. (*)

 

(*) : Henri Grialou deviendra lieutenant et survivra à la guerre. Ordonné prêtre ensuite, il deviendra en religion le Père Marie-Eugène de l'Enfant Jésus. Depuis 1985, une procédure de canonisation est engagée par l'Église.

Jeudi 20 mai 1915

Rien à signaler.

La canonnade se fait entendre, assez violente, à partir de 8h du matin, alors que tous ces jours-ci le calme le plus parfait régnait autour de nous ; avec le beau temps le canon se remet à gronder.

En Italie, il semble qu’on va prendre une décision : le cabinet Salandra qui voulait démissionner pour laisser la place à des neutralistes est maintenu au pouvoir par le roi ; les ambassadeurs d’Autriche et d’Allemagne vont être expédiés. Deo gratias.

Vendredi 21 mai 1915

Une des journées les plus intéressantes que j’aie passées depuis le début de la campagne. Un lieutenant a bien voulu me prendre avec les gradés de la Cnie pour aller à Somme-Tourbe et y faire des exercices de lancement de bombes.

 

Messe à 4 h pour pouvoir me trouver prêt au moment du départ.

 

5 h moins ¼ : on emporte le repas froid.

Nous suivons un chemin de traverse qui nous conduit à Somme-Tourbe en 1 h ½. D’ailleurs on n’a pas de sac et par conséquent on marche allègrement. Avant 7h nous arrivons à ce qui fut un village mais qui n’est plus qu’un grand désert de ruines desquelles surgissent quelques légères constructions en planches, des abris en brique construits pour abriter les soldats, et enfin l’église et la mairie qui – chose extraordinaire – ont seules été respectées.

Nous traversons toutes ces ruines, véritable vision de guerre qui donne une espèce de mélancolie indescriptible.

Exercices de lancement de bombes fort intéressants. Ces engins sont terribles, leur explosion formidable : c’est une vraie leçon de bruit et d’éclatement de ferraille que nous sommes venus faire.

Un lieutenant du 1 er Hussard nous explique fort bien la nature et les procédés à suivre pour lancer ces bombes.

 

À 9 h ½ nous sommes libres.

Déjeuner sur l’herbe, puis visite à la salle où le 2e bataillon du 122e est au repos.

J’ai la joie immense, parmi de nombreux camarades du peloton, de retrouver mes amis et confrères Labadie et Castagné. Ils se reposent en attendant de repartir au front, demain soir.

Ce bon petit Castagné ! Je ne puis lui dire toute mon admiration, mais il ne veut rien entendre, il se contente de me dire qu’il en a un saoul ! Qui pourrait croire qu’une si faible enveloppe, un extérieur si modeste, cache de telles vertus guerrières.

On passe une bonne heure à causer très agréablement, puis on se sépare en se donnant rendez-vous aux tranchées.

 

Rentrée à St-Rémy à 3h du soir par une chaleur atroce.

À noter que le cimetière de La salle possède le corps du commandant Cristofari (*) : une croix de bois avec une plaque de zinc portant son nom, son grade et son régiment marquent l’emplacement qu’occupe son corps, comme du reste celui d’une cinquantaine d’autres pauvres morts pour la patrie.

En tête du cimetière, une grande fosse surmontée d’une croix : trois Boches dont les noms sont gravés comme pour les Français, dorment là-dessous. J’admire encore une fois la générosité de l’âme française qui dans la mort ne met pas de barrière entre amis et ennemis.

 

(*) : CRISTOFARI Antoine, commandant, mort pour la France à Beauséjour, tué à l’ennemi le 14 mars 1915. Né en Corse en 1874. En mars 1915, le régiment avait perdu 447 hommes (historique)

Samedi 22 mai 1915

Rien de spécial.

En raison de notre fatigue de la veille, point de marche militaire ; on nous emploie, moitié le matin et moitié le soir, à faire des piquets aigus, destinés à fortifier les tranchées ; nous travaillons donc d’un peu plus à la défense de la France.

Mois de Marie comme d’habitude.

Dimanche 23 mai 1915 – Pentecôte.

Messe à 5 h à laquelle assiste une soixantaine de camarades, qui presque tous communient ; c’est une grande joie que de distribuer ainsi le Corps du Bon Maître à ces bonnes âmes. C’est une de mes grandes joies depuis que je suis à St-Rémy et je rends grâce à Dieu de me les procurer.

De là au terre à terre de la caserne, l’espace est grand. Il fallut pourtant le franchir.

 

À 9h, revue d’armes, me voilà parti à briquer mon flingot ; ce qui du reste me valut des félicitations.

 

À 10h grand-messe, beaucoup de monde, église archi-comble. À 11 h la soupe. À 14h15 vêpres, après lesquelles on va respirer un peu d’air pur et frais.

Décret de mobilisation italienne.

Lundi 24 mai 1915

Journée de repos passée en entier à promener ma bosse dans les 4 coins de St-Rémy.

Reçue une bonne lettre de mon ami Poujol. C’est un rayon de soleil pour moi.

Mardi 25 mai 1915

Rien à signaler, sauf que l’on apprend la déclaration de guerre de l’Italie à l’Allemagne. Y a bon ! Je crois que c’est le commencement de la fin ! Dieu soit béni !

Mercredi 26 mai 1915

Marche. Départ à 4 h. Je dois par conséquent dire ma messe à 3 h moins ¼.

Itinéraire : Le Tilloy, Somme-Vesle, Courtisols et St Julien, Bussy-le-Château, St Rémy, au total 27 km. Il fait très chaud, aussi on est éreinté littéralement. Heureusement que l’après-midi est consacré au repos seulement, sauf pour quelques-uns qui sont appelés à se faire vacciner contre la fièvre typhoïde.

Je ne suis pas du nombre, l’ayant déjà eu deux fois. Rien à signaler dans la soirée.

Jeudi 27 mai 1915

Je suis encore un peu fatigué de la veille. Lever cependant à 4h comme d’habitude. Messe et exercice comme à l’ordinaire. Je suis appelé à diriger une patrouille.

 

Dans la soirée rien à signaler sauf le bruit qui court d’après lequel d’excellentes munitions de guerre boches sont arrivées en quantités considérables à la gare de ravitaillement (Somme-Suippes).

Vendredi 28 mai 1915

Il avait été question de nous envoyer cantonner à Valmy, point historique, à 18 ou 20 km d’ici. Il paraît que nous allons rester ici. Deo gratias.

On y est vraiment très bien. Rien de plus à signaler sauf que nous allons faire des tranchées dans un champ avec de grands outils de parc : c’est assez intéressant.

 

Dans la soirée, même travail, mais avec moins d’intensité.

Samedi 29 mai 1915

Rien à signaler dans la matinée. Les artilleurs du 90e, arrivés le 27, vont prendre position dans les secteurs voisins.

Moi je suis planton dans la cour du quartier pendant que mes camarades vont faire des tranchées. Je passe une journée de « farniente », pour empêcher les soldats de pénétrer dans un débit de vin où se trouve une jeune fille pas trop sérieuse.

J’ai beaucoup à faire pour tenir dehors nos beaux hussards !

Je profite de ces loisirs pour faire un peu de correspondance.

Dimanche 30 mai 1915

C’est aujourd’hui la journée du Bon Dieu et aussi de repos pour le pauvre soldat.

Messe de communion à 5.

Puis revue à 8 h par le lieutenant. Grand-messe à 10 h.

Nous sommes officiellement informés que notre départ a lieu demain. On va à HERPONT à 18 ou 20 km d’ici. On est assez contents, bien qu’on fût très bien ici. Mais on se prend à aimer vraiment la vie d’aventure.

Bon petit déjeuner arrosé de champagne pour fêter notre départ de St-Rémy.

 

Pendant la soirée, adieu au Bon Dieu, à M. le Curé et à quelques amis qui sont à l’hôpital pour oreillons.

Départ fixé à 2 h 30. Réveil à 1 h 30.

On se couche sans couvertures. On ne va pas avoir chaud !

Lundi 31 mai 1915

Tout va comme on l'a annoncé.

À 1 h 10 je me lève pour aller dire la Ste Messe ; mon ami et confrère Foucras vient un peu me sortir de ma torpeur. Le Bon Dieu me pardonnera, j'espère, d'avoir un instant hésité à aller l'immoler une dernière fois dans sa belle demeure de St-Rémy.

 

Départ à 3 h avec sac complet qui me brise les épaules.

On passe par Le Tilloy puis un chemin de traverse qui nous économise 7 ou 8 km. Marche fatigante à cause du poids dont nous sommes accablés, mais le temps est très favorable.

 

À 7 h on arrive au village.

En un clin d’œil, nous sommes cantonnés, mieux qu'à St-Rémy par exemple. D'ailleurs les gens paraissent fort aisés par ici ; les terres sont mieux cultivées et plus fertiles, semble-t-il, qu'à St-Rémy. Le village lui-même se trouve bâti dans un nid de verdure, le long d'un petit cours d'eau. C'est d'ailleurs une particularité de ces pays-là de placer les agglomérations près des cours d'eau. C'est que, en dehors de là, il serait excessivement difficile d'avoir de l'eau.

Une coquette église, récemment érigée et fort bien tenue, domine le village ; point de curé, elle est desservie par le curé de Dampierre qui se trouve à 4 km 400 d'ici.

Ici, les Boches n'ont pas eu le temps de détruire ; à ma connaissance, une seule maison est brûlée. Ce sont les Français qui, parait-il, lui ont tiré dessus pour en déloger les Boches. Les gens ont aussi l'air plus sympathique qu'à St-Rémy, bien qu'on nous vende assez cher les denrées commerciales : pour le reste, c'est raisonnable.

 

Après la soupe, nous allons trouver le sacristain qui veut bien nous montrer le nécessaire pour célébrer la Ste Messe le lendemain matin.

Nous profitons de notre visite à l'église pour faire de notre mieux la clôture du mois de Marie, chapelet, cantique "Souvenez-vous", et nous rentrons au quartier.

Mardi 1er juin 1915

À 4 h ½ Ste Messe à la gentille église du village. Il n'y a qu'un calice ; nous devons nous le passer à tour de rôle avec mon confrère l'abbé Foucras.

 

À 5 h ½, exercice sur la route de Valmy. Après-midi, travaux de propreté. On n'a pas encore reçu l'ordre de partir d'ici. On en est enchanté.

Mercredi 2 juin 1915

À 4 h ½, messe.

 

À 5 h ½, exercice.

 

Vers 9 h arrive l'ordre de partir à VALMY : départ fixé à 13 h. On rentre et c'est pour préparer son sac. C'est avec regret qu'on abandonne ces cantonnements spacieux où l'on était si bien, ce gentil nid d'Herpont.

Il fait terriblement chaud, le sac brise les épaules. En avant quand même.

On passe à St-Mard s/Auve, le seul village que nous traversions pendant les 12 km que nous allons franchir pour arriver à Valmy. De loin nous apercevons la statue monumentale du général Kellerman portant le bicorne au bout de son sabre pour rallier ses hommes.

Au pied de la crête où elle se dresse, Valmy est bâtie dans un nid de verdure. La guerre ne l'a point éprouvée. L'église, surtout, me paraît attrayante ; elle se dresse à l'entrée du village dans un épais bouquet d'arbres.

Cantonnement infect. Nous devons loger en plein air sous la tente et sur la terre nue : nous en verrons bien d'autres.

Nous dormons très bien.

Jeudi 3 juin 1915

Messe célébrée à 6 h.

Repos toute la journée, mais en réalité il faut déménager dans un nouveau cantonnement vaste et aéré (!). Nous allons y être fort bien.

Rencontre d'amis de Rodez, prêtres brancardiers : Caubel, Sirmin, Couderc du Faubourg.

Nous sommes bien en tout une quinzaine de prêtres à célébrer la Ste Messe tous les matins. C'est un spectacle vraiment réconfortant que de voir, tous les matins à partir de 4 h, tous ces ministres de Dieu abandonner un instant leurs occupations pour immoler la Ste Victime, tandis que le canon gronde au loin.

Il y a même un peu de pittoresque car de-ci de-là, à tous les coins de l'église, plusieurs ont dressé leur autel portatif.

Sous l'aube trop courte, on voit apparaître les gros brodequins militaires, surmontés de guêtres quelquefois recouvertes encore de la boue des champs de bataille, car plusieurs y vont, et pour accomplir des besognes peu intéressantes, telles l'ensevelissement des morts qui jonchaient les abords des tranchées depuis plusieurs mois.

Combien Dieu cependant doit accepter avec joie les sacrifices ainsi offerts !

 

Dans l’après-midi, installation au nouveau cantonnement.

 

À 18 h 30, visite au St-Sacrement.

Prière puis visite du cimetière militaire dans lequel sont ensevelis plus de 300 soldats, morts à peu près tous à l’hôpital de Valmy. Leurs tombes bien alignées sont toutes surmontées d’une petite croix de bois sur laquelle est écrit à la pyrogravure le nom du mort, le régiment auquel il appartenait et la date de sa mort. De-ci de-là, quelques Allemands.

Dans la mort, nous sommes tous frères.

Remarquées aussi dans un coin, les tombes de quelques Turcs ; ici ce n’est plus la croix qui surmonte leur tombe, mais une simple planche sur laquelle est peint le croissant turc surmonté d’une étoile à 5 branches. Un « de profundis » sur toutes les tombes de ces braves, et je me retire, gardant plutôt une impression de tristesse.

 

 

 

 

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